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Charles Malik

De
286 pages
Dans un monde pluriel divisé par le sectarisme idéologique et religieux, comment ne pas faire appel aux idées et valeurs éternelles ? Et comment y parvenir si ce n'est par la voie d'une fine compréhension du sens de l'histoire universelle ? Telle est l'idée phare de la pensée de Charles Malik, qu'il sut défendre par son combat passionné pour les droits de l'homme. Cette étude originale tente d'atténuer les paradoxes d'une pensée inclassable qui manie avec audace liberté et tradition, occident et orient.
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d’une Ine compréhension du sens des convulsions de l’histoire universelle ? Telle est l’idée phare de la pensée de Charles Malik, qu’il sut défendre par son combat passionné pour les droits de l’homme, et relier au cœur même de son existentialisme chrétien sous l’autorité d’un point nodal qu’est « liberté de conscience ». Cette thèse malikienne suggère, tout naturellement, de placer
le dépositaire et le garant du legs millénaire spirituel, intellectuel et scientiIque de l’humanité auquel sont conviées toutes les nations. Cette étude originale tente d’atténuer les paradoxes d’une pensée, à nos
Orient, et de relever sa complexité épistémique et sa richesse sémantique, grâce à une approche méthodologique couvrant progressivement les diversités thématiques (politique, culturelle, philosophique et religieuse) en vue de
Sayed Matar
CHARLES MALIK Un défenseur des droits de l’homme
Charles Malik Un défenseur des droits de l’homme
Sayed Matar Charles Malik Un défenseur des droits de l’homme
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11218-3 EAN : 9782343112183
Introduction générale Lorsque le président libanais Béchara el-Khoury invite 1 Charles Maliken 1943 à un dîner de gala dans son domicile d’été, pour annoncer sa nomination à la tête de la délégation libanaise qui assistera à la conférence de San Francisco, ce dernier n’avait encore aucune idée véritable de ce qu’est le monde politique. Très viteMalik sent le dégoût pour la politique au contact des convives,
1 Charles Malik est né en 1906 à Btirram dans le département (le caza) de Koura au nord du Liban. Après avoir achevé ses études complémentaires et secondaires à Tripoli, il étudie les mathématiques et la physique à l’Université américaine de Beyrouth. En 1929, il développe un fort intérêt pour la philosophie, alors qu’il était au Caire, qu’il quitte en 1932 pour l’Université de Harvard, en vue d’achever en 1937, sous la direction d’Alfred North Whitehead, une thèse de doctorat qu’il intituleThe Metaphysics of time in the philosophies of Whitehead and Heidegger. Après avoir obtenu la permission de Whitehead, il part pour l’Allemagne pour suivre les cours de Martin Heidegger à l’Université de Fribourg, qu’il doit quitter quatorze mois plus tard avec la montée du nazisme. À son retour à Beyrouth, il fonde à l’Université américaine de Beyrouth le Département de philosophie et le programme des études culturelles. C’est en 1945 qu’il entame sa carrière politique lors de son départ aux États-Unis, afin de participer à la fondation de l’Organisation des Nations Unies àla conférence de San Francisco. Ainsi, il est nommé ambassadeur du Liban aux États-Unis de 1945 à 1955, puis président du Conseil économique et social aux Nations Unies (1948), rapporteur de la Commission des droits de l’homme (1947-1948), ministre des Affaires étrangères du Liban (1956-1958), ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-arts (1956-1957) et, enfin, député de la région de Koura (1957-1960). C’est lui aussi qui préside la TroisièmeCommission pendant la troisième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, laquelle Commission a préparé l’ébauche du texte final de la Déclaration universelle des droits de l’homme. En 1951, Malik succède à madame Roosevelt à la présidence de la Commission des droits de l’homme. Il préside également, de 1958 à 1959, l’Assemblée générale des Nations Unies pendant la trentième session. En 1960, il se remet à sa carrière académique et enseigne la philosophie dans de nombreuses universités américaines (Harvard, American University of Washington D.C., DartmouthCollège dans le New Hampshire et l’Université de Notre Dame dans l’Indiana). De même, il reprend l’enseignement de la philosophie à l’Université américaine de Beyrouth de 1962 à 1976. Quand éclate la guerre civile libanaise en 1975, Malik participe à la création du Front libanais, mouvement politique essentiellement chrétien, dont l’objectif majeur est l’opposition à l’occupation syrienne et aux activités terroristes des djihadistes palestiniens sous la bannière de l’Organisation de Libération de la Palestine. Malik décède le 28 décembre 1987 à Beyrouth, laissant à la postérité un nombre important de livres et d’articles publiés aussi bien en arabe qu’en anglais.
