Dire l'évidence

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De nombreux articles écrits par des spécialistes de la rhétorique et de la philosophie, sur les procédures pour construire l’évidence, sur les vraies ou fausses évidences, sur les « évidences » dans les différents courants philosophiques, entre autres.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296333277
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Cahiers de philosophie de l'Université de Paris XII - Val de Marne Numéro 2

" DIRE L'EVIDENCE ,

(PHILOSOPHIE

ET RHETORIQUE

ANTIQUES)

Textes réunis par CARLOSLÉVY et LAURENTPERNOT

Editions L 'Bannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) -Canada H2Y

Phryné dévoilée Carlos Lévy

- Laurent Pernot

On a reconnu, en couverture de ce volume, le tableau Phryné devant ses juges, peint en 1861 par Jean-Léon Gérôme et exposé aujourd'hui à la Kunsthalle de Hambourg. La scène se passe à Athènes vers 350 avant J.-C. : la plus célèbre hétaïre de son
temps, accusée d'impiété, comparaît devant un tribunal

-

que

visiblement Gérôme se représente sur le modèle du Sénat romain - et a pour défenseur l'orateur Hypéride, qui d'un geste
brusque la dénude, afin de donner plus de force à son plaidoyer. Gérôme s'est inspiré d'une anecdote que conte notamment le Pseudo-Plutarque 1 : C'est probablement parce qu'il était l'amant de la courtisane Phryné qu' [Hypéride]fut impliquédans le procès en impiétéqui lui fut intenté. Il le signale d'ailleurs au début du discours. Comme elle allait être condamnée, ilIa fit avancer au milieu de la salle et, ayant déchiré sa robe, il exhiba sa poitrine. Quand les juges virent sa beauté, ils l'acquittèrent.

Le peintre ne s'est écarté de ses sources que sur un point. Tandis que, selon les anciens, Hypéride montra la poitrine de
(1) Vies des dix orateurs, 849 E (trad. M. Cuvigny).

-

Sur ce procès, on

peut consulter C. Jensen (éd.), Hyperidis orationes, Leipzig, BibI. Teubn., 1917, p. 143-145; A. Raubitschek, « Phryne », Real-Encyclopitdie, 20,1941, col. 903-907; G. Kowalski, « De Phrynes pectore nudato », Eos, 42, 1947, p. 50-62 ; A. Farina, Il processo di Frine, Naples, Libreria Scientifica Editrice (Collana di Studi Greci, 32), 1959; C. Cooper, « Hyperides and the Trial ofPhryne », Phoenix, 49, 1995, p. 303-318. 5

CARLOS LÉVY

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LAURENT PERNOT

Phryné 2, dans le tableau, c'est toute une académie qui est offerte en spectacle, par une sorte d' hyperbole picturale destinée à accentuer l'effet du « gesto clamoroso »3. Peu importe l'authenticité - fort douteuse - de cet épisode. S'il fut fameux dans l'Antiquité, et jusqu'à l'époque moderne, c'est parce qu'il met en scène une confrontation entre le dire et le voir. Approchant de la fin de son discours, Hypéride se rendait compte, d'après l'expression des juges, que ceux-ci n'étaient pas encore convaincus de l'innocence de l'accusée. C'est alors qu'il eut recours à ce procédé inattendu, de manière à susciter un réflexe de compassion devant la fragilité de la jeune femme, qui risquait la mort. Faute de pouvoir démontrer, il montra. Et ce que l'argumentation n'avait pas obtenu, le geste l'emporta. Dans les écoles de rhétorique, cette anecdote restera comme un exemple classique d'appel à la pitié fondé sur la vue et non pas seulement sur la parole4. Le spectacle vient à l'appui du discours: l'évidence est mise au service de la rhétorique, avec tant d'efficacité que cette synergie agressive, qui s'en prenait simultanément aux yeux et aux oreilles, inquiéta le tribunal. Une fois le verdict rendu, on veilla à prévenir le retour de tels agissements 5 :
Après cet acquittement, un décret fut pris interdisant aux défenseurs de faire appel à la pitié et stipulant que les accusés, hommes et femmes, ne devaient pas être exposés au regard des juges.

(2) Quintilien, Institution oratoire, II, 15,9, emploie le mot corpus, mais cela ne signifie pas totum corpus, comme le voudrait Kowalski, op. cit., p.59. (3) Expression de Farina, op. cit., p. 79. - Un tableau si parlant inspÜ'e naturellement les rhétoriciens. Récemment, il a été retenu par l'éditeur londonien Routledge pour illustrer un tirage du livre Persuasion. Greek Rhetoric in Action, dirigé par I. Worthington. (4) Voir les commentaires du Peri staseôn d'Hermogène, dans C. Walz (00.), Rhetores Graeci, Stuttgart, 1833, V, p. 285; VII, p. 335,338. (5) Athénée, Deipnosophistes, XIII, 590 E. 6

PHRYNÉ DÉVOILÉE

Pourtant, les tribunaux antiques ont connu maints éclats comparables à celui d'Hypéride. L'orateur romain Antoine obtint l'acquittement de Manius Aquilius en utilisant exactement la même méthode. Au moment de la péroraison, il fit lever l'accusé, un vieillard, et déchira sa tunique pour montrer son torse couvert de cicatrices6. La poitrine couturée du vieux soldat disait, mieux que les mots, sa vaillance et les services rendus à la patrie. Mais la gorge de la courtisane, que signifiait-elle? Athénée nous dit que Phryné, malgré sa profession, ne se montrait pas volontiers nue, et il précise - apparemment bien renseigné - qu'elle était belle surtout dans les parties qu'on ne voyait pas? Le geste d'Hypéride est dévoilement, mise enévidence de la beauté cachée. Le spectacle ainsi offert, à en croire le même Athénée, ne provoqua pas seulement la compassion des juges, mais leur inspira aussi une crainte superstitieuse
(8El0"l8aq.l.OvfjeJaL ÈTro( TJeJEV TOÙ S- 8lKaeJTclS-). C'est que

Phryné était belle d'une beauté surhumaine. Ne disait-on pas qu'elle avait servi de modèle à Praxitèle pour l'Aphrodite de Cnide et à Apelle pour l'Aphrodite Anadyomène ? En voyant Phryné, les Aréopagites ont ressenti le thambos, la terreur sacrée qu'inspire Aphrodite elle-même. Le dévoilement était dévoilement du divin, et c'est pourquoi les mots n'avaient pas suffi. Le procès de Phryné porte une méditation sur l'évidence ineffable de la divinité dans ses créatures. Il existe une variante de l'anecdote, dans laquelle ce n'est pas Hypéride qui dénude Phryné, mais l'accusée elle-même qui se dévoile. Jugeant le plaidoyer insuffisamment convaincant, Phryné aurait décidé de recourir à un autre moyen, dont elle connaissait par expérience le pouvoir sur le cœur des hommes, et elle se serait dévêtue sans consulter son avocat. Elle retrouvait là, on l'a noté, un geste éternel des suppliantes:
(6) Cicéron, De oratore, II, 124, 188, 194. (7) Op. cil., 590 F. 7

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LAURENT PERNOT

l'attitude d'Hécube cherchant à fléchir Hector, par exemple, ou des femmes gauloises implorant les soldats de César 8. Mais dans le contexte du procès, l'acte de Phryné signifie davantage. Le thème des limites de la parole, déjà perceptible plus haut, vient ici au premier plan 9. L'appel au témoignage des yeux n'est plus un effet contrôlé par l'orateur, mais une initiative prise à côté de lui, malgré lui et presque contre lui. Par un simple geste, Phryné obtient l'acquittement que les plus beaux discours du plus grand orateur étaient impuissants à lui assurer. Sa beauté réduit la parole à néant. L'évidence n'est plus l'alliée, mais la rivale des mots. * * * Depuis l'utilisation rhétorique de la vision jusqu'au problème de l'ineffable et de l'impuissance des mots, le procès de Phryné offre une synthèse des questions antiques sur l'évidence. Il invite à une enquête aux limites du discours, pour explorer le moment paradoxal où la parole est confrontée à ce qui s'offre de soi-même. Comment exprimer ce qui se passe de mots, ou paraît être plus fort que les mots? Et d'abord, faut-il l'exprimer? Bref, pourquoi et comment dire l'évidence? Face à l'évidence, la parole tantôt abdique, voire s'enorgueillit de sa défaite. Tantôt elle veut décrire, exhiber, donner à voir. Tantôt elle cherche à réduire l'évidence, en faisant de celle-ci un moment
(8) Kowalski, op. cit., p. 50-51 ; Farina, op. cit., p. 80-81 ; cf. Homère, Iliade, XXII, 80 ; César, Guerre des Gaules, Vil, 47 ; etc. (9) Cette version est transmise notamment par Quintilien, lococit. ; Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, il, 4 ; extraits d'Athanasios dans H. Rabe (éd.), Prolegomenon sylioge, Leipzig, BibI. Teubn. (Rhetores Graeci, 14),
1931, p. 173, qui tous y voient un symbole des limites de l'éloquence.

