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F. Waismann. Textures logiques

De
308 pages
Friedrich Waismann (1896-1959) ne fut pas seulement l'un des membres les plus éminents du fameux Cercle de Vienne, mais aussi l'un des critiques les plus sagaces des doctrines par lesquelles ce "mouvement" se rendit d'abord célèbre. L'originalité de la philosophie analytique de Waismann est dévoilée dans ce volume qui rend accessibles, pour la première fois en français, deux de ses essais majeurs, Strates de langage (1953) et La philosophie telle que je la vois (1956).
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FRIEDRICH
WAISMANN
TEXTURES
LOGIQUES © L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-06966-4
EAN : 9782296069664 CAHIERS DE PHILOSOPHIE DU LANGAGE VOLUME 6
Sous la direction de J.-P. NARBOUX et A. SOULEZ
FRIEDRICH
WAISMANN
TEXTURES
LOGIQUES
Waismann :
Strates de langage
La philosophie telle que je la vois
Suivi de
Etudes sur Waismann
L'Harmattan Ce numéro a été précédé du numéro 5 sur les Catégories, paru en
2003 (sous la direction d'A. Ruscio & M. Soubbotnik). H sera suivi
de Wittgenstein et les aspects (numéro 7, à paraître sous la
direction de J-P. Narboux & A. Soulez) et de Wittgenstein en
confrontation » (numéro 8, à paraître sous la direction de D. Perrin
& L. Soutif).
Comité de rédaction. François Schmitz, Jan Sebestik, Antonia
Soulez ; Elise Marrou, Jean-Philippe Narboux, Denis Perrin, Maïa
Ponsonnet, Layla Raïd, Ludovic Soutif, Céline Vautrin.
Ce numéro a bénéficié du soutien de l'Université Paris 8 Saint
Denis et de l'Université de Nantes.
Cahiers fondés en 1994.
Ce numéro est dédié à la mémoire de Gordon Baker. Sommaire
Introduction 7
Introduction par Antonia Soulez 9
Résumés / abstracts 19
Bibliographie 25
Première Partie : Essais de Waismann 27
Introduction par Jean-Philippe Narboux 29
Strates de langage
Friedrich Waismann 37
Introduction par Jean-Philippe Narboux 65
La philosophie telle que je la vois
Friedrich Waismann 71
Deuxième Partie : Etudes sur Waismann 123
Les errances de Waismann
Brian McGuinness 125
Une vision de la philosophie
Gordon Baker 141
Waismann et la cécité conceptuelle
Joachim Schulte 183
L'intériorité au miroir de la grammaire
Antonia Soulez 201
L'analyse logique des probabilités selon Waismann
Karim Belabas & Layla Raid 235
Négation et dimension
Jean-Philippe Narboux 261
Le parricide de notre père Frege
Jocelyn Benoist 291
Remerciements
Nous tenons à remercier ici Robert Kaller de l'Institut Wiener
Kreis (Institut du Cercle de Vienne) à Vienne (Autriche) de
nous avoir permis de faire figurer un portrait de Friedrich
Waismann dans ce volume. A cet égard, nos remerciements
vont également à Elisabeth Nemeth et à Friedrich Stadler.
Deux textes : « Strates de langage » et « Comment je vois la
philosophie » de Friedrich Waismann, se trouvent ici reproduits
en traduction française avec la gracieuse permission, en la
personne de Ruth Tellis, des éditions Palgrave-Macmillan que
nous remercions tout spécialement ainsi que Rom Harré qui a
contribué à rendre la chose possible.
Que Katherine Morris, concernant la traduction de l'article de
Gordon Baker « Une vision de la philosophie », se trouve
également remerciée de nous avoir accordé la possibilité de le
présenter en ce volume.
Enfin, ce numéro n'aurait pas vu le jour sans l'appui de la
Recherche de l'université de Paris 8 St-Denis qui soutient nos
Cahiers depuis de nombreuses années. Introduction Introduction
Antonia Soulez
C'est dans un volume fameux consacré au « positivisme logique » de
Sir Alfred Jules Ayer 1 , que l'article « La philosophie telle que le la vois »
(« How I See Philosophy ») de Friedrich Waismann dont nous
présentons la première traduction en français est paru. Ayer, qui disait
de lui-même qu'il était resté le « dernier positiviste logique », avait conçu
ce volume pour qu'il fasse connaître au public anglais (la publication est
de 1959) les textes les plus importants des représentants influents du
Cercle de Vienne 2, même si ces textes figuraient dans un ensemble plus
large couvrant d'autres écrits appartenant à la « philosophie analytique »
sous ses diverses formes.
La place faite à Waismann dans I'« anthologie » d'Ayer, laquelle se
voulait aussi une introduction fournie au Cercle de Vienne, est liée à son
ancrage dans le contexte viennois du début des années vingt du siècle
dernier. Dans son introduction, Ayer mentionne le club d'origine, qui
voulait faire de la philosophie avant tout un « mouvement ». Celui-ci
s'était évidemment entretemps affermi mais aussi, forcé à l'exil, répandu
un peu partout dans le monde, en sorte que, dès les années trente, le
positivisme logique gagna en influence tandis que le Cercle de Vienne,
lui, tendait à disparaître. Ayer rappelle sa propre présence (vers 1933)
aux discussions du Cercle de Vienne menées par Schlick (qui fut,
comme on sait, assassiné en 1936,) Neurath, Hahn, mais aussi
Waismann. Le mouvement ne se voulait pas une « école ». Il regroupait
une poignée de scientifiques, avant même la première guerre mondiale,
et s'était doté lors d'un premier congrès à Prague (en 1929) d'un
Logical Positivism, ed. A. J. Ayer, MacMillan Publ. C°, The Free Press, 1959.
