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Héra reine du ciel

De
170 pages
Héra est jalouse ! Les légendes la présentent ainsi, pour mieux dissimuler ses véritables attributions dans le monde des dieux de seconde génération. Héra est la digne assistante de Zeus et toutes ses actions sont conduites pour assurer l'initiation des demi-dieux. Sans elle, le projet de son royal mari ne pourrait être mené à son terme. Hera est la reine de l'Olympe et déesse de la fécondité, valorisant la matière sans laquelle rien ne serait.
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Gilbert AndrieuHéra reine du ciel
Suivi d’un essai sur le divin
Héra est jalouse ! Si les légendes la présentent ainsi
c’est pour mieux dissimuler ses véritables attributions
dans le monde des dieux de seconde génération.
Il suffi t de pénétrer dans leur dimension symbolique pour Héra reine du ciel
s’apercevoir qu’Héra est la digne assistante de Zeus
et que toutes ses actions sont conduites pour assurer
l’initiation des demi-dieux, les guider vers le feu divin, Suivi d’un essai sur le divin
l’ordre voulu par son époux si l’on préfère.
En étudiant ses différentes interventions nous voyons
mieux qu’elle est la parèdre de Zeus, que, sans elle,
le projet de son royal mari ne pourrait être mené à son
terme.
Héra est la reine de l’Olympe, mais elle est aussi
la déesse qui gère la fécondité sur le plan spirituel en
valorisant la matière sans laquelle rien ne serait.
Professeur honoraire des Universités, l’auteur s’efforce
de décrypter les légendes pour connaître Héra en tant
que reine, mais aussi en tant que force indispensable.
Elle permet d’approfondir la raison d’être des dieux.
Pour dépasser le monde des immortels, l’auteur propose
de se pencher autrement sur le divin afi n de dépasser les
idées reçues.
Le paon, attribut ordinaire d’Héra.
Illustration réalisée par l’auteur
ISBN : 978-2-343-04927-4
17 €
POUR COMPRENDRE
Gilbert Andrieu
Héra reine du ciel
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HÉRA
REINE DU CIEL

SUIVI D’UN ESSAI SUR LE DIVIN
Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de présenter en
un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question
contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au
lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment par une bibliographie
sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de
professeurs d’université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche
de choisir les thèmes qui feront l’objet de ces publications et de
solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair,
de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul
Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou,
Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis Rolland.

Dernières parutions

eGérard PETITPRÉ, Les années folles de la V République
(1988-2014), 2014.
Walter AMEDZRO ST-HILAIRE, Fondements et méthodes en
gestion appliquée, 2014.
Jean-Marie GILLIG, Histoire de l’école laïque en France,
2014.
Jean-Baptiste ESAÜ, Les élections présidentielles Aux
EtatsUnis, 2014.
eGérard PETITPRÉ, Les trente Glorieuses de la V République
(1958-1988), 2014.
Xavier BOLOT, Les Trois Réalités. Physique, perçue,
représentée ici, maintenant, évolutions, 2014.
Alain DULOT, Ce que penser veut dire. Essai, 2013.
Claude-Michel VIRY, Guide historique des classifications de
savoirs, 2013.
Maixent LOUBASSOU-NGANGA, L’immigré et la gestion du
patrimoine, 2013.
André MESIN, De Smith à Marx : deux approches du
capitalisme, 2013.
Xavier BOLOT, Comment représenter l’action. Le bonheur
d’appliquer les sciences de la vie aux arts du vivants, 2012.
GILBERT ANDRIEU




HÉRA
REINE DU CIEL

SUIVI D’UN ESSAI SUR LE DIVIN




















DU MÊME AUTEUR

Aux éditions ACT İO

L’homme et la force. 1988.
eL’éducation physique au XX siècle. 1990.
Enjeux et débats en E.P. 1992.
À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994.
eLa gymnastique au XIX siècle. 1997.
Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002.

