Figures de la passion et de l'amour

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Pourquoi l'amour est-il un sujet esthétique privilégié ? Pourquoi l'art suscite-t-il l'amour plutôt que l'amitié ? Quelle figure de l'amour peut relever le défi des défigurations de la passion ? Comment l'amour tendre instaure-t-il une "ontologie à deux et à part" ?

Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296807747
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Figures e l pssion
et e l’mour

Ouverture philosophique
Collection dirigée parAlineCaillet,DominiqueChateau,
Jean-Marc Lachaud etBruno Péquignot

Une collection douvrages qui se propose daccueillir des travaux originaux
sans exclusive décoles ou de thématiques.
Il sagit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions quelles
soient le fait de philosophes professionnels ou non. On ny confondra donc
pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait
de tous ceux quhabite la passion de penser, quils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou…
polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
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Regards sur les jumeaux, 2011.
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DominiqueBERTHET,Une esthétique de la rencontre, 2011.
GéraldANTONI,Rendre raison de la foi ?,2011.
Stelio ZEPPI,Les origines de l’athéisme antique, 2011.
Lucien R. KARHAUSEN,Les flux de la philosophie de la science au 20esiècle,
2011.
GéraldANTONI,Rendre raison de la foi ?,2011.

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54800-8
EAN : 9782296548008

Paris

Préface

Ceci n’estpas une introduction, maisbienune préface,unparergon:
uneremarquequi ajoute à l’ergoncomme Derrida le définità proposde
Kant1… Rienqui ne prétendesesubstituerà l’ergonni lesubsumerni
même le présentercomme on introduitl’hôte de marque… Ce parti pris
d’enresterici à l’horsd’œuvre procède du sujetmême du recueil detexte
dontcette préfacetrace leseuil :unsujet qui échappe à la maîtrise par sa
définition (ou son indéfinition, au sensd’unevariationsansfin),unsujet,
qui plusest,situéentre deux, entre passion etamour…
Comme il fautbien commencerparl’un de deux, disons que
l’amour sesitue entreuneversionquasireligieuse dudon desoi-même à
l’autre — « S’ilyaquelque chose dereligieuxdanscesentiment, faisait
dire Madame de Staël à Corinne, c’estparcequ’il faitdisparaître les
autresintérêtset se complaîtcomme la dévotion danslesacrifice desoi-
même » — etl’amourdesoi-même àtraversl’autre — jusqu’aupointoù,
comme ditOscarWilde, «s’aimer soi-même, c’estl’assurance d’une lon-
gue histoire d’amour».Cesdeuxextrêmes,sacrifice desoi pourl’autre
oude l’autre pour soi,qui peut-êtresetouchent, aucomble l’un de
l’autre, nousintéressent surtoutparl’amplitude du spectrequ’ilsbornent,
aufil duquelse dessinentde nombreusesfigures qu’il nousestapparu
opportun de mesurerà l’aune de la notion de passion.
Carcette notion peutà justetitre êtretenue pourpremière (ne
fallait-il pasalorscommencerparelle?), en cesens que l’amourexem-
plifieses variétésabstraitesen les rapportantauxprotagonistes, aux
objets, auxcirconstances, à la finitude humaine,si, dumoins, comme le
ditDescartesdansleTraité des passions, « lespassions sont toutesbonnes
de leurnature etnousn’avons rien à éviter que leursmauvais usagesou
leursexcès».Lespectre de la passion, danslequelse découpe celui de
l’amourcommeunsous-ensemble, comprend lesensétymologique de la

1.La Vérité en peinture, Paris, Flammarion, Coll.« Champs», 1978, p. 64.

