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Descartes et les fondements de l'anthropologie

De
92 pages
Les arguments du Malin Génie et du Dieu trompeur, le premier posant la question de la dénaturation de l'âme à l'état naissant - question de la folie -, le second soulevant le problème du salut, supposent chacun une archéologie distincte, mais c'est leur réunion qui permet à Descartes d'élaborer une ontologie centrée sur la réalité de l'Être, et de fonder ainsi notre culture humaniste.
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Descartes et les fondements de l'anthropologie

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Christophe LAUD OU, La mythologie de la parole, 2007. Dominique CHATEAU, Sémiotique et esthétique de l'image, 2007. Ramsès BOA THIEMELE, Nietzsche et Cheikh Anta Diop, 2007. Arno MÜNSTER, Sartre et la morale, 2007. Aubin DECKEYSER, Michel Foucault.L 'actualité de la vérité, 2007. Miklos VETO (sous la dir.), Historia philosophiae, 2007. Georg W. BERTRAM, Robin CELIKATES, Christophe LAUDOU, David LAUER (coord.), Socialité et reconnaissance, 2007. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola. Seul et contre tous, 2007. Xavier ZUBIRI, Intelligence et logos (Inteligencia y logos) trad. Philibert SECRETAN, 2007. Pierre V. ZIMA, La déconstruction. Une critique, 2007. Jacques CROIZER, De la mesure, 2007. Paul DUBOUCHET, Pour une sémiotique du droit international,2007. Marly BULCAO, Bachelard: Un regard brésilien, 2007. Christian SA VES, Eloge de la dérision: une dimension de la conscience historique, 2007 Bernadette GADOMSKI, La Boétie, penseur masqué, 2007.

Nicole Albagli

Descartes et les fondements de l'anthropologie

L'Harmattan

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02565-3 EAN : 9782296025653

CHAPITRE

I

DESCARTES ET LES FONDEMENTS DE L'ANTHROPOLOGIE

Dans les Méditations cartésiennes!, Husserl reproche à Descartes « ce contresens philosophique qu'est le réalisme transcendantal» .

Or, dans la troisième Méditation métaphysique, Descartes légitime ce réalisme du fait qu'il fonde à la fois la connaissance, l'identité du sujet à lui-même et l'indice de réalité du monde. En retrouvant l'attitude, les dangers et les buts de la méditation traditionnelle, il fonde l'anthropologie sur l'idée de Dieu, en tant que réalité de l'Être dont elle est l'idée. Il pose ainsi aux sciences humaines une question fondamentale, et qui reste actuelle. Soulignons tout d'abord l'humilité de la démarche cartésienne qui, ayant éliminé les contenus de la connaissance au nom de la pensée comme acte, à travers les étapes de l'avènement au Cogito, fonde cet acte sur le contenu d'une idée privilégiée, et prive par là la réalité objective de nos idées de toute valeur ou consistance ontologiques. Soulignons ensuite l'aspect antéprédicatij de la méditation cartésienne, qui pose la question de l'anthropologie en termes d'anthropogenèse, d'orientation, de téléologie fondamentale, dans le style méditatif traditionnel. Descartes annule ainsi à l'avance l'objection kantienne par laquelle l'existence n'est pas un prédicat.

1 HUSSERL, E., Méditations p.21.

cartésiennes,

Paris, Vrin, 1953, tract. Pfeiffer-Lévinas,

DESCARTES

ET LES FONDEMENTS

DE L'ANTHROPOLOGIE

Ces deux facteurs conjoints créent le propre de la preuve cartésienne.