2 On notera que les écrits de Camap qui s'y trouvent présentés ont été traduits par lui-
même.
9 Antonia Soulez
manifeste intitulé « La conception scientifique du monde » 3. La part que
jouait dans ce mouvement la critique de la métaphysique, pour ne pas
dire « l'attaque » (le mot est d'Ayer), est bien connue. Elle a
certainement servi et desservi le mouvement. Soucieux des sources
classiques dans la pensée anglaise, Ayer rappelle l'origine humienne du
doute portant sur les énoncés métaphysiques, mais il rappelle aussi la
place occupée, « à la suite de Russell », par la conception
wittgensteinienne du langage (notamment en ce qui concerne les
énoncés élémentaires, auxquels seuls les énoncés doués de sens
peuvent être réduits).
Il est remarquable que le Waismann qui figure dans cette anthologie
soit rangé dans la partie terminale, sous la rubrique « philosophie
analytique », qu'il clôt d'ailleurs. Il est précisé que « La philosophie telle
que je la vois » est une contribution de Waismann à l'ouvrage édité par
H.D. Lewis : Contemporary British Philosophy (1956)4 .
Voici donc Waismann baptisé philosophe britannique de l'analyse.
De l'émigré russe à Vienne qu'il fut d'abord, il n'est guère question dans
l'histoire qu'Ayer retrace du Cercle de Vienne. Waismann aurait d'après
lui sa place à Oxford comme représentant d'une variante de la
philosophie de l'analyse à côté et au delà de celle de Frank Ramsey. On
lira dans l'article de Brian McGuinness, « Les errances de Waismann »,
nombre d'indications utiles concemant la vie de ce philosophe né à
Vienne en 1896, sa curieuse addiction à la pensée de Wittgenstein,
suscitant paradoxalement le désintérêt croissant de Wittgenstein à son
endroit, mais aussi son affection pour Moritz Schlick, sensible dans sa
5, les difficiles circonstances de son départ à préface de 1936 à Schlick
Cambridge d'abord, son renoncement en 1947 au positivisme sous la
forme de ce qu'il croyait être celui du Tractatus Logico-philosophicus, et
du premier Cercle de Vienne en tous cas.
3 Voir notre Manifeste du Cercle de Vienne, PUF, 1985 ; en cours de réédition aux
éditions Vrin.
4 Nous renvoyons le lecteur à l'introduction de J.-P. Narboux à ce texte dans le présent
volume.
6 Publication en traduction anglaise due à Peter Heath, au début du volume 2 des
(1925-1936) de Schlick (H. Mulder & B. van de Velde-Schlick (éd.), Philosophical Papers
Dordrecht/ Boston/ Londres, Reidel Publisher, 1979, p. xiii).
10 Introduction
A l'époque de nos travaux sur le Manifeste du Cercle de Vienne,
Waismann nous a paru mériter une place du fait de la part qu'il avait
prise aux entretiens de Wittgenstein avec Schlick (qu'il avait notés, mais
auxquels il avait également participé). Waismann nous est apparu
comme la figure intéressante mais solidaire d'un trio avec Wittgenstein et
Schlick, à la fin des années vingt et au début des années trente. Le
penseur autonome nous échappait encore. Nous savions qu'en 1923-24
Waismann avait fréquenté le séminaire de Schlick avec Herbert Feigl
(lequel deviendrait l'élève de ce dernier). Il étudiait alors les
mathématiques et la philosophie à Vienne. Karl Menger rappelle qu'il
avait fait un bon exposé dans lequel il s'était attaqué très
« sarcastiquement » 6 à un article d'Oskar Becker (un étudiant de
Husserl) sur la géométrie. Il passait pour un bon exposant, mais on le
savait compliqué : il avait lâché ses études à l'université, il reculait
devant les examens qu'il lui aurait fallu passer pour avoir un vrai poste,
et il hésitait à se lancer malgré les encouragements de Schlick, qui
voulait faire de lui son assistant officiel, mais aussi de Hahn, Carnap et
Menger lui-même. Menger raconte encore que c'est sur sa propre
suggestion que Waismann invita Wittgenstein à rejoindre le Cercle de
Vienne pour entendre les conférences de Brouwer sur les
mathématiques, dont on sait l'effet qu'elles eurent sur Wittgenstein.
Waismann nourrissait déjà, dit-il, une certaine admiration pour
Wittgenstein.
