Considérations à propos de Machiavel

De
Publié par

En 1530, Francesco Guicciardini (ou Guichardin, 1483-1540) entreprend de rédiger des « considérations » consacrées aux Discours sur la première décade de Tite-Live. Le texte de Guicciardini est volontairement sélectif, et reprend un dialogue interrompu trois ans plus tôt par la mort de Machiavel. Dans l’articulation des analyses des deux penseurs florentins émergent une réflexion politique et une façon d’écrire l’Histoire inédite. Contemporaine et immédiate, une nouvelle rationalité est dès lors fondée. Ni humaniste, ni thomiste, ni mercantile, elle est appelée à traduire la complexité de la réalité et la violence inéluctable du gouvernement.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 78
Tags :
EAN13 : 9782296339064
Nombre de pages : 328
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CONSIDÉRATIONS À PROPOS DES DISCOURS DE MACHIAVEL SUR LA PREMIÈRE DÉCADE DE TITE-LIVE

Collection «Traduire la philosophie» dirigée par Patrick Thierry

La traduction philosophique connaît ses routes toutes tracées, jalonnées par des auteurs «classiques» offerts le plus souvent dans les quatre langues - grec, latin, allemand, anglais - qui conservent un accès permanent à la dignité philosophique. Sans méconnaître ses résultats, ni oublier ces langues, il s'agit ici d'autre chose: - Ne plus se contenter d'auteurs reconnus ou de leurs seuls textes considérés habituellement comme importants, mais ouvrir également l'espace de la traduction à d'autres textes et d'autres langues. _ Affirmer une politique de traduction qui propose des points de vue inédits et fasse réapparaître les contemporanéités et les filiations, les relations complexes qui s'établissent entre textes derrière le récit mythique de la tradition.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5334-1

TRADUIRE

LA PHILOSOPHIE

FRANCESCO

GUICCIARDINI

CONSIDÉRATIONS À PROPOS DES DISCOURS DE MACUlA VEL SUR LA PREMIÈRE DÉCADE DE TITE-LIVE
Traduit de [' italien et présenté par Lucie De Los Santos

Ouvrage réalisé dans le cadre du Centre de recherche sur la pensée politique italienne de l'ENS de Fontenay/Saint-Cloud

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction
«Je crois que c'est une chose qui nécessite d'être bien considérée et

avec un œil exercé »1
C'est à Rome, en 1530, que Francesco Guicciardini a écrit les Considerazioni intorno ai Discorsi del Machiavelli sopra la prima deca di Tito Livio, commentaire des Discours sur la première décade de Tite-Live écrits par Machiavel entre 1513 et 1517 mais publiés seulement en 1531. Après une brillante carrière politique au service de la république florentine puis des papes Médicis, Guicciardini avait dû quitter Florence en septembre 1529: le gouvernement républicain lui reprochait d'avoir servi l'Etat. pontifical et la famille Médicis, ainsi que d'avoir favorisé la campagne menée par la ligue de Cognac contre l'empereur Charles Quint, de juin 1526 jusqu'au sac de Rome le 6 mai 1527. Tout comme l'expédition, en 1494, du roi de France Charles VIII dans la péninsule avait marqué le début des guerres d'Italie, le sac de Rome annonça la fin de toute velléité d'indépendance pour les différents Etats italiens et provoqua un profond traumatisme dans toute l'Europe. Les Italiens, en particulier, virent dans cet événement la preuve de leur incapacité à opposer une défense commune et cohérente face aux appétits des nations étrangères. Le sac fut aussi un échec personnel pour Guicciardini, qui avait favorisé la conclusion de la ligue de Cognac et tout fait pour assurer son succès. Cette dernière tentative pour s'opposer aux ambitions impériales se conclut par la signature, le 20 juin 1529, du traité de Barcelone - entre l'empereur Charles Quint et le pape
1. Guicciardini, Considérations, I, 2.

7

Clément VIII - qui entérinait la domination impériale sur l'Italie. En contrepartie, Charles Quint s'engageait à rétablir les Médicis à Florence, ce qui entraîna le siège de la cité par les troupes impériales d'octobre 1529 à août 1530, date à laquelle les Médicis purent revenir au pouvoir. Guicciardini écrivit donc les Considérations à un moment particulièrement critique pour lui, pour sa cité et pour l'Italie. La plupart des Etats italiens étaient déjà passés sous domination étrangère et l'indépendance de la république florentine était condamnée malgré la résistance désespérée de ses citoyens. Quant à lui, il se trouvait devant une situation nouvelle sur laquelle il n'avait plus prise. Déjà, avant cette période, il avait rédigé plusieurs textes politiques ainsi que des récits retraçant l 'histoire de Florence, mais sans les destiner au public, comme cela semble aussi être le cas pour les Considérations. De tous ses écrits, il ne désira explicitement publier que sa Storia d' Italia2 qu'il rédigea durant les dernières années de sa vie, de 1535 à 1540. A côté d'une vie publique bien remplie, Guicciardini ne quitta jamais longtemps la plume, fidèle en cela à la tradition florentine de production de textes centrés sur l 'histoire et la vie de la cité. Il s'agissait pour lui, dans ces écrits politiques et historiographiques, non seulement de rapporter l'histoire de Florence et de ses institutions, mais surtout de donner un sens politique à cette histoire. C'est pourquoi il faut étudier dans quelle mesure les Considérations sont une étape dans cette tentative d'interprétation de la situation de l'Italie au début du XVIe siècle. En effet, la période de crise qui avait commencé en 14943 avait compromis les précédentes grilles d'interprétation de l 'histoire en détruisant les repères sur lesquels les historiographes s'appuyaient : il était devenu impossible de décrire la politique intérieure d'une cité sans tenir compte de ses relations avec les autres Etats italiens - voire européens - et le gouvernement d'une cité telle que Florence ne semblait pas pouvoir éviter une fragilité et une
1. Il s'agit de Jules de Médicis (1478-1534), cousin de Jean de Médicis (qui fut, de 1513 à 1521, le pape Léon X) et neveu de Laurent le Magnifique. Il dirigea de fait le gouvernement de Florence de 1518 à 1523, date à laquelle il accéda au pontificat. 2. Publiée récemment en français: Histoire d'Italie, Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini (trad.), Paris, Robert Laffont (Bouquins), 1996, 2 vol. 3. Voir, à ce sujet, Italie 1494, études réunies et présentées par Adelin Charles Fiorato, Paris, Publications de la Sorbonne-Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1994.

8

instabilité constantes qui le rendaient encore plus vulnérable. C'est en raison de cette inadéquation entre la faiblesse constitutive des institutions de leur cité et la violence et la rapidité nouvelles de la politique qu'il était nécessaire, pour Machiavel et Guicciardini, de poser la question de la réforme du régime politique. Pour cela, il leur fallait proposer une nouvelle lecture de l'histoire florentine - et donc italienne - permettant de mieux comprendre le présent. Dans les Discours, Machiavel met en parallèle l'histoire du passé et du présent, l'un éclairant l'autre; par la suite Guicciardini, quand il écrit les Considérations, continue dans cette voie et poursuit une sorte de dialogue avec son ami mort trois ans auparavant. Il faut donc, pour bien comprendre la particularité des Considérations, ne pas y voir un simple exemple de la traditionnelle opposition entre Machiavel et Guicciardini 1, mais étudier la genèse de ce texte avant de s'attacher à la méthode et aux solutions proposées par les deux auteurs. C'est ainsi que l'on pourra déterminer le rôle qu'a pu avoir la pensée machiavélienne dans l'élaboration de celle de son ami et resituer les Considérations comme une étape dans l'ensemble de l'œuvre de Guicciardini, et donc dans sa conception de l'écriture de l 'histoire.

I, C'est Francesco De Sanctis qui, dans un article consacré à Guicciardini L'uomo del Guicciardini », in Nuova Antologia, vol. XII, octobre 1869, pp.217-235, maintenant dans Saggi critici, L. Russo (éd.], Bari, Laterza, 1952, vol. 3, pp. 1-23), ainsi que dans le chapitre qu'il consacre à Machiavel dans son Histoire de la littérature italienne (<< Machiavelli », in Storia della letteratura italiana, Naples, Morano, 1870, vol. II, chap. 15), a commencé à opposer les deux auteurs. Se fondant essentiellement sur la récente publication des Ricordi de Guicciardini (dans les Opere inedite di Francesco Guicciardini, Giuseppe Canestrini (éd.], Florence, Barbera, 1857, vol. 1), il voyait en lui, en raison de son trop grand attachement à son intérêt particulier (le « particulare »), l'incarnation de la décadence morale de l'Italie du XVIe siècle contre laquelle Machiavel s'était élevé. Tout au long du XXe siècle, le débat critique a été dominé par cette opposition qui tendait à ne concevoir l'œuvre de Guicciardini qu'en fonction de celle de Machiavel. Voir, à ce sujet, Jean-Louis Fournel «Nature, couleurs, effets du gouvernement et de l'histoire », in Mélanges offerts à J. Brunet, Presses universitaires de Besançon, à paraître, ainsi que « Guichardin juge de Machiavel », in Corpus, à paraître.
(<<

9

La genèse des Considérations On sait relativement peu de choses sur les Considérations. Ce texte a été publié pour la première fois en 1857 par Giuseppe Canestrini - qui lui a donné son titre - dans le premier volume des Opere inedite de Guicciardinïl. Le manuscrit se présente sous la forme d'un commentaire de trente-huit chapitres (ainsi que du préambule du deuxième livre) des Discours de Machiave12. Le texte, comme nous l'avons dit, n'était pas destiné à la publication. TI est de plus resté inachevé. Ce manque d'éléments permettant de situer les Considérations rend d'autant plus nécessaire une mise en contexte de cette œuvre. Pour cela, il faut étudier les circonstances politiques et historiques dans lesquelles Guicciardini a écrit les Considérations et déterminer la connaissance qu'il pouvait avoir des Discours avant 1530. Une telle démarche doit permettre de lier le texte des Discours à la formation des idées politiques de Guicciardini et de mettre en évidence les motivations qui, selon nous, l'ont poussé à commenter cet ouvrage à ce moment précis de sa vie et de 1'histoire italienne.

