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Genèse et structure

De
246 pages
Ce travail tente de prendre la mesure de certaines des évolutions les plus significatives qui, sous le nom de "post-structuralisme", ont pu affecter la philosophie et la culture contemporaine dans son ensemble. Sont privilégiées des lectures suivies d'oeuvres de Deleuze, Derrida et Lyotard, qui servent de fil directeur tout au long de l'étude. Dans ce premier tome, c'est le couple "genèse et structure" qui est étudié.
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Ce travail tente de prendre la mesure de certaines des évolutions les
plus signi catives qui, sous le nom de « post-structuralisme », ont pu Claude Smith
a ecter la philosophie et la culture contemporaine dans son ensemble.
On a choisi de privilégier des lectures suivies d’œuvres de Deleuze,
Derrida et Lyotard, qui servent de l directeur tout au long de l’étude.
L’accent est d’abord mis sur deux gestes caractéristiques, qui ont
contribué à modi er, de façon décisive, à la fois le sens et le style des GENÈSE ET STRUCTUREdémarches philosophiques ultérieures :
D’une part, la mise à mal d’un certain style d’ambition
fondatrice : il n’y a ici déplacement qu’à se situer dans un espace Déplacements post-structuraux, I
d’après la phénoménologie, point de départ d’une série de mouvements
d’éloignements, parallèles quoique di érenciés, par rapport aux Deleuze, Derrida, Lyotard
exigences fondationnalistes, encore à l’horizon des recherches génétiques
husserliennes ou post-husserliennes.
D’autre part, un travail d’accompagnement critique du structuralisme
ethno-linguistique : c’est l’occasion de repositionnements et de
renouvellements féconds ; la voie est ainsi ouverte pour des
développements philosophiques d’un type nouveau, à la fois résolument
critiques et ouverts sur leur dehors.
On se propose ici d’expliciter le sens et la portée de ces déplacements,
dont rend notamment compte la récurrence thématique, dans la position
des problèmes philosophiques contemporains de ces élaborations, du
couple « genèse et structure ».
Claude Smith, ancien élève de l’ENS de
Fontenay-SaintCloud, docteur et quali é aux fonctions de maître de conférences,
enseigne la philosophie dans l’académie de Créteil. Il a participé
à des ouvrages collectifs (D i érence, di érend : Deleuze et
Lyotard, Les Belles Lettres, 2015, Par-delà l’économisme,
L’Harmattan, 2008).
ISBN : 978-2-343-11555-9
24,50 €
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
GENÈSE ET STRUCTURE Claude Smith Genèse et structure
Déplacements post-structuraux, I
Deleuze, Derrrida, Lyotard Ouverture philosophique
Collection dirigée par, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des
travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
Fallander KALTCHAREL, Le dualisme antiréaliste et
semi-empirique de Bernard Vidal, 2017.
Jean-Louis BISCHOFF, Penser la notion de rencontre,
2017.
HyeJeong SEO, Paul Ricœur, Image de Dieu :
Rédemption et Eschatologie, Tome 2, 2017.
HyeJeong SEO, Paul Ricœur, : Origine et
déchéance, Tome 1, 2017.
Dimitra PANOPOULOS, L’hypothèse platonicienne,
2017.
Hans COVA, Pour une approche stratégique des espaces
politiques, Essai de philosophie politique, 2017.
Tristan VELARDO, Georges Palante, La révolte
pessimiste, 2017.
Robert TIRVAUDEY, Apprendre à penser avec Marc
Aurèle, 2017.
Xavier LAMBERT (dir.), Action, énaction. L’émergence
de l’œuvre d’art, 2017.
Alessia J. MAGLIACANE, Zéro. Révolution et critique de
la raison. De Sade et Kierkegaard à Adorno et Cavell,
2017. Claude Smith
Genèse et structure
Déplacements post-structuraux, I
Deleuze, Derrrida, Lyotard Visuels de couverture
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Domaine public : Edmund Husserl (Mondanori Publishers); Georg Lukacs (Cecile
Tormay); Jean-Paul Sartre (Archivo del diario Clarin, Argentine); Henri Bergson (A.
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© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-11555-9
EAN : 9782343115559 Merci à Frédérique, Michèle, Rachel...,
1et à mes amis, pour leur soutien .
1. Ce travail est issu d'une thèse de doctorat rédigée entre 2011 et 2015
sous la direction de Jean-Michel Salanskis. Les membres du jury (Pierre
Cassou-Nogues, Sophie Nordmann, François-David Sebbah) et les
auditeurs de la soutenance sont également ici remerciés, pour l'accueil
chaleureux qu'ils lui ont réservé.

