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EN QUOI LE MAL NOUS REND PLUS HUMAIN

De
366 pages
Qu'est-ce que le mal ? En quoi est-il si spécifique à l'homme ? Par une approche plutôt phénoménologique cet ouvrage vise à mettre l'accent sur l'importance nécessaire à accorder aux multiples signes des manifestations d'actes humanistes qui parsèment le monde. Cet essai se veut résolument optimiste en témoignant de la vitalité des évolutions réelles et notables de l'humanisme.
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En quoi le mal nous rend plus humain ?
Réflexion sur l'humanisme Collection Questions Contemporaines
dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines » n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est
d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur
le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 200 L
Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire,
2001.
Pour une politique des jeux, 200 L Christian BÉGIN,
Alia RONDEAUX, Catégories sociales et genres ou comment y
échapper, 2001.
Jacques LANGLOIS, Le libéralisme totalitaire, 2001.
Vincent PETIT, Les continentales, 2001.
Gérard LARNAC, La police de la pensée, 2001.
François-Xavier ALIX, Insertion et médiation : à la recherche du citoyen,
2001
Vincent ROUX, Le capitalisme utopique : propriété privée et destination
universelle des biens, 2001.
Christine MARSAN
En quoi le mal nous rend plus humain ?
Réflexion sur l'humanisme
Essai
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1817-5 A Nicolas, pour m'avoir éclairé sur la différence.
A mes grands-parents, pour m'avoir ouvert les yeux sur la
souffrance.
A mes parents pour m'avoir permis d'être et de comprendre ce que
veut dire aimer.
Remerciements :
Je tiens également à remercier tous les amis qui ont bien voulu
donner de leur temps pour lire cet essai et lui apporter les
commentaires et suggestions nécessaires : mon père qui a su
prendre la patience de lire, Carole, sans qui rien n'aurait pu se
faire, Claude Bernard, pour ses apports et sa patience, Christine,
Gérard, Michèle et les autres...
« Le mal n'est pas une chose, un élément du monde, une
substance ou une nature ».
Paul Ricoeur. INTRODUCTION
« C'est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant, que
l'homme se définit peu à peu ». Jean-Paul Sartre. L'Etre et le
Néant.
Il y a quelques semaines, à la fin du mois de février exactement,
nous étions, un de mes partenaires et moi-même en Italie, à Trieste,
pour assister à un colloque sur l'interculturalité.
Ceci consistait à participer à divers ateliers ayant pour thème
principal des difficultés de relation et de communication entre les
personnes de différentes cultures.
Cette réunion se tenait dans un bâtiment de la marine marchande,
ce qui nous plaçait au bord de la mer et au milieu du port de pêche.
Le site était superbe, paisible, les lumières tamisées dansaient sur
l'eau, déployant leurs camaïeux de pastels comme seule
l'Adriatique sait les agencer.
Le lendemain de notre arrivée, un bateau de guerre est venu
s'amarrer devant l'entrée du bâtiment où avait lieu le colloque. La
journée se passa en discussions et en réflexions sans autre
commentaire sur les activités fluviales environnantes.
Le soir, lors du dîner, nous avons mangé à côté d'un groupe
d'Américains appartenant visiblement à ce bateau. Nous ne nous
sommes formalisés que pour le bruit excessif que l'excès de bières
rendait inéluctablement insupportable.
Après une promenade au milieu des bateaux de plaisance et des
édifices éclairés, témoins des splendeurs d'antan, nous sommes
rentrés sereinement nous coucher.
Le jour suivant, nous avons vu arriver un porte-avions chargé
d'avions prêts au combat.
Mais toujours rien. Aucun commentaire n'était fait sur ces bateaux
ou leur équipage parmi les membres de cette congrégation. Le
colloque touchant à sa fin, les traditionnels échanges d'adresses nous ont occupés quelques temps avant que l'allégresse du banquet
final ne noie les quelques tentatives de considérations
intellectuelles dans la légèreté des danses enchaînées.
Puis, le dimanche, jour du départ, arriva et chacun quitta Trieste
pour reprendre avion ou train et retourner dans son pays d'origine.
Et là, quelle ne fut pas notre surprise, en nous éloignant de la ville,
de réaliser que pour la première fois, nous pouvions voir vraiment
ce porte-avions, voir signifiant alors comprendre le sens de sa
présence et de sa menace sur nos vies et celles des populations
proches. C'est ainsi que nous avons enfin pu parler et évoquer le
fait que le porte-avions portait justement des avions de combat ce
qui signifiait bien la menace de conflit au Kosovo et illustrait de
manière criante la réalité d'une guerre possible, dont nous avons
vu, par la suite, qu'elle était imminente, nous n'avons pu en
discuter qu'une fois à distance physique du danger.
Ces bateaux étaient à côté de nous pendant plusieurs jours et aucun
des deux mille participants n'en a parlé, ni n'en a fait mention. Ils
étaient là, comme nous étions là. Point. Pas de parole, pas de sens,
car pas de commentaires.
Et en nous éloignant, la signification de ce qui nous entourait nous
a alors frappés : ces bateaux étaient là pour une éventuelle guerre et
nous avons alors compris quelle pouvait être la puissance de
l'inconscient et de l'instinct qui nous ont protégés en nous rendant
aveugles, c'est-à-dire incapables de mettre du sens sur ce qui nous
crevait les yeux. Et si nous ne pouvions pas donner du sens, nous
étions dépourvus de notre capacité de penser, de décider ou de
choisir d'agir ou de réagir.
L'émotion et le choc furent si intenses que je me précipitais pour
prendre une photo afin d'immobiliser l'instant et de me rappeler à
jamais la puissance de l'aveuglement devant la réalité d'un mal qui
menace.
8 Pourtant à ce jour, aucune guerre n'était déclarée et les attaques de
l'OTAN n'avaient pas eu lieu l .
Cette prise de conscience a été pour moi un déclencheur
extraordinaire, me permettant de comprendre combien nous
sommes vulnérables et fragiles dans notre condition humaine avec
nos deux pour cent d'ADN Z qui nous distinguent de nos cousins
germains les grands singes. Ce qui signifie que ce petit
pourcentage de capital génétique différent fait de nous des
humains. C'est grâce à eux que nous pouvons penser, décider,
choisir de notre liberté et de notre volonté ou pas de commettre le
mal. Par là même, on comprend aisément combien il est difficile de
ne pas succomber à la tentation 3, aux désirs4, aux instincts ou au
mal.
Je ne m'étendrai pas très longtemps sur l'animalité de l'homme
comme cause du mal car nombre de philosophes en ont démontré
les limites, je constate simplement que la limite est ténue et la
frontière délicate entre animalité et humanité.
Il semble désormais possible de comprendre qu'à la première
menace sérieuse, nous devenons sourds, aveugles et muets,
incapables de voir, de comprendre et de penser, donc de choisir, de
décider et d'agir à propos.
Seule la distance salvatrice, protectrice nous permet de
« reconnecter » notre pensée analytique et rationnelle. C'est
seulement à ce moment que nous prenons conscience que si nous
avons pu être aveugles en 1999, face à la menace d'une guerre qui
n'avait pas encore éclaté, on peut imaginer aisément comment et
pourquoi les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale, pour ne
Cet essai ayant été commencé fin février et terminé fin décembre, les
commentaires de même que les illustrations de la réalité suivent le cours
de l'actualité. Ce qui place l'ouvrage en amont de la guerre du Kosovo,
pendant et après.
2 Emission : le singe et l'homme. Arte 1999. Exemple également cité dans
l'ouvrage La culture est-elle naturelle ?
