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Décoder le réel

De
238 pages
Et si on appliquait à la philosophie la méthodologie du physicien ? L'inexplicable constat des limitations inhérentes à toute réalité expérimentée inciterait à poser en théorie l'hypothèse d'un modèle exempt de ces limitations d'où pourrait procéder la réalité limitée telle que nous la vivons. Sous la forme d'un dialogue, ce livre met en débat la pensée originale de Pierre Malifaud qui ouvre ensuite à des problématiques plus englobantes.
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décoder le réel.indd 1 20/03/12 18:11décoder le réel.indd 2 20/03/12 18:11DÉCODER
LE RÉEL
DIALOGUE
décoder le réel.indd 3 20/03/12 18:11































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96842-4
EAN : 9782296968424
DÉCODER
LE RÉEL
DIALOGUE
IVAN TOULOUSE et
PIERRE MALIFAUD
02
ieeurêka & c
création, imaginaire, épistémologie
décoder le réel.indd 5 20/03/12 18:11ieeurêka & C est une collection dédiée à une approche de la
création dans son jaillissement même – moment de l’invention ou
émergence de l’œuvre – et non dans sa rétrospective, c’est-à-dire dans
une visée heuristique et non plus seulement herméneutique.
En effet, si la recherche sur l’art ne peut se satisfaire du constat
de son indicibilité, son étude « après-coup » (histoire, esthétique, cri-
tique, sciences humaines…) ne sufft pas à rendre compte du parcours
labyrinthique de l’artiste. Pris à rebours, son « itinéraire » apparaît
forcément linéaire, sinon rectiligne, les incertitudes du cheminement
ayant été neutralisées par le fl d’Ariane rétrospectif. Mais si l’art est
un paradigme, en élargissant la problématique à toute création – et pas
seulement à l’art –, cette collection réunit des ouvrages qui tentent
d’approcher les régimes de la pensée (ou de l’impensé), les savoirs
implicites, qui sont à l’œuvre dans les démarches des créateurs à travers
la diversité de leurs disciplines.
Les ouvrages proposés témoignent de recherches qui s’articulent
organiquement avec l’acte de création, afn d’en esquisser le paysage
contemporain, et notamment dans le contexte des mutations tech-
nologiques de notre époque. Si le domaine artistique est privilégié, le
champ d’exploration est plus vaste : depuis l’imaginaire et la psycha-
nalyse jusqu’à l’épistémologie et les sciences. L’enjeu est de confronter
des recherches et des expériences variées pour voir les similitudes et
les différences de leurs modes opératoires. Cette collection se veut
donc pluridisciplinaire et transversale.
Si, avant tout raisonnement, la démarche du créateur est d’abord
intuitive, on peut avec le peintre américain Mark Rothko, poser
décoder le réel.indd 6 20/03/12 18:11EURÊKA & CIE
l’hypothèse que « l’intuition est le sommet de la rationalité ». Mais
l’intuition est, par défnition, informulée. L’enjeu de cette collection
est donc d’aborder l’activité mentale en explorant des pistes nouvelles
qui, sur le mode d’une conversation, tentent de dévoiler le chemin de
l’esprit. C’est pourquoi un bon nombre d’ouvrages prennent la forme
du dialogue, au sens le plus entier du mot dia-logos, une traversée de
la raison, cherchant à dire l’indicible.
Dans la collection sont proposés aussi bien des livres que des sup-
ports multimédias, DVD notamment – documentaires ou entretiens
– qui correspondent à cette orientation discursive. Un certain nombre
de recherche doctorales de qualité et dont la portée théorique s’avère
plus générale constitue également un vivier pour cette collection.
