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Ethique et Économie

De
352 pages
Dans une période particulièrement marquée par des scandales à répétition dans les milieux d'affaires, il paraît urgent de mener une réflexion approfondie sur les causes de cette immoralité. Dans la première partie de cet ouvrage, l'auteur analyse les bases morales du capitalisme européen et s'interroge sur la finalité, le sens de l'activité économique par rapport à l'action humaine; dans la seconde partie, elle entre de plus près dans la vie concrète de l'entreprise, en illustrant les aspects évoqués par de nombreux exemples.
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(Ç)L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6555-2

Geneviève

EVEN-GRANBOULAN

,

,

ETHIQUE ET ECONOMIE
Quelle morale pour l'entreprise et le monde des affaires?

L'Harmattan 5-7.rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

Les journaux rendent compte tous les jours de nouveaux scandales dans le monde des affaires: qu'il s'agisse de délits d'initiés, de diverses manœuvres frauduleuses dans le domaine boursier, ou encore de pratiques condamnables dans la gestion des entreprises. Ces dernières années, ont eu lieu l'enquête parlementaire sur les pratiques de gestion du Crédit Lyonnais, la mise en examen de plusieurs patrons d'entreprise, par exemple Pierre Suard, pour des travaux effectués chez lui par son entreprise Alcatel; l'incarcération en B~lgique de Didier PineauValencienne, patron de Schneider. pour les manœuvres faites sur les filiales COFffiEL, COFIMINE; en septembre 1994, la mise en examen de Jean-Louis Beffa, le patron de Saint-Gobain, a provoqué la réaction du CNPF demandant que les juges y réfléchissent à deux fois avant de s'attaquer aux chefs d'entreprise, les réactions étant catastrophiques pour le titre sur le plan boursier et sur le plan international. La publication du livre noir de la corruption par le juge Jean-Pierre a conduit à des rumeurs concernant de grands établissements français Lyonnaise des Eaux et Générale des Eaux, qui ont provoqué une forte baisse des actions concernées et pour finir un mouvement de baisse globale de la bourse de Paris. Les entreprises concernées ont porté plainte pour diffusion de fausses rumeurs. Et sur le plan international, citons quelques exemples récents: le scandale de la banque Banesto en Espagne, la faillite du promoteur immobilier allemand 7

porte de Jérusalem assez basse. Ceci rend la prouesse un peu moins difficile! Ne s'agirait-il que d'un long préjugé ayant condamné de nombreux peuples au sous-développement et à la misère? En tout cas, de nombreuses religions condamnent un luxe excessif et préconisent l'aumône comme un devoir moral ; c'est l'un des sept piliers de l'Islam, par exemple. Quelle attitude adopter vis à vis de ("argent pour mettre en accord sa vie morale avec sa vie sociale et professionnelle? Depuis toujours l'homme s'est efforcé tant bien que mal de concilier les préceptes issus de ses croyances religieuses avec sa vie et son action de tous les jours; ceci ne se révèle pas toujours aisé; comment concilier l'amour d'autrui avec l'obligation de tuer pour le citoyen en temps de guerre? Comment concilier le désintéressement et l'altruisme avec le souci légitime de survivre, voire d'accéder à une certaine aisance?
Même s'il existe un certain décalage entre la pureté des idéaux moraux et la conduite effective des individus; si l'écart grandit, le sentiment d'insatisfaction et de malaise de la part de l'individu risque de s'accroître et son activité professionnelle risque de s'en ressentir.

L'une des raisons, me semble-t-i!, du retour en pleine lumière de préoccupations d'ordre éthique est la prise de conscience par les responsables, comme par les employés des entreprises de cette nécessité de mettre en harmonie la vie privée et la vie professionnelle, les croyances et convictions individuelles et collectives et les attitudes du salarié ou du chef d'entreprise3. A une époque où l'internationalisation règne dans la vie des affaires, on s'est aperçu que chaque pays ressentait le besoin de mettre en accord les règles de la vie professionnelle avec ses propres valeurs spirituelles. Un Japonais ou encore un Indien ne réagissent pas nécessairement comme un Français ou un Allemand. Malgré une certaine uniformisation des comportements, chacun agit selon sa culture propre, ses croyances religieuses et morales traditionnelles. Et la place accordée à l'activité économique est loin d'être identique selon les cultures. Pourquoi la culture européenne a-t-elle accordé une telle place à l'activité économique? A tel point que le désir de richesse et d'accumulation de biens matériels est prépondérant pour beaucoup d'individus.
3cf Jean MOUSSE, pp 60-66. Le Chemin de l'Ethique, Revue Française de Gestion, mars-avril1992,