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passivité, lesensmystique dudontotal desoi, de lasouffrance consentie,
dumasochisme béatifiant, lesensde laréciprocité d’unsentimentpar-
tagé,tendrementamoureux, lesensérotique dudésirdescorps, de
l’émotion, de l’échauffementphysique etpsychologiquequ’ils suscitent,
lesensplus violentencore,selon Bataille, de la fusion desêtres qui,
impossible nécessaire, metle bonheuren constantesouffrance («seule la
souffrancerévèle l’entièresignification de l’être aimé» écrit-il2), lesens
de l’attachementirrésistible àune activité dontla pratique conduità
l’autodestruction (la passion dujeu, ce « défi audestin » comme dit
Alexeï Ivanovitch dansLe Joueurde Dostoïevski), lesensdudévouement
àune cause, lesensmilitant, politique (quis’incarne dansles repré-
sentantÉvsiddeesmrémvneoltutnoio,nsoopppruulriaairteseasustelisétenpasdsireànoarlai’)s, etainsi desuite.
amourcette même
palette, nonseulementparceque l’érotismeyfigure, mêmesousl’habil-
lage mystique, maisparceque dujeuoude la politique, il peutêtre égale-
ment question d’amour.On parle bien de passion amoureuse, d’amour
passion, ouencore de la passion de l’amour… Mais, dans sonDiscours sur
les passions de l’amour, Pascal noteque l’amour« est toujoursnaissant», ce
pourquoi lespoètes« le présententcommeun enfant».La passionserait
comme l’amorce d’une promesse de durer, de croître, de connaître des
hautsetdesbas, d’aimeretde ne plusaimer, etc’estalors que l’amour
s’entretient, parlasuite, d’une « inondation de passion », comme dit
encore Pascal.La passion déclenche etprolonge l’amour toutaulong
d’un processusoùprolifère lavariété,sansdoute inépuisable, deses
figures,qu’elles se montrentà l’étatpur, entension, en contradiction ou
amalgamées.L’amourpassion en estl’acmé.Autour, plusoumoins
distinguables, l’amour-désir, larencontre d’ÉrosetThanatos, le diktatdu
passionnel (crise, crime, aimerà la folie, jalousie, fanatisme, etc.),
l’amour-don, latendresse, etc.
La passion nouspousse àsubir, l’amournouspousse à être.On dit
qu’ontombe amoureux, maiscette chute de l’être dansl’urgence d’un
rapportà l’autre peut toutaussi bien nous rehausser.Le coup de foudre
qui exalte, le désir quitaraude,telleune douleurlancinante, lesmultiples
rusesde la déclaration, le marivaudage, lesavancéesetles retraits, les
disputesetles réconciliations, etl’ingénieuse inventivité érotique :tout
cela concourtàune incontestable positivité créatrice, lorsmêmeque
l’amourimplique la conscience d’une altérité, fondatrice etindépassable.
Si l’amourcomble le manquequisuscite le désir, ce n’estpascomme on
remplit une casevide, maispar une efficience et unrenouvellement qui

2.Cf.L’Érotisme(1957), Paris, UGE, 10-18, 1965, pp. 24-25.

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peuventemporterla passion,tant que brûleson feu,versl’excès—
« l’amourdans touteson énergie etdans toutes sesfureurs» comme dit
RousseaudanslesConfessions—, mais toutaussi bien leramenerà la
solitude d’une adoration impartageable (« En amour unsilencevaut
mieux qu’un langage » écritPascal).Et surtout, l’amouràun objet qui est
en mêmetemps sujet.Le désir, au senscannibale,se heurte à la présence
d’un autresoi-même.L’ontologie amoureuse est unâgond’êtres qui, àun
momentouàun autre, au sortirdesparenthèsespornographiques,se
reconnaissent… La passionronge la conscience, l’amourl’éveille…
En dépitde cette antinomie, la passion demeure comme le fond
surlequel l’amourpeut s’enraciner, commesi du troudumanquequi
bouleverse l’être,qui éveille etentretient son désir, pouvait surgir une
sorte de plénituderelative elle-même à des variétés quitantôtbrûlent,
tantôtapaisent.Balzac le montre dansLa Rabouilleuse,tandis qu’il opère
le longrassemblementdesfiguresde la passion, de l’amourle plus tendre
— pourla famille, l’art, le jeuouà la ligne — à la haine,à la pêche sans
négligerd’autresaffections rarementclasséesau rang desamours,
comme, à l’égard deshonneurs, l’ambition irresponsable, età l’égard de
l’argent, l’avarice insensée.