3 En référence au dogme chrétien.
4
En référence au cartésianisme.
9 citer qu'elles, ont pu avoir lieu, dans la complicité totale de
l'anonymat et du silence. Un silence sans nul doute involontaire, en
tous cas pour beaucoup, mais sûrement inconscient comme si nous
avions pu être aseptisés, anesthésiés, déshumanisés par la menace
directe de la mort.
Il est donc facile, rétrospectivement, utilisant le recul des années, la
distance de l'événement fini et le confort de notre quotidien, de
condamner et de trouver inadmissible ou incroyable, que les uns et
les autres n'aient pas réagi plus tôt.
Et nous, dans ces conditions, qu'aurions-nous fait ?
***
Depuis, les bombardements sont là, la fuite des Kosovars et les
atrocités des Serbes légitiment chaque jour un peu plus le fait que
nous cherchions bien, sans le savoir, à éviter cette horreur
potentielle. Et tandis que la menace était si proche et si réelle, nous
parlions, en toute courtoisie et bonne intelligence, dans le cercle
restreint des privilégiés qui ne risquent rien, des différentes
méthodes pour faciliter les communications et dépasser les
différends interculturels.
***
Tout en écrivant cet essai, je parcours plusieurs ouvrages pour
éclairer mon discours de références classiques ou contemporaines
et aussi pour connaître l'opinion de divers auteurs, de disciplines
variées et d'époques distinctes pour apprécier la nature et le
cheminement de leur pensée et de leur point de vue sur la question
du mal comme sur celle de la condition humaine. Quelle ne fut pas
ma surprise de découvrir cet extrait de la discussion sur le péché,
comportant en préambule le commentaire suivant, rappelé par
François L'Yvonnet.
« Il est assez remarquable, notons-le, que personne dans cette
assemblée prestigieuses, au cours d'une discussion consacrée, tout
5
Discussion sur le péché (extraits), présentée par François L'Yvonnet, in
Question de. Le mal. Voici la liste des participants à cette discussion :
Maurice de Gandillac, Pierre Klossowski, Jean Hyppolite, Arthur
10
de même, au mal et au péché, n'ait fait, en ce début 1944, la
moindre référence, fut-ce sous forme de « contrebande », à la
guerre et à l'occupation allemande » !
Répétition de l'histoire ? Reproduction de l'aveuglement ? Il
apparaît que le mal est bien à l'oeuvre, régulièrement tout au long
de l'histoire, nous rendant aveugles (pérorant de tout, sauf, parfois,
de l'essentiel), si menaçant et si angoissant qu'il devient
innommable lorsqu'il est à nos portes ! C'est comme si chaque
génération devait être soumise aux mêmes épreuves et parvenir,
isolément, parfois difficilement avec l'aide de la lecture des
expériences passées, à résoudre les grandes questions existentielles
de l'homme.
Nous reviendrons plus tard sur la réalité ou non d'une répétition de
l'histoire, mais la remarque de ce groupuscule d'intellectuels
rassemblés au milieu de la guerre, dont nous pourrions supposer
que ce sont les derniers à être enclins à l'aveuglement intellectuel,
spirituel ou moral et voilà, qu'eux-mêmes sont aux prises avec
cette même servitude à la limitation. Celle-là même qui rend
l'homme, du plus ignorant au plus cultivé, nu et démuni devant
l'ignominie de l'approche de la mort et c'est alors son caractère
irréductible qui rend la surdité grandissante.
Adamov, le père Maydieu, Louis Massignon, Pierre Burgelin, Jacques
Madaule, Gabriel Marcel, Jean-Paul Sartre... et ceux qui sont restés
silencieux : Nicolas Berdiaev, Albert Camus, Maurice Blanchot, Maurice
Merleau-Ponty ou Simone de Beauvoir.
11 Un état du mal en cette fin de siècle
Le propos de cet essai est de faire un bilan sur l'état du mal
aujourd'hui revisité par le dernier conflit armé, celui du
KOSOVO. 6 Si, malheureusement, il n'a rien d'original et de
singulier, hormis bien entendu ses particularités historico-sociales
et économiques, il n'est pas tellement différent des nombreux
conflits inter-ethniques ou inter-religieux que le monde connaît
depuis toujours. Je le choisis, car il est le plus récent et le plus
proche.
Au sujet de sa proximité, un auditeur de France Inter trouvait
inadmissible que l'on ne réagisse pas à une guerre qui se déclarait à
deux heures d'avion de Paris. Le journaliste qui animait l'émission
lui a demandé « à partir de combien d'heures d'avion de Paris, un
conflit armé est-il acceptable ? ».
Ceci nous ramène à l'anecdote précédemment citée, concernant la
distance à partir de laquelle nous nous sentons menacés,
physiquement en danger, et d'un coup concernés par les guerres
environnantes ou carrément aveugles et insensibles.
Mais l'horreur n'a pas de frontière, de couleur ou de limite et c'est
en cela que cette question est inacceptable et malgré tout si
fréquente.
Ainsi, je vais rendre compte, de manière non exhaustive car la
tâche serait trop grande, de diverses conceptions et définitions du
mal qui ont parcouru l'histoire de la pensée philosophique. Mon
projet est de vous permettre de trouver, parmi elles, celle qui
correspond à votre propre raisonnement et à votre cheminement et
qui pourra vous éclairer dans vos actes pour vous inciter, peut-être,
à faire d'autres choix lorsqu'il s'agira d'agir. J'amènerai ma propre
vision du mal, pour conduire à une ébauche de définition, étayée
tant par la pensée que par l'expérience sensible et les sentiments,
qui peuvent eux aussi contribuer à expliquer ce que peut être le
mal.
6 Et par celui encore actuel en Tchétchénie.
12 Le choix des références correspond à mes convictions et à ma
sensibilité, en effet, sans être philosophe moi-même, c'est une
discipline à laquelle je me suis frottée régulièrement depuis
plusieurs années avec passion et amateurisme, je l'avoue. Je
souhaite que cet essai soit transdisciplinaire pour plusieurs raisons.
Tout d'abord, parce qu'il m'apparaît fondamental de faire
dialoguer, par exemple, la philosophie avec la psychologie et la
psychanalyse, que je connais un petit peu mieux. Par ailleurs, un
sujet aussi complexe que le mal peut s'examiner et se comprendre
avec l'éclairage de plusieurs disciplines et de divers champs qui
s'entrecroisent ou se heurtent car ils parlent tous d'un même sujet
principal qu'est l'homme. Et enfin, la dernière raison est que je
pense profondément qu'être spécialiste d'un domaine est la preuve
d'une expertise remarquable mais que la complexité de notre
monde empêche que l'on s'y enferme. En effet, le risque
d'enfermement est grand et avec lui son cortège de radicalismes,
d'aveuglements et d'intolérances. Ainsi, il est possible de
s'intéresser à des champs connexes aux siens propres et visiter la
pluralité des points de vue pour parvenir à une opinion personnelle
qui facilite l'argumentation. Donc, j'avoue que je ne propose pas
de définition, dans le sens académique du terme, mais plutôt une
réflexion argumentée sur le thème du mal. J'espère y entraîner mes
lecteurs et susciter argumentation, dialogue et controverses.