1. Op. cit. 2. On trouve des descriptions du manuscrit autographe des Considérations dans l'édition de Roberto Palmarocchi (Francesco Guicciardini, Scritti politici e Ricordi, Bari, Laterza, 1933, pp. 339-340), chez Roberto Ridolfi (dans son introduction à l'édition des Cose fiorentine de Guicciardini, Florence, Olschki, 1945, p. XX, ainsi que dans ses Studi sul Guicciardini, Florence, Olschki, 1978, pp.51-52, n.5) et dans un article de Marcel Gagneux (<< Une tentative de démythification de l'idéologie républicaine: les Considérations sur les Discours de Machiavel de François Guichardin », in Culture et Société en Italie du Moyen Age à la Renaissance, Centre Interuniversitaire de Recherche sur la Renaissance Italienne,vol. 13, Paris, 1985, pp. 199-217). Le texte des Considérations se trouve dans le volume IX des archives de Guicciardini. L'auteur y a indiqué le numéro des chapitres des Discours qu'il a commentés, ainsi que celui de quelques autres chapitres qui ne sont pas commentés mais pour lesquels il avait laissé des pages blanches afin, semble-t-il, d'y revenir plus tard. Le découpage du texte en livres est lui aussi indiqué, mais la numérotation des chapitres des Discours est continue et ne tient pas compte de ces divisions, ce qui n'est pas le cas dans les premières éditions de l'ouvrage de Machiavel où la numérotation recommence à chaque début de livre. Selon Roberto Palmarocchi (p. 339), cet élément pourrait corroborer l'hypothèse selon laquelle Guicciardini aurait travaillé sur les Discours avant leur publication, sur un manuscrit qui aurait alors présenté cette particularité de numérotation. 10

Quand et comment les Considérations ont été écrites On peut déterminer avec assez de précision la date de composition des Considérations. Roberto Ridolfi, en se fondant sur les indications internes au texte, sur l'ordre et la description des manuscrits autographes, ainsi que sur la vie de Guicciardini entre 1529 et 1530, a montré que ce dernier n'a pu écrire ce texte que lors de son séjour à Rome, d'avril à septembre 15301. Quand, en septembre 1529, les troupes pontifico-impériales avaient franchi les frontières de la république florentine, Guicciardini - qui avait déjà été à plusieurs reprises menacé d'arrestation par le gouvernement républicain - avait en effet quitté la cité pour le Casentino puis, en octobre, avait rejoint à Rimini le pape Clément VII qui se trouvait alors en route vers Bologne pour y couronner Charles Quint empereur. En décembre, accusé par les Otto di guardia2 de complot contre l'Etat, il s'était alors, dans l'espoir de complaire à ses juges, rapproché de la république florentine - et éloigné du pape - en se rendant à Lucques en mars 1530. Le 7 mars, son cas fut porté devant le tribunal de la quarantta, créé pour juger les causes politiques et militaires les plus importantes, et il fut condamné le 17 mars à l'exil pour rébellion ainsi gu' à la confiscation de ses biens. Le 18 mars, il préféra quitter Lucques pour Rome sans attendre la communication de la sentence. Or, au moment où Guicciardini arriva à Rome, en avril 1530, le cardinal Giovanni Gaddi y faisait exécuter une copie du manuscrit autographe des Discours, conservé dans la bibliothèque du cardinal Ridolfi, afin d'en faire réaliser l'édition princeps. Guicciardini connaissait et fréquentait ces deux hommes et l'on pense que c'est
1. Déjà, Roberto Palmarocchi (op. cit., p. 339) avait montré, grâce à l'allusion faite par Guicciardini à la venue de Philibert de Chalon, prince d'Orange. à la tête des troupes impériales pour assiéger Florence (Considérations, l, 10: «dernièrement, lors de la venue du prince d'Orange »), que les Considérations devaient avoir été composées entre la fin de l'année 1529 et le début de l'année 1530. Par la suite, Roberto Ridolfi (dans Francesco Guicciardini, Le cose fiorentine, op. cit., pp. XXIII-XXIV, n. 1) a précisé que cette date pouvait être repoussée de quelques mois si l'on prenait l'expression « dernièrement» dans un sens plus large. Il semble en effet qu'avant son arrivée à Rome Guicciardini aurait difficilement pu consulter l'un des rares exemplaires manuscrits des Discours, alors que le commentaire qu'il en fait, chapitre par chapitre et avec des références précises, incite à penser qu'il en avait un exemplaire à sa disposition lors de la rédaction des Considérations. 2. Il s'agit du «Conseil des Huit », tribunal provisoire institué en 1380 et devenu permanent. 11

à cette occasion que, selon toute probabilité, il a eu la possibilité de consulter le manuscrit des Discours ou une copie de celui-ci. Mais cela ne signifie cependant pas qu'il ait lu cette œuvre pour la première fois en 1530. Il est nécessaire, afin de comprendre pourquoi Guicciardini a éprouvé le besoin de commenter ce texte de Machiavel, de souligner le contexte politique et historique dans lequel les Considérations ont été écrites et auquel elles donnent une large place: il y est question de problèmes politiques et historiques étroitement liés à la situation florentine et italienne de l'époque, à des événements dans lesquels Guicciardini lui-même a parfois joué un rôle non négligeable. On sait que, depuis 1494, l'équilibre entre les Etats italiens avait été remis en question et que les Florentins en étaient particulièrement conscients, puisque leur cité avait été plus touchée que les autres par ce bouleversement. L'expédition du roi de France Charles VIII en Italie avait marqué le début d'une période instable durant laquelle les puissances étrangères, en particulier la France et l'Espagne, se disputèrent la suprématie sur la péninsule. A Florence, les questions intérieures dépendirent alors de plus en plus des influences extérieures et des différentes stratégies d'alliance avec les autres Etats. On remarque ainsi que les partisans du gouvernement populaire restèrent toujours attachés à la traditionnelle alliance avec la France, au risque d'un isolement de Florence par rapport aux autres Etats italiens. En revanche, l'accession à la papauté, en 1513, de Jean de Médicis (Léon X) puis, en 1523, de Jules de Médicis (Clément VII) lièrent le sort de la cité florentine, lors des périodes de pouvoir médicéen, à celui de l'Etat pontifical et à sa politique d'alliance - plus favorable à l'Empire sauf lors de la ligue de Cognac. Guicciardini fit, quant à lui, une longue carrière au service des papes Médicis. Dès 1516, il fut nommé par Léon X gouverneur de Modène, puis de Reggio et plus tard de Parme. En 1521, il devint commissaire général de l'armée pontificale alliée à Charles Quint contre la France. En 1523, Clément VII le nomma président de la Romagne, puis il l'appela à Rome comme conseiller au début de l'année 1526. Guicciardini était alors favorable à une intervention du pontife dans la ligue anti-impériale, parce qu'il craignait la suprématie de Charles Quint et voulait éviter son triomphe absolu en Italie. Après beaucoup d 'hésitations, Clément VII adhéra à la ligue de Cognac et nomma Guicciardini lieutenant général aux armées. Malgré tous ses efforts, ce dernier ne put cependant éviter la défaite de la ligue, le sac de Rome par les troupes impériales le 6

12

mai 1527 et le renversement des Médicis à Florence où fut instauré pour la dernière fois un gouvernement républicain (1527-1530). Guicciardini fut accusé de concussion par ce nouveau gouvernement, écarté des affaires, et n'eut plus de prise sur l'action politique. C'est ainsi qu'il fut amené à quitter Florence et qu'il écrivit les Considérations à Rome, alors que sa ville natale, assiégée par les troupes impériales et pontificales, résistait avec acharnement mais sans espoir de victoire. La rédaction de ce texte est donc directement liée à cette situation de crise dans la vie de l'auteur, qui avait vu l'échec de son entreprise, et dans l'histoire de sa cité, qui vivait les derniers jours de la république: dès 1527, il exprime d'ailleurs sa douleur et sa perplexité dans trois textes qui font suite au sac de Rome1. Dans ce contexte, la question du gouvernement de Florence et de la réforme de ses institutions se posait de façon aiguë et ne pouvait que préoccuper fortement Gui cci ardini. Afin de mieux comprendre pourquoi, dans une telle situation, Guicciardini a décidé de commenter les Discours de Machiavel, nous tenterons d'abord de déterminer depuis quand Guicciardini les connaissait. Cette question, qui peut paraître accessoire, met en cause le statut des Considérations et donc leur signification: si Guicciardini ne connaissait pas les Discours avant son arrivée à Rome en 1530, le commentaire qu'il en a fait pourrait être considéré simplement comme une œuvre de circonstance écrite par
1. Il s'agit de la Consolatoria, de l'Oratio accusatoria et de l'Oratio defensoria (in Francesco Guicciardini, Opere, Emanuella Scarano [éd.], Turin, U.T.E.T., 1970, vol. l, pp.485-604) dans lesquelles Guicciardini tente de justifier à ses propres yeux ses décisions en faveur de la ligue de Cognac et de se défendre contre les accusations que lui portera le gouvernement florentin sur sa conduite pendant la guerre, tout en se «consolant» d'un désastre dont il se sent en partie responsable. On y trouve, en particulier dans la Consolatoria, l'un des rares exemples d'épanchement personnel sous la plume de Guicciardini. Voir, sur ces textes, Jean-Louis Fournel, « La conception des commentaires dans l'écriture de l'histoire de Guicciardini et Monluc », in Du PÔ à la Garonne, Centre Matteo Bandello, Agen, 1990, pp.291-317. Dans toute sa correspondance pendant la guerre, on voit aussi combien, malgré un sentiment croissant d'impuissance, Guicciardini a déployé d'énergie pour réagir aux mouvements des troupes impériales, donner des conseils sur la marche à suivre et solliciter des moyens pour accomplir sa tâche. Pour la correspondance de Guichardin, voir le Carteggio, édition établie par Roberto Palmarocchi (pour les quatre premiers volumes) et par P. G. Ricci (pour les neuf suivants), collection des «Fonti per la Storia d'Italia» de l'Istituto storico italiano, 1938-1968 (13 voL), ainsi que les Lettere, nouvelle édition établie par P. Jodogne, 5 vol. parus, Rome, Istituto storico per l'età moderna e contemporanea, depuis 1986. 13