*
* *
Or,seul l’artiste detalent, nousditBalzac, estcapable d’accepter
ces« foliesde l’esprit», parce luiseulsaitconsolerlesgens qui ensont
atteints, parlerespect qu’il éprouve oula compréhensionqu’il manifeste
vis-à-visdespassionslorsqu’elles sont«vraies».Commentl’artiste fait-il
pour se montrer si généreux ?Balzacrépondque laracine despassions
setrouve dans son cœuretdans satête.Lerespect qu’ilressentface aux
faiblessesdesautres renvoie aucœur, la compréhension, à latête, d’oùil
s’ensuit que cela intéresse le corpsaussi bienque l’esprit, comme on le
saitbien… Or,s’il étaitbanalementavéréque le pâtirdupathosgerme à
l’intérieurde la chair,quis’affaiblit tandis que laraisonsetrouble, on
pourraitcontinuerparnospropresmoyens, ense passantdu renfortde
Balzac, n’était qu’un peuplusloin dansLa Rabouilleuse, il met un point
d’honneurà nousdévoiler un des visagesde la passion : celuiqui, d’un
sujetnormal, fait unvrai nigaud dès qu’iltombe amoureux,tandis qu’un
imbécile éprisd’amour ressemble àun penseur.La passion, nousdit
alorsBalzac, « porteson espritavec elle », conférant« auxniais, aux sots,
auximbéciles unesorte d’intelligence ».Chezles sujetslesplusélémen-

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taires, en effet, ilyatoujours un « instinctanimal dontla persistance
ressemble àune pensée ».
Paradoxalement, la passion intéresse laraison;ilya bienquelque
chose devraiment raisonnable danscetinstinctdontla persévérance ne
ressemble àune penséeque dansla mesure où, focalisant sur son objec-
tif, ilse donne commeun dessein.L’imbécile amoureuxde Balzacsem-
ble posséderla pensée.Caril n’estpasloin de l’animal, domestique ou
non, dontleregard pointévers sa cibleressemble à l’intelligence concen-
tréesur unsujet qui menace des’évanouir.D’oùl’allure étrange dupas-
sionné,son apparence embarrassée,son caractère changeant—toutes
cesmanières que Platon, dansPhèdre, inscritaudébitde l’amoureux, mais
dontil n’a pasl’apanage.L’artiste, d’aprèsBalzac, asa propre étrangeté à
lui,qui, aux yeuxdesautres, le faitpasserpour unsujetdouteux, chan-
geant—ses regardsmoqueurs,ses souriresincompréhensibles, etc.—,
ainsi capable d’effrayeravecsa « figure,sinistre pourdesgens qui ne
savaientpas reconnaître l’étrangeté dugénie ».
Un despersonnagesdeLa Rabouilleuse,virtuose de laruse,se mon-
tre capable de porter son hypocrisie àuntel degréque Balzac, non
seulementle compare àun autreroublard célèbre, le Richard III de
Shakespeare, maisencore éprouve le besoin d’expliciterlesensde la
scène : « …le calcul cachésous unsentimententre bien avantdansle
cœuret ydissipe le deuil le plus réel.» C’estainsique la passiontendre
des sentiments sertde camouflage pourempêcherà l’intérêtplus sordide
dese découvrir.En ce point,s’associentla nature etl’art: « Voilà
commentdanslavie privée la Naturese permetcequi, danslesœuvres
de génie, estle comble de l’Art ; son moyen, à elle, estl’intérêt,qui estle
génie de l’argent.»