décoder le réel.indd 7 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
Direction de la collection
– Daniel DANÉTIS, plasticien, professeur des universités (PR)
émérite (arts plastiques) Université Paris 8
– Ivan TOULOUSE, sculpteur, PR (arts plastiques) Université
Rennes 2
Autres membres du comité de lecture
– Sophie Arch AmbAULT DE bEAUNE, PR (archéologie)
Université Lyon 3
– Joseph DELApLAc E, maître de conférences (MCF) (musique)
Université Rennes 2
– Gisèle Gr AmmAr E, peintre, PR (arts plastiques) Université
Paris 1
– François JEUNE, peintre, PR (arts plastiques) Université Paris 8
– Laetitia JODEAU, psychanalyste, MCF (psychopathologie)
Université Rennes 2
– Antoine pErr OT, artiste, MCF (arts plastiques) Université
Paris 1
– Dominique pEy SSON, artiste, ex-MCF (physique) à l’École
supérieure de physique et chimie industrielles
– miguel Angel mOLINA, artiste, doctorant, enseignant
à l’École régionale des beaux-arts de Rouen
– André Sch Erb , peintre, MCF (arts plastiques) IUFM
de Bretagne-Université de Bretagne occidentale
Les membres du comité de lecture ont pour mission la « chasse » aux
manuscrits (et éventuellement autres supports, DVD ou multimédias)
concernant la problématique de la collection. Les publications ne peu-
vent se faire qu’après accord de deux membres au moins du comité et
décision des deux directeurs de la collection.
décoder le réel.indd 8 20/03/12 18:11À la mémoire d’Andrée
partie Ailleurs le 3 janvier 2012
décoder le réel.indd 9 20/03/12 18:11décoder le réel.indd 10 20/03/12 18:11CLauDE
Hagèg E
Préface
Le livre que l’on va avoir la bonne fortune de lire ne
se présente certes pas comme un traité comparable à l’Éthique
de Spinoza ou aux deux Critiques de Kant. Et pourtant,
il ne s’agit de rien de moins qu’une somme philosophique,
en dépit de son aimable présentation sous forme d’entretien
vivant et dynamique entre Pierre Malifaud, qui réféchit,
quasiment depuis son adolescence, au problème de l’être
et de l’existence, et Ivan Toulouse, artiste et explorateur
des processus de création, qu’un intérêt aigu pour les débats
de fond a depuis longtemps conduit à nouer avec lui
un dialogue riche et fécond.
Comme les savants de l’âge classique, philosophes autant
qu’hommes de science, Pierre Malifaud, physicien profession-
nel, ne se contente pas de la spéculation, mais s’appuie sur
des données expérimentales totalement vérifables.
Il propose ici une voie singulière pour dépasser les limitations
de notre quotidien, dont chacune génère un codage clos sur
lui-même. Ces limitations apparaissent immédiatement en ceci
que l’expérience de soi est une évidence que nul ne mettrait
en doute, mais qu’elle est en même temps confuse, alors que
l’expérience de l’altérité est parfaitement claire, mais différée
par la distance même qui nous sépare de l’autre, chaque point
de vue (« opsis » dans la terminologie technique
de Pierre Malifaud) n’embrassant qu’un aspect du réel.
La méthode de dépassement de ces limitations où nous
sommes emprisonnés est d’une étrange et lumineuse simpli-
cité. Elle consiste à poser, ainsi qu’on le fait dans les sciences
comme la physique, un modèle hiérarchisé jusqu’à
un sommet commandant tout. Ce modèle, apparemment
gratuit et en tout cas étranger au réel et aux problèmes qu’il
suscite, possède l’avantage de n’être soumis à aucune
décoder le réel.indd 11 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
limitation, dans la mesure même où il est conçu par l’esprit
en dehors des contraintes du réel. Mais précisément, une fois
qu’il a posé ce modèle, l’auteur y introduit une série
de limitations. La procédure heuristique consiste, dès lors,
à rechercher si le modèle, ainsi limité, permet ou non
de retrouver le réel d’expérience et d’en fournir l’explication,
sinon la justifcation.
Cette méthode rigoureusement scientifque, qui propose
une explicitation par le biais d’un modèle introduit, que l’on
peut, si on le souhaite et en fonction des croyances
de chacun, imputer à une forme de transcendance, n’est pas
exclusive d’autres chemins de dépassement qui ne passent pas
par l’analyse rationnelle : l’art, l’amour, le mysticisme. Ainsi,
l’essai d’élucidation du monde donne ici toute leur place
aux tentations et vocations humaines les plus fondamentales,
qui sont celles de l’affect autant que celles de la raison.
