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Fondations subjectives de la Pensée

De
362 pages
Dans la continuité de l'approche menée autour du Temps, cet ouvrage collectif élabore la question de la pensée: dans son acception philosophique, phénoménologique ; en tant que processus psychique conscient-inconscient ; comme procédé organisationnel neurophysiologique et de traitement de l'information. De la pluralité des modes de pensée à l'éclatement des références conceptuelles, comment envisager les processus de pensée comme modes subjectifs d'appropriation du réel ? Une revue des concepts autour de la "Pensée", tels que Jacques Lacan en a renouvelé la formulation, soutiendra l'effort du lecteur.
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Fondations subjectives de la Pensée

Sous la direction de Claude SAVINAUD

Fondations subjectives de la Pensée
Avec un index du concept de Pensée chez Lacan

Françoise BÉTOURNÉ, Raymond LAMBOLEY, Alexandre LÉvy, LY THANH Huê, Michel MARRE, Patrick MARTIN-MATERRA, Auguste MORILLE, Gilbert OUDOT, Monique RICORDEAU, Claude SAVINAUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7682-5 EAN: 9782747576826

Ma pensée, unefois dite, n'est plus Ma pensée. Fleur morte, Elle flotte dans mon rêve, attendant Que le vent l'emporte, Que l'éloigne le courant, le sort extérieur Si je parle, je sens Que je cisèle avec des mots ma propre mort,

Que je mens de toute mon âme.
Ainsi, plus je parle, plus je me trompe Et plus je me façonne Un être nouveau, postiche, que j'ornemente

D'être mien.
N'étant plus que pensée, je m'écoute, j'habite, Et c'est déjà une manière de parler. Mon dialogue intérieur lui-même est division Entre mon être et moi. Mais c'est lorsque je donne à ce que je médite La forme et la voix de l'espace, Qu'un lien que j'ai brisé ouvre entre moi et moi Un abîme infini. Ah, que ne puis-je avoir en moi-même avec moi La parfaite concordance, Le silence intérieur délivré des distances Qui me séparent de ce que je dis!

Fernando Pessoa in Cancioneiro, Paris, éd. Ch. Bourgeois,

1988, p.126.

LISTE DES AUTEURS

Françoise BÉTOURNÉ : Docteur en psychopathologie fondamentale et psychanalyse, psychologue clinicienne, 68 rue du Cardinal Lemoine, 75005 PARIS. Raymond LAMBOLEY: Philosophe à l'Université Catholique de l'Ouest et à la Section Clinique du Champ Freudien, 49008, ANGERS. Alexandre LÉVY : Psychologue clinicien. LY THANH Huê: Psychiatre, Psychanalyste, docteur en psychopathologie fondamentale et psychanalyse, PARIS VII- IPSA, Université Catholique de l'Ouest, 49008 ANGERS. Michel MARRE : Professeur en diabétologie Service d'Endocrinologie. Groupe Hospitalier Bichat - Claude Bernard, 46, rue Henri Huchard, 75877 PARIS Cedex 18. Patrick MARTIN-MATTERA: Psychologue clinicien, psychanalyste. Maître de Conférences en psychopathologie à l'Institut de Psychologie et de Sociologie Appliquées (IPSA), Université Catholique de l'Ouest 3 place André-Leroy, 49008 ANGERS.

Auguste MORILLE: Maître de Conférences en Neurosciences à l'IPSA, Université Catholique de l'Ouest, 49008 ANGERS. Gilbert OUDOT ANGERS. : Psychologue clinicien, Psychanalyste, 49008

Monique RICORDEAU: Psychologue clinicienne, animatrice de l'atelier d'expression et de création au Centre de Santé Mentale Angevin Secteur 6. Claude SAVINAUD : Psychologue clinicien, psychanalyste. Maître de Conférences en psychopathologie à l'Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées (IPSA) Université Catholique de l'Ouest, 49008 ANGERS.

Propos liminaires: cliniques de la pensée

Claude SA VINAUD*

Une réflexion sur la pensée risque fort d'aboutir à un solipsisme, si tant est qu'une pensée chargée de se concevoir elle-même ressemble au jeu du chat tentant d'attraper sa queue. Si on y ajoute l'obstacle d'y introduire la question de la subjectivité, l'entreprise devient hasardeuse dans un contexte culturel où la science a imposé les règles de l'objectivité comme critère absolu de toute fondation d'un savoir. L'approche psychanalytique elle-même semble renoncer par avance à traiter de la question de la pensée, pour sauvegarder l'intégrité de son domaine exclusif d'investigation: l'Inconscient. Réduite à la conscience, la pensée ne peut être qu'antinomique des processus découverts dans le rêve, le symptôme ou l'acte manqué. Malgré tout, en cette époque où l'appareillage de la pensée par l'infonnatique prend un essor exponentiel, il nous semble pertinent de reprendre à notre compte l'usage de ce tenne qui, depuis Descartes, a subi de nombreuses mutations. La dernière en date semble vouloir éliminer tout Sujet dans cette opération, confiant à la machine cybernétique le soin de régler nos états d'âme. «Tout est calculable », ce credo réduit le virtuel au probable, le spéculaire à la
* Psychologue, Maître de Conférences en Psychopathologie, I.P.S.A., Université Catholique de l'Ouest, Angers.

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spéculation, l'imaginaire à la combinatoire des possibles, le sens à l'organisation de l'information, la philosophie à la communication. Jusqu'où le «computer» peut-il servir de modèle expérimental du fonctionnement psychique? Le savoir procède toujours par réduction de l'inconnu au connu, du complexe au maîtrisable, aucune démarche heuristique ne peut y échapper. Il resterait à penser ce savoir qui ne pense pas. C'est le chantier que nous ouvrons ici, avec l'ambition de confronter les points de vue, diversifier les angles d'approche. D'une logique à l'autre... L'usage philosophique moderne du concept de Pensée ne le réduit pas à l'action réflexive du « cogito» cartésien repris par le positivisme. Il ne peut pas non plus se fonder sur l'ontologie d'une conscience « consciente d'elle-même» telle que la phénoménologie nous l'enseigne. La pensée ne peut se circonscrire au domaine des lois de la rationalité, ni se limiter au champ de l'éprouvé de la réalité. Que notre expérience du réel soit vécue dans l'immédiateté ou reconstituée en laboratoire pour en contrôler les variables, penser son objet peut se réduire à une description de propriétés objectivables ou la quantification de son étendue. Même si elle ne suppose pas forcément une conscience de son intentionnalité, la pensée demeure avant tout une fonnulation de propositions logiques. Dans cette perspective, c'est donc une conception de la pensée qu'on supposera indissociable du langagel. Il resterait à défmir si ce langage constitue en lui-même le penser ou s'il est enveloppe fonnelle de cette pensée, de quelle nature sont les éléments qui la composent. La logique dont il est question ici ne concerne pas l'application d'un raisonnement catégorique â priori, mais plutôt l'organisation, déductible après coup, de liens de causalité ou de congruence de faits, déterminés par les rapports entre des propositions incluant la place du sujet et de «l'interprétant» (qui peut être le

1 Freud (Sigmund), L 'homme Moise et la religion monothéiste, Folio, Paris, Gallimard, 1993 : «Les processus de pensée et ce qui peut leur être analogue dans le Çà sont inconscients en eux-mêmes et parviennent à accéder à la conscience par connexion avec les restes mnésiques des perceptions visuelles et auditives par la voie de la fonction linguistique» (p. 192).