INTRODUCTION



L'usage même du terme « post-structural », dans l'état actuel
de la réception des textes qu'il est susceptible de concerner,
semble devoir être quelque peu justifié. Le recours, pour le titre,
à un adjectif (« post-structural », qui fait signe vers un type
d'objet) plutôt qu'à un autre (« post-structuraliste », qui
marquerait davantage un caractère « d'école ») peut d'ailleurs, à
cet égard, permettre de préserver une utile indétermination quant
à la délimitation du champ d'étude considéré.
Non qu'il s'agisse d'entrer, en première approche, dans des
querelles terminologiques (que ce soit autour du « post- » -
postmodernisme, post-structuralisme-, ou des appellations
d'origine plus clairement «étrangère» comme celle de «
néostructuralisme », ou encore de french thought ou de french
theory, elles-mêmes inscrites dans des « cultural studies », etc.).
Si ces questions pourront être réétudiées, c'est à la lumières des
problèmes soulevés, qui seuls importent d'abord.
Il n'en reste pas moins qu' « un espace problématique se
2caractérise toujours par une polémique sur la nomination » , et
qu'on peut d'ores et déjà relever que de telles discussions sont
symptomatiques d'une difficulté, liée aussi à la proximité
temporelle de travaux dont on peut considérer que, sous telle ou
telle forme, ils se poursuivent.
De plus, le nombre d'auteurs susceptibles d'être rassemblés
sous cette dénomination, et l'importance de certaines des œuvres
concernées, rendraient illusoire le projet d'une étude exhaustive.
Derrida peut par exemple s'inquiéter de voir son travail considéré
« comme une simple espèce, un cas ou un exemple du ''genre''
3post-modernisme ou post-structuralisme » . Mais il se démarque

2. cf. Patrice Maniglier, in Le moment philosophique des années
1960 en France, PUF, 2011 (dir.).
3. in Marx & sons, Galilée, 2002, p. 36.