Aux PRESSES UN İVERS İTA İRES DE BORDEAUX

Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique aux
ème ème19 et 20 siècles. 1992

Aux éditions L’HARMATTAN

Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004.
Sport et spiritualité. 2009.
Sport et conquête de soi. 2009.
L’enseignement caché de la mythologie. 2012.
Au-delà des mots. 2012.
Les demi-dieux. 2013.
Au-delà de la pensée 2013.
Œdipe sans complexe 2013.
Le choix d’Ulysse : mortel ou immortel ? 2013.
À la rencontre de Dionysos. 2014.
Être, paraître, disparaître. 2014.
La preuve par Zeus. 2014.
Jason le guérisseur au service d’Héra. 2014.




© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-0 4927- 4
EAN : 97823430 49274





PREMIÈRE IMPRESSION




La première impression que laisse Héra, lorsque nous
parcourons les différents mythes grecs, est celle d’une femme
jalouse qui ne supporte ni les maîtresses de son mari, ni les
enfants illégitimes qu’il sème un peu partout. Seule ou avec
l’aide d’un certain nombre de divinités secondaires, mais non
moins compétentes dans leurs différentes fonctions, Héra
entreprend tout ce qu’elle peut pour harceler les concubines de
son mari et empêcher leurs enfants de voir le jour. Elle s’en
prend également à tous ceux, mortels ou immortels, qui
interviennent pour cacher de tels enfants et leur permettre ainsi
d’arriver à l’âge adulte. Inutile d’entrer dans les détails nous le
ferons ultérieurement.
En fait, ce n’est qu’une première impression et elle
s’avère terriblement réductrice. Héra n’est pas seulement une
femme jalouse, elle connaît bien son mari. Elle n’oublie pas
qu’elle est sa troisième femme après Métis et Thémis. La
première subira le sort que Cronos a fait subir à ses propres
enfants, en les avalant pour les mettre en lieu sûr dans son
ventre. Bénéficiant de l’art de Métis de se métamorphoser, Zeus
lui demandera de se transformer en goutte d’eau et l’avalera
pour la mettre en lieu sûr, autrement dit dans son ventre. Il avait
été averti que l’enfant qu’elle aurait donnerait à son tour un
garçon qui le détrônerait. Il n’était pas possible de courir un tel
risque ! Métis représentait la sagesse, la prudence et on peut
voir que Zeus, grâce à la ruse, ne fait qu’avaler la prudence qui
semble manquer quelque peu d’efficacité, à moins que la
légende ne cache autre chose que notre logique imperturbable
ne peut envisager. N’oublions pas que ce qui est dit est souvent
5
secondaire, juste bon pour cacher l’essentiel. L’auditeur ou le
lecteur doit ressentir profondément le sens caché du mythe !