La pensée mathématique propre à Waismann est chose mieux
connue. Karl Menger, dont Gôdel devint l'étudiant, enseignait la
géométrie à l'Université de Vienne, ménageant ainsi des rencontres
entre le « Cercle de Schlick » et le Mathematisches Kolloquium, sorte de
séminaire informel se tenant sur des questions mathématiques et où
Gôdel était invité à parler. L'année du congrès à Kbnigsberg, justement,
en 1930, Menger pensa que Waismann avait eu tort de ne pas tenir
Wittgenstein informé des dernières avancées de Gôdel. Il lui proposa de
présenter les idées de Wittgenstein sur les mathématiques ,. Tout ce qui
6 Bilan McGuinness y fait allusion dans ces termes dans son article.
L'écrit auquel cette présentation donna lieu, « Über das Wesen der Mathematik (Der
Standpunkt Wittgensteins) » (paru dans F. Waismann, Lectures on the Philosophy of
Mathematics, Amsterdam, Rodopi, 1982), doit figurer dans la réédition de notre
11 Antonia Soulez
portait sur les mathématiques chez Wittgenstein était traité d'un point de
vue « pré-Gôdelien » selon Menger. Les parties de Remarques sur les
Fondements des mathématiques écrites par Wittgenstein vers 1937-38
montrent la même désinformation ou indifférence de la part de
Wittgenstein,.
Mais Waismann est l'auteur d'une importante Einführung in das
mathematische Denken. Die Begriffsbildung der modemen Mathematik,
avec une préface de Karl Menger, éditée originellement à Vienne
(Gerold, 1936), et dont il existe une traduction anglaise de 1959 9 .
Quand, après l'exil, il se retrouva finalement à Oxford, ce fut pour
occuper un poste de « Senior lecturer in the Philosophy of
Mathematics ».
Ce n'est pourtant pas dire que Waismann n'avait aucune vue
personnelle en philosophie. On sait combien sa contribution à la
discussion avec Schlick et Wittgenstein autour du fameux « principe
vérificationniste de la signification », et sa réflexion sur la nature des
« hypothèses » 10, fut marquante. De ces années de discussions date
aussi l'entreprise waismannienne de clarifier pour les rendre accessibles
les idées du Tractatus, la « nature de la logique » et le concept de
« forme », qui n'ont laissé de trace que parmi un petit nombre d'Anglais,
si l'on en croit Schlick dans sa préface de 1928 à l'ouvrage Logik,
Sprache, Philosophie". On sait aussi que Wittgenstein ne lui en sut
aucunement gré.
Manifeste de Vienne aux éditions Vrin (à paraître en 2009) dans une traduction française
due à Ludovic Soutif.
8 Sur tous ces aspects de témoignage, voir Karl Menger, Reminiscences of the Vienna
Circle and the Mathematical Colloquium, L. Golland, B. McGuinness & Abe Skier (éd.),
Kluwer Ac. Publisher, 1994.
9 Due à Th. J. Benac, New-York, Harper, 1951.
10 « Une hypothèse n'est pas un énoncé, mais une loi pour la formation d'énoncés »,
entretien du 22 mars 1930, in Wittgenstein und der Wiener Kreis, B. McGuinness (éd.),
Oxford, Blackwell, 1967.
11 Kritik der Philosophie durch Logik, ajoute le titre complet de ce livre qui ne fut pas
publié du vivant de Waismann. Préface publiée avec une version de cet ouvrage de 1938
dans une édition de G. Baker et B. McGuinness, Stuttgart, 1976. Cet ouvrage collectif
contient les matériaux préparatoires des Dictées de Wittgenstein à Waismann et pour
Schlick, désormais traduites en français et commentées sous notre direction (Paris,
PUF, 1997). Voir l'édition anglaise chez Routledge publiée en 2003 sous le titre The
12 Introduction
Son article d'esprit anti-carnapien « La vérifiabilité » (« Verifiability »)
(Londres, 1945), repris dans la première série de Logic and Language
(édité par Anthony Flew chez Blackwell en 1953), est désormais traduit
en français. L'influence de l'analyse au sens anglais y est sensible. 12
La singularité de la pensée waismannienne n'est pas faite que
d'amertume ou de rancoeur à l'endroit de l'auteur tant vénéré d'abord du
Tractatus. S'il est une forme réactive de sa philosophie du langage qui
se fait jour dans les années cinquante, en particulier dans « La
philosophie telle que je la vois », mais aussi dans « Strates de langage »
E« Language Strata »], on peut lui reconnaître d'avoir braqué l'objectif
logique sur « les particularités des membres de cette classe troublante
d'énoncés sur lesquels Kant le premier attira l'attention, et qui semblent
bien à la fois synthétiques et a priori » comme l'écrit Anthony Flew lui-
même dans son introduction de 1952 à la deuxième série de Logic and
Language. Une véritable approche analytique de caractère « micro-
logique » 13 se fait jour, qui annonce d'abord une prise de distance
désormais clairement assumée par rapport au premier Wittgenstein.
L'auteur du Tractatus devient ainsi, avec quelques autres logiciens, une
cible vers laquelle certains traits mordants sont lancés, qui dénoncent
sans ménagement les crispations du logicien déductif. Ces traits décrits
par l'auteur de « La philosophie telle que je la vois » expriment une
agressivité particulière tout en nous faisant miroiter, à l'écart du
« positivisme logique » viennois des années vingt, une promesse d'union
inédite entre philosophie de l'analyse et logique du langage. C'est ce
chemin de Vienne à Oxford d'un thérapeute du langage attentif comme
Wittgenstein aux « confusions conceptuelles » qui a retenu l'attention du
« dernier Gordon Baker » 14 ,
Voices of Wittgenstein, The Vienna Circle (sous-titre : Wittgenstein and Waismann) avec
le texte allemand original en regard, transcrit, édité et introduit par Gordon Baker, qui a
également introduit les Dictées dans l'édition française susmentionnée parue aux PUF.
