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Critique de la rationalité administrative

De
232 pages
A côté du travail des sciences sociales, une critique philosophique de la rationalité administrative s'impose car administrer, ce n'est pas seulement gérer le monde, c'est le nier et le perdre. On numérise, régule, programme, on informe, on fait la chasse à l'incertitude, on traque la contingence. En démantelant le dispositif administratif, l'auteur tente de dégager les éléments d'une pensée de l'accueil : prendre soin des choses, partager le monde, donner la parole, protéger le possible.
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CRITIQUE DE LA RATIONALITÉ ADMINISTRATIVE Pour une pensée de l’accueil

Collection « Des Hauts et Débats » dirigée par Pascal Lardellier Professeur à l’Université de Bourgogne plardel@u-bourgogne.fr

Titres déjà parus, ou à paraître prochainement Michel Moatti et Sarah Finger, L’Effet-Médias. Pour une sociologie critique de l’information, Serge Chaumier, L’Inculture pour tous. La nouvelle Utopie des politiques culturelles, Arnaud Sabatier, Critique de la rationalité administrative. Pour une pensée de l’accueil, Claude Javeau, Trois éloges intempestifs, Daniel Moatti, Le Débat confisqué. L’École, entre pédagogues et républicains.

Arnaud Sabatier

CRITIQUE DE LA RATIONALITÉ ADMINISTRATIVE

Pour une pensée de l’accueil
Préface de Robert Fraisse Postface de Jean-Yves Mondon

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12980-1 EAN : 9782296129801

REMERCIEMENTS

à Nathalie Boutard d’abord, qui tente, non sans résistances, d’administrer avec poésie et soin ; à Jean-Yves Mondon, pour son amitié philosophique et la générosité accueillante de son écriture ; à Jace, qui montre, si besoin est encore, que l’humour convient à la philosophie et la préserve du sérieux ; à Robert Fraisse, qui a longtemps pensé aussi la rationalité administrative, mais côté administration ; à Stéphanie Buttard, qui a administré au texte quelques corrections, mais avec considération ; à Pascal Lardellier, qui a cru très tôt à ce livre et a veillé sur sa croissance.

à Maxime (qui m’a expliqué pour l’ailier gauche), à Timothée (qui m’a initié à la GFA), à Valentin (qui chiffre mais avec douceur) et à Hugo (GPS sensible aux lieux)