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Nous nous etTorcerons d'analyser les base morales du capitalisme européen; puis nous chercherons à entrer de plus près dans la vie concrète de l'entreprise daus la seconde partie de cet ouvrage, en illustrant les aspects évoqués par de nombreux exemples. La spéculation est-elle acceptable, y a-t-il des profits moraux et d'autres qui seraient à la fois immoraux et illicites? Quelles relations établir au sein des entreprises pour assurer de bonnes relations entre employeurs et employés et favoriser des conduites conformes à la morale? Celles-ci naissent-elles d'un consensus spontané, d'un accord explicite entre les parties concernées, ou sont-elles le plus souvent imposées par la hiérarchie au prix d'un renouveau du paternalisme? La confiance n'est-elle pas une relation fondamentale dans le monde des affaires? Comment favoriser l'établissement de cette relation et son maintien sans pour autant passer pour un naïf? Comment doser en quelque sorte la dose de méfiance ou de vigilance nécessaire avec l'établissement d'un minimum de relation de confiance? Il semble important de souligner d'emblée qu'il n'est pas question de faire de l'angélisme; mais au contraire de montrer de manière réaliste, que la morale est nécessaire à une bonne marche des affaires. Et ce faisant de réfuter une autre objection possible: la morale n'est pas seulement un outil de gestion ; ce n'est pas un nouveau gadget à la mode qui succéderait à d'autres techniques de management reposant sur un appel à la culture d'entreprise. Certes la morale est efficace, mais ce n'est pas son but premier. Cette confusion est extrêmement répandue et fait partie des arguments utilisés en faveur de la morale dans l'entreprise: il faut être moral parce que c'est rentable, peut-être pas à court terme, mais sûrement à long terme !4 Tout au contraire, à l'opposé de la primauté trop facilement accordée à l'économie dans notre civilisation occidentale, une réflexion sur la morale replace l'activité économique en son ordre. Activité fondamentale pour la survie de l'espèce humaine, mais activité étroitement inféodée à un but biologique, la préservation de la vie. Cet objectif est largement atteint dans la société occidentale, mais il est loin de l'être dans
4ef J-G.PADIOLEAU, juillet-lIOût L'Ethique est-elle un outil de gestion? Revue Française de Gestion, n074, Le Débat,

1989; cf aussi G.LIPOVETSKY,

Les Noces de l'Ethique

et du Business,

dée. 1991, n067, pp 145-166.

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c'est à moi de choisir". Sartre est passé par là : à chaque instant de notre vie, il est possible de remettre en cause tous les choix faits préalablement; car nous sommes totalement libres et le passé n'a pas de poids; à l'opposé de la fidélité à soi-même décrite par Gabriel Marcel, qui forme la trame d'une vie humaine progressant vers son accomplissement, la liberté sartrienne joue; à chaque instant, elle remet en cause potentiellement tout ce qui a précédé. L'hostilité de Sartre au fTeudisme s'explique aisément, ni l'enfance, ni la sexualité, aucun passé ne nous enchaîne; c'est bien l'idéal prométhéen de parfaite maîtrise de soi et du monde qui est visé; mais au prix de volte-face et au détriment de toute continuité. Le fil est rompu, car il n'y a pas de fil, mais seulement des instants qui se succèdent. On papillonne. A mon sens ce sont les excès de l'affirmation de la liberté sartrienne qui ont conduit à cette remise en cause de la morale assimilée à la contrainte. A partir de là une clarification s'impose. Même si les définitions paraissent toujours un peu arbitraires, il est essentiel de s'entendre sur ce sur quoi on . parle. "L'hygiène de l'esprit commence par la toilette des mots", comme le souligne S-C.KOLMIJ. Je proposerai donc au départ de définir la morale comme la recherche de la part de l'individn de règles d'action universeUes, c'est-à-dire valides en tout temps et en tout lieu. Cette exigence peut paraître quelque peu exorbitante. La plus extrême singularité prétend s'ériger en règle universelle. Mais il y a une justification à cette prétention: comment poser une règle si celle-ci est constamment fluctuante? Une morale hypothétique n'est pas une morale; elle se confond avec la variation des décisions et les fluctuations du désir. A l'heure actuelle, il y a un texte international qui nous donne un avant-goût de cette tension vers une morale universelle, sans pour autant se confondre avec elle. C'est la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Bien que ce texte soit parfois contesté, parce que de source occidentale, on y trouve l'appel à quelques valeurs de références qui constituent un fonds commun de l'humanité; pour n'en citer qu'une, l'affirmation de la valeur irréductible de la personne humaine nous para.!'tun socle solide à partir duquel dégager une multiplicité de règles et d'applications concrètes. On voit ainsi comment la
llcfS-C.KOLM, Philosophie de l'Economie, Seuil, 1986, P 142.

