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Héraclite et Valéry

De
236 pages
Cet ouvrage interroge l'une des sources et ressources de l'Œuvre-Valéry. Plus précisément Héraclite d'Éphèse que Valéry a élu et retenu, le commentant souvent dans ses Cahiers, en tant qu'origine d'une pensée affirmant l'écoulement ou passage de Tout.

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Jean-Philippe Biehler
Héraclite et Valéry
(Le devenir du fleuve)
De Paul Valéry, dans le Cimetière marin, il y a les très célèbres vers
décasyllabiques sur l’immobilité zénonienne. Des vers d’allure
dialectique-sophistique qui rendent une fèche qui vole semblable au Héraclite et Valéry
repos. Mais il y a surtout à l’inverse, dans l’Œuvre-Valéry, une sensibilité
constante à la mobilité. Et c’est en ce sens que Valéry retient et répercute
la vieille question du devenir. Qui est aussi bien celle du mouvement et (Le devenir du fleuve)
celle du temps. C’est même une préoccupation théorique générale qui
se connecte à l’ensemble de ses préoccupations particulières et qui se
communique et se recommande logiquement et métaphoriquement à
toute la complexe-perplexité de ses recherches. Disons de la physique
fondamentale à l’éthique en passant par la curiosité philosophique et
l’analyse ou la synthèse esthétique. Souvent, dans l’Œuvre-Valéry, il est
question de mouvement et de vitesse de mouvement, de dynamisme et
d’efets d’accélération, de variations et de rythmes, de transformation et
de thermodynamisme entropique. Et aussi de bien d’autres notions de
choses ou causes agissantes et puissantes de cette teneur.
Il y a donc chez Valéry, sous et à côté de ses perspectives centrales et
latérales sur le devenir, le mouvement et le temps, une précise et difuse
veille ou présence ou souvenance héraclitéenne…
Jean-Philippe Biehler, professeur de philosophie,
membre de l’équipe Valéry de l’Institut des Textes et
Manuscrits Modernes (CNRS/ENS).
biehler.biehler@yahoo.fr
En couverture : Olivier Unfer, Clepsydre, encre.
ISBN : 978-2-343-06974-6
24,50 €

Héraclite et Valéry
Jean-Philippe Biehler
(Le devenir du fleuve)












































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06974-6
EAN : 9782343069746
2




Héraclite et Valéry
Jean-Philippe BIEHLER




Héraclite et Valéry

(Le devenir du fleuve)






















[Les références paginées au Texte Valéryen renvoient pour les Cahiers à
l’édition en fac-similé, t. I à XXIX, Paris, C. N. R. S., 1957-1962,
notées : (C, I à XXIX, suivis du numéro de la page), pour les Œuvres à
l’édition procurée par Jean Hytier dans la “ Bibliothèque de la Pléiade ”,
Paris, 1992, notées : (Œ, I ou II, suivies du numéro de la page), et les
références numérotées au Texte Héraclitéen à Héraclite, Fragments, texte
établi, traduit, commenté par Marcel Conche, aux Presses Universitaires
de France, Paris, 1991, et notées : Héraclite (fr., suivi du numéro du
fragment).]


« Sont les fleuves

Nous sommes le temps. Nous sommes
La parabole fameuse d’Héraclite l’Obscur.
Nous sommes l’eau, et non le pur diamant,
l’eau qui se perd, non celle qui repose.
Nous sommes le fleuve et nous sommes ce Grec
qui se voit dans le fleuve. Son reflet
change dans l’eau de ce miroir changeant,
dans le cristal, pareil au feu, qui bouge.
Nous sommes l’inutile flot, déjà fixé,
en marche vers la mer. L’ombre l’enserre.
Tout nous dit son adieu, tout s’éloigne.
La mémoire ne frappe plus sa monnaie.
Mais il y a cependant quelque chose qui dure,
mais il y a cependant quelque chose qui pleure. »

Jorge Luis Borges

Avant-dire
« Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose à soi-même
s’accorde avec soi : ajustement par actions de sens contraire,
comme de l’arc et de la lyre. » Héraclite (fr. 125)

« Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement. »
Le Cimetière marin (Œ, I, 149)

Un peu féru d’Héraclite (Journal Valéryen)
Journal Valéryen d’août 2014, à Rio das Ostras au Brésil. Je note pour
garder la date d’un possible (re)commencement. Il s’agirait d’un
commencement d’étude. Pour un article ou un livre. Article étiré ou livre
comprimé. Car voici et voilà qu’Héraclite d’Éphèse m’a toujours
intéressé. Son surnom de rêve : “L’Obscur”. Son ascendance : les
aristocratiques Androclides. Sa période estimée d’acmè : sans doute sous
le règne du Grand Roi Darius. Son éminent contradicteur : Parménide
d’Élée. Ses fragments à couples de contraires. Et puis toute l’histoire du
dépôt de son Livre en rouleaux-papyrus à l’Artémision d’Éphèse. Qui
était l’une des sept merveilles du monde. Ensuite cramée par l’incendiaire
Érostrate. Et c’était même la nuit où naquit Alexandre le Grand. Je dis
qu’Héraclite m’a toujours intéressé. En tout cas plus que d’autres et
comme par excitation spontanée. Donc là, ayant déjà presque tout Valéry
sous la main, il me faudrait une main surtendue au bout d’un bras
élastique qui puisse contourner une moitié de la terre. Oui mais non. Car
je pense ou songe cependant avec plaisir et autant de regret, à quatre
livres au moins dont je voudrais actuellement me saisir, et qui me
manquent ici pour l’éclair de mémoire et continuer à réfléchir
sérieusement. Voici ces quatre : d’abord l’Héraclite, Fragments, ceux-ci
commentés par Marcel Conche, puis celui de Clémence Ramnoux,
Héraclite ou l’homme entre les choses et les mots, aussi l’excellent Héraclite
de Martin Heidegger et Eugen Fink, et puis surtout le premier tome (Les
présocratiques) de l’inépuisable Essai d’une histoire raisonnée de la
philosophie païenne d’Alexandre Kojève. Livres capitaux, difficiles et
puissants, que je me promets d’emblée de retrouver et récupérer, — dès
que j’aurai retraversé l’Atlantique, peut-être en septembre, — dans des
valises et cartons où ils ne sont pas perdus, mais où ils doivent bêtement
s’aplatir avec d’autres dans la cave de Nicole à Saint-Maur-des-Fossés.

« Mon “système”, ce matin, me paraît se nommer soi­même
l’Actualisme. » (C, XVIII, 681)
12 L’héraclitéisme valéryen (Journal Valéryen)
L’héraclitéisme valéryen, — c’est au fond la question que je pose et le
problème que j’isole. D’où vient et quelle est la teneur du gisement
héraclitéen dans l’Œuvre-Valéry ? Et aussi, où et comment ce gisement
estil reversé tel quel ou transformé ? En notes approximatives, et en repartant
du “Tout (s’é)coule” (Panta rhei) d’Héraclite, cela me donnerait à peu près
ceci… “Tout (s’é)coule”, — donc Tout est (en) devenir, tout au complet.
Et toutes les stabilités ou mêmetés, des plus manifestes aux plus subtiles,
relèvent d’une illusion, des sens ou de l’esprit, d’une paresse de vue(s),
naturelle ou spéciale, ou encore du sérieux pragmatique et des nécessités
pratiques. Tout, donc, devient, c’est dit onto-logiquement. Tout se
(re)change, se (re)produit et se (re)détruit sans cesse. Et ce mobilisme
intégral vaut dans l’Œuvre-Valéry d’une façon paradigmatique. Par
exemple pour l’esprit pensant toujours en état de changement et qui ne
s’arrête pour conclure et en dernière pensée que par l’interruption de
décision ou de bêtise. La loi d’être-idée n’est en effet jamais d’être idée fixe
mais d’optimiser la self-variance en provoquant le (re)devenir-idée. Une
chose-cause parmi toutes les choses-causes et quelle qu’elle soit est donc
toujours susceptible d’être ou de devenir à la fois ceci et cela, autrement et
son contraire : les êtres pensants comme tout le reste, jusqu’à l’univers
luimême, d’ailleurs Paul Valéry aussi, comme tout un chacun, comme Faust
par exemple, celui de Valéry, qui aura fait son tour complet en passant par
ses antipodes, mais aussi comme midi passant vers minuit, le visible en
l’invisible, l’amour si proche de la haine, la vie tout aussitôt mourante,
l’hésitation entre le son et le sens, ou le bien que du temps d’histoire
transmutera et continuera peut-être en mal. Bref, il y a au principe des
manœuvres pensantes valéryennes l’idée du devenir, l’idée d’un devenir
permanent et infini, voire même celle de réversibilité, c’est-à dire celle d’un
perspectivisme cyclique qui insiste sur les devenirs-revenirs. En tous cas il y
a, inscrite dans l’œuvrer valéryen, surdéterminant de très nombreuses
manœuvres pensantes, une formelle et significative perspective de
renversement de l’un dans l’autre qui fonctionne sur tous les plans et
arrière-plans. Perspective principielle à points de vue(s) et emplois
multiples et variés, — et dont Valéry rend compte en l’exploitant à la fois
par réflexe contrôlé et de façon préméditée, plutôt intellectuellement dans
les Cahiers, et plutôt poétiquement dans l’Œuvre publiée. La Jeune Parque,
13 Agathe, par exemple et de ce point de vue, sont en effet aussi désir
d’expression en flux éloquent, sont sortes de textures qui cherchent à dire
ce qui est devenu en creux entre les instants, justement au moment sans
écart absolu de leur passage-chute dans le passé…