Préface de Robert Fraisse*
L’ouvrage d’Arnaud Sabatier s’annonce comme une réflexion critique sur l’administration. Cependant, à travers l’invasion de la « rationalité administrative » qu’il y décèle, il développe de façon bien plus large une critique des sociétés d’aujourd’hui − il conviendrait même de dire : rien de moins qu’une critique de la civilisation. Par rationalité administrative, l’auteur désigne une subordination extensive de l’administration au calcul, de la gestion au chiffre et au résultat. Peut-être y a-t-il chez lui une hantise du chiffre (même si le chiffre, en bien des sens, est fait pour hanter). Quoi qu’il en soit, ce qu’il dénonce produit des effets vérifiables par tous, et avec des conséquences… incalculables. La pensée qui se réfugie dans le calcul conduit à former un système clos, qui élimine les différences entre les choses mais aussi entre les hommes et qui, en objectivant par principe la variété des existants, produit leur fatale homogénéisation. Dans sa prétention à tout mesurer et à tout évaluer, l’emprise du chiffre sur l’action collective tend à réduire l’aléa à la nécessité. Elle entraîne une vaste mutation du pouvoir qui se trouve en quelque sorte dépolitisé par cette imposition de la nécessité et marqué par une normalisation de la puissance d’agir, une inhibition de l’imagination du possible et de ses alternatives. Le propos déborde de loin le champ de l’administration. Selon une belle formule de l’auteur, est atteinte la possibilité même « du jeu de sens, d’appels et de renvois » qui tisse entre les humains ce qu’on peut appeler le monde. À travers l’extension de cette rationalité particulière dans les pratiques collectives, Arnaud Sabatier me semble mettre en évidence un phénomène de portée universelle : l’avènement d’une technicisation de la représentation du monde. Et, partant, celui d’une technicisation des rapports humains, voire de la réalité même du monde qui, mondialisé, devient une image globale simplifiée pour nos contemporains : « le monde », ce ne serait plus autre chose que l’ensemble de ce qui est toujours déjà maîtrisé.
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Non que l’auteur condamne ici la technique : est en cause son usage extensif et indu pour mettre en scène les problèmes humains. L’auteur relève dans la vie quotidienne et collective de nombreux aspects de cette évolution et, au premier chef, un individualisme croissant qui pourrait bien avoir partie liée avec le besoin d’expansion de la rationalisation chiffrée, non seulement dans la production des choses par les entreprises mais aussi dans celle des hommes. Comme si la cause la plus vaste de la tendance qu’il mentionne était le souci général de minimiser le rapport coûts/bénéfices dans tous les domaines − y compris dans les services publics, dont on attendrait une assomption sans œillères de la vie collective − en tant que sens unique à donner à la vie. À ce mouvement d’apparence irrésistible, Arnaud Sabatier oppose ce qui pourrait rendre place à la contingence, faire ressurgir les jeux de sens entre les hommes et reconduire à la liberté : la disposition à l’accueil, y compris l’accueil de l’avenir qui est à la fois « laisser-être » et « faireadvenir » ; la pensée de l’existence non plus comme programme mais comme exercice ; la finitude, reconnue comme notre loi ; l’ouverture des lieux à la place de l’occupation de l’espace. Loin de former un programme, cette vision de l’existence comme accueil des autres et don de la parole conduit au contraire à une dé-programmation du monde, elle rouvre « la possibilité du possible ». Dans sa dénonciation de cette réduction du champ de notre monde mental, l’auteur plaiderait-il pour une sorte de restauration du sens social d’avant la révolution technologique ? pour un retour aux Présocratiques ? L’ouvrage est par trop tissé de notations saisissantes sur le temps présent dont chacune fait sens au-delà des faits pour qu’on soit tenté de le penser. Nul « il faut », dans ses conclusions, mais le simple constat que sans la nouvelle pratique d’une vie ouverte, dont il esquisse les traits fondamentaux, nous serons livrés à la fatalité. La thèse est nourrie d’une vaste culture philosophique. Stigmatisant au passage l’influence de Platon et de Descartes dans ce basculement de civilisation (on peut en discuter...), l’auteur puise bien sûr dans les écrits de Heidegger sur la technique, dans ceux d’Arendt, de Levinas et d’Agamben mais, plus encore, dans l’œuvre de Jean-Luc Nancy, qui semble bien être

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son inspiration la plus proche (cf. par exemple Le Sens du monde, Galilée, 1993). On l’aura compris, le spécialiste ne trouvera dans cet ouvrage, dont ce n’est pas l’objet, aucune analyse concrète des pratiques de la gestion publique. Ce qu’Arnaud Sabatier nomme « rationalité administrative » − au singulier − et dont il forge ici l’abstraction conceptuelle, désigne avant tout le fil rouge d’où part sa réflexion. Car, même de plus en plus marquée par la tendance qu’il décrit, la raison administrative n’est pas une : elle reste, dans chaque tradition nationale, déterminée par des logiques historiques multiples, coutumières, royales, impériales, républicaines, démocratiques (s’il en est). Et s’il est vrai que l’administration française est aujourd’hui soumise à une vaste technicisation de ses critères de gestion − par-delà même le « management » dénoncé par l’auteur −, une contradiction constante et multiforme y règne entre des segments technicisés, la pesanteur de la règle, l’injonction du pouvoir, les mouvements de la connaissance sociale et l’exigence de l’accueil, y entretenant dans un bruit confus ouvertures et jeux de sens qui laissent place, dans une mesure variable, à la liberté d’être-parmi-les-autres. Gérer de façon ouverte la tension complexe mais inéluctable entre moyens et finalités publics y est un combat incessant. Mais ce combat appelle bien, en effet, la construction de nouveaux ensembles humains, juridiques, institutionnels, capables de favoriser, disons, l’accueil de l’être − au moins comme promesse. Robert Fraisse*, le 29 septembre 2010
* Ancien élève de l’École Polytechnique et de l’Institut d’études politiques de Paris, Robert Fraisse a accompli toute sa carrière dans l’administration publique centrale, au Commissariat du Plan français. Il s’est attaché à développer la réflexion publique et les recherches en sciences sociales consacrées à l’avenir et aux tendances lourdes susceptibles de l’éclairer. En marge de son activité professionnelle il a été, de 1981 à 1989, président de l’association « Services publics ».