12 Voir la traduction française par Delphine Chapuis dans Philosophie des sciences,
Théories, expériences et méthodes, S. Laugier & P. Wagner (éd.), Vrin, 2004.
Expression employée ici évidemment dans un sens différent de celui plus littéraire de 13
« l'attention aux détails » dans la pensée de Walter Benjamin.
14 Expression de Katherine Morris.
13 Antonia Soulez
Cependant, cette attention est braquée sur l'indétermination
constitutive de la signification d'un mot liée à l'impossibilité d'achever
une description, de rassembler exhaustivement tous les aspects de son
emploi, autant de facteurs qui font la « texture ouverte » d'un concept,
notion qu'examine Waismann dans l'article « Vérifiabilité » déjà
mentionné. Ce qui reste « ouvert », c'est en effet la possibilité d'intégrer
des faisceaux d'autres traits possibles cachés comme en « arrière-
plan » 15 , et faisant partie de la « texture ». On y reconnaît les
« neglected aspects » de Wittgenstein sur lesquels Gordon Baker s'est
penché dans une étude axée sur le §122 des Recherches
philosophique , . Il semblerait même que Waismann ait cherché à
perspicuous representation » construire une méthode à partir de la « de
ces aspects selon VVittgenstein.l , Autrement dit, qu'un « aspect puisse
en cacher un autre » veut à la fois dire ouverture du spectre du sens à
des confusions conceptuelles et fenêtre sur le fonctionnement du
langage jusque dans ses ingrédients aspectuels micro-structurels les
plus fins. Nous n'avons ainsi pas d'autre choix, écrit Baker à partir de
Wittgenstein, que de traiter nos illusions grammaticales sur le mode
d'images inconscientes agissant sur nous de manière contraignante
alors qu'elles devraient au contraire être livrées afin d'être mieux
reconnues. L'obsession du nid à pseudo-problèmes laisserait ainsi la
place à l'exploration des modalités selon lesquelles « nous opérons avec
les mots », pour le meilleur et pour le pire. L'invitation pourrait sonner
austinienne, mais Gordon Baker nous dissuade d'effectuer un
rapprochement trop serré avec la méthode d'affinement d'Austin 18 .
15 Ce qui suggère à François Récanati le rapprochement entre « l'enchâssement »
d'autres groupes de traits selon Waismann et u l'arrière-plan » selon Searle. Voir Le sens
littéral (chap. 9 : Le contextualisme radical) sur Waismann et la texture ouverte, p.214,
éditions de l'éclat, Paris & Tel Aviv, 2007 (original anglais, Cambridge UP, 2004).
16 G. Baker, Wittgenstein's Method, Neglected Aspects, édité et introduit par Katherine
Morris, Blackwell, 2004, chap. 1, p22.
Sans forcément bien en saisir l'esprit, ajoute G. Baker dans une note 11 où il renvoie 17
de Weismann (op. cit. p 47-48). aux Principles of Linguistic Philosophy
18 A propos de « La philosophie telle que je la vois » . Voir également, dans ce volume, le
début de son article « Une vision de la philosophie ». Renvoyons aussi à l'article
important et très waismannien d'esprit de Gordon Baker paru dans le deuxième volume
14 Introduction
Que Waismann ait, comme le note Andrès Raggio dans un très bel
article paru en 1969 19 , tracé une voie bien à lui en développant des vues
assez proches de la philosophie de la psychologie (ou grammaire des
concepts verbaux de nature psychologique) de Wittgenstein, cela ne fait
aucun doute. Il est intéressant de remarquer que les années 1946-47
correspondent à une période où les philosophes du langage comme
Wittgenstein et Waismann (lequel écrit alors son article « Language
Strata »), mais aussi des philosophes de la science tel Thomas Kuhn
(après Ludwig Fleck), se mettent à intégrer la « Gestalt Theorie » dans
leurs considérations. Ils découvrent ainsi un champ d'analyse du
langage à distance de la « géographie conceptuelle » de Gilbert Ryle
mais aussi à distance de la fameuse analyse oxonienne du langage
ordinaire due à J.L. Austin. Elle fait porter l'accent du « changement »
dans l'histoire des formes et du symbolisme (par exemple
mathématique) sur les « aspects ». De même, la méthode descriptive
revendiquée s'annonce moins rigide que celle d'une doctrine qui sera
longtemps encore revendiquée par un positiviste logique aussi
inconditionnel qu'Ayer. Davantage orientée vers des propriétés micro-
logiques de la texture fine des concepts dont les contours moins nets
ménagent une place à l'indétermination, elle oblige l'analyste à
abandonner la loi du tiers exclu 20 .
