Foucault et Baudrillard

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Foucault, dans son Histoire de la sexualité, esquissa une anthropologie du plaisir dans l'Antiquité gréco-romaine. Ce travail avait constitué un virage, car depuis Mai 68, l'intellectuel avait fait de l'engagement le vecteur des résistances modernes. Dans son Oublier Foucault, Baudrillard reprochait au philosophe de garder intacte l'instance du pouvoir comme grille d'intelligibilité ultime. Dès lors, la façon dont Foucault a orienté sa recherche, en se focalisant sur la subjectivité, l'éthique de soi, l'esthétique de l'existence et le style de vie, ne serait-elle pas une manière de concéder à la critique de Baudrillard une part de vérité ?

Publié le : lundi 1 juin 2015
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EAN13 : 9782336383415
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FOUCAULT ET BAUDRILLARD
Hamdi Nabli
LA FIN DU POUVOIR
Foucault, dans son Histoire de la sexualité, esquissa une anthropologie
du plaisir dans l’Antiquité gréco-romaine. Ce travail avait constitué un
virage, car depuis Mai 68, l’intellectuel avait fait de l’engagement le
vecteur des résistances modernes. Or, cette approche fut l’objet d’une
critique acerbe de la part de Baudrillard. Dans son Oublier Foucault FOUCAULT ET BAUDRILLARD
(1976), le sociologue reprochait au philosophe de garder intacte
l’instance du pouvoir comme grille d’intelligibilité ultime. Dès lors, LA FIN DU POUVOIR
la façon dont Foucault a orienté sa recherche, en se focalisant sur la
subjectivité, l’éthique de soi, l’esthétique de l’existence et le style de vie,
ne serait-elle pas une manière de concéder à la critique de Baudrillard
une part de vérité ?
Les mouvements de libération avaient provoqué chez Foucault
l’espoir d’un agencement fructueux entre une sexualité renouvelée
et une nouvelle culture. Or, l’évolution des sociétés a montré une
adéquation entre cette nouvelle culture socio-sexuelle et la société
de consommation. Cette culture n’est-elle pas devenue un modèle
d’intégration à la société post-moderne, une matrice du « nouvel
esprit du capitalisme », et le garant d’un nouvel ordre établi ?
Hamdi Nabli est né à Paris, en 1981. Diplômé de sciences politiques à La
Sorbonne, il est enseignant chargé de cours à l’université Paris-3 Sorbonne
Nouvelle et consultant chargé de mission au Collège des Bernardins. Il a publié
La Fraternité aryenne. L’esprit du terrorisme au cœur de l’Amérique blanche
(Connaissances et Savoirs, 2012) et L’inégalité politique en démocratie
(Fondation Jean-Jaurès, 2013).
Image de couverture : «Symbolical Head,
Illustrating the Natural Language of the Faculties»
©Wells, Samuel, How to Read Character ,
New York: Wells Publishing, 1870, p.36.
ISBN : 978-2-343-05754-5
21,50 e
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
FOUCAULT ET BAUDRILLARD
Hamdi Nabli
LA FIN DU POUVOIR






Foucault et Baudrillard
La fin du pouvoir

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux
originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou
non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la
passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie,
spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou…
polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions


Hamdi NABLI, Foucault et Baudrillard : la fin du pouvoir, 2015
Richard GROULX, Michel Foucault, la politique comme guerre
continuée. De la guerre des races au racisme d’État, 2015.
Miklos VETÖ, De Whitehead à Marion. Éclats de philosophie
contemporaine, 2015.
Auguste NSONSSISSA, Recherches philosophiques sur les
théories des formes complexes, 2015.
Nikos KAZANTZAKIS, Friedrich Nietzsche et la philosophie du
droit et de l’État, 2015.
Thierry HOULLE, Eau et reflets dans la philosophie de Platon,
2015.
Paul DUBOUCHET, Tout comprendre avec René Girard du moi
aux grands problèmes actuels, 2015.
Jean-Claude JUGON, L’âme japonaise. Essai de psychologie
analytique transculturelle, 2015.
Michel FATTAL, Existence et fatalité. Logos et technê chez
Plotin, 2015.
Ivan NEYKOV, Le sens du Bien. Heidegger, interprète de Platon,
2015.

