Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 15,75 €

Lecture en ligne

Publications similaires

COURS APP Co

de Illa

« La Parole Le corps » - article ; n°1 ; vol.19, pg 56-61

de AUTRES_TEMPS-_LES_CAHIERS_DU_CHRISTIANISME_SOCIAL

monique_lise_coeh_nakir_m100__211201h_2nd.i d /2012/20 11031 49:19:
915:011 1 :3que_monic_hoilesraminek__2021__0h.211_012 ddni02/20/20
_110.h12ddni3 _kenimar1__0_202915:0Emmanuel Lévinas
et Henri Meschonnic

Résonances prophétiques

suivi dun H
à Henri Meschonnic

02/02/2011 13:emmagooh_cselie_qunimo
193:0:5Partout où lon annonce à grands cris la fin de la métaphysique et là
même où lon croit pouvoir enterrer en silence la libre pensée, cest
lhomme en la totalité de son être et en sa dimension de transcendance
qui est en péril. Rien, dune certaine manière, nest plus vulnérable
quelle car elle est tout lhomme. Elle sexpose à la déchéance car la
liberté est son essence.
Insulté par Agamemnon, Achille est sur le point de semporter et
de tuer son rival quand Athéna, venue lapaiser, se place derrière lui
et le retient par la chevelure. Il se retourne et la reconnaît seulement
pour lui. La main qui guérit la passion est en même temps la main qui
dessille les yeux. Par la conversion quelle opère, la sagesse est vision
de linvisible. « Nous sommes tous », dit Plotin, « comme une tête à
plusieurs visages tournés vers le dehors, tandis quelle se termine vers
le dedans par un sommet unique. Si lon pouvait se retourner ou si
lon avait la chance davoir les cheveux tirés par Athéna, on verrait à
la fois Dieu, soi-même et lêtre universel ».

Daniel Cohen éditeur
Philosophie, une collection dirigée par Jad Hatem

© Orizons, Paris, 978-2-296-08776-72011 ISBN

Dans la même collection :
Monique Lise Cohen,Récit des jours et veille du livre, Orizons,2008.
Jad Hatem,re et Lohakespeaiues xte ldee sioé pS ,esueruoma esaaL
Labé,Orizons,2008.
Jad Hatem,oc t emmraLulosba éeibgouaoteid arhp sube laivitject,
Schelling, Balzac, Henry, Orizons,2009
Jad Hatem,rutpd enediétitt emarofan limiaRlu, Orizons,2011
(à paraître)
Riccardo Di Giusseppe,Le Voyage de Parménide, Orizons,2011.

204 /20/11021 1_21_201dd h.ink_rahone_120mi0_qunimo_cselie_
omuqinil_ec_esohen_karim_01_022_10_112.hnidd 2//002 5 1 112015:91:32011

suivi dun Hommage
à Henri Meschonnic

Emmanuel Lévinas
et Henri Meschonnic

Résonances prophétiques

Monique Lise COHEN

h1i.112__202100_rim_n_kacoheise_l_euqinom 06dn d2/10/22013:11 Principales publications
Méditations à lOrient des Cahiers, Caractères, Paris,1989.
Les Juifs ont-ils du cur ? Discours révolutionnaire et antisémitisme, texte
précédé dun avant-propos de Henri Meschonnic : « Entre nature et
histoire : les Juifs », Vent Terral, Energues,1992.
Orient ce concept que « nous pouvons davantage encore étendre », Kant,
1786,CICOM, Toulouse,1994(dir. de publication).
Les camps du Sud-Ouest de la France,1939-1944: exclusion, internement,
déportation, Privat, Toulouse,1994(dir. de publication).
Pour en finir avec lantisémitisme, bibliothéque de Toulouse, Centre
Saint-Jérôme, 1995.
Un jardin dinconnaissance où grandit lappel de ton nom ,nrmHataatL,
Paris1997.
Vie de La Joselito selon les paroles de Carmen, avec « Coplas del tren » de
José Martin Elizondo, avant-propos de Félix-Marcel Castan, Cocagne,
Montauban,1999.
Fragment dun chapitre sur la résurrection (lettres, poussières et semences),
Encres Vives, Colomiers,2000.
Les Juifs dans la Résistance, Tirésias, Paris2001, (dir.de publication).
Ephraïm Mikhaël nest jamais allé à Vienned édécérvni enu dontien lae . P
littérature (théorie du jugement dernier). Encres Vives, Colomiers,2002.
Un souffle qui trouve sa science dans loubli, Encres Vives, Colomiers,2003.
Histoire des Communautés juives de Toulouse, Loubatières, Toulouse,2003.
Le livre, la femme et lenfant, Cocagne, Montauban,2004.
Récit des jours et veille du livre, coll. « Philosophie », Orizons, Paris,2008
Textes & Poèmes de Monique Lise Cohen in Pierre Lachkar,Couleurs :
Intérieur-Extérieur, Éditions Les2Encres, Cholet,2008.
Le Parchemin du désir, coll. « Littératures », Orizons, Paris2009
EmmanuelLévinaset la pensée religieuse, Éditions universitaires du Sud,
Toulouse,2010, (dir. de publication).