Ensuite, je voudrais vous faire part de quelques signes « gris » 7 que
l'on peut observer ça et là qui peut-être rendent la similitude entre
la guerre du Kosovo et celle de 1939/45 moins évidente que l'on ne
cherche à le dire. En effet, c'est comme si, cherchant à rendre cette
guerre familière, on pouvait mieux la comprendre, donc mieux la
circonscrire et mieux la clore. Pourtant aucune guerre ne se
ressemble et en même temps, lorsque l'on se place dans la quête de
7
Signes gris : en référence au vocabulaire de l'Intelligence Economique,
les signes gris sont des bribes d'informations éparses qui peuvent
exprimer une orientation, mais qui ne sont pas en assez grand nombre
pour dégager du sens ou une tendance particulière, quel que soit le
domaine d'application (économique, philosophique, sociologique, ...).
13
la compréhension du mal, tous les conflits sont semblables. Mais
leur rechercher un point commun ne sert en rien à en diminuer les
effets ou à en faciliter la résolution.
Enfin, c'est un message d'espoir et de croyance dans l'homme que
je cherche à faire passer dans cet ouvrage et aussi l'occasion d'un
dialogue et d'une possibilité d'ouverture avec les lecteurs.
Parmi les premières remarques qui m'ont été faites sur ce livre, il
en est une qui m'a particulièrement interpellée. « Vous dites que
l'homme est mauvais et pourtant vous pensez que l'on peut croire
en lui, c'est paradoxal. » Eh oui, justement ! C'est bien ce qui rend
la compréhension de la nature de l'homme comme du concept du
mal si difficiles. C'est dans le paradoxe de sa liberté que s'exerce
l'incompréhensible alternance entre le choix de commettre le pire
comme d'avoir les aspirations les plus louables.
Pour rendre compte de mon point de vue, je compte partir de
l'actualité et de notre réalité contemporaines pour en extraire les
indicateurs de changement et d'évolution qui, à mes yeux, sont
moins mis en exergue que leurs corollaires négatifs et tristement
spectaculaires.
Ainsi, depuis les premières traces d'écritures et de marques de
culture de la vie humaine, les hommes et les femmes ont toujours
adoré se repaître des souffrances d'autrui, sacrifices publics, jeux
du cirque, pendaisons ou châtiments en place publique et
aujourd'hui encore, les condamnés à mort ont leur lot de
spectateurs dont la présence nécessaire pourrait être contestable.
Nous reviendrons plus loin sur ce goût du sang et de l'atroce.' S'il
s'agit, incontestablement d'une tendance de l'homme, nous
pouvons aussi décider d'examiner d'autres aspects de sa nature, et
mettre alors l'accent sur des penchants moins nocifs pour lui-même
et ses contemporains.
Nous envisagerons cette composante de son évolution un peu plus
tard.
8 Il s'agit des hypothèses formulées par ceux qui pensent que le mal réside
dans notre potentiel agressif et notre méchanceté animale. Voir Konrad
Lorenz à ce sujet, cité plus loin.
14 Partir de la tentative de définition du mal a pour finalité d'indiquer
justement qu'à partir d'une réalité incontournable qu'est le mal
comme composante du libre-arbitre humain, l'homme peut aussi
faire le choix d'un autre chemin. Il décide alors, de l'orientation
qu'il lui semble juste pour lui-même et pour son environnement. Il
ne s'agit pas d'un message d'espoir, ressemblant plutôt à un voeu
pieux, mais de démontrer la réalité d'une évolution lente mais bien
réelle.
Nombre d'ouvrages essayistes ou polémiques sont parfois, à mon
goût en tous cas, trop entachés d'amertume ou de cynisme pour
que l'on y trouve l'étincelle d'enthousiasme qui peut être
déterminante pour décider de changer quelque chose à sa vie ou à
sa conduite. Parfois, également le manque de proposition
constructive m'incite à chercher, en toute modestie, des pistes
ouvrant la voie davantage sur la construction que sur la destruction.
Voilà d'ailleurs, à titre d'illustration quelques remarques d'auteurs
contemporains.
Avec, tout d'abord, François L'Yvonnet qui lance à la fin de son
article 9 un message d'espoir, au travers d'une phrase d'un croyant,
il ouvre ainsi la perspective sur le fait que l'on décide de voir le
monde différemment, « il est alors possible d'entrevoir le soleil à
travers les nuages ».
Et aussi ces deux autres citations qui nous invitent à trouver en
nous la force de puiser, au-delà du désespoir, l'énergie nécessaire
pour envisager le futur sous d'autres auspices.
« Mais c'est au fond de cette nuit, et du fond de cette nuit, dans les
ténèbres mêmes, égaré dans les dédales infernaux de l'effroi, au
coeur de l'Abîme, que l'homme découvre « la joie dans le
désespoir », que l'Irrévocable du désespoir - le pacte satanique et
sa « paralysante affreuseté » - se fait Irrévocable de la joie, par une
réversibilité essentielle qui convertit le mal en bien, le temps en
Eternité... ».
9
Mare Tenebrosum. François L'Yvonnet.
15 « Le désespoir porté assez loin complète le cercle et redevient une
sorte d'espérance ardente et féconde ». Léon Bloy citant une
phrase de Carlyle'''.
Enfin, écrire sur un sujet comme le mal est une expérience très
troublante. En effet, il est rare de s'intéresser à ce sujet sans l'avoir
préalablement rencontré d'un manière ou d'une autre, ce qui
revient à dire que c'est la rencontre avec la douleur ou la
souffrance qui fait s'interroger sur la question du Mal comme étant
cet obstacle à la joie, au bonheur ou au Bien. Pour ma part, c'est la
mort brutale d'êtres proches qui m'a fait prendre conscience de la
profondeur de leur détresse et de leur souffrance et m'a fait
réfléchir d'abord à celle du fils restant seul, au coeur déchiré et
pour lequel j'ai essayé d'apporter réconfort et soutien. Puis, j'ai
regardé en moi ce que cette mort avait d'atroce et ce qu'elle
soulevait d'insoutenable et je pense qu'écrire aujourd'hui
correspond à l'exhortation de cette douleur et à la volonté d'en
finir avec un mal trop longtemps subi.
Parfois, cet obstacle est justifié, car nous sommes responsables des
malheurs qui nous arrivent et bien souvent, c'est cette souffrance
subie, ce mal causé par autrui qui rend la douleur intolérable car en
plus elle est injuste. Je pense, à titre d'exemple, au récent film
Kadosh sur la condition féminine, qui, dans une société de juifs
orthodoxes, décrit le quotidien de la condition féminine avec son
cortège d'oppressions et d'injustices. J'imagine qu'alors, tout du
moins en tant que spectateur, la question de la souffrance injuste se
pose. Ensuite, peut-être celle du mal ?
Un autre aspect déroutant du mal est qu'il est permanent dans le
sens contemporain de l'homme, depuis son origine, il est présent
au fil des siècles, comme un témoin immortel de notre condition. Il
est aussi, paradoxalement, l'illustration particulière et
occasionnelle qui fait l'actualité. Le mal a cette particularité de
traverser les siècles, les régimes politiques et les cultures, tout en
s'inspirant de l'actualité pour témoigner de sa présence. En effet,
cette démarche diachronique qui fait lire les actions humaines sous
'° François L'Yvonnet, ibid.
16 le regard de la réalité contemporaine, donne l'impression de perdre
de son acuité, de sa substance, car jamais ce que j'écris aujourd'hui
ne conserve de sens et d'intérêt, puisque c'est obsolète, au regard
de l'actualité et pourtant toujours permanent, au regard du mal.
***
L'essai est organisé de la manière suivante : la première partie est
divisée en deux sous parties dont l'une consiste à survoler certaines
des positions ou définitions classiques du mal. L'autre sous
division comprend différentes interrogations quant à la possibilité
d'identifier le mal dans diverses autres perspectives. Je conclurai
sur la position que je retiens comme étant ma définition du mal.