Métis est la fille d’Océan et de Téthys, une divinité
primordiale, la plus jeune des Titanides, celle qui personnifie la
fécondité féminine de la mer. Rappelons ici que Rhéa lui avait
confié Héra pendant que Zeus luttait contre Cronos. C’était
donc avant les grandes guerres contre les dieux de première
génération. Ce détail de la vie d’Héra montre qu’il est difficile
d’avoir une vision simplifiée de la conquête du pouvoir par
Zeus, lutte qui se situe longtemps avant qu’il ne prenne Héra
pour troisième épouse. Nous pourrions penser, en effet, que les
enfants de Gaia et d’Ouranos sont tous des monstres et donc des
adversaires des enfants de Cronos revenus à la vie grâce à
Métis. Ce n’est pas aussi simple et nous comprenons bien que
Zeus ne fera pas la guerre à sa mère qui est une Titanide comme
Téthys ou encore Thémis une autre Titanide qui devait
enseigner à Apollon l’art de la divination. Que dire de la
Néréide Thétis, mère d’Achille que Zeus et Poséidon
courtisaient ?
Toujours est-il que Métis, qui personnifie la Prudence,
avait donné à Zeus la drogue qui devait ramener ses frères et ses
sœurs à la lumière du jour en faisant rendre gorge à son père.
Les légendes ne sont pas très explicites sur la rencontre entre
Zeus et Métis. Le plus important est certainement l’avis donné
par Gaia et Ouranos sur l’avenir de Zeus qu’il était incapable
d’imaginer lui-même. Lorsque Métis fut enceinte d’Athéna, ils
lui firent savoir qu’après lui avoir donné une fille, elle lui
donnerait un enfant qui le détrônerait à son tour. C’est ainsi que
Zeus se servit de la ruse pour éviter le pire. Profitant des
capacités de Métis à se métamorphoser indéfiniment et utilisant
la ruse, il lui demanda si elle pouvait se transformer en goutte
d’eau et il l’avala. Athéna pouvait naître, Métis ne pourrait pas
lui donner un autre enfant pour le détrôner.
Le mythe nous apprend surtout que la ruse est
supérieure à la prudence, mais aussi que Gaia, la mère de tous
les monstres pour Hésiode, veut que Zeus prenne et garde le
pouvoir sur l’ensemble des dieux puisqu’elle le protège en lui
dévoilant des dangers qu’il ne pouvait pas imaginer.
6
En avalant Métis, Zeus associe la Ruse à la Prudence !
En épousant Thémis, Zeus poursuit sa politique de mise
en ordre. Thémis qui personnifie la Loi va lui donner des
enfants qui lui seront indispensables pour le faire régner.
Thémis engendre les Heures, les Moires, la vierge Astrée ou la
Justice, les nymphes d’Éridan qui indiqueront le chemin des
Hespérides à Héraclès.
Les heures sont trois sœurs Eunomia, Dicè et Eiréné qui
représentent la Discipline, la Justice et la Paix et qui sont aussi
des déesses de la nature en personnifiant, comme le rappelle P.
Grimal, les idées de pousser, de croître et de fructifier. Elles
sont les servantes d’Héra, mais on les retrouve aux côtés
d’Aphrodite, ou de Dionysos. Elles sont aussi les compagnes de
jeu de Perséphone.
Les Moires tissent le destin, chaque dieu ou chaque
mortel ayant le sien, y compris Zeus nous venons de le voir.
Atropos file le fil de la vie, Clotho l’enroule et Lachésis le
coupe.
Pierre Grimal, à propos de Thémis, nous dit dans son
Dictionnaire de mythologie :
« Ce mariage avec Thémis qui est l’incarnation de
l’Ordre éternel, de la Loi, a une évidente valeur de symbole et il
exprime comment Zeus, le dieu tout puissant, peut être soumis
aux destinées, puisque celles-ci, ses émanations directes, ne
sont en quelque sorte qu’un aspect de lui-même. » (p.479)

Thémis représente la justice, mais une justice qu’il
faudrait éviter de confondre avec celle souhaitée par Zeus
puisqu’il s’empressera de remplacer Thémis et ses oracles par
Apollon et d’autres oracles, mieux adaptés à son pouvoir, au
célèbre sanctuaire de Delphes.
Nous pourrions être surpris de voir que Zeus épouse, en
seconde noce, cette Titanide qui est donc son aînée et qui
rendait ses propres oracles bien avant qu’Apollon ne puisse en
1faire de même pour imposer la justice de son père. Nous devons

1 Comme le montre le mythe d’Hermès, il n’est pas possible
d’imaginer les quatre âges de la vie chez les dieux. À peine nés, ils
sont capables d’accomplir des faits qui sont ordinairement des
7
souligner ici la continuité et le changement, ce qui semble
quelque peu négligé par Hésiode dans sa Théogonie. Nous
verrons mieux, par la suite, que si Zeus fait la guerre aux
anciens dieux pour mieux dicter sa conception de l’ordre,
différente de celle du Chaos dont Thémis est héritière, il ne peut
pas totalement exclure les qualités de l’ordre ancien et
finalement les épouse, au sens propre et figuré.