Monique Cohen est également lauteur de plusieurs dizaines darticles et
détudes philosophiques, Actes de colloque, articles encyclopédiques etc.
On consultera avec profit:
http://www.moniquelisecohen.com (textes et études)
http://www.resistancejuive.org (archives de lOrganisation juive de Com-
bat; études sur la Résistance juive; forum, recherches, etc.)

9:51
Henri Meschonnic

«es ,aéilesr uq iur ectele ltéhpc eial sorp ctler eustee lDan
auditeur. Ceci est intérieur au langage. Là où il y a vision,
il y a en fait linguistiquement audition. »

1Résonances prophétiques

Emmanuel Lévinas

psychisme même de
lâme : lautre dans le même ; et toute la spiritualité
de lhomme  prophétique.»

3: 1:51902/2 117 0/20_kenoh_c1__0imar_1102_20ddni.h12ominilesuq_eares emsitéhporpe li,nsai, Et« eit l
8indd21h.011_202_0__1raminek_oh_cselie_qunimo5:911/002202/ 113: 1
uq_eomin02_2_01_21h.011_c_hoilesraminek_3: 1 11Ils parlent dune recherche du sens par-delà la notion ration-
nelle de la vérité, mais ils critiquent aussi le mysticisme et le
religieux. Emmanuel Lévinas, dansDifficile Liberté, plaide
pour une « Religion dadulte » sortie des mythologies qui
habitent encore les discours religieux. Meschonnic refuse la
religion ou le théologico-politique, au nom dune pensée du
divin liée à la poétique.

Henri Meschonnic commente, cite et critique souvent Lé-
vinas. Pourtant tous deux se rejoignent dans leur refus du
sacré qui « inonde les recoins païens de notre âme occiden-
tale », comme dit Lévinas

1:5199 ddni02/20/20Bed
ininterrompue » que Meschonnic caractérise comme diffé-
rente de celle dEmmanuel Lévinas.
Y aurait-il, au sein des textes juifs, deux traditions inin-
terrompues ?

Lévinas parle de la lecture de la Bible à travers le Talmud.
Meschonnic se réfère à la lecture du texte biblique avec les
teamim, accents conjonctifs et disjonctifs, et qui est à la
source de toute sa doctrine du rythme et de la signifiance.

Introduction

iuevnoj s ie ,ude lain dditi traevircé xes u tni smemêeu dustoell ses pérare ,aucoup sembdati «rtnu e ndion
rika01m_2__01120h12_dni. d2001/02/2011 13:195:1Tous deux invoquent la littérature. Lévinas, la littérature
russe quil a étudiée dans sa jeunesse et qui la éveillé à la
dimension de la métaphysique. Meschonnic, dansPour la
PoétiqueII, cite positivement Lévinas écrivant dansDifficile
liberté : lrectaAd« ttmeil arétt noil edr les hoature summse ,
cest peut-être lultime sagesse de lOccident où le peuple de
la Bible se reconnaîtra ».
Meschonnic inspiré par sa compréhension du
« rythme » dans la Bible élabore une critique radicale du
dualisme du signe linguistique. Sa critique ouvre une ap-
proche nouvelle de la littérature. Contre lidée philoso-
phique du sujet, il élabore une notion inédite, celle du « su-
jet du poème ».

10 MoniqueLiseCohen

Le prophétisme, pour lun comme pour lautre, semble une
notion essentielle pour sortir des logiques rationnelles, et
pour sapprocher dune question du sens plus grand que la
vérité.

Une problématique les lie de façon féconde, celle du pro-
phétisme. Ni voyance, ni prédiction davenir, mais parole
inspirée dans laltérité. Lévinas nomme cette parole « lau tre
dans le même », et Meschonnic parle de « décentrement
transnarcissique ».