En concomitance avec cette percée de la « Gestalt », s'opère donc le
tournant de Waismann contre le positivisme (qu'il abandonne en 1947),
en sorte que ces années illustrent, comme en physique ou dans
l'esthétique, une période de passage au micro-structurel, en écho à la
« transition vers l'infime » (expression musicale réservée à la musique
d'Alban Berg) 21 . La question de savoir comment la pensée de Waismann
a pu se développer à côté — c'est à dire, aussi, distinctement — du « style
des Dictées de Wittgenstein à Weismann et pour Schlick (A. Soulez (éd.), Paris, PUF,
1997-1998)
19 In Revue Internationale de philosophie, numéro consacré à Wittgenstein, coordonné
par G.-G. Granger, colloque d'Aix-en-Provence, 1969, à propos des ressemblances
d'airs de famille, p 339.
20 Notons la référence à Brouwer sur le caractère désormais non-universel de ce
principe, dans l'article « Language Strata ».
21 Où le continuisme du processus sonore en vient à prendre le pas sur l'approche
macrostructurale des formes du temps musical.
15 Antonia Soulez
philosophique nouveau » qu'Andrès Raggio a vu je pense très justement
s'esquisser dès 1933 dans le Cahier Bleu de Wittgenstein, trouve sa
réponse dans les deux articles ici rassemblés.
Dans sa contribution au présent volume, intitulée « Une vision de la
philosophie », Gordon Baker répond à cette question en soulignant la
« liberté » dont jouit le grammairien de l'analyse des concepts selon
Waismann. C'est le sens qu'il faut donner à « notre méthode » dans sa
ressemblance à la psychanalyse, à cause des diagnostics de troubles et
de l'invitation à nous libérer des analogies qui nous « tyrannisent » en
nous amenant inconsciemment à « résister » contre leur mise à
découvert (par exemple la propension à interpréter la grammaire de la
sensation « sur le modèle de l'objet et de sa désignation »). Un travail de
« persuasion », plus que de « démonstration », s'impose dès lors, qui
évoque bien sûr l'approche freudienne de la thérapie et l'insistance sur la
« reconnaissance » par le patient du problème qui l'habite.
L'idée assez freudienne également, bien connue et souvent citée des
Recherches Philosophiques §89 de rendre visible à la surface le noeud
ou le complexe caché du non-sens est waismannienne autant que
wittgensteinienne. L'accent mis sur l'aspect volontaire de l'aspect
recoupe également l'éthique de Waismann. On sait que Waismann
travaillait dans les années quarante à un livre Wille und Motiv22 qu'il ne
finit pas.
Le sujet, également abordé par Gilbert Ryle, était dans l'air. Gordon
Baker note bien dans sa coda l'intérêt de Waismann pour les « motifs »
qui nous poussent à adhérer à des formes confuses nichées dans des
analogies et, par-delà cet intérêt, la dimension « morale » de « notre
pensée » — dont chacun de nous porte la « responsabilité ». Si « notre
méthode » conduit à déplacer vers la volonté la source de nos
22 J. Schulte (éd.), Stuttgart, 1983 ; édition anglaise Ethics and the Will, B. McGuinness
(éd.), avec des textes de J. Schâchter et M. Schlick, Dordrecht/Boston/Londres, Kluwer
Ac. Publ. 1994. Voir nos paragraphes sur l'éthique de Waismann dans Leçons (de
p. 81. Ce volume publié aux PUF en 1998 Wittgenstein) sur la liberté de la volonté,
contient également la traduction (avec la collaboration de Brian McGuinness et sur la
base des manuscrits qu'il détient) de deux Leçons de Wittgenstein sur ce thème, datant
vraisemblablement de 1939.
16 Introduction
confusions, c'est moins pour introduire la volonté dans l'activité
intellectuelle que pour mobiliser de l'intérieur une véritable « volonté de
penser » au double sens du motif qui l'impulse, esthétique et pratique.
Le lecteur comprendra enfin que nous dédions ce volume à l'un des
plus grands interprètes de Wittgenstein, Gordon Baker, dont la
disparition prématurée à Oxford au début de l'année 2002 a privé les
études wittgensteiniennes et waismanniennes d'un virtuose de l'analyse
du langage dans son acception la plus féconde.
17 Résumés / abstracts
Les errances de Waismann
Brian McGuinness
Abstract. Brian McGuinness proposes a sketch of the life of
Waismann and of the social and political conditions in which he produced
his work. A devoted follower first of Schlick and then of Wittgenstein, he
lost the first by death and exile and the second by disagreements over
priority. Nevertheless he finished his life as a distinguished contributor to
an Oxford philosophy which (like many aspects of English life) he did not
altogether approve of.
Résumé. Brian McGuinness retrace la vie de Waismann et les
conditions sociales et politiques dans lesquelles il a produit son oeuvre.
Disciple zélé de Schlick avant d'être celui de Wittgenstein, il perdit le
premier suite à son décès et à l'exil, et le second suite à des disputes sur
des questions de priorité. Cela ne l'empêcha pas d'achever sa carrière
en contributeur majeur à une philosophie oxfordienne qu'il n'approuvait
pas sans réserve (comme maint autre aspect de la vie anglaise
d'ailleurs).