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“I would prefer not to” Melville, Bartleby

ATTENTION

« Caillou courant qui va sur la route concassant concassé jusqu’au concassage au-delà duquel il n’y a plus que matière à micrométrie et marque narque nerfs sautés comme une couverture de barbelés en jet dans la faconde où tout bombe et tout bombe marque boise et mal éteint mal poli la finasserie d’accord avec la bondieuserie et le commerce de tripes de ficelle et d’huile lourde plus outre la cabale les soutanes les pédales et ces nez pâles qui font la foule des hurleurs » Henri Michaux, Qui je fus

Le prix de l’excellence On réforme et révise beaucoup depuis peu, on rationalise et modernise, dit-on, afin de servir mieux les usagers, de façon plus efficace, plus efficiente et performante, plus responsable et respectueuse du public, plus attentive aux agents. Formes et champs sont divers et variés : recherche, justice, santé, école, fiscalité, sécurité, police, et ce que l’on appelle la Révision Gé-

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nérale des Politiques Publiques1. Incontestablement, le mouvement s’accélère et se diffuse. On peut néanmoins se demander si cela ne revient pas à une unique entreprise généralisée d’administration – et l’on entendra ici un processus, non pas seulement une structure. Techno-administration, plutôt, c’est-àdire la modalité la plus radicale d’une technocratisation qui consiste à soumettre les savoirs à une logique comptable, subordonner la pensée au calcul et au résultat, évaluer les actions de l’homme en termes de performance, bien gérer ses ressources et son capital et, finalement, confondant choses et chiffres, règle et régulation, projet et programme, à rabattre l’agir humain de l’acte politique sur l’opération technique. L’État réformé et modernisé sera performant et rationnel peutêtre, techniquement dépolitisé, assurément. Les sciences sociales fournissent sur ces réformes de nombreuses analyses critiques très documentées et fort intéressantes, soit générales2, soit appliquées à un domaine particulier3. Sans nier la pertinence de ces approches scientifiques, sans se
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La RGPP a son site officiel et, depuis juin 2010, son « Académie » ! http://www.rgpp.modernisation.gouv.fr. Héritage de la Nouvelle Gestion Publique (NGP), version européenne du New Public Management (NPM) né au début des années 90, aux États-unis. Pour n’en citer qu’un : Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.), L’État démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, Éditions de La Découverte, 2010. La réforme et la modernisation néolibérales de l’État reviennent à un démantèlement invisible mais profond. L’enjeu est « l’avenir d’un mode d’organisation public qui socialisait richesses et risques de l’existence. C’est-à-dire un modèle de civilisation », (p. 25). Frédéric Pierru, Hippocrate malade de ses réformes, Éditions du Croquant, 2007. Ces réformes appliquées à la santé sont au cœur d’enjeux sociopolitiques, l’hégémonie des considérations budgétaires et gestionnaires est aussi la négation de l’espace du débat démocratique. Christian Mouhana et Jean-Hugues Matelly, gendarme (radié) et politologue, Police. Des chiffres et des doutes, Éditions Michalon, 2007. Les auteurs montrent comment la « culture du résultat » est une « dictature du chiffre » qui ne va pas sans corrompre la réalité. Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, La Découverte, 2007 : la modernisation dans le champ de l’action sociale, de la personne à soigner à l’usager à satisfaire. 16

priver de leur apport, nous adopterons, autrement, le point de vue de la philosophie et de la pensée, avec ce que cela signifie de distance, de patience, de détour, d’insolence, d’étrangeté, non pour chapeauter, non pour fonder, mais pour dénoncer aussi, différemment1. Cette administration est une tendance lourde, somme toute assez prévisible, en un sens déjà ancienne, parfois dénoncée, mais le plus souvent assumée, affichée, voire revendiquée, car en se modernisant, le processus a gagné en intelligence et en force de persuasion, en attractivité dit-on. L’administration n’a plus rien de la bêtise triste des ronds-de-cuir2, ni du parasitisme satisfait de bureaucrates imbus, ni de l’intransigeance froide et dogmatique des planificateurs. Elle s’autodéfinit même souvent comme une rupture sans complexe par rapport à ce passé dépassé et cette lointaine ascendance honteuse : la défense ou la promotion des nouvelles réformes s’articulent toujours à une condamnation arrogante du caractère rétrograde, usé, inadapté des méthodes anciennes, comme s’il fallait, pour être moderne, être amnésique aussi, ingrat et inconséquent.
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On doit déjà à Nicole Dewandre une telle entreprise (Critique de la raison administrative. Pour une Europe ironiste, Le Seuil, 2002). Le livre est vif et original, l’auteure a une double légitimité en tant que philosophe (inspirée par Wittgenstein et Rorty) et fonctionnaire de la Commission européenne depuis 1983. Malgré des mots différents, nous partageons quelques thèses, celle d’une « représentation “platonicienne” que [l’administration] se fait d’elle-même, c’est-à-dire l’idée qu’[elle] aurait une mission de vérité » ; quelques ennemis, la « pulsion de transcendance » (p. 62), « la prétention à l’universel » (p. 95) ; quelques alliés, la « contingence » (p. 46) et la « finitude » (p. 30) ; quelques aveux, « le sens du sens nous échappe » (p. 38), « la recherche de la fondation est inutile », (p. 97). On pourra relire, pour s’en persuader, Georges Courteline, Messieurs les ronds-de-cuir. Tableau-roman de la vie de bureau (1893), Édition du Boucher, 2006 ; Balzac, Les Employés (1838), Gallimard, 1985 ; ou encore le très étonnant Bartleby. Une histoire de Wall Street (1853) de Herman Melville, (trad. Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2004) et les commentaires inspirés qu’en proposent Gilles Deleuze (« Bartleby, ou la formule », dans Critique et clinique, Éditions de Minuit, 1993) et Giorgio Agamben (Bartleby ou la création, trad. C. Walter, Éditions Circé, 1995). 17