-

Seul

Alciphron, pour le plaisir du paradoxe, s'amuse à tourner cette version à la gloire de la rhétorique (Lettres, IV, 4, 4 : Bacchis à Phryné) : «Ne crois pas ceux qui te disent que, si tu n'avais pas déchiré ta tunique et montré tes seins aux juges, ton avocat n'aurait servi à rien. Car c'est son plaidoyer qui t'a permis d'accomplir ce geste avec à-propos (Èv Kalp{ii).» 8

PHRYNÉ DÉVOILÉE

particulier d'une réalité exprimable, ou encore l'écran trompeur derrière lequel se trouve la réalité des choses. Ces questions ont des implications philosophiques, littéraires, artistiques, scientifiques, et la pensée antique leur a apporté de multiples réponses. Dans le domaine de la philosophie, le concept d'évidence, avec ses nombreuses interprétations, est un des rares qui permettent d'inclure dans une même réflexion Platon, les systèmes hellénistiques, le moyen platonisme et le néoplatonisme. Dans le domaine de la rhétorique, l'interrogation sur l'évidence est au cœur des théories et des pratiques de l'argumentation, de la description et du sublime. Seule une réflexion pluridisciplinaire, croisant les approches philosophiques et rhétoriques, pouvait cerner cette confrontation de la parole et de ce qui paraît exclure le discours. Tel est le propos du présent volume, qui réunit les communications du colloque international organisé sous l'égide du Centre d'Études sur la Philosophie Hellénistique et Romaine de l'Université de Paris XII - Val de Marne et de la Section Française de l'International Society for the History of Rhetoric, à Créteil et à Paris, les 24 et 25 mars 1995. * * * Cette date n'est pas indifférente. Est -ce encore un effet des charmes de Phryné? Ou l'évidence a-t-elle voulu se jouer de ceux-là mêmes qui prétendaient comprendre ses pouvoirs? Le fait est que les organisateurs du colloque ont côtoyé pendant plusieurs mois dans la plus parfaite inconscience une évidence qui n'a bien voulu se révéler à eux que quelques jours avant l'ouverture, alors même que les programmes étaien,t depuis longtemps imprimés. Cette évidence était celle de l'anniversaire d'une naissance. Naissance non d'un individu, mais d'un concept, car, aussi étrange que cela puisse paraître, il est des concepts dont l'apparition peut être datée avec précision. Nous voulons parler des concepts philosophiques latins, œuvres de cet onomatothète trop souvent méconnu que fut Cicéron. Et le 9

CARLOS LÉVY

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concept dont une étrange amnésie nous avait fait oublier la date de naissance n'était pas n'importe quel concept, mais celui... d'évidence. Personne n'ignore qu'évidence vient d'euidentia, mais nombreux sont probablement ceux qui croient qu' euidentia a existé tout au long de l'histoire de la langue latine. C'est une erreur, car euidentia a été créé de toutes pièces par Cicéron pour traduire le grec ÈvapY€la. Nous avons même la chance extraordinaire de posséder encore son acte de naissance, que nous perspicuitatem aut euidentiam nos, si placet, nominemus fabricemurque, si opus erit, uerba. Les Académiques ayant été rédigés au printemps 45 11, notre colloque a donc coïncidé, de manière totalement fortuite, avec le 2050e anniversaire de l'apparition d'euidentia, ce qui a donné à cette réunion une incontestable originalité. S'il est vrai, en effet, que notre époque, friande de commémorations, célèbre pour ainsi dire quotidiennement l'anniversaire d'une naissance, d'une mort ou d'un événement historique, c'est sans doute la première fois qu'on fête la création d'un mot. Cependant la précision même de la datation entraîne un constat vertigineux: les Romains ont vécu très exactement sept cent huit ans ab Vrbe condita sans jamais
évoquer

trouvons dans ce passage du Lucullus 10 : enargeia, ut Graeci :

-

et pour cause - l'évidence.

On exclura l'explication

qui ferait d'eux des gens pathologiquement soupçonneux, tout comme celle - plus favorable - qui les présenterait comme un peuple philosophe par nature, parce que considérant instinctivement que rien ne va de soi. Bien sûr, la langue latine disposait
d'adjectifs

-

clarus, perspicuus

- pour qualifier ce qui s'impo-

sait avec un caractère de certitude, mais il n'en reste pas moins
(10) Cicéron, Lucullus, 17. Sur le débat gnoséologique entre Académiciens et Stoïciens à propos de l'évidence, cf. M. Frede, « Stoics and Skeptics on clear and distinct impressions dans M. Burnyeat (éd.), The Skeptical Tradition, Los Angeles, 1983. (11) Sur la rédaction des Académiques, cf. C. Lévy, Cicero Academicus, Rome, 1992, p. 129-140.
)),

10

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que pendant des siècles l'évidence, en tant que telle, fut à Rome un impensé absolu. Il faut ajouter qu'euidentia avait tout pour être un terme mortné et qu'il pourrait sembler avoir été créé par Cicéron dans le seul souci de justifier avec deux mille ans d'avance les lamentations heideggeriennes sur les horribles outrages que la langue latine aurait fait subir à la pensée grecque. Il était difficile, en effet, de procéder de manière plus étrange. Le mot grec Èvap'YHa comporte le préfixe Èv-, et donc Cicéron aurait dû normalement forger un terme commençant par in-. Or il a choisi le préfixe opposé, ex- ! De surcroît, alors que -ap'YHa ne fait pas difficulté, dans la mesure où l'adjectif àp'Y6s- désigne la clarté et le brillant de l'objet, il n'en est guère de même pour -uidentia, qui évoque à la fois uidere, «voir », et uideri, « sembler ». Sans entrer dans un problème linguistique complexe 12,on peut remarquer que les adjectifs en -nt ont très rarement un sens médio-passif. Aussi, pour l'usager de la langue latine à l'époque cicéronienne, l'expression euidens res présentait certainement un caractère déconcertant, car elle pouvait paraître, au premier abord, renvoyer au sens actif de uidere, et ce d'autant plus qu'il n'existait pas de verbe euideorl3. Enfin, en admettant qu'il eût compris qu'il s'agissait du sens moyen, c'est-à-dire de l'apparition d'un objet et non d'un objet doté de
vision, le locuteur se serait probablement interrogé

-

comme

nous le faisons nous-mêmes - sur le rapport du préfixe au radical. Mais, du coup, euidentia nous apparaît plus suggestif et plus riche de nuances qu'Èvap'YHa. Ce n'est plus une qualité de la chose, supposant une coupure bien nette entre le sujet et l'objet, c'est, dans la composition même du terme, l'évocation
(12) Sur cette question, cf. P. Monteil, Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Paris, 1970; P. FIobert, Les verbes déponents latins des origines à Charlemagne, Paris, 1975, p. 411-412. Nous remercions Lilyane Sznadjer, maître de conférences à l'Université de Paris X-Nanterre, qui a attiré notre attention sur ce problème linguistique. (13) Euideor est un hapax tardif d' Arnobe, cf. P. Monteil, loe. cit. 11

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d'un moment fusionnel où actif et passif, vision et chose vue, sont impossibles à dissocier l'un de l'autre. On sait que Cicéron a longuement réfléchi sur le problème de la traduction des concepts philosophiques 14.Dans le cas d'ÈvapYEla, il lui était si facile de produire une traduction calque, à partir de clarus par exemple, que l'on ne peut considérer comme un simple hasard le recours à un néologisme compliqué. Peut-être a-t-il senti que pour exprimer l'évidence il fallait paradoxalement un mot qui recelât en lui-même une part de confusion et d'étrangeté. Et la postérité philosophique n' a-t-elle pas confirmé cette intuition, elle qui a préféré euidentia à l'autre terme proposé par Cicéron, perspicuitas, dont l'étymologie est infiniment plus claire. Comment un improbable artefact est-il devenu une notion universelle et l'un des concepts les plus importants de la philosophie? C'est encore une question à laquelle ce colloque a tenté de répondre. * * *
Que soient remerciées ici toutes les personnes et les institutions grâce auxquelles cette rencontre a été possible: les orateurs d'abord, et les nombreux auditeurs qui vinrent les écouter et les questionner; Michel Haar et Pierre Laurens, qui furent les modérateurs de deux séances; l'Université de Paris XII - Val de Marne, dont le Président Bernard Dizambourg et la VicePrésidente Georgia BarIovatz-Meimon ont constamment encouragé la recherche en philosophie; l'École Normale Supérieure et son directeur adjoint Jacques Lautman, ainsi que le responsable du Centre d'Études Anciennes Philippe Hoffmann. Merci à Elisabeth Nénon-Delmas pour son assistance technique lors du colloque. Catherine Joubaud a apporté sa compétence et sa gentillesse à la saisie du manuscrit. (14) Sur cette question, voir W. GôrIer, «Ein sprachlicher Zufall und
bei Karneades und bei Cicero », dans Zum Antike, Stuttgart, 1992, et C. Lévy, « Cicéron créateur du vocabulaire latin de la connaissance: essai de synthèse », dans P. GrimaI (éd.), La langue latine, langue de la philosophie, Rome, 1992,p. 91-106.
Umgang mitfremden Sprache in der griechisch-romischen

seine Folgen. "Wahrscheinliches"

ÉVIDENCE ET ARGUMENTATION

Procédures sophistiques pour construire l'évidence Barbara Cassin
« Moi, quand je vois quelque part Entrée interdite, c'est par là que je passe» : Lalande, dans son Vocabulaire philosophique, stigmatisait cette attitude comme sophistique 1. Mais parler de « procédures sophistiques pour construire l'évidence », voilà un paradoxe ou une provocation analogue. Car l'évidence, comme son nom l'indique, est du donné, elle crève les yeux, ceux du corps ou ceux de l'esprit, elle n'est pas du construit. Dès lors, n'est-il pas « sophistique» de s'essayer à prouver le contraire? Deux séries de remarques vont, je l'espère, tempérer le paradoxe et la provocation. Du français au latin, et du latin au grec

« Évidence» est un terme issu du latin. Descartes le dit à sa manière dans la Troisième Règle pour la direction de l'esprit: « Je fais seulement attention à ce que signifie chaque mot en latin» 2. Et c'est alors qu'il caractérise l'intuition par l'évidence et par la certitude. Nous aussi, pour ce qui est de l'évidence, sans même nous en apercevoir et sans doute par l'intermédiaire de Descartes, nous sommes immergés dans le latin, c'est-à-dire

(1) A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Préface à la 5e édition, Paris, P.U.F., 19629, p. XII. (2) Descartes, Œuvres et Lettres, 00. A. Bridoux, Paris, BibI. de la Pléiade, 1953, p. 44. 15

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dans le vocabulaire de la vision, de la vision exhaustive et sans reste, d'un «jusqu'au bout» de la vision. Or un exercice de rétroversion, du franco-latin au grec, nous fait immédiatement comprendre qu'en grec, les choses sont un peu moins... évidentes. En effet, si le terme d'enargeia (avec l'adjectif correspondant enargês) est canoniquement traduit par euidentia ou perspicuitas 3, ce n'est pourtant pas le seul mot grec à pouvoir être rendu par « évident» : dêlos, phaneros, saphês, emphanês sont d'aussi bons candidats grecs, en tout cas pour le français, ainsi que le prouvent les textes qui seront examinés plus loin. « Évidence» est latin, et il y a une pluralité de mots grecs, autres qu'enargeia, pour dire l'évidence. Par ailleurs, les mots grecs que j'ai cités, y compris cette fois enargês, n'ont pas un rapport simple et immédiat avec la vue et la vision. Considérons par exemple l'emploi de enargês chez Homère. Chantraine, pour expliquer ce mot, se réfère à l'Iliade, au moment où Héra craint qu'Achille ne s'effraie à la vue d'Apollon assistant Énée :
XaÀt:1TOl 8È OEOl q,a(vEOOm Évap'YE'lS"

on soutient mal la vue de dieux qui se montrent en pleine lumière 4.