Héra est donc la troisième femme de Zeus et lorsque
nous apprenons qu’elle est la protectrice des femmes mariées,
des couples réguliers, des naissances heureuses on peut aussi
s’interroger sur ses compétences lorsque l’on voit comment
Zeus se comporte avec elle. Une fois encore, il ne faut pas
confondre des faits irréels, puisque légendaires, et un
enseignement caché qu’il faut débusquer sous un ensemble de
symboles. Les qualités ou capacités d’Héra ne datent pas de la
renaissance des enfants de Cronos et c’est dans une histoire plus
large des religions, du moins antérieure au développement des
cités et aux poèmes d’Hésiode, qu’il faut l’observer en évitant
de l’enfermer dans un présent trop à la gloire de son mari.
Il est difficile de situer le mariage d’Héra et de Zeus
dans l’ensemble des rencontres amoureuses du futur monarque,
de le situer par rapport aux guerres qui seront menées contre les
enfants de Gaia. Pierre Grimal le place après la naissance
d’Aphrodite par Dioné, celle des Grâces par Eurynomé, celle
des Muses par Mnémosyné, mais laisse imaginer qu’il est plus
ancien que ne le dit Hésiode.
« C’est à ce moment seulement que se place, selon
Hésiode, le mariage sacré avec Héra, sa propre sœur. Mais il
est généralement considéré comme beaucoup plus ancien. »
(p.479)
Hésiode donne d’ailleurs un ordre différent. Déméter
viendrait après Thémis et donnerait naissance à Perséphone
avant que les Muses ne viennent au monde et avant qu’Apollon

prouesses d’adulte. On pourrait en dire autant d’Artémis et de tous les
dieux qui sont exclusivement adultes. Dionysos est un dieu qui grandit
par opposition aux enfants de Cronos qui peuvent faire la guerre en
sortant de son ventre !
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et d’Artémis ne voient le jour. Ce serait à ce moment qu’Héra
deviendrait l’ultime épouse de Zeus, la reine de l’Olympe.

Il faut bien voir que nous évoluons dans un ensemble de
mythes et que les légendes ne sont que peu de choses par
rapport aux symboles qui leur donnent un sens profond. En
suivant les récits au premier degré, Héra semble être une femme
bafouée, trompée, sans autorité sur son divin mari, mais, au
second degré, nous comprenons que les légendes nous trompent
et qu’Héra ne se contente pas de poursuivre les amantes de son
mari ou les multiples enfants qu’il aura soit avec d’autres
déesses, soit avec des mortelles. Dans un travail qui porte le
titre de La preuve par Zeus, je me suis efforcé de présenter ces
concubines et ces enfants en montrant qu’ils n’étaient pas de
simples enfants, comme nous pourrions le concevoir dans un
rapport entre homme et femme, un rapport de bonne entente
aurait dit Hésiode. Il s’agit en effet de règles de vie qu’il fallait
faire naître pour organiser le monde d’une façon nouvelle, lui
imposer un ordre, ce dernier ne pouvant être que différent de
celui des premiers dieux, disons de Gaia, d’Ouranos et de leurs
enfants. Zeus peut être considéré comme le sommet d’une
pyramide avec tout en haut le feu divin, autrement dit l’idée qui
est le propre du roi du Ciel. Cette pyramide n’est pas une vraie
pyramide, faite de pierres, ce qui la mettrait en relation avec la
matière, telle que nous la concevons aujourd’hui. Elle est une
pyramide d’idées et je crois que nous pouvons nous laisser
influencer par Platon qui mettrait l’intelligible à la place de
Zeus. À la base de l’édifice se trouverait la Terre, et même
l’Enfer et le Tartare, tandis qu’au sommet, dans le Ciel, il y
aurait l’Aether, un ciel plus pur que le Ciel étoilé, d’autant plus
pur qu’il est ce qu’il y a de plus irréel. Si Zeus est le roi de cet
édifice, purement imaginaire, Héra en est la reine incontestée.