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même)2. Prenons pour exemple la phrase absurde du test de Binet et Simon: « j'ai trois frères, Pierre, Jacques et moi». La figuration de cette phrase suppose la différenciation de trois personnes nommées distinctement dans la représentation, mais ne propose aucun indice sensible quant à leur rapport de fratrie. Cette proposition n'est illogique qu'en apparence, puisque le moi dont il est question fait bien partie intégrante du concept «frère de... » qui doit être pré-requis pour accéder au sens3. Il est même nécessaire que l'enfant s'illusionne dans ce transitivisme pour accéder à l'identité. Par contre, la place de l'interprétant (<< Je») doit être formellement distinguée de la catégorie des frères, et donc compter pour zéro dans l'ensemble des frères, pour porter un jugement sur la vérité de cette proposition. «X pense que p » est donc une formulation qui ne dit pas si la proposition pest vraie, mais indique que c'est X qui établit cette vérité. Pierre et Jacques ne sont mes frères que parce que je les établis dans cette classe dans laquelle je m'inclus comme objet, et dont je m'exclus comme Sujet désignant la place de chacun, à condition que Jacques ou Pierre réponde des mêmes conditions présupposées. L'énoncé est hypothétique et suppose un autre (langagier) qui authentifie ce discours (l'appartenance au même nom de famille par exemple). La condition nécessaire à l'authentification de ce discours, c'est précisément l'élision du Sujet de l'énonciation. L'état civil d'une personne peutêtre dressé par un ordinateur en quelques secondes, une vie entière peut ne pas sufflfe à l'assomption de sa place dans la filiation. Cette condition serait-elle ce qui distingue intelligence artificielle et humaine? On pourrait en déduire que le repérage de l'erreur dans l'énoncé correspond à une étape, sinon du développement de l'intelligence, du moins de la subjectivation de la pensée.
Un parcours freudien...

Notre projet dans cet ouvrage serait donc de donner une place à l'approche de la pensée dans sa dimension subjective, à partir de la théorie psychanalytique et de la richesse de l'expérience clinique qui
2 Pour ces questions voir Engel Pascal article « Pensée », in Encyclopédia Universalis, T. XVII, pp. 826-831. 3 En logique pure, si l'on substitue « multiple de. .. » à la proposition « frère de... », 2,4 et 6 sont bien des multiples de 2 car 2 multiplié par 1 est égal à lui-même.

Il

l'inspire. Il nous semble fondamental de postuler, comme scientifiquement acceptable, le statut inconscient d'une grande partie de l'activité de pensée. La théorie psychanalytique permet d'en souligner l'importance. Nous devons confronter cette conception psychanalytique d'une part à celle de la philosophie, et d'autre part au point de vue des neurosciences qui proposent des formulations convergentes de la question. De plus, la démarche de confrontation entre psychanalyse, neurosciences et philosophie permet de procéder conformément à ce postulat Godelien qui suppose une tiercéité pour interroger «de l'extérieur» les propositions théoriques formulées. Chez Freud d'abord, la conception de l'appareil psychique à travers les deux topiques sous-entend l'évolution d'une théorie « clinique» de la pensée.
10) Théorie énergétique:

Dès 1'« Esquisse» (1895), il conçoit un modèle dans lequel les motions pulsionnelles inconscientes ne pouvant trouver une décharge directe à l'extérieur, tracent dans le magma neuronal des « voies» qui vont constituer l'embryon des distinctions entre les systèmes dans l'appareil psychique. Cette théorie, connexionniste avant la lettre, trouve ses limites dans la volonté d'y fonder une énergétique de l'influx nerveux que les connaissances biologiques de son temps ne pouvaient infmner. 2°) Théorie dynamique: Sa reprise dans la métapsychologie (1915) déploie toute une conception de la pensée comme «actions psychiques» transformant les contenus représentationnels, susceptibles de compenser par la vie intrapsychique les échecs des décharges motrices à transformer la réalité dans le sens de la satisfaction. L'activité de pensée est « actions d'essais» permettant une économie psychique par la faible utilisation d'énergie qu'elle nécessite. En agissant sur les seules représentations internes, elle limite l'activité à une sphère restreinte composée des traces mnésiques, des souvenirs de perceptions sensorielles enregistrées dans l'inconscient. Si une partie de ces actes psychiques sont confrontés à l'épreuve de réalité et donc rejoignent la «motilité» qu'ils orientent, une autre partie (celle liée à la sexualité) reste contenue par le refoulement dans la vie fantasmatique. Elle se déploie à

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l'abri du refoulement dans une réalisation quasi hallucinatoire, mais dont le scénario emprunte les formes grammaticales d'un prédicat. 3°) Théorie sémantique: Le verbe d'action, l'objet de cette action y sont désignés. L'analyse du fantasme de fustigation: «un enfant est battu» (1919) donne l'exemple d'une formation inconsciente dévoilant la structure fondamentale du désir (dans le rapport du sujet à l'objet du désir). La relation masochiste n'est qu'une déclinaison, un état du fantasme originaire. Si le Sujet est qualifiable d'« inconscient» par l'élision qu'il subit dans le fantasme (<< » bat un enfant. . .), c'est par les permutaon tions avec l'objet qu'il réapparaît. Ces permutations obéissent aux règles des schèmes logiques de l'identité4. ...que ne désavoueraient pas les neurosciences. La pensée ne trouve donc pas son origine dans une recherche d'adéquation de l'organisme aux données du milieu. Elle ne se déploie pas en réponse aux variations de ses données environnementales dans une visée adaptative. Dans la théorie freudienne, l'énergétique neuronale de « l'action psychique» cède la place à une conception de la vie fantasmatique organisée autour d'une certaine manière de décliner en une syntaxe des propositions inacceptables pour la conscience: le retournement de la passivité en activité, sur soi ou le renversement du contenu psychique en son contraire sont des manières de combiner les différentes formes de la négation. C'est du défaut de cette négativité que surgit la pensée pathologique. Symptomatiquement, la paranoïa est une affirmation sans réfutation possible, une croyance qui ignore le
4 Tentons une fonnulation mathématique de cette logique propositionnelle du fantasme : Soit x un élément de la classe « fille» et y un élément de la classe « garçon », le père A. On peut considérer les relations: battre (f), haïr (h), aimer (g), on peut écrire: x h y -7 AI Y la fille hait le garçon implique le Père bat le garçon puisque g = non h alors AI y -7 A g x Le père bat le garçon implique le Père aime la fille sous l'action de la culpabilité ~A g x -7 AI x le Père aime la fille devient le Père bat la fille. par (régression) g=l; battre équivaut à aimer dans l'assimilation du coït à une scène agressive. Par refoulement, le fantasme de fustigation Inconscient Aix -7 non A lx (xl ,x2,x3,...x n) : « On » bat un enfant.