De fait, la plupart des occurrences d'enargês dans les poèmes homériques sont liées à des apparitions des dieux. Dans l' Odyssée, par exemple: « Athéna qui vint de sa personne (enargês propos d'Ulysse accueilli par Alcinoos:

êlthe) honorer l'opulent festin de notre dieu» 5 ; ou encore à

(3) Depuis Cicéron, Lucullus,

17: «

... quod

nihil esset clarius enargeia,

ut Graeci:

perspicuitatem

aut euidentiam nos, si placet, nominemus

fabricemurque, si opus erit, verba... »
(4) Iliade, XX, 131. Cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, 1983, p. 345, s.v. «enargês », qui donne comme ici la traduction de Mazon. (5) Odyssée, III, 420 (trad. V. Bérard). 16

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE Mais peut-être est-ce un dieu [.. .]. Ne les vîmes-nous pas, cent fois dans le passé, à nos yeux apparaître (phainontai enargeis) ? 6

Le mot se dit aussi très fréquemment des rêves et des songes: la plus belle occurrence figure dans l'Odyssée, au moment où Télémaque doit partir et s'embarquer. Pénélope s'endort, le

cœur ravagé, et un « fantôme obscur », « qui ne brille pas»
(eidôlon amauron), vient la rassurer: Télémaque sera guidé par Athéna.
Se glissant tout le long de la barre, il [le fantôme] traversa la porte, disparut dans les airs, et la fille d'Icare, arrachée au sommeil, sentit son cœur renaître, si clair était le songe (enarges oneiron) qu'elle avait vu surgir au profond de la nuit! 7

Enargês dit ainsi, à propos d'un dieu, d'un songe, la force de la présence de l'invisible, la manière dont l'invisible se rend visible, la visibilité de l'invisible. C'est ce que confirmerait, dans le Dictionnaire étymologique de Chantraine, l'étymologie possible d'enargeia par argos, qui désigne la blancheur éclatante, le blanc brillant de l'éclair et en même temps sa vitesse et sa fulguration, si bien qu'on ne sait trop, quand les sangliers, les chevaux, les serpents, les chiens (surtout les chiens: Argos est le nom du chien d'Ulysse) sont dits argoi, s'ils sont rapides ou s'ils sont brillants, quant à leurs yeux, quant à leurs sabots 8. Il Y a là quelque chose comme une mise en visibilité, une procédure d'apparition, plutôt que l'immédiateté de cette exhaustion du visible à laquelle le latin cartésien nous a habitués. En d'autres termes, aucun des mots signifiant « évidence» en grec n'est fait sur oraô, « voir ». Pour compléter cette brève enquête terminologique, notons qu'il y a, d'après l'index de Diels-Kranz, deux occurrences

(6) Ibid., VII, 199-201. (7) Ibid., N, 838-841. (8) Chantraine, op. cit., p. 104-105, s. v. «argos ». 17

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d'enargês dans le corpus présocratique. Je ne sais pas tirer parti de la première 9.La seconde se lit ainsi:
Il est doux aussi de se rendre compte de tout ce que les immortels ont construit (edeiman) comme borne manifeste (tekmar enarges) pour départager les choses viles des choses nobles [le bien du mal] (deilôn te kai esthlôn) 10.

Tekmar est la borne qui sert de but, le signe de reconnaissance, la marque évidente, le gage et la garantie - comme tekmêrion, dont le sens se spécialisera pour dire la preuve et le témoignage.

On retiendra que les immortels le « construisent », comme on
édifie un mur et une maison: tekmar enarges est une construction. De leur côté, les autres mots grecs signifiant «évidence », ou - on verra l'importance de l'adjectif -, se réfèrent encore plus nettement à une procédure de mise en lumière et de construction. Cela va tellement de soi que je n'insiste pas: dêlon, c'est évident parce que c'est montré; phaneron, emphanes, cela apparaît, cela brille, parce que c'est mis en lumière. Or, en ce qui concerne phainô, l'une des manières étymologiquement liées à la mise en lumière, est le dire, phanai : cela devient évident parce que c'est énoncé. Comme on fait certainement trop parler l'étymologie - vertige dont il existe de mauvais exemples -, je m'arrête sur cette pente dangereuse, en concluant simplement que dans le vocabulaire de l'évidence en grec, il n'y va pas tant d'une immédiateté que d'une mise en visibilité; et que cette mise en visibilité peut impliquer une construction de type langagier ou énonciatif.
plutôt « évident»

(9) Archytas, 47 B 4 OK (éd. H. Oiels-W. Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, 6e éd., Berlin, 1951,1. I, p. 438, 1. 8), cité par Stobée, qui compare « l'art du calcul» [?], plus enargês, et la géométrie. (10) Musée, cité par Clément, 2 B7 OK (1.I, p. 23, I. 10 sq.). 18

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE

L'évidence

des philosophes et l'évidence des orateurs

Il me semble que le propos de ce colloque, tel qu'il se présente entre son titre, Dire ['évidence, et son tableau, Phryné, la beauté nue, autosuffisante (<< self-evident », comme les Anglais traduisent enargês), muette, qui se passe de commentaire et qui tient lieu de plaidoyer, est tout entier une difficile articulation et une difficile négociation entre deux sens ou deux champs d'application de l'évidence, que je voudrais brièvement caractériser l'un par rapport à l'autre: l'évidence des philosophes et l'évidence des orateurs. L'évidence des philosophes, c'est l'enargeia comme aisthêsis oulet comme noêsis, c'est-à-dire comme donnée, donnée par nature à la nature de l'homme, à son œil ou à son intuition. Aristote dira: hê opsis enargestatê aisthêsis, « la vue est par excellence le sens de l'évidence» Il; et, comme le rappelle Sextus Empiricus, on trouve chez Aristote, Théophraste et le Péripatos, un ditton kritêrion, un « double critère» : l'aisthêsis pour les aisthêta, la noêsis pour les noêta, «et commun aux deux, comme dit Théophraste, to enarges, le fait d'être évident» 12.

L'évidence des philosophes, liée à la vision, est critère de soi, index sui, liée au vrai et au nécessairement vrai. L'enargeia est là pour garantir que l'objet est tel qu'il apparaît. Aussi tout le problème quant à l'enargeia des philosophes est-il de la dire sans la perdre. On assiste à une oscillation entre l'aphasie et l'ineffable, d'une part, et, d'autre part, ce que l'on

peut appeler un « suivisme discursif ». Il faut inventer le dire le
plus modeste, le plus conforme possible, le plus « phénoménologique» au sens strict du terme, afin de dire ce qu'on vùit comme on le voit. Évidence naturelle du visible (visible, encore

(11) Problêmata, Z, 5.886 b 35. (12) Adversus mathêmaticos, VII, 218. 19

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une fois, pour l'œil du corps ou pour l'œil de l'esprit) qui nous conduit, mutatis mutandis, d'Aristote à Descartes, via Épicure et les Stoïciens. C'est à l'occasion de cette évidence-là que Cicéron forge le mot euidentia, puisqu'il s'agit dans les Seconds Académiques de la polémique entre stoïcisme et scepticisme: l'enargeia-euidentia est, pour Cicéron, passeur des Stoïciens, ce qui caractérise la katalêpsis-comprehensio, la saisie, poing fermé, des représentations, saisie qui ne laisse aucune place à l'erreur et à laquelle l'âme ne peut refuser son assentiment (sunkatathesis-assentio). « De même que le plateau d'une balance s'incline nécessairement quand on le charge d'un poids », l'évidence oblige à l'assentiment. Par contraste, l'évidence des orateurs est l'enargeia comme logos, une enargeia construite, un effet de logos. Impliquant

encore la vision, elle est cette fois liée au « comme si » de la
vision, à la vision comme fiction. Il s'agit de mettre sous les yeux, pro ommatôn, hup'opsin, ante oculos, de construire le visible en donnant l'illusion de la présence. L'enargeia consiste dans la force de cette présence fictive qu'on fait tenir par les mots, qui ne tient qu'aux mots, mais qui se dissipe comme celle des dieux ou celle des songes. Il suffit de renvoyer au Handbuch de Lausberg pour mettre en place la constellation rhétorique 13: l'enargeia est un logos qui met sous les yeux. Insistons sur le mot logos, employé par exemple par l'Anonymus Seguerianus:
WEan 8È ÈvapynŒ L'enargeia montre 14.
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est un logos qui met sous les yeux ce qu'on

(13) H. Lausberg, Handbuch der literarischen Rhetorik, 2e éd., Munich, 1973, ~ 810. (14) Anonymus Seguerianus, 96 (éd. L. Spengel-C. Hammer, Rhetores Graeci, I, 2, Leipzig, BibI. Teubn., 1894, p. 369). 20