Il faut bien prendre en considération que les dieux sont
des images et qu’ils ne sont ici que des mots. Zeus est un mot,
Héra en est un autre et nous pourrions dire cela de tous les
dieux, première et seconde générations confondues. Les limiter
à des mots ne consiste pas à leur enlever leur autorité, mais
permet surtout de ne pas les confondre, par le biais du récit,
9
avec les mortels. Achille, Ulysse, Diomède, Nestor,
Agamemnon ou Ménélas ne sont pas que des noms, ils sont, du
moins dans le récit, des monarques achéens, appartenant à la
riche civilisation mycénienne. Lorsqu’ils s’organisent pour aller
détruire Troie et se partager ses richesses ils sont bien des
manifestations de la matière. Les dieux ne le sont plus. Ils sont
des forces et lorsqu’ils interviennent c’est en causant la victoire
ou la défaite. Nous en avons un témoignage à l’arrivée de la
course où Athéna fait trébucher le pauvre Ajax pour faire
gagner Ulysse lors des jeux honorant la mémoire de Patrocle.
Un autre témoignage nous est donné quand Apollon frappe
Patrocle dans le dos et lui impose la mort.
Cette particularité nous permet de ne pas confondre les
dieux et les hommes, qu’ils soient ou non des héros, c’est-à-dire
des hommes supérieurs. Je vais plus loin. Cette distinction nous
conduit à rechercher l’invisible, ce qui se comprend sans
pouvoir s’expliquer à l’aide d’une traditionnelle relation de
cause à effet. Ce qui arrive dans un mythe ne se perçoit pas à
l’aide d’une chronologie précise ou d’un enchaînement des faits
apparents et demande d’approfondir la dimension symbolique
qui donne un autre relief aux différents mots.

Je voudrais juste prendre un exemple et une partie d’un
mythe célèbre puisqu’il s’agit de celui de Percée décapitant
Méduse, la seule Gorgone mortelle, amante de Poséidon.
La légende nous dit qu’au moment où Percée lui coupe
la tête, un cheval et un homme muni d’une épée d’or sortent de
son cou. Il s’agit de Pégase et du géant Chrysaor. Il est clair que
les mots ne veulent pas dire grand-chose si ce n’est qu’en
coupant la tête de Méduse Percée libère deux enfants de
Poséidon, un cheval qui connaît le chemin du Ciel et un
homme, muni d’une épée en or, qui peut trancher entre
l’obscurité et la lumière. En mourant, Méduse libère deux
individualités inattendues et apparemment différentes de leurs
géniteurs. Pour la petite histoire, on peut rappeler que Poséidon
avait séduit Méduse et s’était transformé en oiseau ou en cheval
pour l’entraîner dans un temple consacré à Athéna. Là, ils
auraient fait l’amour et pour punir les amants, du moins
Méduse, et ses sœurs, car ce n’était pas possible en ce qui
10
concerne Poséidon, elle les aurait transformées en Gorgone. Les
légendes diffèrent quant à l’origine des Gorgones, mais il suffit
de retenir la colère d’Athéna qui aurait piégé les enfants de
Poséidon. Nous pouvons être surpris de voir que, pour une fois,
ces enfants ne semblent pas être des monstres malfaisants.
Il faut donc interpréter le récit, au risque de se tromper
bien entendu.
Si le cheval se rapporte essentiellement à la Terre, à la
matière, il en représente sa puissance et sa fougue, mais
comment ne pas être surpris en voyant que ce cheval connaît le
chemin du Ciel et peut s’y diriger spontanément, comme s’il
avait déjà fait plusieurs fois le voyage. À peine sorti du cou de
Méduse, il serait monté au Ciel pour se mettre au service de
Zeus. C’est un cheval blanc ailé qui se précipite donc vers
l’Olympe. Mais alors, où se trouve l’opposition habituelle entre
la Terre et le Ciel ? La Terre connaissait bien le Ciel puisque
Gaia avait donné naissance à Ouranos.
Ici, nous dépassons la copie. Ce n’est plus Gaia qui vole
vers le Ciel, mais son énergie, sa force et nous devons convenir
que la castration n’a pas séparé les deux partenaires, elle n’a fait
que rendre virtuel et supérieur ce qui n’était qu’une
manifestation venue au grand jour grâce au Soleil. La matière,
symbolisée par le cheval, aspire à rejoindre l’Olympe.
Rappelons qu’avec l’aide d’Athéna et de Poséidon, Pégase sera
monté par Bellérophon pour tuer la Chimère. Nous pourrions
évoquer ici les Centaures pour préciser cette relation Terre Ciel.
Pégase a des ailes et les ailes symbolisent la dématérialisation
de la Terre, la légèreté et le vol sont en rapport avec le divin,
avec l’immortalité que Zeus domine avec la prudence et la ruse,
mais aussi la justice. Les ailes sont en rapport avec l’élément air
et symbolisent l’esprit.
Or, pour effectuer ce voyage, l’énergie de la Terre a
besoin de l’épée d’or, autrement dit de la volonté d’en finir avec
ce qu’il y a de monstrueux dans la matière.
Percée ne fait pas que mettre à mort Méduse et prendre
sa tête qui lui servira pour d’autres faits héroïques, il délivre ce
qu’il y avait de divin dans le monstrueux, il rend possible la
transcendance de Méduse en quelque sorte. Il fallait que
Méduse meure pour connaître en elle la fin du monstrueux, de
11
l’obscurité, de la violence tandis que son regard pétrifiant va
servir la justice divine.
Il est possible d’aller encore plus loin.
La légende nous dit que Percée était invisible, grâce au
casque d’Hadès et volait grâce aux sandales d’Hermès. Faut-il
rappeler que les morts sont des ombres et qu’elles ne sont pas
visibles aux mortels ? Percée se comporte donc comme un mort
ou une divinité des Enfers. Il vient donner la mort et nous
conviendrons facilement que la mort fait partie du monde
invisible. Méduse ne peut pas le voir et j’ajouterai qu’elle ne
peut pas le voir parce que l’épée qu’Hermès a donné à Percée
n’est pas devant elle, mais en elle. D’ailleurs, Percée est muni
d’un bouclier qui est un miroir et dans lequel Méduse se voit au
lieu de voir Percée.
Méduse, c’est l’homme ordinaire, la manifestation de la
matière. L’homme porte en lui à la fois le cheval et l’épée d’or,
le sens du chemin vers l’Olympe et la force capable de trancher
en faveur du dépassement, de l’immortalité. Il suffirait qu’il
imite Percée et qu’il donne la mort au monstre qui le pétrifie et
lui interdit toute élévation. Il lui suffirait d’utiliser l’épée d’Or
et de couper le cou du monstre qui l’habite en libérant l’énergie
nécessaire à sa transcendance. Comment ne pas percevoir la
reformulation du mythe de Chiron ? Chiron donne son
immortalité à Prométhée lorsque celui-ci est délivré par
Héraclès. Or, son immortalité se trouve symboliquement dans
sa tête et non dans son corps de cheval. Pour libérer l’énergie du
cheval qui est en lui, il donne sa tête, ou son esprit à Prométhée,
autrement dit la seule partie de lui qui est immortelle. Il est
permis de penser que Chiron ne reviendra pas sous une forme
quelconque, humaine ou divine. Son rôle est terminé en tant
qu’enseignant des héros, il leur a tout appris, ce sont eux qui
désormais doivent utiliser l’épée d’Or pour libérer l’énergie qui
est en eux. Il faudra de nouvelles armes à Achille pour
combattre Hector, mais c’est aussi à ce moment que le héros
choisit de libérer l’énergie qui est en lui pour s’élancer vers le
Ciel, une énergie qu’il retenait prisonnière en boudant contre
Agamemnon.