Osons la modernité ! Ayons l’audace d’être jeune et joyeux, innovant, libre et savant ! Et pas seulement pour progresser mais pour atteindre encore à l’excellence – ça n’a pas de prix. On ne se moque plus de l’administration, elle ne fait plus peur ; d’ailleurs, n’est-elle pas animée par ce profond souffle humaniste qui inspire la modernité, ce beau souci d’un monde plus juste pour une humanité plus libre, vanté et vendu par la technoscience ? Descartes, on s’en souvient, appelait de ses vœux la constitution d’une philosophie « pratique » qui saurait nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »1, selon la formule rebattue. Il faut revenir au texte, le projet cartésien est à la fois programmatique et généreux en ce qu’il travaille à la possibilité
« de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie […]. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais aussi principalement pour la conservation de la santé ».

Connaître, pour bien maîtriser le monde et mieux servir l’homme encore soumis à la mauvaise fortune, maladies ou intempéries. L’appel cartésien a été entendu. Tant s’en faut. On pourrait retracer l’histoire optimiste de cet humanisme technophile pour constater une foi indéfectible dans le progrès et peu sensible aux échecs avérés. Et si aujourd’hui des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, pour dénoncer les effets pervers, destructeurs et déshumanisants de la technoscience, celle-là concède et reconnaît bien volontiers ses erreurs, pour immédiatement dénoncer un passé qu’elle renie et récuser un stade juvénile, incertain, une étape fâcheuse, heureusement en voie de dépassement. C’est la thèse récurrente selon laquelle nous serions sauvés de la (mauvaise et archaïque) technique par la (bonne et jeune) technologie, reposant sur l’hypothèse implicite de l’avènement d’une « high-technoscience », propre, blanche, humaine, attractive
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Descartes, Discours de la méthode (1637), sixième partie, (AT. VI, 62). 18

et enfin maîtrisée. La première a sauvé les descendants occidentaux de Descartes des famines et des épidémies, de la mortalité infantile et de la malnutrition, de l’illettrisme et l’insalubrité, mais au prix d’une exploitation de la terre et des hommes qui a pu aller, ici ou là, jusqu’à une mise à sac de la nature et une aliénation de certains. La deuxième saura préserver nos contemporains et les générations futures des effets pervers et coûteux du premier sauvetage, sans revenir sur les acquis. Le format d’un « monde » sans qualités La modernisation de l’administration témoigne d’une soumission assumée au pouvoir technoscientifique et d’une adoption fascinée de ses puissants outils. On y retrouve cette rhétorique de la modernité : s’accuser d’abord, se renier en dénonçant son passé dépassé, pour mieux légitimer ainsi une mise en œuvre que l’on dira enfin maîtrisée ; un mea culpa qui vient justifier un « droit devant » et « toujours plus » ! Mais qui maîtrise qui ? Qui est au service de quoi ? Qu’est-ce qu’administrer ? Pourquoi administrer ? Qu’est-ce qu’un monde administré et que devient alors l’humanité ? Ces questions ont une proximité toute quotidienne mais des conséquences fort lointaines, et les enjeux sont tels que la philosophie se doit d’éprouver ses ressources et d’entreprendre une critique. Une critique philosophique de la rationalité administrative s’impose. Notre hypothèse est que l’administration du monde n’est pas seulement la méthode d’une politique, une mise en forme, une organisation du monde, plus même seulement une mauvaise gestion au service de l’exploitation de la nature, mais bien plus radicalement une « démondanéisation »1 du monde, c’est-à-dire la fabrication d’un espace inhabitable qui ne sait plus faire accueil à ce qui fait le monde, à ce qui fait les humains
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Le mot sonne mal en français, il est emprunté à Heidegger [Entweltlichung], cf. Être et temps, §§14 et 24. On aurait pu dire aussi « perte du monde ». 19