9 également, quelques lignes plus loin, de tout
« déconstructionnisme » (« autre notion fourre-tout »), sans pour
autant s'interdire, à l'occasion, d'assumer le lexique de la
déconstruction à propos de ses œuvres majeures.
Le relevé de ces difficultés souligne en tout cas l'importance
de se donner des axes d'étude prioritaires, qui puissent
correspondre à des problèmes particulièrement significatifs,
soulevés dans le contexte qui nous occupe. Il s'agit de parvenir à
se repérer à travers un certain nombre de textes, d'y distinguer
des tendances, et de soulever des hypothèses relatives aux
problèmes philosophiques majeurs qui s'y trouvent posés. Ceci
passe par l'étude des relations entre les auteurs, ou entre les
courants philosophiques, par la confrontation aussi des
générations de philosophes -l'hypothèse de départ étant que le jeu
des influences transversales, s'il laisse bien sûr subsister la
singularité des signatures, peut néanmoins permettre de
circonscrire quelques-unes des caractéristiques d'une situation
historico-culturelle singulière, philosophiquement féconde et
significative.
Pour rendre compte de certaines des évolutions les plus
significatives de cette « situation historico-culturelle », on a
choisi de privilégier des lectures suivies d'œuvres de Deleuze,
Derrida et Lyotard, qui serviront de fil directeur tout au long de
notre étude. Non que nous pensions que ces auteurs suffisent à
résumer entièrement cette « situation ». Mais ils présentent du
moins l'avantage de la traverser très largement, et d'en avoir
réfléchi la plupart des composantes. A suivre leurs trajectoires,
on pourra donc revenir sur ces composantes, de la réception
postphénoménologique du structuralisme méthodologique aux
principaux travaux philosophiques qui en assument un certain
héritage, et jusqu'aux gestes de démarcation par lesquels
Deleuze, Derrida et Lyotard eux-mêmes en viennent à déterminer
ce qu'on pourrait appeler l'originalité « supplémentaire » de leurs
orientations.
Les travaux philosophiques évoqués partagent en effet au
moins un point commun, qui peut fournir une première
justification à leur regroupement: ils entretiennent un certain
rapport, fût-il parfois polémique, avec ce qui s'est donné sous le
nom de « structuralisme ». Quelques remarques peuvent être
10 proposées à ce sujet, qui sont aussi des pistes de réflexion:
-On sait que le « structuralisme » lui-même s'est inscrit ou a
émergé, comme « courant », dans un débat, et parfois encore
dans une polémique, sur une scène dominée par l'influence des
interprétations françaises de la phénoménologie ou de la pensée
de l' « existence ». Ce débat ne cessera d'orienter ses formes et
ses évolutions. Et on peut considérer qu'il demeure un des
éléments importants, en jeu dans le déplacement «
poststructural » (le rapport de Derrida ou de Lyotard, par exemple, à
la phénoménologie apparaît même comme plus étroit que celui
d'auteurs plus précocement rattachés au courant des structures).
-Par ailleurs, leur rapport au structuralisme est suffisamment
insistant pour qu'on puisse dire que, quelles que soient les
distances prises ou les critiques formulées à son égard, les
philosophies « post-structurales » n'en ont pas moins reconnu la
pertinence des questions posées par ce courant ou ces travaux, au
point de voir leurs démarches infléchies, à un titre ou à un autre,
par la diffusion de ces modes de pensée, ou d'en faire le point de
départ de leurs propres élaborations (comme ce dont il s'agirait
d'abord de prendre la mesure, lors même qu'on entendrait s'en
détacher).
-Du point de vue de la philosophie, les travaux d'abord les
plus engagés dans la prise en compte des structures l'ont été
principalement sous les noms de Foucault, de Lacan ou
d'Althusser. Mais on sait qu'une des principales caractéristiques
du structuralisme a auparavant été sa capacité à renouveler les
approches dans le domaine des sciences humaines (de
LéviStrauss à Dumézil, Barthes, etc.). C'est à partir de ce contexte
qu'a pu se cristalliser, dans les années 1960, un mouvement de
pensée tentant de prendre en compte, dans le cadre d'une
philosophie renouvelée, un certain nombre de ces acquis de la
recherche en sciences humaines ou sociales. C'est aussi à
l'occasion de ces convergences qu'a pu se préciser une certaine
dimension «polémique» du structuralisme.
-Mais on sait aussi que, très vite, les « structuralistes » en sont
venus à se détacher de ce qui leur est rapidement apparu comme
une unité factice. Au-delà de l'usage d'un lexique, c'est surtout
l'univocité de l'appellation qui semble avoir ainsi incité à plus de

