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Contradiction et altération chez J.J.Rousseau

De
336 pages
La « contradiction » structure la réalité sociale-historique : telle est la thèse de Rousseau que les textes rassemblés ici se proposent d’éclairer. Ainsi, la réalité n’est pas simple, mais travaillée par des processus complexes de transformations. Sur la scène de l’histoire individuelle et collective, toute unité est unité de contraires. Le génie de Rousseau est d’interroger les prétendues harmonies, les unités non contradictoires, que l’on voudrait dispensatrices d’ordre et de paix. Ces harmonies déguisent en fait des chaînes, que par là même elles préservent de toute reconnaissance et de toute remise en cause. La critique des Philosophes et de leur idéologie économique trouve là son fondement et sa visée.
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CONTRADICTION ET ALTÉRATION CHEZ J.-J. ROUSSEAU

Collection L'ouverture philosophique dirigée par Gérard Da Silva et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomIques.

François NOUDELMANN, Sartre: l'incarnation imaginaire, 1996. Jacques SCHLANGER, Un art, des idées, 1996. Ami BOUGANIM, La rime et le rite. Essai sur le prêche philosophique, 1996. Denis COLLIN, La théorie de la connaissance chez Marx, 1996. Frédéric GUERRIN, Pierre MONTEBELLO, L'art, une théologie moderne, 1997. Régine PIETRA, Les femmes philosophes de l'Antiquité gréco-romaine, 1997. Françoise D'EAUBONNE, Féminin et philosophie (une allergie historique), 1997. Michel LEFEUVRE, Les échelons de l'être. De la molécule à l'esprit, 1997. Muhammad GHAZZÂLI, De la peifection, 1997.
@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5420-8

Francis IMBERT

CONTRADICTION " ET ALTERATION CHEZ J.-J. ROUSSEAU

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -CANADA H2Y IK9

Du même auteur

L'école à la recherche d'une nouvelle autorité, en collaboration avec Anne-Marie Imbert, Armand Colin, 1973. Le groupe-classe et ses pouvoirs, préface d'Anne-Marie Imbert, Armand Colin, 1976, traduit en italien. Si tu pouvais changer l'école, l'enfant stratège, préface de Gilles Ferry, Le Centurion, 1983. Pour une praxis pédagogique, préface de Jacques Ardoino, avec une contribution d'Anne-Marie Imbert, Matrice, 1985. La question de l'éthique dans le champ éducatif, Matrice, 1987, 2e édit. 1993. L'Émile ou l'interdit de la jouissance, l'éducateur, le désir et la loi, Armand Colin, 1989. Vers une clinique du pédagogique, préface de Mireille Cifali, Matrice, 1992. Médiations, institutions et loi dans la classe, avec le GRPI, ESF éditeur, 1994, 2e édit. 1995. L'inconscient dans la classe, avec le GRPI, ESF éditeur, 1996.

Introduction

La contradiction structure la réalité sociale-historique. Telle est la thèse de Rousseau que les textes rassemblés ici se proposent d'éclairer. C'est dire que cette réalité n'est pas « simple », immuable, définie une fois pour toutes, mais complexe, travaillée par des processus de transformations. Encore faut-il savoir déchiffrer ces processus, cette contradiction et ne pas se laisser aveugler par des constructions imaginaires, vouées à entretenir la méconnaissance. Ce faisant la démarche de Rousseau revient à élaborer la structure contradictoire de toute «unité ». Sur la scène de l'histoire individuelle et collective, toute unité est unité de contraires. De là que chez Rousseau la «synthèse» soit étrangère à une unité de «fusion» dans laquelle la contradiction s'évanouirait. Le génie de Rousseau, est d'interroger les prétendues «harmonies », les unités simples, non contradictoires, que l'on voudrait dispensatrices d'ordre et de paix. Ces «harmonies », en fait, cachent la plus grande violence, elles « déguisent» des« chaînes» que par là-même elles préservent de toute reconnaissance, de toute remise en cause théorique et pratique. La critique des « Philosophes» et de leur idéologie économique trouve là son fondement et sa visée. Le travail sur la contradiction se révèle alors l'outil central de production de connaissances. Mais, la reconnaissance de cette importance de la contradiction chez Rousseau ne saurait s'épuiser dans le constat pur et simple de la structure dialectique de la démarche comprise selon le sacro-saint rythme ternaire de « la négation de la négation» hégélienne. Chez Rousseau la contradiction s'éclaire comme processus d'« union» des contraires. A ce titre elle s'oppose 7

avant l' heure à la logique hégélienne de l'identité des contraires et annonce la logique marxienne1. A partir de Rousseau peut s'élaborer une théorie du changement, de la transformation d'une «combinaison» historique, fondée sur une nouvelle causalité historique qui déborde de fond en comble, à la fois le schéma de la causalité classique, celui de l'« analyse» condillacienne et repris de la mécanique celui de l' « interaction» newtonienne - chers aux «Philosophes ». Il s'agit de penser l'articulation dialectique complexe d'éléments hétérogènes « aliables », «composables» entre eux parce que travaillés par les transformations nécessaires à leur «union », à leur intégration dans une «combinaison» nouvelle viable. Aux enchaînements linéaires, Rousseau oppose l'incidence de rencontres - de «hasards », «heureux» ou «funestes» d'où résultent l' « union» de différentes «causes », de différentes données.
1. Au tout début de son livre intitulé De la modernité Rousseau ou Sartre, Paris, Messidor/Éditions Sociales, 1985, Michel Clouscard note: « Comment Rousseau inaugure-t-il notre modernité? Par quelle rupture et par quel commencement? Par quel héritage et par quelle table rase? Pour répondre à ces questions, nous ne serons guère aidé par les « spécialistes» de Rousseau. C'est qu'il est avant tout un dialecticien. Et pas de n'importe quelle dialectique: il s'agit de celle du matérialisme dialectique. Quel commentateur, et Dieu sait s'ils sont nombreux, a expliqué Rousseau par son génie dialectique? Et pourtant c'est la seule clé de son œuvre et de sa vie, de l'unité profonde de l'œuvre et de la vie. Aussi Rousseau est-il le grand incompris et le grand méconnu de notre modernité ». Assurément, c'est bien à cette dialectique que se réfère Jean Starobinski lorsqu'il note dans son «Introduction» au Discours sur l'origine de l'inégalité (Œuvres Complètes de Jean-Jacques Rousseau, t. III, Pléiade, Gallimard p. LXI. Édition que nous indiquerons par les abréviations O. c., suivies de la tomaison.): «Si nous refusons à ce texte le mérite d'être dialectique, quelle autre philosophie nous en donnera l'exemple? Car nous voyons ici les opposés s'appeler les uns les autres, se développer les uns par les autres; nous assistons aux transformations qui affectent l'homme intérieur à mesure qu'il modifie sa relation avec le monde extérieur. Dans le devenir historique, les modifications morales et les acquisitions techniques sont interdépendantes. Il n'est point de changement dans les méthode de subsistance et de production (c'est-à-dire dans l'économie) qui ne s'accompagne, corrélativement, d'une transformation de l'outillage mental et de la disposition passionnelle des hommes» (repris dans J.J. Rousseau, la transparence et l'obstacle, Paris, Gallimard, 1971 p. 347).