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE

Comment ce logos procède-t-il ? Il fait croire qu'on y est, que la chose est là: c'est le «comme si ». Quintilien peut nous éclairer. Le secret de Quintilien est d'avoir compris que l'imitation en matière d'émotion est ridicule et que pour émouvoir les autres, l'essentiel est d'être ému soi-même. Ce faisant, il paraphrase signalons ce rapprochement, qui ne paraît. pas très connu - un passage de Platon sur l'enthousiasme du rhapsode 15: le secret de Quintilien n'est autre que l'enthousiasme d'Ion. La clef de ce secret, si j'ose dire, tient à la manière dont Quintilien joue sur le double sens de phantasia. Sens stoïcien: la phantasia est la « représentation» comme perception compréhensive, indubitable. Sens aristotélicien: la phantasia est une image, liée à l'imagination comme faculté de se représenter les objets absents. Ces deux sens sont exactement parallèles aux deux sens, philosophique et rhétorique, d'enargeia, si bien que la phantasia nécessaire à la rhétorique est ainsi une sorte de retour de bâton de la philosophie aristotélicienne. Jouant sur les deux sens, Quintilien produit une enargeia, une euidentia, liée à des phantasiai, à des uisiones. Celles-ci se définissent comme ce au moyen de quoi « les images des choses absentes sont représentées en notre esprit au point que nous croyons les voir de nos yeux et être en leur présence ». « Dans l'oisiveté de notre esprit surgissent à la fois des chimères et des rêves éveillés» : il faut que ce vice de notre âme devienne utile. J'ai la vision de l'assassinat, le sang coule, je suis frappé de panique, je pâlis et. . . je trouve les mots justes: Insequitur enargeia.
S'ensuit l'enargeia, que Cicéron appelle clarté et évidence (illustratio et euidentia), qui semble moins dire les choses que les montrer (non tam dicere quam ostendere) et que suivent les

(I5) Platon, Ion, 535 c: l'âme d'Ion croit être devant les choses qu'il récite, enarges tekmêrion de son enthousiasme, tout comme le fait qu'en disant un morceau pathétique ses yeux pleurent. 21

BARBARA CASSIN
mêmes affects que si nous étions en plein dans les choses mêmes (non aliter quam si rebus ipsis intersimus) 16.

La figure par excellence en charge de cette vision comme fiction, caractéristique de l'enargeia rhétorique, est l'ekphrasis, la description. « L'ekphrasis », dit Hermogène, « est un logos descriptif, enargês, et qui met sous les yeux ce qu'on montre» 17.De même, dans le latin de Quintilien, l'enargeia estelle caractéristique de l'hypotypose ou repraesentatio, à ranger parmi les ornamenta 18. Comme toujours, Quintilien est parfaitement lucide. Il sait comment l'évidence rhétorique prend l'évidence philosophique à rebours. Quant à l'évidence, ce que les Grecs appellent enargeia, on doit la faire rentrer dans les vertus de la narration quand il faut non pas dire le vrai (dicere quid ueri), mais le faire toucher du doigt (ostendere), à côté de ou dans la clarté (pers pi cuitas), même si certains auteurs pensent qu'elle peut nuire quand on veut obscurcir la vérité:
Ce qui est ridicule, car qui veut obscurcir raconte le faux à la place du vrai, et, dans ce qu'il raconte, doit travailler à le faire paraître d'autant plus évident (nam qui obscurare uult, narrat falsa pro ueris, et in his quae narrat debet laborare ut uideantur quam euidentissima) 19.

Autrement dit, et contrairement à ce qu'on pourrait penser, plus c'est faux, plus c'est évident, à condition que l'orateur connaisse son métier et soit véritablement un orateur. On tient ainsi, en face à face, l'évidence philosophique, liée au vrai et au réel, qui va sans dire; et l'évidence rhétorique, liée

au « comme si », qui ne va qu'en la disant.

(16) Quintilien, Institution oratoire, VI, 2, 29-32. (17) Hermogène, Progymnasmata, 10 (éd. H. Rabe, Leipzig, BibI. Teubn., 1913, p. 22, 7-8) ; c'est presque la même formule que celle de l'Anonyme, mais appliquée cette fois explicitement à la description. (18) Quintilien, Institution oratoire, VIII, 3, 61. (19) Quintilien, Institution oratoire, IV, 2, 65. 22

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE

Gorgias, Antiphon
Reste à illustrer la manière dont on peut articuler ces deux évidences l'une à l'autre. L'exemple en sera donné par Gorgias, précisément parce que le corpus de cet auteur comprend deux types de textes, textes philosophiques et textes rhétoriques. J'ai choisi le Traité du nonêtre et la Défense de Palamède, auxquels je donnerai comme chambre d'écho la première Tétralogie d'Antiphon, puisque cette dernière reprend un certain nombre d'arguments, et parfois même de phrases, de phrasés, du Palamède. Gorgias suggère deux thèses complémentaires qui me semblent être comme des vases communicants. Première thèse:

l'évidence philosophique est « idiote », dans tous les sens du
terme. Deuxième thèse: la seule évidence possible est rhétorique ment construite. L'évidence philosophique est « idiote ». Le Traité du nonêtre, dans la version du De Melisso Xenophane Gorgia, se compose de trois parties: (a) rien n'est; (b) si c'est, c'est inconnaissable; (c) si c'est et si c'est connaissable, on ne peut pas le montrer à autrui (ou dêlôton allois). C'est dire qu'on ne peut pas exporter l'évidence, puisque dêlon est l'un des termes que l'on traduit couramment par «évident ». La démonstration de ce troisième point est la suivante:
Ce que quelqu'un a vu, comment cela l'énoncerait-il en un dire, ou encore cela justement deviendrait-il évident (dêlon) à qui entend sans voir? De même, en effet, que la vue ne vient pas à connaître les sons de la voix, de même l'ouïe n'entend pas non plus les couleurs, mais les sons, et celui qui dit, dit (lege; ho legôn), mais non pas une couleur ni une chose (all'ou khrôma
oude pragma)
20.

(20)

De MXG, 980 a19-b3.

23

BARBARA CASSIN

L'évidence, celle-là même dont partira Aristote dans le De anima, est évidence du propre; le fait que la vue voit du visible, c'est cela qui fait évidence. Et sur cela, poursuivra Aristote, « il n'est pas possible de se tromper », mê endekhetai apatêthênai21. Or c'est très précisément ce qui, pour Gorgias, fait « idiotie ». Car si chaque sens a, et n'a, de manière évidente, que la sensation de son propre (idion), tout s'arrête là. L'évidence est fractale, atomisée, « idiote» donc, et ne permet jamais de passer à une consistance d'objet: il n'y a pas de synthèse perceptive, pas de chose. Mais il n'y a pas davantage de passage entre chaque sensation, chaque sens, et le logos; le logos, à son tour, est « idiot» ou autiste - la vue voit du visible, le logos dit un dire, « non pas une couleur, ni une chose ». Par conséquent, c'est à un double titre qu'il est impossible de dire l'évidence: il n'y a pas de chose à signifier, et on ne peut pas signifier quelque chose. A quoi il faut ajouter en toute conséquence que, le logos ne produisant aucun passage, il n'y a pas non plus de passage entre une personne et une autre: il n'y a pas de monde commun, et l'on ne peut pas communiquer. «Idiotie» de l'évidence philosophique. Reste l'évidence rhétorique, qui va fabriquer toutes les autres et en tenir lieu. Cette fois, il faut que les oreilles nous servent d'yeux. La construction de l'évidence est claire dans la rhétorique du plaidoyer, et notamment dans le Palamède, où il s'agit véritablement de construire le visible, en son absence, par et pour l'oreille. Il faut, pour que la voie du jugement soit aisée:
produire au moyen des discours (dia tôn logôn) la vérité des actes (tên alêtheian tôn ergôn) pure et évidente (katharan kai phaneran) pour ceux qui les entendent 22.

(21) De anima, n, 6,418 al2 e.g. (22) Gorgias, Défense de Palamède, 82 BIla DK, 35 (t. n, p. 302 sq.). Le Palamède ne comporte pas moins de dix-huit emplois de phaneros, saphês, dêlos, emphanês. Chacun de ces adjectifs (ou des adverbes correspondants), 24

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE

Peut-on tenter de décrire les procédures de construction? Elles deviennent lisibles quand on garde en mémoire que l' évidence est une qualité, c'est-à-dire un adjectif. Il y a des choses évidentes, et la question est: sur quoi donc poser l'adjectif «évident» ? Examinons deux réponses à cette question, l'une à propos de saphês, l'autre à propos de phaneros. Saphês désigne, me semble-t-il, l'évidence comme savoir du sujet: c'est une évidence qu'on possède, un pour-soi. Il s'agit de savoir où la poser. Elle balance ici entre le savoir de l'accusateur, Ulysse, et le savoir du défendeur, Palamède. Comme ce dernier a la parole, elle s'arrête à lui, parce qu'il sait ce qu'il sait et qu'il le dit:
Que ce n'est pas sur un savoir évident (ou saphôs) que mon accusateur s'appuie pour m'accuser, je le sais d'un savoir évident (saphôs oida) : car je sais avec évidence (sunoida gar emautôi saphôs) Üe sais entre moi et moi avec évidence] que je n'ai rien fait de tel. Et je voudrais bien savoir comment quelqu'un pourrait savoir comme étant quelque chose qui n'a jamais eu lieu 23.

Il en va de même pour phaneros, qui dit l'évidence comme visibilité objective, du côté du pour-autrui et non du pour-soi. Qu'est-ce qui estphaneron ? Est-ce l'adikia de Palamède, c'està-dire sa trahison, celle dont l'accuse Ulysse, ou bien l' adikia des juges s'ils le condamnent? Nous retrouvons le même type de balancement:
Si vous me condamnez injustement à mort, cela éclatera aux yeux de tous (poilois phaneron), car je ne suis pas un inconnu et votre forfaiture sera connue et évidente (gnôrimos kai phanera) [...]. C'est vous et non l'accusateur qui aurez à supporter

en l'une ou l'autre de ses occurrences, est traduit par « évident)) dans la
version de J.-L. Poirier, Les Présocratiques, J.-P. Dumont (éd.), Paris, BibI. de la Pléiade, 1988, p. 1036-1045. Ce qui n'empêche pas Poirier de traduire différemment le même adjectif dans le même paragraphe, sans que le moindre glissement de sens intervienne dans le grec (ainsi une seule des quatre occurrences de phaneron en 36 est rendue par « évident ))). (23) Gorgias, Défense de Palamède, 5 (trad. J.-L. Poirier, modifiée). 25

BARBARA CASSIN l'accusation évidente pour tous d'injustice (tên aitian phaneran tês adikias) [...] parce que vous aurez condamné un bienfaiteur de la Grèce [...] sans avoir fait la démonstration ni d'aucune injustice évidente (phaneran oudemian adikian) [d'aucun tort évident] ni d'aucune accusation crédible (oude pistên aitian apodeixantes) 24.