11 4réserve, voire à la « dénégation » (Balibar 2005), dans le rapport
à l'étiquette. Si bien qu'on pourrait avancer que c'est du sein
même du mouvement « structuraliste » que s'est exprimée,
presque aussitôt, la nécessité de sa propre mise en question. C'est
ce qui a pu faire conclure, dans des études récentes, que le «
poststructuralisme » serait une composante interne du mouvement
« structuraliste » lui-même, indissociable de son mode spécifique
de développement.
Et pourtant, il s'agit bien pour nous de rendre compte d'un
déplacement, ou d'un ensemble de déplacements, qui sont aussi
des remaniements ou des renouvellements. Ceux-ci concernent à
la fois, et indissociablement, les questions philosophiques et le
rapport à la tradition philosophique des auteurs concernés:
-Du point de vue des thèmes et des problèmes, on peut parler
par exemple de remaniements dans la façon d'aborder la question
du sujet -le « post-structuralisme » poursuivant et infléchissant
sur ce point un certain nombre de recherches largement initiées
par le mouvement « structuraliste » lui-même. Mais il semble
qu'on puisse mettre en évidence d'autres originalités, qui
concernent notamment la position des problèmes de philosophie
politique, ou la réflexion sur l'esthétique, en rapport avec
l'évolution des pratiques, aussi, dans chacun de ces champs. De
plus, on a souvent souligné le rôle joué ici par les thématiques de
la différence, ou de l'altérité. On y a vu parfois une limite, autant
qu'une fécondité, comme dans l'évocation, par Christian Ruby,
5d' « archipels de la différence » . Ces thématiques s'affirment, en
tout cas, en rapport avec une volonté partagée de sortie des motifs
récurrents de l'unité-identité ou du «même».
-Concernant la lecture des textes de la tradition, des
déplacements sont là aussi opérés, qui ont pu parfois contribuer
à modifier sensiblement notre regard sur l'histoire de la
philosophie. C'est ainsi souvent à la lumière de leur implication
4. Étienne Balibar, «Le structuralisme, une destitution du sujet?», in
Duportail, Guy-Félix (dir.), «Repenser les structures», Revue de
métaphysique et de morale, PUF, n° 45, 2005/1.
5. Christian Ruby, Les archipels de la différence : Foucault,
Derrida, Deleuze, Lyotard, Éditions du Félin, 1989.
12 dans des discussions plus contemporaines, qui touchent à la
philosophie mais la rapportent aussi à son «dehors», qu'il s'agisse
de littérature ou de sciences humaines, etc., que se trouvent
réactivés les enjeux d'une lecture, par exemple, de Platon (sur
l'image, la mimesis, le simulacre, etc.) ou d'Aristote (sur la
métaphore, ou encore sur l'action...). Une place particulière
devrait sans doute être faite, à cet égard, aux auteurs qui
apparaissent le plus comme des « alliés » dans l'entreprise
poststructurale (dans les champs de l'économie, du désir, de la
critique...), aussi bien qu'au travail sur les sciences humaines, la
psychanalyse ou la sémiologie. Là encore, le déplacement s'opère
dans un rapport serré à la génération précédente. Mais il est
parfois encore approfondi et radicalisé, au point d'en venir à
inquiéter nombre d'assurances traditionnelles dans le rapport aux
textes ainsi retravaillés.
Le développement de ce travail s'accompagne d'ailleurs de
tentatives significatives, et parfois simultanées, de productions
textuelles assez inhabituelles, dans un rapport complexe à la
« littérature », et qui témoignent d'une relation peut-être inédite
à l'élaboration du discours philosophique en tant que tel.
Il conviendra aussi de donner place à une réflexion sur les
enjeux de discussions engagées avec des auteurs ou des textes
venus d'horizons divers, et parfois d'autres traditions. Ce qui
conduira à s'intéresser à l'effet des interactions liées au jeu
d'influences plus lointaines, mais pouvant parfois également
donner lieu à polémiques: c'est l'occasion de suivre l'émergence
de débats critiques caractéristiques, par exemple avec les
traditions herméneutiques, ou analytiques, que ce soit sur des
6questions éthiques, ou autour du rapport à la rationalité .
Ce sera aussi l'occasion de revenir sur la dimension
« internationale » prise par tout recours à la dénomination en
termes de « post-structuralisme ». Celle-ci apparaît comme le
résultat d'une « exportation », d'une « réception » ou d'une

6. On pourra se reporter à ce propos notamment d'une part à Manfred
Frank 1984, 1989 ou Habermas 1985, 1988, d'autre part aux discussions
sur Frege ou Wittgenstein (Lyotard 1971, 1979...), ou avec Austin ou
Searle (Derrida 1972, 1990, Deleuze et Guattari 1980).