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morale peut inspirer des textes juridiques sans pour autant se confondre avec eux. Les fonnes historiques et sociales peuvent fluctuer, les règles morales, elles, se veulent anhistoriques, pennanentes et pour tout dire universelles. Et le paradoxe redouble quand on affinne que l'obéissance à des règles universelles est la source de la liberté; non pas d'une liberté conçue comme une succession de caprices, mais une liberté faite d'autonomie, c'est-à-dire de règles que l'on a librement choisies et que l'on s'impose à soi-même. Cette liberté qui vise la construction raisonnée de soi-même et l'accomplissement de son être a fort bien été décrite dans la philosophie kantienne qui a dénoncé toutes ces morales hypothétiques qui restent au seuil de la morale. Où se situe donc l'éthique? On peut donner comme explication à cette place grandissante du tenne éthique, le fait que de plus en plus, par suite du refus de règles contraignantes on se réfugie dans une sorte de conformisme social qui conduit à l'adoption de règles minima ; car il paraît difficile d'échapper à toute règle. L'éthique est donc un ensemble de règles d'action collectives, relatives à une société et à une époque donnée. Hegel utilisait le tenne de "Sittlichkeit "pour désigner cette morale collective; mais plus communément on a longtemps parlé des mœurs et de l'état des mœurs; cela marque le fait que cette morale à base de conformisme est fluctuante; elle varie au gré de l'histoire des sociétés qui sont tantôt honnêtes et rigoureuses, tantôt plus ou moins corrompues. En cette fin de XXème siècle, si nous le comparons avec l'époque de Jules Ferry ou encore tout le XIXème siècle, il est clair que nous sommes dans une société relativement pennissive, où l'on supporte mal la contrainte. La discipline est mal acceptée aussi bien à l'école que dans la vie conjugale ou encore professionnelle. Néanmoins pour qu'une société fonctionne, un minimum de consensus sur des valeurs est nécessaire; on reproche à juste titre aux démocraties occidentales d'être trop critiques et de douter de leurs propres valeurs. La justification de l'obligation du service militaire réside dans ce devoir social du citoyen vis à vis de la communauté à laquelle il appartient et dont il doit défendre les valeurs. Plutôt mort que rouge ou brun! Et les comportements sont modelés plus ou moins inconsciemment selon les exigences de cette morale collective.

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" Alors que le droit exerce un contrôle externe sur les comportements, l'éthique relève essentiellement de l'autodiscipline", écrit Louis Racine, dans Ethique et Ingénierie14 L'éthique collective est cet ensemble de valeurs partagées au niveau de groupes plus ou moins étendus et de la nation tout entière; la moralité individuelle, elle, vise l'universel. Toutes deux sont la source et le socle d'application des règles juridiques. Le droit des affaires15 renvoie à l'éthique et à la morale. Si nous reprenons maintenant de l'économie, nous devons longue évolution historique mathématisée, ou si elle entre et politiques. les questions que nous avons soulevées au sujet nous demander si l'économie au terme d'une est devenue une science pure entièrement toujours sous la catégorie des sciences morales