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Le repérage des contradictions constitutives de la réalité présuppose la prise en compte du «tout », du « système ». Ce «tout» est un tout articulé, composé d'éléments contradictoires, qui n'est pas sans anticiper sur le «tout» marxien2. Dans l'histoire collective et individuelle la valeur de chaque élément se transforme, selon la « combinaison» dans laquelle il apparaît, au point d'entrer en contradiction avec un état de lui-même apparemment identique mais dont, en fait, la « ressemblance» ne relève que de 1'« abstraction ». Dès lors que les «rapports» qui les unissent changent, les éléments changent de sens. Toute «combinaison» historique se révèle ainsi le siège d'une «union» des contraires dans laquelle les éléments hérités d'une combinaison antérieure se transforment pour constituer avec les éléments actuels le nouveau moment historique. Cela interdit l'illusion de « ressemblances» entre éléments inscrits dans des « systèmes» historiques différents. De là que le «Genre humain d'un âge» ne puisse être le «Genre humain d'un autre âge»; de là que 1'« intérêt personnel» du sauvage n'ait aucun rapport avec 1'« intérêt personnel» du civilisé ou encore l'inégalité naturelle avec l'inégalité civile; de là que dans l'évolution de la société 1'« âme et les passions humaines» ne cessent de s'« altérer », de « changer de nature ». Ainsi les relations de la Nature et de la Culture donnent lieu à des combinaisons en continuelles transformations. De sorte que tout désir de retour vers une nature originelle relève de l'illusion. La nature est à jamais à venir, elle relève d'une praxis éducative et politique3. Assurément il n'y a pas moins rousseauiste que Rousseau.
2. Cf Louis Althusser, Lire le Capital, t. 2, Paris, Maspéro, 1965 p. 40 : «Nous savons que le tout marxiste se distingue sans confusion possible qu tout hégélien: c'est un tout dont l'unité, loin d'être l'unité expressive ou "spirituelle" du tout de Leibniz et Hegel, est constituée par un certain type de complexité, l'unité d'un tout structuré, comportant ce que l'on peut appeler des niveaux ou instances distincts et "relativement autonomes", qui coexistent dans cette unité complexe, en s'articulant les uns aux autres selon des modes de détermination spécifiques, fixés en dernière instance par le niveau ou instance de l'économie ». 3. Ce que Kant, le premier, avait su lire chez Rousseau, cf « Conjectures sur les débuts de l' histoire humaine» (1786), in Kant et la philosophie d£ l'histoire, Paris, Aubier, 1947, pp. 162-163. 9

Les cinq premières études qui constituent cet ouvrage se proposent d'éclairer quelques figures de ce travail d'« union» des contraires: - L'« union» des éléments contradictoires constitutifs d'une histoire individuelle ou collective: chapitres 1 et 2. - L'« union» de l'éducation de la Nature et de l'éducation de la Société; de l'éducation et du politique: chapitres 3 et 4. - L'« union» de la Science et de la Vertu; du politique, de la science et de la philosophie: chapitre 5. Dans tous les cas, le travail d'unification des contraires implique, tout à la fois, de ne pas réduire les « contradictions» à un simple jeu de «différences» et d'éviter l'impasse des unions «impossibles ». Si la contradiction se trouve au principe même de l'histoire, elle constitue comme telle le ressort de l'avènement du sujet humain. Aussi bien, le Discours sur l'origine de l'inégalité établira que l'état de nature porte la contradiction en lui-même, du fait de cette «qualité très spécifique» qui distingue l' homme de l'animal: la « faculté de se perfectionner »4. Ainsi cet état de Nature - état supposé de parfait équilibre et bonheur dont la Préface prend soin de dire qu'il «n'a peut être point existé »5 et dont les premiers
4 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements d£ l'inégalité panni les hommes, Œuvres complètes d£ Jean-Jacques Rousseau, 1. III, Pléiade, Éditions Gallimard, 1964 p. 142. De cette « perfectibilité », et des «autres facultés que l'homme Naturel avait reçues en puissance », le Discours précise qu'elles «ne pouvaient jamais se développer d'elles-mêmes, qu'elles avaient besoin pour cela dI concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient ne jamais naître, et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive» (p. 162). «Événements fortuits », «accidents », «hazards », « obstacles », assurément chez Rousseau l'histoire ne relève pas d'un auto-développement du concept mais de rencontres entre éléments hétérogènes dont 1'« union », la« combinaison », relève de processus d'articulation complexes. Sur cette faculté de se perfectionner cf Émile Durkheim, «Le Contrat Social de Rousseau» Revue de Métaphysique et de Morale, 1. XXV, 1918 pp. 123 et 129-161, texte repris in Émile Durkheim, Montesquieu et Rousseau précurseurs d£ la sociologie, Paris, Librairie Marcel Rivière et Cie, 1966; également, Robert Derathé, Le rationalisme de J. J. Rousseau, Chapitre Premier, Paris, Presses Universitaires de France, 1948, pp. 9-32. 5. Préface au Discours sur l'origine de l'inégalité, D.C. t. III p. 123. 10

paragraphes du texte montrent qu'en tout état de cause il commence à être travaillé par une capacité d'acquisition et de perfectionnement spécifiquement humaine6 - ne saurait correspondre à l'actualisation de la véritable nature de l'homme. La «moralité », la «conscience », comme les « lumières» ne se développent qu'ultérieurement, avec l'état de société. Cela signifie que l'humain ne se gagne que d'un long processus de séparation d'une relation originaire qui le trouve encore, parce qu'au tout début de son histoire, dans un état - d'équilibre-déséquilibre? - où il peut se vivre

«toujours tout entier avec soi »8 dans l'ignorance de son être

à venir. Séparation, « arrachement », pour reprendre le terme du Contrat Sociat, de ce premier «tout» où l'homme ne « regarde que lui-même» et inscription dans un «plus grand tout» 10.Alors seulement, la jouissance de 1'« animal stupide et borné »" - qui n'est cependant depuis toujours déjà plus animal - le cédera au désir proprement humain.

6. Discours, Première partie, p. 135: «Accoutumés dès l'enfance aux intempéries de l'air, et à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie [...] les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable. Les enfants, apportant au monde l'excellente constitution de leurs pères, et la fortifiant par les mêmes exercices qui l'ont produite, acquièrent ainsi toute la vigueur dont l'espèce humaine est capable»; également, Seconde partie, p. 165: «... il se présenta bientôt des difficultés; il fallut apprendre à les vaincre [...] tout obligea de s'appliquer aux exercices du corps; il fallut se rendre agile, vite à la course, vigoureux au combat ». Roger D. Masters (The political philosophy of Rousseau, Princeton, Princeton University Press, 1968 p. 150-151), repère justement dans le texte de Rousseau le travail effectif de la perfectibilité dès l'état de Nature: « The characteristics of agility which Rousseau cites at the outset of Part. I of the Second Discourse, and which permit him to describe natural man as "the most advantageously organized of all animals", are in good part
learned by primitive man [...] Perfectibility thus operated effectively - and not merely in potentiality - in the pure state of nature, independantly of

all natural accidents, though to be sure these accidents were a great stimulus to man's development ». 7. E. Durkheim (op. cit. p. 133), note «combien est instable l'équilibre originel ». 8. Discours p. 136 9. Contrat Social, Livre I, Chapitre VIII, a.c. t. III p.364. 10. Ibid. Livre II, Chapitre VII, p.381. Il. Ibid. Livre I, Chapitre VIII. 11

Le sujet humain advient d'une épreuve de séparation, d'« altération ». Là où il y avait « tout» supposé «parfait et solitaire », unité apparemment sans failles, doit advenir le temps d'une «transformation» dont il sera donné à la psychanalyse d'élaborer la structure et le sens sous le terme de «castrations» : moments de passage obligé du Moi-tout, indivis, non partagé, par l'épreuve de la séparation et de la perte, de la division et du partage. Telle est la « contradiction» d'origine, 1'« altération» fondatrice. C'est autour de la «contradiction» et de 1'« altération» que s'ordonne l'avènement du sujet, « sommé d'entrer dans la question de la division [...] c'est -à-dire de se voir infliger d'être à jamais exilé de toute «union» parfaite. Aussi bien, un tel état doit se reconnaître comme déjà depuis toujours perdu; plus précisément, sa perte, jamais consentie, ne doit jamais cesser de s'accomplir pour que le sujet advienne. Tel est l'enjeu du devenir humain que Rousseau éclaire dans les champs politique et éducatif. L'« altération» est fondatrice. Thèse centrale tout à la fois du Contrat et de l'Émile. Le sujet relève d'une division, d'une «transformation» qui seules l'ouvrent à la rencontre de l'Autre. Inversement, ce n'est que la présence, « inflexible» ou encore marquée à l'ordre de la loi, de cet Autre, qui peut le conduire à s'engager dans l'épreuve de 1'« altération », la reconnaissance de son «imposible êtretout »13.A ce prix, le sujet désidéré, « arraché» à ses pièges narcissiques, accéde au désir. Après avoir tenté d'éclairer dans nos cinq premiers chapitres la complexité de la réflexion de Rousseau sur la « contradiction », nous consacrons les deux chapitres suivants, les plus récents, à ce travail de 1'« altération» qui concerne les questions du sujet et du désir. Ici, c'est plutôt «du côté de Freud et Lacan », que «du côté de Marx et

la séparation pour entrer dans la vie »12. Il en est du sujet

12. Pierre Legendre, Leçons IV, suite 2, Filiation, Fondement généalogique de la psychanalyse par Alexandra Papageorgiou-Legendre, Paris, Fayard, 1990 p.218.
13. Ibid. p. 48.