Ensuite, la deuxième partie de l'ouvrage présentera les différents
éléments que nous pouvons identifier pour illustrer comment le
mal peut aujourd'hui être combattu et en quoi l'humanité de notre
condition humaine évolue et se développe, modestement peut-être,
mais constamment.
17 LE MAL
L'évolution de la pensée sur le concept du mal rappelle, par
analogie, celle de l'histoire de l'art. Je m'explique. Lorsqu'on se
fait l'admirateur des peintres classiques jusqu'au milieu du siècle
dernier on observe une constante dans la diversité de leurs œuvres.
Elles représentent essentiellement des scènes bibliques et
religieuses. L'Eglise était, à cette époque, le principal mécène de
l'art. L'omnipotence de son pouvoir et de son influence avait
également des répercussions dans les demandes des autres mécènes
tels que les rois et leurs cours. Ce qui explique que toute la force et
l'excellence des artistes d'alors étaient centrées sur un seul mode
d'expression. C'est pourquoi, on ne trouve aujourd'hui
principalement que des Piétés, des Vierges à l'Enfant, des Christ
ou toute autre figure du christianisme et bien entendu, les portraits
commandités par les nobles des cours européennes.
Depuis la laïcité, les productions artistiques sont multiples,
plurielles, la qualité des oeuvres comme les thèmes sont peut-être
discutables, parfois, mais on assiste depuis plus d'un siècle à
l'avènement de la subjectivité et de la créativité.
Ainsi, c'est l'ouverture vers l'expression libre et multiple qui dans
le champ pictural comme philosophique a permis de dépasser le
cadre des déterminismes induits par la chrétienté.
Dans la littérature et plus particulièrement en ce qui concerne la
philosophie, la Renaissance a permis aux intellectuels de prendre
quelque distance par rapport au dogme chrétien et d'envisager
d'autres définitions du mal que les premières propositions
théologiques. Avec l'avènement du siècle des Lumières, on sent
davantage apparaître les apports particuliers, des opinions plus
divergentes, l'exploration de diverses voies et d'autres hypothèses
deviennent alors possibles. Enfin, depuis la laïcité, comme l'artiste
peut exprimer toute sa créativité et son inspiration, sans contrainte
et sans commande, fleurit alors une plus grande pluralité de points
de vue et d'hypothèses.
18 C'est dans cette perspective démocratique et laïque que s'inscrit
cet essai.
Chercher à définir le mal, folle entreprise ! Et si tentante pourtant !
Folle entreprise puisque tous s'accordent à dire qu'elle pose la
limite de la pensée, de la théologie, de la philosophie et de
l'homme lui-même. Tentation ! Par définition, parler du mal et être
tenté semble reproduire si justement la dynamique même du mal ts
dans le sens biblique, en tous cas. Donc, je me laisse tenter par le
fait de vouloir comprendre ce qu'est le mal, peut-être pour mieux
le déjouer.
Depuis l'accession au langage articulé, les hommes se posent la
question cruciale et existentielle du sens de la vie, du sens de leur
souffrance et de la raison de leur mort.
Très vite, les actes inconsidérés de certains ont fait penser que,
sans doute, quelque chose de malfaisant devait exister : le Mal.
Mais depuis, les querelles sont multiples pour déterminer si le mal
existe seul, s'il a été créé par Dieu ? S'il est coexistant de la
création ou s'il est inhérent à l'homme ? Et face à l'angoissante
question, la raison se heurte à la multitude des définitions t2, des
points de vue, des compréhensions et des partis pris. « Ainsi le mal
se dit-il multiplement, se dit-il en plusieurs sens, comme l'être
selon Aristote » 13 . Ou encore, d'après Bernard Sichère 14 : « Nous
devrions admettre en même temps qu'il existe autant de manières
de dire le mal et de se rapporter à lui, qu'il existe de langues et de
paroles à partir desquelles le discriminer et lui donner forme ». Et
aussi « Le mal est aisé. Il y en a une infinité ». Pascal. Les Pensées.
Cet aspect multiple du mal fait se demander, s'il ne serait pas déjà
à l'oeuvre dans la tentative de définition même de celui-ci, comme
1 ' Anthropomorphisme du mal.
12 Même si c'est un peu le cas de tous les concepts en philosophie, comme
le dit Comte-Sponville, il n'empêche que le concept du mal semble
encore plus difficile que d'autres à définir.
13 Désespérément vertueux.. André Comte-Sponville. in Questions de. Le
mal. Albin Michel. 1996.
14 Bernard Sichère. Histoires du mal.
19 l'ingrédient de confusion intrinsèque à la pensée et insidieusement
logé en son sein. Pour éclairer cette hypothèse, nous reprendrons le
fameux récit de la Tour de Babel et essaierons de montrer le lien
entre cette allégorie et le mal lui-même.
Ce que nous voulons dire en citant l'exemple de Babe1 15, c'est qu'il
semble qu'il soit aussi difficile de se comprendre lorsque l'on parle
15
La tour de Babel. Genèse 11-1 : « La terre entière se servait de la même
langue et des mêmes mots. Or en se déplaçant vers l'Orient, les hommes
découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar (ancienne Mésopotamie)
et y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : « Allons ! Moulons des briques
et cuisons-les au four. » Les briques leur servirent de pierre et le bitume
leur servait de mortier. « Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et
une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne
pas être dispersés sur toute la surface de la terre . » Le Seigneur descendit
pour voir la ville et la tour des fils d'Abraham. « Eh, dit le Seigneur, ils ne
sont tous qu'un peuple et qu'une langue et c'est là leur première oeuvre !
Maintenant, rien de ce qu'ils projetteront de faire ne leur sera
inaccessible ! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne
s'entendent plus les uns les autres ! » De là, le Seigneur les dispersa sur
toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui
donna-t-on le nom de Babel car c'est là que le Seigneur brouilla ( en
hébreu, il y a jeu de mots entre le nom de Babel — Babylone — et le verbe
traduit par brouilla) la langue de toute la terre, et c'est de là que le
Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre ».
La signification de ce passage est que l'homme, présomptueux, ayant
voulu s'élever démesurément, au-delà de sa condition humaine, en
utilisant le stratagème et le symbole d'une tour gagnant le ciel. La
réaction de Dieu est donc décrite comme punitive, en effet, cela constitue
encore un affront, une provocation, une démesure des hommes contre
Dieu, une désobéissance par rapport à la condition humaine établie et
Dieu alors sème la confusion par la dispersion, de manière, pourrait-on
dire à diminuer les « forces » des hommes mais surtout pour leur rappeler
ce qui est humain et ce qui est divin. Dans leur Dictionnaire des
Symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, décrivent cet épisode de la
Genèse comme le fait que « le manque d'équilibre entraîne la confusion
sur les plans terrestre et divin, et les hommes ne s'entendent plus : ils ne
parlent plus la même langue, c'est-à-dire qu'il n'y a plus entre eux le
moindre consensus, chacun ne pensant qu'à lui-même et se prenant pour
De cette interprétation, on peut voir que Dieu a brisé le un Absolu ».
20 du mal, que lorsque Dieu a frappé les humains de la tour de Babel
en rendant chacun dans l'impossibilité de comprendre son prochain
à cause de la perte d'un langage commun et l'avènement de
différentes langues.
Le récit biblique rappelle que cet épisode est bien le fait du
courroux de Dieu en réponse à l'orgueil des hommes, qui,
ambitieux ont cherché à le défier en élevant une construction
jusqu'aux cieux. Ici, on pourrait imaginer qu'il s'agit de l'oeuvre du
malin qui justement pousse les hommes à être trop présomptueux
et irrespectueux de l'inaccessibilité du divin.