On peut définir l'économie comme l'effort pour produire un maximum de biens dans une situation de rareté. Cette limitation implique des choix parfois difficiles entre plusieurs démarches stratégiques dans une situation d'incertitude. Ensuite seulement se pose la question de la répartition de ces biens entre les membres de la société. La justice sociale est un problème d'économie politique qui peut être traité de manière indépendante de l'économie pure. Pareto s'est efforcé de séparer autant que possible ses positions idéologiques de l'économie pure. Le principe d'ophélimité de Pareto se veut indépendant de sa philosophie politique. Jusqu'à quel point l'est-il? Des attaques de la part de socialistes l'ont considéré comme indissolublement lié à la théorie économique qu'il a développée. JAttali par exemple dans l'Antiéconomique remet en cause la validité soi-disant universelle de ce principe. Loin de constituer une base assurée de la théorie économique, le principe serait dépendant de la prise de position idéologique de Pareto. P.Rosanvallon a montré à l'inverse que Marx n'avait pas édifié une science pure de l'économie dans le Capital, mais qu'elle
14Cf L.RACINE, Georges A. LEGAULT, Luc BEGIN, Ethique et Ingénierie, Québec. 15cfMireille DELMAS-MARTY. Droit des affaires, Thémis, puf, 1981; Claude CHAMPAUD, Droit de.f affaire.f, Paf, <¥.ie, 1991; et J.CARRONNffiR, Flexible Droit, J .GDJ, 1969. "Dans la vie des affaires, le droit est une technique de gestion et d'organisation au service des finalités économiques, sociales politiques et culturelles de l'entreprise", écrit C.Champaud. op. cité,p 63.

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restait étroitement liée aux perspectives de l'économie politique classique d'Adam Smith, Ricardo, etc. . Peut-on délier l'économie de prises de position idéologiques et atteindre à une science pure, entièrement mathématisée ? Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les économistes se sont efforcés de dégager des liaisons fonctionnelles entre les éléments majeurs de l'économie qu'ils ont tentée de conceptualiser de manière abstraite. L'économie mathématique ou économétrie constitue désormais un corps systématisé de grande ampleur. Mais la question demeure de l'application de ces théories abstraites, à distance du réel, aux phénomènes économiques concrets. On constate à chaque crise, l'aveu d'impuissance des économistes à prévoir et le plus souvent à résoudre de manière satisfaisante les difficultés concrètes. Le succès des théories keynésiennes pour résoudre la crise des années trente a laissé place à un certain désenchantement dans les années 73 après la crise du pétrole, car la recette précédemment appliquée s'est révélée alors inopérante; et l'on a vu d'autres théories, le monétarisme de Milton Friedman par exemple, inspirer l'action politique en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis; la France des années 81 pour avoir voulu appliquer la recette keynésienne de relance par la consommation, sans tenir compte du fait que l'on n'était pas dans une économie fermée et que cette relance favoriserait surtout les importations étrangères, a fusé l'échec qui ne fut évité que par un coup de barre à droite brutal et un changement de méthode radical avec le gouvernement Fabius. Ce sont les hommes politiques qui décident de la politique économique; et malgré la mondialisation de l'économie, certains choix demeurent possibles. La France s'est vu reprocher par les analystes américains son choix de suivre le mark et sa politique de fTancfort. Des prévisions américaines très pessimistes à court terme pour la France attribuent une bonne part de ses difficultés actuelles, au fait que le gouvernement Balladur n'a pas dévalué en suivant l'exemple anglais. Politique poursuivie par le gouvernement Juppé sous la présidence de Jacques Chirac. Les choix malgré la sophistication des théories restent en partie au moins, ouverts. TIreste une différence nettement marquée entre d'une part, la théorie économique, économie pure et mathématisée et d'autre part, la réalité concrète qui relève de décisions au plus au niveau toujours politiques. L'économie politique a encore de beaux jours devant elle.