C’est pourquoi ce dialogue philosophique qui, tout en
renouant avec une tradition platonicienne, est bel et bien
ele refet de débats propres au xx siècle et à ce que l’on peut
prévoir des suivants, apparaît comme un appel aussi fascinant
qu’il est urgent, en ce temps de dispersion dans l’insignifance
du matériel et de dilution dans l’éphémère. À ce titre, le livre
qui s’offre ici mérite une très large audience, et des lecteurs
assez heureusement inspirés pour sentir la fécondité de ce
qu’ils y puiseront. Ces lecteurs n’auront pas lieu de concevoir
le moindre regret d’y avoir investi du temps et de l’attention.
Claude Hagège, Professeur au Collège de France
12
décoder le réel.indd 12 20/03/12 18:11IVaN
TOuLOuSE
Avant-propos
Dans tout dialogue il y a toujours un peu d’un dialogue
de sourds. La parole de chacun est inévitablement tributaire
d’une logique interne qui échappe toujours un peu à l’autre.
Le fait même de parler, pour l’un, d’écouter, pour l’autre,
même si c’est à tour de rôle, assigne à chacun une place
qui confère à ce qui est dit et à ce qui est entendu
une signifcation qui n’est pas vraiment la même. C’est
la malencontreuse conséquence du point de vue, forcément
univoque, d’un « monopsisme » dont le lecteur de ce dialogue
prendra toute la mesure. Nous avons essayé d’en réduire
la part autant que possible, dans la discussion d’abord et par
une refonte de l’écriture ensuite.
Mais il persiste inévitablement encore des zones d’ombre
parce que toute pensée philosophique véritable constitue
son propre métalangage, irréductible à autre chose qu’à
lui-même et que, pour accéder à sa compréhension, il faut
parvenir à y pénétrer, alors même que les portes sont diffciles
à trouver parce qu’il n’y en a pas. Parce que celui qui a conçu
le système n’a pas eu à y rentrer. Il l’a construit en lui-même,
de l’intérieur. Tout au plus y a-t-il quelques ouvertures
par lesquelles il regarde parfois le paysage, pour établir
des comparaisons avec des faits ou avec d’autres systèmes.
En partant donc forcément de ce qui est extérieur à
cette pensée, c’est toujours un peu par effraction, comme
un malfaiteur, qu’il faut tenter de rentrer par les fenêtres, alors
même qu’elles n’ont pas été prévues pour cela ! On est donc
contraint de prendre les questions à l’envers, de faire
des simplifcations hasardeuses, de réifer des concepts
purement formels… Autant de choses qui, tout en permettant
de prendre appui, risquent aussi de faire perdre pied.
décoder le réel.indd 13 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
Cependant, malgré ces inévitables dangers, la forme
du dialogue nous a semblé posséder une certaine vertu
maïeutique et pédagogique. En obligeant l’inventeur
à considérer sa pensée reformulée avec des mots qui ne sont
plus tout à fait les siens, la discussion lui permet aussi de sortir
de lui-même et de faire partager ses idées au lecteur.
En face, comme dans les dialogues de Platon, la posture
d’un Glaucon, c’est-à-dire de l’imbécile que sa bonne volonté
rendrait presque intelligent, permettra, on l’espère, au lecteur
de pouvoir marcher sur les pas d’un autre lecteur et lui ôtera
le complexe de sa diffculté à comprendre.
C’est en effet une entreprise intellectuelle singulière à laquelle
il est ici convié, à rebours des habitudes ou des modes de
la pensée académique. Notre époque a, semble-t-il, pris acte
de ce qu’il était vain de tenter de penser la totalité. Toute
tentative totalisante est vite suspectée d’être totalitaire.
Les philosophes d’aujourd’hui se veulent modestes et se spé-
cialisent généralement dans un domaine bien circonscrit, pas
toujours philosophique d’ailleurs, qui confère à chacun une
certaine autorité, mais qui laisse souvent sur sa faim celui qui
cherche une pensée véritable. Justement, à partir
d’un corps d’hypothèses d’une grande économie, l’œuvre
de Pierre Malifaud propose ce qu’on n’ose plus appeler
aujourd’hui une « somme » philosophique. Disons-le carrément,
ce genre de tentative est aujourd’hui mal vu ! À la plupart
des gens une telle entreprise apparaîtra bien sûr impossible et
inutile, voire l’imposture d’un charlatan ou la fantasmagorie
d’un illuminé.