Qui dit connaissance dit d'autre part réalité, mais aussi possibilité de falsification de son objet. Par la double argumentation du Malin Génie et du Dieu trompeur, qui unit le versant subjectif et le versant institutionnel et objectif de deux arguments dont l' archéologie est distincte, Descartes opère une synthèse dont l'importance est aussi grande, en sciences humaines, que, en mathématiques, la réunion de l'algèbre à la géométrie. En visant en même temps le risque de désorientation et de dénaturation de l'âme à l'état naissant (problème psychiatrique) et, posant la question du dépassement de ce risque en termes de salut, en visant le contexte politique de l'Inquisition et des falsifications théologiques, il mène un combat de crête, dont les deux versants de l' irréalisation et de la falsification demandent à être réunis, et où la question demande à être traitée à la façon d'un traitement thérapeutique, dans une orientation transie de part en part par la réalité de l'Être. Or la neutralisation du combat, dans l'histoire des idées européennes au XVII" siècle, consiste à supposer le problème résolu, pour n'avoir pas à le résoudre, tout en imputant la charge d'agression qu'il s'agit de réduire à l'entreprise qui la combat. Nous constatons que cette attitude demeure intacte chez les commentateurs actuels. L'omission de la première ou de la deuxième dimension de la preuve conduit ainsi Husserl, en ce qui concerne la subjectivité transcendantale, et Guéroult, en ce qui concerne l'ennemi cartésien, à un refus formulé en termes identiques - «cercle, cercle vicieux» - sur le même point de la finitude de l'être en tant que créature2.
* C'est nous qui soulignons* 2 Pour l'histoire de la discussion sur la question du «cercle cartésien », cf. 1. BEAUFRET, Dialogue avec Heidegger, Paris, Éd. De Minuit, 1973, «Remarques sur Descartes », pp. 29-39. 6

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« Qu'est-ce qui nous autorise à accorder à ce caractère subjectif la valeur de critère d'une vérité valable en soi, d'une vérité qui, par delà le vécu subjectif, peut revendiquer une validité? » « ... Descartes ici s'égare en essayant de démontrer la légitimité de l'évidence et sa portée transsubjective et il tombe dans des cercles vicieux* qu'on n'a pas tardé à apercevoir et qu'on a souvent déplorés. Il déduit, peu importe comment*, de la finitude de l'ego humain pur l'existence nécessaire de Dieu, que Dieu ne pourrait nous tromper avec le critère d'évidence »3. Il est au contraire essentiel de comprendre comment, en renonçant à la prétention selon laquelle l'homme, par la clôture épistémologique du savoir, se donne pour l'auteur et le détenteur de la vérité, Descartes accède au niveau de la réalité transcendantale. Pour cela, il affronte victorieusement l'épreuve schizophrénique, à la fois perte de la réalité du monde en son ensemble et mise en question de l'identité du moi. Cette dramatique du sujet est éliminée par Husserl, au nom d'un transcendantal ambigu dont on ne sait s'il s'agit du sujet ayant atteint le stade ultime de la méditation (ou de l'Être divin luimeme. ? ) .
A

« Le non-être n'est qu'une modalité de l'être pur et simple, de la certitude d'être, modalité à laquelle, pour des raisons particulières, la logique donne une place de choix. Mais l'évidence prise en un sens très large est un concept corrélatif, non seulement aux concepts d'« être» et de « non-être », mais encore aux autres variations modales de l'être, telles que: être possible, probable, douteux; et, de plus, aux variations qui n'appartiennent pas à cette sé-

3 HUSSERL, K, Philosophie première, Paris, P.U.F., 1970, t. I, pp. 91-92. De même, p. 103: «Il n'aperçoit pas l'absurdité de toutes ces prétendues déductions devant conduire de la sphère transcendantale de l'ego pur à la sphère objective. Telle une tare héréditaire, cette absurdité traverse les temps modernes sous la forme de toutes ces théories du « réalisme transcendantal»... 7

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rie et qui ont leur source dans la sphère affective et volitive, telles que « être une valeur et être un bien »4.