Ainsi, le mal serait cette tentation sournoise, insidieusement lovée
en l'homme, qui le pousse toujours à vouloir dépasser sa condition
finie et à se prendre pour un être immortel.
Par ailleurs, ce qui est écrit dans la Bible, sous la forme de récit,
comportant acteurs, situations, et lieux réels ou imaginaires, illustre
en fait très bien, au travers du mythe, la réalité de ce que nous
vivons. Pour expliquer l'analogie que nous y voyons, nous allons
faire un détour par un autre champ que la philosophie : la
psychologie. Dans la psychosociologie existe ce que l'on appelle la
théorie de la dynamique des groupes, qui consiste dans
l'observation de groupes de personnes travaillant ensemble 16 ou
phénomène de groupe qui poussait les hommes à unir leurs forces pour le
défier et dans cette interprétation, c'est l'avènement de l'individualisme
qui apporte son cortège d'égoïsme et d'excès.
Un autre argument est celui de la « tyrannie collective » selon laquelle le
groupe humain opprime l'homme, il s'agirait d'une « organisation
despote à la tendance totalitaire » qui est décrite aussi « comme sans âme
et sans amour » et ceci rappelle étrangement tous les régimes despotiques
et tyranniques qui ont engendré les pires atrocités. Les plus récentes : le
communisme avec les purges staliniennes, les massacres en Chine, au
Cambodge, le Tibet et bien entendu, aussi, le franquisme, le fascisme et le
nazisme. En cherchant le bien et pour obtenir un monde meilleur, ce sont
les régimes qui ont créé le plus d'intolérance, de crimes, de tortures et
d'assassinats. C'est pourquoi Babel est perçue, sur le plan biblique
comme le « châtiment d'une faute collective ».
16
En référence aux concepts et pratiques de la dynamique de groupe.
21 ayant à agir et à décider ensemble. Ce que les théoriciens de ce
champ ont apporté, c'est la distinction entre le contenu et le
processus. Le contenu est ce dont on parle, ce qui se dit entre les
personnes, ici, il s'agirait du texte mythologique de la Bible. Le
processus est le terme retenu pour décrire la dynamique existante
entre les individus en relation. Il permet de décrire ce qui se passe
lorsque les gens s'expriment, c'est-à-dire qu'il s'agit de tout le
champ de l'expression non verbale, des attitudes, des
comportements, des gestes comme des réactions et de la forme des
interactions entre les individus.
Dans l'exemple que nous venons de citer, le contenu serait
justement le récit de la tour de Babel et le processus serait ce que
nous vivons réellement sur la terre, en l'occurrence la diversité des
peuples, des langues et des cultures, avec toutes les difficultés de
compréhension et de respect que cela entraîne.
Dans ce contexte, le mal pourrait être alors ce serpent sournois qui
crée la confusion entre les êtres, brouille les cartes de la
compréhension et disperse la clarté de la connaissance des sujets
qui nous intéressent. Dès l'instant que nous cherchons des
réponses, la complexité des paramètres en jeu donne le tournis et
nous place dans un sentiment d'impuissance, comme si le voile
était seulement levé d'un seul côté et que de ce fait, nous ne
pouvons entrevoir qu'une partie de la réalité, du tout, de l'univers
comme de nous-mêmes. Chercher à comprendre génère très vite
plus de questions et sa cohorte de frustrations et de diatribes entre
experts comme entre néophytes.
C'est ainsi que l'on peut mieux comprendre la mise en garde de
Dieu, dans la Bible, qui disait dans son interdit, que si l'homme
touche à l'arbre du bien et du mal, c'est-à-dire de la connaissance,
cela causerait sa chute. C'est très vite le constat que l'on peut faire
dès lors que l'on essaie de définir le mal. Alors surgissent bien des
difficultés et chacun y va de sa propre contribution qui rajoute au
grand brouhaha qui facilite l'oeuvre du malin (créer de la
confusion). Ce qui légitime la position divine selon
22 laquelle chercher à comprendre nous conduit à la perte dans la
confusion et le mal lui-même.
Si la diminution des actes délictueux et surtout des atrocités n'a
pas, sans doute, comme seule origine la confusion initiale de sa
définition, il semble plausible qu'un plus grand consensus aurait
pour effet de clarifier ce dont on parle et qui sait, si le mal se
sentait plus sûrement circonscrit, peut-être que la tentation de mal
agir serait moindre ? Vous m'excuserez cette parenthèse
anthropomorphique, mais la tentation était trop forte de
personnaliser le mal pour mieux pouvoir le combattre !
***
Alors par où commencer ?
Nous allons parcourir, pour clarifier le sujet, les définitions
multiples que l'on peut trouver facilement dans les encyclopédies
et les dictionnaires usuels. En commençant simplement nous
pourrons apprécier jusqu'où il est nécessaire d'aller pour parvenir à
comprendre le mal afin de savoir comment agir autrement face à
lui.
Dans le Littré, par exemple, le mal est défini de la manière
suivante :
« Il vient du latin : malum et signifie ce qui nuit, ce qui blesse, le
contraire du bien. Par extension : faire du mal, nuire, infliger
quelque chose qui fait souffrir, également vouloir du mal à
quelqu'un, souhaiter que du mal lui arrive.
Dans l'Absolu : Le mal revient à la part du mal qui, aux yeux de
l'homme, règne dans l'univers.
En philosophie : il s'agit du mal métaphysique, comme
imperfection de la nature qui tient à l'essence des choses.
Il existe aussi le mal physique, illustré par la souffrance, la
douleur, les maladies et la mort.
23 Et enfin le mal moraln , caractérisé par le crime et le péché,
comme ce qui est contraire à la vertu, à la probité, à l'honneur ».
On comprend, au travers de ces quelques lignes, que définir le mal
ne peut se limiter à ce type d'exposé qui a plutôt tendance à
mélanger les genres qu'à faciliter la compréhension, c'est
d'ailleurs ce qui fait dire à Paul Ricoeur que ce qui «fait toute
l'énigme du mal », c'est que nous « plaçons.. des phénomènes
aussi disparates, en première approximation, que le péché, la
souffrance et la mort. » 18
Ces premières tentatives de définition illustrent tant la diversité des
points de vue que la multiplicité des champs et des différents plans
sur lesquels le mal peut être compris et défini.
Nous avons déjà vu depuis les quelques pages d'introduction sur le
mal, que, sans encore s'être mis d'accord sur ce qu'il est, nous
pouvons « succomber à la tentation » de le personnaliser pour le
rendre charnel, comme une entité distincte qui agirait par elle-
17 .
Voici quelques éléments plus détaillés visant à définir le mal moral,
toujours extraits du Littré. « Il signifie la corruption et la dépravation. Le
sentiment de perdre, de pervertir, de gâter. Ou encore, d'être méchant ou
pervers. On évoque aussi à son propos la diablerie ou des comportements
démoniaques. On peut aussi lire le sens de malveillance, le fait d'être
malintentionné. Il s'agit également de commettre un crime ou un forfait.
De commettre le péché, une infamie, ou d'être injuste.
Le mal moral représente aussi l'indignité, le vice, la tache, la souillure,
ainsi que le défaut, le travers, la tare et encore le malheur, ou le fait
d'être pessimiste.
Enfin, il représente le fait de commettre une mauvaise action, un méfait
ou de maltraiter autrui, et aussi de médire. Faire du tort, nuire, léser,
fouiller, maudire, mésestimer, abuser, commettre une faute, une
négligence, un manquement, être un mauvais exemple et créer un
scandale sont autant de comportements et d'actions qui définissent le mal
moral ».
