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Critique et émancipation

De
178 pages
Cet ouvrage utilise les pensées de Michel Foucault dans la culture arabe. Il joint à une histoire socio-politique de cette culture une critique qui vise à y établir les conditions d'une émancipation réelle, indépendante de l'actualité brûlante qui semble la rendre aujourd'hui impossible. Cette expérience de critique socio-politique développe en effet les critères d'une émancipation intellectuelle qui conditionne toute émancipation sociale.
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Zouaoui BEGHOURA
CRITIQUE ET ÉMANCIPATION
Recherches foucaldiennes sur la culture arabe contemporaine
Cet ouvrage utilise les pensées de Michel Foucault dans la
culture arabe. Il joint à une histoire socio-politique de cette
culture, une critique qui vise à y établir les conditions d’une CRITIQUE ET ÉMANCIPATION
émancipation réelle, indépendante de l’actualité brûlante qui
semble la rendre aujourd’hui impossible. Cette expérience de Recherches foucaldiennes critique socio-politique développe en effet les critères d’une
émancipation intellectuelle qui conditionne toute
émancipasur la culture arabe contemporainetion sociale.
Zouaoui Beghoura est professeur de philosophie
contemporaine à l’université du Koweït. Parmi ses travaux : Le discours, Préface de Jacques Poulain
étude de sa structure et de ses relations dans la philosophie
de Michel Foucault (2000), Philosophie et langage, critique
du tournant linguistique dans la philosophie contemporaine
(2005), La reconnaissance, pour une nouvelle conception de
la justice (2012).
LA PHILOSOPHIE EN COMMU N
Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren
ISBN : 978-2-343-04092-9
17 €
CRITIQUE ET ÉMANCIPATION
Zouaoui Beghoura
Recherches foucaldiennes sur la culture arabe contemporaine










Critique et émancipation
Recherches foucaldiennes sur la culture
arabe contemporaine


La Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée,
l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un
individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les
querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément
supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage
du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y
soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à
l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient
contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les
enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la
falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des
sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de
leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la
philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité
jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le
débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les
philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des
institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de
Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de
cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en
commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce
qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la
dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions

Jordi RIBA (dir.), L’effet Guyau, De Nietzsche aux anarchistes, 2014.
Lucas GUIMARAENS, Michel Foucault et la dignité humaine, 2014.
Luis Gonzalo FERREYRA, Philosophie et politique chez Arturo
Andrés Roig. Vers une philosophie de libération latino-américaine
(1945-1975), 2014.
Eugenio CORREA, La conception techno-économique du temps,
2014.
Ewerton RIBEIRO, La théorie pragmatique de l’action, 2014.
Fabrice AUDIE, Spinoza. Problèmes de l’idée vraie, 2014.
Zouaoui Beghoura















Critique et émancipation
Recherches foucaldiennes sur la culture
arabe contemporaine



Préface de Jacques Poulain






























































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04092-9
EAN : 9782343040929






À mes amis :
Jacques Poulain,
Stéphane Douailler,
Patrice Vermeren.