*
* *
Le présent volume navigue donc entre passion etamour, leurs
déclinaisons respectives, leursinteractions, leurs tensions réciproqueset
leurscontradictions.Notre ambition nesauraitêtre d’embrasserle
domaine global de cette enquête, oùpeuvent serencontrerplusieurs
disciplines, plusoumoinsassociées,tellesla philosophie, l’esthétique, la
psychanalyse, lasémiologie, l’histoire de l’artetlathéorie anthropolo-
gique de la culture.Les textes que nousprésentonsmanifestentd’abord
une façon personnelle d’aborderlesujet,selon le choixdesauteurs solli-
cités(ontrouvera, en fin devolume,unrésumé des textesavec la bio-
bibliographie de leurauteur).Ce facteur subjectif estcrucial.Comme la

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passion elle-même, chaquetextese caractérise d’abord parla persé-
vérancevis-à-visd’un objectif précis ;le mélange de cesapproches,
venuesd’horizons si différents, outre l’objectif d’une passionquelcon-
que, d’une desesfiguresoude celles, plusoumoinsconsonantes, de
l’amour, contribuera à dessinerlalogiquedesparcourspassionnéset, par-
delà, dudessein imaginairequi lesapparente, peut-être illusoirement, à la
raison.Ce dessein n’appelle, même enthéorie,qu’un dessin : il nes’agit
pasderationaliser radicalement unsujet qui, attestant un écartdevantle
tribunal de laraison, neserésoutpasmême dans uneraison ou une
rationalité de l’écart—mais use de raisons que la raison ignore…
Il estpatent que ce même écueil pourraitdéfinirl’objetde l’es-
thétique etl’art.C’estpourquoi cette dimension esthétique apparaîtra,
non pasexclusive, maisdominante danscerecueil.Soit que l’objetdetel
articlerelève desa juridiction,soit que, de manière intrusive, elle conta-
minetel discours.En effet, en parlantde la passion, despassionsen
général, de l’amour, nousne pouvonsnousempêcherd’évoquerl’art,y
comprisdans son fonctionnementinterne,thématique ouformel — ce
quirevient toutaussi bien àtraiterde cette Nature balzaciennequi passe
àtraversl’artiste pour qu’il en opère la projection.La naturevue à travers
nos passions…Telle pourraitêtre, pouremprunterà Zola, la définition de
l’art,si, dumoins, la notion même de nature n’avaitétésérieusement
ébranlée parnotretemps tout voué auculturel, puisaupacte de l’éco-
logie avec le marché, des sortesde conversionsà l’intérêt qui,tellesla
sorte deruse épinglée parBalzac,se dissimulent sousnospassionspost-
modernes.

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Pere Salabert

L’amourcommesujetde l’esthétique
Quelques réflexions…

Il n’est réellement rien sur terre qui exalte l’homme dans
sa nature la plus sensible autant que l’amour : c’est lui
qui, par son action si secrète et si forte, détruit et
transforme les éléments les plus intimes de l’être.
E.T.A.Hoffmann, « Don Juan »,Fantaisies, 1979

Lesujetde cespagesétantl’amour, ellesontaussi pourbutde
signaleràquel pointcesentimentest— oudevraitêtre — dansla
presquetotalité desesparticularités,unsujetprimordial, indispensable,
de la pensée esthétique, dansla mesure oùnousaccordonsaumot
aisthèsislesensd’unerecherche concernantlaréceptivitésensorielle et
quelques-unesdesopérations quis’ensuivent.Une pensée, pourtant,qui
n’avancera pas sans rencontrerdesobstacles.Jean Paul (Richter)écrivait
que « l’amouretl’artontdes viesaussi intimementmêlées que le cerveau
etle cœur: chacun àsontourinocule desa puissance à l’autre »1.
Admettonsla possibilité d’associertionfonctllennemel’un etl’autre;admet-
tons, de plus,que lesujetamoureux soit un genre d’artiste,tandis que,
vice-versa, celui-ciserait unesorte d’amoureux.Pourra-t-on considérer
une expérience amoureuse commeune œuvre d’art ?Ce n’estpaspro-
bable.Il nes’agitdonc pas,si ce n’estaupassage, de focaliser sur telle
œuvre d’artou sur tel événement serapportantà l’amour, maisdeviser
plutôtlasorte d’expériencequ’ilsimpliquent, débutantauniveau sensible
pourenvenirauxémotions, aux sentiments.

