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Expérience esthétique et religion naturelle

De
144 pages
Les philosophes aussi ont leur religion. L'art rend irréfutable cette religion implicite qui accompagne nécessairement nos perceptions, en renforçant chez le spectateur ou l'auditeur de bonne volonté l'intuition de la présence. On peut voir à l'oeuvre la création, voire la prétendument imperceptible présence du créateur. Les tendances nominalistes de notre époque finissent par faire rejeter dans l'abstraction toujours plus d'entités, plus rien n'étant à la limite susceptible d'être un individu, donc d'être réel. L'apparition du beau est-elle insaisissable, ou y a-t-il une harmonie possible entre l'âme humaine et et le dieu de la religion naturelle ?
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EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE ET RELIGION NATURELLE
Intuition de l'art et religion implicite

Du même auteur, chez le même éditeur, dans la collection" Sémantiques": Dire la croyance, 1995

Sylvie

COIRAULT-NEUBURGER

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EXPERIENCE ESTHETIQUE ET RELIGION NATURELLE
Intuition de l'art et religion implicite

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Vincent TEIXEIRA, Georges Bataille, la part de l'art. La peinture du non-savoir, 1997. Tony ANDRÉANI, Menahem ROSEN (sous la direction de), Structure, système, champ et théories du sujet, 1997. Denis COLLIN, La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale, 1997. Alain DOUCHEVSKY, Médiation & singularité. Au seuil d'une ontologie avec Pascal et Kierkegaard, 1997. Joachim WILKE, Les chemins de la raison, 1997. Philippe RIVIALE, Tocqueville ou l'intranquillité, 1997. Gérald HESS, Le langage de l'intuitiolz. Pour une épistémologie du singulier, 1997. Collectif, Services publics, solidarité et citoyenneté, 1997. Philippe SOUAL, Miklos VETO, Chemins de Descartes, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6303-7

"L'esprit de l'homme qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive. L'angoissante question de la possibilité ne se pose plus." André Breton, Manifeste du su"éalisme

Introduction:

La croyance perceptive

Certains, faute de pouvoir désigner une nature physicochimique de la croyance, en viennent du coup à afftrmer l'inexistence de la croyance. Il me semble au contraire qu'à l'homme rien n'est possible, sans croyance, pas même voir. En effet Maurice Merleau-Ponty défmit ainsi la croyance perceptive: "Nous voyons les choses mêmes, le monde est cela que nous voyons.'" Bien sûr, puisque nous pouvons penser, nous pouvons nous dire que cela présuppose que certaines de nos croyances sont vraies. Mais lesquelles? Le problème est que peut-être elles s'affaiblissent aujourd'hui, menaçant ainsi au moins chez certains d'entre nous leur aptitude à penser. La télévision notamment affaiblit la césure entre l'image et la réalité, plutôt qu'elle ne permet la transition entre les deux. "Dès que ses programmes ont ouvertement ambitionné de couvrir les vingt-quatre heures de la journée et les sept jours de la semaine, la télévision a avoué son but essentiel: s'approprier l'effectivité du monde en la
ILe visible et l'invisible, Paris, Gallimard, 1964, p.17.

Intuition de l'art et croyance perceptive

reproduisant, mieux, en la produisant directement."2 Mais ces images surtout - et on pense à Descartes, qui, à la fm des Méditations Métaphysiques ne voyait qu'une raison de distinguer le rêve et la veille, à savoir que dans le rêve les images "sautent", en quelque sorte, tandis que dans la veille il y a une continuité de la perception - ces images conduisent à une abolition pour nous de la distinction rêve-réalité. Aujourd'hui nous zappons dans les actualités, c'est comme zapper la réalité, lui donner le même état morcelé que le rêve - pour nous. Nous ne savons plus alors être "en veille" (d'ailleurs on dit que le poste de télévision est "en veille" quand il est éteint par le zappeur). Aujourd'hui, rien ne paraît plus exister hors de l'image hors du visible en tant qu'image façonnée par l'homme et ses machines. Du coup chacun veut se montrer, achète des magnétoscopes pour paraître à la télévision. Sinon on croit n'être rien. Etre c'est être perçu, dit avec un clin d'oeil à Berkeley JeanLuc Marion.3 Cependant, ce qu'il y a de plus intéressant à voir, n'est-ce pas l'invisible, du moins quand il s'agit de l'homme? Voir l'invisible, c'est peut-être surtout faire un détour par le possible pour appréhender le réel. Alors, si l'on a accepté (contre Bergson) un tel détour, le merveilleux à son tour pénètre notre esprit (Bergson le sait bien, faire le détour par le possible sans le déduire du réel, c'est s'interdire de défmir avec certitude l'impossible). Du coup, si l'on étudie "la visibilité et donc tous les tableaux possibles"4, alors aux frontières on peut trouver bien des choses troublantes, que nous essaierons d'étudier. Jean-Luc
2Jean-Luc Marion, La croisée du visible, P.D.F. 1996, le éd. 1991, p.89. 3Ibid. p. 94-95. 4Ibid. p.? 10

La croyance perceptive

Marion, par exemple, parle de Jésus comme d'une image visible de l'invisible en tant qu'invisible."5 Il n'est pas question pour Jean-Luc Marion de réduire la croix ou la crucifIxion à un spectacle: "Il ne faut pas voir [dans ce cas du moins] le visible comme un spectacle, mais y relever la trace qui consigne le passage de l'invisible."6 Tandis que si je reste au niveau du spectacle je ne peux que comparer du visible à un autre visible.