Or il s’agit ici de l’œuvre d’une vie toute entière. Si le maître-
livre de Pierre Malifaud est paru alors qu’il avait soixante-
seize ans, ses premières intuitions remontent jusqu’à son
enfance. Mises à l’épreuve d’un questionnement méthodique
qui s’est ensuite construit petit à petit au fl de sa vie, à travers
des cahiers successifs et des milliers de feuillets de notes, c’est
précisément leur simplicité qui fait toute leur force.
14
décoder le réel.indd 14 20/03/12 18:11AVANT-PROPOS
Le parcours universitaire de l’auteur n’est sans doute pas un
modèle de carrière. Physicien puis philosophe de formation,
il est un peu en marge des uns comme des autres. Sa quête
intellectuelle personnelle lui a souvent fait imprudemment
négliger des considérations d’avancement. Admis à l’École
supérieure de physique et chimie, il préfère démissionner
et poursuivre des études de philosophie en Sorbonne.
Détenteur d’une thèse de physique sur les relations entre
optique et thermodynamique, il reprend l’enseignement
d’histoire des sciences de Marie-Antoinette Tonnelat,
à la faculté des sciences de Jussieu, mais il accèdera assez
tardivement au rang de professeur des universités.
Le personnage est souvent perçu comme un original
aux multiples passions qui vont de la découverte d’une grotte à
la constitution d’une cave, de l’exercice du bel canto à la pêche
à pied sur la côte bretonne, en passant par la cuisine, si
possible expérimentale, ou par la photographie, et tant qu’à
faire, en relief et couleur, qu’il s’agisse du portrait de Serge
Gainsbourg chez lui, rue de Verneuil, ou de l’image
d’acariens pris au microscope électronique dans les laboratoires
du Museum, et grossis plusieurs millions de fois… sans compter
l’étude des martingales pour gagner à la roulette.
Plus sérieusement, son insatiable curiosité d’inventeur lui a fait
déposer plus d’une centaine de brevets dont les domaines
de prédilections sont l’optique et la thermodynamique.
Le plus important d’entre eux, déposé en 1946 au Service
de la propriété industrielle sous le n° 922.941, atteste d’une
de ses découvertes majeures, parmi les plus importantes
edu xx siècle : le guidage par inertie. À la suite d’une
entrevue qu’il aura au début de 1950 avec un des adjoints de
Wernher von Braun, alors en semi-internement à l’Arsenal
de l’aéronautique, et qui, dans un rapport écrit du 22 février,
lui expliquera que, malgré son ingéniosité, le principe qu’il a
trouvé n’a pas de réelle application et donc pas d’avenir, faute
de l’existence de gyroscopes suffsamment précis, il cesse d’en
payer les annuités. Tombée dans le domaine public, c’est
pourtant cette même invention qui a rendu possible tous
15
décoder le réel.indd 15 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
les programmes de la NASA et, sans elle, on ne pourrait
aujourd’hui établir la route d’aucun bateau, avion ou engin
spatial en mouvement. Vieille histoire d’antériorité ou de cap-
tation de propriété industrielle bien connue depuis le barbier
eArkwright dans l’Angleterre du xviii siècle. Aux yeux de
Pierre Malifaud, tout ceci n’a fnalement que peu d’importance
mais il est nécessaire de signaler que l’auteur est un esprit hors
du commun pour encourager le lecteur à se lancer sur ses pas.