Préface


La critique philosophique comme
pratique d’émancipation transculturelle
La critique philosophique de Zouaoui Beghoura s’exerce dans
cet ouvrage comme pratique systématisée d’émancipation
intellectuelle et y déploie l’audace et l’originalité de l’auteur. Cet
exercice se découvre et se pratique comme tel dès sa
confrontation précoce avec les rechutes de la philosophie
universitaire algérienne dans le dogmatisme puis face à la
politisation religieuse du Moyen-Orient qui l’a amené à la
développer systématiquement dans les milieux universitaires du
Moyen-Orient en s’inspirant de Michel Foucault.
Le présent ouvrage rappelle comment le structuralisme de
même que le poststructuralisme se sont ancrés dans une ligne
kantienne de la philosophie où la pratique critique est « une
théorie du pratique ou plutôt une théorie de la pratique ». À ses
yeux, Foucault a réussi à reprendre cette très solide tradition
kantienne dans toute son œuvre, en analysant « des pratiques,
c’est-à-dire la logique immanente à la pratique, et, par conséquent,
la manière dont les individus, librement, dans leurs luttes, dans
leurs affrontements, dans leurs projet, se constituent comme
sujets de leurs pratiques ou refusent au contraire les pratiques
qu’on leur propose ». Lui-même, analysant sa propre pratique,
constate que sa recherche qui s’axait au départ « sur les effets des
pratiques », suivant en cela les aspirations principales de
M. Foucault, s’est « de plus en plus focalisée sur les motivations
7
théoriques qui inspiraient ces pratiques. Car l’œuvre de Foucault
montre constamment que l’émancipation intellectuelle à l’égard
de pratiques qui ne véhiculent que des erreurs anthropologiques
est la condition sine qua non de toute émancipation de l’être
humain, qu’elle soit sociale, politique ou religieuse ». En ce sens,
« la critique philosophique que Foucault a élaborée sous les
aspects de l’épistémologie et de l’anthropologie constitue une
condition, elle aussi, de cette émancipation et développe, malgré
les dénégations qu’il parsème dans son œuvre, une philosophie
des Lumières adaptée au temps présent, que ce temps soit celui de
la mondialisation néolibérale ou celui des « renaissances arabes ».
L’objet de l’ouvrage de Zouaoui Beghoura est de participer à
l’identification, à l’élaboration secondaire et à la mise en œuvre
d’une des pratiques émancipatrices rendues possibles par le geste
critique accompli par toute l’œuvre de Michel Foucault. Ainsi
qu’il le précise, l’idée et le mot de "pratique" doivent s’entendre en
trois sens que signale son œuvre : (1) elle signifie la pratique d’un
savoir tel que l’étude et la recherche en philosophie le fait
acquérir ; (2) elle signifie une relation de ce savoir avec des
pouvoirs dont il lui revient de prendre conscience non sans
difficultés ni interrogations ; (3) elle comporte un aspect de
subjectivation qui n’est pas celle d’un sujet donné en amont.
L’enjeu de cet ouvrage n’est pas sans être considérable. Il est celui
d’une pratique critique émancipatrice au sein du monde de langue
arabe. Les analyses présentées ici ne prétendent en être
évidemment qu’une ébauche ou un essai, accompli dans sa
singularité propre. Il nous dévoile un objet de recherche qui s’est
construit peu à peu et ce, pour l’essentiel, à partir de sa dynamique
propre. Le processus de son élaboration a suivi plusieurs étapes. Il
s’est également déroulé sur plusieurs plans. En tant qu’activité
d’écriture, il a notamment inscrit son propos sur plusieurs « tables
d’écritures ».
Cette pratique critique s’est centrée au départ sur le moment
structuraliste. L’intérêt de l’auteur pour une activité de pensée
émancipatrice a trouvé en effet son premier visage dans le
structuralisme. Il a donc sa source dans un événement de pensée
qui s’est tenu ailleurs. Dans les années 1960, le structuralisme met
à mal la vieille Sorbonne, bouscule ses habitudes et entreprend de
bouleverser les schèmes représentatifs de la société française ainsi
8
que des sociétés européennes issues de la guerre. Les échos qui en
parviennent à Constantine sont la source du présent travail. Ils en