1.Jean Paul (Richter): « Préface » à E.T.A.Hoffmann,Fantaisies dans la manière de
Callot,traduction fr.d’Henri de Curzon, Paris, ÉditionsPhébus, 1979, p. 29.

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I.
Dire et contredire : Je t’aime — Moi non plus
La passion amoureuse,qui estpresquesynonyme devie, peutbien,
dufaitmême desa puissance, nousdonnerla mort.En cesens, où
trouve-t-onun équivalentdesénoncéscomme « mourird’amour», ou
« mourird’aimer»,si ce n’estdansdesformesapparemmentcontraires
telles que mourirdevivre, detropvivresansdoute —qu’on peut seu-
lementescompterdansle langage desmystiquesoùl’amoura déjà perdu
sa dimension humaine?La langue estassezclaire a ce propos: bienque
l’on puisse devenirfou, oumême mourirde peur—souslesespècesde
l’épouvante, la frayeur, l’horreur, etc.—, ilsembleque personne ne
meure de haine.Prenonsdonc la passion amoureuse, passion desplus
fuyantespourlaraison, dufaitmême de la multiplicité deses visages, de
son éparpillement.Non pasl’amouren général —soit-il de Dieu, des
parents, desamis—, maisceluiqui jointà l’assortimentd’affects qui le
constituent,telsle dévouement, l’estime, latendresse, lavénération, ou
même l’« adoration »,untel attachementaucorpsde l’autre — accordant
la bienveillance à la concupiscence, pouremprunterlesmotscartésiens
—qu’il en arrive presque à devancerce corpsaimé pour resterdansl’au-
delà dunesorte d’attentequiva alimenter un désircontinu, faute d’être

comblé.Or, contrairementà l’amantplatonicienqui dépasse l’attraction
première d’un corpsetchangeson dessein initial ens’engageantdansdes
régionsde plusen plus spirituelles, l’amourcarrémenthumain peut
retenirl’amantdansl’attente d’un désir quise nourritdesoi-même, ce
entaussi i de
l’qÉuirfosaitclassosinqaue,grcleémuiqui asslaieneicboquncoessnoervcatgahoniriedn.lL’at’atimronaucretneieffatictcive à
une défectionrisquantde mettre l’amanten déroute àtoutmoment.
C’estainsique,tenantà la libido freudienne, c’est-à-dire Éros, l’amour-
vie estmisconstammentà l’épreuve par son opposé : l’instinctde mort
par une déchéance de l’amourdesoi.
Or, desujetensujet,si aimer renvoie aussi aumotestimer(dont
apprécier, priser,valoriser,sont quelques-unsdeses synonymes), alors, à
oi aussi [ e
tl’’iaemn]o»n:ccoéé«jerrtes’dnoec»empaoindancvniaesntl’edsatminsastnaoi.rÉipécrquoliibcirte,leéc’«estdim-à-resy-méj
trie, harmonie,redondance même.— Négligeonspourl’instantlarup-
ture deréciprocité du« pasmoi » opposé au« jet’aime »,qui couperait
net.Tant qu’untel amourpersiste,unesorte desuperfluité confère au
langagequi l’énonceson apparence onctueuse, collante.Dumoment
qu’on levit,qu’on en estatteint, la passion amoureuse nousenvahit,sans
pourcelase donneràvoirenson objectivité, inexistantesi ce n’estpar

