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Essai sur l'origine des langues

De
194 pages
A la recherche de "causes naturelles" nécessaires à la formation du langage, Rousseau refuse de mettre "à l'origine des signes institués" une société déjà établie comme le fait Condillac. C'est même le langage qui va établir le groupement social. La nature a mis peu de soin à rapprocher les hommes, à préparer leur sociabilité. Si l'inégalité parmi les hommes est nullement un fait nécessaire d'après la nature, celle-ci apporte elle-même son lot d'inégalités. Une inégalité naturelle qu'il faut savoir distinguer de la pure inégalité sociale, compliquée en inégalité juridique et politique.
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ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES

Commentaires philosophiques Collection dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra
Pennettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite "histoire de la philosophie", à travers leur lecture méthodique, telle est la finalité des ouvrages de la présente collection. Cette dernière demeure ouverte dans le temps et l'espace, et intègre aussi bien les nouvelles lectures des "classiques" par trop connus que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d'étudiants, d'enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie. Déjà parus Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes suivi de La reine fantasque, 2009. Khadija KSOUR! BEN HASSINE, La laïcité. Que peut nous en apprendre l'histoire? 2008. Stamatios TZITZIS (dir.), Nietzsche et les hiérarchies, 2008. Guy DELAPORTE, Physiques d'Aristote, commentaire de Thomas d'Aquin,2008. Khadija KSOURl BEN HASSINE, Question de l'homme et théorie de la culture chez Ernst Cassirer, 2007. Angèle KREMER MARlETT!, Nietzsche et la rhétorique, 2007. Walter DUSSAUZE, Essai sur la religion d'après Auguste Comte, 2007. Monique CHARLES, Kierkegaard Atmosphère d'angoisse et de passion, 2007. Monique CHARLES, Lettres d'amour au philosophe de ma vie, 2006. Angèle KREMER MARlETT!, Jean-Paul Sartre et le désir d'être, 2005. Michail MAIATSKY, Platon penseur du visuel, 2005. RafIka BEN MRAD, La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote, 2004. Gisèle SOUCHON, Nietzsche: généalogie de l'individu, 2003. Gunilla HAAC (dir.), Hommage à Oscar Haac, mélanges historiques, philosophiques et littéraires, 2003. Angèle KREMER MARlETTI, Carnets philosophiques, 2002. Angèle KREMER MARlETTI, Karl Jaspers, 2002.

Jean:Jacques ROUSSEAU

ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES

Introduction

et notes de

Angèle KREMER-MARlETT!

L'Harmattan

1èreédition Aubier Montaigne
Paris, 1973

@

L'IIARMATI'AN,

2009

5.7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09168-9 E~:9782296091689

CHRONOLOGIE

28 juin 1712 : Naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, dont ses parents sont citoyens: Isaac, maître horloger et Suzanne, qui mourra le mois suivant. 15 mars 1728 : Quitte Genève. 21 mars 1728 : Rencontre Mme de Warens à Annecy. Avril-mai 1728 : Séjourne à l'Hospice San Spirito, où il se convertit au catholicisme. Juin 1729 : Retour à Annecy chez Mme de Warens. Septembre 1731 : Nouveau retour chez Mme de Warens, où Rousseau s'installe après quelques voyages à Lausanne, Neuchâtel, Soleure, Paris. 1736 : Séjour aux Charmettes. Écrit Le Verger des
Charmettes.

1738 : Nouveau séjour 1740 : Séjour à Lyon, M. de Mably. Écrit M. de Sainte-Marie. Juillet 1742-juillet 1743

aux Charmettes. où il est précepteur chez le Projet pour l'éducation de : Séjour à Paris.

1742 : Projet concernant de nouveaux signes pour la musique.

Juillet 1743-octobre 1744 : Séjour à Venise, où il est secrétaire du comte de Montaigu, ambassadeur de France. Octobre 1744 : Jean-Jacques retourne à Paris. 1745 : Composition des Muses galantes. 1750 : Discours sur les scienceset les arts. 1751 : Commence ses travaux de copi~te de musique. 1752 : Compose Le Devin de village. Ecrit la préface du Narcisse. 1753 : Lettre sur la musiquefranfaise.