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d'Althusser» que se situent les référents théoriques qui soustendent ma lecture du texte de Rousseaul4. Le chapitre VI s'attachera à définir la singularité du nouveau concept d'éducation élaboré par Rousseau: la substitution de l'éthique et de la loi, à la morale et à la règle. Dans un état de société que caractérise la défaillance de la loi il revient à l'éducateur, en premier, d'articuler les conditions symboliques propres à l'avénement du sujet. L'actualité de l'Émile pourra se saisir ici, en ce point où l'enjeu est celui
14. Je me permets de citer ici un passage de ma thèse d'État en Sciences de l'éducation où je résume les « hasards» et les différentes rencontres qui ont supporté ma lecture de Rousseau (Vers une clinique du pédagogique. Un itinéraire en sciences de l'éducation, Vigneux, Matrice, 1992 pp. 12-13). Cela commence par un programme d'agrégation de philosophie: «Je découvrais Rousseau et ne pus plus m'en défaire. Les raisons de cet accrochage je commencerai à les entrevoir bien des années plus tard. Elles concernent la place, chez Rousseau, de la problématique ['H] du désir et de la loi, autour de laquelle se trame une vie humaine. Mais, à la fin des années soixante, mon approche de Rousseau, passé l'épisode d'une première lecture lacanienne [. H] devait se trouver sous l'influence des écrits d'Althusser. Les analyses de Lire le Capital et de Pour Marx, les concepts de «détermination par une structure» et de «tout structuré », ceux de « combinaison» (Verbindung) et de «structure à dominante », de « contradiction» et de « surdétermination» ; sans oublier la critique de la présupposition théorique du modèle hégélien, celle d'« une unité simple originaire », devaient constituer une base théorique sur laquelle allait se développer ma lecture [. H]. Qu'en est-il de la «contradiction» chez Rousseau? Ne relève-t-elle pas d'un travail théorique-pratique de « réunion» de contraires sur lequel il convenait de jeter un éclairage? Je trouvais chez Althusser l'impulsion et les outils théoriques qui me permettaient de m'interroger sur les caractéristiques de la dialectique rousseauiste. Cette dialectique sur laquelle la plupart des commentateurs tombaient si rapidement d'accord méritait qu'on lui porte une attention plus soutenue, à seule fin de ne pas confondre l'application mécanique dl modèle dialectique et l'analyse des processus dialectiques au travail dans le texte. L'autre rencontre celle des Écrits de J. Lacan aurait un effet différent; à proprement parler elle allait «empoisonner» ma vie. H (Jung et Freud évoquaient 1'« infection », 1'« épidémie de psychanalyse »)... Mon premier texte publié en 1968, dans la Revue de l'enseignement philosophique (1968), portait sur le désir de mort dans la Nouvelle Héloïse. Cette veine d'écriture, je l'ai dit, se réouvrirait plus tard, relancée par le travail d'une psychanalyse et, au terme, la décision de devenir analyste [...] Je recentrais alors ma lecture de Rousseau sur la problématique du désir et de la loi. Cela devait aboutir à mon ouvrage L'Émile ou l'interdit de la jouissance. » 13

d'une mise en pratique de la loi apte à règler la toutepuissance imaginaire de l'enfant, faute de quoi cet enfant est condamné à devenir « fou ». Dans le chapitre VII sera proposée une lecture du Lévite d'Ephraïm : un texte où pourra s'entendre à la fois quel est le prix à payer pour cette «altération» humanisante ou encore, par quels renoncements à «l'union la plus pure» une union qui échapperait à la contradiction, au manque, à la souffrance15 ou encore à la castration16 - il faut en passer pour accéder à sa place de sujet. Travail du négatif où s'opère une mise en pratique de la loi qui défait les captations imaginaires, désidère le moi-tout et ouvre le sujet au désir.

15. Denis Vasse, La chair envisagée. La génération symbolique, Paris, Éditions du Seuil, 1988 p. 171 : «Souffrance, ici, veut dire naissance, ou plutôt renaissance à ce qui parle au creux de la chair et qui l'altère dans l'acte où l'imaginaire chute. Qui l'altère est à prendre ici aux trois sens dI terme: altération (du moi), altérité (du sujet), soif (du désir). » 16. Moustapha Safouan, Le transfert et le désir de l'analyste, Paris, Le Seuil, 1988 p. 86; «Le symbolique est la catégorie sous laquelle Lacan subsume la castration ». 14

I À propos de la contradiction chez J.-J. Rousseau*

I. Quelle dialectique? Qu'en est-il des «contradictions» de Rousseau? Cette question sans cesse reprise, aux réponses contradictoires, ouvre assurément l'une des voies d'accès les plus riches, mais peut-être la plus difficile, au texte de Rousseau. Nous voudrions dans les pages qui suivent faire le point des nombreuses difficultés de cette voie et, tout en rendant hommage à ceux qui ont su la maîtriser, tenter de nous y risquer à notre tour. Nous partirons des trois thèses centrales de l'ouvrage, Solitude et contradictions de Jean-Jacques Rousseau\ dont Basil Munteano achevait la publication au moment où il nous quittait: «Rousseau se contredit lucidement» - La lucidité de cet homme «double» «est trop évidente, écrit B. Munteano, si
*. Publié dans la Revue de Métaphysique et d£ Morale, avril-juin 1978. Texte modifié. NDLR : Dans les Dialogues, comme on sait, Rousseau ne désigne que les initiales de son prénom. Jean-Jacques devient «J.-J. ». Nous avons parfois, pour mieux organiser notre texte, écrit Jean-Jacques, parfois Rousseau, mais nous avons souvent conservé « J.-J.» entre guillemets. Il s'agit ici d'une simple opération de style, la pensée n'est pas affectée par l'emploi de ces diverses possibilités de désignation. 1. Basil Munteano, Solitude et contradictions de Jean-Jacques Rousseau, Paris, A. G. Nizet, 1975.

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évidente même que l'on est surpris de la voir méconnaître par des spécialistes comme Proal, ou Schinz, sans plus rien dire des médecins littéraires... qui ne relèvent, dans la pensée de Rousseau, que des coexistences et des incompatibilités purement inconscientes et spontanées, dont il défend les deux termes, ou les deux "thèses", "avec le même enthousiasme". » «Des "contradictions étudiées"» - Non content de se savoir double et contradictoire, ajoute Munteano, Rousseau s'étudie comme tel avec grand soin, bien avant que ses futurs exégètes ne s'y emploient. »
«Des "contradictions" cherchées et voulues»

- «Or, ces

contradictions, Rousseau ne se contente pas de les connaître et de les étudier. Très souvent, il les veut, il les cherche, il les suppose, il les invente, il les provoque ». Munteano n'entreprend pas, après tant d'autres, de « sauver» Rousseau de l'accusation de contradiction. Tout au contraire, il démontre que la contradiction est omniprésente chez Rousseau, pour la raison fondamentale qu'elle devient chez lui un outil de connaissance, le seul apte à saisir la mobilité des choses. En sorte que la critique de Munteano opère sur deux fronts et là est son mérite essentiel: à ceux qui dénoncent les « contradictions inconscientes et spontanées» de Rousseau, il oppose l'évidence de sa «lucidité»; à ceux qui veulent « sauver» Rousseau par une mise en ordre de ses contradictions, une unification à tout prix, il oppose enfin l'évidence de l'absence d'« unité », la présence toujours irrécusable de contradictions, « lucides », « étudiées », « cherchées et voulues ». Il s'agit de régler leur compte à toutes les «tentatives de conciliation, aux synthèses trop apaisantes ». Le débat porte en définitive sur l'application du modèle dialectique au texte de Rousseau. On sait depuis Engels que Rousseau est un parfait dialecticien - «un dialecticien de tempérament» écrivit Henri Wallon2 - qui aurait eu, avant Hegel et Marx, la révélation du rythme ternaire de l' histoire et de son « noyau », la «négation de la négation ». Cette lecture de
2. Wallon, Henri, «La pédagogie et la psychologie de J.-J. Rousseau », in J.-J. Rousseau, Émile ou de l'éducation [extraits], Paris, Éditions Sociales, 1958.