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des signescontradictoiresen apparence.Or, dès qu’on le perçoitde
l’extérieur,toujourschezlesautres— le discoursde l’amoureux,sa
mimique —, nouscomprenonslaraison (que j’auraisl’occasion derap-
peler)pourlaquelle Adam Smith dit que l’amournousfait rire.L’amour
est-il comique,voire même peut-êtreridicule?En effet,si l’affection
amoureuse dequelqu’un en face de nous sembleridicule, c’est qu’elle ne
nousconcerne pas.Enrevanche, l’affectionqui nousoccupe, cellequi
nousfait vivre, est toujoursbien fondée,raisonnable, jamais risible.
Sansnousécarterduchamp de l’amour, considéronsmaintenantla
possibilité —si douteusesoit-elle — non pasde laréciprocité dans
l’expressionverbale amoureuse, maisd’un défautde correspondance, et
par-là même d’un paradoxe parcontradiction,telqu’on letrouve dansla
formule « jet’aime… moi non plus», de la chansond’amourde Serge
Gainsbourg.Y aurait-ilunsignifiéquelconquequi nousdélivre de cette
extravagance?Car,vis-à-visde l’antécédent« jet’aime », l’énonciation
« moi non plus», n’est unesuite, ou un corollaire,qu’à condition d’en-
visagerla possibilité de l’avènementd’un démenti au sein même de
l’affirmation initiale, commeunreniement quiseraitlàin absentia.Autre-
mentdit, l’énoncé du second partenaire, faisantfairevolte-face à celui du
premier,se découvre ainsi commesa doublure, le fantôme deson
contraire.Or, loin d’êtreun dialogue,unsimpletête-à-tête, la chanson
nousoffre leréel d’uneunion à l’autre — communion, fusion —, dans
l’affrontementde deuxforcesopposées, cequi en fait un carrefourde
sensmettantaudéfi l’intelligence.N’étantpascontraires, maiscontra-
dictoires, les termesen jeunerenvoientpasàunsystème canonique des
complémentaires(« jet’aime/moi aussi »), etmoinsencore desopposés,
dugenre : « jet’aime/je net’aime pas.»
Cependant, nous restonsdansl’embarrasde laseconde contra-
diction « je net’aime pas /moi aussi (je t’aime)», complémentaire à celle
de Gainsbourg, puisque le démenti des termes seconds— lesformules
oulocutionsconjonctives« aussi » et« non plus» —signale commentle
fluxd’énergie entre deuxcorpsfaitaller-retourdansla passion amou-
reuse.Jankélévitch écrit: « L’évidence de l’amour-de-sois’impose aussi
nécessairement que le principe d’identité… Quelque objet qu’on aime,
l’inavouable amour-de-soi est toujoursprésupposé,toujourspréexis-
tant2.» Donc ce n’estpas seulement que l’amourprésuppose l’amour-
de-soi, ilsuppose aussiunesorte d’animosité ouderépulsion comme
sonradicalrevers.

2.Les Vertus et l’Amour,vol. 2, Paris, Flammarion, Coll.« Champs», 1986, p.182.

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Je t'aime

complémentarité
conjonction

contrariété

contradiction

Je ne t'aime pas

complémentarité
disjonction

Moi aussiMoi non plus
(je t'aime) (je ne t'aime pas)
contrariété
Soitdoncse donnerà l’autrequ’onsentcommeunsoi-même (du
moi aumoi-même au traversde l’autre),soit sentirl’autre commeunvrai
autre (le moi nes’y retrouve pas, l’autre faisantobstacle): attraction/
répulsion, aimer/haïr3… Y aurait-ilun moyenterme?Il existe, en effet,
lorsque ce don desoi estaussiuneretenue inconsciente, non pas une
réserve ou unerépression, mais une façon dese donneren demeurant
ou
tjourAsàiemrs:ois.etourner vers soi pour se découvrirchezl’autre.À ce
pointl’amourest un fluxà double direction.
Il n’ya pasde « jet’aime »sans un « je net’aime pas» dontla
force contraire égaleraitl’amour venudupremier« jet’aime »4.Que
devientle « moi non plus» de Gainsbourgsi ce n’est un contre-pied de
l’énonciationsous-jacente « je net’aime pas»?Il nousditle dédouble-
mentde l’amour, c’est-à-direu
de Pôros, laressource, etnéPil’l,ama’igïgibdnitenéqceue;PulnatÉoroanscoceabrdueiattàlÉiadr,aovsef,rilsti
etignare, aussi mou querésolu.