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Novembre 1753 : Publication dans Le Mercure du sujet du concours de l'Académie de Dijon: « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle? » Octobre 1754 : Le manuscrit du Discours sur l'inégalité est remis à l'éditeur Marc Michel Rey. 1755 : Travaille à l'Essai sur l'origine des langues. Première version du Contrat social. 24 avril 1755 : Parution du Discours sur l'origine et
les fondements de l'£négalité parmi les hommes.

Novembre 1755 : Ecrit et publie l'article Économie politique: dans le tome V de l'Encyclopédie. 1756 : Allégorie sur la Révélation. Lettre à Voltaire. Rédaction probable de La Reine fantasque. Mai 1756 : Extrait du projet de paix perPétuelle (rédac-

tion) . Avril 1756-décembre 1757 : Séjour à l'Ermitage chez Mme d'Épinay. Décembre 1757-jùin 1762 : Séjour à Montmorency chez le comte de Luxembourg. 1757 : Lettres à Sophie. , 1758 : Lettre à d'Alembert sur les spectacles.Edition de La Reine fantasque à l'insu de Rousseau. Janvier 1761 : Julie ou la Nouvelle Héloise.
1762 : La Profession de foi du vicaire savoyard.

Janvier 1762 : Lettres à Malesherbes. Avril 1762 : Du Contrat social ou Principes du droit politique. Mai 1762 : Émile ou De l'éducation. 9 juin 1762 : Condamnation de l'Émile par le Parlement de Paris. Rousseau quitte Paris où la prise de corps est prononcée contre lui. 19 juin 1762 : Condamnation du Contrat social et de l'Emile par le Conseil de Genève qui prononce la prise de corps. Juin 1762-octobre 1765 : Séjour en Suisse. 28 aoftt 1762 : L'archevêque de Paris condamne l'Émile. 12 mai 1763 : Rousseau renonce à la citoyenneté genevoise.

CHRONOLOGIE

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Aofit 1764-mai 1765 : Lettres à M. Butta/oco. Décembre 1764 : Lettres écritesde la montagne. Janvier-septembre 1765 : Projet de constitution pour la Corse (rédaction). 1el:' décembre 1765 : Rousseau autorise Rey à publier La Reine fantasque et lui adresse le texte de
l'Avertissement du libraire.

Janvier 1765-décembre 1770 : Rédaction

szons .

des Confts-

Novembre 1765-janvier 1766 : Séjours à Strasbourg et Paris. Janvier 1766-mai 1767 : Séjour en Angleterre. 1767 : Dictionnaire de musique. 26 juillet 1767 : Lettre au marquis de Mirabeau sur
le despotisme légal.

15 janvier 1769 : Lettre à M. de Franquières. 1770 : Pygmalion. 24 juin 1770 : Résidence à Paris: rue Plâtrière. 1771-1772 : Lettres sur la botanique. Avril 1772: Considérations sur le gouvernement de Pologne. 1772-1776 : Les Dialogues ou Rousseau Juge de JeanJacques. 1776-1778 : Les Rêveries d'un promeneursolitaire. 20 mai 1778 : Rousseau séjourne à Ermenonville chez le Marquis de Girardin. 2 juillet 1778 : Mort de Rousseau à Ermenonville à l'âge de soixante-six ans. 1782 : Collection des Œuvres comPlètesde Rousseau, édition Du Peyrou. Référence: Louis-J. Courtois, Chronologiecritique de la vie et des œuvres de Jean-Jacques Rousseau, publiée dans Annales de la sociétéJ.-J. Rousseau, t. XV (z923).

JEAN-JACQUES ROUSSEAU OU LA DOUBLE ORIGINE ET SON RAPPORT AU SYSTÈME LANG UE-M USIQUE-POLITIQUE.