Nous avons essayé, au cours de cette étude, de nous appro-
cher de cette notion de prophétisme, à la lecture de quelques
textes dHenri Meschonnic et dEmmanuel Lévinas. Et den
écouter les résonances.

monqieul_si_eoceh_n
par »1,ismeréall eadsnms easile xtten ud euqitirc al c abordeeschonnineirM niur-venavi ls, ,edéL «nos uté moniimar1__0_2021_01_euqesilhoc_k_ne011 02/2:19: 13nidd12.h01/2 1 Une lecture dEmmanuel Lévinas par Henri
Meschonnic : « la tradition ininterrompue »

« aussi de cest lenjeuLinfini de la signifiance
Lévinas dans Totalité et Infini.»
Henri Meschonnic

H
tiré desQuatre lectures talmudiques2 où Emmanuel Lévinas
dit avoir étudié une « tradition ininterrompue » dans le Tal-
mud. Meschonnic ouvre tout de suite la critique en affir-
mant quil étudie une autre tradition ininterrompue (p.33).

Tout dabord, Meschonnic reconnaît positivement une pen-
sée du langage chez Lévinas, une pensée du signifiant (sens
littéral) qui ne rentre pas dans la définition traditionnelle
du signe, celle de la séparation du signifiant et du signifié
au sens des linguistes. Le signifiant / sens littéral, dit-il est
la possibilité dune « sémantique sérielle » indépendante du
sémiotique, ou du signifié. Toute luvre de Meschonnic est
en effet une critique de la notion linguistique du signe 
«aliquid stat pro aliquo»  à laquelle il oppose la notion de
« signifiance », ou de « rythme », qui implique une unité de
léthique, de la politique et du poème, unité qui définit ce
quil appelle le sujet.

15
12.h10_1202_0__1arimen_k_cohlise_euqinomLe refus du sacré

La Bible, pour les deux penseurs, nest pas une « origine »
mais un « fonctionnement ». Le retour à lorigine, pour lun
et pour lautre, relève des mythologies substantialistes, du
goût des arrière-mondes et du sacré. Souvenons-nous de la
critique radicale que fait Lévinas dansDifficile Liberté, et
que Meschonnic cite souvent : « La voilà donc léternelle
séduction du paganisme, par-delà linfantilisme de lidolâ-
trie, depuis longtemps surmonté.Le sacré filtrant à travers le
mondel e ue qa lt-eureêten p tsadujemsï. d eecalénagitno
Détruire les bosquets sacrés  nous comprenons mainte-
nant la pureté de ce prétendu vandalisme. Le mystère des
choses est la source de toute cruauté à légard des hommes.
Limplantation dans un paysage, lattachement auLieu,
sans lequel lunivers deviendrait insignifiant et existerait à
peine, cest la scission même de lhumanité en autochtones
et étrangers. Et dans cette perspective la technique est moins
dangereuse que les génies duLieu. La technique supprime
le privilège de cet enracinement et de lexil qui sy réfère.
Elle affranchit de cette alternative [] Dès lors une chance
apparaît : apercevoir les hommes en dehors de la situation
où ils sont campés, laisser lire le visage humain dans sa nu-
dité. Socrate préférait à la campagne et aux arbres la ville où
lon rencontre les hommes. Le judaïsme est frère du message
socratique3. »

Demblée le lien entre les deux penseurs est posé dans ce
refus du sacré qui abolit la parole et laisse muet comme de-
vant une idole. Sans faire la même analyse du langage, ils se
situent en dehors de la conscience de soi du sujet classique,
et en dehors du sacré absorbé dans le cosmique. Lun et
lautre préfèrent, comme Socrate, la ville où lon rencontre
les hommes. Lévinas, depuis lapparition du thème du visage
dans son uvre, écrit que parler à quelquun ce nest pas
parler de quelque chose. Meschonnic développe toute une

:91:12 MoniqueLiseCohen

15 11031 2/20/202ddin 1
ar_kenoh_cselie_uqinom 1302/02h.indd 2_10_112mi0__120théorie du rythme ou de la signifiance dans le langage. Chez
lun comme chez lautre, le langage nest pas lexpression ou
la copie de la pensée, et la pensée nest pas lexpérience de la
présence à soi-même.