13 7«traduction» . Il s'ensuit aussi qu'elle peut être le point de départ
le plus commode pour aborder les enjeux de sa mise en
discussion à cette échelle. Reste à savoir si c'est au prix d'un
malentendu, ou d'une mécompréhension.
Il s'agit en même temps pour nous d'étudier des
« déplacements ». Ce terme requiert, lui aussi, quelques
justifications.
On sait que la recherche en France privilégie plutôt, dans ses
8travaux les plus récents, le vocabulaire du « moment » -qui avait
déjà pu servir à rendre compte d'une description plus large de
l'histoire du structuralisme (cf. Dosse 1992: « un certain regard
et beaucoup d'échanges conceptuels permettent de repérer un
9moment structuraliste » ). Ce vocabulaire présente l'intérêt de
permettre de penser l'unité d'une histoire et d'un problème, ou
plutôt d'une configuration problématique, ou encore d'un
10«faisceau d'hypothèses » .
Cette approche présente néanmoins également, par rapport au
point de vue adopté ici, quelques inconvénients. D'abord, parce
qu'elle privilégie généralement le rapport de continuité ou de
ressemblance entre le « structuralisme » et ses suites, de sorte que
l'identification même d'un « moment » post-structural finit par
faire problème. On renvoie alors à la singularité de contextes
«étrangers» l'invention d'une désignation pour ce qui ne serait en
fait qu'un mouvement de critique interne, voire de « polémique
interne » au courant structural.
Une des difficultés liées à l'usage de ce vocabulaire, c'est que
la lecture se trouve orientée par lui dans le sens d'une sorte de
« travail du négatif », en attente de sa relève ou de son
dépassement dans le « moment » suivant. Or on sait que le
« moment » a parti lié, au moins depuis Hegel, avec l'Aufheben
de la spéculation. Et s'il est vrai que c'est toujours dans un certain
7. Étienne Balibar, art. cité.
8. cf. Frédéric Worms, La philosophie en France au XXe siècle:
moments, Gallimard, 2009.
9. François Dosse, Histoire du structuralisme, La Découverte, 1991,
1992 (je souligne).
10. Patrice Maniglier, op. cité.
14 « après », à la fois temporel et culturel, que s'élabore la réflexion
dans le cadre d'une étude à dimension « historique », il y aurait
ici quelque risque à interpréter trop vite cet après-coup dans le
sens d'une « sursomption ».
Pour autant, devra-t-on s'en tenir à la description d'une
cristallisation culturelle singulière, dont il s'agirait de relever,
pour les décrire, les traits différentiels ? On rejoindrait alors,
semble-t-il, la formule deleuzienne d'un « à quoi reconnaît-on le
[post-]structuralisme ? ». Encore faudrait-il pouvoir tenir la
tension entre ce qui se donne « comme différence dans un temps
discontinu », et ce qu'il en est de la « répétition », du « retour »,
de la « survivance », pour mettre en jeu le caractère
« intempestif » de l'ensemble historico-culturel qui nous
11occupe .

Ici se trouve posé, du point de vue général de notre étude, un
problème de méthode. Comme il ne s'agit ni d'identifier les
auteurs les uns aux autres, ni de prétendre saturer le champ des
interprétations possibles du mouvement, il nous a semblé
préférable de marquer, dès l'intitulé, la pluralité irréductible des
trajectoires, qui correspond aussi à leur diversité. Et pourtant, à
partir des motifs que nous venons de dégager, on espère pouvoir
montrer la fécondité des recoupements et des mises en parallèles.
La tension devra donc être maintenue, entre rassemblement et
dispersion.
On a pu aussi évoquer plus haut une « situation
historicoculturelle » et sa « signification », ou encore une « étude à
dimension historique », élaborée « dans un certain après, à la fois
temporel et culturel ». Mais, pas plus qu'à une analyse
thématique et intemporelle, on ne prétendra se livrer à une
entreprise de reconstitution historique générale des
cheminements, qu'on l'entende dans un sens positiviste,
structural, ou même herméneutique. Même si on a le goût de
l'histoire, une telle reconstitution exigerait qu'on donne une place
différente à l'analyse des éléments de culture investis dans des
pratiques (comme le marxisme ou la psychanalyse) à la
singularité du Mai français, ou au mouvement de mise en cause

11. cf. J.-C. Goddart, in Maniglier (dir.), op. cité.