un homme éloigné des affaires publiques et cherchant à occuper son otium en transcrivant ses réactions et ses réflexions personnelles à la lecture d'un nouvel ouvrage; si, en revanche, il connaissait déjà les Discours, ce que semblent attester de nombreux éléments, le choix de les commenter sous-tend une intention précise dans un contexte donné et s'inscrit dans la continuité d'une réflexion. Cela signifierait qu'en écrivant les Considérations, Guicciardini se serait selVidu texte de Machiavel pour réfléchir sur les problèmes politiques qui le préoccupaient et tenter de trouver une nouvelle façon d'écrire et d'interpréter l'histoire.
Guicciardini connaissait-il les Discours avant 1530 ?

Malgré l'absence de preuves formelles on peut démontrer, en reliant entre eux certains éléments de la vie et de l' œuvre des deux florentins, que Guicciardini connaissait les Discours bien avant d'écrire les Considérations. La datation de la rédaction des Discours est, depuis longtemps, l'objet d'une controverse1. On peut, cependant, l'établir approximativement: Machiavel semble avoir commencé à rédiger les Discours en 15132 et les avoir abandonnés assez tôt pour écrire

1. Voir, à ce sujet, la note introductive de Sergio Bertelli aux Discours (in Nicco10 Machiavelli, Il Principe. Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio, Sergio Bertelli [éd.], Milan, Feltrinelli, 1960, pp. 109-118). Voir aussi Federico Chabod, « Sulla composizione de Il Principe di Niccolo Machiavelli », in Archivum Romanicum, Florence, XI, 1927, pp.330-383, maintenant réédité dans Scritti su Machiavelli, Turin, Reprints Einaudi, 1980, pp. 137-193 ; Leslie J. Walker in Niccolo Machiavelli, The Discourses, Leslie J. Walker (éd.), Londres, Routledge and Kegan Paul, 1950, pp.40 sq.; Felix Gilbert, « The Composition and Structure of Machiavelli's Discorsi », in Journal of the History of the Ideas, 1953, publié en italien dans Machiavelli e il suo tempo, Bologne, il Mulino, 1964, pp. 223-252, où il est suivi d'un commentaire de l'auteur (pp. 341-346) ; Roberto Ridolfi, Vita di Niccoli; Machiavelli, Rome, Belardetti, 1954, rééd. 1978, chap. XIV, pp.233 sq.; Gennaro Sasso, Niccoli; Machiavelli. Storia del suo pensiero politico, Naples, Istituto Italiano per gli Studi Storici di Napoli, 1958, rééd. revue et corrigée, Bologne, il Mulino, 1980, pp. 314 sq., 524 sq. et 574 sq. et rééd. sous Ie titre Niccoli; Machiavelli, vol. I. Il pensiero politico, Bologne, il Mulino, 1993. 2. En effet, les événements que Machiavel qualifie de récents dans les Discours ne sont pas antérieurs à 1513. 14

le Princel, œuvre qu'il a rédigée en une seule fois, entre juillet et décembre 1513. La genèse de ces deux textes est donc profondément liée et il semble que l'interruption de la rédaction des Discours intervienne à la fin du dix-huitième chapitre du premier livre, lorsque se pose à Machiavel le problème de la corruption de la cité. Il semble avoir ensuite continué à écrire les Discours de 1515 à 1517 et révisé le texte de 1517 à 1519, tout cela donc longtemps avant que Guicciardini ne commence à écrire les Considérations. Si, très tôt, les Discours connurent une certaine diffusion2, ils ne furent cependant publiés qu'en 1531 et peu de copies manuscrites circulèrent auparavant. Il est donc légitime de se demander si Guicciardini a pu prendre connaissance de ce texte avant 1530 et, si tel est le cas, à quelle époque. On ne sait quelles purent être, jusqu'en 1521, les relations entre Machiavel et Guicciardini. Il semble vraisemblable, comme le pense Roberto Ridolfi, que « les deux grands hommes politiques aient été en rapport3 », ne serait-ce que durant la période où
1. C'est ce que semblent indiquer les premières paroles du chapitre U de cet ouvrage: «Je laisserai de côté le raisonnement sur les républiques, parce qu'une autre fois j'en ai parlé longuement ».Si l'on s'en tient aux œuvres de Machiavel que nous connaissons, cette allusion à un texte consacré aux républiques ne peut renvoyer qu'aux Discours. De plus, le fait que les citations du Prince dans les Discours n'apparaissent qu'après le début du second livre (Discours, U, 1 ; III, 19, 42) tend à corroborer l'hypothèse de l'interruption de la rédaction de l'un pour écrire l'autre. 2. D'après Filippo de' Nerli (1485-1556), dans ses Commentari de' fatti civili occorsi dentro la città di Firenze dall'anno 1215 al 1537, Augsbourg, David Raimond Mertz et Gio. Jacopo Majer, 1728, pp. 137-138, et Iacopo Nardi, dans ses /storie della città di Firenze, Lelio Arbib (00.), Florence, Società Editrice delle Storie del Nardi e del Varchi, vol. U, p. 77, Machiavel lui-même aurait présenté dès 1522 des passages des Discours lors des réunions des Orti Oricellari. Au sujet de cette académie informelle qui se réunissait dans les jardins des Rucellai entre 1502 et 1506 puis entre 1512 et 1522, voir Rudolf von Albertini, Firenze dalla Repubblica al principato, Turin, Einaudi, 1970, pp.67-85 (éd. originale allemande: Das florentinische StaatsbewufJtsein im Übergang von der Republik zum Prinzipat, Berne, A. Francke AG Verlag, 1955), ainsi que Felix Gilbert, «Bernardo Rucellai and the Orti Oricellari : A Study on the Origin of Modem Political Thought », Journal of the Warburg and Courtauld 1nstitutes, 1949, vol. XU, pp. lOI-nI, publié en italien dans Machiavelli e il suo tempo, op. cit., pp. 15-66. 3. Ridolfi, Vita di Niccolà Machiavelli, op. cit., p.293. TI se fonde, pour affirmer cela, sur une lettre écrite le 29 novembre 1509 par Machiavel au frère de Guicciardini, Luigi, qu'il connaissait bien, et dans laquelle il lui dit: «Si vous écrivez à messire François, dites-lui qu'il me recommande à la compagnie» (in 15

Guicciardini avait été nommé ambassadeur en Espagne et où Machiavel était encore secrétaire de la république florentine, c'està-dire en 15121. En tout état de cause, il est évident que ces deux hommes, par leur place et leur rôle dans la cité florentine, se connaissaient. Ce qui importe, et que l'on sait avec certitude, c'est que s'établit entre eux, à partir de 1521, une amitié qui dura jusqu'à la mort de Machiavel en 1527 et dont témoigne leur correspondance qui nous est parvenue en partie2. C'est grâce à cette correspondance que l'on peut se faire une idée des conditions dans lesquelles s'est déroulée leur première vraie rencontre. En mai 1521, Machiavel fut envoyé par les Otto di pratica3 au chapitre des frères mineurs qui devait se dérouler à Carpi. L'ancien secrétaire de la république essayait ainsi, après être tombé en disgrâce lors du retour des Médicis dans la cité en 1512, de retrouver une place dans la politique florentine et de se faire employer par les nouveaux dirigeants de la cité. C'est pourquoi il fut obligé, après avoir été secrétaire de la seconde chancellerie et ambassadeur de la République, de remplir des missions plus modestes. A cette occasion, il dut passer à l'aller et au retour par Modène où il fut reçu par Guicciardini, lequel était alors gouverneur de Modène et de Reggio, charge qui lui avait été atribuée en 1516 et 1517 par le pape Léon X4. Ils discutèrent assez longuement, Machiavel s'attardant même chez son hôte une fois sa mission achevée, et entre-temps ils s'écrivirent quotidiennement de Modène et de Carpi. C'est dans l'une de ces lettres que l'on trouve