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doute. Les différentes manières dont la paranoïa décline la proposition : « moi, un homme, je l'aime» en intervertissant les trois termes entre eux et avec leur opposé «autre, une femme, haïr », montrent bien l'organisation syntaxique d'une logique modale déjà inscrite dans la langue, comme dans les processus primaires de l'inconscient. La pensée se fonde sur la radicalité du défaut de ce monde, sur la prise en compte de sa négativité fondamentale: ce qui est doit pouvoir ne pas être pour être concevable par l'entendement humain. La pensée folle et l'a-pensée somatique... À bien des égards, la psychanalyse pourrait sembler une construction romanesque appliquée à l'histoire des sujets, dont la mythologie Œdipienne serait la clé. Mais elle tire le tranchant de son savoir dans l'organisation rigoureuse d'une pensée de l'expérience clinique qu'elle problématise dans ses concepts. Cette pensée tire des discours de la folie ses axiomes de base. Freud nous a introduit à cette idée que le délire est une pensée qui dit quelque chose. Cette conception n'a cessé de produire des effets dans la conception psychiatrique de la maladie mentale, ne serait-ce que des effets de résistance. Ce qui reste inouï, c'est le lien que Freud établit entre les constructions théoriques les plus abstraites et les idéations délirantes. Leur déconnexion de la réalité, leur intégration en systèmes de plus en plus fermés à toute critique externe confinent à la croyance en une néo-réalité constituée des mots. Leur manipulation comme des choses serait un résidu d'infantilisme, un produit de la « pensée magique» de l'esprit mégalomaniaque de l'enfant confondant la vie interne et le monde externe, abusé par sa propre découverte de l'usage de la langue. Loin d'apporter en cela une critique radicale de tout savoir, cette formulation indique l'importance que revêt l'irruption de la subjectivité dans tout processus de connaissance, la nécessité de la folie comme limite et condition de la liberté de penser. C'est une autre manière d'affITlller qu'on n'échappe pas à la détermination du signifiant. Freud maintiendra à la fill de son œuvre, dans «L'homme Moïse et la religion monothéiste» (1939), l'idée d'une transmission « phylogénétique» chez chaque individu, des schèmes de pensée 14

archaïque ayant prévalu dans la période préhistorique de 1'humanité, qui ressurgiraient chez tout enfant dans sa propre construction de son outil langagier. Il serait intéressant d'approfondir l'interrogation de Freud sur ce cas de « transmission des caractères acquis aux descendants » en contradiction avec la théorie biologique de son temps. Les neuroscientifiques actuels accepteraient-ils la thèse d'une engrammation de modalités réactives du psychisme à partir de l'histoire individuelle et collective? L'analyse en éprouve le bien-fondé dans les psychopathologies qu'elle explore, sans pouvoir en distinguer l'origine dans le mode d'acquisition par l'éducation primaire ou l'inscription dans l'inconscient parental auquell'infans est assujetti. Quelles qu'en soient les modalités, cette transmission est celle de notre être de langage (parlêtre) qui nous prédispose à devenir des êtres pensants. Dès lors, la question de la causalité psychique déborde les notions de cause nécessaire et efficiente comme on la conçoit en médecine par exemple. Elle aboutit à s'interroger sur une vérité du Sujet, jamais bonne à dire mais qui se ferait entendre à travers la pathologie. Les désordres psychosomatiques à une extrémité de la série des syndromes, les épisodes délirants aigus à l'autre extrémité, en seraient une autre forme d'expression encryptée, qui confronte la psychanalyse aux limites de son pouvoir. « Nous avons saisi depuis longtemps qu'un morceau de vérité oubliée réside dans l'idée délirante, lequel, en revenant, a dû subir des déformations et a été mal compris, et que la conviction contraignante qui se constitue en délire part de ce noyau de vérité et s'étend sur les erreurs qui l'entourent» (p. 176)5. Ce morceau de vérité, qui se constitue comme corps étranger dans la psyché, serait alors ce résidu impensable autour de quoi gravitent les activités psychiques humaines. La pensée humaine constitue une tentative de circonscrire la faille initiale par un processus curatif individuel, ou de combler collectivement les béances du « malaise dans la Kultur» par le progrès technologique de la « civilisation ». La croyance infantile et primitive dans le pouvoir créateur de la nomination, l'existence de représentations communes à toutes les cultures (fantasmes originaires,
5 Freud (Sigmund) Moïse et le monothéisme, (trad. Cornélius Heim), Folio essais, Paris, Gallimard, 1993.

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symbolisme etc.) seraient-elles, pour Freud, la garantie définitive d'une universalité de l'inconscient, et de ses conceptions structurelles (refoulement, latence, etc.)? Conception hardie qui suggère que la science conserve en elle non seulement les restes de ses étapes de fonnations antérieures (croyances) mais les processus de son développement par lesquels elle s'est affranchie du Réel6. C'est aussi, avec Freud, prendre la mesure de la vanité de l'effort produit dans ce sens. L'idéal positiviste d'un progrès scientifique comblant les zones incognitae de la carte de la réalité se trouve récusé. La nécessité d'un renoncement à la jouissance s'accompagne d'une impossibilité à s'en affranchir, comme la pensée logique consciente ne peut supprimer toute trace de croyance, preuve que tout n'est pas communiqué et communicable7. La pensée comme symptôme. . . Fondée sur le refoulement, la pensée est affaire d'oubli. Le progrès des choses de l'esprit (Geistigheit) suppose l'effacement du trauma inaugural, l'événement impensable qui a nécessité cette élaboration. Freud s'appuie sur le mythe du meurtre du Père primitif comme acte fondateur de la civilisation. Le trauma est inscrit en une trace mnésique pennanente, source de contre investissements de la réalité externe qui indiquent le deuxième temps du refoulement. L'interprétation de cette réalité externe est la mise en sens, la pensée infiltrée, inspirée par les causes pulsionnelles profondes. La pulsion épistémophilique est le rejeton de la pulsion scopique; le désir de savoir est le désir de « voir çà » qui évoque la curiosité sexuelle infantile réprimée! Cependant, le processus de pensée est toujours pour Freud un renoncement pulsionnel sous la pression de la réalité extérieure relayée par le Surmoi. En s'appuyant sur l'étude de la religion juive, Freud donne une extension à sa théorie générale de la compulsion. La tendance au « sublime» s'effectue par la mise en retrait de la
6 Freud (Sigmund), op. cit., p. 204 « si l'évolution de la société humaine est le fruit de l'influence contraignante des conditions économiques, aux progrès dans l'usage (...) des outils et aux (...) modifications démographiques et climatiques, ce sont là des points de vue légitimes mais qui donnent l'occasion de rappeler une importante discordance entre l'attitude de notre organe de pensée et l'organisation de l'univers qu'il s'agit d'appréhender par notre pensée ». 7 Freud, id. ibid., p. 198. 16