donnent le départ sous la forme d’une décision : faire siens, en
Algérie, ce moment et cette crise structuralistes de la pensée
française.
Cette décision a animé les deux premières recherches de
l’auteur. La méthode structuraliste et l’histoire chez Claude
LeviStrauss répond à cette décision sous deux aspects. Il identifie et
reprend de manière ordonnée les concepts-clés du structuralisme.
Il s’y agit de se donner non seulement une méthode singulière,
mais de poser un champ problématique inédit dans la société
algérienne. Mais il développe alors à partir de lui un nouveau
champ de pensée et d’investigation. Il transfère moins les
puissances critiques que le structuralisme développait contre les
vieux savoirs de la culture européenne qu’il ne cherche lesquelles
peuvent lui correspondre dans la société algérienne. Il reprend
donc autrement le rejet d’une culture linéaire ou d’une hiérarchie
entre les cultures. Il cherche à surmonter la référence trop
exclusive au modèle linguistique et à entraîner la reconnaissance
philosophique des savoirs des sciences humaines et sociales qui est
opérée par le structuralisme dans des dynamiques de portée
historique et politique.
La méthode structuraliste chez Claude Lévi-Strauss, Maurice
Godelier et Lucien Sebag : une étude analytique et critique. Ce second
moment de la recherche a renforcé sa façon d’instituer un champ
problématique. Il n’est plus construit avec un ensemble de
concepts saisis dans l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, mais
instauré de manière transversale en faisant intervenir les
démarches structuralistes de plusieurs auteurs phares du
structuralisme français : C. Lévi-Strauss, de nouveau, M. Godelier
et L. Sebag. Les références scientifiques aux sciences humaines et
sociales s’élargissent. Le champ problématique constitué dans le
premier mémoire sous la forme d’un réseau de concepts se
formalise sur le plan des structures. La recherche s’intéresse à
l’appropriation d’une méthode générale. Lévi-Strauss, Godelier et
Sebag sont restitués sous forme d’œuvres singulières au sein du
champ structuraliste, comme œuvres prêtes à accueillir à côté
d’eux des travaux algériens originaux menés selon les mêmes
procédures et intentions.
9
Déclenchée par la rencontre avec des philosophes et
scientifiques français passés à Constantine, se forge une
conviction philosophique personnelle de l’auteur : celle de se
constituer un cadre de pensée à partir de ses propres lectures
contre les cadres académiques existants. Il se fixe à cette décision
de se donner à soi-même cet autre cadre pour penser. Il le fait en
s’appropriant dans toute sa compréhension et extension le
moment structuraliste comme lieu de travail pour la pensée. Il
décide également de lui donner en même temps son équivalent
algérien pour le travail de la recherche philosophique en Algérie.
Créer en Algérie le droit et la possibilité de penser selon la
méthode structuraliste. La relation de cette décision à l’institution
algérienne y est une relation entièrement critique. Elle identifie
dans le marxisme officiel et le discours religieux une pure et
simple rhétorique formelle dans laquelle ne s’effectue pas de réel
travail de pensée. La dimension de la culture arabe continue alors
d’habiter son souci de penser, recherché alors dans la construction
d’un cadre de pensée sur le mode structuraliste. Cette dimension y
est cherchée en instaurant une relation directe entre les
thématiques des œuvres structuralistes françaises avec les
questions qui se posent à l’Algérie et qui peuvent y résonner, sans
passer par une relation critique aux rhétoriques marxistes
officielles ou religieuses. Cette volonté de critique sociale directe
trouvera un deuxième souffle dans la rencontre décisive de
Z. Beghoura avec l’œuvre de Michel Foucault.
Les réticences maintenues à l’égard du modèle linguistique
n’avaient pu être levées par l’élargissement de la recherche aux
travaux de M. Godelier et de L. Sebag. Accompagnant le souci de
lier intimement et directement le travail de pensée aux questions
posées par le lieu et l’époque que l’on habite, elles provoquent une
rencontre décisive avec l’œuvre de Michel Foucault. La volonté