15 des normes, dans la politique comme dans les mœurs, qui l'ont
accompagné. Pour autant, la dénomination « pensée 68 », mise
12en avant dans des termes quelque peu péjoratifs , ne
conviendrait pas non plus tout-à-fait pour rendre compte de ce
dont il est traité ici. Reste que ce sont aussi ces éléments qui font
qu'on peut appeler ces théories « françaises », en un sens cette
fois très conjoncturel, plus événementiel que traditionnel.
On sait d'ailleurs que les auteurs qui nous intéressent ne
cessent d'affirmer leurs réserves quant aux approches
globalisantes, et d'en mettre en évidence les présuppositions :
Derrida met en cause, jusque chez Foucault, l'idée qu'une
signification philosophique puisse s'épuiser dans son historicité,
et privilégie le point de vue des « césures » ou failles
instauratrices ; Deleuze se méfie des gestes de retour par lesquels
on cherche à puiser les éléments d'une histoire monumentale,
qu'elle soit spirituelle ou épochale, et préfère valoriser la
dimension originale des « devenirs » ; quant à Lyotard, il oppose,
à la cohérence rétrospective, historienne ou méta-narrative, la
singularité des ruptures « figurales ».
Pour respecter ces préventions, il faudrait donc, à la limite,
renoncer à faire de l'histoire, fût-ce à la façon de
l' « herméneutique constructive » de Manfred Frank, qui annonce
qu'il se refusera à tout exposé « chronologique » et «intégral»,
mais qu'il s'y refusera pour mieux tenter de saisir « l'unité du
néostructuralisme » et pour s'attacher à « le comprendre en
13totalité » . Il faudrait renoncer non seulement à la totalisation,
mais même à l'analyse des genèses, ou à la description
d' « actes » de déplacement, attribuables à des « sujets »
clairement identifiables. Notre travail ne sera d'ailleurs, en ce
sens, ni vraiment chronologique, ni totalisant.
Et pourtant, les problèmes qu'il évoque s'organisent aussi
chronologiquement, même s'ils ne cessent de se chevaucher et de
se recouper dans cette dimension. Sur ce point encore, on pourra
assumer de se tenir dans un certain entre-deux: entre le
thématique et l'historique, ou entre approche herméneutique et

12. cf. Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68, Gallimard, 1988.
13. Manfred Frank, Qu'est-ce que le néo-structuralisme ?, 1984,
Editions du Cerf, 1989, p. 29.

16 reconstitutions configurantes -et parfois, du moins
l'espéronsnous, un peu au-delà de ces oppositions trop tranchées.

C'est encore dans cette perspective qu'il peut être intéressant
de mettre au centre de l'interrogation le terme de
« déplacement ». Il permet en effet de rendre compte à la fois
d'une dépendance (insistance d'un contexte) et de l'originalité
d'un mouvement, sans trop vite faire signe vers une « relève »
dont on sait qu'elle constitue par excellence, aux yeux des auteurs
considérés, un de ces gestes spéculatifs dont ils entendent se
démarquer. Le vocabulaire du «déplacement», plus spatial que
temporel, offre de plus l'avantage d'assumer un certain héritage
des « structures ».
Il permet peut-être aussi d'accorder une attention plus serrée
à l'originalité de certains développements ultérieurs. Le mot
revient d'ailleurs fréquemment dans les commentaires, quand il
14s'agit de caractériser le parcours de Lyotard notamment , et ce
15dernier lui-même a été conduit à exploiter très tôt les ressources
d'un sens psychanalytique du concept de « déplacement »,
comme hypothèse « économique » d'une énergie
d'investissement susceptible de se détacher des représentations et
de glisser le long des voies associatives.
Mais le sens psychanalytique n'est pas seul en cause ici. Il
compose avec les sens spatiaux, à proximité du jeu de positions,
de la ligne de fuite, de l'échappement... Il évoque en même temps
la dimension inconsciente et le glissement sur les surfaces, avec
des connotations à la fois géographiques, théâtrales, ludiques et
politiques, pour en venir à désigner une série d'opérations
philosophiques originales, dont on va s'efforcer de repérer
quelques aspects caractéristiques, du point de vue de leurs
modalités comme de leurs effets.