Niccolà Machiavelli, Lettere, Franco Gaeta [éd.], Milan, Feltrinelli, 1961, p. 203). Si cette phrase montre bien que Machiavel et Guicciardini se connaissaient à cette époque-là, elle ne donne aucune indication sur le degré d'intimité entre les deux hommes et sur leur éventuelle amitié. 1. Il semble cependant difficile d'en conclure, comme le fait Gennaro Sasso (dans Per Francesco Guicciardini. Quattro studi, Rome, Istituto Italiano per il Medio Evo, 1984, pp.50-53) que les deux hommes s'étaient liés d'amitié dès 1509-1512. 2. Cette correspondance est éditée, notamment, dans Niccolà Machiavelli, Lettere a Francesco Vettori e a Francesco Guicciardini, Giorgio Inglese (éd.), Milan, Rizzoli, 1989. 3. Les Otto di pratica sont une magistrature médicéenne chargée de la politique étrangère. 4. Il s'agit de Jean de Médicis (1475-1521), fils de Laurent le Magnifique et pape de 1513 à 1521. 16

des indications sur la connaissance que pouvait avoir ou non Guicciardini des thèmes développés dans les Discours. Il s'agit de la deuxième lettre envoyée par Guicciardini à Machiavel le 18 mai 1521 et qui commence ainsi: « Mon très cher
Machiavel. Quand je lis vos titres de porte-parole de la République et des frères] et que je considère avec combien de Rois, de Ducs et de Princes vous avez d'autres fois négocié, je me souviens de Lysandre à qui, après tant de victoires et de trophées, on donna la charge de distribuer la viande à ces mêmes soldats qu'il avait si glorieusement commandés.. et je dis: Tu vois que, seuls les visages des hommes et les couleurs extrinsèques ayant changé, les mêmes choses reviennent toutes.. et nous ne voyons jamais aucun événement que l'on n'ait pu voir en d'autres temps. Mais le changement des noms et de [' aspect des choses fait que seuls les hommes prudents les reconnaissent: et c'est pourquoi [' histoire est bonne et utile, car elle te met devant les yeux et te fait reconnaître et revoir ce que tu n'avais jamais vu ni connu. Et il s'ensuit un syllogisme de frères :il faut beaucoup louer ceux qui vous ont donné la charge d'écrire des annales2, et vous exhorter à exécuter avec diligence [' office que [' on vous a commis. Et pour ce faire, je crois que cette légation ne vous sera pas totalement inutile, parce que dans cette oisiveté de trois jours vous aurez sucé toute la République des Sabots3 et en quelque occasion vous vous vaudrez de ce modèle, en le comparant ou en le confrontant à quelques
unes de vos formes.
»

Comme le font remarquer Roberto Ridolfi et Gennaro Sasso4, cette page rappelle les Discours, tant dans l'énoncé de la théorie machiavélienne du retour des mêmes événements au cours de

1. Guicciardini reprend la formule par laquelle Machiavel lui-même se désigne à la fm de sa lettre précédente en faisant ironiquement allusion à sa mission auprès du chapitre des frères mineurs de Carpi: « Nicolaus Maclavellus, orator pro Republica Florentina ad Fratres Minores ». 2. Machiavel avait été chargé, le 8 novembre 1520, par l'université de Pise, d'écrire des annales sur Florence. Ce texte nous est parvenu sous le nom de Istorie fiorentine. 3. Guicciardini fait ici allusion aux sabots portés par les franciscains. 4. Roberto Ridolfi, Vita di Francesco Guicciardini, Rome, Belardetti, 1960, rééd. Milan, Rusconi, 1982, chap. X, p.116 et n.24; Gennaro Sasso, Per Francesco Guicciardini. Quattro studi, op. cit., p. 92, n. 94 ; Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, Introduction à la traduction des Ecrits politiques, Paris, PUF, 1997, pp. 19-23. 17

l'histoire et de la possibilité de trouver des modèles dans le passé1, que dans l'allusion aux «formes» de Machiavel, sans doute les différentes espèces de républiques dont celui-ci fait mention dans cet ouvrage2. Cette lettre teintée d'ironie montre clairement que Guicciardini connaissait déjà, au moins dans leurs grandes lignes, les thèses défendues par Machiavel dans les Discours et l'on peut penser qu'il eut, par la suite, maintes occasions d'en discuter avec lui. S'il semble donc impossible, en l'absence de tout témoignage ou donnée concrète, de savoir si Guicciardini avait effectivement lu les Discours avant 1530, on peut cependant détenniner, et c'est le point important, si Guicciardini connaissait bien cette œuvre, même indirectement. Pour cela, il suffit d'étudier le lien qui existe entre les Discours de Machiavel et le Dialogo del reggimento di Firenze de Guicciardini3. Ce Dialogue sur la façon de régir Florence4 est l'une des œuvres les plus importantes de notre auteur, car c'est là qu'il expose pour la première fois de manière complète sa pensée politique; il s'agit de la fonne la plus accomplie de sa réflexion sur la réforme des institutions florentines. Guicciardini a commencé à l'écrire à l'automne 1521, pendant la guerre opposant les troupes de Léon X et de Charles Quint à celles du roi de France, où il était lui-même commissaire général des armées de
1. Voir les préambules des livres I et II des Discours. 2. Voir Discours, l, 2. 3. Le premier à avoir attiré l'attention sur le lien entre ces deux œuvres semble être M. Barkhausen, «Francesco Guicciardinis politische Theorien in sienen Opere Inedite », in Heidelberger Abhaudlungen zur Mittleren und Neuren Geschichte, 22 heft, Heidelberg, 1908, pp.87-88. Voir aussi Felix Gilbert, «Machiavelli and Guicciardini», in Journal of the Warburg and Courtault Institutes, II, 1939, pp. 263-266; Ridolfi, Vita di Niccolà Machiavelli, op. cit., chap. xvrn, p. 300 et n. 14, ainsi que Vita di Francesco Guicciardini, op. cit., chap. Xill, p. 172; Gennaro Sasso, Per Francesco Guicciardini. Quattro studi, op. cit., pp. 85-120. Voir enfin les nombreux renvois aux Discours dans l'édition de Gian Mario Anselmi et Carlo Varotti du Dialogo dei reggimento di Firenze (Francesco Guicciardini, Dialogo dei reggimento di Firenze, Gian Mario Anselmi et Carlo Varotti [éd.], Turin, Bollati Boringhieri, 1994). Guidubaldo Guidi rejette cependant l'idée que Guicciardini ait pu lire les Discours avant 1530 (voir Guidubaldo Guidi, « Dalla tesi delle tre ambizioni allo stato misto nel pensiero politico fiorentino del 1525-1530 », in II pensiero politico, vol. 17, 1984, pp. 147-178, en particulier p. 156, n. 26). 4. Traduction française, par Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, dans les Ecrits politiques de Guicciardini (op. cit.) qui comprennent le Discorso di Logrogno et le Dialogo dei reggimento di Firenze. 18

l'Eglise, c'est-à-dire quelques mois seulement après avoir rencontré Machiavel à Modène. Or on voit que, dans le Dialogue, Guicciardini reprend de nombreux thèmes des Discours, tels celui du prince qui donne à son Etat de bonnes lois ou du législateur qui impose par la force une bonne réforme, la question de la désunion entre patriciens et plébéiens dans la Rome antique, de la participation du peuple au gouvernement, de la milice, des bonnes lois, du retour cyclique des mêmes événements au cours de l'histoire... Il oppose même explicitement au modèle de la Rome antique, tel qu'il a pu être défendu par Machiavel, celui de la République vénitienne contemporaine dont le régime et les lois sont bons, empêchent les désunions entre les citoyens et confèrent ainsi à cette cité une stabilité exemplaire. Cette opposition entre modèle romain et modèle vénitien était courante à florence, mais Guicciardini la développe ici en suivant de près le texte de Machiavel. Surtout, il est remarquable que plusieurs raisonnements répondant dans le Dialogue aux idées développées dans les Discours se retrouvent plus tard dans les Considérations; d'ailleurs, dans le chapitre J, 4, Guicciardini précise: «J'ai écrit une autre fois plus longuement, c'est pourquoi maintenant je poursuivrai avec brièveté» 1, faisant ainsi référence à la question de la désunion entre la plèbe et le sénat romains, dont il n'a parlé,
1. Cette phrase est d'autant plus significative qu'elle se trouve au début du chapitre commentant celui où Machiavel justifie le modèle romain, passage que Guicciardini avait déjà repris et critiqué dans le Dialogue (in Francesco Guicciardini, Opere, op. cit., pp.449-451). Dans ce passage, il exposait la justification du modèle romain telle qu'elle avait été développée par Machiavel dans le chapitre l, 4 des Discours: «Vous avez loué les armes des Romains, tout comme chacun les loue à juste titre, et blâmé beaucoup leur gouvernement des choses du dedans, ce qui est aussi une opinion largement partagée.. cependant, j'ai entendu certains soutenir le contraire en alléguant, comme argument, qu'en supposant vrai ce fondement que personne ne nie ni ne peut nier, à savoir que leur armée fut bonne, il faut admettre que la cité avait de bons ordres, sinon il eût été impossible qu'elle eût une bonne discipline militaire.» (nous citons la traduction française des Ecrits politiques, op. cit.). Puis ilIa critiquait avec les arguments qu'il reprit plus tard dans les Considérations à ce même sujet. Cet exemple est frappant, car on retrouve exactement les mêmes arguments dans les Discours, le Dialogue et les Considérations: un discours général selon lequel l'organisation militaire de Rome compensait ses mauvaises institutions, une objection de Machiavel suivant laquelle si la milice est bonne la cité est bien ordonnée, contestée elle-même par Guicciardini qui reprend la première affirmation et l'appuie par l'idée que la distinction entre patriciens et plébéiens causait les divisions de la cité, preuve que les institutions, en n'empêchant pas ces divisions, étaient mauvaises. 19

