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Epistémologie de la morale

De
259 pages
L'ensemble des quatre textes, dont nous proposons ici une traduction inédite, recèle une valeur considérable, restée trop longtemps ignorée, car ces textes mettent en valeur des problèmes fondamentaux, principalement en ce qui concerne l'épistémologie de la morale : quels sont les rôles respectifs joués par la raison, les sens ou l'émotion dans les jugements moraux ? Existe-t-il un principe fondamental de l'éthique ? Et si c'est le cas, quelles en sont les bases ?
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À mon père

Avant-propos
Francis Hutcheson (1694-1746) est un philosophe méconnu. Il a pourtant joué un rôle prépondérant dans l’essor de la philosophie morale anglaise du dix-huitième siècle. Il enseigna la théologie et la philosophie morale à Glasgow, fut l’auteur d’objections à Samuel Clarke concernant les preuves a priori de l’existence de Dieu, écrivit un essai de morale dirigé contre Hobbes (Réflexions sur le rire) et un autre contre Mandeville (Remarques sur la Fable des Abeilles) . Sa critique de l’égoïsme de Hobbes et de Mandeville provoqua l’apparition de théories adverses défendant l’égoïsme sur un plan à la fois théologique et psychologique, et eut ainsi une influence sur le développement des problématiques du volontarisme théologique, de l’association d’idées et de l’utilitarisme. C’est pourquoi la philosophie de Hutcheson a marqué toute une lignée de philosophes1 qui s’étend de John Gay à James et John Stuart Mill, en passant par David Hartley et Jeremy Bentham. Il montra par ailleurs aux rationalistes qu’il leur fallait clarifier et étoffer leurs théories, et développa sa propre théorie du sens moral. C’est par la critique des rationalistes comme Samuel Clarke, William Wollaston ou Gilbert Burnet que purent ainsi se développer des théories rationalistes comme celles de John Balguy et Richard Price, modifiées ensuite par Thomas Reid. Grâce à sa théorie du sens moral, suggérée initialement par Shaftesbury, Hutcheson eut un succès remarqué auprès de David Hume et attesté par celui qui fut son élève, à savoir Adam Smith. Kant lui-même débattra avec lui dans sa Métaphysique des mœurs, et il ne passera pas inaperçu auprès de la philosophie analytique. Les deux écrits de Hutcheson qui eurent le plus d’influence furent la Recherche sur l’origine de nos idées de la beauté et de la vertu (1725) et l’Essai sur la nature et la conduite des passions et affections avec illustrations sur le sens moral (1728). Dans le premier, Hutcheson réfutait l’égoïsme et affirmait qu’il existe une bienveillance impartiale qui est immédiatement approuvée. Le

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Comme l’explique Bernard Peach dans son édition de Illustrations on the Moral Sense (cf. The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1971).

second développe la psychologie du premier et clarifie la doctrine du sens moral. La traduction des textes présentés ici est inédite2 et l’ensemble des quatre textes, dont nous proposons une traduction, recèle une valeur considérable, restée trop longtemps ignorée, car ces textes, notamment les deux premiers, mettent en valeur des problèmes fondamentaux, principalement en ce qui concerne l’épistémologie de la morale3. Dans sa controverse avec les rationalistes, Hutcheson affirme qu’ils doivent faire appel au sens moral afin de rendre compte de la signification des jugements moraux. Les questions qu’il soulève sont les suivantes : quels sont les rôles respectifs joués par la raison, les sens ou l’émotion dans les jugements moraux ? Qu’est-ce qui donne sens aux concepts moraux ? Existe-t-il un principe fondamental de l’éthique ? Et si c’est le cas, quelles en sont les bases, et à quoi peut-on les reconnaître ? On le voit, Hutcheson occupe une place d’une importance considérable dans l’histoire de l’éthique.

Quoique nous ayons déjà publié la traduction du texte intitulé Illustrations on the Moral Sense (cf. Essai sur la nature et la conduite des passions et affections avec illustrations sur le sens moral, Paris, L’Harmattan, 2003). Mais il s’agit ici d’une traduction légèrement revue, corrigée et augmentée par les notes qui manquaient dans notre première traduction. 3 Les deux derniers textes dont nous proposons une traduction (Réflexions sur le rire et Remarques sur la Fable des Abeilles) sont un peu moins directement centrés sur la philosophie du sens moral, mais apportent tout de même un certain éclairage sur la conception que se fait Hutcheson de la morale.