– mais c’est tout un – à savoir l’événement du sens, son histoire, non pas absurde et incohérente, mais imprévisible et incalculable, plurielle et ouverte, sensible et partagée. L’administration n’a pas renversé un rapport de pouvoir qui la reléguait au statut d’instrument de gestion, elle neutralise le pouvoir qu’elle dépolitise ; elle n’est plus justifiée par des fins, elle nie les finalités qu’elle remplace par des objectifs à atteindre, des items à cocher ; elle noie tout alors dans un jeu sans règle de régulations et de procédures faussement complexes mais réellement insanes. Toute à ses calculs, obsédée par ses chiffres, soumise au diktat du format, l’administration ne saurait penser : elle gère, non sans virtuosité, un « monde » sans qualités, un « im-monde » tableau de data. On ne devrait donc pas parler d’administration du monde, le complément du nom laissant entendre qu’un monde se maintiendrait là, en lui-même, comme une substance formée, réformée ou transformée, mais d’administration-monde. Moins encore que sa forme, mais plus que sa déformation, l’administration est la formule du monde. Privé de fond, le sens se retire, privé de sol, le monde s’étiole : hommes et femmes, bruyants agitateurs impuissants, renoncent imperceptiblement à leur désir d’humanité. Quand le minus se prend pour le magnus L’étymologie, comme souvent, rend moins idiot ; elle devrait rendre ici plus modeste. Le mot administration vient du verbe latin administrare ou, plus simplement, ministrare, qui signifiait « prêter son aide à », « s’occuper de quelqu’un » ; il signifiera d’abord, en français, « fournir quelque chose à quelqu’un » et, dans un usage intransitif, « servir » ou « exercer une fonction ». Les dictionnaires opposent ensuite souvent un sens moderne, « gérer », « organiser » les affaires privées puis publiques. C’est bien là déjà l’indice d’un premier problème, le glissement du service à la gestion, du soin à l’organisation, qui signifie l’effacement du destinataire, en aval, mais peut-être aussi du sujet qui administre, en amont. De qui l’administratif
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prend-il soin ? De quoi a-t-il souci, à qui fait-il attention ? L’administration doit-elle rendre service et contre quoi ? Et qui veut ou pense cette gestion du monde et des hommes ? Le latin rappelle, au risque de provoquer quelque nouvelle blessure narcissique, que l’administratif est d’abord un minus. Comme le magister est le plus grand, magnus, le minister est le plus petit, minus. Le premier doit sa supériorité à un savoir qui légitime son pouvoir et autorise sa parole (comme le médecin, docte, l’enseignant, cultivé, ou le juge, quand il a instruit une affaire) ; le second doit à son infériorité d’obéir et servir en exécutant les ordres, appliquant les décisions et réglant les questions formelles. Le premier est savant, en connaissance de cause et dans son champ de responsabilité il décide et ordonne ; le second est efficace et compétent, il assiste et applique. L’opposition, sans doute, est-elle figée, réductrice et tendancieuse ; bien sûr, il faudrait s’interroger sur la légitimité des instances qui autorisent (le chef, les pairs, les savants, le peuple, leurs représentants…) ; par ailleurs, les visions duales et manichéennes, pour éclairantes qu’elles soient parfois, sont toujours un paresseux déni de réalité. Le duo minus et magnus rappelle ici d’autres « couples » que l’on ne saurait défendre et dont la figure emblématique est celle du maître et de l’esclave. L’étymologie enfin, n’est pas une science, moins encore une éthique et traiter l’administratif de minus arriviste donne prise à l’insulte symétrique de magister arrogant ; cela ne fait pas une critique philosophique de la raison administrative. Examinons la situation. L’administratif − directeur général des services, proviseur de lycée, directeur d’hôpital, régisseur, secrétaire, guichetier − devrait être d’abord, du bas jusqu’en haut de la hiérarchie, serviteur, agent, intermédiaire, au service de quelqu’un ou plutôt de quelque chose qui le dépasse, des fins voulues démocratiquement par exemple, ce que l’on appelle aussi une politique (éducative, culturelle, sanitaire, urbaine…). Il ne s’agit pas de fantasmer, candide ou nostalgique, sur un illusoire âge d’or, celui qui aurait vu le savoir au pouvoir, mais d’entendre ce que la langue dit, d’abord, pour ensuite imaginer
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et travailler à un autre monde qui verrait l’administration effectivement au service du public et les ministères prenant soin des citoyens, administratifs et ministres exécutant une politique élaborée par les représentants de la volonté générale. Qu’en est-il ? Ce n’est pas le cas, et cela n’est pas tant dû à l’abus de pouvoir ou l’inconséquence de certains administratifs, qu’à la généralisation d’une organisation systématique qui se ferme sur elle-même. S’inventant une langue, s’assignant des objectifs internes, élaborant des méthodes pour les atteindre, des outils pour évaluer les résultats, l’administration est un système clos, autotélique, c’est-à-dire n’ayant d’autres fins que de s’autoalimenter, dans l’absence de tout horizon, dans le silence de toute inquiétude, dans l’ignorance de toute humanité. Voilà ce que signifie « le minus se prend pour le magnus », l’administration emporte tout, administratifs et administrés, dans un dispositif (on reviendra sur le mot et la chose) fortement structuré, qu’elle voudrait stable, total, parfait, sans dehors, c’est-à-dire calculable, transparent, prévisible, c’est-à-dire aussi soustrait à la possibilité même du politique. Texture et événement Pour essayer d’y voir clair, on divisera cette critique en plusieurs questions, tâchant chaque fois de proposer une réponse. On distinguera six concepts majeurs de la philosophie classique que l’on essayera toutefois de reconsidérer, « déconstruire » pourrait-on dire aussi, si l’on entend par là accueillir et féconder, c’est-à-dire encore, être sensible et fidèle à ce qui est, tout en préservant et provoquant l’étrangeté vitale du sens. On commencera par la question du monde (I) et de ses choses dont l’essentielle « relationalité » est niée par l’administration ; ils sont l’objet d’un « enchiffrement » généralisé ou itemisation. Une pensée de l’accueil et du concret, ancrée sur une « ontologie de la relation » s’attachera alors à dé-