Hamdi NABLI




Foucault et Baudrillard
La fin du pouvoir





























Ouvrages du même auteur


La Fraternité aryenne. L’esprit du terrorisme au cœur de
l’Amérique blanche, Paris, Éditions Connaissances et Savoirs,
2012.
L’inégalité politique en démocratie, Paris, Fondation Jean Jaurès,
2013 (en collaboration avec Béligh Nabli).

















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05754-5
EAN : 9782343057545
« Contestation. »
Héraclite, Fragment 17. Fragments, Gordes, Les
Éditions du Relié, 1997. SOMMAIRE
Introduction : Traiter des passions en histoire des
idées……………………………………………………..9
Première partie : Oublis et réminiscences……….. 19
L’oubli de soi. De la folie au savoir : la connaissance
tragique. ................................................................... 25
Le pouvoir et son contraire. ..................................... 45
Le souci de soi. La subjectivité, l’absence de moi. .. 69
Deuxième partie : Généalogies et nécrologies…….89
Vers la singularité. ................................................... 89
Les rapports ambigus à Nietzsche. ......................... 119
Traditionalisme et postmodernisme. ...................... 145
Troisième partie : Soucis des autres et fausses
singularités…………………………………………....163
Les ambivalences du souci. .................................... 163
L’homosexualisme : de la communauté
contreculturelle au ‘‘pouvoir’’ gay. ............................. 163
L’idéologie du care contre le souci de soi. ........ 179
L’éthique du souci et l’esprit du néo-
capitalisme……………………………………. 191
Échapper à la règle (du jeu). .................................. 201
Bibliographie ………………...……………………205 Introduction : Traiter des passions en
histoire des idées.
Vivons-nous la fin de l’histoire des idées ? En tous cas,
c’est un peu comme si nous n’en avions plus vraiment
besoin : tout un chacun est d’accord pour s’accorder sur le
fait que les « grands penseurs » ont disparu, et que les
derniers d’entre eux ont déjà eu leur lot d’analyses, de
commentaires et d’exégèses à n’en plus pouvoir. « Encore
un livre sur Foucault ? Encore un livre sur Foucault !
Encore un livre sur Foucault… » ; la réaction assez
habituelle, mais plutôt avisée du lecteur assidu n’est pas si
négligeable ; il ne connaît pas forcément l’œuvre, n’a bien
sûr pas lu la totalité des écrits du maître, mais a depuis
longtemps entendu dire qu’il s’agissait d’asiles et de fous,
de panoptismes et de prisonniers, de malades et de leurs
sexualités, bref deux ou trois mots, sur quelques petites
choses… Le grouillement multidisciplinaire autour d’une
œuvre intellectuelle et la confusion générale autour de sa
réception dans le temps, interrogent notre rapport au
savoir et à ses signes. Il y a le philosophe Michel Foucault,
né à Poitiers en 1926 et mort à Paris en 1984, auteur d’une
Histoire de la folie, d’une Histoire de la raison, de la
prison, de la sexualité ; et il y a le Foucault fou, rationnel,
face à une sexualité dont il veut se défaire, ou le Foucault
militant de l’après-Mai-68, compagnon de route des
trotskistes et des maoïstes, héraut génial des minorités, ou
le Foucault French Thinker superstar trônant post-mortem
outre-Atlantique, etc. Il y a Foucault et ses signes – et ces
derniers viennent menacer, depuis le début, de recouvrir
d’un brouillard épais le visage de Michel Foucault, pour l’effacer « comme à la limite de la mer un visage de
sable »…
La réception du travail de Jean Baudrillard n’échappe
pas à cette ambigüité, mais cette fois quant à
l’incomparable différence entre l’incongruité, voire la
grossièreté des réactions – il fut traité de nihiliste
réactionnaire – et la pensée personnelle et originale de
l’auteur. Seulement, deux éléments diffèrent quant au
parcours du sociologue par rapport à celui du philosophe.
D’abord, un rejet radical du monde académique, suscité en
partie par la désinvolture révoltante du pataphysicien à
l’égard de ce monde. Alors que le travail de Michel
Foucault est repris dans différentes strates du savoir
universitaire, en tant que sources d’enrichissements
heuristiques ou appui à un renouvellement disciplinaire,
avec moins d’enthousiasme en France que dans le reste du
monde, celui de Baudrillard suscite généralement l’effroi,
le désarroi, la moquerie, ou l’indifférence en France, alors
qu’il est pleinement reconnu à l’étranger. Le problème du
silence académique n’est pas du tout anecdotique : il pose
la question des limites du savoir institué, question qui est
d’ailleurs celle que formule incessamment Jean
Baudrillard depuis sa réflexion sur l’ordre des objets. Quoi
de plus convaincant pour un penseur que d’avoir réussi à
devenir l’un des objets de son analyse, après avoir décrété
caduque l’analyse des objets (ce sont eux les sujets, etc.) ?
La reconstruction des œuvres des grands auteurs de la
tradition philosophique ne peut faire l’économie d’une
réflexion sur la méthode d’exposition. Cette réflexion a
resurgi dans les années 1950 et 1960, la philosophie
politique ayant fait l’objet d’une « querelle des
10