de se donner un champ problématique de pensée, mise en œuvre
d’abord sur le modèle du structuralisme, prend un nouvel essor
avec la question du « discours », soulevée par l’œuvre de
Foucault. « Discours » désigne mieux que « structure » ce travail
tout à fait premier et élémentaire, dont la nécessité se faisait
sentir, d’instituer un champ ouvert de relations avec des objets
pour les penser. Le travail du structuralisme, qui était encore pris
dans les opérations de renversement et de subversion des modèles
10
anciens, fait place ici à un rapport strictement positif susceptible
de valoir pour presque tout univers discursif et donc, aussi pour
l’ensemble de la culture arabe. Foucault, en plus, y accomplissait,
comme le montrera l’incroyable audience des Cours au Collège de
France, un travail d’éducateur. Il apprenait à tracer des chemins
de pensée et de questionnement par rapport à l’ensemble des
discours qu’une époque tient sur elle-même. Le chemin qu’il avait
lui-même fait en dehors d’un structuralisme premier allait vers
cette ouverture, cette éducation publique et cette découverte de
soi qui accompagnent toute tâche d’éducateur au sein d’une
société.
Deux grandes orientations apparaissent alors. Elles ont dirigé
le travail de recherche vers la définition d’une pratique
émancipatrice possible, inspirée par l’œuvre de Michel Foucault et
visant le monde arabe. (1) Une première orientation y est
d’effectuer un travail d’appropriation intégrale, bien plus précise
et systématique que celle qui avait été esquissée pour le moment
structuraliste, de l’œuvre de Foucault. De comprendre, en en
suivant les évolutions, le champ de pensée qu’il institue. De
traduire, de commenter, de résumer, de vulgariser tous les textes
de M. Foucault où cela se joue. De faire connaître ces textes dans
le monde arabe. D’en faire un bien commun universitaire de telle
sorte que le champ problématique foucaldien devienne un
paradigme de travail scientifique pour tous. (2) Une deuxième
orientation est celle d’approfondir la compréhension que Michel
Foucault s’était lui-même donnée de son travail, de sa portée
éducative, de sa valeur paradigmatique, de sa puissance critique,
en le référant à la position occupée par Kant dans le moment des
Lumières.
S’impose alors à l’auteur l’objectif de ressaisir les résultats des
nombreux travaux menés par Foucault depuis cet enjeu
émancipateur kantien pour les transmettre avec toute leur
puissance d’émancipation dans le monde arabe. Avec leur force,
liée à la méthode singulière mise en œuvre : de diagnostic du
temps présent. Sous cet aspect, ce moment de l’ouvrage ne se tient
pas à distance de Foucault. Il se tient tout entier dans
l’assimilation. Il se met en état de transférer les instruments de
pensée foucaldiens dans la culture arabe, à partir de son
appropriation la plus fidèle et la plus profonde et sur la base d’un
11
travail qui ne cessera jamais puisqu’il faudra bien, au fil des années
qui vont suivre, prendre la mesure des œuvres inédites, des
commentaires qui les éclairent, des débats qui les précisent.
La mise en œuvre de la puissance de diagnostic du
présent passe par quatre études publiées ici sur la réalité
algérienne. Identité et histoire. Une approche philosophique : ce
chapitre effectue le geste foucaldien de parvenir à une « ontologie
critique de nous-mêmes » à partir de la connaissance des
positivités sociales et de l’observation philosophique mise en
valeur contre le récit historique de légitimation qui prétend
dominer le champ de toute sa problématique. L’islamisation de la
connaissance entre savoir et pouvoir : il s’agit ici d’un texte conçu sur
le modèle du mode d’interventions que Foucault faisait dans
l’actualité. Son lien avec le travail théorique de Foucault est celui
de l’attention que ce dernier prêtait aux techniques
d’assujettissement au sein desquels s’effectue cette « ontologie de
nous-mêmes » : elle faisait surgir une voie vers les puissances
critiques qui pouvaient s’opposer à elles. Reprenant la position de
Foucault sur cette ontologie de nous-mêmes, il la fait valoir dans