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chiffrer1 le monde en veillant, avec simplicité et patience, à revenir aux choses et en prendre soin, à considérer, avec estime, la contextualité et la fragilité du sensible. Puis on envisagera la question du pouvoir administratif (II) marqué par le renoncement au droit et à la politique : des ajustements et des régulations, voire des réglages, tiennent lieu de justice et de règle. Une pensée de l’accueil et du commun, sous la figure d’une « éthique du soin » et d’une « politique de la convenance » devra dé-réguler le monde, non en le livrant à luimême, mais bien au contraire, en inventant la règle du jeu des multitudes, le nomos, en redonnant sens au partage et puissance au pouvoir, c’est-à-dire encore en restaurant le caractère politique de l’aventure humaine. On évoquera ensuite la question centrale de la logique (III) qui révèle le plus clairement et le plus définitivement le programme administratif de résorption de la contingence au profit de la nécessité par la mise en œuvre d’une logistique de dispositifs, ignorant que la logique, le logos, est en son fond le recueil sensé et soucieux du sensible. Une pensée de l’accueil et de l’agir saura faire droit à l’aléa et préserver la précaire possibilité du possible, à l’occasion d’une « esthétique du divers », elle travaillera à in-disposer le monde. Nous poserons les questions du temps (IV) et de l’espace administratifs (V), caractérisés par une obsession insatiable, exclusive et interventionniste de programmation et de localisation (tout prévoir, tout voir), de maîtrise pour le dire en un mot. Une pensée de l’accueil et de l’ouverture veillera à préser1

On pourra s’étonner ou s’agacer de lire des mots décomposés par un « trait de désunion » − dé-chiffrer, dis-location, im-monde, dé-réguler… Il s’agit chaque fois, non de revenir à une illusoire pureté originaire, ni de proposer un néologisme original ou un brillant jeu de mots, mais de faire entendre, en les superposant, des sens qui ont été vivants et sonores et que le temps et l’habitude ont rendu inaudibles, appauvrissant d’autant une langue essorée qui paie ainsi sa précision au prix d’une amnésique univocité. Ce n’est ni l’unité première, ni la vérité définitive qui sont visées, il s’agit plutôt d’éduquer l’oreille à la polyphonie, à la polysémie ; là aussi joue l’accueil, là aussi travaille l’entente. 23