La première procédure consiste donc à faire balancer l'adjectif. Le second trait s'ensuit immédiatement. Puisque nous sommes dans la logique de l'adjectif, nous sommes dans la logique du comparatif et des degrés de comparaison. Il y a du
« plus évident », il y a même quelque chose qui est « le plus

évident ». Et le plus évident, au superlatif, est ce qui donnera le coup d'arrêt, produisant la krisis des juges.
Je ne dois pas vous persuader avec l'aide de mes amis ni avec des supplications ni avec des lamentations, mais par l'absolue
évidence de la justice (tôi saphestatôi dikaiôi)
25.

L'exemple d' Antiphon est encore plus brutal. Car la logique de l'évidence ne fait visiblement plus qu'un avec la logique du vraisemblable. Saphês et phaneros ressortissent à l'eikos, au

vraisemblable, et il y a toujours un eikoteros, un « plus vraisemblable ». On est alors immergé dans la logique du comparatif, et dans la logique du retournement perpétuel propre au comparatif. Toutes les Tétralogies d'Antiphon, notamment la première, sont construites sur cette catastrophe: plus c'est vraisemblable, moins c'est vraisemblable. Chaque tétralogie, le nom l'indique, comporte quatre discours: accusation, défense, nouvelle accusation, nouvelle défense. Dans la première Tétralogie, lors de la première accusation, l'accusateur affirme que la victime était en procès avec l'accusé, qu'elle avait gagné, et que c'est pour cette raison qu'on l'a tuée. Les soupçons de l'évidence pèsent sur l'accusé. Intervient le retournement de la première défense: c'est justement
(24) Ibid., 36. (25) Ibid., 33. 26

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE

parce qu'il était clair que j'avais toute raison de le tuer que je ne l'ai pas tué. Je ne suis manifestement pas coupable. Deuxième accusation, second retournement: mais l'accusé n'a pas pu ne

pas penser qu'on allait penser qu'il Yavait pensé. « En estimant
que, parce que le soupçon contre lui est trop évident, on le présumerait non coupable, il fait une estimation incorrecte» 26. Nous sommes dans la logique du roman policier: dans Agatha Christie non moins, on peut toujours prévoir que vous aurez prévu qu'on l'aura prévu. Il importe ici de comprendre le rôle du temps logique dans l'évidence. Les contradictions des Tétralogies ne tiennent pas au fait qu'il est toujours possible de trouver un autre argument pour contredire un argument: ce n'est pas un argument contraire qui est produit, mais le même argument à un autre moment du temps. Le même argument se contredit lui-même du seul fait qu'il a déjà été énoncé. Le renversement de l'évidence tient à ce que le moment d'énonciation est inclus dans l'énoncé. Avec l'évidence rhétorique, nous avons affaire à des discours
temporalisés, ce qui va loin

- jusqu'à

Descartes. C'est pourquoi

l'arrêt du tribunal est réellement arbitraire: il fixe le fait, il arrête le temps, au moment où le juge décide, a parte post, ce qui a réellement eu lieu. On pourrait à bon droit user là, pour ce « temps logique », des jeux de mots lacaniens: le fait est une fu:ion, et l'évidence est vide, c'est du vent. C'est à partir de là qu'on peut comprendre le traitement des témoins oculaires. Le témoignage oculaire est un substitut de l'évidence, et cette production par défaut de l'évidence est elle aussi une procédure d'anéantissement. Citons un extraordinaire argument de Palamède, que reprend Antiphon, selon lequel ce n'est pas la même chose de ne pas produire de témoins pour ce qui a eu lieu et de ne pas en produire pour ce qui n'a pas eu li~u.

(26) Antiphon, première Tétralogie (or. II), 'Y, 7 : ' A~L('j)v8È 8là TO
cf>avEpàv Elvat 6pOWs- à~L01. TItV uTTot/Jtav aim\) Ill) KaTa8oKEl<JOat ucf>' UIlWV. OÙK

27

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Ce n'est pas la même chose, parce que, dit Palamède à Ulysse, de ce qui a eu lieu, on devrait au moins pouvoir produire de faux témoins!
Tu diras peut-être que cela revient au même que tu ne produises pas de témoins pour des choses qui, dis-tu, ont eu lieu, et que je n'en produise pas pour des choses qui n'ont pas eu lieu. Mais cela ne revient pas au même, car de ce qui n'a pas eu lieu du tout, il est impossible de témoigner, alors que de ce qui a eu lieu, non seulement ce n'est pas impossible, mais c'est facile; non seulement c'est facile, mais il est possible de produire < non seulement> des témoins, mais de faux témoins, alors que, quant à moi, je ne peux trouver ni les uns ni les autres 27.

Antiphon met à son tour en scène la manière dont l'absence de témoignage prouve tantôt que le crime n'a pas eu lieu, tantôt qu'il a eu lieu puisqu'on n'assassine pas en public. Mais, avec Antiphon, c'est le témoignage lui-même, base de l'accusation comme de la défense, qui se rétrécit comme une peau de chagrin: ainsi, dans la première Tétralogie, le témoignage est litténdement un rien, en l'occurrence un cillement d'esclave en train d'agoniser, qu'on peut interpréter et réinterpréter dans tous les sens. Voici, en miroir, l'envolée de la seconde accusation et la riposte de la seconde défense. L'accusateur d'abord:
La mort est certaine (saphês) ; une piste évidente mène à lui (phanerôs) ; le témoignage de l'esclave est digne de foi (pistôs) : comment pourriez-vous l'acquitter justement?

A quoi l'accusé répond point par point 1) que le témoignage est suspect, 2) que les pistes ne mènent pas à lui, pour conclure radicalement:
Ils m'accusent sur des vraisemblances, et veulent me condamner non pas comme meurtrier vraisemblable (ouk eikotôs), mais

(27) Gorgias, Défense de Palamède, 23. 28

PROCÉDURES SOPHISTIQUES POUR CONSTRUIRE L'ÉVIDENCE comme meurtrier réel (all'ontôs). [...] Si je suis condamné, il n'y a plus de défense possible.28

Tel est le dessous des cartes dans la rhétorique du plaidoyer: la production de l'évidence fonctionne comme une logique d'évanouissement du vrai et du réel. Si j'avais à faire une sorte de taxinomie généalogique de l'évidence, j'aurais aimé distinguer trois moments de fonctionnement et trois types de corpus. Je n'en ai pour l'instant évoqué que deux. 1. L'évidence philosophique va de la chose aux mots, de l'être au langage; elle est une évidence liée à l'ontologie et à la phénoménologie. 2. L'évidence rhétorique, qui a été illustrée par des exemples sophistiques, va du mot à la chose; elle produit le fait comme une fiction, et pour elle, le fait est finalement fixé par le jugement comme une vraisemblance superlative. 3. Le troisième espace, dont j'ai simplement fait mention, est celui de l'évidence à ce point rhétorique qu'elle devient littéraire: cette dernière figure de l'évidence va du mot au mot, et appelle à mon sens une réflexion sur les rapports entre première et seconde sophistiques. C'est elle quia pour modèle l'ekphrasis, avec, en particulier, les Imagines de Philostrate. Imagines paradigmatiques en ce qu'elles sont des récits, descriptions en mots, mises en récit, de peintures qui, elles-mêmes, sont déjà des représentations de récits. Récits au carré, les Imagines vont ainsi bel et bien du mot au mot: on y atteint le moment où l'on n'a plus que des oreilles pour voir.

(28) Antiphon. première Tétralogie, respectivement Y. 10, pour l'accusation et 8, 10 pour la défense.

La rhétorique aux frontières de l'évidence Bernard Schouler
Qui veut apprécier la part que pouvait prendre l'expression de l'évidence dans le débat judiciaire doit parcourir la gamme des ressources que la rhétorique mettait à la disposition de l'orateur, lorsque celui-ci se lançait à la recherche des moyens de persuasion 1. Avant même de découvrir les arguments les plus appropriés, il fallait déterminer un système qui orientait le traitement de la cause, laquelle impliquait nécessairement des personnes et des faits. Au moins depuis Hermagoras, c'est donc par l'étude préalable du fait et de la personne que s'effectuait ce choix stratégique. La doctrine des états de la cause fournissait le cadre de cette recherche. Cette doctrine a reçu sa forme la plus aboutie au ne siècle de notre ère, avec Hermogène. Dans cette phase initiale que constitue la détermination du statut de la cause, l'évidence apparaît comme un concept fondamental, ou plus exactement comme un critère décisif, qui intervient d'emblée. Signalons d'abord les causes dont il est évident qu'il est impossible de les traiter. Évidence toute théorique, puisque la perspective, dans le traité d'Hermogène, est résolument pédagogique, et que les exemples avancés ne sont jamais que des sujets fictifs tirés d'une histoire fantaisiste ou de situations rocam(1) Pour une bibliographie récente sur la rhétorique, et spécialement sur la rhétorique argumentative, le lecteur se reportera au livre d'Helena Cichocka, Teoria retoryki bizantynskiej (Theory of Byzantine Rhetoric), Warsaw University Press, 1994.