Il s’agit probablement d’une aventure de la pensée parmi
les plus étonnantes de l’histoire de l’humanité, disons-le, et
le paradoxe est que personne n’en a entendu parler. Rien
d’étonnant à cela. Car si son appartenance à l’Université
le rattache à la communauté scientifque, comme en témoigne
une abondante correspondance échangée, une perspective
aussi singulière ne pouvait se discerner que dans une relative
solitude, à l’écart des institutions offcielles et des habitudes
intellectuelles du moment. En retour, l’isolement dans lequel
il a été conçu, en obligeant son auteur à vérifer lui même
rigoureusement tous les tenants et aboutissants, confère à
ce système un caractère monolithique qui laisse peu de prise
au lecteur. On pourrait reprocher à l’ouvrage de manquer
de porosité, d’être trop au point dans sa conception pour
permettre à autrui d’y accéder. À la différence de presque
toutes les grandes œuvres de l’histoire de la philosophie,
publiées progressivement, permettant ainsi à l’auteur
de prendre en compte des objections ou de surmonter
des contradictions et donc au lecteur de refaire le chemin
de l’inventeur à travers des étapes successives, le livre publié
en 1997 est le résultat d’un travail validé par lui seul – ou
plutôt, comme il le dit lui-même, « dans une solitude à deux »
avec sa femme Andrée, ce qui le rend peut-être encore
un peu plus secret – et qu’il voulait livrer avant qu’il ne soit
trop tard. Le livre est passé inaperçu lors de sa publication
malgré certaines réactions de sympathie qui ont quand même
assuré à l’auteur que quelques-uns l’avaient entendu. On peut
cependant regretter, comme il le fait d’ailleurs lui-même, qu’il
n’ait pas su se confronter davantage à ses contemporains.
1616
décoder le réel.indd 16 20/03/12 18:11AVANT-PROPOS
Le but de ce dialogue est donc de rompre l’isolement de cette
pensée pour la faire connaître. Il ne s’agit pas d’un travail
de vulgarisation parce que l’interlocuteur de Pierre Malifaud
n’a pas comme spécialité la philosophie ou la science. Et c’est
d’ailleurs, là encore, un paradoxe : il se trouverait bien
des gens dont les connaissances rendraient le point de vue
bien plus autorisé que le mien. Ils n’ont malheureusement pas
lu le livre. Comme dans le roman de Tolkien où un obscur
petit Hobbit se trouve porteur de l’anneau, alors que rien
de particulier ne le désigne, la fréquentation de cette pensée
depuis plus de vingt ans et l’importance qu’elle a eu sur
ma construction intellectuelle et plus généralement même sur
ma façon de voir le monde et la vie m’ont amené à penser
qu’il faut la faire partager, pour que soient au moins débattues
les hypothèses proposées ici et vérifée l’ouverture qu’elle
semble donner à bien des questions jusqu’à présent sans
réponse ou à des apories promises comme devant demeurer
toujours. Peut-être aussi les intuitions qui ont surgi dans une
démarche d’artiste, plus globale, prédisposent-elles à parta-
ger les interrogations philosophiques discutées ici, car il faut
signaler que cette pensée n’est pas une simple spéculation
intellectuelle mais qu’à l’instar de la philosophie grecque
classique, elle trouve toute sa dimension dans une méditation
qui, en proposant des éléments de réponses qui permettent de
comprendre bien des choses, aide aussi à vivre. C’est sûrement
là ce qui fait le plus défaut à la pensée d’aujourd’hui.
Pour autant il ne s’agit aucunement d’une pensée dogmatique.
On part ici du sentiment d’incomplétude que chaque être
humain retire de son expérience immédiate et d’un constat
des limitations inhérentes à toute réalité expérimentée. Cela
amène à poser l’hypothèse toute théorique d’un modèle
d’expérience qui serait exempte de ces limitations – démarche
ascendante. On cherche ensuite le processus modélisé qui
rendrait possible, à partir d’un tel modèle non limité, la genèse
de la réalité sous limitation, telle que nous l’expérimentons –
démarche descendante. Par déduction on en arrive alors à des
résultats qui, mis en relation avec des observations, dans l’état
17
décoder le réel.indd 17 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
actuel de la science, paraissent plausibles. C’est tout !
Si l’hypothèse est envisageable que notre monde soit l’ana-
morphose – c’est-à-dire la transformation structurale – d’un
réel voilé, l’aventure à laquelle nous sommes alors conviés
est de le décoder. Ce n’est donc pas une doctrine qui impose,
après bien d’autres, son arbitraire mais une perspective qui,
en se démarquant des convictions bien ancrées, invite à
une manière renouvelée d’envisager les questions inéluctables.