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dont le comportement ne dégageait, selon ses propres mots, qu’hypocrisie et fausses apparences. Ce n’est que quelques semaines de réflexion plus tard, qu’il s’est, disaitpresque »-il, « résigné à se rendre aux États-Unis en vue de représenter le Liban à la fondation de l’Organisation des Nations Unies, et de fonder ultérieurement l’ambassade du Liban à Washington.Réservé et discret lors de son arrivée à l’ONU, Malik avoue qu’il dut se ressaisir et reprendre le dessus pour mieux s’acquitter des nouvelles charges diplomatiques qui lui sont dévolues, lui qui vient tout juste de quitter le monde académique où il enseignait la philosophie à l’Université américaine de Beyrouth. Après sa nomination comme membre de la Troisième Commission chargée de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Malik s’affirme dès l’abord comme la figure de proue de cette Commission, dont les membres, il faut bien le dire, doivent constamment composer avec lui pour finaliser un projet semé jusqu’à son terme par les embûches culturelles et les clivages politiques et idéologiques. C’est, notamment, contre les délégués de l’Union soviétique que Malik s’inscrit en faux, à travers des échanges aussi intenses qu’antipathiques. Ainsi, les interventions de Malik lors des réunions périodiques de la Commission lui permettent de s’illustrer comme figure intellectuelle incontournable, dotée d’un esprit affûté aux analyses subtiles et pénétrantes, et réussissent, bien accueillies aux moments-clés par Eleanor Roosevelt, présidente de la Commission, à dévoiler également sa forte personnalité et ses capacités oratoires qui l’auraient sans doute destiné aux hauts postes au sein des Nations Unies. Ce sont Malik et Chang, le délégué chinois, philosophe de formation, qui « dominent » intellectuellement la Commission des 2 droits de l’homme, selon John Humphrey. Celui-ci dit, toutefois, avoir trouvé en Chang un pragmatique plus « sympathique » que Malik. Or, selon lui, Malik «était l’une des personnes les plus indépendantes qui ait siégé dans la Commission, et il était
2 John Humphrey, spécialiste en droit international d’origine canadienne, fut le directeur fondateur de la Division des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies de 1946 à 1966et président fondateur d’Amnesty International (Canada). Il est essentiellement connu pour avoir été le rédacteur de la première ébauche de laDéclaration universelle des droits de l’homme.
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3 pleinement dédié aux droits de l’homme ». On sait aussi que le délégué français René Cassin et Charles Malik sont les seuls à disposer d’une large latitude de réflexion, de jugement et de décision, indépendamment de leurs gouvernements et contrairement aux autres membres de la Commission qui doivent 4 consulter leurs administrations avant toute décision . Néanmoins, les doutes de John Humphreyà l’égard de l’habileté et des compétences politiques de Malik s’estompent aussitôt que Malik eut présidé simultanément plusieurs organes onusiens, dont la 5 Troisième Commission qui soumet le texte final de la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’Assembléegénérale. Aussi le professeur de droit canadien écrit-il : « Nous avons de la chance d’avoir Malik comme président […] Il avait présidé un corps très turbulent peut-être le plus turbulent des Nations Unies. Il avait dirigé les procédures avec une fermeté qui m’a dès l’abord surpris. Parfois, il pouvait, en effet, effleurer l’arrogance, même perdre son calme […] Mais mon respect pour lui grandissait à mesure que les 6 sessions progressaient . »Ainsi s’interroge à juste titre Mary Ann Glendon : « Comment peut-on expliquer cette ascension
3  Mary Ann Glendon,A World made new,Random House Trade Paperbacks, 2002,p. 44. Le travail de la Commission est inévitablement rattrapé par les événements extérieurs qui divisent les pays membres, comme la réunification de la Corée et la question de l’énergie atomique et, de ce fait, mettent en danger l’achèvement de la Déclaration. Aucune question, écrit Malik, n’est plus importante que les droits de l’homme. Il n’y a aucun sens à tout autre règlement, souligne-t-il, si la question des droits de l’homme n’est pas décidée en premier: «Ne me dites pas que vous allez régler la question de la Corée, de l’Allemagne, de la Palestine et de l’énergie atomique, etlaisser cette question centrale non résolue » (Ibid., p. 126). 4 Mary Ann Glendon,A World made new, op. cit.,p. 45. 5  La Troisième Commission est l’une des six commissions subordonnées à l’Assemblée générale des Nations Unies chargée de traiter des questions sociales qui concernent les affaires humanitaires ou les droits de l’homme. C’est cette Commission qui confia au Conseil économique et social le soin de préparer une Charte des droits de l’homme. À son tour, le Conseil constitua unecommission de spécialistes, parmi lesquels figure Malik, pour rédiger le futur texte de la Déclaration universelle des droits de l’homme.6  Mary Ann Glendon,A World made new, op. cit.,163. Malik était la seule p. personne, souligne Durward Sandifer, qui ait réussi à arrêter les interventions de Pavlov.