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Engels permettait de mettre de l'ordre là où jusqu'alors on ne voyait que « folie» et « délire ». Il était bien tentant de la poursuivre. Dès lors toute approche du raisonnement rousseauiste allait en passer par le constat: «pensée dialectique» ! Malheureusement ce constat devait fonctionner la plupart du temps comme thèse a priori, postulat, qui éludait toute analyse rigoureuse du texte. En somme, on oublie trop souvent que, dans son texte fameux, Engels expliquait que s'il y avait de la dialectique dans les choses et chez Rousseau en particulier, cette constatation ne devait pas conduire à faire l'économie d'une analyse précise des phénomènes3, Ne pas confondre l'application mécanique du modèle dialectique et l'analyse des processus dialectiques au travail dans le texte, telle nous paraît être la tâche actuelle d'une lecture de Rousseau. Nous voudrions éclairer les difficultés de cette tâche à partir de l'ouvrage de Bronislaw Baczko, Rousseau, solitude et communauté4. Dans ce livre, B. Baczko expose avec rigueur l'unité de contraires produite par Rousseau entre nature et culture. Celles-ci ne s'opposent pas entre elles de façon statique. Non seulement chacune ne se comprend que par l'autre mais, de plus, elles se transforment l'une en l'autre pour constituer comme telles une unité de contraires5: «Plus Rousseau
3 Friedrich Engels: « Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi par exemple, par le grain d'orge, depuis la germination jusqu'au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu'il est négation de la négation.» in Anti-Dühring, Éditions sociales, 1963, p.171. 4. Bronislaw Baczko, Rousseau, solitude et communauté, Éd. Mouton, 1974. 5. Nous disons unité de contraires et non identité pour désigner par là l'aspect fondamental du travail théorique de Rousseau, sa production d'une

logique dialectique non hégélienne. Citons Maurice Godelier

(<< Le

marxisme dans les sciences humaines », Raison présente, n° 37, 1976, p. 73): «Pour être scientifique, l'analyse des contradictions internes et externes des sociétés doit partir du principe de l'unité des contraires, unité conflictuelle de propriétés qui s'opposent et se contredisent en partie; et conflits qui amènent au développement de ces contradictions.» Par contre, le principe de l'identité des contraires - sur lequel repose la logique dialectique hégélienne - est «en dernière analyse, un principe non scientifique, métaphysique [...J selon lequel l'esclave est à la fois lui-même et son maître, et son maître à la fois lui-même et son esclave. » ; du même auteur: «Logique dialectique et analyse des structures », lA Pensée, 17

souligne la contradiction entre la nature et la culture et plus est nette la perspective d'une «naturalisation» de la culture, qui signifierait la réalisation des deux principes aussi bien à l'échelle sociale qu'à l'échelle individuelle. La société harmonieuse et la personnalité intégrée s'enrichiraient mutuellement; l'existence sociale des hommes serait la

plénitude de leur existence, unirait l'individu avec la nature
au lieu de l'en séparer6.» Une telle unité de contraires constitue assurément la production théorique et pratique la plus importante de Rousseau. Son analyse est donc essentielle. Nous verrons Basil Munteano et Pierre Burgelin y consacrer la plus grande part de leur travail. Mais, n'est-ce pas, de la part de B. Baczko, risquer de tourner le dos à cette analyse que de faire suivre les remarques précédentes, qui l'amorcent, par des considérations sur le «rythme ternaire» de la démarche rousseauiste: «L'accomplissement de cet idéal serait en même temps (nous soulignons) un «retour aux origines» dialectique, s'effectuant selon un rythme ternaire spécifique. » B. Baczko nous livre aussitôt la présentation « dialectique» de l'accomplissement de l'union des contraires: «Le point de départ est la nature humaine, ou encore la vocation de l'homme en tant que structure harmonieuse intégrée des possibilités génériques. Le point culminant d'un long processus, au cours duquel les possibilités de l'homme se réalisent en subissant diverses aliénations, est l'époque contemporaine, une époque de crise où le conflit entre l'essence et l'existence de l'homme atteint son plus haut point. Le point d'aboutissement de toute la vision est une utopie de l'avenir équivalant à l'entière
février 1970; cf infra p.109. Dans un texte rédigé en 1915 et intitulé, «A propos de la dialectique» (Œuvres complètes, t. 36, Éditions Sociales, Paris, Éditions en Langues Étrangères Moscou, 1959 p. 368), Lénine note: «Deux conceptions fondamentales du développement (de l'évolution): le développement comme diminution et augmentation, comme répétition, et le développement comme unité des contraires (dédoublement d'un tout en contraires qui s'excluent réciproquement et rapports entre ces contraires)>>; texte repris dans Lénine, Cahiers Philosophiques, Éditions Sociales, Paris, Éditions du Progrès, Moscou, 1973, p. 343. 6. B. Baczko, op. cit., p. 101.
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réalisation des possibilités contenues dans le point de départ et au dépassement des antinomies et des contradictions caractéristiques de l'histoire humaine7. » Le rythme ternaire serait une qualité supplémentaire de Rousseau dont on bénéficierait de surcroît en même temps que nous est livré le résultat fondamental: le dépassement d'une vision statique de la réalité qui oppose les contraires comme des réalités figées, «inconciliables» pour une vision dialectique qui conçoit les contraires comme des «pôles incomplets qui n'ont de vérité que dans leur action réciproques.» Nous assistons bien chez Rousseau à une «naturalisation» de la culture qui est simultanément une socialisation de la nature. Le malheur est que la livrée hégélienne dont on veut à tout prix revêtir le texte - ce rythme ternaire - risque d'en masquer le fonctionnement dialectique réel. Ce «rythme ternaire» exposé, B. Baczko doit convenir qu'il « dépasse la pensée de Rousseau9 ». Avec raison il note que, pour que cette dialectique fonctionne, «il faudrait, en particulier admettre que la contradiction qui émerge dans le processus de socialisation entre les deux tendances - entre l'entière réalisation des possibilités génériques et leur intégration dans une totalité harmonieuse - est la forme nécessaire de leur accomplissement et que, de ce point de vue, la crise de la société contemporaine a son sens désigné par l'orientation du processus historique et sa finalité ». On ne saurait être plus clair. Précisément chez Rousseau, le processus historique n'obéit pas à une telle finalité et la « contradiction» - ou encore cette fameuse négation de la négation - ne constitue pas la forme nécessaire de l'autodéveloppement de l'Histoire. En fait, Rousseau «n'écrit jamais l'histoire avec un grand «H» note encore B. Baczko : il ne la considère pas comme une théodicée: au mal moral et à la crise morale de sa propre époque il n'attribue pas un sens qui se manifesterait dans la marche de
7. Ibid., p.102. 8. Dans Dialectique de la nature, trad. Naville, Paris, Éditions Sociales, 1950, Friedrich Engels se moque des savants qui «en sont encore à s'imaginer que l'identité et la différence sont des contraires inconciliables, et non des pôles incomplets qui n'ont de vérité que dans leur action réciproque, par l'inclusion de la différence dans l'identité. » 9. B. Baczko, op. cit., p. 102.