Si cette pensée ne se départit jamais de la prudence
épistémologique du « tout se passe comme si… », familière
aux scientifques, la logique de la démarche amène à indiquer
dans différents domaines des voies qui ouvrent à des
problématiques plus englobantes. Il serait abusif de reprocher
aux deux interlocuteurs d’empiéter sur des disciplines pour
lesquelles ils ne se prétendent pas spécifquement qualifés
mais par rapport auxquelles ils proposent un décloisonnement,
une réfexion transversale et peut-être des clés.
Autre paradoxe : la simplicité même des hypothèses implique
la très grande complexité technique du système. La lecture
du livre est ardue. Bénéfciant pourtant depuis longtemps
d’explications nombreuses de son auteur, j’avais fnalement
acquis le sentiment de comprendre… un peu, mais, comme
quelqu’un qui marche à travers l’herbe haute et la broussaille
épaisse, quand je me retournais j’avais l’impression que
le chemin parcouru s’était refermé derrière moi et j’étais
incapable de le refaire tout seul. Ce dialogue m’a permis de
fxer un peu les choses et peut-être permettra-t-il à d’autres
de le faire à leur tour. Peut-être constituera-t-il un genre
de médiation entre une pensée abrupte et tous ceux à qui elle
peut profter. C’est du moins la motivation de ce travail.
C’est pour cela que notre dialogue reprend, dans le même
ordre, l’argumentation du livre de 1997 auquel il fait
souvent et explicitement référence, dans le cours même
de nos échanges, en particulier quand il s’agit des aspects
les plus techniques, de la genèse notamment. Mais le texte
de ce dialogue se sufft aussi à lui-même et, au-delà du souci
18
décoder le réel.indd 18 20/03/12 18:11AVANT-PROPOS
pédagogique d’introduire à ce livre diffcile, une deuxième
raison, plus fondamentale, tient à la nature même de cette
entreprise « trans-rationaliste », comme la qualife l’auteur :
pour bien se démarquer de tentatives antérieures de la philo-
sophie et, en particulier, d’une certaine tradition métaphysique
qui est restée vouée à l’échec, elle se déploie donc en trois
temps : constat, modèle, déduction. Si on commençait par les
déductions, le lecteur se trouverait peut-être en terrain connu,
mais l’inversion de la chaîne causale et de l’argumentation
détruirait toute la puissance du raisonnement et donnerait à
cette pensée, au mieux, l’allure d’une nouvelle scholastique.
Il ne faut pas perdre de vue que cette pensée ne repose pas
sur des conceptions spiritualistes mais qu’elle est celle d’un
rationaliste « pur et dur » dont la raison s’est progressive-
ment élargie à un « trans-rationalisme ». Ce dialogue, parole
échangée, trace donc aussi son chemin δια λογον (à travers
la raison). Cela rend inévitables les passages malaisés. Que le
lecteur ne se rebute pas quand sa compréhension se heurte à
un obstacle. Certaines notions posées, certains points anticipés,
peuvent parfois sembler déconcertants, que la suite du dialo-
gue reprend un peu plus loin, comme par couches successives,
et permet d’élucider. Nous nous sommes efforcés de trou-
ver des énoncés simplifés, des formulations d’urgence pour
rendre plus abordable la pensée de Pierre Malifaud. Au lecteur
maintenant de s’armer de courage ! Du ravissement intellec-
tuel l’en récompensera.
19
décoder le réel.indd 19 20/03/12 18:11décoder le réel.indd 20 20/03/12 18:11PIERRE
MaLIFauD
Déclaration liminaire
Peut-on tenter encore de dévoiler les énigmes du surgissement
de cet univers et de la véritable nature du réel ? Les essais
réalisés jusqu’ici par les mythologies et les métaphysiques ne
paraissent guère probants aux esprits formés par les disciplines
scientifques.
Pour l’auteur, la bonne manière ne serait pas, comme
à l’accoutumée, de poser directement la question
d’une « genèse ». Encore moins de se lancer de nouveau
avec les moyens du bord dans des quêtes « métaphysiques ».