La disparition du sacré crée, dans les termes de Meschonnic,
la théologie négative, liée fondamentalement à cette sépara-
tion entre le sacré et le divin. Le divin est alors la puissance
créatrice de la vie, dans sa transcendance absolue à lhumain.
Il est inacceptable, dit Meschonnic, de confondre en-
core le sacré et le divin. Et le religieux, dit-il, est la captation,
lappropriation, la socialisation et la ritualisation du sacré et
du divin dans le théologico-politique, et à son profit. Cette
captation est éminemment grave et dangereuse parce quau

Meschonnic voit dans le sacré une identification des mots et
des choses au sens hiéroglyphique et païen. Le sacré est le
mythe de lunion originelle entre les mots et les choses, entre
les hommes et les animaux, entre les hommes et la nature.
Une union davant le langage. Cest, dit-il, dansUn coup de
Bible dans la philosophie » que lon, « larchaïsme premier
retrouve partout encore, dans la publicité par exemple avec
ses artifices de magie. Le sacré est fusionnel, et il annule
lhumain et sa liberté. Anti-humaniste, il rend impossible
l vieéthique et ne conçoit pas la « humaine ». Au sens où en
parlait Spinoza. Non par le biologique seul, mais la force et
la vie dune pensée.
Au début du livre de laGenèse, dans la Bible, le divin
est le principe de vie qui crée et constitue toutes les créatures
vivantes. Il est encore mêlé au sacré. Puis il sen détache ab-
solument dans le livre de lExode (III,14), lorsque Dieu ré-
vèle son nom à Moïse lors de la rencontre au buisson ardent.
Moïse demande à Dieu quel est son nom, et Dieu lui répond
par un verbe : « Je serai ». Conjugaison à linaccompli du
verbe être, et qui nest pas le « Je suis » des diverses traduc-
tions où Dieu parlerait en philosophe.

eLeunammLévinas ethenrimesChoninCRésonances pRophétiques 13

1:3115:9102/ 1
402/ 1011 02/21::9 31Si Meschonnic et Lévinas ne parlent pas dans les mêmes
termes du religieux et du divin, ils rejettent lun et lautre,
avec fermeté, tout ce qui est de lordre du sacré. Ce retour
massif et substantialiste à lorigine, le sacré fusionnel, semble
à la source de leur éloignement dune certaine cabale hé-
braïque, celle des jeux de chiffres et de lettres, celle dune
combinatoire théosophique où le simple produit dune ad-
dition servirait de preuve de façon substantialiste.
Le réalisme théologique suppose la réalité, lessence de
Dieu. Lorsque Meschonnic semble dire ainsi que Dieu est
sans essence, nous entendons en écho les dernières phrases
dAutrement quêtre : « Après la mortdEmmanuel Lévinas
dun certain dieu habitant les arrière-mondes, la substitution
de lotage découvre la trace  écriture imprononçable  de
ce qui, toujours déjà passé  toujours « il »  nentre dans
aucun présent et à qui ne conviennent plus les noms dési-
gnant des êtres, ni les verbes où résonne leuressence mais
qui Pro-nom, marque de son sceau tout ce qui peut porter
un nom4»
.

nom du divin, la religion prend laspect meurtrier du théo-
logico-politique où la parole humaine disparaît.

Revenons pour le moment au fil proposé par la lecture du
texte consacré à Lévinas. La Bible est bien sûr la clé de ces

« On comprend, écrit Meschonnic, quau Moyen Âge réa-
lisme et théologie, inséparablement ne peuvent pas voir dans
ce mot [Dieu] simplement un nom. Par lui-même il suppose
la réalité de Dieu, son essence (p.13). » Le réalisme logique
qui présuppose une relation continue entre le mot et ce quil
désigne, parle de Dieu en termes dessence. Le nominalisme
fait sortir le divin de lessentialisme et du substantialisme.
Un Dieu hors lessence auquel se réfèrent Lévinas et Mes-
chonnic, comme à lintérieur de deux traditions juives inin-
terrompues ! Quelles sont ces traditions ?

1514 MoniqueLiseCohen

ominuq_eilesoh_c_kenimar1__02_20_110.h12ddni
im_0_kar_2011_02_eilinuqhoneesc_mo2/10/220311: 1 h.in1_21 150dd Le point de vue réaliste quil dénonce, suppose un lien de
nature, un lien réel, entre le mot et ce dont il parle. Du point
de vue réaliste, écrit Henri Meschonnic, lhumanité existe
et les êtres humains ne sont que des fragments de la tota-
lité. Le point de vue réaliste est celui des régimes totalitaires.
Par contre, du point de vue nominaliste, seulement et uni-
quement, les individus existent. Comme lécrit Montaigne :
«Chaque homme porte la forme entière de lhumaine condi-
tion.» (Essais III,2)

Meschonnic cite Grthuysen parlant de cultures où la no-
tion dindividu nexiste pas. Celui-ci nest quun fragment

Meschonnic développe, contre le réalisme, une conception
nominaliste de lhumanité. Cette problématique est présen-
tée dans une conférence faite à Toulouse en2003, et publiée
sous ce titre : « de penser libreLhumanité, cest» ainsi quà
5
louverture du livreHeidegger ou le national-essentialisme.
Comment actualiser cette ancienne querelle médiévale ? Le
nominalisme considère que le monde réside dans le langage,
alors que le réalisme insiste sur lautonomie du monde. Au
début condamnées par lÉglise, qui y voyait une atteinte à
la Trinité, les thèses nominalistes, après les échecs des doc-
trines matérialistes, semblent aujourdhui prendre un essor,
en redécouvrant et en affirmant la fonction première du
langage dans la nomination et le dévoilement des mondes
humains.