avant les Considérations, que dans le Dialogue sur la façon de régir Florence. On peut donc considérer que Guicciardini a lu, selon toute probabilité, les Discours avant 1525 ou, tout au moins, qu'il avait une connaissance approfondie des thèses que Machiavel y avait développées. Il faut alors voir, dans l'écriture des Considérations, la volonté de Guicciardini, dans un contexte historique et politique déterminé, de revenir sur un texte déjà connu, voire déjà commenté dans une œuvre précédente. C'est, évidemment, un prétexte pour examiner encore une fois la question de la réforme du gouvernement mais, si les idées de Guicciardini ont évolué depuis la rédaction du Dialogue, elles restent proches cependant de celles qu'il y avait déjà exposées. Entre le Dialogue et les Considérations, plus que le contenu du commentaire, c'est la manière de commenter qui a changé. C'est donc l'étude de cet élément nouveau, la structure des Considérations, qui permettra de mettre en reliefl'originalité de la démarche de leur auteur. La structure des Considérations Les Considérations, étant tenues pour un texte mineur, sont peu étudiées. Il est vrai que la méthode et les idées qui y sont exposées avaient déjà été largement développées, et d'une manière plus achevée, dans le Dialogue sur la façon de régir Florence et que Guicciardini ne fait pas ici un commentaire systématique ou global de l'ouvrage de Machiavel, à tel point qu'il donne parfois l'impression de n'en faire qu'une critique pointilleuse. De plus, le texte est inachevé et donne l'impression de s'essouffler vers la fin. En effet, alors que l'auteur commente 28 des 60 chapitres du livre I, il ne s'attarde que sur 8 des 33 chapitres du livre II (ainsi que sur le préambule de ce livre) et sur 3 des 49 chapitres du livre III. Surtout, alors qu'au début les commentaires sont travaillés et construits avec soin, ils ressemblent de plus en plus vers la fin à la simple prise en note d'idées à développer par la suite. De fait, les derniers chapitres des Considérations sont souvent beaucoup plus courts que les premiers et les constructions syntaxiques y sont moins élaborées. Cependant, le manuscrit montre qu'en réalité Guicciardini avait projeté de commenter d'autres chapitres des Discours, pour lesquels il avait laissé des pages blanches avec, en tête, leur numéro. On sait ainsi qu'il désirait se pencher aussi sur quatre autres

20

chapitres du livre l, sept du livre II et neuf du livre ml. On se rend compte ainsi que, en tout état de cause, Guicciardini privilégiait le premier livre. On ne peut savoir, évidemment, s'il n'avait pas l'intention d'étudier les autres chapitres non mentionnés, ou s'il comptait le faire plus tard, dans un autre ouvrage. Il faut aussi tenir compte du fait que, quand il commente un chapitre, il ne le fait pas de manière exhaustive. Comme cela lui ad' ailleurs été reproché, il peut négliger une idée importante dans le système de Machiavel et s'attacher au contraire à des éléments secondaires dans l'optique de ce dernier. L'état du manuscrit, ainsi que la manière de traiter les chapitres commentés, montrent que le caractère incomplet du commentaire ne tient pas seulement à une éventuelle lassitude, à un manque de temps ou encore à une hypothétique prise de
1. Les chapitres que Guicciardini projetait d'étudier sont: l, 17 (<< Un peuple
corrompu, s'il devient libre, peut très difficilement conserver sa liberté»), 18 (<< quelle manière on peut, dans les cités corrompues, maintenir un état libre, De s'il existe; ou, s'il n'existe pas, l'ordonner »), 35 (<< raison pour laquelle la La création à Rome du décemvirat fut nocive à la liberté de cette république, bien qu'il fût créé par des suffrages publics et libres»), 36 (<< Les citoyens qui ont eu les plus grands honneurs ne doivent pas dédaigner les honneurs plus modestes») ; II, 2 (<< Avec quels peuples les Romains eurent à combattre, et comment ceux-ci défendaient obstinément leur liberté »), 4 (<< Les républiques ont utilisé trois manières de s'agrandir »), 16 «Combien les soldats de notre époque diffèrent des anciens ordres»), 17 (<< Combien, à voir les armées des temps présents, on doit estimer l'artillerie; et si l'opinion qu'on en a universellement est vraie »), 18 (<< Que, suivant l'autorité des Romains et l'exemple de la milice antique, on doit plus estimer l'infanterie que la cavalerie»), 21 (<< premier préteur que les Le Romains envoyèrent en quelque endroit que ce fût le fut à Capoue, quatre cents ans après qu'ils avaient commencé à faire la guerre »), 32 (<< combien de façons De les Romains occupaient les terres ») ; III, 6 (<< Les conjurations »), 13 (<< S'il faut plus se fier à un bon capitaine qui aurait une. armée faible, ou à une bonne armée qui aurait un capitaine faible»), 21 (<< Comment se fit-il qu'Hannibal, en procédant différemment de Scipion, fit en Italie les mêmes effets que celui-là en Espagne »), 22 (<< Comment la dureté de Manlius Torquatus et l'humanité de Valérius Corvus valurent à chacun la même gloire »), 27 (<< Qu'il faut unir une cité divisée, et que l'opinion selon laquelle pour tenir les cités il faut les tenir divisées n'est pas vraie»), 34 (<< Quelle réputation, rumeur ou opinion fait que le peuple commence à favoriser un citoyen; et s'il distribue les magistratures avec plus de prudence qu'un prince »), 36 (<< Les raisons pour lesquelles les Français ont été et sont toujours estimés, dans les mêlées, au début plus que des hommes et ensuite moins que des femmes »), 37 (<< les petites batailles avant le combat Si sont nécessaires, et comment on doit faire pour connaître un nouvel ennemi, si on veut les éviter»), 38 (<< Comment doit être fait un capitaine en qui son armée puisse faire confiance»). 21

conscience de l'imperfection d'un ouvrage qui ne prenait pas en compte les Discours d'une manière complète et cohérente. Si l'on examine quels thèmes retiennent plus particulièrement l'attention de Guicciardini, on remarque combien prédominent les questions de politique intérieure ou, plus précisément, le problème du bon gouvernement, de sa formation, de ses lois, de son organisation. Ce fait est à rapprocher du choix de commenter surtout des chapitres du premier livre, puisque celui-ci porte sur «les choses qui se sont passées à l'intérieur et par conseil public »1. De fait, Guicciardini commente quatorze des 18 premiers chapitres du livre 12, les dix-huit chapitres qui correspondent à ce que l'on pense être la première rédaction des Discours en 1513, avant que Machiavel ne commence celle du Prince. Felix Gilbert a montré que ces dix-huit chapitres se réfèrent aux décades de Tite-Live sans tenir compte de l'ordre du texte latin, alors qu'à partir du dix-neuvième chapitre cet ordre est en général respecté. Gilbert en conclut que les dix-huit premiers chapitres ne faisaient pas partie au départ du projet des discours s'appuyant sur le texte livien et qu'ils n'y auraient été intégrés que plus tard3. L 'hypothèse de ce texte commencé mais inachevé et intégré à un autre n'est pas certaine4, mais elle a le mérite de mettre en relief la particularité, par ailleurs généralement reconnue, de cette section des Discours. Gilbert insiste en effet sur le caractère particulier de
1. Discours, J. 1.
(<< Comment

2. Les chapitres non commentés sont les chapitres 13

les

Romains se servirent de la religion pour remettre de l'ordre dans la cité, pour mettre en œuvre leurs entreprises et mettre un terme aux soulèvements populaires»), 15 (<< Les Samnites, comme solution extrême à leurs problèmes, eurent recours à la religion », 17 (<< peuple corrompu, s'il devient libre, peut Un très difficilement conserver sa liberté»), 18 (<< quelle manière on peut, dans De les cités corrompues, maintenir un état libre, s'il existe; ou, s'il n'existe pas, l'ordonner» ). 3. Felix Gilbert, «The Composition and Structure of Machiavelli's Discorsi », op. cit., pp.231 sq. 4. Voir, à ce propos, Andrea Matucci, Machiavelli nella storiografia fiorentina. Per la storia di un genere letterario, Florence, Olschki, 1991, pp. 172-173, n.31. La division des Discours établie par Felix Gilbert a en effet suscité une vive polémique qui n'a abouti à aucun fait certain car, ainsi que le rappelle Andrea Matucci, il n'y a aucune preuve décisive dans un sens comme dans l'autre: en raison de la structure non traditionnelle des Discours et de leur manque d'homogénéité dû aux révisions faites par Machiavel à la rm de sa vie en vue de la publication, toute division de cette œuvre est selon lui une entreprise risquée. 22

ces chapitres, qui sont moins directement liés que les autres au texte de Tite-Live et au modèle romain, et qui proposent une discussion systématique sur les problèmes du gouvernement républicain et sur la nature de ses institutions. De même, dans le choix des autres chapitres qu'il commente, Guicciardini s'intéresse avant tout à la question des institutions et délaisse léi plupart du temps d'autres questions qui, pourtant, sont parfois des points forts du raisonnement machiavélien. Tout au long des Considérations, les critères de Guicciardini restent les