I. La décentration dans l'origine elle-même.

Derrière ce qui n'était que l'apparence de la thématique classique de l'origine, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes 1 nous a révélé en fait que Rousseau cachait le souci de plusieurs « origines », de valeur et de fonction différentes. Alors que Condillac, dans l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746) et surtout dans le Traité des sensations (1754), remontait comme Fontenelle et Locke aux sources de l'expérience, c'est-à-dire à la sensation et à la réflexion, en faisant de la sensation l'acte primitif de la connaissance, son but était de substituer au corps des entités abstraites de la métaphysique une science issue de l'observation des manifestations de l'âme humaine; il poussait même l'analyse, en 1754, jusqu'à rétablir le lien originaire d'une idée déterminée à une sensation particulière. C'est à partir de ce cadre philosophique que l'on peut commencer de comprendre Rous1. Éd. Aubier Montaigne, 1973. bibliothèque sociale, Paris,

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INTRODUCTION

seau et, d'ailleurs, les idéologues français. De plus, dans la seconde partie de son Essai, Condillac donne une théorie du langage qui pour l'essentiel sera aussi celle de Rousseau: les hommes, s'exprimant dans l'origine de l'humanité par des gestes et des mouvements corporels et imitant les sons de la nature, inventèrent enfin des sons articulés pour désigner des objets différents: le langage se développa ensuite sous l'influence d'éléments donnés, tels le caractère des peuples, le climat, l'action des gouvernements. Nous redécouvrons, dans l'Essai sur l'origine des langues, les mêmes « causes naturelles» nécessaires à la formation du langage, première institution sociale pour Rousseau qui, par cette dernière idée, se distingue fondamentalement de Condillac dont il admet par ailleurs pleinement le sensualisme: il affirme, en effet, dans le second Discours que« tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins 2 ». Dans le Discours, comme dans l'Essai sur l'origine des langues, Rousseau refuse de mettre « à l'origine des signes institués» une société déjà établie comme le fait Condillac: c'est au contraire le langage qui par sa vertu sensible va « établir» le groupement, aussi ne sera-t-il pas contradictoire d'admettre ensuite qu'en tant que « première institution sociale », le langage subisse l'influence de la politique, fait constaté par Condillac mais mieux justifié par Rousseau en
2. Édition citée, p. 71.

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particulier dans le chapitre xx de l'Essai sur l'origine des langues. On peut deviner désormais que le rapport à l'origine n'est pas le même chez Condillac et chez Rousseau. Ainsi, pour ce qui a trait au second Discours, contestant l'origine de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau fonde cette origine possible de l'histoire sur l'injustice de la propriété et de la division du travail, origine elle-même fondée sur une autre origine, l'état de nature, origine hypothétique quand on la situe dans l'histoire, mais origine réelle quand on la reconsidère dans le présent, non pas de la représentation claire, mais dans le présent des principes de bien-être (plaisir) et de conservation (réalité) qui, sans appartenir à la représentation, n'en constituent pas moins le moi en tant qu'amour de soi dans sa conscience élargie, et qu'on ne peut donc dire inconscients, même si leur référence se« présente» à nous comme absence. Nietzsche n'a pas tort d'affirmer succinctement dans des notes destinées à un cours sur l'Origine du langage que «Jean-Jacques Rousseau croyait impossible que les langues aient pu naître de moyens purement humains 3 ». Certes, au chapitre IX de l'Essai sur l'origine des langues, une formule célèbre a pu contribuer à faire admettre la nécessité d'un recours divin: « Celui qui voulut que l' homme fût sociable toucha du doigt l'axe du globe et l'inclina sur l'axe de l'univers», - allusion dans

la double tradition chrétienne et platonicienne (Politique 272-273, et Timée 36 c-d), mais qui
3. Nietzsches Werke, Kroner, XIX, pp. 385-387.

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INTRODUCTION

n'influe en rien sur les cataclysmes ultérieurs ni sur l'action de l'homme sur la nature. En effet, Rousseau fait appel à des causes humaines et naturelles, mais non surnaturelles comme on est confondu de le lire dans un ouvrage d'érudition datant de 1880, Manuel de philologie classique, édité par Salomon Reinach : « A la fin du siècle dernier, Rousseau (Discours sur l'inégalité), Süssmilch, Bonald, de Maistre, Lamennais ont soutenu la théorie de la révélation» (p. lOg). Or, si l'on s'en tient justement au Discours, que trouve-t-on? Rousseau met en question l'antériorité de la société sur le langage, mais, loin de résoudre par la révélation la question de l'origine des signes institués, il pose clairement les difficultés: première difficulté d'imaginer comment les langues devinrent nécessaires; on ne peut à ce niveau résoudre le problème par l'origine familiale, puisque la famille implique la société. Seconde difficulté: d'imaginer comment les langues se sont instituées; on ne peut admettre, en supposant que les sons de la voix soient les interjections conventionnelles de nos idées, que les interprètes de cette convention aient pu indiquer les idées par le geste ou la voix. On ne peut que se perdre en conjectures sur l'art de communiquer les pensées. Toutefois, à considérer la diversité des langages, on peut supposer que l'émission du cri de la nature a dû correspondre à un grand danger et que la multiplication des idées s'est faite corrélativement à la création de signes multiples: Rousseau suppose l'existence de sons imitatifs pour les objets frappant l'ouïe, l'existence de