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Introduction
Résumé de la position de Hutcheson La philosophie de Hutcheson est en quelque sorte une version revue et corrigée de l’empirisme de Locke. Il soutient que le contenu de la connaissance est fourni par l’expérience, c’est-à-dire soit par les idées de sensation, soit par les idées de réflexion, soit par les deux. Il y a toujours, chez Hutcheson, une référence à une expérience humaine, qu’elle soit sensorielle, émotionnelle, affective ou cognitive. Nous faisons l’expérience d’un plaisir unique et singulier lorsque nous apprenons qu’une action est bienveillante. Ainsi ce plaisir doit avoir, comme nécessaire condition de son occurrence, l’existence d’un sens approprié, à savoir un sens moral. Il y a bien un plaisir unique expérimenté par le sens moral. Sans lui, comme le dit Hutcheson dans sa lettre du 9 octobre 1725, « le bien et le mal moraux nous seraient restés inconnus ». Ce qui signifie, dans le langage de Hume, que les distinctions morales ne sont pas dérivées de la raison, mais d’un sens moral. Hutcheson a donc virtuellement retiré à la raison la capacité de jouer un rôle quelconque dans l’origine et la signification des concepts moraux. Il limite le rôle de la raison à la connaissance des vérités empiriques. Selon lui, la raison ne nous pousse ni à poursuivre une fin plutôt qu’une autre, ni ne nous montre que nous devrions poursuivre une fin donnée. Toutefois la raison prise comme connaissance factuelle joue un rôle important dans la théorie générale de la justification. Reste que c’est bien le sens moral qui est le plus fondamental. Le sens moral permet de faire le lien entre le descriptif et le normatif. L’approbation par le sens moral est ainsi la base de la justification morale des actions. Hutcheson distingue entre les raisons excitantes et les raisons justifiantes. Dans sa tentative d’éclaircir les confusions des rationalistes qui se réfèrent à la raison, il proclame que la vertu réside dans la conformité à la raison et à la vérité. Les raisons excitantes, ou si l’on veut stimulantes, se réfèrent à l’intérêt personnel, aux affections égoïstes, et n’ont rien à voir directement avec la justification morale. Les raisons justifiantes, au contraire, fondent la vertu, le bien moral. Ainsi, le principe fondamental de

la morale, c’est que la bienveillance est vertueuse. Et l’empirisme de Hutcheson le mène à ignorer l’idée de Burnet, selon laquelle ce principe est évident pour la raison. Les distinctions morales ne peuvent donc être réduites à l’intérêt personnel, contrairement à ce que pensent Hobbes et Mandeville, ; elles ne peuvent pas non plus être réduites à la volonté de Dieu, contrairement à ce que disent Locke, Berkeley, et d’autres moralistes chrétiens ; elles ne peuvent pas non plus, enfin, être réduites à la vérité connue par évidence, contrairement à ce que présuppose la position de philosophes comme Burnet, Clarke, Wollaston et d’autres rationalistes. La théorie de Hutcheson n’est donc pas fondée de façon cognitive. L’approbation par le sens moral ne revient pas à connaître, ni à décrire. Elle suppose plutôt le plaisir singulier ou la souffrance ressenties par le sens moral. Le sens moral approuve la bienveillance du motif ou de la tendance. Mais le principe selon lequel la bienveillance est vertueuse n’est pas une évidence de la raison, ni une généralisation empirique. La théorie de Hutcheson est donc bien non-cognitive. La raison a pourtant une réelle fonction. C’est bien, en effet, sa fonction, que de corriger le sens moral. Elle doit repousser l’ignorance, corriger la croyance, traquer le préjugé. Il ne s’en suit pas pour autant, comme le voudrait Burnet, que la raison est la faculté morale, ni qu’elle découvre les qualités morales, ni non plus qu’elle reconnaît les distinctions morales : elle ne dicte en aucune façon sa loi au sens moral. La raison a bien un rapport avec l’information et les circonstances qui relèvent de la justification, mais la justification est fournie par la réaction du sens moral, exprimée dans le langage de la morale. Le principe de base de la morale et les jugements moraux particuliers sont donc noncognitifs et affectifs, de par leur nature : ils ne sont ni irrationnels, ni arbitraires. Pour Hutcheson, donc, contrairement aux rationalistes, les accords ou désaccords éthiques sont des accords ou des désaccords concernant des attitudes morales spécifiques ; ils ne concernent en rien la croyance ou la connaissance. Mais il y a un véritable rôle de la raison, capable de corriger le sens moral. Ce qui laisse une place à l’objectivité dans sa théorie de la justification : il est donc non-cognitiviste tout en faisant référence à la raison comme les rationalistes. Lorsque Burnet conteste le principe de base de