Or, de la même façon que les variations imaginaires des centaures et des chimères sont antérieures à l'avènement au Cogito, on ne saurait réduire les grands axes éthiques des choix transcendantaux en termes de variations. Si Husserl, dans les Méditations cartésiennes, entreprend de façon rigoureuse de faire de l'Ego transcendantal, non un entendement au superlatif mais un nouveau type de comportement existentiel, il nous faut reconnaître que l'épreuve déterminante du passage en « nuit obscure» où l'homme, modifiant sa résistance mondaine, s'oriente vers la réalité de l'Être créateur, demande que la « généralité fluide et indéterminée» de l'orientation initialé reconnaisse progressivement le Pôle de la méditation à travers le renoncement progressif du sujet à lui-même. C'est à partir de ce « comment» que, loin de s'opposer à la seconde Méditation, la troisième Méditation métaphysique la fonde et la remplit. Guéroult remarque la nouveauté du projet cartésien « L'entreprise de prouver Dieu apparaît pour la première fois dirigée vers la solution d'un problème concernant la critique de la connaissance, problème jusqu'ici étranger au théologien »6. Cependant, il traite le renversement du pour au contre dont nous avons reconnu la portée fondamentale en terme d'« imbroglio », « cercle », « cercle vicieux »7 comparant Malebranche et Descartes au détriment de celui-ci. Faisant de la méditation cartésienne une démarche intellectuelle à seules fins démonstratives, il la prive de son enseignement, qui est d'ordre traditionnel.

4 HUSSERL, E.,Méd. cart., op. cit., p. 49. 5 Ibid., p. 7. 6 GUÉROULT, M., Descartes selon l'ordre des raisons, « L'Âme et Dieu », p. 204.
7 Ibid., pp. 237, 243, 245.

Paris, Aubier,

1953, t. J,

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ET LES FONDEMENTS

DE L'ANTHROPOLOGIE (<<l'idée

Selon Guéroult, si le lien de notre identité

de soi-mê-

me ») et le contenu de l'idée de Dieu est un lien immédiat et évident du point de vue de la « ratio essendi » comme de la « ratio cognoscendi », la« difficulté du lien du Cogito à Dieu s'évanouit» ce qui fait que« seule l'existence démonstrative nous oblige à feindre de le nier, selon un effort pour convaincre à la fois l'homme du commun et l'athée en se situant d'abord à leur niveau ». « L'imbroglio.., surgit de l'obligation de réduire à néant l'hypothèse du Malin Génie (forme absolue de l'athéisme) par une démonstration qui, ... devant partir d'une lumière qui s'ignore (Cogito au sens strict) ne peut pourtant amener celle-ci à la lumière qu'en recourant à la vraie lumière, celle que ne dénature pas sa séparation d'avec elle-même, c'est-à-dire d'avec Dieu »8,

Or, la première partie du Discours, la morale par provision et l'ensemble épistolaire cartésien prouvent que Descartes a moins souci de «convaincre» que de proposer à titre d'exemple, une démarche personnelle. Plus précisément, l'aspect existentiel des Méditations implique que la Lumière, n'étant pas un prédicat, ne doit pas être objectalisée, mais reconnue comme objectivement réelle. La reconnaissance de l'objectivité de la lumière comme émanant de l'Être remet le sujet pensant dans un lien direct avec l'Être, qui institue une démarche d'un autre ordre que celui du commentaire démonstratif. Dans ce contexte, le recentrement de la qualification « Lumière» à l'Être supprime la déhiscence entre l'Être et la Lumière, déhiscence qui, vécue existentiellement, se ramènerait à cette forme de péché contre l'Origine qui consiste, séparant Dieu de la Lumière, à faire intervenir la dimension d'une connaissance jouant sur l'attribut en tant que tel (Lucifer, la lumière comme pulsion autonome). D'où l'aspect fondateur et thérapeutique comme tel d'une méthode qui, à la fois antéprédicative et téléologique, s'adressant à l'âme pensante et non à l'intellect, rend possible le retour de la réalité objective de l'idée de Dieu à la reconnaissance de la Réalité
8

Ibid., p. 245.

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