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l'histoire et enrichirait la personnalité et l'humanité dans son ensemblelO ». Nous ne pouvons que souligner la justesse de ces analyses. Mais parce que justes elles viennent précisément ruiner les efforts que l'auteur déploie par ailleurs pour réduire à un « schéma historiosophique » la démarche rousseauiste. Chez Rousseau l'histoire ne procède pas d'un processus autonome, c'est-à-dire d'un «développement qui, compte tenu d'une relative stabilité des conditions dans lesquelles il se produit, constitue l'essence et s'accomplit sans que ses étaRes ni ses aspects ne proviennent de causes extérieures à lui 1 ». La nécessité interne qui anime l'essence hégélienne et oriente le déploiement de son devenir, en lui donnant le pouvoir d'assimiler les éléments extérieurs et de briser la causalité externe, est absente de l'histoire conçue par Rousseau, nul Esprit n' y poursuit le développement de ses virtualités12. Cette double lecture: l'une qui s'engage dans l'analyse du processus complexe d'union des contraires, l'autre qui veut retrouver, tout en sachant par avance sa déception, la simplicité d'une dialectique abstraite, apparaît à plusieurs reprises dans le texte de B. Baczko. Ainsi, après avoir noté dans une optique wallonnienne les contradictions entre les désirs et les forces qui constituent, dans le développement de l'enfant, tantôt les moments d'équilibre et tantôt les moments de crise et de rupture annonciateurs d'équilibres nouveaux, B. Baczko ajoute: «On pourrait même - sans trop forcer les choses - déceler un rythme ternaire dans l'enchaînement des étapes, à travers les ruptures et les crises13.» Ici apparaît à l'évidence le caractère arbitraire - «on pourrait» mais ce

n'est pas nécessaire - et faux - « sans trop forcer les choses»
- de l'application du rythme ternaire à la démarche
10. Ibid., p. 102. Il. J. d'Hondt, Hegel, philosophie de l'histoire vivante, Paris, Presses Universitaires, 1966, pp. 292-293. 12. Guy Besse, Jean-Jacques Rousseau l'apprentissage de l'humanité, Éditions Sociales, 1988 p. 155: Rousseau« ne traite pas l'histoire comme actualisation de l'Esprit, ou comme odyssée de la conscience. Moins élaborée, de loin, que celle de Hegel, la dialectique du Genevois est, sur ce point majeur, plus 'matérialiste' ». 13. B. Baczko, op. cit., p. 386.

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rousseauiste. Par contre il ressort que l'analyse rigoureuse des contradictions qui rendent compte de la structure interne de chaque étape et de sa transformation, est fondamentale. À cette dialectique trop ordonnée Munteano oppose le mouvement vivant « des contradictions dialectiques avec leur jeu ambigu, voire équivoque14 ». «Jamais passives et mortes, les vivaces «contradictions» de Rousseau font figure d'expériences proprement militantes qui finissent par doter son œuvre de ses véritables structures et d'en fournir les clésl5. » L'univers physique comme le monde de l'âme sont soumis à la mobilité, «comment connaître et se connaître dans cet univers de contradictions toujours en acte, où toute chose dépend de toutes autres, qui la modifient et la façonnent à leur convenance16 ». Ainsi, la «fantastique mobilité irrégulière du moi s'aggrave encore du fait qu'elle évolue dans un milieu aussi mobile qu'elle même17.» « Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles »18. De là ces « oscillations toujours renouvelées.» Oscillations qu'il faut prendre au sérieux, souligne Munteano. Cette «psychologie de l'oscillation », en effet, «loin d'être dépourvue de signification, ou de conduire sans plus à la cyclothymie, sinon à la folie pure, comporte un sens à elle, profond, fondamental. En effet, quand on daigne la distinguer de la simple fantaisie ou de l'excitation nerveuse, l'oscillation psychique n'opère pas au hasard, mais entre des termes contraires, ou contradictoires, que l'on peut dépister sans peine. La psychologie de l'oscillation se double ainsi d'une véritable dialectique de
l' oscillation19 ».

C'est à explorer cette dialectique, à éclairer le jeu des «contraires» que s'emploie la recherche de Munteano.

14. Basil Munteano, Solitude et contradictions, p. 120. 15. Ibid., p. 121. 16. Ibid., p. 105. 17. Ibid., p. 106. 18. Les Rêveries du promeneur solitaire, «Cinquième promenade O. C., t.l, p. 1046. 19. Basil Munteano, op. cit., pp. 108-109; nous soulignons. 21

»,

Dans cette optique il rejette toutes les tentatives de « simplification» de la plupart des exégètes de Rousseau. Ainsi, G. Lanson « a bien connu ce risque en reconstituant à tout prix, l'unité de la pensée de Rousseau. Comme plus d'un critique, il accorde une importance à peu près exclusive, au rôle du tempérament dans les oscillations rousseauiste». Et Lanson n'est pas le seul à vouloir réduire au plus simple, à Rousseau. Cassirer lui-même « qui écarte l'unité "systématique" de cette œuvre, n'en croit pas moins à l'existence d'une idée centrale et dominante20 ». « Simplifier le problème, peut conclure Munteano, passe parfois pour une vertu. Mais est-ce bien sûr que simplifier c'est résoudre21 ? ». L'attitude de Rousseau vient certes compliquer le problème. Il «nourrit souvent la même ambition que ses futurs exégètes» : il aspire à 1'« unité ». Certes une «unité» simple, sans contradictions, ne sera véritablement atteinte qu'au moment de la mort. La vie est condamnée au «chaos ». Mais celui-ci n'en présente pas moins, semble-t-iI, une certaine unité: «Une âme paresseuse [.. .], un tempérament ardent [...] semblent pouvoir s'allier dans le même caractère, et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. » En définitive, Rousseau céderait à la tentation de l' «unité»; à l'en croire, les éléments de ce «bizarre et singulier assemblage» s'expliquent si bien les uns par les autres, qu'il en vient à prétendre que «tout se tient », «tout est un dans mon caractère22». D'où le problème: «unité ou diversitë3? ». Ce problème, nous le posons à notre tour. Disons dès à présent que la réponse, que nous tenterons de justifier, sera: ni «unité », ni «diversité », mais «unité d'une diversité », « unité de contraires ». Rousseau produit le caractère contradictoire de toute unité. Toute unité se dédouble. Toute unité est unité de contraires. Dans cette hypothèse le problème de l'unité et celui de la diversité ne se pose plus en termes d'opposition -

l' « unité », la complexité contradictoire de la démarche de

20. 21. 22. 23.

Ibid., Ibid., Ibid., Ibid.,

p.139. p. 133. p. 135. p.136. 22

ou la diversité ou l'unité - mais en termes d'union des contraires. Le dédoublement en deux contraires de toute unité, l'union des contraires, correspondent aux processus analysés par Munteano sous les termes de «coexistence organique et co-opérante des contraires », ou encore de « synthèse ». Munteano refuse toute tentative - y compris celle de JeanJacques - de réduire le « chaos» à 1'« unité », parce que sous le terme d'« unité» il entend une tentative de «simplifier », de «concilier» les contradictions. Dans la critique de « unité» qui scande son ouvrage, il veut préserver la l' présence de la contradiction. Mais, par ailleurs, il nous montre que peut exister une unité non réductrice de la contradiction. La «synthèse» n'est pas une unité de « fusion24». «Loin de conduire à l'unité, la synthèse ne fait que rendre les deux termes vivants et agissants25.» La « synthèse », l'union des contraires, ne conduit pas à 1'« unité» comprise comme effacement des contraires. Étrangère à la «fusion », la «synthèse» est étrangère à « l'illusion unifiante26 ». Munteano note que les «contraires coopèrent» - le « blanc» fait ressortir le «noir» - et inversement, que chaque terme ne prend son sens que de «rapports» et ses « comparaisons» avec les autres termes. Toutes notations qui éclairent la dialectique constitutive de la démarche de Rousseau. Aussi bien, nous ne devons pas craindre de voir J.J. Rousseau tomber dans «l'illusion unifiante ». Son aspiration à une unité simple ne doit pas nous faire oublier son insistance à révéler les contradictions de la réalité, à faire entendre que sur la scène de l'histoire - individuelle et collective - toute unité est unité de contraires. De tous les commentateurs de Rousseau, le seul à s'être déjà engagé dans une analyse de la contradiction et qui, dans cette voie, nous avait fait comprendre avec précision le fonctionnement de la dialectique rousseauiste est sans conteste Pierre Burgelin. Dans la Philosophie de l'existence
24. Pierre Burgelin développait dans La Philosophie de ['existence, Paris, Presses Universitaires de France, 1952 p. 405, la critique, formulée par Rousseau, de « l'unité de fusion ». 25.Basil Munteano, op. cit., p. 137. 26. Ibid., p. 140. 23