Tout autrement, il part d’un constat s’opérant ici-à présent
et pouvant engager une nouvelle problématique : constat
de LIMITATIONS inhérentes tant à la manière même
dont l’existant se manifeste en cet univers qu’à la manière
dont cette manifestation est traitée par notre raison naturelle
assistée de son langage.
Ces limitations sont toujours restées largement implicites et,
comme telles, négligées. Tout le début du livre est consacré à
leur explicitation. Elles sont en BIPOLARITE. L’une marque
la pensée claire et distincte. L’autre, intime et confuse, marque
l’expérience d’être vivant.
Mon interrogation première est de se demander si, conjointe-
ment, elles n’entraînent pas de facto un CODAGE, qui fausse-
rait radicalement notre appréhension d’une réalité demeurant
masquée. L’entreprise à tenter devrait, en ce cas, consister en
un DÉCODAGE.
On est alors incité impérativement à se doter d’une logique
rénovée assistée de symboliques inédites. Et, par leur moyen,
décoder le réel.indd 21 20/03/12 18:11DÉCODER LE RÉEL
de tenter l’hypothèse d’une Réalité à démasquer hors codage.
Des MODÈLES (non spontanément intuitionnables)
sont proposés. Ils tiennent compte tout autant du pôle
« confus » que du pôle « distinct », en s’efforçant de dépasser
leur écartèlement : démarche « ascendante ».
Puis, en une démarche « descendante », sont déduites a priori
les caractéristiques que devrait avoir un existant émergeant
sous ces limitations. Ce qui constitue l’indispensable test pour
évaluer la validation des hypothèses proposées. Et cela,
dans tous les domaines : de la logique à toutes les sciences,
y compris celles de l’homme, à l’éthique et jusqu’au fait
religieux, sans même oublier les voies esthétiques.
Ce qu’on comprendra, au bout du compte, c’est que
les limitations du cas de fgure existentiel où nous sommes
constituent la condition sine qua non de l’émergence
d’un existant AUTONOME, se démarquant du Réel caché,
et où nous, hommes, disposons d’un certain degré de liberté.
Faut-il y voir un effet de hasard ou de fnalité cachée ?
Prodigieux chantier !
22
décoder le réel.indd 22 20/03/12 18:111.
LA MÉTHODE
(À partir d’entretiens
du 8 juillet 2003 et
24 février 2004)
1Ivan Toulouse : Tu as réécrit une quatrième de couverture
pour une future nouvelle édition de ton livre. Je trouve ce texte trop
long et trop dense pour cet usage. Il constitue cependant une sorte
de déclaration liminaire qui campe bien le décor de ton entreprise
philosophique. Avant toute chose, peux-tu expliquer la méthode
qui a guidé ta recherche ?
Pierre Malifaud : Il faut tout de suite se situer par rapport à l’his-
toire de la philosophie, sans entrer dans aucun détail. Il y a quelque
chose qui m’a frappé depuis toujours… Mes premières idées là-dessus
datent de quand j’avais treize ans. Le professeur de mathématiques
avait parlé du postulat d’Euclide. Il avait dit que c’était justement
un postulat, que ce n’était pas démontré. J’avais alors, de moi même,
pensé qu’on pouvait donc poser autre chose. C’est une question
d’axiomatique. Toute l’histoire de la philosophie, aussi extraordinaire
de richesse soit-elle, est cependant le produit de la raison naturelle
assistée du langage et on peut se demander si l’outil est adapté.
L’exemple des géométries non-euclidiennes m’avait frappé parce
qu’aujourd’hui notre langage et notre intuition sont aussi limités
qu’au temps d’Euclide. Si on veut aller plus loin, il faut poser des
modèles pour la pensée en général. Il faut envisager les choses d’une
tout autre façon, en se créant même des outils. Pour commencer, je
pars d’un constat des limitations inhérentes à la manière même dont
l’existant se manifeste et dont il est pris en compte. Une fois que j’ai
fait ce constat, il se trouve que je suis obligé de m’interdire d’em-
prunter les voies jusqu’ici prises par les philosophes, à commencer
par Descartes. Pourtant ce dernier avait fait une chose tout à fait
1 Il s’agit en fait du texte qui précède.
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