12
Ces quelques exemples, qui nous entraînent très loin par
rapport au récit, montrent combien la lecture de la mythologie
est délicate, peut-être jamais achevée à moins d’arriver aux
portes de l’Olympe.

Revenons vers Héra.
Héra sera la troisième et dernière épouse officielle si
l’on peut dire. Et puisque nous sommes entre divinités, ce
mariage est lui aussi immortel !
On pourrait comprendre qu’Héra soit courroucée et
fasse tout pour rester la seule épouse à pouvoir lui donner des
enfants, mais, là encore, nous sommes dans la mythologie, et il
faut nous départir de cette image mortelle d’un homme et d’une
femme ayant des enfants légitimes. Zeus est en quelque sorte
polygame, ses femmes légitimes et ses maîtresses vivent côte à
côte dans l’Olympe ou du moins s’y retrouvent régulièrement
avec leurs enfants respectifs, sans compter les mignons du roi
qui peuvent remplir la fonction d’échanson comme Ganymède !
La mythologie nous invite à imager l’ensemble des
dieux et nous les montre en train de banqueter, de boire des
liqueurs divines et de se distraire en suivant attentivement la vie
des mortels. Très souvent, ils descendent sur la Terre pour les
corriger, les encourager, les surprendre ou les juger. Ils se
cachent dans des personnages que les mortels n’ont pas toujours
la présence d’esprit de reconnaître. Héra agira de cette façon en
éprouvant Jason lorsqu’il quitte son maître Chiron pour venir
vers son père à Iolcos.