chez J. -J. Rousseau, dans son édition d'Émile, ainsi que dans ses nombreux articles, Pierre Burgelin précise cette «coexistence» et cette « coopération» des contraires. Si Munteano défend avec passion le rôle de la contradiction chez Rousseau contre ceux qui ne la comprennent pas ou ceux qui la comprennent trop, Burgelin, moins soucieux au premier abord du problème de la contradiction, nous livre cependant des analyses magistrales sur le processus d'articulation des contraires, concernant les « rapports» de la « conscience », de la « bonté naturelle» ou de la «Passion », et des exigences de l'état civil et de la Raison27. Autant d'approches de 1'« union des contraires» l'union nature-culture -, qui constitue en définitive l'enjeu théorique et pratique de la démarche rousseauiste. Dans les pages qui suivent, nous voudrions nous engager dans la voie ouverte par Pierre Burgelin et Basil Munteano. Notre objet sera donc la «contradiction» chez Rousseau. Notre texte de référence, le Premier Dialogue et le Second Dialogue, si souvent cités dans Solitude et Contradictions de J. -J. Rousseau.

Du complexe au simple La réduction au simple À lire le Premier Dialogue une surprise nous attend. Dans ce texte, « Rousseau », en effet, vise un défaut majeur à ses yeux dans l'attitude des «philosophes» et des «Messieurs », inventeurs du «monstre» J.-J.: ils ignorent l'usage du principe de contradiction. Rousseau oppose aux inventions des philosophes le principe de contradiction, plus précisément, il soumet au crible de ce principe ces inventions. Une telle thèse, si elle se confirme, paraît signifier que Rousseau se range délibérément sous les auspices d'une logique classique, que son point de désaccord avec les philosophes se situerait dans sa crainte que soient transgressés les canons de cette logique.
27. Pierre Burgelin, op. cit. par exemple, pp. 305-328. 24

Les Messieurs produisent un «J.-1.» à la fois Auteur de Livres qui ne parlent que de vertu, bonté, etc. et auteur de « crimes ». Telle est 1'« énigme» que «Rousseau» va s'efforcer de résoudre. Il y a «énigme» par rapport au principe de contradiction: le «même homme» serait à la fois « scélérat» et Auteur de tels ouvrages. La première solution proposée par « Rousseau» se range sous la loi du principe: «« Vous unissez des choses que je

sépare. » L'Auteur des Livres et celui des crimes vous paraît
la même personne; je me crois forcé à en faire deux. Voilà Monsieur le mot de l' «énigme »28». « Rousseau» propose de dédoubler « un » le contradictoire en « deux» simples. À ce premier aspect de la contradiction du «portrait» de « J.-J. » produit par les Messieurs, Rousseau en ajoute un second. La vie de Jean-Jacques, en effet, telle qu'ils la composent se trouve traversée par une rupture qui met en présence des « contraires» incompatibles, à tel point que l'on croirait voir «deux J.-J. » se succéder: «Il faut avouer que la destinée de cet homme a des singularités bien frappante: sa vie est coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus différents, dont l'époque qui les sépare, c'est-à-dire le temps où il a publié des livres, marque la mort de l'un et la naissance de l'autre29.» Et Rousseau de développer avec beaucoup d'insistance cette contradiction: «Le premier, homme paisible et doux, fût bien voulu de tous ceux qui le connurent, et ses amis lui restèrent toujours [.. .]. Le second, homme dur, farouche et noir se fait abhorrer de tout le monde qu'il fuit [...]. Le premier consacra ses loisirs [...] à remplir sa tête d'idées charmantes [...] et à former des projets, chimériques peut -être à force d'être utiles [,..]. Le second tout occupé de ses odieuses trames n'a su rien donner de son temps ni de son esprit à d'agréables occupations, encore moins à des vues utiles [...]. Le premier, d'un timide qui alloit jusqu'à la bêtise, osoit à peine montrer à ses amis les productions de ses loisirs: le second, [...] s'approprioit fièrement et publiquement les productions d'autrui sur les choses qu'il entendoit le moins.» Conclusion: «Vous
28. Rousseau juge de Jean Jaques. Dialogues, O. c., t. I, p. 674. 29. «Premier Dialogue », O. c., t. I, p. 676.

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m'avouerez que voilà des contradictions difficiles à concilier. » Les « contradictions» produites par les philosophes sont difficiles à «concilier », Rousseau les refuse pour cette raIson. Mais cela ne signifie pas pour autant que la réalité n'est pas contradictoire. La vie de Jean-Jacques ne s'est-elle pas organisée autour de «folies », de ruptures, sans cesse soulignées, reprises et analysées? Le premier Livre des Confessions n' expose-t-il pas d'entrée les différentes « contradictions» de Jean-Jacques et plus encore ne tente-t-il pas d'en produire une analyse rigoureuse? D'où l'ambiguïté de ce texte des Dialogues: s'il nous oriente vers la condamnation de toutes les contradictions qui tissent le «monstre» inventé par ces Messieurs, encore ne faut-il pas se méprendre sur la nature de ces contradictions. Les deux séries de contraires telles qu'elles sont produites par les philosophes relèvent de la contradiction logique qui marque 1'« impossibilité radicale30». Chaque terme s' y trouve joint à sa négation, ainsi « Homme paisible et doux» et « Homme dur et farouche ». Cette « impossibilité radicale» masque précisément les contradictions qui ne relèvent pas de la logique mais de la réalité prise dans sa complexité3!. En fait, cette distribution «en deux parties» de la vie de Jean-Jacques que dénonce «Rousseau» est la reprise
30. Paul Serrus: «Le symbole de la contradiction sera donc celui de l'affirmation simultanée (de la conjonction) de p et de p: p.p. C'est la formule de l'impossibilité radicale », Traité de Logique. p. 29. 31. Piaget écrit à propos de la contradiction, Le jugement et le raisonnement chez l'enfant, Delachaux et Niestlé, 5e édition, 1963 p. 139: «Du point de vue logique, c'est la une notion première et indéfinissable, que l'on peut simplement décrire en montrant l'impossibilité morale d'affirmer simultanément les propositions contradictoires. Mais, au point de vue psychologique, il y a là un problème, car on ne voit pas comment l'esprit en vient à vouloir éviter les contradictions ni quelles sont les conditions de la non-contradiction. La structure psychologique (et non logique) de la pensée, pas plus que la structure d'aucun phénomène naturel, ne peut être d'emblée non contradictoire, si l'on définit la non-contradiction par la compatibilité entière ou la mutuelle dépendance des parties ou des mouvements en jeu: il est trop évident qu'au sein de l'organisme, par exemple, coexistent une foule de tendances antagonistes en équilibre instable et telles que le développement de l'une entraîne le dépérissement des autres. ». 26

déformée, faussée volontairement, par les Messieurs, d'une rupture réelle. R. Osmont a raison de renvoyer ici le lecteur à la Lettre à C. de Beaumont et à la Sixième Rêverie où l'on voit Rousseau déplorer la rupture que consacra vers la quarantaine son succès littéraire. Les Messieurs déguisent la réalité, mais ce déguisement prend appui sur la réalité. La vie réelle de «J.-J.» s'offre ainsi, en raison de ses « singularités» réelles, à l'interprétation mensongère. Tout ceci, le texte du Premier Dialogue nous le dit, tout en le masquant, sous la dénonciation de l'interprétation « absurde» des Messieurs. Ici se noue toute la logique des Dialogues qui reviendra à substituer à des «contradictions impossibles », l'analyse des « singularités» de Rousseau. Ce qui conduira à substituer à des contradictions imaginaires des contradictions réelles. Cette substitution ne pourra s'opérer qu'une fois effectuées des « observations» portant sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau. Avant de démontrer l'absurdité du «portrait» de «J.-J. » produit par la Ligue, Rousseau commence par démontrer l'absurdité du traitement qu'elle inflige à l'œuvre.
2. La démarche expérimentale