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bolesques. fi est évident que la cause d'un proxénète accusé du meurtre prémédité et dûment constaté de dix jeunes gens ne peut pas donner lieu à un débat contradictoire. Qui prendra sa défense2? Cet exemple type de cause non constituée, «intraitable », nous révèle combien ce qui était évidence dans l'Antiquité ne l'était qu'en raison du système juridique alors en vigueur. L'inexistence d'un ministère public imposait que se dévoilât un accusateur, auquel venaient aussitôt s'opposer les parents ou les amis de l'accusé. De nos jours, un tel criminel ne serait pas condamné sans procès: accusé par le représentant de la société, il aurait comme tout un chacun droit à une défense, et un avocat saurait atténuer la matérialité flagrante des faits en découvrant dans sa personnalité les causes profondes de sa conduite ou en transférant une partie de la responsabilité sur la société, coupable de ne pas lui avoir procuré une meilleure éducation. D'autres types de causes non constituées présentent des apories logiques. La balance peut se trouver dans un rigoureux équilibre, si, par exemple, deux voisins, jeunes, riches, ont chacun une épouse jolie, se surprennent l'un et l'autre en train de franchir la clôture qui les sépare et s'accusent mutuellement d'adultère 3. Un autre exemple est un avatar du paralogisme que les philosophes appellent le Crétois. Ces derniers évoquent en effet l'aphorisme d'Épiménide le Crétois, selon qui tous les Crétois sont menteurs. Les rhéteurs trouvent une boucle comparable dans l'émbarras d'Alexandre qui s'est vu conseiller en rêve de ne surtout pas croire aux rêves 4. Laissons ce jardin des causes insaisissables, pour nous engager dans l'analyse des causes effectives. N'oublions pas qu'Hermogène situe son traité sur les États de la cause dans la perspective pédagogique des exercices sco(2) Hermogène, éd. H. Rabe, Leipzig, BibI. Teubneriana. 1913, p. 32, lOB. (3) Hermogène, 32, 14-17. (4) Hermogène, 33, 3-7. 32

LA RHÉTORIQUE AUX FRONTIÈRES DE L'ÉVIDENCE

laires, appelés par les Latins, donc par nous, de manière bien malheureuse, «déclamations ». C'est pourquoi il commence par ces mots:
Dans n'importe quelle cause proposée à titre de sujet, à condition qu'elle soit constituée, il faut examiner l'objet du jugement (to krinomenon), afin de voir s'il est non évident ou évident (ei
aphanes estin ê phaneron) 5.

Si le fait, puisque le krinomenon est généralement un fait ou un ensemble de faits, quelquefois un dit, ou l'association d'un fait et d'un dit, n'apparaît pas avec évidence, la cause est conjecturale. Seuls des signes (un cadavre trouvé sur un chemin dans la forêt, un vêtement taché de sang) ou des indices (un voyageur surpris en train d'enterrer ce cadavre) permettent, selon un faisceau de vraisemblances, de reconstituer le drame. Mais à ce faisceau le voyageur opposera une autre interprétation de ces signes et de ces indices: allait-il commettre une impiété en laissant sans sépulture, offert à la voracité des bêtes de la forêt, le corps d'un inconnu, trouvé par lui au travers de sa route? Soulignons l'enracinement de cette théorie dans une logique de type aristotélicien: nous sommes devant un problème d' existence (elegkhos ousiôdês 6, ei estin 7, ousia 8), évidemment rejetée dans le passé, comme il est normal dans une argumentation judiciaire. Le fait - l'inculpé a tué le voyageur - est-il vrai ou faux? A-t-il ou n' a-t-il pas une existence? La méthode pour traiter ce type de cause, mais cela vaut pour tous les types de causes constituées, est minutieusement détaillée, selon un superbe alignement de lieux logiques, dans
(5) Hermogène, 36, 7-15. (6) Hermogène, 36, 10. (7) Hermogène, 42, 7-8. (8) Ce terme apparaît chez les commentateurs d' Hermogène, par exemple chez Markellinos, dans Rhetores Graeci, éd. C. Walz, t. 4, p. 209, 10-12; p.223, 31-224, 1. Voir aussi Quintilien, Institution oratoire, 3, 6, 80 (renvoyant à Cicéron) : an sit.

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lesquels l'orateur trouve l'armature de chacun de ses chapitres. L'examen de cette topique nous montre qu'elle fait la part belle, comme la dénomination même du statut l'indique, à la conjecture. En dehors des signes et des indices de départ, les seules évidences qui entreront en jeu se trouvent la plupart du temps non point dans la cause proprement dite, mais dans les circonstances qui la conduisent devant des juges. Les lieux dans lesquels en effet l'orateur puisera ses arguments initiaux sont empruntés à un type de cause qui possède un statut un peu à part, le statut déclinatoire (metalêpsis 9,paragraphê 10,tralatiua 11).On range dans cette espèce tout système d'argumentation répondant à la question suivante: faut-il engager le débat? Appliquée aux causes de statut conjectural, la méthode déc1inatoire (paragraphikon, paragraphê) aboutira à relever par exemple l'absence, évidente, d'éléments qui pourraient être déterminants (l'arme du crime, un témoin), ou à constater le retard avec lequel l'affaire a été portée devant une juridiction 12. Mais tout le reste de la topique utilisée dans une cause conjecturale se réfère non à l'évidence, mais à la vraisemblance. La personnalité de l'accusé est dépeinte par son défenseur sous des couleurs qui rendent invraisemblable sa culpabilité: c'est le lieu appelé l'examen du vouloir et du pouvoir (boulêsis kai dunamis), lequel sera décliné au rythme de la topique épidictique 13.Dans le lieu connexe, dit examen du début jusqu'à la fin (ap'arkhês akhri telous), c'est le fait qui est reconstitué dans un sens généralement favorable à l'accusation, à partir des six éléments du récit, ce que nous appelons aujourd'hui le QQOQPC (qui? quoi? où ? quand? pourquoi? comment ?) 14.
(9) Hermogène, 42, 5-43, 8. (10) Hermogène, 42, Il. (11) Quintilien, Institution oratoire, 3, 6, 46, 52 et 60-62. (12) Hermogène, 44,1-20. (13) Hermogène, 46,8-47,7. (14) Hermogène, 47,8-15. 34

LA RHÉTORIQUE AUX FRONfIÈRES DE L'ÉVIDENCE

L'accusé procédera à une réfutation point par point, fondée sur le lieu baptisé changement d'explication (metathesis tês aitias) 15. Sur les neuf points qui composent les subdivisions de cette topique, je n'en ai examiné que quatre. Mais le débat consiste pour l'essentiel en conjectures fondées sur la vraisemblance, et c'est la raison pour laquelle les auteurs de plaidoyers fictifs ont adoré les sujets appartenant au genre conjectural. Il permettait l'envol de leur imagination, le jeu des couleurs, une couleur n'étant pas autre chose que l'invention d'interprétations audacieuses destinées à donner des explications plausibles aux actes accomplis, aux paroles prononcées, aux sentiments exprimés. Si, en revanche, le fait est évident, toute une cascade d'oppositions binaires permettra de fixer à quel statut appartient la cause, autrement dit de s'arrêter sur le système d'accusation ou de défense le plus approprié. L'orateur se demandera d'abord si le fait est défini ou indéfini. S'il est judiciairement défini (vol ou sacrilège), on glisse sans s'attarder à l'échelon suivant. Si, en revanche, la définition de l'acte incriminé peut donner lieu à un débat, on utilisera la méthode propre aux causes de définition (horikê) 16. Transposée dans le domaine de la logique, la question est alors ti estin ; 17- de quoi s'agit-il? à quoi a-t-on affaire? La terminologie aristotélicienne impose les mots horos 18et idiotês 19.Le meilleur exemple actuel que je puisse donner est la malheureuse affaire du sang contaminé: peut-on « qualifier» la conduite des inculpés de mise sur le marché de produits nocifs ou d'empoisonnement délibéré? Mais la terminologie actuelle diffère de celle des anciens, pour lesquels la

(15) Hennogène, 49, 7-50, 19. (16) Hennogène, 37, 1-13. (17) Hermogène, 42, 9. Quintilien, Institution oratoire, (renvoyant à Cicéron) : quid sit. (18) Hennogène, 42, 9. (19) Chez Markellinos. Mêmes références que supra, n. 8.

3, 6, 80

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«qualification» (poiotês)2o représentait l'ensemble des causes qui venaient, dans l'échelle que nous parcourons, précisément après la définition. Le problème logique se pose dès lors dans ces termes: comment est-il? hopoion ti estin 21. Ce sont les caractères, les qualités des faits qu'il faut alors mettre en valeur. Le genre des causes portant sur la qualité embrassait en effet: 1) les causes légales, où se discute un point de droit et où joue surtout l'analyse des textes de loi (un fait peut paraître relever de plusieurs lois contradictoires; la loi peut être ambiguë; on peut partir d'une loi et en étendre le champ d'application par un syllogisme; on peut aussi interpréter l'intention du législateur et opposer la lettre et l'esprit de la loi)22, 2) les causes antileptiques 23, 3) les causes antithétiques24, elles-mêmes subdivisées en causes antistatiques 25(par compensation, et c'est le système de défense adopté de nos jours par les trésoriers des partis politiques: à l'évidence, j'ai utilisé des fausses factures ou j'ai abusé de biens sociaux, mais pour la bonne cause, celle d'un parti politique, quand aucune loi n'assurait encore le financement des campagnes électorales), antenklématiques 26 (par contreaccusation, comme le fait Oreste rejetant la responsabilité sur la victime, sa propre mère, et comme le font souvent de nos jours les auteurs d'agressions sexuelles qui se présentent comme les jouets d'une irrésistible séduction), métastatiques 27 (par transfert de responsabilité, sur un tiers, ce qui se produit quand un fonctionnaire attribue la lenteur dont on l'accuse au retard

(20) Hermogène, 37, 14-17. (21) Hermogène, 42, 9. Quintilien, loe. eit. (renvoyant à Cicéron) : quale sit. (22) Hermogène, (23) Hermogène, (24) Hermogène, (25) Hermogène, (26) Hermogène, (27) Hermogène, 37,17-20; 39, 20-42,4. 38, 12-16. 38,16-18. 38, 20-39,1. 39,1-5. 39,6-9. 36