perception sensorielle au profit de la représentation abstraite, de la dématérialisation de l'objet pour une création désincarnée qui libère la violence destructrice avant de la circonscrire dans la soumission à l'Écriture. Les satisfactions substitutives proposées par le travail de sublimation apparaissent comme un gain narcissique « accru par une difficulté surmontée» ou une subjectivation obtenue par identification à la figure du Père chez tout créateur. On aurait ici le ressort caché de la construction psychique de la figure du « grand homme », incarnation nécessaire du Symbolique dont procèderait l'ordre social et moral comme l'envers de la Jouissance du Père, inter-dite à qui parle. Si la jouissance est bien ce qui est exclu du sens, alors l'introduction d'une nomination dans le réel peut, soit en limiter les effets dévastateurs, soit au contraire en déchaîner la violence. Le «penseur» est celui qui donne un nouveau sens à l'impensé. Il montre l'effet de l'inscription du signifiant dans la matière, mais cette « écriture» n'en laisse pas moins ouverte la question du Réel, ruinant ainsi toute espérance d'un progrès civilisateur fondé sur cette « en-MoÏsement » freudien, comme le dit Lacan: la question du défaut dans la Création résolue par le Verbe, incarné par un « prophète» rétablissant le sens. Aujourd'hui, le mythe du Père (fondateur) n'est peut-être plus indispensable pour soutenir l'énigme du Savoir dans le Réel. Il suffit de reconnaître l'ek-sistence du Symbolique comme source de toute connaissance et comme limite à notre appréhension de ce Réel. Mais cette désincarnation nous laisse seul face à l'impensable. C'est là le nouveau paradigme que la psychanalyse introduit dans la Science. Comme conséquence, pourrait-on en déduire que de l'analyse des «nouveaux» désordres de l'âme individuelle ou collective engendrés par le progrès surgira un autre mode d'approche de la question du nouage de la psychopathologie avec le Réel? ...et la pensée du symptôme On aurait ainsi l'illustration de cette déshumanisation dans cette pensée désaffectée du ressenti immédiat, modèle des processus pathologiques touchant au désinvestissement du corps désirant (anorexie, maladies dites «psychosomatiques », etc.). Par ces troubles, le sujet montrerait la limite du sens à accorder au symptôme, non par défaut de l'accès à la dimension métaphorique, mais par la mise à nu 17

par le Symbolique de quelque chose qui ne marche pas dans le Réel, soit l'impossibilité du rapport entre les sexes, ou encore de la béance dans l'existence de l'Être que constitue la mort. Freud a dégagé, du modèle de la névrose, cette conjonction nodale dans le complexe de castration. Lacan nous donne avec la topologie borroméenne des pistes nouvelles pour penser une clinique qui, par le fait, s'en trouve renouvelée. Dans ce parcours clinique qui va de l'inhibition de la pensée par défaillance traumatique des représentations (vorstellungen) aux interprétations délirantes (Wahnidee) de cette vérité perdue, en passant par la figuration (vertretung) d'une réalité «contre nature », nous aurons soin de peser l'entropie du réel qui échappe à toute théorisation exhaustive et l'expansivité d'un discours qui se donne pour la réalité intelligible. La «pensée clinique» serait un moyen de maintenir la distance à notre objet, en se centrant sur le rapport du Sujet singulier à la parole. En renonçant à produire une science totalisante de l'homme, science qui supprimerait l'individu au profit d'une quelconque programmation génétique ou cybernétique, la Clinique donne la possibilité de subjectiver cette distance marquée par l'irréductibilité du noyau symptomatique. « Dans la folie, quelle qu'en soit la nature, il nous faut reconnaître d'une part la liberté négative d'une parole qui a renoncé à se faire reconnaître, soit ce que nous appelons obstacle du transfert, et, d'autre part, la formation singulière d'un délire qui - confabulato ire, fantastique ou cosmographique - interprétatif, revendicateur ou idéaliste, objective le sujet dans un langage sans dialectique.» (Lacan (Jacques), «Fonction et champ de la parole en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, p. 234).

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Introduction

Faut-il un Sujet pour penser? La science moderne tente d'évacuer cette question embarrassante. La psychologie, pour qui la notion est incontournable, s'essaie à la réintroduire subrepticement en l'habillant de vocables plus ou moins apprêtés: la personne, l'individu, le Moi, le soi, le self, etc. Mais le masque trahit chaque fois l'origine philosophique du concept, sa douteuse filiation spéculative. Pour une discipline universitaire ayant prétention à rejoindre, dans le groupe des sciences humaines, les catégories universelles du Savoir, le Sujet est un encombrant dont il faut se délester en toute hâte, avec tout son reliquat de subjectivité, non recyclable parmi les préjugés positivistes. Prenant résolument le contre-pied de cet empressement, nous examinerons dans un premier temps, les conditions d'émergence de cette subjectivité dans la pensée, à travers la confrontation entre une conception philosophique et une approche freudienne de la question, puis dans sa mise en tension avec un modèle neuroscientifique et enfin en dégageant une perspective psychanalytique lacanienne pouvant articuler« le sujet pensant» avec la problématique de la jouissance. 1- Faut-il un Sujet pour penser? Dans l'histoire moderne de la Pensée, le Cogito cartésien a eu pour effet de créer à la fois une ouverture, en faisant naître en la raison le désir d'accéder à toute l'autonomie possible, et une impasse, en laissant rêver de cette autonomie comme d'une autarcie. Comme Raymond LAMBOLEY (philosophe) tente de le montrer, tout va 19

changer avec le double choc de l'excavation d'un inconscient proprement psychique par Freud et celle d'un inconscient spécifiquement ontologique par Heidegger. Impossible désormais de concevoir la Pensée autrement qu'appartenant à un champ de forces qui, la précédant et débordant, peut aussi bien « la rendre folle que contribuer à la rendre sensée ». Notre penser ne saurait devenir quelque peu autonome qu'en intégrant au moins mal ces hétéronomies qui sont lui bien que sur un mode d'altérité à lui-même. Mais d'où lui vient le « pouvoir pouvoir» qui lui permet d'en parler et nonnativement ? Puis Auguste MORILLE (neurosciences) nous propose d'effectuer un pont entre théorie de l'information et approche psychanalytique, qui nous permettrait de mieux différencier les niveaux de pensées d'une part, et d'autre part de soumettre à la critique les « modèles fonctionnels» souvent importés de la biologie dont la psychanalyse s'inspire pour construire ses représentations énergétiques et topiques de l'appareil psychique. Deux fonnes d'Inconscient peuvent être distinguées: . Un inconscient « instantané» intemporel, constitué des réseaux de connexions, facilement reproductible dans le modèle animal ou informatique, organisé selon des schèmes circulaires d'action et de rétroaction immédiats. . Un inconscient «historique », stockage des éléments perceptifs mémorisés, dont l'émergence est la conséquence de la désorganisation momentanée de la Conscience, la pathologie étant le produit de la désynchronisation des deux systèmes Ines/Cs. Les niveaux d'organisation différents ne sont pas obligatoirement isomorphes et peuvent s'articuler selon un nouage qui rappellerait celui du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire. Alexandre LÉVY (psychologue clinicien) propose une reprise de la question de la pensée dans les coordonnées du signifiant ainsi que dans son rapport à la Chose freudienne. Le sujet, en tant que processus assujetti au signifiant, n'aurait le choix qu'entre la « débilité» (position de méconnaissance devant le savoir inconscient), et la «folie» dans laquelle la Jouissance (de l') Autre désigne sa 20