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fulgurante d’un homme qui se trouvait profondément non adapté à 7 la vie publique ? » Malik émerge progressivement aussi comme le porte-parole éminent de la Ligue Arabe, alors qu’il pensait au tout début de sa carrière diplomatique qu’il n’est pas doté de nature adaptée à 8 la chose politique. Ainsi, il écrit à son professeur Whitehead après la conférence de San Francisco : « Mon intérêt pour la politique et la diplomatie est seulement temporaire. Mon cœur est sans aucun doutelié à l’enseignement et à la spéculation auxquels je 9 retournerai aussitôt ma mission est raisonnablement achevée . » Tout observateur s’interrogerait normalement à l’égard d’un homme s’estimant étranger au monde politique, qui l’a tellement peiné : « Comment est-il devenu le diplomate doucereux élu par bulletin secret à plusieurs postes clés des Nations Unies ? Comment a-t-il pu aller si loin tout juste en l’espace de trois 10 ans ? » Ainsi, Malik, rapporteur de la Commission, doit lors de la session d’été à Genève soumettre l’ébauche de la Déclaration préparée par la Commission à lui-même en tant que président du Conseil économique et social, avant de soumettre à nouveau, en tant que président du Conseil économique et social, à lui-même en sa qualité de président de la Troisième Commission, le texte de l’ébauche revu par le même Conseil. La Troisième Commission, sous la présidence de Malik, doit discuter le texte de l’ébauche avant de le soumettre au vote final de l’Assemblée générale des Nations Unies, laquelle sera présidée par Malik quelques années 11 plus tard en 1958 .  Par ailleurs, on le sait, Malik est non seulement une figure éminente aux Nations Unies, mais notamment un farouche 7 Mary Ann Glendon, in Charles Malik,The Challenge of Human Rights,edited by Habib Malik, Charles Malik Foundation & Centre for Lebanese Studies : Oxford, 2000, p. 5. 8 Il convient de rappeler que l’intérêt pour la philosophie chez Malik est né grâce à sa lecture des œuvres de Whitehead (notammentReligion in the Making), alors qu’il étudiait les mathématiques et la physique qui servirent de vecteur pour une transition définitive vers la philosophie (Charles Malik,The System of Whitehead’s Metaphysics,Notre Dame University Press, Lebanon, 2016, p. 339. 9 Mary Ann Glendon,A World made new, op. cit.,p. 124. 10 Ibid.Malik écrit plus tard qu’à son arrivée aux Nations Unies il était dans une solitude totale qui, toutefois, se transformera quelques mois plus tard en « force ». Malik ne dîne plus seul lors des pauses de déjeuner aux Nations Unies : il invitedésormais d’autres à le rejoindre.11 Mary Ann Glendon,A World made new, op. cit.,p. 124.
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partisan de la civilisation occidentale : « Avec sa connaissance interne des Nations Unies, et son anglais courant et son ardeur de professeur à parler des idées, il était le plus recherché par les 12 journalistes . »Ce n’est donc pas par simple coïncidence qu’il est le plus prisé parmi ses collègues par les médias et chaînes de télévision. L’influence et la renommée intellectuelle de Malik ne furent pas le fruit du hasard : elles sont dues, avant tout, à ses convictions humanistes libérales et, à plus forte raison, à sa farouche opposition à la doctrine marxiste. Tout au long des délibérations de la Commission, Malik n’a qu’un seul souci en tête, celui de convaincre les réticents devant la valeur ultime de la liberté de conscience, inhérente à l’essence de la nature humaine et, comme telle, source ultime de l’ensemble des droits-libertés individuelles. Et de faire comprendre notamment aux délégués soviétiques et à leurs alliés communistes que toute conception morale et politique fragilisant la liberté de conscience serait inconcevable à ses yeux, dans la mesure où elle touche au saint des 13 saints de l’ontologie naturelle . C’est pourquoi Malik n’eut de cesse de répéter que les libertés qui se fondent sur la liberté de conscience, civiles et politiques en l’occurrence, sont des libertés fondamentales, donc « inaliénables ». Le terme d’inaliénabilité rattache leur caractère fondamental à leur « inhérence » à la nature humaine et prévient qu’elles soient léguées ou sujettes au marchandage politique. En d’autres termes, la liberté de conscience qui protège toute forme d’expression intellectuelle et spirituelle, liberté de pensée, d’association, de religion ou de politique, établit la priorité de la personne humaine sur toute forme d’association groupale et collective, État, nation, communauté historique, parti politique, religion, etc. Cette priorité constitue, à juste titre, l’objet du débat entre Malik et les représentants communistes et, parfois même, certains délégués issus de démocraties traditionnellement libérales telles que la France et l’Angleterre la trouvent un peu excessive et préfèrent la tempérer, en soulignant équitablement
12 Ibid.,p. 210. 13 «Malik fit en sorte de réconforter chaque membre de l’Assemblée générale –même l’Union soviétique –en leur donnant le sentiment qu’il fut une partie prenante dans l’élaboration de la Déclaration universelle, et d’imprégner en eux le sens de la collaboration collective pour ce grand effort humain commel’homme définissant soi-même ». Habib Malik, inThe Challenge of Human Rights, op. cit.,p. X.
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