Il semble donc que le personnage divin est un
personnage compliqué, à moins que nous prenions comme
repère une seule Héra, car il en existe plusieurs. Elle n’est
probablement pas la même déesse à toutes les époques et
l’évolution des religions, comme celle des mythes, doit être
prise en compte pour mieux saisir ses fonctions et leur place
dans l’équilibre des trois mondes ; les Enfers, la Terre et le Ciel.
En restant au niveau des images de l’épopée homérique, ou
même hésiodique, nous avons d’elle la dernière vision que l’on
pouvait en avoir. Nous négligeons une antériorité qui lui
permettrait d’avoir d’autres fonctions, probablement plus
13
importantes, peut-être aussi plus en rapport avec les
DéessesMères que Zeus ne cessera de surveiller, de remplacer ou de
combattre pour imposer sa propre vision du monde. Encore une
fois, considérons qu’il ne s’agit pas d’un vrai monarque, mais
de l’image idéale d’un monarque imaginaire auquel un certain
nombre de mortels veulent identifier leur pouvoir. Ce ne sont
pas ses frères et ses sœurs qui lui donnent sa couronne après les
guerres contre les monstres nés de la Terre, ce sont les mortels
qui comprennent que l’idée doit dominer l’action, mais qu’il
faut aussi penser à partir d’un certain ordre.
La mythologie, dans son ensemble, du moins les
mythes qui se rapportent essentiellement à la quatrième race de
mortels voulue par Zeus, semble considérer qu’il faut substituer
un ordre idéal à l’absence d’ordre du Chaos, ou, ce qui n’est pas
tout à fait la même chose, à la multitude des ordres proposés par
le Chaos qui laisserait à Éros le soin de faire des choix. D’une
certaine façon, Zeus associerait plus étroitement l’amour et
l’idée !
N’oublions pas que Zeus n’a pas toujours été le
monarque que la légende retient, qu’il a été un enfant, un
parèdre, et qu’en Crète on le faisait mourir. Ce qui nous trompe
souvent c’est l’utilisation de notre temps d’historien pour
observer la vie des dieux. Même si Cronos a créé le temps en
castrant son père et en séparant la Terre du Ciel, le temps des
dieux n’est pas celui des hommes, plus encore celui des mortels
d’aujourd’hui. Notre temps est singulièrement concentré, et il
nous est difficile d’imaginer des myriades d’années. Ce que
nous comprenons aujourd’hui, ou que nous admettons, c’est
qu’il faut plusieurs vies pour atteindre l’idéal qui met un terme
à l’effort de transcendance. L’histoire du Bouddha pourrait nous
aider à percevoir cet enchaînement de vies, mais il n’est pas
utile d’aller en Inde pour en accepter l’idée. La mythologie
symbolise la situation chez Héraclès, par exemple en le faisant
coucher cinquante nuits durant avec les cinquante filles du roi
Thespios à l’issu de cinquante jours de chasse contre un lion
monstrueux qui effrayait les bergers du Cithéron.