mêmes: il concentre son commentaire sur le problème du « bon

gouvernement », mais sans entrer dans la logique de Machiavel. Les thèmes qu'il laisse de côté sont la théorie de l'anacyclosis (retour cyclique des différents types de gouvernement), la corruption des différentes formes de gouvernement - qui peut irrémédiablement porter un Etat à sa ruine -, le rôle de la vertu des citoyens dans le maintien de l'Etat et la nécessité, si cette vertu n'est plus vive, qu'un homme seul impose par la force des réformes à la cité. Cette sélection s'opère non seulement entre les chapitres mais aussi, à l'intérieur des chapitres commentés, entre les différentes questions qui y sont abordées. Cette forme de commentaire ponctuel, chapitre par chapitre, permet ainsi à Guicciardini de ne s'arrêter qu'aux questions qui pour lui sont importantes au moment où il écrit et qui servent à son propre raisonnement. Le caractère inachevé des Considérations laisse évidemment toujours une part d'incertitude sur ses intentions réelles, mais il semble logique qu'il se soit d'abord penché sur les problèmes qui le préoccupaient le plus. Si cela ne lui permet pas d'avoir une vue d'ensemble cohérente des Discours - si tant est que cela soit possible - le respect de la structure du texte de Machiavel implique la recherche d'une manière nouvelle de dire l'histoire et la politique, différente de celle du Dialogue sur la façon de régir Florence: la réflexion ne porte plus seulement sur les idées du secrétaire florentin mais aussi sur sa manière d'écrire et donc d'expliquer, de présenter I'histoire. Ainsi que l'a montré Andrea Matucci1, Machiavel s'était rendu compte que, pour donner un sens à l 'histoire, il fallait pouvoir passer facilement de la simple narration des faits à leur interprétation et inversement. Avec les Discours, il expérimente un nouveau mode de narration rétablissant tous les liens de cause à effet, de manière à toujours faire ressortir la signification politique des événements racontés et à proposer une confrontation
1. Op. cit. Voir, en particulier. pp. 161-206 et 241-267. 23

continuelle entre faits et idées. Cette méthode permet de lier étroitement le niveau de la narration et celui du discours ou commentaire. Machiavel réécrit ainsi l'histoire de Tite-Live, tout en gardant vis-à-vis de sa source une attitude critique: il réorganise les faits pour leur donner un sens et impose toujours sa propre analyse. De la même manière Guicciardini, en suivant la structure des Discours, utilise de façon critique les éléments qu'il y trouve et les intègre dans sa propre analyse. Il ne répond pas à Machiavel par un dialogue, une lettre ou un traité, mais garde et reproduit la même structure, le même mode d'écriture que lui. Malgré cela dans chaque chapitre, tout en partant des mêmes thématiques historiques, il arrive à des conclusions théoriques différentes. Il offre ainsi, sur les mêmes thèmes, de nouvelles reconstructions plus complètes, plus riches de détails' qui semblent pouvoir se développer à l'infini. Guicciardini tente donc, dans les Cons idérations, de
«

s'approprier un style que les nouvelles exigences historiographiques rendent plus que jamais nécessaire »1. Ce
faisant, il continue à dialoguer avec Machiavel, dans le sens où il part des mêmes interrogations sur la politique contemporaine et des mêmes exigences d'interprétation à travers l'écriture de l'histoire. Cependant, tout en s'appuyant sur la démarche du secrétaire florentin, Guicciardini propose, en critiquant sa méthode, une lecture différente de la politique et de l 'histoire.

Deux conceptions de I'histoire Les Considérations à propos des Discours de Machiavel sur la première décade de Tite-Live sont une œuvre de type particulier où l'on assiste à une sorte de mise en abîme du commentaire historique: Guicciardini lit Machiavel qui lit Tite-Live. Cependant, si les deux Florentins semblent ainsi se rattacher à la tradition humaniste du commentaire des exemples du passé et suivre des . méthodes semblables, ils expérimentent en réalité, chacun de manière différente, de nouveaux modes de pensée politique et d'écriture de l'histoire. Machiavel et Guicciardini partent des mêmes exigences et des mêmes prémisses, qui les distinguent
1. Andrea Matucci, op. cit., p.244. 24

fondamentalement des autres commentateurs de textes historiques: l'un comme l'autre, ils partent de la nécessité de se forger des instruments pour comprendre et interpréter leur époque, c'est-à-dire la crise correspondant aux guerres d'Italie et en particulier l'instabilité politique de la cité florentine. Pour eux, la recherche d'une écriture de l'histoire correspond donc à une tentative de comprendre le présent, ce qu'ils expérimentent, dans les Discours et les Considérations, à travers l'outil du commentaire qu'ils utilisent de façon nouvelle, en fonction de ces exigences particulières. C'est pourquoi leur commentaire est sélectif, ne s'attachant qu'aux éléments pouvant les aider dans leur réflexion politique sur le présent, et associe toujours passé et présent: les exemples tirés de l'histoire sont relus à la lumière de l'expérience contemporaine. Cependant, si leurs exigences et leurs prémisses sont semblables, il n'en est pas de même de leur mode de raisonnement et de leurs conclusions. Guicciardini, tout en adoptant le mode d'écriture liant passé et présent, récit des faits et interprétation, que Machiavel expérimente dans les Discours, critique dans le même temps sa méthode de raisonnement.
Une réflexion historique sous forme de commentaire

A l'intérieur de la structure souple qu'il expérimente dans les Discours, Machiavel élabore une nouvelle façon d'interpréter l'histoire. Conscient d'innover, il affinne, dans le préambule du

livre J, vouloir

«

entrer dans une voie qui n'a encore jamais été

parcourue ». Cette nouvelle voie consistait à redécouvrir, dans le domaine politique, les lois que les anciens avaient trouvées et suivies et à les appliquer concrètement pour le présent. Machiavel préconise donc l'étude des auteurs de l'antiquité et reprend, pour écrire les Discours, le modèle du commentaire d'un auteur classique. Il se détache cependant nettement de la tradition humaniste à laquelle il reproche son admiration passive pour les œuvres de l'antiquité et sa tendance à copier plus qu'à imiter de façon intelligente. Plutôt que de collectionner les statues anciennes et de les reproduire ou que de prendre simplement plaisir à lire l'histoire ancienne sans chercher à en découvrir les principes de fonctionnement, il faut étudier cette histoire afin de la comprendre et d'en tirer un enseignement valable pour le temps présent. Ce faisant, il essaie de trouver, par voie inductive, des règles qui régiraient la politique: il prend des exemples dans I'histoire ancienne et moderne dont il tire, par généralisation, ce qu'il pense

25

être les lois de la politique. Cette méthode rappelle celle des humanistes dans le sens où elle donne à chaque exemple une valeur qui dépasse son contexte particulier et devient normative. Machiavel se détache cependant de la méthode humaniste en liant toujours de façon dynamique passé et présent, c'est-à-dire en proposant une réflexion aussi bien politique qu 'historique dans laquelle les éléments de l 'histoire ancienne ne sont choisis qu'en fonction de leur utilité pour penser la société contemporaine et sont toujours mis en parallèle avec l 'histoire récente, de manière à mettre en évidence des principes de fonctionnement donnant un sens à l'histoire tant ancienne que contemporaine ainsi que des modes d'action à imiter ou à rejeter. Concrètement, Machiavel choisit - le plus souvent dans l 'histoire romaine - un ou plusieurs exemples sur un thème donné, examine les effets des différentes conduites suivies dans chacun de ces cas et en déduit la règle à suivre. Cela suppose, comme principe de base, l'identité de la nature humaine à toutes les époques et dans tous les pays qui, seule, garantit la validité des règles qu'il déduit des cas particuliersl. Suivant ce principe, puisque les hommes ne changent pas et que leurs aspirations restent les mêmes, on ne peut que voir les mêmes situations et les mêmes événements se reproduire à des époques et dans des lieux différents. Le monde ne change alors qu'en apparence et il faut savoir observer les choses pour distinguer, derrière ces apparences, l'identité entre les situations et comprendre de quel enseignement sont porteurs les exemples de l'histoire2. Savoir mettre en parallèle un événement présent avec d'autres événements qui se sont déroulés à d'autres époques et en d'autres lieux permet de trouver dans l'histoire des cas semblables à la situation présente. Il suffit alors d'examiner les solutions qui ont déjà été adoptées dans ce type de situation et d'imiter celle qui a le mieux réussi. L'étude de l 'histoire sert donc à trouver les lois de la politique et à en fonder les règles, ce qui tend à faire de la politique une science fondée sur une théorie de l'imitation. Puisque le commentaire de Tite-Live est développé par Machiavel en fonction d'une réflexion politique élaborée de façon inductive, l'histoire telle qu'elle est présentée dans les Discours est volontairement lacunaire. Machiavel en effet choisit de ne rapporter et de n'associer que les événements qui lui sont utiles
1. Machiavel exprime ce principe dans les préambules des livres I et II des Discours. 2. Voir Discours, I, 39 ; II, préambule. 26

pour faire fonctionner son raisonnement analogique, quitte à simplifier certains épisodes et à ne donner que les éléments sur lesquels se fondent ses interprétations des règles de la politique. C'est avant tout sur ces erreurs et ces omissions que se fonde la critique de Guicciardini dans les Considérations, où il conteste ce raisonnement sélectif et analogique. Guicciardini entend lui aussi interroger l 'histoire pour éclairer le présent et part des mêmes exigences d'écriture que Machiavel pour interpréter les faits racontés, mais ses réponses sont différentes: contrairement à Machiavel, qui cherche à tirer des lois politiques de l'étude du passé et tente de les enseigner à ses lecteurs pour qu'ils les appliquentl, Guicciardini semble ne pas croire à l'existence de telles règles. Déjà, dans le Dialogue sur la façon de régir Florence, Guicciardini remettait en cause le postulat machiavélien de l'identité de la nature humaine à travers le temps et l'espace. Tout en reprenant le thème, développé par Machiavel dans les Discours, de la différence entre l'apparence des choses et leur essence, il y apportait des nuances: s'il admettait en effet que ce qui a déjà eu lieu dans le passé peut se reproduire «sous des couverts et des couleurs différents, de façon que celui qui n'a pas [' œil très bon, le prend pour nouveau et ne le reconnaît pas »2, il ajoutait que seuls les hommes prudents et sachant utiliser leur discernement savent
«

considérer

quelles sont les différences

substantielles

et celles qui

importent moinss »3. Et ici, Guicciardini commence à contredire Machiavel: si certaines différences apparentes peuvent cacher en effet une identité réelle, d'autres sont «substantielles », compromettant donc la comparaison et l'analogie entre passé et présent. Plus tard, dans le préambule du deuxième livre des Considérations et dans les Ricordi4, il développera le thème de la
1. Voir Discours, préambule du livre n. 2. Francesco Guicciardini, Opere, op. cit., vol. l, p.314. Nous citons la traduction française des Ecrits politiques. 3. Ibid. 4. Ce texte a été publié pour la première fois dans les Opere inedite di Francesco Guicciardini, op. cit., vol. 1. Nous renverrons à l'édition française: Guichardin, Avertissements politiques, Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini (éd.), Paris, Editions du Cerf, 1988, CX, p.89 et CXVII, p.92 (<< Il est bien trompeur de juger à partir des exemples, parce que, si les conditions ne sont pas semblables en tous points, ils ne servent nullement puisque la plus petite différence dans les circonstances peut être cause d'une très grande variation dans l'effet» ).