14. cf. Niels BRUGGER, Finn FRANDSEN, Dominique PIROTTI
(dir.), Lyotard, les déplacements philosophiques, 1989, De Boeck
Université, 1993, ou François CHOMARAT, «Déplacements avec
Lyotard», in PAGES, Claire (dir.) Lyotard à Nanterre, Klincksieck,
2010.
15. in Discours, figure, Klincksieck, 1971.

17 Il ne s'agit donc pas, en tout cas, de penser le rapport des
auteurs « post-structuralistes » à leurs prédécesseurs en termes
d'évolution simple, et encore moins de « progrès ». L'hypothèse
ici soulevée est plutôt que, si critique du structuralisme il y a, elle
ne relève pas pour autant d'une volonté de répudiation.
Quant à l'ambiguïté dans l'usage du préfixe (« post- »), elle
tient aux usages parfois idéologiques dont il a été l'occasion. C'est
ainsi que le «post-modernisme» a fait l'objet d'interprétations
contre-modernistes ou anti-modernistes, qui pouvaient participer
d'attitudes réactives, voire réactionnaires. Mais le « post- », qui
dénote l'après, connote aussi l'au-delà. On sait que Lyotard a dû
sur ce point opérer bien des distinctions pour préciser la nature
du rapport dans lequel il s'inscrit par rapport au « projet
moderne ».
Or, il apparaît d'emblée que le terme de «
poststructuralisme » peut devenir l'enjeu de controverses similaires,
même s'il est clair que la « structure » ne fait pas époque sur le mode que la « modernité ». Il convient donc peut-être, de
façon quelque peu analogue, de se placer au-delà des logiques de
la simple « succession », de la « conversion », ou encore de la
« redirection ». Le post-structural en philosophie ne saurait être
pour autant, pour qui veut bien en faire le détour, pensé comme
réactif. Il requiert davantage une approche de l'ordre de
l' « anamnèse », voire de la « perlaboration » (durcharbeiten).
Sans quoi il serait encore à craindre « qu'on se condamne à
16répéter sans aucun déplacement » .
16. Le postmoderne expliqué aux enfants, Galilée, 1988.
18 I
LA PHENOMENOLOGIE
EN QUESTION.









Un des premiers motifs autour desquels on peut regrouper les
auteurs ici considérés, pour tenter d'établir un parallèle entre
leurs cheminements et démarches respectives, est celui de leur
rapport à la phénoménologie. Le statut de ce «point de départ»
mérite néanmoins d'être précisé, dans la mesure où il est
susceptible de plusieurs interprétations.

Le «point de départ» comme conversion fondatrice.
La première hypothèse qu'on pourrait soulever serait celle
d'un « point de départ » radical strictement intra-philosophique,
voire intra-phénoménologique. En ce sens, il faudrait dire qu'on
commence par la phénoménologie parce que la phénoménologie
est commencement -au sens où elle thématise le commencement
en philosophie. On sait en effet que pour Husserl, un certain geste
philosophique d'explicitation du sens de l'expérience
« commence », précisément, avec l'épochè. L'entrée en
phénoménologie serait alors ce moment où le philosophe
s'approprie son domaine d'exercice -véritable acte de naissance
de la philosophie, comme rupture avec le cours «naturel» de
l'expérience, qu'elle soit vie quotidienne ou vie de connaissance.
Un tel «commencement» philosophique est commencement
absolu en ce sens qu'il excède littéralement toute motivation
temporelle déterminée (dans le temps naturel) pour se poser dans
l'omnitemporalité de l'ouverture d'un pur possible, comme champ
de vérité ou de sens à découvrir. Mais ce serait aussi bien retirer
tout sens véritable au contexte dans lequel intervient le « point de
départ » en question (contexte lié à la contingence des péripéties
accidentelles).