place. Se fonde ainsi une opposition entre pensée et jouissance, correspondant notamment à l'exclusion réciproque du «je pense/je suis» issue de la lecture du Cogito cartésien. La question de la pensée se décline au regard des modes de jouissance du sujet. L'auteur se réfère à une conception structuraliste - ainsi qu'à ses perspectives de dépassements effectuées par J. Lacan - afm de discerner une clinique différentielle névrose/psychose. L'auteur propose cependant de considérer le joint intime qui existe entre pensée et jouissance, notamment à travers le symptôme, où le sens se jouit. À propos des conditions d'existence de la pensée délirante, il s'agit d'argumenter: qu'il n'y a pas de pensée folle en soi, en tant que telle, la pensée tendant toujours à montrer in fine le caractère xénopathique de l'inconscient; qu'il n'y a pas de thème spécifique à la pensée folle (les diverses figures imaginaires n'étant spécifiques d'aucune structure psychopathologique) ; que nous pouvons distinguer une pensée délirante propre à la structure psychotique (une pensée connotée de la dimension de certitude qui s'impose au sujet, articulée à la dérégulation de jouissance sous un premier abord énigmatique) et une pensée délirante liée au discours, soit un délire dans une acception plus élargie. C'est alors que l'assertion «il n'y a pas de pensée folle en soi» peut s'inverser en «toute pensée peut s'avérer du côté du délire ». Sont évoqués dans ce demier cas les effets d'aliénation du sujet aux prises aux signifiants-maîtres, promulgués notamment dans le discours de la science et ses dérivés. Dans cette première partie, la Pensée se retrouve encadrée d'un présupposé ontique et d'un prolongement symptomatique. « Étant donné(e) la Pensée, il ek-siste un Être tel que la pensée du Sujet défaille, à me concevoir ». Par l'approche neuroscientifique et psychanalytique, la conception de la Pensée a été dotée d'un appareillage in-conscient, soubassement organisationnel, et traversée par la différentiation des modalités de jouissance. Après ce parcours théorique, nous proposons une plongée dans la clinique de l'apensée. L'a privatif servant à désigner ce qui échappe à la pensée commune, il s'agit d'explorer la pensée dans son articulation avec le corps, soit sous la forme de l'excès d'emprise, soit sous la forme du défaut supposé tel rencontré dans les troubles somato-psychiques, dans la conception biologisante qui anime la 21

Némésis médicale (<< maladie, c'est la Faute de l'Autre ») ou dans la la démarcation opérée par la psychanalyse d'un champ psychopathologique de la subjectivité humaine. 11- Quand le corps pense Claude SAVINAUD (psychologue, psychanalyste d'adolescents) propose une étude de l'anorexie de l'adolescente sous l'angle d'une pathologie de la sublimation. Constatant l'antagonisme déclaré entre les processus de pensée, suractivés par les capacités sublimatoires, et le soin du corps dénié dans sa composante sexuelle, il revisite le point de vue freudien sur la sublimation en mettant l'accent sur la fonction narcissique et désobjectalisante de l'investissement pulsionnel sublimé. Le cas clinique présenté illustre la problématique d'un en trop de «jouis-sens» supposé trouver sa source dans le lien à l'objet maternel. L'élation procurée par ce rapport duel, et retrouvée après coup dans l'activité intellectuelle ou la passion, s'articule avec le signifiant phallique dans le moment où l'investissement libidinal est remanié par la rencontre amoureuse. La dynamique psychopathologique déployée dans l'anorexie vise à convoquer les investissements œdipiens infantiles et à les déconstruire dans un mouvement de dessaisissement de l'objet. Cette perte assumée pourrait avoir pour résultat l'inscription d'un écart différentiateur de la Pensée et de la Jouissance du corps, coupant court à l'usage du désordre somatique. Avec Michel MARRE, (médecin, professeur en diabétologie) la question de la causalité en science médicale est posée: lorsqu'un médecin observe un lien entre une maladie et une particularité biologique donnée, il cherche à établir si cette dernière est la cause de la première; ce désir étant en général sous-tendu par l'espoir d'en tirer une possibilité de soin. Cette question est aujourd'hui particulièrement d'actualité pour deux raisons. Tout d'abord, la très grande majorité des pathologies sont multifactorielles, au contraire des pathologies - souvent rares -, monothématiques, innées ou acquises. Deuxièmement, les progrès de la biologie moléculaire permettent d'introduire de la génétique dans la recherche d'un lien de causalité d'une façon qui remet en cause les lois habituelles de la logique en médecine, en particulier de la statistique. À partir de quelques exemples, il détaillera les conditions 22

qui sont nécessaires en médecine pour admettre une relation de causalité entre une maladie et un déterminant éventuel: la force de l'association, la reproductibilité de celle-ci, la vérification du lien par une observation prospective, la possibilité de créer ou d'atténuer la pathologie en manipulant dans un modèle de médecine expérimentale le facteur causal putatif; enfin, dans le meilleur des cas, la possibilité d'améliorer la pathologie en question en utilisant un médicament capable d'agir sur le processus incriminé. LY THANH huê (psychiatre et psychanalyste) reprend l'expression « polyphonique» des désorganisations dites psychosomatiques à propos des fluctuations glycémiques chez le sujet diabétique. Penser les liens entre le corps et l'esprit a été longtemps conçu en une causalité linéaire comme le montrent défmitions et certaines théorisations psychosomatiques. Cependant l'exemple du diabète introduit une autre idée de la causalité. En effet, le sujet diabétique est confronté à une interaction polyfactorielle et des phénomènes de continuité aussi bien que de discontinuité y paraissent à l'œuvre entre psyché et soma. Un usage de certaines figures topologiques, dans le sillage de l'approche qu'en avait faite Lacan, aiderait-il à se représenter certains phénomènes tels que l'équilibre glycémique du diabétique et son interrelation avec certains aspects psychiques inconscients? Par ailleurs, il semble nécessaire de différencier ce qui relèverait de la recherche épistémologique de l'effort d'élaboration d'un sujet dans sa tentative de compréhension de la causalité de sa maladie. Il s'agirait alors dans le travail d'écoute de soutenir non pas tant l'exactitude des phénomènes mais la vérité du sujet qui tente de subjectiver et d'humaniser ce qui lui arrive. 111- « Je pense » est un autre Dans une autre direction, nous avons exploré les marges « supérieures» de la vie psychique, quand la Pensée se constitue en système. Elle médiatise le rapport avec un Autre absolu, que ce soit l'Esprit du Temps avec le Génie, le Monde dont le schizophrène est exclu, ou s'efface devant Lui dans l'expérience mystique. La limite entre ces trois formes de pensée, géniale, délirante ou mystique, a toujours été un dilemme pour la psychopathologie, au point de se 23