18 Paul Ricoeur. Commentaire personnel : le péché renvoie au mal moral,
la souffrance au mal physique, la mort aussi, mais en plus elle détermine
une des composantes de la condition humaine, en tous cas de toute
créature vivant sur terre. C'est la prise de conscience de sa réalité qui
nous fait souffrir et c'est en cela qu'elle pose problème à l'homme.
24
même de manière volontaire et le plus souvent contre l'homme.
Nous connaissons aussi la lecture superstitieuse du mal qui tente de
diaboliser tout acte mauvais, cherchant à le personnaliser sous le
visage d'une créature malfaisante, le Diable, ayant quelques liens
confus avec Dieu.
Cette piste nous conduit, à la fois, dans le domaine de
l'anthropomorphisme du mal et dans celui de la théologie.
Une autre piste est de l'envisager comme un être ou une entité
absolue, indépendante de tout, et pouvant être antérieure à toute
instance divine, comme, en quelque sorte un principe premier.
C'est tomber dans l'hypothèse du mal absolu qui sera revue plus
loin.
De toutes ces pistes, même si nous venons de jouer sur l'ambiguïté
de la personnalisation du mal, c'est pour mieux montrer comme ce
réflexe est spontané et facile, mais qu'il n'apporte guère de réponse
quant à la compréhension de ce qu'est le mal. En effet, très vite les
arguments manquent pour étayer cette position et elle ne
correspond alors qu'au besoin de rechercher à l'extérieur de soi les
causes et les responsabilités de ce qui nous fait souffrir.
Me semble-t-il, la piste qui nous intéresse plus particulièrement est
le lien qui existe entre l'homme et le mal. C'est ce que je vous
propose de découvrir à présent.
Le mal est-il une création de Dieu ? Le mal est-il premier ou
absolu ? Ou le mal est-il le pendant du bien ?
Nous allons commencer par une des premières positions, à la fois
philosophique et théologique, qui considérait le mal comme relatif
au bien.
Le mal peut-il se concevoir seul ou est-il relatif ?
« Dieu a mis dans les coeurs la conscience du bien avec quelque
inclination pour le mal ».
Voltaire.
25 Parler du mal fait aussi se poser la question du bien. En tous les
cas, il est très difficile de comprendre le mal et de chercher à
l'éviter, s'il n'existe pas quelque part la conception et la notion du
bien vers laquelle nous voulons tendre, que ce soit en tant que
platonicien visant le Bien ou comme chrétien évitant le péché ou
encore comme se recommandant de Kant visant l'avènement d'un
homme raisonnable et moral. Ce que nous dit la Genèse, même s'il
s'agit d'une manière symbolique et allégorique, c'est que le
Paradis - à savoir, et c'est là que la foi fait la différence, si celui-ci
peut conceptuellement et physiquement exister - est ce « lieu » où
l'homme était heureux et béat dans l'ignorance de la connaissance
(entraînant la souffrance) du bien et du mal.
Que ce soit pour saint Augustin ou pour saint Thomas d'Aquin, le
mal n'est que privation d'un bien dans une morale « théocentrique »
puisque Dieu est le principe transcendant de l'ordre moral, le
fondement dernier de l'obligation et le rémunérateur du bien et du
mal.
Toutefois, malgré l'incontestable soumission de l'homme à l'ordre
créateur de Dieu, la conception moyenâgeuse accorde à l'homme
toute la dimension et la responsabilité du mal dans ses actes,
faisant la distinction entre un mal physique subi de façon charnelle
et un mal moral qui est la conséquence d'un libre-arbitre déficient.
Alors, la question se pose de savoir s'il est un principe créé par
Dieu ou bien s'il est totalement indépendant'''.
19 Question qui préoccupait Saint Augustin depuis le début de ses
réflexions : « Comment Dieu n'est-il l'auteur d'aucun mal et comment, si
Dieu est tout puissant, se commet-il cependant tant de mal ? Le mal a-t-il
toujours existé ou a-t-il commencé avec le temps ? Et s'il a toujours
existé, était-il sous la dépendance de Dieu ? S'il l'était, est-ce que ce
monde a toujours existé, en lequel le mal était sous la domination de
l'ordre divin ? Si au contraire ce monde a commencé d'exister, comment
avant ce commencement, le mal est-il maintenu sous la puissance de
Dieu ? » Saint Augustin. Serge Lancel. Autant de questions qui hantent
tout philosophe ou toute personne en quête de sens.
26 C'est à cette question qu'un théologien comme Saint Augustin
exprime qu'il ne peut concevoir que le mal puisse être de la
responsabilité de Dieu.
« Rien ne peut se soustraire à Dieu, aucune cause étrangère ne
peut contrarier son action et pourtant le mal existe.
Est-il voulu par Dieu ? Quelle est sa place dans l'ordre universel ?
Puisque tout être en tant qu'être est bon ou appétible, la négation
du bien, le mal comme tel n'existe pas, il n'est pas une entité, une
réalité en soi. Il ne peut être qu'absence d'un bien qui devait être
présent, privation d'un bien. Une telle privation est inconcevable
au niveau substantiel, puisque tout être subsistant est le terme
immédiat de l'acte créateur.
Sans doute certaines substances sont corruptibles et leur
corruption est un mal, mais c'est précisément parce qu'elles sont
bonnes.
Le mal n'est possible que dans l'activité de la créature, c'est là
qu'on retrouve des actes déficients privés de la perfection qui leur
convient. »
Dieu, sous l'inspiration première des Platoniciens et ensuite des
premiers temps du christianisme, ne s'envisage que comme un
principe parfait, recouvrant le Bon, le Bien et l'Amour Parfait,
Infini, Divin. Ce faisant, cette conception de Dieu n'est guère
compatible avec la notion de mal comme entité coexistante ou
consciemment créée par ce dernier. En effet, soit Dieu est source
d'amour et de bonté et le mal ne peut avoir été créé volontairement
par lui, soit le mal existe concurremment à Dieu et alors ce dernier
Ce casse-tête ne peut être l'unique créateur de l'univers. 2°
philosophique et théologique hantera toute la recherche de nombre
de philosophes, à commencer par Saint Augustin. Ce qui rend les
choses plus difficiles encore c'est que l'influence des philosophes
grecs amène une conception du monde où la quête de l'individu
doit se porter vers la perfection qui est le propre du divin et du
transcendantal. Par cette recherche même, c'est la condition
humaine qui est niée et le principe d'idéal qui est encensé. De ce
fait, toute action humaine s'avère entachée d'imperfection et de ce
20 Vous m'excuserez ce raccourci dans la démonstration.
27 fait méprisable aux yeux d'un principe parfait et infini. Cette
recherche de perfection se retrouve dans la pensée philosophique et
dans toute l'histoire humaine, avec des notions telles que le
surhomme dont on a pu apprécier les effets en termes de racisme,
d'eugénisme ou encore lors du développement des régimes
totalitaires comme le stalinisme ou le nazisme.
Ce qui pose problème, c'est justement ce mal qui vient tenter
l'homme et lui apporte l'accès à la connaissance et, ce faisant, la
conscience du bien et du mal. C'est là, qu'envisageant le mal
comme étant relatif au bien et que ces deux propositions sont
irréductibles l'une à l'autre, comme un ressort, aucune des
dimensions ne peut tendre vers son extrême sans attirer la réaction
inverse. « On ne peut penser ni le bien ni le mal isolément. Ils
n'existent que l'un par rapport à l'autre et comme deux contraires
dont chacun appelle l'autre et l'exclut »21 . Alors le mal apparaît
comme ayant une fonction, celle de servir de faire-valoir au bien,
celle de permettre de savoir ce qu'est le bien par l'expérience de
son contraire et ainsi de l'apprécier, ce qui n'était pas possible dans
le cas de l'ignorance de cet état de positivité. Ce n'est que parce
que le bien manque qu'il devient désirable. Le mal apparaît en tant
que tel, condamnable et répréhensible, et l'homme peut choisir
entre ces deux tendances pour décider de la forme et du sens à
donner à sa vie.