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Hutcheson, ce dernier ne se réfugie pas dans l’argument de l’évidence ou de la décision arbitraire. Il soutient que sa théorie du sens moral, fondée sur le principe de la bienveillance, est supérieure à celle de ses rivaux, car elle est fondée sur des critères comme la clarté, l’intelligibilité, etc. C’est la partie de sa théorie que l’on peut appeler « justification », et qui possède une double détermination, puisqu’elle est à la fois négative, polémique, critique vis-à-vis des théories rivales, mais aussi positive, constructive, lui permettant de forger son éthique normative, ainsi que sa métaéthique. Dans sa phase positive de justification, Hutcheson développe une preuve de son principe fondamental, répondant ainsi à la critique que Burnet lui adresse, selon laquelle croire à la théorie du sens moral implique que si nos affections changent, alors la vertu doit changer aussi. Il est impossible de donner une justification morale de l’acceptation d’une théorie morale. La seule chose qui est certaine, selon Hutcheson, c’est qu’une vie dans laquelle le sens moral est pris pour fondement est plus heureuse qu’une vie reposant sur la malveillance. C’est ce qui pousse Burnet à croire que Hutcheson admet que la raison, la connaissance, la vérité, et la nature permanente des choses sont les fondements de la morale (cf. sa lettre du 25 décembre). Hutcheson, quant à lui, affirme qu’il ne propose pas une justification morale de l’acceptation de sa théorie, mais plutôt une justification reposant sur ce que nous pouvons observer dans la vie en général. Hutcheson et l’interprétation de sa théorie de la justification4 Les lettres de Burnet apportent un nouvel éclairage dans la controverse portant sur la bienveillance égoïste. Leur nouveauté consiste à épouser la cause de la raison, sans épouser celle de l’égoïsme, position que Hutcheson n’avait pas reconnue dans sa réponse située dans sa première lettre. De plus, elles ont forcé Hutcheson à prendre en compte une nouvelle école de pensée dans le domaine de la théorie éthique. Il avait déjà abordé la question de
Nous ferons bien sûr ici, pour cette interprétation de la théorie de la justification de Hutcheson, comme dans toute cette introduction, essentiellement référence aux magistrales analyses de Bernard Peach.
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la psychologie de la motivation dans sa controverse avec Hobbes et Mandeville ; ici, il se voit défié par l’ « école de la raison », dans une perspective qui rend centrales les questions épistémologiques. Hutcheson trouve que la théorie de Burnet et de l’école de la raison, dont les principaux représentants sont Samuel Clarke et William Wollaston, est vague, peu claire, et ambiguë. Il pense cependant qu’il se doit de donner une interprétation de leur doctrine, qu’elle soit critique ou constructive, avant de pouvoir y répondre. L’interprétation et la critique du rationalisme par Hutcheson 1) La vertu comme conformité à la vérité C’est Burnet qui avait dit que la vertu consistait dans la « conformité à la vérité ». Ce qui signifie qu’une action est vertueuse si une proposition vraie peut être affirmée à son propos. Le problème, pour Hutcheson, c’est que cette manière de voir les choses ne permet pas de faire la différence entre un acte et un autre, de bien différencier les actes qui ont une signification morale de ceux qui n’en ont pas. C’est ce qui confirme Hutcheson dans sa conviction que les rationalistes veulent développer une théorie éthique sur la base des catégories de la vérité et de la fausseté, en échouant dans l’entreprise de reconnaître le problème de l’introduction des concepts moraux. Selon Hutcheson, Wollaston rencontre le même problème dans sa tentative de construire une théorie dans laquelle les actions sont considérées comme des affirmations ou des négations de propositions vraies, et ainsi comme des actions vertueuses ou vicieuses. Le défaut est donc qu’il ne se donne pas les moyens de faire la différence entre les actes ou les assertions qui ont une signification morale, et ceux qui n’en ont pas. Un homme se trompe, selon Wollaston, s’il vole un cheval à son voisin, parce qu’en faisant cela, il nie que ce cheval appartient à un autre homme. Son acte est donc mauvais parce qu’il « met en acte un mensonge », ou, si l’on préfère, exprime un mensonge par une action. Le problème, selon Hutcheson, c’est qu’alors Wollaston oublie de dire pourquoi un mensonge est mauvais. Au pire, il a confondu incohérence logique et fausseté factuelle, fausseté factuelle et turpitude morale ; il a même parfois aggravé la

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confusion en mélangeant turpitude morale et incohérence logique. Au mieux, il a échoué à rendre compte de la signification morale des propositions dont l’affirmation ou la négation ont une signification morale. On peut l’excuser de la première erreur, et lui accorder qu’il a cherché à développer une analogie entre moralité et logique, afin d’exhorter les gens à une conduite vertueuse, mais on ne peut en aucun cas l’excuser de la seconde, qui consiste à manquer la signification morale de nos actes. 2) La vertu comme convenance Si la « conformité à la vérité » dont parle Burnet, ou la « signification de la vérité » chez Wollaston ne parviennent pas à établir une base suffisante pour la signification morale des propositions, la « convenance » dont parle Clarke, en revanche, est, selon Hutcheson, un concept plus adéquat, quoique incomplet. Clarke parle fréquemment de la « convenance absolue », l’expliquant par l’argument selon lequel il convient beaucoup plus à la nature que les hommes s’efforcent de promouvoir le bien universel plutôt que la ruine ou la destruction de tout. Le problème, c’est que soit ce principe de convenance est complexe, et alors les rationalistes ne l’ont pas suffisamment rendu clair et intelligible, soit il est simple, et alors il doit correspondre à la perception d’un certain sens, sens dont Hutcheson essaie précisément de démontrer l’existence. On voit que l’empirisme de Hutcheson et l’influence de Locke sont évidents. A travers son éthique, Hutcheson rejette le rationalisme qui en appelle aux idées innées ou à la connaissance indépendante de l’observation empirique. La raison peut bien découvrir une vérité empirique, ou des moyens pour parvenir à des fins, mais elle ne peut en aucun cas nous motiver ou nous obliger à poursuivre ces fins. Elle ne peut créer une idée simple, tant il est vrai que, comme l’énonce Locke, nous ne pouvons forger d’idée simple que par l’effet de l’expérience sensorielle, que grâce à un sens externe ou interne. L’empirisme, qui est le fondement de la critique de Clarke, conduit Hutcheson à ne pas voir que la raison peut prendre conscience d’idées simples, et que l’expression « cela convient », que l’on retrouve aussi bien chez Clarke que chez Burnet, peut