21 Le point de départ dans sa dimension temporelle et
historicobiographique.
Il est néanmoins incontestable que le « point de départ » est
ici pris dans un réseau de circonstances liées à l'histoire et à la
géographie culturelle. Il faudrait rappeler que le mode de pensée
« phénoménologique » a été adopté assez rapidement par
quelques auteurs français -dans les années 1930, mais de façon
plus significative dans l'après-guerre, avec l' « existentialisme »
et les travaux de Merleau-Ponty. Une pensée originairement
élaborée en langue allemande s'est ainsi trouvée avoir plus de
continuateurs en France que dans son pays de naissance -
17paradoxe lui-même historiquement assez déterminé :
-par les échos politiques plus sensibles de certains
développements post-phénoménologiques dans le contexte
allemand, par les difficultés résultant de la position de Heidegger
dans l'université après la guerre, etc. (d'où il peut résulter que la
philosophie trouvera désormais davantage à se développer, ici,
dans les travaux de l'École de Francfort ou dans l'assimilation des
influences anglo-saxonnes) ;
-par l'admiration et les emprunts récurrents, au moins depuis
le XIXe siècle, des penseurs français vis-à-vis de la philosophie
allemande, récurrence en fonction de laquelle, s'étonne Manfred
Frank, « les ''nouveaux Français'' semblent vouloir conter encore,
comme si de rien n'était, l'histoire interrompue de la critique
18allemande de la métaphysique des romantiques à Heidegger » ;
-mais aussi par l'importance, sans doute, du geste de
réactivation du cogito par la phénoménologie, fût-ce pour en
renouveler l'approche ou le mettre en perspective, qui peut
trouver des échos significatifs dans la tradition philosophique
française.
Mais toutes ces observations et hypothèses, quels que soient
leur pertinence et leur intérêt, maintiennent la considération de la
présence culturelle de la phénoménologie en France dans les
années 1950-1960 au niveau des considérations de fait. De ce
17 . signalé par Manfred Frank, in Qu'est-ce que le
néostructuralisme ?, Éditions du Cerf, 1989, p. 24, ou encore récemment
par J. Benoist, in L'idée de phénoménologie, Beauchesne 2001, p. 3.
18. op. cité, p. 24.
22 point de vue, l'intérêt manifesté par Lyotard, Deleuze ou Derrida
(parmi d'autres) pour ce courant de pensée ne serait encore qu'une
façon de participer à l'air du temps, sans nous éclairer
véritablement sur le rôle intra-philosophique qu'elle est
susceptible de jouer pour eux.

Le point de départ comme rencontre et formation initiatrice.
Pour parvenir à articuler le sens philosophique du «point de
départ» et son sens historico-biographique, il faudrait donc par
exemple montrer que tel ou tel auteur a pu rencontrer la
phénoménologie au cours d'une démarche déjà philosophique, de
telle sorte que la dimension contextuelle ne puisse pas être
ramenée trop vite à celle d'une factualité inessentielle et
contingente. Or si la phénoménologie est susceptible d'être
« rencontrée », non seulement empiriquement et factuellement,
mais philosophiquement, alors il se peut que devienne aussi plus
problématique le maintien de son statut de commencement
« absolu ». Ou alors, il faudrait montrer que la «rencontre» n'a
consisté qu'à faire re-surgir, en l'explicitant, la vérité d'une
démarche dans laquelle on était en fait déjà engagé, et qui fait
qu'on était déjà phénoménologue sans le savoir. Mais cela
reviendrait aussi à affirmer que toute philosophie est
phénoménologie, qu'il n'y a pas de vraie philosophie « avant » la et du même coup qu'il ne saurait y en avoir, non
plus, « au-delà » d'elle. Peut-être est-ce la thèse implicite de
certaines démarches phénoménologiques convaincues, mais on
ne saurait la formuler ainsi sans lui donner un tour dogmatique
difficilement soutenable, et en tout cas très éloigné de l'esprit
d'ouverture critique initié par Husserl.
Quoi qu'il en soit, il nous faudrait rendre compte du fait que
les penseurs ici étudiés ont pu «rencontrer», au moins de leur
propre point de vue, la phénoménologie depuis des démarches ou
des contextes déjà chargés d'une certaine consistance
philosophique, et du fait que cette rencontre, qui n'était pas
« commencement absolu », n'a pas été non plus « aboutissement
ultime », puisque ces démarches se sont prolongées « au-delà »
d'elle.
On peut partir pour cela du fait que ce que rencontrent d'abord

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