prêter à l'amalgame ou à la réduction. Il nous a paru plus pertinent d'en poursuivre l'étude sans à priori, pour tirer des enseignements s'intégrant dans une réflexion générale sur la pensée, même si ces phénomènes en grande partie nous échappent. Pour Patrick MARTIN-MATTERA, (psychologue, psychanalyste) le créateur, dans la mesure où il fait surgir un signifiant nouveau, bouleverse l'ordonnancement de la réalité et conduit ainsi, par son œuvre, à modifier l'organisation du monde, alors que le génie, par sa prodigieuse habileté, présente au public fasciné le modèle parfait de ce que l'époque qui est la sienne peut produire de plus accompli et de plus virtuose. Si le premier est aussi le destructeur d'un monde, le second en exprime plutôt le fondement et en révèle la quintessence. Lorsque Lacan avance, en 1964, que «la pensée, c'est l'intelligence s'exerçant à se retrouver dans les difficultés que lui impose la fonction du langage », nous pouvons en conclure que le génie devient tel en jonglant avec lesdites difficultés, en les maîtrisant et en s'en jouant avec une confondante adresse, alors que le créateur les considère, non plus pour les contourner, mais pour ne s'en pas satisfaire: il est créateur parce qu'il participe de la production de nouvelles difficultés du langage. Le génie se glisse entre les filets d'une pensée conforme pour en faire jaillir les brillances cachées; le créateur, pour sa part, donne à penser, il dis-pense plutôt qu'il ne pense. Avec Monique RICORDEAU, (psychologue clinicienne), nous nous confrontons, dans le vécu schizophrénique, à cet effort désespéré pour ne pas perdre l'humanisation, au prix d'un discours à la troisième personne qui caractérise l'automatisme mental. Le cas de Paul permet de saisir rétrospectivement comment l'investissement esthétique a été pour lui le moteur d'une structuration de son rapport au Réel et en même temps, l'indice du moment de bascule dans l'épisode psychotique, d'où la difficulté de soutenir à la fois l'accrochage au code esthétique de l'outil technique, et de ne pas laisser se ré-envahir par les effets de message contenus dans l'automatisme mental: il est parlé, observé, il y a rencontre entre cette parole désincarnée et le réel qui le persécute. Le désir de l'artiste de devenir 24

célèbre se renverse en un sentiment d'être observé. De la même manière, cet accrochage à la reproduction de tableau de Maître peut s'entendre comme la recherche d'une figure de Père auquel il confonne sa technique maîtrisée tout en se laissant aller à des déformations liminaires qui lui restituent sa position de créateur, sans être envahi par la toute-puissance délirante. Gilbert OUDOT (Psychologue, Psychanalyste) et LY THANH Huê explorent cette question des confins de l' entendable dans le domaine de la mystique où penser le Vide et poésie entrent en résonance, à travers une lecture des poèmes de S. Jean de la Croix. Pour le mystique, penser est un mouvement d'arrachement à soimême et à l'autre pour toucher à l'impensable. Une clinique du parcours de cette énonciation singulière est possible, à condition de ne pas la réduire à une pathologie. Certes, ce mouvement part d'un appauvrissement de la représentation qui fait symptôme, mais il vise « l'impossible colloque avec l'Autre». C'est une ascèse comparable cliniquement aux moments cruciaux de la psychanalyse. Elle donne accès au vide de l'Être, à la mort et peut constituer une sorte d'allégorie du dépouillement pouvant éclairer le parcours de fm de VIe. Pour conclure ce parcours clinique par un retour critique sur la question initiale, Claude SAVINAUD se propose de discerner les limites à la fois épistémologiques et pratiques de l'approche clinique en tentant de répondre à la question: qu'est-ce qui fonde une psycho-patho-logie, c'est-à-dire une connaissance de la subjectivité de la souftrance psychique, sur notre savoir clinique? Cette question vise à défmir une épistémé psychanalytique, singulière dans l'ordre de la connaissance, construite sur l'écart incontournable entre théorie et pratique. Une lecture croisée d'ouvrages récents (Green, Luquet, Guillaumin), ayant tenté de cerner la question à partir de Freud, montre la nouveauté heuristique de la psychanalyse, qui rejoint par exemple les interrogations des physiciens dans la définition de leur position par rapport à leur objet. En s'éloignant de plus en plus d'un biologisme qui lui a servi de référence initiale, elle se tourne avec Lacan vers le 25

discours mathématique, non pas pour se dépouiller de toute intersubjectivité mais pour trouver dans le modèle de la topologie différentielle la possibilité de saisir la complexité du psychisme conçu comme un espace multidimensionnel. Enfin, c'est sur un index réalisé par Françoise BÉTOURNÉ (Écrivain et Psychanalyste) de l'occurrence du concept de Pensée dans l'œuvre de Jacques Lacan que s'achèvera cet ouvrage. L'intérêt d'une telle recollection est de compléter les propos des auteurs par un renvoi aux textes initiaux permettant un prolongement de la perspective de recherche.

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PREMIÈRE PARTIE

FAUT-IL UN SUJET POUR PENSER?

Deux voix des pays de l'impensé : Freud et Heidegger

Raymond LAMBOLEY*

« Socrate fut grand en distinguant qu'il ne comprenait pas. »

ce qu'il comprenait

de ce

Soren Kierkegaard « Que l'on dise s'oublie derrière ce qui se dit dans ce que l'on entend. » Jacques Lacan « Ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore. » Martin Heidegger

Le penser, ce vertige L'événement des Lumières s'imaginait tout simplifier: que rien ne vienne atteindre l'autonomie de la raison et nous adviendra enfm le règne du raisonnable! L'histoire depuis nous souffla à l'oreille qu'il restait cependant... disons « quelques difficultés ».

* Philosophe à l'Université Catholique de l'Ouest et à la Section Clinique du Champ Freudien, Angers.

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L'avènement des sciences humaines et le tournant phénoménologique de la pensée contribuèrent, quant à eux, à plutôt tout compliquer: la raison, affinnent-ils, s'inscrit dans un champ de forces qui, la précédant et débordant, peut aussi bien contribuer à la rendre folle qu'à la maintenir sensée. Autonomie n'est point autarcie. Alors, casser la grammaire: «Je est un Autre» et donc s'ouvrir au vertige spécifique d'un plus vrai penser: la raison se reçoit d'un autre d'elle-même constitué d'une part de sources affectives, intuitives et imaginatives, qui la portent et la nourrissent, à son su et insu, mais, d'autre part et inséparablement, du vide actif qui « travaille» ces dernières les évidant et tourmentant d'un manque indéfini. C'est cet ensemble conflictuel que tout sujet est tenu d'intégrer, de la juste manière et à un niveau d'abord pré-réflexif, sous peine d'être porté ensuite à la bascule dans le n'importe quoi par la raison bien «justifié ». Telle est donc la situation: affranchie de ce vécu problématique, la raison ne saurait rien vouloir; noyée en lui, elle juge tendanciellement toutes choses de la couleur de son naufrage. De fait, à tous les plans de l'humain, il n'y a pas de plus parfaites rationalisations que celles qui enfennent les individus ou les groupes dans leurs emportements ou dérangements..., et cela jusqu'à pouvoir mettre fanatiquement du côté de leur «bon droit» aussi bien les sciences les plus objectives que ce qu'il y a de sage et de sacré dans les traditions. D'où l'on voit que cette remise sur le métier de la pleine autonomie prétendue de la pensée humaine n'a rien d'un flirt avec une quelconque invitation régressive à marcher sur la tête. Ici autonomie dit, de droit sinon de fait, vertige de se sentir inséparable d'un acte de choisir entre ce qui, au creux de ses affects, la tourmente de s'ouvrir pour sa libération et ce qui l'aspire à se fermer pour son aliénation. « Cogitor, ergo cogito» (Franz von Baader) : «Je suis pensé, donc je pense» ; c'est parce que toute une vie du penser prépare ma pensée, c'est en vertu de cet amont gestatoire que je suis plus ou moins disposé à pouvoir penser droit ou à devenir adepte du penser tordu. Donc, à s'en tenir à la question de la structure de l'acte de penser, nous pouvons dire, abstraction faite du cas par cas où tout ou son contraire peut se rencontrer: si l'autonomie de la raison est loin d'être autarcie, elle n'en est pas automatiquement pour autant 30