le monde algérien : « L’ontologie critique de nous-mêmes, il faut
la considérer non certes comme une théorie, une doctrine, ni
même un corps permanent de savoir qui s’accumule ; il faut la
concevoir comme une attitude, un éthos, une vie philosophique où
la critique de ce que nous sommes est à la fois analyse historique
des limites qui nous sont posées et épreuve de leur franchissement
possible ». En même temps, comme le texte précédent, cet essai
est entièrement mené dans un autre monde de références que
ceux dans lesquels Foucault travaillait lui-même. Il s’agit en
particulier d’observer l’islamisation des connaissances et ses
techniques d’assujettissement sous la stratégie globale du réveil et
de la renaissance islamiques que ce dernier n’a pas considérées.
« La pensée unique dont le parti unique avait fait le mode de
pensée dominant dans la société a été l’un des obstacles majeurs à
l’ouverture d’esprit et à la liberté d’opinion » : elle a conduit plus
d’un philosophe algérien à se mettre au service du pouvoir.
Ces deux textes, parus auparavant dans la Revue (le)
Télémaque ont pour objet d’attirer l’attention de la recherche
française sur les devenirs qui peuvent êtres espérés, pour l’analyse
des sociétés arabes, de la part d’une pensée inspirée par Foucault.
12
Cette perspective est directement récapitulée dans un troisième
texte : D’une rive à l’autre : la réception de l’ontologie historique dans la
pensée arabe contemporaine. Elle montre la fécondité de la notion de
savoir-pouvoir pour ces sociétés et le travail d’analyse qu’elle
requiert. Un dernier texte souligne et précise, à partir de ses
réalités institutionnelles, la fonction d’éducation qui demeure à
l’horizon de cette réception : l’enseignement de la philosophie,
pratiques et discours, une étude et un diagnostic de l’expérience
algérienne.
Mais ce travail d’autocritique s’opère également à l’égard de la
pensée de Foucault. M. Z. Beghoura reconnaît à cet égard la
vérité de la remarque énoncée par Habermas à propos de
Foucault : sa position développe une critique radicale de la
modernité, mais n’en débouche pas moins sur un appel aux
Lumières pour éclairer le temps présent. Le travail
d’approfondissement de la portée émancipatrice de la pensée de
Foucault pour le monde arabe se fait donc à la lumière de cette
double critique. Foucault, alors enseignant à Clermont- Ferrand
dans le cadre de l’école néokantienne qui s’y développait, avait
tenu à présenter une traduction de « L’anthropologie d’un point de
vue pragmatique » de Kant. De même l’auteur a ponctué
régulièrement sa recherche de traductions en arabe de Foucault.
Ce travail de traduction et de transmission auprès du monde
intellectuel arabe a impliqué une actualisation permanente par
rapport aux études foucaldiennes menées en France et un travail
constant d’ajustement entre les réceptions de Foucault en France
et dans le monde arabe. C’est de ce point de vue qu’il a abordé la
question du langage puis, la question politique. Il rejoint ainsi le
moment où Foucault avait complété le travail généalogique qu’il
avait fait en étudiant le pouvoir pénitentiaire et le pouvoir
psychiatrique, pour développer ensuite la perspective générale du
biopouvoir : elle constituait la charnière du cours « Il faut défendre
la société ». Aussi n’était-il pas étonnant que ce soit dans une
collection transculturelle qu’ait été tout d’abord publié le chapitre
sur « De la guerre des races au racisme ».
Ce travail d’autocritique des limites de la pensée de Foucault
se développe donc plus radicalement dans cette réception
conjointe et croisée de Foucault en France et dans le monde
arabe, où les effets d’émancipation critique se renforcent les uns
13
les autres. L’importance particulière de la pensée du biopouvoir
pour la pratique critique d’émancipation dans la culture arabe se
manifeste dans l’interrelation complète entre langage, religion et
politique. (3) La question religieuse s’y était imposée de façon
d’autant plus importante que Foucault lui-même s’est tourné vers
elle à propos de l’Iran. En le rappelant, Z. Beghoura en souligne
l’importance décisive pour le travail qui peut être fait dans le