1méthodes » autour de son objet et de ses fins. Une
première critique à l’égard de la méthode historiciste
d’interprétation de l’histoire de la pensée politique fut
portée par Leo Strauss. Quentin Skinner, fondateur
de l’école de Cambridge, dénonça l’anachronisme sur
lequel débouche la méthode historique orthodoxe et estima
que pour expliquer le sens d’une œuvre, il était essentiel
de comprendre l’intention de son auteur.
Michel Foucault et Jean Baudrillard ne sont pas des
auteurs de la tradition : le premier disparut dans les années
ème1980, et le second au début du XXI siècle : ils sont
encore quelque peu nos contemporains. D’autre part, leurs
œuvres ne constituent pas des systèmes philosophiques.
De plus, il serait trop impertinent de deviner les intentions
de deux écrivains qui se sont toujours opposés à la
tradition métaphysique/idéaliste accordant une place
fondamentale au primat du sujet transcendantal et
articulant la nature essentielle d’une structure subjective,
de l’âme chez Platon à la conscience chez Husserl. En
outre, les deux ‘‘œuvres’’ sont totalement incomparables,
en soi. C’est ce qui justifie d’autant plus une analyse
comparative. Car si le premier est un philosophe de
formation ayant rendu compte de son travail de recherche
par le biais d’Histoires, le second est un germaniste ayant
de plus en plus rendu compte de sa ‘‘sociologie’’ via une
posture de philosophe. Foucault aborde des thématiques
précises sur des époques délimitées, tandis que Baudrillard
tend progressivement à formuler des considérations
désabusées sur le Monde comme il va, sorte de visions de
Babouc pessimiste de Persépolis devenu l’empire du

1 Sur cette question, voir Sophie Marcotte-Chénard, « Le
contextualisme de Quentin Skinner à l’épreuve du cas
Machiavel », Methodos [En ligne], 13 | 2013, mis en ligne le 23 avril
2013, consulté le 10 juillet 2014.
11
monde… L’approche du philosophe est historique, celle
2 3du sociologue est littéraire, morale , métaphysique . Rien
à voir, donc.
Si ce n’est qu’à un moment très précis de l’Histoire des
idées, après la Seconde Guerre mondiale, face aux
totalitarismes et suite aux mouvements de contestation
sociale des années soixante et soixante-dix, le pouvoir
devint un thème d’études par excellence en sciences
humaines et sociales. Or pour critiquer la conception
foucaldienne de micropouvoirs fonctionnant sur la base de
rapports de forces avec des mouvements de résistance,
4conception développée dans Surveiller et punir (1975) et
5La volonté de savoir (1976) , Jean Baudrillard publia en
61977 un petit essai, intitulé simplement Oublier Foucault .
Dans ce livre à l’allure de pamphlet, Baudrillard imputait
au philosophe et historien le mérite d’avoir remis en cause
la conception juridico-politique du Pouvoir basée sur la
souveraineté étatique établie par un contrat social, mais
remit en cause la proposition foucaldienne de pouvoirs
fonctionnant à l’échelle microsociale suivant des rapports
de forces dynamiques. En effet, pour Baudrillard, le
pouvoir ne domine pas comme État, ni ne fonctionne au
pluriel dans des rapports de forces comme le croit
2 Au sens des moralistes français de l’Âge classique, nous y
reviendrons.
3 Au sens où elle ne repose pas sur une méthode positiviste basée sur
l’examen de résultats d’expériences, de tableaux et de statistiques,
mais sur la formulation de concepts due à l’observation générale des
mutations du monde contemporain, un travail d’introspection et une
intuition propre à l’auteur.
4 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris,
Gallimard, 1975.
5ult, Histoire de la sexualité. Tome 1, La volonté de
savoir, Paris, Gallimard, 1976.
6 Jean Baudrillard, Oublier Foucault, Paris, Galilée, 1977.
12