pure hétéronomie. Son exposition à de l'autre n'est pas simple passivité mais épreuve possible de réceptivité, acte possible de quelque appropriation pouvant faire du penser ma pensée: la mienne pensée. Écrivant ces lignes, je vois bien les raisons qui m'y décident. Mais quel champ de forces et de manques impulse et rend possibles ces raisons de décider? Qu'est-ce qui me donne, m'inquiète et me prescrit de me les donner? Et à quel niveau de moi-même, à quel instant, les ai-je entérinées comme enfants reconnus de mon désir? Renversement post-rationaliste de la problématique: comme l'univers physique, le penser a sa « matière noire» depuis laquelle il nous est facilité ou rendu compliqué de pouvoir faire du ténébreux comme du lumineux. C'est par le recours paradoxal à deux auteurs que tout unit et tout sépare à la fois, Freud et Heidegger, que nous désirons apporter quelque éclairage sur cet obscur problème. L'une et l'autre de ces deux subversions ont en effet en commun d'excaver des sous-sols oubliés: un inconscient proprement psychique en ce qui concerne la première; ce qu'on pourrait appeler un inconscient ontologique en ce qui concerne la seconde. Mais la militance culturelle que chacun de ces auteurs en tire reste radicalement polémique: Freud, sans doute ébloui par les perspectives illimitées qu'ouvrait sa découverte, se maintiendra sourd au soupçon qu'il existe un préalable ontologique à son pouvoir de découvrir; n'est-il pas demeuré prisonnier, même après son exploit, d'un positivisme antérieur à cet exploit? Heidegger, non moins grisé par les bouleversements que provoquait son rappel, ne se laissera jamais vraiment toucher par le soupçon des rationalisations mensongères qui piègent, en sa machinerie psychique, la vie de toute pensée. La sienne, au moins une tragique fois, n'en a-t-elle pas été la victime? Notre démarche: cerner en leur épicentre ces deux subversions afin de mieux saisir comment elles pourraient, sous l'angle du penser, se rendre le mutuel service... d'être subversion féconde l'une pour l'autre. Bouteille jetée à la mer. . .

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1- Le «Wo es war» pense » cartésien

de Freud dans les sous-sols du «Je

Pour le Lacan du « Séminaire XI: les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », la fondation philosophique du sujet date bien de Descartes, sans qui, reconnaît-il, la fondation freudienne n'aurait pas été possible. Mais ce sujet est subverti par Freud: «Je ne dis pas que Freud introduit le sujet dans le monde (...) puisque c'est Descartes. Mais je dirai que Freud s'adresse au

sujet pour lui dire ceci, qui est nouveau- Ici dans le champ du
rêve tu es chez toi. Wo es war, solI lch werden. »1 C'est au point que le «je pense» cartésien passe à ses yeux pour un «je mens ». Allons René, semble dire Lacan à notre philosophe, avoue que ton sentiment de vraiment penser et exister a précédé la mise en discours que tu en as fait! Ton «je doute» était sans risque; quand tu t'es réfléchi en son énoncé, l'acte de ton énonciation révélait que ta certitude était déjà chose acquise, là où ça jouit et pâtit, c'est-à-dire au niveau de ton désir de mortel passé au fil de la loi de tout civilisé, c'est-à-dire et encore là où tout sujet a affaire à son « réel» comme pulsion de droit «barrée », «mortifiée» par le juste Inter-dit. Bien qu'avec plus ou moins de réussite et parfois dans l'échec. En gros la science issue du cartésianisme aurait, selon Lacan, scindé le problème du savoir sur le sujet et son monde d'avec le problème de la vérité du sujet en son monde. Ce qui laisse la porte ouverte à la tentation de fuir cette « vérité» par le moyen de ce « savoir» en se jouant la petite musique bien rôdée des sirènes les mieux apprivoisées: mesurons, calculons, mathématisons, appliquons et alléchons... dans l'exil grandissant de l'ek-sistant..., et que ce progrès style «électron libre» fasse progresser la progression d'un progrès de même espèce. ..,

1 (Là où c'était, le sujet doit advenir), Lacan (1), Séminaire, livre VII, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 45, (séminaire du 5 février 1964, souligné par l' auteur). 32

les comités d'éthique se chargeant du reste. . ., s'il reste encore du sujet pour le faire... et encore du gérable pour être géré !2 Et cependant, surprise: pour ce même Lacan, le sujet de la psychanalyse est dit être le même que le sujet de la science. Car en lui se trouve aussi scindé le savoir d'avec la vérité. Mais il y a une différence dans la manière; et cette différence est si capitale que demain n'est pas la veille du jour mutant où la science se décidera à l'admettre. La psychanalyse, en effet: 10) pose dès le départ cette scission (la Spaltung) comme clivage interne au sujet et, dès le départ toujours, la prend pour objet en se mettant explicitement à l'écoute de ses retours involontaires dans le discours et comportement du même sujet. Ce qui veut dire à l'écoute de ses manifestations comme dans le dos de la conscience intentionnelle, à travers les symptômes et leurs ambassadeurs du genre lapsi et gestes manqués, oublis ou pensées contraintes, mots d'esprit et, régulièrement, rêves et rêveries: en gros toute l'infanterie de la psychopathologie de notre vie quotidienne non moins que nos trouvailles les plus inattendues; et comme dans le dos de la science triomphante, à travers les phénomènes épidémiques les plus irrationnels de nos vies
2 Voici un texte que l'on pourrait croire sorti du cerveau de Heidegger. Mais c'est bien Lacan que nous y trouvons, un Lacan qui, fidèle à lui-même, n'y va pas par quatre chemins pour nous dire que nous avons trouvé le bon moyen de fuir le « réel» de la « castration symbolique» (hors de laquelle il n'existe point de « désir» au sens socialisé et civilisé, qui est son sens lacanien) : c'est aujourd'hui l'hégémonie grandissante du tout scientifico-technique dont, quoi que nous en disions, dont nous nous laissons emparés sous l'influence d'un «amour de transfert », vraie démission de notre devoir de subjectivation : «L'un des traits les plus amusants de I 'histoire des sciences est la propagande que savants et alchimistes ont faite auprès des pouvoirs. (. ..) Comment les pouvoirs ont-ils pu se laisser faire? La réponse à ce problème est à chercher du côté d'un certain effondrement de la sagesse. (...). Ils sont eux-mêmes chavirés par l'écoulement le plus vacillant d'une lourde culpabilité. Mais cela n'a aucune importance, parce que, à la vérité, ce n'est pas une aventure que les remords de M Oppenheimer puissent arrêter du jour au lendemain. C'est tout de même là que, pour l'avenir, gît le secret du problème du désir. L'organisation universelle a à faire avec le problème de savoir ce qu'elle vafaire de cette science où se poursuit manifestement quelque chose dont la nature lui échappe. La science, qui occupe la place du désir, ne peut guère être une science du désir que sous laforme d'un formidable point d'interrogation, et ce n'est sans doute pas sans un motif structural. » ln L'éthique de la psychanalyse, séminaire du 6 juillet 1960, p. 374.