C'est la souffrance qui amène l'homme à s'interroger sur les
causes des maux qu'il subit et à définir la notion de bien comme un
idéal vers lequel tendre. Et c'est alors dans cette dialectique que le
mal est relatif au bien, comme corrélat et comme l'autre extrême
dont il faut se départir pour atteindre le bien tellement désiré et
sans doute synonyme de bonheur.
Mais, pour Ricoeur ce principe relatif ne suffit pas à expliquer le
mal : « C'est encore une fois la lamentation, la plainte du juste
souffrant qui ruine la notion d'une compensation du mal par le
bien, comme elle avait jadis ruiné l'idée de rétribution ». Ce qui
rend obsolète l'argument selon lequel l'homme bon, « le juste »,
21 Louis Lavelle. Le mal et la souffrance.
28 celui qui accorde sa vie sur la morale et qui évite de commettre des
péchés et de nuire à autrui, celui-là même peut malgré tout souffrir.
C'est donc sa « plainte » qui fait pousser plus loin le raisonnement.
C'est en voulant faire le bien...
On passe de l'idée du bien comme quête de la perfection à vouloir
moralement bien agir. Et l'on pourrait croire, en disant qu'il s'agit
de bien agir pour éviter le mal que le tour est joué et bien non, il
n'en est rien. C'est parfois et souvent d'ailleurs en voulant faire le
bien que l'on commet le mal. Ainsi, un bien pour soi peut être un
mal pour autrui et un bien pour un individu peut devenir un mal
collectif, comme par exemple l'agir éthique individuel et l'éthique
comme principe collectif qui conduit souvent à la tyrannie.
Ensuite le principe même de justice peut être remis en question
dans la mesure où, comme l'indique Paul Ricoeur, c'est en voulant
punir celui qui commet une action délictueuse que la punition fait
passer l'acteur du mal commis à victime du mal subi. « ...La
première figure du problème pratique (combattre le mal), c'est
qu'il faut faire du mal pour arrêter le mal »22 .
Il semble difficile de pouvoir combattre le mal sans utiliser les
mêmes moyens et cela pour un bien plus grand, c'est-à-dire pour
restaurer la morale ou la loi.
C'est pourquoi rendre la justice est finalement un acte si
compliqué. Car, dès lors qu'elle se pose comme réponse au mal
commis, elle suppose la rétribution. C'est ce que René Girard
décrit si bien dans son ouvrage la violence et le sacré. Si le
sacrifice est perçu, très souvent, dans notre société occidentale
comme un acte de barbarisme et un geste païen, davantage
synonyme de sauvagerie que de « civilisation », il apparaît, en fait,
qu'il est bien plus capable d'arrêter la spirale de la violence que la
justice que nous avons inventée. En effet, celle-ci a instauré un
principe de rétribution plus proche de la loi du Talion qui semble
Justice et mal. In La justice et le mal. sous la direction 22 Olivier Abel.
d'Antoine Garapon et Denis Salas.
29 en fait plutôt répliquer à la violence par le même procédé, qu'être
un moyen de l'enrayer.
« Si le primitif paraît se détourner du coupable, avec une
obstination qui passe à nos yeux pour de la stupidité ou de la
perversité, c'est parce qu'il redoute de nourrir la vengeance. Si
notre système nous paraît plus rationnel c'est, en vérité, parce
qu'il est plus strictement conforme au principe de vengeance.
L'insistance sur le châtiment du coupable n'a pas d'autre sens. Au
lieu de travailler à empêcher la vengeance, à la modérer, à
l'éluder, ou à la détourner sur un but secondaire, comme tous les
procédés proprement religieux, le système judiciaire rationalise la
vengeance, il réussit à la découper et à la limiter comme il
l'entend ; il la manipule sans péril. Il en fait une technique
extrêmement efficace de guérison et, secondairement, de
prévention de la violence » 23 .
Une question vient alors à l'esprit : comment peut-on arrêter cette
spirale infernale ?« Le tragique consiste en ce qu'il faudrait ne pas
faire à autrui ce qu'on nous a fait et que nous ne voudrions pas
qu'il nous ait été fait ». C'est alors que la justice, fondamental
rempart contre le mal, doit se poser cette question de la rétribution
pour ne pas être elle aussi, à son tour, l'instrument même du mal.
« La justice ici travaille à contresens de l'ordinaire : elle ne doit
pas rétribuer, restaurer la symétrie et la réciprocité sous la loi de
I 'équivalence 24 , mais au contraire interdire la fausse symétrie, la
pseudo-rétribution, la reproduction du mal ».
Ainsi, cette recherche éperdue du Bien, illustre-t-elle le besoin de
perfection. En paraphrasant Voltaire pour qui « le meilleur est
l'ennemi du bien », on peut apprécier combien la voie de la
comparaison entre le bien et le mal ne va pas très loin dans le
questionnement qui nous occupe. Pas plus que la quête du bien
faire n'empêche l'avènement du mal, c'est d'ailleurs sur ce thème
23 René Girard. La violence et le sacré.
24
On ne se souvient que trop des excès et des abus de la loi du Talion,
que le Christ condamna et qui fait d'ailleurs rupture entre Ancien et
Nouveau Testament.
30 que les régimes totalitaires, expression particulièrement
contemporaine, ont basé leur discours et leur structure, c'est pour
proposer un avenir meilleur ou pour faire régner le bonheur pour
tous ou encore pour ériger une race meilleure, supra-humaine,...
Les exemples de causes collectives « justes » ne manquent pas,
pas plus que les résultats plus macabres et terrifiants les uns que les
autres.
Et l'interrogation subsiste de savoir ce qu'est le mal et d'où il
pourrait bien provenir.
31 DE L'ORIGINE DE LA QUESTION A LA QUESTION DES
ORIGINES
Unde malum 25?
La question de l'origine du mal pose directement le problème, dans
un premier temps, de la définition que l'on retient du mal, c'est-à-
dire de quel type de mal parle-t-on, pour ensuite se demander d'où
il vient. Conséquemment, la question du mal amène à se pencher
sur la manière dont la pensée humaine a tenté de le décrire.
Nous avons constaté, dans le chapitre précédent, que la simple
définition d'un dictionnaire ne parvient pas à rendre compte de la
complexité du sujet et des différentes implications que le concret
recèle.
Ainsi, nous pouvons examiner la question de l'origine du mal au
travers de la théologie et apprécier comment le dogme chrétien en
a relaté la constitution. En effet, dans notre culture, deux apports
fondamentaux sont à considérer, ceux des philosophes classiques
de l'Antiquité comme ceux des premiers théologiens chrétiens. Ce
sont eux qui ont principalement forgé notre cadre de références et
contribué à développer la conception que nous avons
communément du mal.
Le texte principal qui constitue la référence de l'explication de
l'origine du genre humain est la Genèse dans l'Ancien Testament.
Là est relaté le récit de la Chute qui a pour fonction d'expliquer
l'origine du mal.
La Bible est le Livre par lequel Dieu s'est révélé à l'homme et les
récits qui le constituent sont à comprendre dans le champ du
mythologique et dont la portée est fondamentalement symbolique.