27

différence essentielle entre les époques et de la quasi impossibilité d'établir des analogies entre deux situations distinctes. La rédaction des Considérations, qui suivent la structure des Discours, permet à Guicciardini d'expérimenter concrètement cette différence méthodologique et de mettre au point sa propre méthode, qui consiste à redonner en quelque sorte son autonomie, son importance particulière à chaque cas. Tout en reprenant la structure de Machiavel, qui permet de mettre en parallèle passé et présent ainsi que de lier le récit des faits à leur interprétation, Guicciardini préfère mettre en valeur les différences qui peuvent exister entre deux situations plutôt que d'en dégager les points communs. Ainsi Guicciardini critique-t-il souvent Machiavel dans son choix et son analyse des exemples donnés dans les Discours, comme en témoignent quelques expressions assez sévèresl. L'examen des exemples permet à Guicciardini de vérifier la cohérence du discours de Machiavel, sa précision et sa pertinence. Il lui arrive d'ajouter des exemples entrant dans des catégories non prises en compte par Machiavel, montrant ainsi que son analyse des faits est incomplète et ne prend pas en compte tous les aspects d'une situation avant d'en tirer des lois :c' est le cas par exemple du chapitre 23 du livre I où, au sujet du passage des cols, Guicciardini propose une analyse plus complexe distinguant, contrairement à celle de Machiavel, plusieurs cas en fonction de la nature du site, de l'état des forces des deux armées et des différentes nécessités tactiques. Qu'il s'agisse de l'utilisation des exemples, de l'analyse des problèmes, de la mise en contexte des événements historiques, les critiques que fait Guicciardini dans les Considérations peuvent se regrouper autour de la notion de «distinction» : au lieu, comme Machiavel, de rechercher des analogies entre les cas, il cherche à faire des « distinctions» (les « distinzioni », terme récurrent sous la plume de Guicciardini). Ce type d'analyse tente d'approcher, en recherchant la plus grande précision et la plus grande cohérence possibles, une représentation plus exacte du réel, dans toute sa complexité. Pour donner une idée juste de la réalité, Guicciardini appuie donc son analyse sur l'expérience pratique et sur les
«

détails» (les « particulari »). C'est par ce type de réflexion que

1. Guicciardini écrit ainsi par exemple: « comme les cas sont différents et que l'auteur confond les exemples» (l, 10); « les exemples par lesquels il est montré qu'il y a chez un prince beaucoup plus de défauts que dans un peuple ne sont pas employé à propOS» (l, 58). 28

se forme le « discernement» (la « discrezione »), concept très présent dans les écrits de Guicciardini, même si l'on peut remarquer que le terme n'apparaît pas explicitement dans les Considérations. Il est, au contraire, fréquemment utilisé dans le Dialogue et les Avertissements politiquesl. Même quand Machiavel distingue déjà différents cas, Guicciardini souvent ne s'en contente pas et complexifie les alternatives simples qu'il propose. Dans le chapitre 1 du livre I, Machiavel distingue, parmi les cités fondées par des étrangers, celles qui sont fondées par des hommes libres et les colonies de population qui dépendent d'autrui. Guicciardini réplique alors qu'il faut prendre en considération, parmi les colonies de population, la différence qui existe entre celles qui sont autonomes et indépendantes et celles qui dépendent de leur pays d'origine. En effet, quand Machiavel fait des distinctions, il ne propose le plus souvent, comme ici, qu'une simple alternative entre deux éléments, alors que Guicciardini tend à décomposer les situations en un plus grand nombre de catégories et les termes «distinzione », « distinguere» et «differenzia» reviennent sans cesse dans les Considérations2. On voit donc que Machiavel et Guicciardini, dans leur recherche d'une écriture de l 'histoire mettant en parallèle passé et présent, ont tous deux pour but d'éclairer, par la réflexion historique, la politique contemporaine. Cependant, à partir d'exigences et de prémisses communes, ils expérimentent, l'un dans les Discours et l'autre dans les Considérations, deux méthodes différentes
1. Avertissements politiques, VI, p. 38 : « C'est une grande erreur de parler des choses du monde indistinctement, absolument et, pour ainsi dire, selon une règle; car presque toutes comportent distinctions et exceptions par suite de la variété des circonstances, dont une mesure unique ne peut rendre compte; d'ailleurs, ces distinctions et exceptions ne se trouvent pas écrites dans les livres mais il faut que le discernement les enseigne. » 2. Voir aussi Avertissements politiques, CLXXXII, p. 121 : « Pour ma part, j'ai vu presque toujours les hommes vraiment sages, quand ils doivent se déterminer en quelque affaire d'importance, procéder par distinctions, en considérant deux ou trois cas qui peuvent vraisemblablement se produire et en fondant sur ceux-ci leur décision, comme si nécessairement un de ces cas devait se
vérifier. Notez bien que c'est là une chose dangereuse; en effet, souvent

être même le plus souvent - se vérifie un troisième ou un quatrième cas que tu n'as pas considéré et auquel ne convient pas la décision que tu as prise. Donc, déterminez-vous le plus sûrement possible, mais considérez que peut aussi advenir facilement ce que l'on croit ne pas devoir advenir, et ne vous limitez jamais, si ce n'est par nécessité. » 29

- peut-

d'interprétation du présent. Machiavel détermine, par un raisonnement sélectif et analogique, des règles de la politique qu'il expose de manière à convaincre son lecteur et à le faire agir .

politiquement.

Les erreurs et omissions que lui reproche

Guicciardini ne sont donc pas importantes à l'intérieur de ce système qui ne retient que ce qui est utile pour dresser des principes de fonctionnement transposables dans la société contemporaine et pour convaincre les lecteurs d'agir en ce sens. Guicciardini au contraire ne croit ni à la validité des règles énoncées par Machiavel ni à la possibilité même de trouver des lois de la politique. L'étude des exemples du passé ne lui permet pas de déduire des règles d'action mais de porter le plus loin possible l'enquête de la raison pour comprendre les événements historiques. N'oublions pas que Guicciardini écrit plusieurs années après Machiavel, alors que la ligue de Cognac a échoué et peu avant la fin de la dernière république florentine. Il ne cherche donc pas à rentrer dans le raisonnement et la logique générale des Discours, mais se penche sur eux pour développer une réflexion personnelle sur quelques points précis qui sont importants pour lui au moment où il écrit. Son commentaire des Discours est lacunaire et ses critiques ne touchent que des points de détail ne prenant pas en compte l'originalité du propos machiavélien, mais ce qui importe pour lui est de mettre au point une méthode lui permettant d'analyser les raisons de l'échec des dirigeants politiques italiens lors des guerres d'Italie. Cette méthode de réflexion, à la fois politique et historique, prend en compte tous les éléments qui font la particularité de chaque événement et le différencie des autres, portant Guicciardini à refuser toute « règle» ou « mesure unique» écrite dans les livres (ici en l'occurrence les Discours) et à considérer que la pluralité des événements historiques nourrit l'expérience mais ne permet pas de dicter desrègles ; on ne peut raisonner à partir de catégories atemporelles.
Le bon gouvernement

Le thème principal de la réflexion politique et historique des deux Florentins est la question du bon gouvernement. S'ils cherchent à comprendre la crise politique qu'ils ont vécue c'est, en particulier, pour comprendre les raisons de la faiblesse du gouvernement florentin face aux événements de politique intérieure et extérieure tels que les dissensions à l'intérieur de la cité entre les différentes factions ou les conséquences des guerres