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vouloir dire la même chose que « c’est bien », ou « c’est obligatoire ». La convenance dénote une nouvelle idée simple, qui prend sa source dans le sens. Comme dit Hutcheson, « les mots « élection » et « approbation » semblent dénoter des idées simples ». Ici apparaît pour la première fois dans la philosophie britannique l’hypothèse selon laquelle certaines idées morales sont simples. Cet argument constitue une arme contre les rationalistes. C’est pourquoi des philosophes comme John Balguy, Richard Price, Thomas Reid, et bien d’autres, qui se sont intéressés aux conclusions de l’éthique de Hutcheson ou de Hume, ont tenté de développer une autre épistémologie, dans laquelle l’entendement perçoit les distinctions morales, mais sans pour autant revenir à la théorie des idées innées. Il est vrai que Cudworth avait déjà tenté de développer une telle épistémologie avant Hutcheson, mais ses livres ne furent publiés que bien après, et la plupart de ses textes importants sont restés à l’état de manuscrits, encore aujourd’hui. Burnet suggère, dans sa lettre du 10 avril, que nous percevons parfois la vérité ou le bien par une sorte de pénétration ou sagacité naturelle de l’esprit, idée qu’il reprend dans sa définition de la connaissance, qu’on trouve dans sa lettre du 31 juillet. Il distingue aussi, dans sa lettre du 7 août, entre la connaissance démonstrative, discursive, et la connaissance par évidence, ou si l’on veut, intuitive. Il proclamait d’ailleurs déjà, dans ses lettres du 27 novembre et du 25 décembre, que nous avons la connaissance intuitive d’un principe moral. La critique que fait Hutcheson aux rationalistes de ne pas définir ni expliquer leurs concepts clefs s’applique plus à Clarke qu’à Burnet, car ce dernier proposa plusieurs définitions et explications, poussé à le faire par Hutcheson. Ce qui est moralement convenable, selon Burnet, et contrairement à Clarke, l’est toujours seulement eu égard à la fin visée, qui doit être une fin raisonnable ou une fin voulue par Dieu. Hutcheson répond que Burnet tombe dans un cercle vicieux, et que s’il veut en sortir, il doit faire appel à la notion de sens moral. Burnet, quant à lui, réplique, dans ses lettres du 27 novembre et du 25 décembre, que ce qu’il a voulu dire, c’est qu’il est moralement convenable de faire ce que Dieu veut, non parce que c’est ce que Dieu veut, mais parce que ce que Dieu veut ne peut être que sage et raisonnable. Il est évident, pour Burnet, que Dieu trouve que le

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bonheur de tous est ce qu’il y a de mieux. Et l’empirisme de Hutcheson était si fort qu’il n’estima pas nécessaire de discuter sur la question de savoir si les principes moraux se connaissent par évidence. Il est donc clair que, comme le pense Hutcheson, les rationalistes n’ont pas suffisamment éclairci le concept de la convenance morale, ainsi que plusieurs autres concepts. Les rationalistes aimaient bien faire appel à une analogie entre les mathématiques et la philosophie morale. Wollaston en particulier, mais aussi Clarke et Burnet, affirmaient fréquemment que nous pouvons être aussi certains des principes, des arguments et des conclusions dans le second domaine que dans le premier. Ils avaient tendance à penser que des degrés de convenance morale peuvent être calculés de façon mathématique. En quelque sorte, selon Clarke, si un homme mérite quatre unités d’amour de la part de son gendre, et n’en reçoit que trois, le gendre ne fait donc preuve que des trois quarts de la bonté de caractère qui convenait à la situation : il n’est donc vertueux qu’aux trois quarts, la vertu parfaite étant d’avoir donné quatre unités d’amour. Clarke et Hutcheson sont donc d’accord pour dire que les notions de convenance morale et de vertu sont très proches. Mais Hutcheson pense qu’elles ne peuvent être mises en relation que par référence au sens moral, alors que Clarke maintient que tout ce que nous connaissons de la vertu et de la convenance morale, nous le savons par la raison, et non par un sens. 3) La vertu comme conformité à la raison Dans sa lettre du 31 juillet, Burnet a donné une explication plus détaillée que celle de Clarke concernant les relations entre convenance et raison. Il souligne fortement l’idée rationaliste selon laquelle la conformité à la raison est essentielle pour la vertu. Mais Hutcheson trouve cette doctrine peu claire. Il ne comprend pas la distinction entre ce qui est fondé par la raison et ce qui s’explique par une raison, ou bien la distinction entre fondement et cause. L’usage rationaliste du concept de « conformité », on le voit, n’est pas, pour lui, très clair. C’est d’ailleurs pour se donner les moyens d’interpréter la doctrine rationaliste que Hutcheson va créer la distinction essentielle entre les raisons incitatives, qui causent, provoquent un effet (« exciting reasons ») et les raisons justificatives, qui