On dénie à Rousseau d'avoir composé le Devin du village, mais on lui attribue l'Allée de Sylvie, la Lettre sur la Musique Françoise, le Dictionnaire de Musique ainsi que toutes les autres grandes œuvres: Le Discours sur l'origine de l'inégalité, L'Émile, Le Contrat. Aux contradictions relevées précédemment entre les deux parties de la vie de JeanJacques, répondent ainsi celles de l'œuvre, telle que les philosophes la composent. On y trouverait des créations authentiques et des « vols ». La réponse va porter sur l'œuvre musicale, et sur l'œuvre philosophique. Rousseau va établir que l' œuvre dans son ensemble présente une unité réelle d'où l'on peut tirer alors pour « conséquence nécessaire» l'unité de l'Auteur. On part de l'œuvre (effet) pour remonter jusqu'à l'Auteur (cause). La démarche est inductive. Rousseau obéit aux règles de la « nouvelle science» qu'il avait faites siennes 27

dès son Discours de 175032. Et cependant, cette démarche inductive croise une démarche déductive et plus précisément - nous y reviendrons -, la démarche «analytique des géomètres », qui font une «supposition» et la déclarent fausse si de «raisonnement en raisonnement elle conduit à une absurdité». Si Rousseau n'a pas fait la musique du Devin il n'a pas davantage pu composer l'Allée de Sylvie ni à plus forte raison la Lettre sur la Musique et le Dictionnaire, ouvrages tous plus complexes que le premier: «Il serait cent fois plus croyable qu'un homme qui ne sait pas la musique eut fait le Devin que le Dictionnaire. » Si l'on part de la supposition d'un « homme qui ne sait pas la musique» on peut croire cet homme compositeur du Devin, on ne peut pas le croire auteur du Dictionnaire. Le Devin peut avoir pour Cause, un Auteur ignorant, non le Dictionnaire. Inversement une cause capable de produire un effet d'une grandeur donnée (le Dictionnaire) peut à plus forte raison produire un effet inférieur (le Devin), le contraire n'étant pas vrai. Les principes de la causalité classique sont ici en jeu. Rien ne vient compliquer la relation «nécessaire» de l'effet à la cause. La démarche déductive se double d'une argumentation inductive. En effet, le «principe caché» du Devin se trouve établi dans la Lettre qui devient elle-même un article du Dictionnaire. L'œuvre musicale présente une unité réelle, donc «les deux Auteurs », celui du Devin et celui du Dictionnaire, « sont le même ». Cette unité générale de l' œuvre musicale se trouve dans chaque œuvre, en particulier dans le Devin que l'on prétend

être de pillages: « Ce qui rend même cet opéra prisable pour
les gens de goût c'est le parfait accord des paroles et de la musique, c'est l'étroite liaison des parties qui le composent, c'est l'ensemble exact du tout qui en fait l'ouvrage le plus un que je connaisse en ce genre.» L'unité de l'œuvre démontre l'unité de l'Auteur.
32. J.-J. Rousseau, Discours qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon. En l'année 1750. Sur cette Question proposée par la même Académie: Si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs. Par un Citoyen de Genève. O.c. t. III p. 1. Dans notre texte, ce Discours pourra se voir désigné sous l'appellation de Premier Discours. 28

Rousseau distingue l'unité interne qu'il attribue au Devin, d'une unité qui viendrait de l'extérieur rassembler des «morceaux épars et décousus ». L'unité interne du Devin, (unité entre «paroles» et «musique »), inscrite dans l'œuvre comme l'effet du «principe caché» établi par l'Auteur de la Lettre sur la Musique françoise, naît de l'intérieur, elle préside au développement et à l'organisation des différents éléments qui la composent. Elle est première et non seconde, imposée après coup de l'extérieur. Ce modèle d'unité est simple. L'« étroite liaison des parties» s'oppose comme unité simple à l'unité complexe qui présiderait à l'organisation de «morceaux épars et décousus ». La première implique un travail moins grand que la seconde, d'où l'on peut déduire que la cause productrice de la première a moins de puissance que la cause productrice de la seconde: «Il y aurait cent fois plus d'art à composer un pareil tout de morceaux éEars et décousus qu'à le créer soi-même d'un bout à l'autre 3.» Ici, l'unicité de la Cause ne marque pas la puissance d'un «Savant compositeur », mais « Non paradoxalement, la faiblesse de l' « écolier»: seulement il n'y a point d'écolier de trois mois qui dans ce sens ne fût en état d'en faire autant, mais on peut bien douter qu'un savant compositeur pût se résoudre à être aussi simple34.» Si l'on suppose Jean-Jacques incapable de produire dans sa totalité le Devin, à plus forte raison devra-ton le supposer incapable de produire un «tout» complexe, composé d'éléments empruntés à des sources différentes. L'analyse de la composition de l'œuvre permet d'induire la composition simple de la cause productrice. L'unité simple de l'œuvre fonde l'unicité de son Auteur. S'il n'est pas l'auteur du Devin, Rousseau ne peut être à plus forte raison celui de la Lettre et du Dictionnaire, de même, ne peut-il être celui des autre écrits qui lui sont attribués: «Allez, Monsieur, celui qui a pu être assez vil et assez sot pour s'attribuer le Devin du village sans l'avoir fait et même sans savoir la musique, n'a jamais fait une ligne du Discours sur l'inégalité, ni de l'Émile, ni du Contrat social. Tant d'audace et de vigueur d'un côté, tant d'ineptie et de lâcheté de l'autre ne s'associeront jamais dans la même
33. Dialogues, D.C., t. I, p.683. 34. Ibid., p. 682. 29

âme35.» Une même cause ne peut produire des effets contradictoires. L' argumen tati on vise à faire ressortir le caractère « impossible», «absurde» (la «même âme») produite par les Messieurs et (ou) le caractère «inaliénable», incompatible, des «contraires qui constituent cette pseudounité. Le raisonnement se fait en deux sens qui ne cessent de se croiser. Mouvement déductif (<< synthétique»): on part de l'hypothèse des «crimes» pour aboutir à la conséquence « nécessaire» de 1'« impossibilité» que ce «lâche» ait composé les écrits qui lui sont attribués. Une telle cause ne saurait engendrer de tels effets36. Mouvement inductif (<< analytique»): de ces écrits où «respirent toujours les mêmes maximes où le même langage se soutient toujours avec la même chaleur... », on induit l'impossibilité que leur auteur soit un «fourbe37». De tels effets ne peuvent avoir une telle cause. La constance et l'uniformité des effets est garante de la simplicité de la cause. L'œuvre qui manifeste une telle cohésion de fond et de forme ne peut avoir pour auteur un être «double». L'unité de l'œuvre plaide pour l'unité de l'auteur. Des effets aussi incompatibles que «livres» et « crimes» doivent avoir des causes différentes. La conséquence en est «qu'il faut qu'il y ait deux «J.-J.» et que l'Auteur des Livres et celui des crimes ne sont pas le même homme38». Notons que l'option inductive comme l'option déductive se développent dans le cadre d'une démarche équivalente à la démarche «analytique des géomètres» qui consiste à partir d'une « supposition» dont, au terme, 1'« absurdité» est démontrée39. Or, dans sa Lettre à Dom Deschamps du 8 mai 1761, Rousseau condamnait l'application de cette méthode aux recherches philosophiques: «La voie analytique est bonne en géométrie; en philosophie il me semble qu'elle ne
35. Ibid., p. 686. 36. Dialogues, a.c., t. J, p.687. 37. Ibid. 38. Ibid., p. 690. 39. Par exemple, cf le passage déjà cité: «[...] et vous voulez que cette longue suite d'écrits où respirent toujours les mêmes maximes... »; ainsi que toute la « démonstration » qui le précède et débute par: «Quoi! ce fléau du genre humain, cet ennemi de toute droiture... ». 30