30

d'Italie. Cette analyse s'accompagne logiquement d'une tentative de déterminer ce que doit être un bon gouvernement, c'est-à-dire un gouvernement stable et durable qui donne satisfaction à tous les citoyens. Machiavel, pour fonder les règles de la politique, cherche des modèles dans le passé lointain ou proche. Pour lui, le modèle à suivre est celui de la Rome républicaine. Au moment où il écrivait, deux courants de pensée s'opposaient à Florence quant aux possibles modèles pour une réforme de la cité. L'un privilégiait, comme Machiavel, le modèle antique, et plus particulièrement romain, alors que l'autre voyait dans la république de Venise l'exemple à imiter. La célébration du modèle romain remontait à l 'humanisme et les Florentins y avaient fréquemment recours. Cependant, à partir du XVe siècle, les humanistes commencèrent à voir aussi en Venise un modèle: c'était la seule république moderne qui pouvait selon eux égaler celles du monde antique, parce qu'elle possédait un gouvernement dont la forme garantissait la stabilité des institutions et qui l'avait préservée des divisions internes - contrairement à Florence qui n'arrivait pas à sortir durablement de ses continuelles crises institutionnelles. Machiavel, en vantant les valeurs de la république romaine, se rattache à la tradition humaniste, mais il utilise ce modèle d'une façon toute personnelle en louant dans Rome ce que même ses admirateurs lui reprochaient, c'est-à-dire les divisions entre la plèbe et le patriciat et la création des tribuns de la plèbe. Machiavel voit, dans ces divisions, la cause des bonnes institutions de la cité et de sa liberté, et il loue, plus que la constitution romaine, la « vertu» qui a rendu ce peuple si puissant. D'autre part, il est nettement opposé au modèle vénitien. Autant d'autres peuvent louer en Venise sa longévité, la stabilité de ses institutions, sa constitution garantissant la liberté de tous les citoyens et son indépendance visà-vis des puissances extérieures, autant Machiavel est hostile à cette ennemie de longue date de la cité florentine. Dans les Discours, il tente donc d'affaiblir le mythe politique de Venise, mais pas de manière systématique. En effet, selon lui, si une cité voulait prendre Venise comme modèle, elle devrait alors s'interdire à jamais tout désir d'expansion et de conquêtes, ce qui ne peut être sérieusement envisageable puisque toute cité peut être un jour contrainte de se défendre contre des agresseurs extérieursl. Venise devient alors l'exemple de la cité à laquelle manque la fameuse « vertu» romaine, de la cité qui n'a pu faire de conquêtes que grâce à son
1. Voir Discours, 1,6. 31

argent et à sa ruse, ce qui a causé sa perte1. Dans les Discours, Venise est la cité qui a subi l'humiliante défaite d'Agnadel, défaite qui devient le symbole de sa faiblesse, de sa lâcheté et de sa corruption2, Machiavel tire, de l'exemple romain, un modèle de gouvernement s'inspirant de l'idéal du gouvernement mixte conçu d'une manière dynamique. En effet, dans le deuxième chapitre du livre I des Discours, il reprend la théorie classique suivant laquelle les trois types de bon gouvernement (la royauté, l'aristocratie et la démocratie) sont toujours amenés par un processus de corruption à se transformer dans les trois mauvaises formes de gouvernement (la tyrannie, l'oligarchie et le gouvernement licencieux), Pour arrêter ce processus de corruption et créer un gouvernement stable, il faut que celui-ci soit mixte, c'est-à-dire qu'il possède des caractéristiques de chacune des trois bonnes formes de gouvernement. Pourtant, Machiavel ne parle pas explicitement de gouvernement mixte et si le meilleur régime, tel qu'il le décrit, y ressemble fort et s'en inspire sans aucun doute, il en diffère cependant. Plus qu'un régime réunissant les caractères de la royauté, de l'aristocratie et de la démocratie, Machiavel souhaite une forme de gouvernement donnant du pouvoir à chacune des forces politiques afin que chacun puisse défendre ses intérêts tout en restant dans l'impossibilité de s'emparer seul du pouvoir. Roi, aristocrates et peuple peuvent chacun faire valoir leurs droits, se défendre de l'injustice des autres, obtenir ce dont ils ont besoin. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un partage des diverses tâches gouvernementales, mais de celui de l'autorité afin qu'aucune des composantes de la société ne puisse avoir le champ totalement libre et n'agir que suivant son propre intérêt. L'exercice du pouvoir étant toujours pensé en termes de rapports de force, on comprend mieux pourquoi Machiavel voyait dans les divisions existant à Rome entre plébéiens et patriciens un
1. Op. cit., I, 6; II, 1, 19, 22. 2. Le 14 mai 1509, les Vénitiens subirent une écrasante défaite à Agnadel contre les forces de la ligue de Cambrai (France, Espagne, Empire, Etats pontificaux) et perdirent ainsi presque tous leurs territoires de Terre-ferme. Bien des passages des Discours (I, 6; II, 10; III, 11, 31) sont éloquents à ce sujet, bien que Machiavelne réduise pas Venise à cette seule image. Il s'intéresse aussi à sa fondation, ainsi qu'à divers aspects de ses institutions. A ce sujet, voir Innocenzo Cervelli, Machiavelli e la crisi dello stato veneziano, Naples, Guida Editori, 1974. 32

élément positif et même nécessaire. Ainsi, chaque classe de la société ayant un moyen de pression sur le gouvernement, l'utilisation dynamique et canalisée des divisions permet d'éviter la corruption du régime. Il faut noter cependant que, dans les Discours, la forme démocratique domine puisque c'est au peuple, et non à l'aristocratie, qu'il faut confier la garde de la liberté1 : c'est sa « vertu» qui est le meilleur garant contre le risque d'une corruption de l'Etat. En revanche, dans le cas où l'Etat est déjà

corrompu, seul l'emploi de moyens exceptionnels (les « mezzi straordinari ») permet de réfonner les institutions. C'est au prince,

personnage unique et exceptionnel, qu'incombe la tâche d'imposer cette réfonne par la force, en faisant en quelque sorte le bien du peuple malgré lui. Les idées de Guicciardini sur la question du modèle politique ont évolué entre la rédaction du Dialogue sur la façon de régir Florence et celle des Considérations. Dans le Dialogue, Guicciardini opposait explicitement, au modèle romain proposé par Machiavel, le modèle vénitien. Tout en admettant la grandeur de la vertu guerrière des Romains, il refusait de voir dans leurs institutions un exemple à suivre2. Il préférait la stabilité de Venise et voyait dans les institutions de cette cité la réalisation de son propre idéal de gouvernement tempéré. Selon lui il fallait à Florence, comme à Venise, une assemblée de citoyens, un sénat et un chef du gouvernement nommé à vie3. Dans le Dialogue, non seulement Guicciardini rejetait le modèle romain et proposait un projet de constitution rappelant celle de Venise, mais en plus il revendiquait cette imitation du modèle vénitien, allant jusqu'à faire dire à l'un des personnages du Dialogue: «si nos citoyens n'avaient pas un nom différent de celui des Vénitiens, un gouvernement comme le nôtre semblerait le même que celui de

1. Voir Discours, J, 5. 2. Francesco Guicciardini, Opere, op. cit., vol. 1, p. 367. 3. Sous la pression de Savonarole, la république de 1494 avait institué à Florence, en suivant le modèle vénitien, le Consiglio Grande (Grand Conseil) afm de faire participer à la politique la classe moyenne des citoyens. Les partisans de l'oligarchie auraient voulu réduire les pouvoirs de ce Grand Conseil et faire instituer un Sénat sur le modèle du Consiglio dei Pregadi (Conseil des Priés) vénitien. Ils obtinrent, en 1502, la création d'un gonfalonier à vie (Piero Soderini) dont ils auraient voulu faire l'équivalent du doge, mais ce projet échoua en raison de l'attitude du gonfalonier qui, une fois élu, refusa de favoriser les partisans de l'oligarchie. 33

Venise, car il n'y a là aucune différence substantielle »1. Dans les Considérations cependant, les références à Venise sont rares et ne semblent pas aller dans ce sens. Tout en estimant toujours que les institutions vénitiennes ne sont pas moins bonnes que celles de Rome, il ne les présente plus comme un modèle. Guicciardini critique toujours de la même manière la république romaine2, mais son admiration pour Venise transparaît beaucoup moins que dans le Dialogue. Il ne parle d'ailleurs presque plus de la Sérénissime, ne cherchant plus semble-t-il à la défendre contre les accusations de Machiavel qu'en deux occurrences: dans le chapitre I, 2, au sujet du doge, il affirme que sur ce point « les Vénitiens ont fait mieux que les Romains et les Lacédémoniens» et plus loin, dans le chapitre I, 19, il rejette l'idée de la faiblesse de Venise. Guicciardini tire donc de 1'histoire une leçon de prudence qui le porte à se méfier des solutions extrêmes du secrétaire florentin et à préférer à tout autre régime un gouvernement tempéré. Contrairement à Machiavel, il parle explicitement de gouvernement mixte3, mais s'éloigne de la conception classique que l'on pouvait en avoir. Sa conception du régime idéal est toute personnelle. S'il accepte l'idée d'un gouvernement mixte, c'est pour mieux attirer l'attention, comme à son habitude, sur ce qu'il considère comme le point important à considérer: ce qui compte, pour lui, c'est la manière de faire le mélange. Il ne s'agit pas pour lui, comme pour Machiavel, de donner à chacun une part de l'autorité pour contrebalancer celle des autres mais, comme il le dit dans le deuxième chapitre du livre I, de mêler les trois espèces' de gouvernement «de telle manière que de chaque espèce on prenne le bon et on laisse le mauvais ». Cette construction est délicate et demande la plus grande prudence; le résultat dépend de la manière de définir ce qu'un gouvernement a de bon ou de mauvais. Plus qu'un gouvernement mixte, Guicciardini veut donc un gouvernement tempéré. Pour lui, il faut délimiter et surtout limiter le pouvoir accordé à chaque groupe de la cité afin d'en éviter les excès. Il est significatif à ce titre que Guicciardini se méfie du désir d'avoir tous les avantages d'un régime puisqu'alors, selon lui, on ne peut en éviter les défauts. Ainsi, si le gouvernement d'un roi permet une meilleure direction des affaires publiques, il ne faut pas
1. Francesco Guicciardini, Opere, op. cit., vol. 1, p. 431. Voir aussi, op. cit., p. 439. Nous citons la traduction française des Ecrits politiques. 2. Voir, par exemple, Considérations, I, 4. 3. Considérations, I, 2.

34

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.