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expliquent, permettent de comprendre (« justifying reasons »). Ainsi les premières présupposeront les instincts et les affections, alors que les secondes feront référence à un sens moral.. Selon lui, les rationalistes n’ont pas le droit de dire que la raison sert toujours de principe fondamental, que ce soit dans le cas de l’émotion, de l’affection, ou bien qu’il s’agisse de la justification, de l’explication. Quand on pose la question « Pourquoi a-t-il fait cela ? », la réponse devra nécessairement faire référence à l’instinct ou aux affections, alors que lorsqu’on pose la question « Pourquoi était-ce moralement bon de le faire ? », la réponse devra forcément faire référence au sens moral. C’est que Hutcheson fait toujours implicitement appel, dans sa critique du rationalisme, à la doctrine empiriste selon laquelle des idées neuves ou simples ne peuvent être reçues par la raison. Ainsi la motivation provoquée par les raisons « excitantes » ne peut jamais être fonction de la raison. Et de la même manière, la conscience de l’approbation est une idée simple, ce qui veut dire que la justification provoquée par les raisons « justifiantes » ne peut pas non plus être fonction de la raison. Hutcheson a donc bien mis en valeur le problème de la raison et du sentiment dans les jugements moraux. Sa thèse selon laquelle les raisons « justifiantes » présupposent le sens moral éclaire en retour sa réponse à la critique que les rationalistes font de sa doctrine du sens moral. Dans une partie de sa réponse, il fera d’ailleurs référence à une analogie entre le sens moral et le sens qu’est la vue, qui permet de mieux comprendre sa conception des rapports entre raison et sentiment, sa théorie de la justification et le statut des principes moraux fondamentaux. Le sens moral et les fondements de la morale La plupart des critiques du sens moral que fait Burnet sont vagues ou métaphoriques. C’est pourquoi Hutcheson doit d’abord les interpréter, avant d’essayer d’y répondre. Dans sa lettre du 9 octobre, il formule deux objections de Burnet. La première fait selon lui appel à un problème de suiréférentialité. Comment le sens moral peut-il en effet juger luimême si le sens moral est moralement bon ou mauvais ? Or Burnet désavoue explicitement cette interprétation de Hutcheson dans sa

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lettre du 25 décembre. Mais pour Hutcheson, ce désaveu vaut la peine d’être mis en valeur, puisqu’il réaffirmera, dans la section I de ses Illustrations, que le sens moral ne peut en aucun cas décider lui-même s’il fonctionne bien ou mal. Et Hutcheson explique comment nous jugeons effectivement le sens moral : en comprenant qu’une vie dans laquelle la bienveillance reçoit une approbation fondamentale est meilleure qu’une vie dans laquelle ce serait la méchanceté qui la recevrait. Dans le premier type de vie, l’approbation des actions apporterait des conséquences très agréables, alors que dans le second, elle n’en apporterait que de très douloureuses. Cette réponse de Hutcheson implique cependant, on le voit, la possibilité pour le sens moral d’être constitué d’une autre façon qu’il ne l’est habituellement, et suppose d’une part la référence à une vie parfaite que chacun pourrait contempler, voire choisir, et d’autre part la référence aux raisons excitantes – par làmême rationnellement fondées – qui seules peuvent nous conduire au choix d’une telle vie. La seconde objection, selon laquelle toutes les idées morales dépendent de la constitution de nos sens, mène selon Hutcheson à une conséquence absurde, à savoir que toutes les constitutions auraient été également bonnes aux yeux de Dieu. Ce qui nous amène à penser que bien que la morale et la théologie soient indépendantes pour Hutcheson, c’est pourtant bien la théologie qui fonde la morale, et non l’inverse. Contrairement à cette réponse somme toute assez superficielle que constitue la lettre du 9 octobre, la section IV de ses Illustrations déclarera que l’objection de Burnet, selon laquelle le sens moral peut se tromper, est ambiguë, complexe et intrigante. Mais il sera tout de même amené à conclure avec quasi-certitude : 1) que nos sens demeurent les mêmes, c’est-à-dire que nous continuerons à approuver ce que nous approuvons maintenant, surtout si les actions auxquelles nous donnons notre approbation sont envisagées avec un effort sincère pour promouvoir le bien public ; 2) que tout le monde approuvera ce que nous approuvons. On voit qu’une théorie qui admet un sens moral ne supplante pas, selon Hutcheson, le raisonnement des moralistes, mais au contraire rend possible une explication du caractère raisonnable qui est habituellement sensé être indépendant des affections et de la sensibilité.

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Mais l’objection qui soulève le plus de difficultés, et à laquelle Hutcheson accorde le plus d’importance, c’est sans doute la suivante : est-il possible que le sens moral varie de temps en temps, qu’il se mette à approuver ce qui relève du vice, ou encore qu’il approuve à un moment donné ce qu’il désapprouvait auparavant, bref, est-il possible que le sens moral soit faillible ? L’analogie du sens moral C’est précisément cette objection que Hutcheson reprend à son compte à la fin de la section IV de ses Illustrations en faisant appel à une analogie entre le sens moral et les sens ordinaires comme la vue, montrant par là qu’il est conscient de l’existence de différences aussi bien que de ressemblances entre les deux sortes de sens. Il distingue ainsi entre les perceptions dans notre esprit et les images des choses extérieures, les premières étant des idées concomitantes de sensations alors que les secondes sont purement sensibles. Et de même que nos idées purement sensibles peuvent être altérées par quelque désordre dans nos organes, de même les idées concomitantes de sensations peuvent être diversifiées par les circonstances. C’est le cas avec nos idées d’actions, qui peuvent prendre trois formes : 1) l’idée d’un mouvement extérieur ; 2) l’appréhension ou l’opinion portant sur les affections éprouvées par l’agent ; 3) la perception de l’approbation ou de la désapprobation apparaissant chez l’observateur selon que ces affections de l’agent sont perçues comme bonnes ou mauvaises. Or cette approbation ne peut être interprétée comme étant une image de quelque chose d’extérieur. Aussi Hutcheson, lorsqu’il parle des qualités des objets, s’inscrit-il dans une longue tradition, dont le plus proche représentant est Locke : pour ce dernier, en effet, les qualités premières comme la figure ou le mouvement sont inséparables des objets matériels, alors que les qualités secondes désignent en quelque sorte le pouvoir qu’ont les objets d’être le support d’idées telles que la couleur, le goût ou l’odeur, en agissant sur nos organes des sens. Locke en conclut que nos idées des qualités premières ressemblent aux caractéristiques des objets ayant une existence indépendante, alors que ce n’est pas le cas pour nos idées des qualités secondes. Et notre connaissance des objets et de leurs qualités est rendue possible, selon Locke, à travers l’expérience,