Foucault, mais s’échange selon un cycle. Et peut donc très
bien disparaître…

Cette époque particulière fut marquée par un renouveau
de la philosophie politique, du fait de l’expérience
èmetotalitaire de l’Europe durant la première moitié du XX
siècle, comme en témoignent les travaux d’Hannah
Arendt. Les années 1960 virent paraitre Asiles, où Erving
Goffman propose le concept d’« institution totale », qui
marquera profondément la sociologie de la domination.
Pierre Clastres apporte une contribution décisive à
l’anthropologie politique avec sa Société contre l’État en
1974. Némésis médicale d’Ivan Illich sort en 1975. Raison
et légitimité : problèmes de légitimation dans le
capitalisme avancé, de Jürgen Habermas, date de 1973,
tandis que son Après Marx paraît en 1976, année où
Miguel Abensour et Marcel Gauchet présentent le
Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La
Boétie, et où Pierre Legendre publie Jouir du pouvoir, un
Traité de bureaucratie patriote, après avoir déclaré son
Amour du censeur, via un Essai sur l’ordre dogmatique en
1974. Jacques Ellul signe Le Système technicien en 1977.
La dimension esthétique d’Herbert Marcuse et Les
hommes dans l’État de Wilhelm Reich sont traduits en
France en 1978, confortant l’assise du freudo-marxisme.
Le pouvoir, l’État et la domination étaient partout, notions
phares de ce temps de troubles politiques, de mutations
sociales et d’interrogations sur le devenir de la
Civilisation. C’était le temps de la critique.

Oublier la domination, oublier l’État, oublier le pouvoir
et toute cette logorrhée à base d’idées fixes pour penser
autrement, telle était la volonté du sociologue auteur de La
société de consommation, lorsqu’il attaquait le seul Michel
Foucault, qui jouissait à l’époque du statut de maître à
13
penser de la jeunesse estudiantine, de ‘‘star’’ de la critique
radicale – avec tout le… pouvoir qu’une telle aura permet
d’accumuler. En effet, avec le capital social et culturel
amassé de par son positionnement académique et sa
posture anti-institutionnelle, et donc l’attractivité qu’une
telle situation permet d’engendrer, à force de questionner
la légitimité de la raison de façon rationnelle et de penser
en terme systémique le système sur lequel on souhaite
agir, le risque était grand pour Foucault de voir son
discours muter en dogme, de jouir du pouvoir, de devenir
soi-même une institution totale, un homme dans l’État
interrogeant les mécanismes de/contre l’État, tenant ses
disciples dans une certaine forme de servitude
intellectuelle de façon involontaire… La problématique
que semblait poser Jean Baudrillard dans son petit texte en
apparence dirigé contre Michel Foucault, consistait à
savoir comment se déprendre du piège du langage critique
interne et envisager une externalité discursive absolue, un
dehors véritable – soit comment penser après Foucault.
Peter Slöterdijk, dans sa fameuse Conférence sur les
Règles pour le parc humain (1999), démontra comment
l’humanisme européen des Temps modernes était le fruit
d’échanges constants et amicaux entre les membres lettrés
de cercles fermés veillant à leurs intérêts pacifiques depuis
l’Antiquité, plutôt que d’un mouvement de masse
anonyme et nécessaire emportant l’esprit du peuple
occidental vers l’Idée absolue. Slöterdijk voit dans
l’humanisme une tentative de containment de la barbarie à
travers la lecture raisonnée des grands auteurs et l’écriture
régulière de lettres à des amis partageant cette lecture. Ces
échanges pouvaient convenir au partage de l’admiration
réciproque pour les classiques dans les Salons
aristocratiques de l’Âge classique ; ils pouvaient advenir
dans des situations de crise générale, aux moments les plus
14