519: enammLeuLévinas ethenrimesConnCihRésonances pRophétiques 15

Réalisme et nominalisme

traditions. Pour Meschonnic, la Bible « est un langage qui est
mené par un rythme et une signifiance qui sont irréductibles
au signe grec-chrétien, et où peut sobserver un fonction-
nement nominaliste, emblématiquement à lopposé extrême
du réalisme logique essentialisant et massificateur (p.12). »

n_hecoe_is_lueiq1102_20_10_mirakmnoMeschonnic citait souvent la notion de « vie humaine » se-
lon Spinoza, qui fait allusion ici à luvre posthume dUriel
Da Costa :Exemplar humanae vitae(Exemple dune vie hu-
maine). Excommunié comme lavait été Spinoza, il sétait
suicidé. Ainsi, Meschonnic écrit-il, dans sa conférence de
2003 cest, « Lhumanité, » de penser libre des : « Lalliance
mots « une vie humaine » fait allusion par là au combat

1:5Quelles seraient les implications positives de la notion no-
minaliste dhumanité ? Le caractère de cette utopie, à la
différence des utopies totalitaires, est « quelle contient une
nécessité interne, logique, éthique et politique. Cette néces-
sité en fait quelque chose comme une prophétie [] au sens
dun refus des pouvoirs en place [] En quoi une représen-
tation nominaliste de lhumanité implique un combat ». Le
nominalisme, enseigne encore Meschonnic, rend seul pos-
sible le « sujet dun poème », cest-à-dire la transformation
dune forme de vie par une forme de langage et la trans-
formation dune forme de langage par une forme de vie.
Lécriture dans ce contexte est un acte éthique. À linstar
du poème, elle est un enjeu du sujet. Cest donc « un univer-
sel ». Meschonnic nous apprend donc à penser la singularité
du sujet avec luniversel.

Pourrait-on parler, comme Lévinas, dun universel, non
« par englobement », mais « par rayonnement » ?

16 MoniqueLiseCohen

du tout (p.14). Seule compte la totalité. Le réalisme logique
dit : « le noir », « le juif », « la femme », « le prolétaire ».
Figure ultime de lhumain, où sabsorbent toutes les singula-
rités. On pourrait y voir le fondement de lidolâtrie. Essenti-
alisation ou massification. Idolâtrie de la figure humaine, qui
nest pas le visage au sens où en parle Lévinas.
Si lhumanité est la réalité, selon la thèse réaliste, les
conséquences éthiques et politiques sont nécessairement
graves. Ce sera, dit Meschonnic, une uniformisation.

d 1602_21h.ind 1 :3910//20211
moninek_c_hoilesuq_e 13:19:02/2011 15 eueLmmanLévinas ethenrimCniesonChRésonances pRophétiques 17

Comment sortir du réalisme politique propre aux visions
politiques du monde ?

didées que porte lensemble de ces deux mots, et une al-
lusion à la persécution religieuse dont il [Spinoza] avait été
lobjet. Cest-à-dire lexemple même de limplication quune
vie humaine définie par la « vraie vertu » (vertu au sens de
force) « et la vie de lesprit » fait un tout. Et seulement ainsi.
Sinon, cest une vie au sens animal. La notion de « vie hu-
maine » inclut par là même de lanti-théologique. Elle est
déjà elle-même une protestation autant quune postulation.
Elle nest pas donnée. Elle est à conquérir. Et comme il y a
nécessairement une historicité de la pensée, sans quoi il ny
a pas la « vie de lesprit », et jappellehistoricitépas seule-
ment la situation historique, mais lactivité dune invention
qui continue dêtre active sur la pensée, donc sur la vie, je
pose quune vie humaine consiste dans la réalisation de sa
propre historicité. Dans la reconnaissance de cette histori-
cité. Je veux dire le travail indéfiniment à poursuivre pour la
reconnaître. »