vaut rien, l'absurde où elle mène par de faux principes ne s'y faisant pas assez sentir.» Pierre Burgelin a raison de noter à propos de ce texte: «Contre les intempéries d'un logicisme sans contrôle, [Rousseau] se tiendra dans les voies expérimentales. Il commencera par les sciences de l'homme et n'atteindra l'homme abstrait que par une patiente induction40. » Sans doute, dans la Préface à Narcisse, Rousseau envisageait bien la possibilité d'une utilisation de la méthode «analytique des géomètres» à propos de la maxime: «Les hommes ont partout les mêmes passions ». Mais c'était pour aussitôt proposer une autre façon de «raisonner» : «Quand les géomètres ont fait une supposition qui de raisonnement en raisonnement les conduit à une absurdité, ils reviennent sur leurs pas et démontrent ainsi la supposition fausse. La même méthode, appliquée à la maxime en question en montreroit aisément l'absurdité: mais raisonnons autrement41. » (Nous soulignons.) Quelle que soit la valeur de la méthode des géomètres il paraît préférable à Rousseau de raisonner « autrement ». Si le Premier Dialogue se contente de nous livrer une utilisation de la méthode où les «faux principes» posés au départ conduisent à un «absurde» qui se fait «assez sentir », une « autre» façon de raisonner, une «analyse» originale va nous être présentée dans le Second Dialogue. Là, nous pourrons mesurer l'apport fondamental de Rousseau, son invention d'une analyse qui fait voler en éclats la simplicité de la double démarche analytique-synthétique héritée de Descartes par Port-Royal, celle de 1'« analyse des géomètres », mais aussi, celle de la décompositioncomposition condillacienne42.
40. Pierre Burgelin, op. cit., p. 110. 41. O. c., t. Il, p. 969. Cf infra p. 23. 42. Une invention qui s'élabore très tôt. Il est nécessaire, pour l'éclairer de revenir au Discours de 1750. Dans la seconde partie de ce Discours, Rousseau paraît tenir encore à la logique classique et à sa distinction de qu'il rappelait en 1745 dans le texte 1'« analyse» et de la «synthèse» intitulé «Idée de la méthode dans la composition d'un livre ». Dans ce texte, il reprenait l'exemple de la « généalogie» par lequel la Logique ck Port-Royal illustrait la double démarche, analytique et synthétique: «Quand par exemple on recherche la généalogie d'une maison, on remonte du temps présent de degré en degré et d'ancêtre en ancêtre jusqu'à 31

Unité simple ou complexe? Le modèle d'unité que produit le Premier Dialogue est celui d'une unité simple. Nous l'avons vu en ce qui concerne l'unité de l'œuvre. L'unité de l'Auteur est à son tour une unité simple. Le raisonnement revient à dissocier des éléments incompatibles et à unir des éléments compatibles.
l'origine de cette maison, c'est la voie analytique. Ensuite on dresse une table à la tête de laquelle on place ma souche trouvée d'où l'on descend de génération en génération jusqu'à celle qui subsiste actuellement, c'est la synthèse» (O.C., t. II p.1244). Déchiffré à partir de cette logique héritée de Descartes le premier Discours semble se partager en une première partie «analytique» ou encore inductive, puisque l'analyse procède des effets à la cause et une seconde partie «synthétique»: la« synthèse ou méthode de composition» opère «quand on cherche les effets par les causes» (Logique d£ PortRoyal, N° Partie, chap. II). Les dernières lignes de la première partie dl Discours annonçaient ce changement d'orientation de la démarche: «Considérons donc les Sciences et les Arts en eux-mêmes. Voyons ce qui doit résulter de leur progrès ». Dans le corps de la seconde partie, les formules abondent qui renvoient clairement à la méthode « synthétique»: «les sciences sont encore plus dangereuses par les effets qu'elles produisent », etc. Et cependant, il est non moins certain que Rousseau se trouve mal à l'aise dans le cadre de cette logique. La première élaborée par Condillac. preuve en est le recours à 1'« analyse»

V. Goldschmidt

(<<La

constitution, du Discours sur les Sciences et les

Arts de Rousseau », Revue d'Histoire Littéraire, mai-juin 1972) éclaire bien ce qu'il nomme «l'éclectisme méthodologique» du premier Discours: «D'abord, la démarche de la seconde partie bien que dans la terminologie de l'Idée d£ la méthode, elle s'appelle synthèse, ou composition, tentera de fait, d'appliquer la méthode dont Rousseau n'acquerra la maîtrise que dans le Discours sur l'origine d£ l'Inégalité, c'est-à-dire, l'analyse, telle que Condillac l'avait définie dans son Essai ». En fait, le problème est plus complexe. Car, Rousseau n'en restera pas, nous aurons l'occasion de le vérifier, à l'analyse condillacienne. Nous verrons qu'il déborde, non seulement l'opposition classique analysesynthèse, mais, également la nouvelle présentation de l'analyse que donnait Condillac avec sa méthode de décomposition-composition. Rousseau invente une nouvelle méthode qui n'opère plus suivant la simplicité d'un ordre linéaire mais dans le cadre complexe d'une causalité de champ: la mise en relation de toute réalité avec l'ensemble du système dans lequel elle se produit. Déjà, le texte de 1745 définit cette nouvelle approche: elle consiste «dans les recherches morales» à« examiner l'homme par ses relations ». V. Goldschmidt peut écrire que « ces réflexions de méthode renferment déjà, pour l'essentiel, le problème de l'homme en rapport avec son milieu naturel ou social» (ibid.). En 1755, le second Discours développera toute leur portée. 32

L'application simple du principe de contradiction permet d'opérer cette union/désunion. L'unité de l'Auteur, effet de l'unité de l' œuvre, dénonce 1'« absurdité» de l'unité conçue par ces Messieurs. Le Français et Rousseau croient chacun à leur façon à 1'« unité» de Jean-Jacques. Pour Rousseau cette «unité» prend appui sur le premier «J.-J. », sur les «quarante ans» que «ce monstre a vécu [...] généralement estimé et bien voulu, sans qu'on se soit douté de son mauvais naturel43 ». Il en déduit le caractère «absurde» de la rupture de la vie de « J.-J.» en «deux parties» aussi «incompatibles ». JeanJacques doit toujours être « le même ». Pour le Français l'unité de «J.-1.» ne fait pas non plus problème. Aussi bien il conteste l'interprétation de Rousseau qui objectait aux accusations des Messieurs qu'à les suivre il fallait supposer le vie de Jean-Jacques «coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus différents ». Pour le Français comme pour Rousseau, «J.-J. » ne peut être « divisé» en «deux êtres si différents, si contradictoires». Mais l'unité prend pour le Français appui sur le second « J.J. ». En effet, 1'« hypocrisie du premier «J.-1. » a longtemps abusé les hommes », mais maintenant «on voit avec la dernière clarté que, différent de ce qu'il parût alors parce que l'illusion est dissipée, il est le même qu'il fût . 44 toujours ». Le Français croit à l'unité de Jean-Jacques, il est donc sur ce point en accord avec Rousseau. Mais, l'unité conçue par le Français, adepte de la Ligue, est irrecevable pour Rousseau, parce qu'unité «impossible ». Telle est la thèse qui va scander les dernières pages du Premier Dialogue: «Ce monstre, tel qu'il leur a plu de nous le forger est un personnage bien étrange, bien nouveau, bien contradictoire, un être d'imagination tel qu'en peut enfanter le délire de la fièvre, confusément formé de parties hétérogènes qui par leur nombre, leur disproportion, leur incompatibilité ne sauraient former un seul tout45» ; et plus loin: «Vous m'avez fabriqué tout à votre aise un être tel qu'il n'en saurait exister jamais, un monstre hors de la nature, hors de la vraisemblance, hors
43. Dialogues, p. 740. 44. Ibid., p. 741. 45. Ibid., p. 746. 33