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gestes pour les objets frappant la vue et le sens de la mobilité. Mais la limitation de ce langage imitatif et descriptif s'impose à la réflexion: seuls le présent, le descriptible, le visible, le diurne peuvent ainsi être figurés. Enfin, on est obligé d'en venir à une troisième forme de langage constitué de sons articulés, passage préparé sans doute par le geste compris comme « articulé» : un processus de métaphorisation s'intercale alors, car au geste articulé est substituée une voix articulée (articulata vox), susceptible de représenter toutes les idées. Ensuite, Rousseau avance des observations hypothétiques sur les premiers mots et attribue aux grammairiens une action de généralisation et de formalisation qui rendra possible la pensée abstraite se voulant indépendante de la grammaire. La conclusion est tirée: la nature a mis peu de soin à rapprocher les hommes, à leur faciliter l'usage de la parole, à préparer leur sociabilité. Cet excursus sur le langage joue donc le rôle d'éclairer le caractère indéterminé de la société humaine: si la réversibilité s'avère impossible, la forme sous laquelle la société humaine peut se produire n'en est nullement déterminée, ce qui veut dire encore que l'inégalité parmi les hommes en société n'est nullement un fait nécessaire d'après la nature qui, de son côté, apporte sans doute son lot d'inégalité à répartir parmi les hommes, inégalité naturelle qu'il faut savoir distinguer de la pure inégalité sociale qui se complique en inégalité juridique et politique. Dans les pages du Manuscrit PVIII déjà citées reproduisant le commencement d'un cours de

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Nietzsche sur la grammaire latine et intitulées Vom Ursprung der Sprache, une revue sur les différentes théories concernant l'origine du langage permet à Nietzsche d'affirmer qu'il n'est pas possible même de penser comment le langage a pu naître. Pour Nietzsche, dans ces trois pages, la pensée consciente n'est possible qu'à l'aide du langage, ainsi les connaissances philosophiques qui semblent les plus profondes se trouvent-elles déjà contenues cachées dans le langage d'où le philosophe, «pris dans les filets du langage », ne fait que les tirer; en effet, qu'il s'agisse du sujet et de l'objet ou du concept de jugement, ces notions sont extraites de la proposition grammaticale, donc dépendent du langage. Inversement, Nietzsche ajoute que le développement de la pensée consciente est, de son côté, nuisible au langage, par le fait d'une décadence se produisant au cours du déploiement de la civilisation. Enfin, toujours pour Nietzsche, la naissance de la langue, n'est ni le fait de l'individu ni celui de la multitude. De ces simples remarques liminaires il résulte que le langage peut être considéré comme un produit de l'instinct, tout comme chez les abeilles et les fourmis; Nietzsche reprenant, sans doute à son insu, ce texte de Rousseau (Essai, ch. I) : «...les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entrecommuniquer ». Toutefois Nietzsche ne voit dans l'instinct, ni certes le résultat d'une réflexion consciente, ni même la simple conséquence de l'organisation corporelle, ni le résultat d'un mécanisme, ni l'effet d'un mécanisme extérieur à l'esprit et