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par l’intermédiaire d’idées simples ou complexes. Les idées simples comme la solidité, la figure ou la couleur, sont « originales », c’est-à-dire qu’elles précèdent, aussi bien chronologiquement que logiquement, les idées complexes, comme celles d’une tomate ou d’un triangle. Avoir une idée simple suppose donc, selon Locke, un sens, car la raison ne peut créer de nouvelles idées simples. Hutcheson utilisera cette théorie dans son recours à l’analogie du sens moral, tout en s’en démarquant. Nature et fonctions du sens moral Loin de considérer le sens moral comme semblable à la vision, Hutcheson pense qu’il est plus complexe, et qu’il suppose plusieurs fonctions se rapportant au contexte de la morale. Il y a d’abord la fonction qui consiste à rendre possible la prise de conscience involontaire du plaisir venant de l’approbation des actes bienveillants ; il y a aussi la fonction qui fait que la personne toute entière a une sensibilité particulière pour les questions morales. Par ailleurs, le sens moral rend possible une transition entre la terminologie factuelle et descriptive et la terminologie normative et morale. Son rôle est à la fois préanalytique, en tant qu’il permet à une personne de considérer une action du point de vue moral, et postanalytique, en tant qu’il permet d’expliquer la relation entre la connaissance des faits se rapportant aux actions, conséquences et mobiles, et l’application de la terminologie morale. Enfin Hutcheson dit qu’il est équivalent d’affirmer qu’un être humain possède le sens moral ou qu’il a une disposition à approuver la bienveillance. Pour Hutcheson, le sens moral détermine une personne à aimer ceux qui sont bienveillants ; il est involontaire et immédiat, perçoit des idées simples, et est indispensable à la perception de la moralité. De plus, il est probable que le sens moral est semblable en tout un chacun. Il est essentiel de comprendre que le sens moral est nécessaire à l’explication de nos idées morales, qu’il est présupposé par les raisons justifiantes, et qu’il rend possible la raison.

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1) Le rôle du sens moral dans la théorie de la signification des jugements moraux La base de l’argumentation de Hutcheson réside dans l’affirmation que le sens moral rend possible l’expérience d’un plaisir spécifique venant du spectacle d’actions bienveillantes, tant dans leur mobile que dans leur tendance. Pour reprendre les termes de Locke, on pourrait dire que le sens moral est capable de recevoir une nouvelle idée simple, à savoir le plaisir unique résidant dans l’approbation morale. Ce que Berkeley et Hume affirment explicitement, Hutcheson le dit implicitement : la signification d’une idée provient de l’expérience dont elle est dérivée, et c’est pourquoi l’expérience de l’approbation est ce qui donne aux concepts moraux leur signification morale. Cependant Hutcheson propose une théorie non-descriptive de la signification des jugements moraux, dans la mesure où un jugement moral ne réside pas simplement dans l’affirmation qu’une expérience du plaisir pris à l’approbation morale a bien eu lieu, mais dans l’expression, selon un langage approprié, de cette expérience du plaisir. Une erreur produite par le sens moral n’est certes pas simplement une erreur de logique ou une erreur factuelle ; c’est pourquoi la correction du sens moral ne consiste pas dans une perspicacité de la raison sous la forme d’une connaissance logique ou factuelle. Une telle erreur ne peut se réduire à une erreur sur mes sentiments subjectifs, ceux des autres ou bien encore sur les caractéristiques objectives des actes, la volonté de Dieu, ou la nature d’une situation. Le sens moral ne commet pas d’erreurs en « percevant » des propositions fausses de ce genre. On voit les aspects cognitifs que revêt la théorie du sens moral. Ce qui nous amène logiquement à conclure que Hutcheson est noncognitiviste. Une erreur du sens moral peut apparaître si quelque facteur va à l’encontre de son approbation de la bienveillance, amenant peutêtre alors l’approbation de la malveillance, et la correction du sens moral intervient quand ce denier approuve sans être sujet à un tel facteur de mise en échec. Mais il doit s’entendre que la réaction correcte du sens moral réside toujours dans un sentiment d’approbation, et non pas dans la connaissance d’une proposition vraie. Et le principe selon lequel la bienveillance est vertueuse ne signifie pas la même chose que la doctrine selon laquelle le sens