Ici surgit la question difficile posée sur la lecture et la pos-
térité de Lévinas par Benny Lévy dansVisage continuet
dansLe meurtre du Pasteur » qierson ue l la: euq oitsud nT «
trouve dans luvre de Lévinas. Le tiers est-il un troisième
homme ou le prochain dans cette relation duelle et diné-
galité décrite longuement par Lévinas. Luvre de Lévinas
laisse penser les deux. DansTotalité et Infini, il écrit : « Le
tiers me regarde avec les yeux dautrui », et dansAutrement
quêtre, le tiers est pensé selon deux modalités, le prochain
ou un autre que le prochain. Il parle de « lentrée du tiers »,
puis il ajoute : « Le tiers est autre que le prochain, mais
aussi un autre prochain, mais aussi un prochain de lAutre
et non pas son semblable ». Le tiers fait problème. Miguel
Abensour explique que le tiers ouvre la possibilité de la jus-
tice. Mais cet ordre de la justice institué par le tiers est-il

_2021_01imar1__01 /207.h12ddni
18 MoniqueLiseCohen

En nous approchant de la question du prophétisme, nous
pourrions nous demander si la parole prophétique, comme
la Bible lévoque, nest pas déjà la sortie de la vision poli-
tique du monde. Cette question est peut-être ici encore pré-
maturée, et nous devons tout dabord suivre cette lecture de
Lévinas par Meschonnic.

différent de celui de la proximité et de la responsabilité infi-
nie ? M. Abensour ne le pense pas. Si le tiers est un troisième
homme qui vient rétablir un équilibre à la relation duelle,
celle de la rencontre du visage dautrui dans son étrangeté,
où résonne le commandement de linterdit du meurtre, le
tiers, comme intermédiaire, introduit ce que Benny Lévy ap-
pelle la vision politique du monde, celle précisément dune
massification quil décrit comme conduisant au nihilisme,
dansLe meurtre du Pasteur. Dans les termes de Meschonnic,
on parlerait de « réalisme ».
Le tiers serait plus véritablement, hors de la vision po-
litique du monde, à laune de Montaigne, le prochain por-
tant lentièreté de lhumaine condition. Si le tiers est le pro-
chain, alors comme lexplique Abensour, nous entrevoyons
une pensée de lÉtat « qui natteint sa légitimité que dans la
mesure où elle demeure toujours en prise avec ce qui la dé-
passe, où elle laisse audible la voix venue de très loin  dia-
chronie  qui la décentre et effectue comme une gravitation
permanente. » Comme B. Lévy, M. Abensour, au nom de
Lévinas, critique la pensée politique de Hobbes fondée sur
un calcul. Il cite encore « lAnarchie », non comme doctrine
politique, mais comme celle qui vient « troubler » lÉtat sans
sériger en un tout. Alors « prophétisme et témoignage »
résonnent ensemble hors la vision politique ou réaliste du
monde. B. Lévy explique encore quon ne peut compter le
tiers comme nombre alors que le visage échappe au concept
et au nombre : « Dans lépiphanie du Visage, il ny a pas de
trio, pas plus que de duo, il ny a que (passée de) lUn6. »

:915311: 1 ni.h12_1102_20_101/2022/80 1 ddinuq_eilom_karim_0se_cohen
21h.011_02_2_01_raminek_c_hoilese_qunimoLévinas associe le témoignage et le prophétisme dans une
altérité qui a lieu en soi-même : il parle de « lautre dans
le même ». Meschonnic, à propos de la prophétie, parle de
« décentrement transnarcissique »9.

Nous avons évoqué le fait quun langage réaliste qui pose la
figure ultime de lhumain et qui substantialise le divin inter-
dit une parole créatrice, nouvelle, prophétique. Cest-à-dire,
nominaliste. Parler de Dieu hors lessence, est-ce là la possi-
bilité de la parole prophétique ?

Les lectures de Lévinas par Derrida et Lévy mettraient alors
en résonance le nominalisme de Meschonnic et lidentité
entre le Tiers et le prochain chez Lévinas.
Quest-ce que le prophète, en labsence dune doctrine
politique ? Lévinas associe « Prophétie et témoignage »,
dansAutrement quêtre. La parole prophétique, ou parole
de témoignage, vient sopposer au « secret de Gygès », au
quant-à-soi, aux pensées secrètes, où lon se justifie soi-
même jusquà ignorer Dieu, ou encore jusquà sauto-divini-
ser dans une sorte de sentiment de toute-puissance : « Dans
le signe fait à lautre, où je me trouve arraché au secret de
Gygès, du fond de mon obscurité, dans le Dire sans Dit de
la sincérité, dans mon « me voici » demblée présent à lac-
cusatif, je témoigne de lInfini7. »

Ni réflexion, ni retour sur soi, la parole prophétique est té-
moignage. Or la parole se tient sur la bouche de deux té-
moins selon la tradition biblique et talmudique8. Le sujet
nest donc pas seul, dans la pure radicalité de la conscience
de soi, dans la présence à soi-même.