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1ère PARTIE

LES BASES MORALES DE L'ECONOMIE

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L'attrait exercé par le capitalisme sur de nombreuses populations tient à l'abondance des biens qu'il produit. Les développements du capitalisme ont permis dans nos pays de faire disparaître les famines et peu à peu de faire accéder le plus grand nombre à une aisance à jamais inégalée dans l'histoire de l'humanité. Mais l'appétit pour les biens matériels est peut-être totalement immoral. Par les désirs artificiels qu'il crée, par son caractère insatiable, le capitalisme détourne l'être humain de buts plus nobles, l'art, la politique etc. L'individu se replie de manière égoïste sur sa vie privée et se condamne à la médiocrité. Il y a certes une part de vérité dans ces critiques; mais la raison en est que l'on a pris pour un but ce qui n'était qu'un moyen. En soi, assurer la survie d'abord, le bien-être ensuite, d'un nombre d'individus toujours croissant, est parfaitement louable. Ce qui est critiquable, c'est de croire que l'acquisition de ces richesses matérielles constitue le seul but; alors qu'en réalité, elles ne sont que le moyen d'une vie bonne. Dans nos économies développées, la compétition se joue non plus seulement pour l'accès à des biens matériels, mais dans une large mesure pour des biens immatériels, comme l'éducation, la culture, les formes de prestige et de pouvoir. Ceci complique nettement l'appréciation de ces valeurs en termes étroitement économiques et quantifiables. Aristote disait déjà que pour avoir une vie bonne, il fallait une belle femme et de beaux enfants. La morale ici consiste à leur attribuer une juste place, celle qui leur convient; il n'y a aucune raison acceptable de vivre dans la plus extrême misère, car cette dernière conduit à la déchéance et pour finir à la mort. On peut utiliser une certaine aisance matérielle pour viser l'épanouissement de la personne humaine. A. de Tocqueville a montré comment la société américaine s'était développée de manière démocratique, en parallèle avec l'accroissement de la prospérité matérielle atteinte par les citoyens. Ce bien-être comporte des risques notamment le conformisme et le désintérêt de la politique; mais qu'est-ce? en comparaison des avantages indéniables dus à l'efficacité de ce mode d'organisation économique. On a dit que le socialisme était moral, mais inefficace; tandis que le capitalisme était immoral, mais efficace. Il restait des traces de ce préjugé dans les discours du président français François Mitterrand, quand il fustigeait ceux qui s'enrichissent en dormant, ou encore dénonçait

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" la puissance de l'argent "2. Ce leitmotiv trouve une résonance indéniable dans les couches populaires et cela tient, semble-t-il, à deux éléments: la tradition catholique de méfiance vis à vis de l'argent et la confusion entre le capitalisme, comme mode d'organisation de l'économie et les systèmes politiques qui s'en inspirent, comme le libéralisme qui conduit parfois au maintien de fortes inégalités. Mais, le problème soulevé est moins d'ordre économique que politique. L'exigence de justice sociale relève d'abord de l'organisation politique. De ce point de vue, F. Mitterrand disait ce qu'on attendait de lui, en tant qu'homme politique, en comparant les mérites respectifs de telle ou telle organisation politique, et en affichant sa préférence pour une politique socialiste et non pas libérale. Dans l'introduction générale de ce livre, nous avons souligné le fait que l'on ne pouvait que par abstraction, et très temporairement séparer l'économie de la morale et de la politique. Tôt ou tard, quand on produit des richesses, se pose le problème de leur attribution et de leur répartition entre les membres de la société. L'économie entre alors dans le champ de la politique. Et pour chacun d'entre nous, il faut trouver à ce mode d'activité une justification. Gagner de l'argent, être riche est-ce satisfaisant et acceptable sur le plan individuel et sur le plan social? Est-ce satisfaisant sur le plan moral et sur le plan éthique? Même aux Etats-Unis, il n'est pas toujours facile d'être riche! Les membres de la famille Rockefeller, symboles du capitalisme américain, soulignaient que malgré tous leurs efforts pour acquérir une honorabilité, ils étaient rejetés parfois comme diaboliques. Et par le mécénat, ils s'efforçaient de gagner cette honorabilité. La France en a bénéficié avec leurs dons pour la cathédrale de Chartres, Versailles, Fontainebleau, etc. Leur réussite matérielle, même en pays protestant, gardait quelque chose de maléfique. David Rockefeller, dans un entretien avec Claude Servan-Schreiber pour l'Expansion en date du 19-04-09-05- 1985, déclarait: " Mon père a reconstruit la cathédrale de Reims et pour beaucoup de gens nous sommes le diable". Et il ajoutait à propos de ce refus des membres de la bonne société américaine de les accepter, quand ils étaient enfants: "on ne joue pas avec les fils d'un gangster".
2cf La Tribune de l'Expansion, "tristesse" la dégradation lundi 13/04/1992, Le président Mitterrand y affinne ressentir avec