inquiétants de l’histoire : témoin la Lettre sur l’humanisme
de Martin Heidegger, que le philosophe de Messkirch
envoya à son disciple français Jean Beaufret en retour de
ses interrogations existentielles autour du destin de
l’homme, au sortir de la Seconde Guerre mondiale… En
1977, un sociologue reconnu pour la pertinence de ses
observations sur le monde contemporain, et membre à part
entière du cercle fermé des humanistes pariant sur la mort
de l’homme, décida d’envoyer à un membre éminent de
cette communauté amicale une lettre en forme d’adieu,
contenant des critiques acerbes de la façon dont cette
éminence abordait les problèmes de la société.

Oublier Foucault fut considéré par le destinataire et ses
proches comme une lettre d’insultes. L’expéditeur
souhaitait sans doute, initialement, faire une mise au point
sur des problèmes de désaccords conceptuels ; Foucault et
les foucaldiens virent dans cette missive un moyen pour
son auteur d’opérer un règlement de comptes. L’historien
et philosophe ne répondit jamais à l’attaque ; le sociologue
paiera cher son insolence vis-à-vis du groupe auquel il
appartenait, et continuera sa route en solitaire. Comble de
l’ironie : les pouvoirs du premier ne sont pas pour rien
dans la mise au ban du second…

Le livre de Jean Baudrillard est un commentaire
critique de la ‘‘philosophie politique’’ de Michel Foucault,
telle qu’elle s’élabore à une période précise de la carrière
de l’intellectuel militant, entre Mai-68 et la fin des années
1970. La critique de Baudrillard n’est pas neutre : elle ne
penche pas du côté du commentaire, mais du côté de la
remise en cause. Pour reprendre la métaphore
7nietzschéenne des trois métamorphoses , il ne s’agit point
du commentaire d’un chameau-héraut, mais de celui d’un

7 Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Gallimard, 1936.
15
lion actif : réfléchir aux concepts pour penser contre leur
auteur – ce commentaire devant aboutir à un
renouvellement de l’approche critiquée : disséquer le
discours pour le dépasser.
Ce sont ces métamorphoses que nous proposons de
rendre compte, dans notre ouvrage. L’Histoire des idées
est-elle encore possible, à la fin de l’Histoire et après la fin
des idéologies ? Quel statut autre que muséal cette
Histoire pourrait-elle revêtir, au regard de l’impossibilité,
pour elle, de remplir son antique fonction d’exemplum ?
L’histoire sociale des idées, dont la pertinence est
d’ailleurs due à l’apport méthodologique de Foucault –
archéologies des sciences, généalogies des passions et des
matérialités, interrogations cartographiques des archives –
a permis d’afficher abruptement le caractère hautement
8politique (de l’exposé) des savoirs . Une histoire des idées
qui, comme nous y invite Slöterdijk dans ses Règles pour
le parc humain, prendrait en compte l’évolution des
rapports de forces entre amicales, permettrait d’interpréter
la sècheresse des débats abscons comme les remous à
peine visibles de rivalités personnelles, voire
passionnelles…
Sauf que dans les cas qui nous intéressent, l’approche à
adopter ne peut se modeler sur l’analyse comparative
classique (vu l’impossibilité d’aborder des pensées si
sceptiques envers l’idée d’un savoir cumulatif simplement
en termes d’apport heuristique), l’enjeu autour de la
problématique du pouvoir a totalement changé du fait de
la mondialisation, et la question des rivalités entre
personnes ne peut suffire à circonscrire la vue d’ensemble.
8 Frédérique Matonti, « Plaidoyer pour une histoire sociale des idées
politiques », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012/5 (n°
59-4bis).
16