Il faudra donc prendre le recul nécessaire sur le plan de
l’histoire des religions pour mieux situer Héra, non seulement
14
vis-à-vis de son illustre époux, mais aussi vis-à-vis des autres
dieux ainsi que des mortels, et plus encore des différentes
images qu’elle peut avoir sur le plan religieux. Il faudra
échapper à la facilité des résumés mythologiques et bien voir
que la mise en place d’un panthéon soumis à Zeus n’explique
pas tout.
On a pu dire qu’Héra s’était acharnée sur ce pauvre
Héraclès, conçu par Zeus qui avait pris la physionomie
d’Amphitryon pour tromper Alcmène, mais il faudrait tenir
compte de tous les détails de la légende pour voir qu’elle
l’accompagnera tout au long de son initiation pour qu’il ne
s’enferme pas dans la demi-mesure. En actualisant mes propres
observations, je dirai que Zeus nous fait connaître avant l’heure
le principe des femmes porteuses ! Nous reviendrons plus en
détail sur chaque aventure héroïque pour montrer quel fut le
rôle d’Héra, au sens propre et au sens symbolique. Il est clair
que le fils d’Alcmène n’est pas le seul à subir l’attention de la
déesse qui se montre surtout soucieuse d’une initiation de
qualité. Alcmène serait donc une femme porteuse, une de ces
femmes choisies par Zeus pour mettre au monde un exemple
concret, plus visible, plus crédible, de la démarche idéale que
tout héros peut copier, ce que fera d’ailleurs Thésée avant de
retrouver son père.

Nous pouvons donc penser, mais nous allons le
montrer, qu’Héra seconde son mari, en faisant concrètement ce
qu’il s’est contenté de penser. Zeus c’est l’idée, Héra la mise en
forme. C’est le couple qu’il faudrait considérer dès lors que
nous envisagerons un effort de transcendance, une volonté
d’élévation, de retour dans le monde des dieux. Héra n’est pas
opposée à la politique de son époux, elle le seconde et même
semble avoir toute liberté pour orienter les épreuves initiatiques,
rendre les efforts plus méritants, plus définitifs. C’est dans cette
liberté mal comprise que l’on a pu entrevoir l’hostilité de la
déesse, toutes les tentatives pour faire échouer les héros, la
matérialisation d’une jalousie constante. Alors que son mari
trône, voit le monde de haut, reste sur le plan des idées, de
l’ordre qu’il veut imposer, Héra navigue entre Ciel et Terre, ou
envoie ses associés qui peuvent changer d’un héros à l’autre,
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d’un objectif à un autre. Elle assure l’ordinaire en quelque sorte,
la logistique.
Le fait de limiter Héra à son statut de première dame,
d’épouse du monarque absolu fausse notre lecture et lui fait
perdre une grande partie de ses compétences. Si nous
enfermons Héra dans un monde, tel qu’il existera après les trois
grandes guerres voulues par Zeus et dont la victoire finale lui
permettra de devenir roi, à la demande de ses frères et de ses
sœurs, nous oublions de penser qu’Héra est d’abord une femme,
ensuite une descendante de Gaia, par l’intermédiaire de Rhéa et
qu’elle représente la matière avant de représenter l’idée. Ce
n’est pas Héra qui ruse, mais Zeus ! Par contre, la ruse de Zeus
ne semble pas déranger les décisions de son épouse qui ordonne
les détails des initiations, les efforts nécessaires à la conquête de
l’immortalité.
Faudrait-il aller jusqu’à penser que c’est Gaia qui a
souhaité en finir avec les monstres qu’Ouranos lui imposait et
qu’en faisant intervenir Cronos elle avait tout prévu ?

Zeus semble organiser le monde en plaçant aux endroits
stratégiques ses propres partenaires, il s’impose surtout en
brandissant la force, mais que peut-il contre les
DéessesMères ? C’est bien la matière qui doit subir une transformation
et l’idée ne suffit pas pour concrétiser le changement. Comment
ne pas voir que tous les héros doivent agir avant de
penser comme des dieux ? Héra se situe bien sur le plan de
l’action et elle y est souvent aidée par Athéna. Si nous
confondons action et réaction, c’est parce que nous avons
décidé, presque par a priori, qu’elle était jalouse !
M. Grant et J. Hazel nous disent :
« De bonne heure, Héra cessa d’être exclusivement la
protectrice de la femme et joua un rôle important dans les
2mythes guerriers ; elle fut vénérée par les nobles et les rois. »
Les héros et les dieux, comme les monstres ne sont que
des images permettant de mieux visualiser, de mieux partager
les problèmes psychologiques de nos ancêtres.

2 GRANT M., HAZEL J. Le who’s who de la mythologie. Les dieux,
les héros, les légendes. Paris, Seghers, 1975, p.212.
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