Une vision de la philosophie
Gordon Baker
Abstract. Gordon Baker attempts to show that Waismann's « How I See
Philosophy », far from putting forward an analogy between
psychoanalytical analysis and conceptual analysis, is actually a
revolutionary manifesto calling for a new way of doing philosophy, taking
its mode) in the therapeutic aspect of psychoanalytical analysis.
Paradoxically, the application of this new philosophical method is
19 Résumés
characterized both as decision and as description. The author shows
how this apparent paradox can be dissolved.
Résumé. Gordon Baker soutient que l'article de Waismann intitulé
« La philosophie telle que je la vois », loin de procéder à une simple
analogie entre l'analyse psychanalytique et l'analyse conceptuelle,
appelle de ses voeux, de façon révolutionnaire, une méthode
philosophique à venir, qui prenne pour modèle l'analyse psychanalytique
dans sa dimension thérapeutique. La mise en oeuvre de cette nouvelle
méthode philosophique est doublement caractérisée, de façon
apparemment contradictoire, comme une décision et comme une
description. L'auteur se propose de lever cette contradiction apparente
afin de restituer dans toute sa cohérence la méthode philosophique
revendiquée par Waismann.
Waismann et la cécité conceptuelle
Joachim Schulte
Abstract. Waismann, following - and trying to explain - Wittgenstein's
ideas as expounded in the early 1930s, mentions a certain model of how
we comprehend words. This model (based on William James) involves a
kind of parallelism between (outer) words and (inner) mental processes
(sensations, feelings, experiences). The model is easily shown to be
misguided; and one way of showing this draws on the notion of concept-
blindness, i.e. the lack of an inner feeling meant to explain cases of not
understanding a given word. This kind of concept-blindness should not
be confused with another kind, which is also described by Waismann.
This form of blindness occurs only when certain skills have already been
mastered but are not exercised in a satisfactory way (as e.g. in
performing works of music). While the first kind of blindness is purely
hypothetical, the second kind is real and widespread. Examples of the
second kind play a great rote in Wittgenstein's later reflections on aspect-
seeing, especially in remarks where he explores connections between
word-feelings and more or less instinctive gestures expressing
understanding.
20 Résumés
Résumé. A la suite de Wittgenstein, et dans le but d'expliquer les
idées qu'avait exposées Wittgenstein à l'orée des années trente,
Waismann propose un certain modèle de la façon dont nous
comprenons les mots. Ce modèle (inspiré de William James) comporte
une sorte de parallélisme entre les mots (externes) et les processus
mentaux (internes) tels que les sensations, les sentiments ou les
expériences. Il n'est guère difficile de montrer que ce modèle est erroné ;
et une façon de le montrer consiste à recourir au concept de cécité
conceptuelle, en d'autres termes au concept d'un défaut de sentiment
interne censé expliquer les cas où un mot n'est pas compris. Il importe
de ne pas confondre ce type de cécité conceptuelle avec un autre type
de cécité conceptuelle également décrit par Waismann. Cet autre type
de cécité n'intervient que lorsque certaines capacités ont déjà été
acquises mais ne sont pas mise en oeuvre de façon satisfaisante
(comme par exemple lors de performances musicales). Tandis que le
premier type de cécité est purement hypothétique, le second type est
aussi réel que répandu, Des exemples du second type de cécité jouent
un grand rôle dans les remarques du second Wittgenstein sur la vision
d'aspects, et tout particulièrement dans les remarques dans lesquelles il
étudie les rapports entre les sentiments liés aux mots et les gestes plus
ou moins instinctifs qui expriment la compréhension.
L'intériorité au miroir de la grammaire
Antonia Soulez
Abstract. The specificity of Waismann's method used for tackling the
semantic indetermination of concepts, consists in linking the linguistic
approach to meaning with the therapeutic approach to one's own
resistance which is at the source of conceptual confusions. A good
example is the so-called « problem of the will » as « a good case to test
the power of linguistic analysis » (Weismann). Antonia Soulez'
contention here is a possible refinement of the therapeutical power of
grammar where it meets the subjective problem of willing (for instance,
one's difficulty to perform the intention of writing a treatise on the will and
motive) aiming at obtaining so to speak a « graph of the will », excluding
21 Résumés
all reductionist or interpretative psychanalytic solution. if the concept of
the will is indeed indeterminate just as is indeterminate my will, an
interesting perspective follows, she says, that of an aesthetics of
interpretation of motives where psychoanalysis could fend a new legacy
as an activity of explaining by reasons, instead of reluctantly claiming an
iliusory relevance to natural science.
Résumé. La manière ou la méthode que Waismann met en oeuvre
pour aborder l'indétermination sémantique a pour particularité
intéressante de lier le traitement linguistique de la signification à la
thérapie d'une résistance du sujet qui serait à la source de certaines
confusions conceptuelles. Un exemple est le « problème » de la volonté,
« un bon cas pour tester le pouvoir de l'analyse linguistique », dit
Waismann. Dans cet article, Antonia Soulez s'intéresse à l'affinement du
pouvoir thérapeutique de la grammaire, au plus près du problème du
sujet, jusqu'à tracer un « graphe de la volonté », sans perspective de
réduction ni de dissolution du problème lui-même, sans prétention
interprétative venue de la psychanalyse. Est indéterminé le concept de
vouloir comme le vouloir en jeu. On s'achemine, dit-elle, vers une
esthétique de l'interprétation des motifs dont la psychanalyse peut, sans
perdre en dignité, être rapprochée, à condition de voir dans l'explication
par des raisons, son vrai rôle, un rôle qui la dispense de toute
allégeance à un paradigme naturaliste.