Surtout, comment faire l’histoire de pensées dont l’écho
résonne encore autant, malgré tous les changements
sociopolitiques survenus depuis leur confrontation ?
L’œuvre de Michel Foucault éclaire toujours notre monde
contemporain et nous permettra sans aucun doute de
comprendre les transformations à venir ; l’observateur des
sociétés postmodernes ne peut faire l’économie d’une
réflexion autour de la pensée de Jean Baudrillard.
Intellectuels actuels ; mais pensées insaisissables et en
partie obscures, légèrement coincées sous la masse des
métadiscours potentiellement infinis, dont le poids menace
parfois de faire écrouler ces édifices de la réflexion
contemporaine… Aussi envisageons-nous notre texte
comme l’esquisse d’une histoire immédiate d’idées
intempestives.
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Première partie : Oublis et
réminiscences.
Il existe un problème de découpage dans l’œuvre de
Michel Foucault. Du moins, si à une période militante
facilement délimitable succède un dernier moment voué à
l’intériorisation, les premiers écrits et les premières
productions semblent être ‘‘éclatées’’ de par la
multiplicité des centres d’intérêt – entre la littérature et
l’histoire des sciences – et l’hésitation entre les méthodes :
9la thèse sur la folie est plutôt marquée par la figure de
10Nietzsche, l’archéologie des sciences humaines devra
une part de sa philosophie à Heidegger, Maladie mentale
11et personnalité était empreinte d’un certain marxisme,
12tandis que son Introduction au Rêve et l’Existence de
Binswanger témoignait d’une volonté de discuter les
thèses de la psychanalyse freudienne.
13Dans le Dictionnaire des philosophes de Denis
Huisman (1984), Michel Foucault donne de sa pensée une
version homogène, en récapitulant ses travaux suivant une
ligne paradigmatique essentielle : son problème aurait
toujours été de déchiffrer l’émergence des jeux de vérité
en établissant distinctement les domaines du dicible et de
9 Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris,
Gallimard, 1961.
10ault, Les mots et les choses. Une archéologie des
sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.
11 Michel Foucault, Maladie mentale et personnalité, Paris, P.U.F.,
1954.
12 Ludwig Binswanger, Le Rêve et l'Existence, Introduction et Notes
de Michel Foucault, Paris, Desclée de Brouwer, 1954.
13 Denis Huisman, Dictionnaire des philosophes, Paris, P.U.F., 1984. l’indicible, du visible et de l’invisible, afin de considérer
les possibilités du vrai et du faux d’après leurs modalités
d’existence dans les champs cognitifs et sociaux. Ce
déchiffrement aurait été opéré en mettant en évidence les
liens noués entre la subjectivation et l’objectivation du
sujet, d’après une problématisation à chaque fois
particulière. Foucault aurait ainsi traité des thèmes
classiques de la philosophie – la vérité, l’identité, le sujet
et l’objet –, mais à travers une problématisation historique
permettant de contrevenir aux figures conceptuelles
établies par la métaphysique. Ce n’est donc pas que
Foucault aurait traité d’objets nouveaux en Histoire,
comme la folie, mais qu’il aurait tenté de répondre à des
questions anciennes en philosophie, comme celle de la
raison, à travers une historicisation d’un concept a priori
anhistorique et la considération de son contraire. D’où la
compréhension foucaldienne du droit à travers non pas la
lecture de la loi comme instance suprême, mais l’étude
raisonnée des prisons, des détenus et des criminels –
comme objets construits d’après un certain regard dans un
dispositif spécifique à un moment donné. Ce n’est pas la
normalité (naturelle, sociale) qui intéresse notre auteur,
mais toutes les pathologies (cliniques, historiques)
l’entourant, ou plutôt ces pathologies comme appuis
taxinomiques, moraux ou sociopolitiques d’une certaine
normalité. La philosophie de Foucault n’est pas une
pensée de la règle, mais une théorie des exceptions, ou
plutôt un raccordement des exceptions comme conditions
d’établissement d’une certaine règle.
Dans ce Dictionnaire, Foucault isole ses Mots et les
choses, qui constitueraient un livre unique en son genre
dans sa trajectoire. D’après lui, l’émergence des jeux de
vérité et la constitution du sujet auraient été les constantes
de son travail depuis les années 1950. Seulement, il a
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