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avec lequel l'agent comptable lui a procuré les moyens financiers nécessaires) et enfin déprécatoires. Dans ce dernier cas, situé tout au bas de l'échelle, il ne reste à l'accusé qu'à demander pardon, à invoquer les circonstances, à implorer l'indulgence, tel cet homme d'affaires contemporain qui reconnaît avoir trop légèrement géré les finances des sociétés qu'il dirigeait 28. Dans les causes antileptiques, l'accusé, tout en reconnaissant la matérialité du fait, rejette purement et simplement l'accusation. Il s'étonne qu'on puisse le tenir pour coupable, et déclare: «J'ai agi ainsi, mais j'en avais le droit». C'est l'évidence de son bon droit qu'il clame, et son système de défense se transforme en une revendication de sa liberté d'agir. Les cas d'école mettent dans cette situation soit des ms qu'un père trop autoritaire veut déshériter (un paysan déshérite son ms qui s'est converti à la philosophie 29), soit des artistes auxquels la communauté reproche le caractère jugé néfaste ou sacrilège de leurs œuvres (un peintre a orné un mur du port d'une peinture représentant un naufrage et les navires marchands refusent désormais d'y accoster30). Dans tous les autres types de cause, l'évidence se limite au fait, dont la véracité est reconnue. Les accusés plaident coupables, plus ou moins, selon la hauteur du degré où le statut situe la cause. Toutes ces causes dont le statut générique est qualificatif se prêtent fort peu à l'expression ou à la mise en valeur de l'évidence. Une fois la donnée initiale exposée, dans sa matérialité, tout le jeu argumentatif porte sur l'appréciation que chaque partie entend lui donner et espère faire accepter par l'auditoire. Si maintenant nous nous plaçons au cœur même du doulJle processus d'invention et de traitement des preuves, et que nous
(28) Hermogène, 39, 9-19. (29) Hermogène, 38,15-16. (30) Hermogène, 65,18-20. 37

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voulions en saisir le mécanisme, relativement à la notion d'évidence, il nous faut remonter à la Rhétorique d'Aristote. Le philosophe, dès les premières phrases, court vers l'essentiel, vers l'essence de la rhétorique, au point d'écarter comme non constitutifs de la tekhné des éléments auxquels lui-même consacrera par la suite de longs développements. Il reproche aux technographes antérieurs d'avoir confondu l'accessoire avec l'essentiel. Ceux-ci n'ont traité en effet que des moyens d'émouvoir le juge et de la disposition des parties du discours. Or l'important, c'est la preuve (pistis), dont le syllogisme rhétorique, appelé enthymème, forme le corps. Les pisteis sont entekhnoi, et elles seules, tout le reste constitue des ajouts (prosthékai). La suspicion (diabolé), la pitié, la colère et les autres pathé de l'âme ne concernent pas le fait (pragma), mais le juge 31. En ce début du traité, rien n'annonce ni les longs développements qu'Aristote consacrera au caractère avec lequell' orateur se présentera aux juges (l'éthos), aux passions qu'il soulèvera dans son auditoire (le pathos), ni même l'importance qu'il accordera à l'exemple. Celui-ci formera pourtant un des termes du couple fondamental enthymème - exemple: Tous les orateurs, pour démontrer (dia tau deiknunai),
construisent leurs preuves en énonçant soit des exemples, soit des enthymèmes; il n'y pas d'autres moyensque ceux-là32.

Or le syllogisme de la dialectique ou de la rhétorique qui ne démontre qu'en argumentant, peut, à partir des mêmes prémisses, aboutir à des conclusions diamétralement opposées 33. Fondé sur l'indice et sur la vraisemblance, le syllogisme de la rhétorique ne semble guère voué à présenter ses éléments comme des évidences.

(31) Aristote, Rhétorique, 1, 1 (1354 a 10-18). (32) Aristote, Rhétorique, 1, 2 (1356 b 5-6). (33) Aristote, Rhétorique, 1, 1 (1355 a 29-38). 38

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Mais après avoir ainsi affinné avec force que seule la preuve avait un caractère technique, et que l'enthymème se trouvait au cœur de la preuve, Aristote distingue parmi les preuves celles qui font partie de la tekhnê (entekhnoi) et celles qui en sont exclues (atekhnoi) 34.On a souvent traduit atekhnos par «extérieur, extrinsèque, extra-technique». Cette traduction serait-elle à prendre au pied de la lettre qu'Aristote ne serait pas pour autant pris en flagrant délit de contradiction. Coutumière est chez lui la méthode qui consiste à présenter un aperçu provisoire et incomplet, pour mieux faire ressortir d'emblée l'es-'

sentiel. Mais ces preuves « atechniques » ne sont pas exactement extra-techniques, hors de la rhétorique, elles sont plutôt, par rapport à la tekhnê, neutres, situées donc dans le non-art. Elles ne sont pas irrémédiablement hors de l'art, elles sont avant l'art, elles lui préexistent. Ce sont des matériaux bruts qui n'ont encore fait l'objet d'aucun traitement. Les Latins ont judicieusement traduit « atechnique» par inartificialis. Ce qui était pour les anciens preuve inartificielle 35 forme pour les modernes les éléments d'une technique, la technique criminelle. L'autopsie du cadavre, l'empreinte digitale, l'expertise balistique, l'analyse biologique de cheveux ou de fragments divers, les documents écrits, eux-mêmes soumis à des études graphologiques, toutes ces opérations fournissent autant de données scientifiques, qui peuvent apporter des preuves irréfutables. Quand Aristote dit «atechnique », il se situe bien évidemment dans une perspective tout autre, par rapport à la seule tekhnê qui

(34) Aristote, Rhétorique, 1,2 (1355 b 35). (35) Introduire ce terme dans l'usage courant correspond au vœu que forme Henry Fruteau de Laclos, auteur d'un mémoire présenté en vue de l'obtention du Diplôme d'Études Approfondies (L'enseignement de l'invention dans les écoles grecques de rhétorique à l'époque des Antonins et des Sévères, Université Paul Valéry - Montpellier, 1992). Emmanuel Bury rappelle que Cassandre, traducteur d'Aristote au XVIIe siècle, écrivait «preuve sans artifice », ce qui peut s'entendre comme «preuve brute, non encore soumise au traitement de la technique ». 39

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intervînt alors dans les débats judiciaires, et qui était l'art de la parole. L'avocat d'aujourd'hui, même s'il est confronté aux conclusions d'une technique extérieure à la sienne propre, car être un expert en criminologie n'est pas une obligation qui s'imposerait à lui, ne se trouve pas dans une situation tellement différente de celle où se trouvait l'orateur antique. Tout son art consistera à transformer la preuve apparemment décisive en un simple indice, à partir duquel il construira une argumentation. L'empreinte digitale prouve une présence à un instant qui n'est pas nécessairement celui du crime, elle n'est pas forcément une preuve irréfutable. L'arme du crime n'a pas été nécessairement utilisée par l'inculpé, qui peut avoir été la victime d'une machination. L'évidence est rarement au rendez-vous. Pour Aristote, la rhétorique est par essence l'administration contradictoire de la preuve. Quand le Stagirite consacre son quinzième chapitre du premier livre à l'étude des preuves « atechniques », le lecteur semble en droit de se demander comment la preuve inartificielle peut être à la fois hors de la rhétorique et dans la rhétorique, antérieure et intérieure. Il n'y aucune contradiction, aucune confusion dans la pensée d' Aristote. La rhétorique, fondée sur l'induction-exemple et sur le syllogisme-enthymème, va devoir traiter la preuve «atechnique», qui est apportée par l'une des parties comme une évidence. Mais qu'est-ce que l'évidence, face à la puissance de la démonstration? Tout est là, dans cette phrase 36:
Il faut, parmi ces deux types de preuves, utiliser les premières (les «atechniques») et inventer les secondes (les preuves internes à l'art).

Autrement dit, la rhétorique réintègre la preuve non-technique, puisqu'elle la livre aux assauts des preuves techniques. Et ce quinzième chapitre sera organisé comme l'exposé des lieux qui permettront d'inventer les preuves techniques qu'on opposera aux preuves non-techniques. Celles-ci sont des matériaux
(36) Aristote, Rhétorique, 1,2 (1355 b 39). 40

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donnés à l'avance, qui sont censés se présenter avec la clarté de l'évidence. Mais la rhétorique rejette l'évidence en dehors de ses limites. Ces matériaux ne restent pas longtemps extérieurs, hors de la rhétorique, ils deviennent des matériaux que la rhétorique saura soumettre à son traitement. En franchissant la ligne, l'évidence qui les accompagnait s'estompe, se dilue, s'offre à la réfutation. Avant de faire porter notre étude sur ces preuves inartificielles, sur leur nature et sur le traitement auquel l'art les soumet, il est bon de nous poser cette question: existe-t-il, dans l'arsenal des preuves techniques, des pisteis entekhnoi, des formes de raisonnement dans lesquelles appel est fait à l'évidence, dans lesquelles l'évidence s'exprime? La réponse n'est pas négative. Avant même d'examiner les types de preuves, on doit reconnaître que les lieux desquels on les tire, se présentent comme des évidences reconnues par tous. Ceci est aussi vrai des lieux conçus comme des grilles logiques structurant le raisonnement que des lieux conçus comme références morales où l'orateur puise ses critères ou ses développements. Anaximène (s'il est bien l'auteur de la Rhétorique à Alexandre), après avoir donné définitions et exemples en ce qui concerne successivement le juste (dikaion) 37,le légal (nomima) 38,l'utile (sumpheron)39, le beau (kala) 40, l'agréable (hêdea) 41, le facile

(37) Anaximène, Rhétorique à Alexandre, dans Rhetores Graeei, .éd. L. Spengel, t. 1, p. 175, 15-21. Voir infra, n. 62. (38) Anaximène, 175, 21-24. L'adjectif nomimon apparaît en 175,3 et 176, 11. (39) Anaximène, 175,24-176,4. (40) Anaximène, 176,4-176,5. (41) Anaximène, 176,5-6.

