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CHEMIN FAISANT
avec Jacques DERRIDA

lA PImOSOPHIE EN COMMUN Colleclton dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren

Hélène VAN CAMP

CHEMIN FAISANT
avec Jacques DERRIDA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4427-X

De A à Z comme dans le nom d'Auschwitz

Un nom qui prive d'innocence de A à Z à tout jamais, le nom d'Auschwitz. l'écris ce nom, Auschwitz, nom propre impropre, symbole au devenir commun à tous les camps, structures et systèmes concentrationnaires, aux frontières géographiques et historiques désormais équivoques, du meurtre d'Abel au génocide d'un Cambodge quasi contemporain, en passant par les positions ambiguës du Tout-Paris d'avant guerre, jusqu'à cette littérature la moins sujette à caution d'hier-aujourd'hui-demain ; je l'écris de son A jusqu'à son Z tel un silence qui (se) parlerait encore et mal ; pensée sur laquelle j'achoppe, rendant définitivement dérisoire la trajectoire de ma propre pensée, et cela précisément lorsqu'elle désire assumer l'impensable, l'obligeant à l'oblique, à la courbe, à la courbure, à la flexion même. Je ne voudrais pas écrire le nom d'Auschwitz, ce nom au devenir arbitraire de mot pour me disculper, sachant cependant ce que telle culpabilité draine d'essentiellement douteux et que je me disculpe encore en ce moment même, en ne me disculpant pas (d'être née seulement en 1951). Comme si le nom d'Auschwitz privait d'innocence de A à Z à tout jamais, hier, aujourd'hui, demain. L'affaire du carmel d'Auschwitz, en cours depuis octobre 1985, vient souligner cette incapacité absolue etirrémédiable à prononcer ce nom avec justesse (sans dire avec justice) de telle

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sorte que les survivants que nous sommes devenus, le prononçant, sont privés d'innocence, tels que le furent de sépulture - et jusqu'au simulacre de sépulture - les millions d'assassinés à Auschwitz. Cela achoppe, tombe à vide, sonne faux, touche mal. Jusqu'à la communauté juive en deuil d'elle-même, qui se doit de prendre fermement la parole pour défendre le silence de Shoah contre le salut, la rédemption, le pardon même. Jusqu'à perdre. Si les carmélites polonaises restent dans l'ancien théâtre d'Auschwitz où était entreposé le sinistre gaz Zyklon B destiné à l'extermination - et où, sur la pelouse entourant le bâtiment, les religieuses, depuis juillet 1989, ont planté les écriteaux No trespassinget private property ainsi qu'une croix monumentale de sept mètres de hauteur -, la communauté juive a perdu son indicible combat; si les carmélites s'en vont, elle perd encore car elle sera redevable d'une telle expulsion. Comme si le nom d'Auschwitz privait d'innocence de A à Z à tout jamais, hier, aujourd'hui, demain. Jusqu'à ce penseur français, ancien résistant que l'on ne peut certainement pas accuser d'antisémitisme et qui, dans L'événement du jeudi du 28 septembre 1989, avait estimé que "certains juifs" touchent les "dividendes d'Auschwitz" et qui, dans le même hebdomadaire la semaine suivante, s'expliquant làdessus et souhaitant en nuancer l'expression, refusait cette fois le mot Shoah parce qu'il ne maîtrisait pas I'hébreu et préférait parler en français de "tentative de génocide ou à la rigueur d'Holocauste", alors que, de son appartenance à l'Eglise catholique, il ne doit pas, j'imagine, avoir craint de prononcer en araméen les mots Eli, Eli, lama sabachthani, extraits du Psaume 22, sous le prétexte que de tels mots seraient intraduisibles dans toutes les langues. Comme si le nom d'Auschwitz privait d'innocence de A à Z à tout jamais, hier, aujourd'hui, demain. 6

Jusqu'à moi, hier, qui écrivis dans une lettre à un ami : il ne suffit pas de prononcer le nom d'Auschwitz. Je l'avais écrit avec une faute d'orthographe; faute qui devait bien tenir de la faute même et qui l'était pour mon destinataire qui me répondit, non sans violence, qu'il se garderait bien de suivre mon écriture "Auchwitz", ce qui n'est pas d'ailleurs sans renvoyer à l'histoire telle que les révisionnistes aimeraient: quarante ans après la Shoah, re "aus" sans le "aus" (...).
Comme si avec un nom au devenir commun de mot, la faute, fUt-elle d'orthographe, participait à la faute sans nom, sans mot, sans mot dire. Comme si aussi, avec le mot orthographié avec ou sans orthodoxie, on tentait de se disculper de A à Z à tout jamais.

Privés d'innocence de A à Z comme dans le nom d'Auschwitz, hier, aujourd'hui, demain.

Décembre 91.