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moral approuve la bienveillance en général. Ainsi la signification des jugements moraux ne doit pas être interprétée en termes d’affirmations factuelles vraies ou fausses. Le jugement moral est donc le moyen approprié d’exprimer mon sentiment personnel concernant l’approbation morale. Cette interprétation confirme la distinction que fait Hutcheson entre sens et raison, et selon laquelle le sens est non-cognitif. Vu que par ailleurs les réactions du sens moral sont immédiates et involontaires, on peut donc conclure que le sens moral est luimême non-cognitif, que les jugements moraux sont nondescriptifs, et qu’ils expriment les sentiments du sens moral. Ils ne décrivent pas l’action ou l’agent, ni non plus les sentiments, réels ou possibles, que chacun peut avoir ; ils ne signifient pas non plus que de tels sentiments apparaissent, sont apparus, ou apparaîtront. Pour Hutcheson, cela ne diminue en rien la réalité de la vertu que de dire qu’une action est vertueuse quand elle crée un sentiment de plaisir ; cela signifie simplement que c’est le moyen approprié de renseigner l’interlocuteur sur la signification morale de l’action. Tous les hommes ont un sens moral, selon Hutcheson, si bien que si l’un d’entre nous fait l’expérience d’un sentiment unique de plaisir en contemplant une action, d’autres observateurs, dans les mêmes circonstances, approuveront cette action de la même manière. Cette théorie de la signification des jugements moraux est donc bien complètement non-cognitive. 2) Le rôle du sens moral dans la description du point de vue moral Sans le sens moral, il n’y aurait, selon Hutcheson, aucune perception de la moralité, et l’on ne pourrait qu’être moralement indifférent aux actions. C’est ce qui prouve que le sens moral permet d’expliquer comment il est possible pour chacun d’entre nous d’adopter un point de vue moral. Sans le sens moral, on peut toujours considérer les gens, le caractère, les actions, les conséquences ou les mobiles sous l’angle de la prudence, de l’opportunité, de l’économie ou de la politique, mais jamais sous l’angle de la vertu et du vice, du bien ou du mal, de l’obligation morale. Sans le sens moral, nous ne pourrions rien considérer d’un point de vue moral. Adopter le point de vue moral, au contraire, c’est regarder les choses sous l’angle des principes moraux, des règles, c’est penser et juger selon des catégories morales.

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Adopter le point de vue moral peut aussi vouloir dire, dans un sens plus restreint, juger un acte, une conséquence ou un mobile selon le type de plaisir ressenti quand on observe ou contemple l’un de ces derniers. Mais ce sens restreint ne convient pas bien à la théorie de Hutcheson, car il supposerait, par exemple, que Clarke n’adopte pas le point de vue moral lorsqu’il demande si une action convient à la situation. En fait, ce que Hutcheson critique chez Clarke, ce n’est pas l’absence de signification morale du concept de convenance, mais l’usage que fait Clarke de ce dernier. Ainsi, dans les remarques qui ouvrent les Illustrations, Hutcheson ne dit pas qu’Epicure, Cicéron, Hobbes ou La Rochefoucauld échouent dans la tentative d’adopter le point de vue moral, parce qu’ils formulent une théorie morale dans laquelle les actions vertueuses sont interprétées en termes d’amour de soi, mais il pense qu’ils se trompent au sujet des mobiles humains, et en formulant des théories morales qui ne s’accordent pas avec certains faits concernant la nature humaine et qui, de ce fait, ne donnent pas une explication adéquate de la manière dont leur terminologie rend compte de la signification morale des actions. Hutcheson pense que sa théorie, qui interprète les actions vertueuses en termes d’approbation de la bienveillance, constitue une réelle alternative. Quand à la troisième hypothèse, celle des rationalistes, qui consiste à expliquer la moralité des actions en termes de conformité à la raison, elle ne parvient pas, selon Hutcheson, à fournir une explication satisfaisante de la signification de sa terminologie morale. Tous ces auteurs adoptent le point de vue moral au sens large, c’est-à-dire en ce sens qu’ils utilisent le langage de la morale. Leur spécificité ne résident pas dans leur terminologie ou leurs concepts, mais dans leur explication de la signification morale des actions et dans les principes généraux qui leur permettent de déterminer les faits pertinents et les bonnes raisons justifiant les actions. Chez Hobbes, par exemple, ces principes sont formulés par rapport à la question de la conservation de la vie, de la satisfaction des désirs et de l’évitement de la fatigue ; chez Hutcheson, ils sont formulés en termes de bienveillance du mobile ou de la tendance ; chez les rationalistes, enfin, ils sont formulés en fonction de ce qui est ou peut être connu par la raison : la vérité

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comme évidence, la nécessité logique et la nature ainsi que les relations entre les choses. Bien que tous ces auteurs diffèrent quand à la question de savoir quels faits sont pertinents pour la justification des actions, ils s’accordent cependant sur la question du rôle approprié de ces faits : soit les faits constituent les circonstances à la lumière desquelles les prédicats moraux sont correctement appliqués aux actes, soit ils fournissent la base de considérations auxquelles on fait appel, si nécessaire, pour justifier l’application de ces prédicats moraux. On peut donc dire que tous ces auteurs adoptent le point de vue moral au sens large, mais diffèrent dans leur point de vue moral au sens strict, c’est-à-dire dans ce que Hutcheson appelle leurs « systèmes de la moralité ». Il est pourtant évidemment nécessaire, si l’on veut adopter le point de vue moral, au sens large, d’adopter un point de vue moral particulier, personnel, c’est-à-dire un système moral, au sens strict. Quand par exemple Hutcheson critique Hobbes en disant qu’il considère la nature humaine comme nécessairement toujours intéressée par la satisfaction personnelle, il critique en fait son système derrière sa morale. De même quand Butler, dans sa « Dissertation sur la vertu » (1736), critique Hutcheson lui-même en disant que la bienveillance ne peut en aucun cas constituer le tout de la vertu et du vice, il s’attaque à sa théorie spécifique de la bienveillance derrière sa doctrine générale de la morale. Il en va de même pour toute personne qui adopte un point de vue limité, comme par exemple quelqu’un qui dirait que regarder les choses d’un point de vue religieux, c’est les regarder du point du vue du calvinisme. Mais Hutcheson ne peut précisément pas être taxé d’un tel défaut. Il reconnaît en effet qu’il existe plusieurs théories alternatives. Il prétend seulement qu’en ce qui concerne la question du mobile et de la signification morale de son discours, il propose une meilleure explication que celle de Hobbes, et qu’en ce qui concerne la signification de la terminologie morale en général, il propose une meilleure explication que celle des rationalistes. Il ne dit pas que sa théorie morale représente le point de vue moral par excellence. Tout au plus pense-t-il que sa théorie est la plus adéquate. C’est pourquoi son sens moral joue un double rôle essentiel : il confère une base à l’explication de la