25 Unde malum : d'où vient le mal ? selon les Gnostiques.
32 Le symbolique comme accès à la compréhension des
origines
Il est probable que l'erreur dans laquelle nous tombons tous, tour à
tour, est de rechercher justement, une cause ou une origine au mal.
Pourtant, nous allons chercher à comprendre, tout d'abord, à quoi
correspond ce besoin pour l'homme.
Depuis que l'être humain est sorti de sa condition animale, qu'il a
dépassé l'homo erectus et qu'il devient de plus en plus un homo
sapiens sapiens accompli, il pense, il utilise sa conscience et, de ce
fait, il porte un regard critique sur le monde, il compare son sort à
celui de ses semblables et parfois ne s'explique pas certaines
souffrances.
Cherchant à diminuer le poids, de la douleur elle-même et de
l'incompréhension qui en résulte lorsqu'il s'agit, par exemple,
d'expliquer la mort d'un petit enfant, l'homme s'est créé un
système explicatif qui permet d'une part, de prendre en
considération la souffrance et d'autre part, de faire diminuer
l'angoisse que celle-là procure.
En effet, il semble que le fait de devoir assumer, seul, la
responsabilité du mal, de sa réalité, de ses effets et de ses
implications, soit si lourd, si angoissant, car perçu comme injuste
et comme souffrance continue, qu'il devient plus supportable de
pouvoir envisager une origine du mal extrinsèque à l'homme.
Cette extériorisation permet aussi de rejeter ailleurs la colère et le
désarroi dus au mal-être engendré par la souffrance.
Devant l'aberration de la souffrance, l'homme en échec
émotionnellement a besoin rationnellement de trouver un moyen de
comprendre. Et la fonction du mythe est précisément de permettre
de répondre à la question : pourquoi souffrons-nous ? Il a pour
vocation de proposer un système explicatif, qui reste humain. Par
conséquent, dans ces conditions, l'explication supra humaine n'est
pas possible, en tant que réalité transcendante. Le principe divin
devient un moyen mystique et spirituel d'expliquer l'inexplicable,
33 mais ce principe n'est pas premier réellement, il ne l'est que sur le
plan mythologique.
Néanmoins, le problème de l'origine du monde reste bien entier.
La notion d'origine du monde est souvent décrite de manière assez
catastrophique laissant à l'homme un rôle secondaire et un sort peu
enviable 26. « En disant comment le monde a commencé, le mythe
dit comment la condition humaine a été engendrée sous sa forme
globalement misérable. Les grandes religions ont gardé de cette
recherche d'intelligibilité globale la fonction idéologique majeure,
selon Clifford Geertz, d'intégrer ethos et cosmos à une vision
englobante ». Ce trait caractéristique se retrouve dans de nombreux
mythes relatant la création du monde où il est question d'un ou de
plusieurs dieux, souvent en opposition, notamment entre le bien et
le mal qui s'affrontent. Puis, vient l'apparition de l'homme, qui est
assez souvent accidentelle, et dont la destinée est, la plupart du
temps, assez chaotique.
Une fois encore, l'impossibilité qu'il y a, ici, à accéder à la
connaissance de l'origine et de la fonction du mal, fait tourner
l'homme en rond dans son raisonnement comme dans son système
explicatif : il devient le créateur du créateur qui a créé le monde et
le mal, ou qui, du moins, a laissé par la liberté offerte à l'homme la
possibilité de le manifester.
« L'ambivalence du sacré (...) confère au mythe le pouvoir
d'assumer aussi bien le côté ténébreux que le côté lumineux de la
condition humaine ».
C'est pourquoi le raisonnement athée, qui consiste à replacer le
problème du mal hors du cadre théologique, peut paraître
tellement insoutenable. Il facilite la position du créateur par le fait
même de nier son existence et sa nécessité et pourtant malgré tout,
le problème du mal persiste.
26
Propos retrouvés chez Mircea Eliade, Paul Ricoeur et aussi Eugen
Drewermann dans Le mal, tome I et II.
34 « ..Le mythe doit changer de registre il lui faut non seulement
raconter les origines, pour expliquer comment la condition
humaine en général est devenue ce qu'elle est, mais argumenter,
pour expliquer pourquoi elle est telle pour chacun. C'est le stade
de la sagesse. la première et la plus tenace des explications
offertes par la sagesse est celle de la rétribution toute souffrance
est méritée parce qu'elle est la punition d'un péché individuel ou
collectif, connu ou inconnu. Cette explication a au moins
l'avantage de prendre au sérieux la souffrance en tant que telle,
comme pôle distinct du mal moral ».
La difficulté du mythe comme du symbolique réside donc dans
l'inextricable interaction entre les faits qui alimentent l'histoire
mythologique et cette dernière qui conditionne les croyances sur la
réalité quotidienne. C'est en quoi le récit de la Genèse a tant
conditionné les générations qui ont suivi les écrits de l'Ancien
Testament et que nombreux sont ceux qui l'ont pris au pied de la
lettre. Alors, d'un récit distancé de la réalité par sa forme même,
celui-ci devient une sorte d'histoire chronologique expliquant la
création, l'origine du monde, de l'homme et du mal et c'est là que
le problème se pose. Notre culture est judéo-chrétienne et quand
bien même, nous pouvons parvenir à prendre de la distance quant
aux éléments explicatifs et symboliques, l'influence des notions de
péché et de culpabilité conditionnent notre réflexion et la
conception même de la morale qui nous fait penser le mal pour le
rendre intelligible.
Nous procéderons donc, par étape, en commençant tout d'abord
par le récit biblique lui-même, pour en dégager ensuite plusieurs
pistes d'interprétation.
Le récit de la Chute
A la suite de la création de la terre proprement dite en sept jours,
commence le récit du jardin d'Eden.
35 « Le Seigneur modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il
insuffla dans ses narines l'haleine de la vie, et l'homme devint un
être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, à l'Orient,
et il y plaça l'homme qu'il avait formé. Le Seigneur fit germer du
sol tout arbre d'aspect attrayant et bon à manger, l'arbre de vie au
milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du bonheur et du
malheur » 27. [...] «Le Seigneur Dieu prit l'homme et l'établit dans
le jardin d'Eden pour cultiver le sol et le garder. Le Seigneur Dieu
prescrivit à l'homme : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin,
mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bonheur
et du malheur car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir ».
I .1
« Le Seigneur Dieu dit : « Il n'est pas bon pour l'homme d'être
seul ». [...] «Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur
l'homme qui s'endormit ; il prit l'une de ses côtes et referma les
chairs à sa place. Le Seigneur Dieu transforma la côte qu'il avait
prise à l'homme en une femme qu'il lui amena. » [...]
« Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme sans se faire
mutuellement honte. Or le serpent était la plus astucieuse de toutes
les bêtes des champs que le Seigneur Dieu avait faites. Il dit à la
femme : « Vraiment ! Dieu vous a dit : Vous ne mangerez pas de
tout arbre du jardin... » La femme répondit au serpent : « Nous
pouvons manger du fruit des arbres du jardin mais du fruit de
l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez
pas et vous n'y toucherez pas afin de ne pas mourir ». Le serpent
dit à la femme : « Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le
jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez
comme des dieux possédant la connaissance du bonheur et du
malheur ».
La femme vit que l'arbre était bon à manger, séduisant à regarder,
précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit un fruit dont elle
mangea, elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en
mangea. Leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils surent qu'ils
étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des
pagnes. Or ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se
promenait dans le jardin au souffle du jour. L'homme et la femme
27 Genèse II jusqu'à IV.
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