des moeurs publiques.

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mettre en oeuvre un certain nombre de moyens pour concrétiser ces idéaux collectifs. "C'est pour une très grande part la prospérité de l'Occident qui explique l'effondrement des systèmes totalitaires. Mais notre exemple ne sera convaincant pour les millions d'hommes libérés de leurs chaînes à l'Est que si nous pouvons répondre aux aspirations éthiques qui ont été à l'origine des sociétés collectivistes. Toute l'économie de marché soulève deux questions essentielles: l'efficacité et l'éthique3. Nous avons bien répondu à la première et mal à la seconde ", déclarait M. Allais, prix Nobel d'économie, en 1988. La justice sur le plan coUectif subordonne l'économie à la morale; et sur le plan individuel, la décision source de l'action est juste, si elle s'inscrit sous les règles du bien et du mal.

3 Nous avons étudié ces mpports entre efficacité et éthique dans notre contribution à ouvmge l'
collectif, Analyses et Controverses en Gestion des Ressources Humaines, sous le titre Comment concilier éthique et efficacité économique? pp 119-131, publié sous la direction de C.PIGANIOLJACQUET, aux éditions l'Hannattan, 1994.

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Chapitre I VECONOMIE DU DIABLE

Vargent est-il vraiment indispensable aux activités économiques? On a tendance à blier qu'au XIXe siècle encore, on s'interrogeait sur la nécessité d'une économIe éveloppée grâce à l'argent. Une économie réduite au troc ne pourrait-elle suffire aux échanges humains et précisément permettre d'éviter l'apparition du luxe et de son cortège de vices. Ce ne sont pas seulement quelques illuminés perdus dans la construction d'utopies irréalisables qui ont proposé cela, mais le père d'un des courants politiques majeurs du XXème siècle, Karl Marx. Et l'on oublie aussi que pendant une très brève période, après la révolution russe de 1917, le régime soviétique a tenté de mettre en application cette doctrine, sans grand succès d'ailleurs, on le devine. L'argent servirait donc à quelque chose! Seule une réflexion sur les mécanismes économiques de base permet de comprendre le rôle indispensable de l'argent et les raisons de l'échec encouru par ceux qui voudraient supprimer tout recours à l'argent. Même si de plus en plus, il revêt un caractère scripturaire c'est-à-dire se réduit à un jeu d'écritures bancaires, son rôle n'a pas diminué; et il est un vecteur fondamental d'une économie développée. Aristote déjà, dans un texte souvent relu par les économistes (et par Marx luimême) décrivait dans l'Ethique à Nicomaque le rôle de l'argent. Ce dernier est un instrument de mesure de la valeur d'un bien, de sa valeur d'usage, et plus encore de sa valeur d'échange.

Citons quelques passages de ces textes très célèbres tirés du chapitre V de l'Ethique à Nicomaque1: " Aussi faut-il que toutes choses soient en quelque façon comparables, quand on veut les échanger. C'est pourquoi on a recours à la monnaie, qui est, pour ainsi dire, un intermédiaire. Elle mesure tout, la valeur supérieure d'un objet et la valeur inférieure d'un autre, par exemple combien il faut de chaussures pour équivaloir à une maison ou à l'alimentation d'une personne. (...) Il est donc nécessaire de se référer pour tout à une mesure commune".
Et il a bien senti que l'échange est la base des rapports sociaux et du sentiment d'appartenance à une communauté. " Et cette mesure, c'est exactement le besoin que nous avons les uns des autres, lequel sauvegarde la vie sociale".