Marion pense, avec l'icône, à la possibilitéd'une transition entre
visible et invisible. Il pourrait donc y avoir de l'intelligible dans le sensible. Intelligible d'une sainteté invisible opposée à la gloire visible.7 Ainsi Marie José Mondzain propose-t-elle de sauver l'image habitée par la voix.8 Il ne faudrait cependant pas exclure toute intelligence et toute liberté du spectacle: le spectateur du fIlm fait à partir du f1lm son propre f1lm, explique excellemment William Friedkin. "Un f1lm est la présentation successive d'icônes. Ce sont des images n'ayant apparemment aucun lien de parenté entre elles: les visages des acteurs, des incidents, un revolver, un couteau, l'éclair d'un rayon de soleil sur une route, une femme qui marche, un objet qui traverse l'écran à vive allure, une ombre, un reflet, etc. Si l'on sait les assembler pour qu'ils attirent l'oeil, le public fera le reste, à savoir son propre f1lm."9L'objet est dit avoir de la valeur, en art, en ce qu'il suscite l'effort de valorisation de la part du spectateur ou de l'auditeur, et le
5Ibid. p.I 04. 6Ibid. p. 133. Ce passage est merveilleusement mis en scène dans l'écriture par Victor Hugo dans "les Djinns", de la Légende des siècles. 7Ibid. p.I50. 8Image, Icône, économie, Seuil, 1996. 9Gilles Boulenger, Le petit livre de William Friedkin, Le Cinéphage, 1997, 4e de couverture. Il

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conduit à faire "son propre fùm" : celui qui pour lui est passionnément beau. D'une certaine façon, il s'agit pour moi de concilier un refus du relativisme, malgré la fécondité stimulante des oeuvres de Richard Rorty notamment, et un scepticisme plutôt utilisé comme moyen, non plus vraiment d'une apologétique chrétienne comme chez Montaigne ou Pascal, mais d'une ouverture au merveilleux aussi bien chamanique ou soufi que chrétien ou kabbalistique. Nous pouvons craindre avec RortylO qu'il n'y ait rien à attendre de la recherche d'une justification de nos croyances "devant Dieu ou devant le tribunal de la raison, devant un tribunal tel qu'on pourrait l'opposer à un quelconque auditoire humain [mi." Si un tel tribunal nous est inaccessible, un tribunal qui serait capable d'embrasser "non seulement tous les aspects sous lesquels le monde est habituellement décrit, mais également ceux qui appartiennent à toute autre description possible"ll, il peut être tentant de confondre connaissance et adaptation (comme le fait par exemple Pascal Engel dans son ouvrage Philosophie et psychologieI2). Mais on a de bonnes raisons de trouver cette assimilation réductrice, par rapport à la richesse de relations que les hommes entretiennent avec les hommes, les animaux parfois dotés d'un esprit, les anges, les démons, les esprits divers: s'adapter à l'un, c'est parfois se désadapter par rapport à tel ou tel autre. Comme le dit Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde'3, la réalité ne peut pour nous être cantonnée au visible sinon ce ne serait plus la réalité. Ce qu'il appelle le "partage de la
IOL'espoir au lieu du savoir, Albin Michel, 1995, p.44. IlIbid. p. 45. l2Folio Gallimard, 1996. 13Gallimard, 1985, 1985. 12

La croyance perceptive

réalité", c'est que nous sommes toujours portés à considérer, audelà du visible, l'unité et la continuité indifférenciées de cette réalité, et à y retrouver nos dieux et nos démons mêlés à nos machines et à nos villes. Quand nous faisons déserter le monde par les dieux, nous nous rendons compte que du sein du monde ces dieux ou d'autres resurgissent. Du coup, nous cherchons à provoquer ce surgissement là où nous le voulons: c'est notamment dans l'art que se montre le mieux cet "effort infmi pour faire surgir l'autre du sein des contenus familiers", selon l'expression de Marcel Gauchetl4, effort qui pousse beaucoup de critiques à donner une interprétation religieuse aux efforts les plus athées, comme ceux de Francis Bacon par exemple. Marcel Gauchet n'en vient-il pas à forger cette expression si parlante pour notre sujet: "la transcendance interne des apparences"15? Forcément, la censure que nous effectuons sur les croyances, en termes de rejet ou de sélection, repose sur le présent. "Dans la mesure où nul ne connaît le futur, nul ne sait quelles sont les croyances qui resteront justifiées et quelles sont celles qui cesseront de l'être."16 on pourrait aussi dire que la croyance ne nous parle pas d'une vérité-objet, et donc pas d'une vérification d'un accord entre une représentation et un objet représenté ou un fait accompli. Par exemple "la révélation ne révèle pas une vérité-objet, elle parle d'un salut en cours.'>17 n'y Il a pas alors d'effet externe sûr. Le visible ne livre pas tous ses secrets, et l'invisible ne se manifeste pas à tous. Approfondissant les catégories de la croyance perceptive, ce livre reconsidère la présence et la visibilité d'entités que la
14Ibid.p. 298. 15Ibid. 16R.Rorty, op. cit., p. 50. I7Gianni Vattimo,Credere di Credere, Garzanti, 1996, p.43. 13

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théologie chrétienne et le nominalisme ont rejetées dans l'abstraction, alors que raisonnablement il eût fallu l'éviter, sous peine d'affaiblir le sens du réel. Ni la science ni la sensibilité artistique ne peuvent trouver profit à un positivisme qui assimile l'imagination au délire et croit pouvoir réduire la croyance réfléchie à la croyance conventionnelle du plus grand nombre. "Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face", écrit Nietzsche. Mais tout ce qui existe peut nous faire face que nous y prêtions attention ou non. L'absolue présence dont les oeuvres d'art nous incitent à faire l'épreuve défmit une religion implicite naturelle, dont nos structures mentales font quelque chose d'irréfutable.