Meschonnic et Lévinas sapprochent de cette même problé-
matique sur la question de Dieu. Tous deux, lecteurs de la
Bible, non comme origine (sacrée), mais comme fonctionne-
ment. Au titre des deux traditions ininterrompues.

indd 1902/02/210 1 311::915 enammLeuLévinas ethenriminChCnoseRésonances pRophétiques 19

120 MoniqueLiseCohen

Il sagissait pour Lévinas, cite Meschonnic, de « garder
conscience de soi dans le monde moderne »10, ce qui est ma-
nifestement la description de lexistence juive depuis la des-
truction du Temple par les Romains et le grand exil où nous
nous trouvons encore, et que la tradition considère comme
étant toujours sous la domination romaine.
Quest-ce quêtre juif, dans cette configuration mon-
diale de lexil ou de lincapacité à lire la Bible ? Meschon-
nic et Lévinas posent cette même question. Meschonnic en
donne la clé, la sienne : « Il sagit de faire prendre conscience
de ce qui, jusquici, semble bien avoir été totalement impensé
par lexégèse traditionnelle, cest-à-dire le rôle de prophétie
de la théorie du langage par la critique du rythme, la critique
du signe, en apprenant à écouter la signifiance et le rythme
dans le langage biblique. (p.34) »

19:5Telle est lautre « tradition ininterrompue », celle à laquelle
Meschonnic se réfère, et quil cite dans une chaîne où se re-
trouvent Jehuda Halévi, Ibn Ezra, mais aussi Maïmonide.

Comment lire la Bible11? La Bible est écrite dans sa version
« massorétique », celle desMassorètes, illustres scribes et
grammairiens de lépoque du VIeauIXesiècles de lère com-
mune, avec desteamim, cest-à-dire des accents conjonctifs
et disjonctifs, sur lesquels insistaient des commentateurs tra-
3
ditionnels comme Jehouda Halévi12et Abraham Ibn Ezra1,
et qui font sortir littéralement la Bible des logiques dualistes.

Où a-t-il trouvé la ressource de cette connaissance du rythme
de lécriture ? Cest dans sa lecture et sa pratique de la tra-
duction de la Bible, qui fait de lui, aujourdhui, le plus grand
traducteur de ce texte, en dehors des catégories dualistes qui
en ont oblitéré la lecture.

Le rythme et la Bible selon Meschonnic

/202200/1 :311 onique_lise_cohem_211.i1hd nd20 ak_n_mir0_1002_2
oniqm 13:19:52/2011 12200/h1i.dn d202__211m_ri_001ehocak_nl_eu_esiLe texte est ainsi cantillé dans toute la tradition liturgique
juive. Mais cela napparaît dans aucune traduction, sauf
14
dans celle dHenri Meschonnic .
Cette cantillation est le rythme, ou la signifiance du
texte, qui nappartient plus alors à la logique du signe, mais
souvre, selon les termes de Meschonnic, comme une désa-
cralisation et historicisation du divin. Chemin quil déve-
loppe dansLutopie du Juifet dansUn coup de Bible dans la
philosophie.
Que sont cesteamim Leur existence est attestée ?
dans des textes très anciens. Dans le Talmud, il sont appelés
neimadià-t-esodél mreT eL .eiétiar ,cMéguillaen parle. Le
Talmud fait également une allusion à une cheironomie, cest-
à-dire aux mouvements de la main droite et des doigts qui
sont comme une direction dacteurs. Cette cheironomie est
toujours pratiquée dans la liturgie synagogale. Le Talmud
fait remonter ces règles au début duIIe siècle, et dans un
autre passage du TraitéMéguilla, il est écrit que lesetimam
remontent au temps dEzra.
Teamim vient detaam, le goût, au sens gustatif, de
ce que lon a dans la bouche. En hébreu médiéval, le mot
désigne aussi laratio. Il sagit des jonctions et disjonctions,
groupements et dégroupements du discours, avec pour
chaque accent une ligne mélodique : « un mot du corps et
de la bouche ». La bouche parle, dit Meschonnic, comme
Aaron est la bouche de Moïse (ExodeVII,1-2). Le sens a une
nature corporelle ; il se fait dans la bouche.
Le TraitéHagguigadu Talmud enseigne également que
« les divisions faites par les accents » déterminent le sens.
Un même système dorganisation se trouve dans len-
semble des textes bibliques. Cest une pan-rythmique,
mais sans métrique. La Bible nest ni vers ni prose. Cest
lhellénisme qui a inventé une poésie biblique. Le Bible ne
connaît que lopposition du chanté et du parlé. Le verset est
la seule unité rythmique. Lesteamimne font pas alterner du
même et du différent, des syllabes brèves et longues comme