L'établissement de rapports de proportionnalité entre le travail des uns et des autres, par le biais des objets produits, permet la comparaison des biens et leur échange. Ainsi les gens se sentent égaux et associés. Paysan, cordonnier, architecte, se sentent liés et cela de manière réciproque. " Si l'on ne pouvait pas établir cette réciprocité, il n'y aurait pas de communauté sociale possible". Chacun ayant besoin de l'autre, naît la possibilité de rapports sociaux. Si l'on n'avait besoin de rien, on échangerait rien. Le rôle fondamental de la monnaie est de servir" en quelque sorte de garant" et de permettre de différer éventuellement l'échange. Le temps s'introduit ici grâce à l'usage de la monnaie. La monnaie peut s'apprécier ou se déprécier ou demeurer stable. Elle sert de commune mesure. "Ainsi la monnaie est une sorte d'intermédiaire qui sert à apprécier toutes choses en les ramenant à une commune mesure". Même si pendant longtemps, elle a été matérialisée par des matériaux du même coup devenus précieux, l'or ou l'argent par exemple, elle demeure largement indépendante de la valeur intrinsèque de ce support. Et dans les économies développées, avec la renonciation à l'étalon-or, elle est devient séparée de toute valeur matérielle. Son rôle abstrait d'instrument de mesure de la valeur s'affirme de plus en plus. Elle est la valeur qui mesure toutes les autres valeurs. Aristote notait déjà ce rôle d'étalon de la monnaie établi de manière conventionnelle. Ceci lui donne son universalité: la monnaie" soumet tout, en effet à une même mesure; tout s'évalue en monnaie".
lcf Aristote, Ethique à Nicomaque, Garnier-Flammarion, 1965, p 134.

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Au début du XXème siècle, dans son ouvrage intitulé Philosophie de l'argent, publié en 19002,le sociologue G.Simmel ( 1858-1918) a insisté sur ce rôle de l'argent comme signe-symbole n'ayant plus de valeur propre, mais servant à mesurer toute chose. L'ouvrage comporte deux parties, nommées respectivement Analytique et Synthétique. Dans la première, il propose une théorie positive de la monnaie à partir d'une réflexion sur la notion de valeur. Dans la deuxième, il se demande quelle est la signification de l'argent dans la culture et dans la vie sociale. Les choses n'ont pas de valeur en elles-mêmes; elles en acquièrent par l'évaluation positive ou négative des individus, en tenant compte de leurs désirs et de leurs aversions. La valeur s'objective ainsi dans les objets du désir qui forment la trame de la vie économique. " Dans l'échange, la valeur devient supra-subjective, supra-individuelle, sans devenir cependant une qualité ou une réalité propres à la chose même". La valeur se définit par comparaison. Elle est relative aux autres valeurs. " Au quantum d'un objet, correspond en valeur le quantum d'un autre objet" . n ne s'agit pas seulement du vague d'une appréciation subjective, mais bien d'une mesure, mesure quantitative, calculable; cette dernière transpose le flou du désir en une mesure objective, car interpersonnelle. Le prix devient la valeur économique objective d'un bien. Ainsi des déterminations qualitatives sontelles ramenées à des déterminations quantitatives. L'évaluation subjective selon les opinions individuelles est renvoyée à l'évaluation objective qui détermine la réalité des choses. Et la monnaie est le moyen impersonnel de régler les échanges. Sans valeur propre, l'argent est un signe-symbole3. D'un signe, on fait l'usage que l'on veut, bon ou mauvais. C'est ce sur quoi insiste la deuxième partie de l'ouvrage.
L'argent peut aussi bien conduire à la dépendance que jouer un rôle libérateur.

L'auteur marque le rôle primordial de l'argent dans le développement de l'Etat moderne, à la fois sur le plan économique et politique. Il en donne pour
2cf Georg SIMMEL, Freund. 3cf Exposition Philosophie de l'Argent, 1900, rééd. puf, 1986, avec une préface de Julien novembre 1991- février 1992, édition du

sur l'argent, Les Couleurs nationale,

de l'Argent, 1991.

musée de la Poste, imprimerie

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