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(rhaidia) 42, le possible (dunata) 43, le nécessaire (anagkaia) 44, déclare:
Sur ces points, nous disposerons d'une abondance de parole, en partant précisément des éléments qui viennent d'être énoncés, ou d'éléments semblables ou contraires, ou de jugements déjà portés en ces matières par les dieux ou par des hommes de
notoriété, ou par des juges ou par nos adversaires 45.

A ces lieux, dont la liste forme la série des critères délibératifs, s'articulent donc des développements obtenus par amplification et dont la validité est acceptée par tous. Ce texte révèle la méthode d'invention que la rhétorique grecque classique savait déjà proposer à l'orateur: elle repose sur le croisement des lieux dans un espace à trois dimensions, en l'occurrence une chaîne de huit critères éthiques, un ensemble de trois lieux logiques (le même, le semblable, le contraire), et un éventail de sources (la pensée même de l'orateur dont le déploiement s'effectuera au moyen des critères logiques, les jugements extérieurs subdivisés selon leur provenance). Lieux descriptifs à fonction pratique (les critères de l'action autant que les six éléments du récit permettant la description d'un acte), lieux logiques, lieux communs s'entrecroisent pour concourir à la création du discours. La sentence (gnômê), vers laquelle nous conduit ce texte, se présente sous deux types, qu'Anaximène 46 et Aristote 47 sont d'accord pour distinguer. Ou bien la sentence exprime des énoncés acceptés par le plus grand nombre (endoxos), ou bien elle est paradoxale (paradoxos), au point de nécessiter une confir-

(42) Anaximène, 176,6-7. (43) Anaximène, 176, 7-8. (44) Anaximène, 176, 8-10. (45) Anaximène, 176, 13-17. (46) Anaximène, 198, 12-199, Il. (47) Aristote, Rhétorique, 2, 21 (1394 a 19-1395 b 20). 42

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mation 48. L'usage du second type est beaucoup plus rare. La sentence non paradoxale apporte dans le débat une forme d'évidence à partir de laquelle on renforce les preuves fondées sur la vraisemblance. Qu'elle soit ou non confirmée par un raisonnement - Aristote dit que dans le premier cas elle se présente sous la forme d'un enthymème -, elle ne vaut dans le discours que pour autant que sa valeur est unanimement reconnue.
Il faut, précise-Hl, se servir aussi des maximes qui sont dans toutes les bouches et employées par le commun des mortels (tethrulémenais kai koinais gnômais); parce qu'elles sont communes, on les croit fondées sur le consentement unanime et
d'une parfaite justesse
49.

On peut aussi se demander si, à la limite, l'exemple n'apporte pas dans la démonstration rhétorique une certaine dose d'évidence. L'exemple en effet doit être introduit dans le discours, lorsque, dit Anaximène 50,l'orateur veut rendre évident (phaneron) ce qu'il dit et que cela risque de ne pas être cru, la vraisemblance ne suffisant pas à créer la crédibilité. Aristote 51n'hésite pas à dire que l'exemple ressemble au témoignage et que le témoin est propre à persuader (pithanos). Mais l'exemple n'est lui aussi qu'un îlot d'évidence enveloppé d'un océan d'instabilité. Apsinès consacre tout un chapitre à la réfutation de l'exempIe 52.L'exemple se réfute avec les lieux logiques, qui permettent la construction des syllogismes rhétoriques. Cette réfutation peut se fonder sur le mode de l' anatropê, forme de raisonnement apparentée au statut antileptique, qui consiste à introduire
(48) Anaximène dit: tas aitias pherein (198, 15), phrazein tas aitias (198, 17). Aristote dit: prostetheisés de tés aitias (1394 a 31) et parle d'épilogue (1394 b 8, etc.). (49) Aristote, Rhétorique, 2,21 (1395 a 10-12). (50) Anaximène, 195,8-14. (51) Aristote, Rhétorique, 2, 20 (1394 a 9-16). (52) Apsinès, dans Rhetores Graeci, éd. L. Spengel, 1. 1, p. 375, 13-376, 18 (chapitre 9). 43

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une objection sous forme de réplique (antilêpsis peut être employé au sens de réponse en grec actuel), à rejeter l'énoncé adverse, à nier l'existence même du fait allégué comme exemple. On peut aussi recourir à la méthode par différence (ek diaphoras), qui consiste à nier la pertinence de l'exemple en mettant en jeu les six éléments du récit (Démosthène, Contre

Midias : à l'adversaire qui oppose un précédent - un citoyen,
Polyzélos, avait frappé un président -l'orateur réplique que ce que Polyzélos avait fait sous le coup de l'ivresse, Midias l'a fait mû par la haine). On peut aussi opposer à la force de l'exemple une force supérieure, l'avis d'un sage ou d'un personnage illustre, à moins que ce ne soit la loi elle-même (méthode dite kata antiparastasin endoxou ou kat'antithesin endoxou). La méthode ek tou parepomenou revient à attribuer à la coïncidence, au hasard, un acte auquel l'adversaire attribue une valeur exemplaire. Apsinès signale enfin une méthode ek peritropês, par retournement ou renversement; elle s'apparente au biaion, argument contraignant qui consiste à tirer de l'énoncé adverse la réfutation de l'adversaire :
l'ai fait cela à l'exemple de tous ceux, fort nombreux, qui sur ce point ne se sont pas conformés à la loi [cas actuel des conducteurs qui roulent dans une agglomération à une vitesse supérieure à la vitesse autorisée]. - À plus forte raison mérites-tu d'être puni, lui rétorque+on.

Aborderons-nous enfin aux rivages de l'évidence en prenant cette fois en considération les pures preuves inartificielles, qui sont bien des données brutes, d'apparents fragments de la réalité, enchâssés dans l'artificialité du discours? Aristote 53 signale que les preuves inartificielles sont spécifiques au genre judiciaire. Il en dresse la liste: les textes de lois, les témoignages, les conventions, les déclarations sous la torture, les serments des parties. Anaximène décrit longuement ce que sont les témoignages, les aveux obtenus par la question, les
(53) Aristote, Rhétorique, 1, 15 (1375 a 22-25). 44

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serments 54. Par la suite, quelques flottements apparaîtront. Certains rhéteurs exclurent de cette liste les textes de lois, sans doute parce que la présentation et la discussion dans un discours judiciaire d'un texte législatif leur paraissaient relever, du point de vue de la théorie, plutôt de la doctrine des états de la cause (statut légal), et parce que la méthode avait aussi trouvé son exposition à propos du dernier des exercices préparatoires 55.Le travail des théoriciens de la rhétorique sur l' œuvre judiciaire de Démosthène fut sans doute une des raisons qui les poussèrent à ajouter les assignations à comparaître (proklêseis) pour production de témoignages, souvent extorqués par la torture, ou celle de documents. Ainsi Minucianus56 reprend-il l'énumération d'Aristote en ajoutant les assignations. Les Latins ajouteront des éléments qui appartiennent à leur propre système judiciaire, comme les senatusconsultes et les jugements antérieurs 57. Quintilien considère même que les rumeurs colportées sur un individu font partie des preuves inartificielles. Il leur consacre un très court chapitre.
Une des parties appelle la renommée et les rumeurs opinion commune de la cité et en quelque sorte témoignage public; l'autre partie les tient pour des propos répandus sans garant assuré, qui doivent leur naissance à la malignité, leur développement à la crédulité, mal auquel l'homme le plus innocent peut être exposé par la méchanceté de ses adversaires, s'ils répandent des mensonges. Pour chaque partie les exemples ne manqueront pas 58.

(54) Anaximène, 201, 12-203,31.
(55) Hermogène, 26, 10 - 27, 10.

(56) Minucianus, dans Rhetores Graeci, éd. L. Spengel, t. 1, p. 417,5-8. (57) Cicéron, De inventione, 2, 46 et 68 ; Partitiones oratoriae, 48 ; Topica, 24. L'énumération la plus complète se trouve dans le De oratore, 2, 116 : tabulae, testimonia, pacta, conuenta, quaestiones, leges, senatus consulta, res iudicatae (= praeiudicia), decreta, responsa, reliqua. (58) Quintilien, Institution oratoire, 5,3. 45

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Chez les Grecs, la notion d'opinion commune (endoxon) ne signale pas la rumeur passagère (phêmê), mais l'énoncé de portée générale communément admis, énoncé servant de prémisses au syllogisme dialectique ou au syllogisme rhétorique dans la théorie d'Aristote. Le Grec Apsinès 59est apparemment le seul à avoir englobé les exemples tirés des faits passés dans la liste de ces preuves, ce qui marque une étonnante incompréhension ou ignorance d'Aristote. Aristote du reste semble être le seul à avoir pratiqué clairement une dichotomie parmi les témoignages. Il distingue en effet, à côté du témoin actuel, dont la comparution est liée au procès en cours, le témoin ancien. À l'époque impériale, les exercices préparatoires et les déclamations sont effectivement émaillés de ce type de témoignage. Mais les technographes de cette époque le mentionnent principalement dans les traités concernant justement les exercices préparatoires. Ils utilisent une terminologie (marturia palaiôn, kriseis) qui s'apparente à celle qu'avait utilisée Aristote (palaioi... prosphatoi, kriseis phanerai) 60. Nous sommes ici reportés au cas de la sentence, dont nous avons parlé précédemment, ce témoignage ancien n'étant jamais, en fin de compte, qu'une sentence enracinée dans des circonstances historiques précises et dont la validité est consolidée par le nom, souvent prestigieux, de son auteur. Comment ce type de preuve est-il apprécié par les auteurs de traités? L'importance qu'il faut lui accorder n'est pas jugée de la même manière par les Grecs et par les Latins, ce qui tient au fait que les Latins n'ont jamais négligé, il s'en faut, l'environnement institutionnel dans lequell' orateur est amené à prendre la parole. Quintilien 61 affirme sans ambages que les preuves inartificielles constituent la partie majeure des controverses du barreau. Il leur consacre presque une vingtaine de pages, leur

(59) Apsinès, 360, 4-11. (60) Aristote, Rhétorique, 1, 15 (1375 b 29). (61) Quintilien, Institution oratoire, 5, 1,2. 46

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