II.
L’amour… esthétique
La ion amoureuse desen psychologie etpsy-
chanalys,eepasnsphilosophie,enaafitntl’horejbooptold’éigteu.Épurée des« instinctsde
base » oudes« attractionsfatales», purgé desoragesde la chairen géné-
ral — le désintéressementde l’esthétique kantienne —, l’amourconstitue
même l’objetprincipal de cette esthétique de l’ineffablequ’estlathéo-

3.Cf.J.Lacan,Le SéminaireXX,Encore, Paris, ÉditionsduSeuil, 1975, pp.131sq.
4.Cf.Sigmund Freud : « Introducción al narcisismo »,Obras completas,tomo VI,trad.
esp.de L.López-Ballesteros, Madrid, Biblioteca Nueva, 1972, pp. 2048sq.
16

logie.Qu’est-ceque l’amourdesmystiques ?Un fleuvequi débordeses
margesinondantcequ’iltrouvesur son passage.ChezThérèse de Jésus,
notamment, l’amoura déjà franchiseslimitespour seretrouverdans un
vide dénué derepèreset sansdirection.Ilya aussi lesentimentde Don
Quichotte amoureuxdesa Dulcinée imaginaire, inexistante.Ici, la
passion est un affect quisesurpasse de n’avoirpaslesbordsd’un objet
réel.Même lasociologie pourraitentreprendre l’étude du sentiment
amoureuxà en croire l’idée platonicienne d’aprèslaquelle l’amoureux,
bienveillantpardéfinition, nevoulantdumal à personne,serait un excel-
lentdirigeantpourla cité.Lesentimentd’un dirigeantde lasorteserait-il
un principe de cohésion pourlesgroupes,un « agglutinant» propre à
préserverlastructure politique, de manière à assurerlastabilité etdonc la
continuitéque Platonréclamaitpourlapolis?Parceque,s’il en étaitainsi,
même lathéorie politique aurait un chemin dansl’amour, parlequel il
étendrait son champ opératoire.
« On aimetelqu’on est», écrivaitOrtegayGasset: « … D’autant
plus que nouspouvons trouverdansl’amourlesymptôme le plusdécisif
de cequ’une personne est5.» Accordonsà Ortega plusde justessequ’à
Platon : ce n’estpasl’amour quirend bonneslespersonnes, c’estplutôt
que lesbonnespersonnesaimentd’aprèscequ’elles sont, avec pour
résultatceque nouspouvonsenvisager… Quoiqu’il ensoit— d’un
côté, de l’autre oudansla moyenne desdeux—, l’idée de Platon, énon-
cée parPhèdre dansleBanquet6,devraitnousfaire penseraunombre de
succédanéslexicaux, à ces suppléantsfâcheux, carfaussementopéra-
tionnels,qui circulentaujourd’hui dansle langage politique.Desmots
comme compréhension, entente, harmonie, même complicité,sont
enfouis,remplacésavec davantage desuccèspar tolérance ou solidarité,
toutcomme le motamourparaît s’être dissousdans un autre motavec
lequel il étaitauparavantassocié :sexe.
Cela nous ramène à notresujet: l’esthétique, cette branche de la
pensée philosophiquequ’onrapproche aujourd’hui àtel pointde la phi-
losophiesurl’art— lorsque ce ne pasde lathéorie de l’art—que nous
risquonsde confondre leschosesà chacun de nospas.Or, l’esthétique,
cette penséequi, à cause deson nom,se présente commeune demande

5.«Según se es, se ama. Por esta razón podemos hallar en el amor el síntoma más decisivo de lo
que una persona es »(« On aimetelqu’on est.C’estlaraison pourlaquelle nouspouvons
trouverdansl’amourlesymptôme le plusprécisde cequ’une personne est»), « Para
una psicología del hombre interesante »,Estudios sobre el amor, Madrid, Ed.Espasa
Calpe, 1984, p.52.
6.Trad.franç.Émile Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1964.

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