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hyper-technicisées. (Combien notre nouveau Prométhée se fait rattraper! Déjà nous ne pouvons plus monter dans un avion sans nous faire scanner de la tête aux pieds! Demain, quoi encore ?) ; 2°) à cet effet, la psychanalyse crée l'espace et les conditions pour que ce retour puisse être relativement intégratif : permettre à l'individu une meilleure (ou moins mauvaise) acceptation de la vérité de sa position subjective trop demeurée ignorée de lui dans les mailles de ses « maîtres-savoirs» sur lui-même, son histoire et son monde; 3°) mais surtout, elle fait cela non par accident, mais par essence, depuis le postulat qui la fonde: «Wo es war, solI Ich werden». Ce qui vaut pour chacun de mes instants: c'est en synergie et en lutte avec l'état de mon « ça » tel qu'il s'est noué avec mes premiers accès au langage éducatif et leurs suites, que je suis continuellement amené à négocier mes choix et mes actes: je suis, non pas une simple « chose pensante», mais bel et bien cette activité psychique à double scène qui me supporte autant au moins que je la porte. «Cogitor, ergo cogito ». 1- « Ici, dans le champ du rêve, tu es chez toi! » Pour illustration rappelons le commentaire que fait Lacan du rêve rapporté par Freud - Père, ne vois-tu pas, je brûle3. La dépouille d'un enfant est sur le lit mortuaire; son père fatigué délègue un vieillard pour la veiller tandis qu'il prend un peu de repos dans la pièce à côté; le vieillard s'est déjà endormi, quand le cierge allumé tombe et que le lit commence à prendre feu; le père en est réveillé tandis qu'il rêvait que son fils, «plein de reproches », lui prononce les mots «Père, ne vois-tu pas, je brûle! » Par-delà le commentaire de Freud, mais fidèle à sa visée démonstrative, Lacan procède au diagnostic suivant: 10) Les flammes ne sont pas la cause directe de ce que le père se réveille; elles n'ont fait que provoquer le rêve des reproches. La cause directe en est le réel du remords cauchemardesque qui finit par faire exploser le rêve;
3 Voir début du Chapitre VII de Die Taumdeutung.

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2°) Ce remords peut bien être le regret du père d'avoir imprudemment confié la garde de son fils à cet auxiliaire à la veille fragile; peut-être, plus gravement, le regret amer d'avoir été la cause indirecte de la mort de son enfant pour n'avoir pas su interpréter à temps la brûlure de la fièvre qui l'aurait emporté; 3°) Et cela s'il ne faut pas aller jusqu'à supposer que de tels ratages répétés exprimeraient une structure, un tatouage, du désir paternel peu ou prou marqué d'une inconscience d'avance vis-à-vis du fils. (Et cela de nouveau s'il ne faut pas aller, au-delà de la lettre de notre commentateur, jusqu'à supposer encore quelque chose comme le risque, virtuel et contrebandier, d'une inconscience tendanciellement homicidaire de tout père pour tout fils? Du Laios dans l'air !) Voilà qui permet à Lacan, se substituant à ce père réveillé sous le choc de ce «réel », d'affinner contre tout cartésianisme de parade « - c'est moi qui vis tout cela, je n'ai pas besoin de me pincer pour savoir que je ne rêve pas »4. L'expérience que nous existons, nous la rencontrons encore plus dans un réveil cauchemardesque que dans une réflexion vigile profonde! - «Ici, dans le champ du rêve, tu es chez toi! »5 (sous-entendu, tu y rencontres le « mycélium» du rêve, son «ombilic» sur fond de ce qui t'y fait mal: ton réel «insupportable» de ce que « de rapport sexuel (au sens lacanien précis) il n'y a pas» !) Ainsi, nous les hommes et les femmes, nous n'avons pas besoin d'énoncés savants pour savoir que nous existons et que cela est ce fond de nos rêves qui n'est pas un rêve! Nous sommes tous confrontés à l'expérience de la «castration symbolique» de notre énergie pulsionnelle et à celle de l'éphémérité de cette vie! Même quand nous « voulons n'en rien savoir» ou quand cela est « endormi» par l'hypnose de nos transferts affectifs sur les objets les plus variés, ce réel leste notre être, le plombe, et, non pas seulement lui donne, mais lui impose la «certitude» de son existence en deçà de tout énoncé. Certitude qui se manifeste dans l'acte d'énonciation de celui qui en fait l'énoncé. L'énoncé, lui, arrive toujours trop tard: quand Descartes dit «j e doute », il est trop tard pour en déduire une certitude
4 Ibidem, séminaire du 19 février 1964, pp. 67-68. 5 Ibidem

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de sa pensée et de son existence, car c'est déjà fait, il a déjà eu mal à son être faillé et mortel! Son expérience de « certitude» est dans ce qui lui fait dire son dit et dans la manière dont il le dit, et non point dans le dit lui-même, déjà « menteur» de laisser croire que c'est lui qui ferait l'expérience! Nous pourrions remarquer que... cela se remarque justement au simple fait que Descartes dit quelque chose qui va sans dire - son « donc je suis» qu'il est justement superflu de dire et dont le «en trop» attire notre soupçon: allons, René, tu ne l'expliciterais pas ainsi si « ça » ne le savait déjà. .. Rejoins un peu ton « es » (S) : ton être de jouissance-et-de-Iangage : «Là où c'était, le sujet doit advenir »6.
2- Le« cogitor, ergo cogito» de Freud

Mesurons l'abîme qui a été ici franchi: là où la pensée « claire et distincte» semblait assurer la certitude subjective d'exister et comme « chose pensante », c'est maintenant le rêve, lui qui passait pour l'obscur et l'indistinct par excellence, qui devient un lieu privilégié de l'expérience d'être et de comprendre. Certes, non pas l'unique ni sans doute le plus originaire, comme nous le verrons, mais un lieu assez décisif pour que sa prise en compte devienne subversive des visées de conscience qui voudraient le «refouler» ou 1'« éviter» ou même «vouloir n'en rien savoir». Ainsi se trouve remis en chantier le schéma philosophique traditionnel: le sujet, ce sera bien encore la vie psychique dont je suis conscient, mais, désormais, sur fond et sous conditionnement d'un réellement psychique - et non point seulement organique - dont je ne suis pas conscient. Réel psychique qui n'est point non plus la simple réserve des contenus virtuels de conscience des phénoménologues qu'avec un peu d'attention bien focalisée je peux faire venir dans le champ de mes visées explicites; il s'agit d'un psychique aU9uel s'oppose spécifiquement mon activité psychique consciente! Eclair freudien créant un avant et un après: il faudra précisément relâcher l'attention de notre conscient, voire jouer àfaire attention de ne pas faire attention, pour se rendre apte à capter quelque chose des «motions de souhaits» (Wunchsregungen) de notre
6 Ibidem, séminaire du 5 février 1965, p. 45.

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