L'analyse logique des probabilités selon Waismann
Layta Raïd & Karim Belabas
Abstract. From a history of science standpoint, the authors put
forward a sketch of the axiomatic of probabilities which Waismann
proposed in 1929. The authors present Waismann's axiomatic both as
the forerunner of later developments — it is rightly based upon the
provision of an arbitrary measure — and as incomplete work. From a
philosophical standpoint, they go into Waismann's defence, along
tractarian lines, and against empirical interpretations, of the a priori
character of the calculus of probabilities. In that context, Waismann is
22 Résumés
arguing against attempts to define probability as the limit of a relative
frequency (von Mises).
Résumé. Dans une perspective d'histoire des sciences, nous
présentons l'ébauche d'axiomatique pour les probabilités proposée en
1929 par Friedrich Waismann, tant dans ce qu'elle anticipe des
développements futurs — comment elle se fonde à juste titre sur la
donation d'une mesure arbitraire —, que dans ce qu'elle laisse inachevé.
Dans une optique philosophique, nous montrons comment Waismann
défend, contre toute interprétation empirique, l'aprioricité du calcul des
probabilités dans une perspective tractatuséenne. Dans ce cadre, il
s'élève en particulier contre les définitions de la probabilité comme limite
d'une fréquence relative (von Mises).
Négation et dimension
Jean-Philippe Narboux
Abstract. The paper scrutinizes Waismann's reasons for holding that
the negation of a general arithmetical statement proved recursively
should not be construed as a proposition mentioning the existence of a
counter-example, but as the external negation of the assertion of the
general proposition, followed by the assertion of some other general
proposition. It is then suggested that Waismann's thesis encapsulates a
general insight into the sense in which grammatical propositions, in
Wittgenstein's sense, may be negated.
Résumé. On revient sur les raisons qui conduisent Waismann à
soutenir que la négation d'un énoncé arithmétique général établi par une
preuve inductive n'est pas un énoncé faisant état de l'existence d'un
contre-exemple mais la négation externe de l'assertion de cet énoncé,
suivie de l'assertion d'un autre énoncé général. On montre que la thèse
de Waismann permet plus généralement d'élucider le sens qu'il peut y
avoir à nier une proposition grammaticale au sens de Wittgenstein.
23 Résumés
Le parricide de notre père Frege
Jocelyn Benoist
Abstract. In his book of 1936 Einführung in das mathematische
Denken, Waismann calls into question the post-Fregean daim according
to which mathematics are analytic. Like the members of the Vienna
Circle, he rejects the Platonistic interpretation that Frege gave of that
daim. However, beyond Platonism, he criticizes the very notion of
analycity as well. Endorsing Wittgenstein's contemporary view, he
suggests an interpretation of mathematics that focuses on the
mathematical praxis, as rule-following. Waismann does not take
analycity to be an appropriate notion so as to describe that practical kind
of thinking.
Résumé. Dans son livre de 1936 Einführung in das mathematische
Denken, Waismann met en question la thèse post-frégéenne selon
laquelle la mathématique serait analytique. Comme les membres du
Cercle de Vienne, il rejette l'interprétation platoniste que Frege avait
donnée de cette thèse. Cependant, au delà du platonisme, c'est la notion
même d'analyticité qu'il critique. Adoptant le point de vue de Wittgenstein
à ce moment-là, il suggère une interprétation de la mathématique
centrée sur la praxis mathématique, en tant que celle-ci consiste à suivre
une règle. Waismann ne considère pas que l'analyticité soit une notion
appropriée pour caractériser cette modalité pratique de pensée.
24 Bibliographie
I. OEUVRES DE WAISMANN
Vienne, Gerold, 1936. Préface à M. Schlick, Gesammelfe Aufsâtze,
Einführung in das mathematische Denken, Vienne, Gerold, 1936. Trad.
angl. Introduction to Mathematical Thinking. The Formation of Concepts in
Modem Mathematics, F. Ungar Pub. Co., New York, 1951; réédition New York,
Dover, 1983.
The Principles of Linguistic Philosophy, R. Harré (éd.), Londres, Macmillan,
1965.
Logik, Sprache, Philosophie, G. Baker, B. McGuinness & J. Schulte (éds.),
Stuttgart, Reclam, 1976.
Was ist logische Analyse?, G.H. Reitzig (éd.), Frankfurt a. Main, Athenâum,
1973.
Philosophical Papers, B. McGuinness (éd.), Dordrecht, Boston, Reidel,
1977.
How I See Philosophy, R. Narré (éd.), Londres, Macmillan, 1968.
Lectures on the Philosophy of Mathematics, Grasshoff (éd.), Amsterdam,
Rodopi, 1982.
Witte und Motiv, J. Schulte (éd.), Stuttgart, Reclam, 1983. Trad. angl., 1995.
Trad. angl. Ethics and the Will, B. McGuinness & J. Schulte (éd.), Dordrecht,
Kluwer, 1994. Trad. franç. Volonté et motif, Paris, PUF, 2000.