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Hommage à l' "en ce moment même" de Jacques Derrida

Ainsi donc plus je regarde loin, plus je regarde tôt. Tel est le souvenir le plus persistant de ma lecture de Patience dans l'Azur

de H. Reeves! . Le plus tenace, le plus étrange, le plus obsédant
qui soit en ce moment même. Derrière une affaire de plagiat, de jumeaux qui s'entendent avec un vieil homme qui voit Dieu partout, et au bénéfice d'un best-seller Dieu et la Science2 dont les scientifiques quelque peu honnêtes ont déjà en suffisance indiqué l'extrême fragilité, ParisMatch, toujours prêt à couvrir l'événement médiatique de sa lucrative insouciance, publia une photographie dont Igor Bogdanov, l'un des jumeaux précisait: "Voici l'objet le plus lointain jamais photographié par l'homme. Une nébuleuse dont l'image nous parvient du fond des âges. Elle est perdue à plus de 13 milliards d'années-lumière de la Terre" .

Et Grichka, l'autre jumeau, d'ajouter:
"Sa lumière a voyagé pendant 13 milliards d'années avant de nouS parvenir. Ce qui veut dire que nous voyons cette nébuleuse

1 Hubert Reeves, Patience dans l'Azur, Paris, Le Seuil, 1981, p. 249. 2 Jean Guitton, Grichka et Igor Bogdanov, Dieu et la science, Paris, Grasset, 1991, p. 196.

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telle qu'elle était il y a 13 milliards d'années. Un passé où la Terre, le Soleil et la plupart des étoiles n'existaient pas encore. "

Et le vieil académicien, Jean Guitton, de conclure non sans émotion:
"Un jour, l'homme ira encore plus loin et photographiera des entités cosmiques situées à 15 milliards d'années-lumière: ce jour-là, il contemplera le big-bang et apercevra peut-être quelque chose d'inouï dans sa lumière: le doigt du Créateur".

Ainsi donc plus je regarde loin, plus je regarde tôt; mon souvenir le plus tenace, le plus étrange, le plus obsédant qui soit en ce moment même. Que les scientifiques soucieux de rigueur et d'honnêteté intellectuelles soient rassurés, je ne vais rien plagier, moi qui suis devant une photographie tirée à des milliers d'exemplaires, avec seulement cette petite phrase: ''plusje regarde loin,plus je regarde tôt". Car de toute façon, avec cette petite phrase, je sais bien que je ne voyage que dans les mots. A moins que les langues ellesmêmes soient la trace d'astrales poussières, façon de parler... Ainsi donc, quand un jeudi 19 septembre 1991, j'ai les yeux rivés sur une photographie d'un Paris-Match, c'est un passé extrêmement ancien qu'il m'est donné de contempler. Et bien sûr, comme le vieil homme qui voit Dieu partout, j'attends avec impatience le cliché fabuleux qui nous fera revivre le Big-bang en direct. Cependant, c'est moins le plus éloigné, le plus originel qui me tenaille en ce moment même dans cette petite phrase à remonter le temps par l'espace, que le plus proche, là où le mot donné et reçu glisse volontiers vers un autre, le mot prochain; glisse involontairement vers le temps de l'autre, d'autres. D'un genre à un autre, et de l'insouciante histoire de particules de charme et de photons, à celle où il y eut Auschwitz. Auschwitz si proche, si prochain dans ce passé-là qui peut compter jusqu'à 15 milliards d'années; nom qui peut se charger,

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tel un bouc émissaire, jusqu'au meurtre d'Abel, dans cette immense perspective où tous les chiffres s'arrondissent. Que les scientifiques puissent ne pas me tenir rigueur de ce mélange de genres, je sais, cela ne se fait pas. Cependant, si tant de fois au cours de la mince histoire dite humaine, on a cru et on croit encore pouvoir conjuguer les mots Science et Dieu sans beaucoup de formalités, que je sois pardonnée d'advenir aux découvertes fantastiques de l'astrophysique du bas d'annéesténèbres. Ainsi donc plus je regarde loin, plus je regarde tôt, en ce moment même. Mais imaginons (pure fiction) qu'en ce moment même, quelqu'un soit éloigné de la Terre d'une distance de 13 milliards d'années-lumière, doté d'un appareil photographique sophistiqué et équivalent à celui qui a servi à la photographie que l'on peut admirer dans Paris-Match. Il y a fort à parier que notre homme tirerait une photographie similaire à celle de l'hebdomadaire. Comme si le plus originel se trouvait là-bas quand nous sommes ici, et ici s'il nous était possible d'être là-bas en ce moment même. Je poursuis cet étrange voyage des zones éloignées vers celles qui seraient plus rapprochées. En ce moment même, il est une distance dans l'univers d'où l'on contemplerait le surgissement de la Terre; une autre d'où l'on contemplerait l'éclosion de la vie des végétaux, des animaux, des humains. Bien sûr la présence humaine est impossible dans de tels espaces, mais cette impossibilité même demeure pourtant une possibilité de la pensée. Mais lorsque, en pensée, j'adviens en des lieux plus rapprochés, et que je glisse d'un genre à l'autre, mon trouble, mon vertige deviennent pratiquement indicibles. Ainsi, en ce moment même, à quelques quarante-neuf annéeslumière, et si l'on pouvait de là photographier un petit coin de notre planète du côté de la Pologne, on verrait Auschwitz en 1942.

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