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signification des concepts moraux et de la terminologie morale qui se rapportent à l’observation de la nature humaine ; il confère aussi une base au développement d’une théorie morale qui traite des principaux problèmes de l’éthique d’une façon plus satisfaisante que celle de ses adversaires. Si l’on affirmait que la théorie de Hutcheson, selon laquelle sans le sens moral il n’y aurait pas de perception de la moralité, est le point de vue moral par excellence, cela voudrait dire que sa théorie est la plus adéquate en toute circonstance, ou même qu’il n’existe pas d’autres théories morales susceptibles de le contredire. Ce qui est faux. En fait les différents systèmes moraux présupposent l’idée d’un sens moral. La meilleure preuve en est qu’ils utilisent un langage moral qui est compris par leurs lecteurs. Or selon Hutcheson, si le langage moral possède cette signification et cette intelligibilité relativement uniformes, c’est précisément parce qu’il existe en chacun de nous une sensibilité morale. 3) Le rôle du sens moral dans la théorie que propose Hutcheson de la justification morale régressive La théorie de la justification morale consiste à dire qu’une action peut être justifiée en faisant appel au principe suivant lequel tout fait concernant un mobile ou une tendance de cette action constitue une bonne raison de dire qu’elle est vertueuse. Si cette justification est contestée, un principe plus général sera alors utilisé, et ainsi de suite. Le principe fondamental sera atteint lorsque ce système moral ne peut plus fournir de principe plus général dans l’ordre de cette régression. Supposons par exemple que Hutcheson approuve moralement l’attitude de Dan McCann risquant sa vie dans une guerre juste en disant que cela constitue un acte vertueux. Supposons ensuite que Burnet conteste ce jugement en demandant pourquoi il s’agit d’un acte vertueux, comment Hutcheson le sait, ou sur quelles bases il se fonde pour le dire. Hutcheson répondrait que c’est un acte qui sauve des vies. Et si Burnet contestait encore, Hutcheson répondrait successivement que c’est une évidence pour le commun des mortels et que se rendre à l’évidence est bienveillant. Risquer sa vie dans une guerre juste, sauver des vies et reconnaître l’évidence sont des manières de plus en plus fortes d’être

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bienveillant, et donc vertueux. La bienveillance elle-même est une preuve de vertu car elle est approuvée par le sens moral, dont les approbations et désapprobations sont la base pour expliquer comment il est possible d’adopter en toute chose le point de vue moral. Que la bienveillance soit vertueuse est donc le principe fondamental de la morale de Hutcheson, principe qui ne peut luimême être justifié, car c’est précisément lui qui permet de justifier. On comprend alors pourquoi les raisons justifiantes présupposent le sens moral. Son approbation de la bienveillance est la condition nécessaire de leur signification morale. Les raisons justifiantes sont des assertions factuelles sur le mobile ou la tendance bienveillants d’un acte. Sans l’approbation de la bienveillance par le sens moral, leur pertinence morale resterait problématique. La bienveillance reçoit l’approbation ultime du sens moral. Le sens moral fournit, dans la théorie de Hutcheson, la base de l’autonomie de la morale. 4) Le sens moral comme la base d’une règle Hutcheson affirme que le sens moral n’est pas une règle, mais qu’il permet d’en trouver une. Lorsqu’il parle d’une « règle de la bienveillance », il fait en fait référence à une règle de conduite qui pourrait être formulée en termes d’obligation : « Tout le monde devrait être bienveillant ». Chacun peut comprendre qu’il doit être bienveillant s’il réfléchit à la signification du rôle du sens moral dans la justification morale. Tel est le « pouvoir directif » du sens moral. On peut aussi interpréter le sens moral en disant qu’il sert de base pour une règle dans la logique du discours (portant sur la justification morale) qui gouverne les relations entre les propositions portant sur la bienveillance et celles portant sur la vertu. On peut alors faire dériver la vertu de la bienveillance, selon le principe qui affirme le rôle moral ultime joué par le sens moral dans son approbation de la bienveillance. On pourra par exemple justifier le fait que risquer sa vie dans une guerre juste est vertueux par le fait que risquer sa vie dans une guerre juste est bienveillant, selon la règle de la bienveillance. On déduit en fait une conclusion morale à partir d’une prémisse factuelle. C’est ce qui se comprend facilement si l’on se souvient de la distinction

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