monde arabe et mesure l’ampleur du champ qu’il juge devoir
encore y explorer. (4) Cette critique de l’actualisation politique de
la religion musulmane est apparue de façon beaucoup plus patente
et primordiale qu’elle ne l’était au temps de Foucault, qui pourtant
la prévoyait comme telle. Sa critique débouche sur la question
éthique et sur l’esthétique de l’existence. Point de singularisation
pour l’œuvre de Foucault, elle devient celle du candidat dans ses
analyses actuelles. Elle lui a donné sa dernière touche qui la
spécifie au sein des entreprises de philosophie contemporaine. À
partir d’elle, Foucault est discuté, relativisé, relu autrement dans
la pensée contemporaine. Elle est en quelque sorte arrachée à son
isolement et fait apparaître aujourd’hui son tranchant en faisant,
de la difficulté théorique de Foucault, la difficulté de notre
présent.
En nous offrant cette ouverture d’une scène diverse et
contrastée pour la réception de Foucault dans les pensées
contemporaines, la réactivation qu’opère la pensée de Z. Beghoura
dans l’horizon arabophone est précieuse. Les analyses contrastées
et détaillées qu’il nous propose établissent qu’il ne s’agit pas de la
transposer telle quelle dans la culture arabe. Au contraire, il
s’inspire de ses jeux pour jouer des jeux nouveaux de pratique
critique et émancipatrice dans la réception arabe. L’originalité de
ses analyses ne consiste donc pas seulement à avoir perçu le
caractère percutant et étonnamment adapté des conceptions de
Foucault à la critique de la culture arabe, elle tient aussi et surtout
à la créativité et à la pertinence des critiques que l’auteur en fait
lui-même en développant à la façon de Foucault le potentiel
critique de sa pensée aussi bien que celui de la pensée
philosophique qui se développe dans le monde arabe.
Alors que, pour certains intellectuels européens, la culture
arabe semble fermée à toute réflexion critique en raison de la
politisation religieuse qui la caractériserait, Z. Beghoura relativise
14
leur jugement en rappelant que, dans toute culture, il y a des
tendances à la régression lorsque cette culture se sent menacée.
Mais ces tendances sont à surmonter comme le sont actuellement
les tendances européennes des politiques comme des intellectuels
à la fermeture. Les intellectuels arabes contribuent pour leur part
à affronter ces tendances régressives en frayant les voies d’une
émancipation réellement démocratique à l’égard de ces tendances.
Leurs pratiques critiques d’émancipation contribuent ainsi à
instaurer l’espace d’une anthropologie transculturelle où puissent
être accueillies les aspects complémentaires des cultures les unes
par rapport aux autres et où puisse être exploité le potentiel
critique des ressources immenses fournies par les sciences
humaines.
Avoir l’audace d’y diagnostiquer les faussetés
anthropologiques tout autant que d’y reconnaître leurs vérités conditionne
la possibilité pour ces cultures de participer aujourd’hui encore à
l’action des nouvelles Lumières. Cette action est rendue d’autant
plus nécessaire que la mondialisation économique a fait surgir ce
qu’on peut appeler « une guerre des cultures ». Le développement
interculturel s’y avère en effet tributaire de la façon dont ces
cultures permettent de surmonter la neutralité des descriptions et
des résultats des sciences humaines en y intégrant ces pratiques
philosophiques et critiques ainsi que le jugement que chacun est
aujourd’hui contraint d’opérer pour adopter la forme culturelle de
vie qui lui semble pouvoir et devoir convenir à tous. En
transformant ainsi l’émancipation intellectuelle en condition de
vie sociale et culturelle, les pratiques critiques d’émancipation
s’avèrent aujourd’hui constituer un moment incontournable de
l’appropriation par chacun de sa propre culture et de la culture des
autres. Aussi faut-il savoir gré à Z. Beghoura de ne pas hésiter à
marteler cette vérité présente avec tant d’audace et d’acuité tout
au long de cet ouvrage.
Jacques Poulain
Université de Paris 8, Chaire UNESCO
de philosophie de la culture et des institutions

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