II. DICTÉES DE WITTGENSTEIN, DISCUSSIONS AVEC
WITTGENSTEIN
B. McGuinness (éd.), 1979. Trad. franç. Wittgenstein und der Wiener Kreis,
Wittgenstein et le Cercle de Vienne, Mauvezin, TER, 1991.
The Voices of Wittgenstein. The Vienna Circle. L. Wittgenstein and F.
Waismann, G. Baker (éd.), Préface de G. Baker, Londres, Routledge, 2003.
Trad. franç. Dictées de Wittgenstein à Weismann et pour Schlick, G. Baker &
A. Saliez (éds.), Paris, PUF, 1997.
25 Première Partie
Essais de
Waismann Introduction à « Strates de langage »
Jean-Philippe Narboux
La première partie de l'article « Language-Strata » est parue dans la
revue Synthese en 1946 (volume V, p.211-219), la seconde, dont nous
donnons ici une traduction, est parue dans le second des deux volumes
intitulés Logic and Language, édité en 1953 par A.G.N. Flew (p.11-31).
La première partie de « Language-Strata » exploite les résultats
principaux des deux articles « Are There Alternative Logics ? » et
« Verifiability » 1, afin de résoudre deux questions liminaires :
premièrement, une topologie du langage peut-elle servir de fondement à
une topologie (et finalement à une typologie) des problèmes
philosophiques ? Deuxièmement, une analyse topologique locale du
langage, à supposer qu'elle soit nécessaire, est-elle cohérente ?
Pour instruire la seconde question, Waismann tire argument du
précédent gaussien (qui en informe du reste la formulation), à savoir la
découverte par Gauss, en 1827, de la possibilité de détecter la courbure
d'une surface par des procédures exclusivement intrinsèques, autrement
dit en procédant à des mesures ayant lieu exclusivement sur la surface
en question.
L'idée de géométrie intrinsèque est au principe de la théorie des
variétés topologiques riemaniennes à n-dimensions (qui sont des
variétés topologiques munies d'une mesure), de laquelle Waismann tire
par transposition sa théorie des « strates de langage ». Cette théorie
étudie les caractères que doit comporter un espace topologique si une
géométrie doit pouvoir y être définie indépendamment de l'existence
1 Ces articles sont repris dans le volume de textes de Waismann How 1 See Philosophy,
édité par R. Narré (Londres, Macmillan & Co Ltd, 1968). Une traduction française de
« Verifiability » par Delphine Chapuis-Schmitz et S. Laugier, précédée d'une présentation
par Delphine Chapuis-Schmitz (p.317-324), est parue dans le recueil de textes
Philosophie des sciences. Théories, expériences et méthodes, S. Laugier et P. Wagner
(éds.), Paris, Vrin, 2004, p.325-360.
29 Jean-Philippe Narboux
d'un sur-espace dans lequel cet espace serait plongé. A l'introduction
d'un point de vue intrinsèque en géométrie, elle conjugue celle d'un point
de vue local, dans la mesure où une variété est définie à partir de son
comportement topologique local (intuitivement, une variété ressemble
localement à un espace euclidien de dimension n). L'un des objets
principaux de la géométrie des variétés riemaniennes est d'étudier le lien
entre le comportement local d'une variété et son type topologique global.
On peut par ailleurs adopter un point de vue algébrique sur les variétés
et associer à chaque variété son groupe fondamental de telle manière
que des variétés soient homéomorphes exactement dans le cas où leurs
groupes fondamentaux sont isomorphes (la taille du groupe mesurant
alors le nombre de « trous » de la variété). On peut étudier le lien entre
la propriété locale qu'est la courbure d'une variété et la propriété globale
qu'est le type du groupe correspondant.
Une strate au sens de Waismann est donc pour ainsi dire l'équivalent
d'une variété riemanienne. Cela signifie, inversement, que la logique
logique est ici abordée sous un angle topologique'. A mi-chemin de
l'enrégimentement quinien du langage ordinaire par paraphrase dans la
logique et de l'analyse austinienne de « ce que nous disons quand »,
Waismann montre qu'une approche immanente du langage ordinaire est
possible, qui soit compatible avec une approche formelle, à condition de
ne pas s'en faire une conception monotone3.
Waismann exhibe, tout au long de « Language-Strata », un certain
nombre de concepts (apparemment) « transversaux » (ceux de logique,
de complétude, de vérifiabilité, de vérité, d'ambigüité, de signification)
dont le propre est de caractériser (localement ou globalement) soit des
énoncés soit (comme le concept de texture) les concepts qui sont
combinés dans de tels énoncés, et de voir leur sens varier dès qu'on fait
suffisamment varier les énoncés, ce qui a un sens au sein d'une strate
donnée n'en ayant pas nécessairement un en dehors.
2 Elle l'était déjà par Rudolf Carnap dans certains pans de l'Aufbau. David Lewis
renouera avec ce geste dans Counterfactuals, Cambridge, Harvard UP, 1973.
Nelson Goodman fera pareillement valoir que la réticence envers la formalisation, en 3
esthétique ou ailleurs, trahit bien souvent une conception étriquée, car
fondamentalement monotone, du formel.
30