eanuemmLLévinas ethenrimnionCChesRésonances pRophétiques 21

1
oniqmsi_eeul__nakoceh_001m_ri_211202_ ddni.h10/2022 1 :3915:/20211 122 MoniqueLiseCohen

dans la métrique grecque, latine, arabe, ou des accentuées
ou inaccentuées comme la métrique anglaise. Lesamimte
construisent le verset par enchaînement et par emboîtement,
écrit-il. Il sagit dune organisation et non pas dune alter-
nance : « lorganisation du mouvement de la parole dans
lécriture ». Le discours a ainsi un « continu », comme dit
Meschonnic (en différenciant ce concept de celui de conti-
nuité), rythmique, prosodique et sémantique.

Aux « veilleurs de lécoute », dit Meschonnic, il faut ajouter
Maïmonide qui, même sil ne traite pas desteamim, et si le
Guide des égarés un traité du sens inspiré par le ratio- est
nalisme dAristote, consacre la seconde partie duGuide à
la question de la prophétie : « la plus haute perfection de
la faculté imaginative », conjuguant raison et imagination.
Meschonnic dit que chez Maïmonide, ce nest pas le rythme
qui est en jeu, mais la prosodie et tout le fonctionnement des
signifiants15.

La prophétie aujourdhui :
un nouvel universel

La lecture de la Bible selon le rythme ou la signifiance la met
en dehors du dualisme du signe, et une telle lecture pourrait,
dans le langage de Meschonnic, porter le nom de prophé-
tisme. Lévinas, même sil ninsiste pas sur cette lecture selon
lesteamim tar p,lega éleemtnd erppoéhitsme quil défini
ainsi dansAutrement quêtrecomme le psychisme de lâme
(p.233).

La prophétie nest nullement, chez lun comme chez lautre,
une voyance ou une prédiction davenir. Cest le prophète
grec qui est un voyant. La prophétie rencontrée dans la
Bible, dans les livres des prophètes, lesNeviim, est une ca-
pacité particulière découte, que Meschonnic reporte sur le

Les cabalistes disent cependant que la prophétie sest pour-
suivie autrement, et quelle a pris précisément le nom de
« cabale ». Dans le Talmud, le termeqabalah les désigne
parties de la Bible extérieures auPentateuquet-esc, -àider
lesProphètes les etHagiographes, et dans la période post-
talmudique, il sert à désigner la « Torah orale », cest-à-dire
lensemble des textes, Talmuds, cabale, midrach, etc., que
lon dit avoir été donnés par le même souffle prophétique
que la « Torah écrite », cest-à-dire le Pentateuque16. Loral,
lorsque lon dit « Torah orale », ne désigne pas ici le parlé
opposé à lécrit comme dans la compréhension grecque,
mais en suivant la compréhension dHenri Meschonnic, la
capacité décrire de nouveaux textes, et il concerne tout au-
tant le parlé que lécrit.

eunLemamLévinas ethenrimeohCsiCnnRésonances pRophétiques 23

mode même de lecture du texte, de notre lecture du texte
biblique, aujourdhui et comme chaque fois, et que Lévinas
intègre au fondement même de la personne, de son « psy-
chisme », comme un paradoxe, puisque ce fondement, dans
les termes du philosophe, na rien dune assise, mais porte le
nom d « autre dans le même ».
Nous remarquons que Lévinas et Meschonnic parlent
de prophétisme par-delà certaines conceptions fondamen-
tales héritées de la tradition qui disent que la prophétie et
les miracles se sont arrêtés à lépoque du livre dEsther. Dans
lhistoire de lIsraël biblique, la prophétie correspond aux
temps des mythologies des peuples antiques. Prophétie et
miracles sarrêtent à cette époque charnière décrite par Karl
Jaspers, de la naissance des grandes traditions de lhumanité
qui fondent toujours notre monde, en Extrême-Orient : le
bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme, en Perse ; le
développement du zoroastrisme et, en Grèce, la naissance
de la philosophie, de la tragédie et de lhistoire. Époque qui
est celle de la naissance du judaïsme

lie__cseenohar_k0_mi20_1102_12_1h.indd 2302/022/10 1 311::915qunimo