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étranger à son essence, mais bien ce qui s'origine dans l'individu ou la masse, dans le noyau intime de l'être. Il y aurait ici comme chez Humboldt un être génétique du langage: aussi dans cette question, Nietzsche voit-il résumé le problème fondamental de la philosophie tout entière: celui de comprendre ou de réconcilier la finalité infinie des organismes et l'absence de conscience de leur naissance. C'est d'ailleurs chez Kant, dans la Critique du Jugement, que Nietzsche trouve un début de solution à ce problème éminent, dans la mesure où Kant fait une réalité effective de la téléologie dans la nature en résolvant l'antinomie selon laquelle ce qui a une finalité peut aussi être considéré comme sans conscience. Concluant cet examen Nietzsche se réfère à un texte de Schelling, pour qui aucune conscience philosophique, ni même simplement humaine, n'est possible sans le langage; aussi est-il impossible de fonder le langage sur la conscience; avec le langage, il en va comme avec l'être organique: on croit le voir aveuglément naître mais nous ne pouvons pas déduire tout ce qu'implique d'intentionnalité le processus insondable de sa formation. Si nous nous reportons aux pages de Kant auxquelles il est fait allusion, à notre surprise bien des indices nous renvoient en effet de ces pages à l'entreprhe de Rousseau, ne serait-ce que cette allusion à l'archéologue de la nature: « il est donc permis à l'archéologue de la nature de faire sortir des traces persistantes des plus anciennes révolutions de la nature, suivant tout son mécanisme connu ou supposé, cette grande famille de

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INTRODUCTION

créatures (...) il peut faire naître du sein de la terre, à peine sortie de son état chaotique (...) en premier lieu des créatures de forme finale à un degré moindre, de celles-ci il peut de même en faire naître d'autres d'un développement plus conforme à leur lieu d'origine, et à leurs relations l'indique à réciproques 4 ». Comme Nietzsche distance de Rousseau, Rousseau lui-même cherche comment le langage s'origine dans l'individu et la communauté, il reconstitue l'archéologie des sociétés grâce au passage nécessaire à l'archéologie de la nature. Ainsi, quand on mesure l'originalité de Rousseau malgré ses attaches ou ses entraves historiques évidentes, on s'étonne de constater l'incompréhension et les méprises qu'il a pu susciter, faute à la teneur de sa littéralité d'apparaître librement. Examinons en effet la théorie que donne Salomon Reinach sur l'origine du langage dans son Manuel de philologie classique composé« d'après le Triennium philologicum de W. Freund et les derniers travaux de l'érudition»; elle s'énonce comme suit: « L'opinion la plus répandue aujourd'hui dérive de celle d'Épicure: le langage est un produit naturel de l'esprit et des organes de
4. Kant, Critique du jugement, tr. par. J Gibelin, Paris, Vrin, 4e éd., 1960, p. 218. Le cybernéticien rejoint aujourd'hui l'archéologue de la nature: la téléologie est réanimée par la cybernétique. Cf. Le d4ficybernétique,par André Robinet (Gallimard, 1973) :« Le langage est avant tout un exercice spontané répondant à un code épigénétique »...« Cette innéité du langage réside dans le code biologique qui scande la vie naissante et qui répond aux lois de la communication que l'espèce a déjà suivies pour engendrer l'individu. »

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l'homme; les langues actuelles se sont développées d'idiomes primitifs, peut-être monosyllabiques, composés de racines que l'on compare aux sons rendus par l'esprit humain à l'impression et comme sous le choc des objets sensibles» (p. 110). Or, cette théorie se rattache explicitement à l'essai de Herder écrit en 1770 et que l'Académie de Berlin couronna en 177 I, Abhandlung über den Ursprung der Sprache, en réponse à la question mise au concours; « En supposant les hommes abandonnés à leurs facultés naturelles, sont-ils en état d'inventer le langage? Et par quels moyens parviendront-ils d'eux-mêmes à cette invention? » Herder affirme que le langage naturel est fait de sons exprimant des passions et suscitant des émotions, sons auxquels l'intellect donne une intention ; de là provient le langage humain. Herder réfute alors toute origine divine et affirme que le langage est l'âme humaine elle-même dans son acte d'autoconnaissance; aussi ce qu'il y a d'originel dans le langage n'a-t-il rien à voir avec le temps passé; la parole est originelle dans le moment éternellement renouvelé de l'esprit humain recréant chaque fois son langage. Cette interprétation génétique fait du langage une force naturelle de l'homme parmi d'autres forces, comme Herder l'écrit: « La genèse du langage est une pulsion aussi intime que la poussée de l'embryon vers la naissance au moment de sa maturité» (cité par Nietzsche). Ne retrouvons-nous pas dans l'Essai sur l'origine des langues le même sensualisme qui préside à cette vue génétique de l'être du langage chez Herder? Ce dernier écrit;