« Nier A, c’est montrer A derrière une grille. » Mauvaises Pensées et
autres (Œ, II, 789)
Tout à coup Héraclite (Journal Valéryen)
Héraclite, — voilà de qui il s’agira encore aujourd’hui, sous ce soleil
jaune plein, et en vitesse. D’Héraclite, donc, j’en puis dire d’une coulée
sans trop trébucher qu’il est le surnommé “l’Obscur” d’Éphèse, et que
nous ne conservons de lui que de cent vingt-six à cent trente fragments
parmi lesquels une dizaine peuvent être quelquefois nébuleusement
disqualifiés ou requalifiés. J’ajoute et développe plus en substance que,
contrairement à ce que pensent les inattentifs mortels qui n’ont qu’idées
fixes et gelées, Héraclite propose une théorie du devenir fondée sur une
compréhension d’être polémo-logique où se provoque des collisions et
s’élabore des conflits qui s’unissent finalement en une harmonie qui
(r)assemble et répare les contraires et les contrariétés. Autant dire que du
négatif dialectique et fertile résout le devenir en un tissu d’être devenu qui
accomplit la nécessité et la puissance du Logos. Certes au sens d’Héraclite
qui le dicte. Mais puisqu’il s’agit là d’un mot, voire d’une formule
complexe et presque sans équivalence, de nature orphique ou
d’épistémologie archaïque, je peux bien pour la retraiter, la reformuler et
la retraduire moi-même, et comme par Aufhebung hégélienne athéiste,
rappeler et approprier que l’être, — ici d’abord dans le simple sens de
totalité de l’étant, c’est-à-dire ce Tout discordant qui devient puis revient
au Tout concordant dans son écoulement absolu, — n’a en effet son sens
logique que comme devenir négativement rationnel. Et ce n’est d’ailleurs
qu’ainsi que l’être s’accomplit parfaitement en Logos. Je n’oublie pas, de
plus, que le drame interrogatif, en Grèce, est toujours d’emblée
métaphysique. Et là, au fond, pour une telle perspective de tension vers le plus
haut, d’ici à là d’amplitude héraclitéenne, la mesure pensante ne peut être
que celle de l’infini et de l’éternité…
14 « J’envisage toute chose comme susceptible d’un changement qui
ne dépend que d’un changement de mon optique ; qui peut être si
profond que la chose en soit entièrement transformée, si ce n’est
dans la propriété de pouvoir redevenir ce qu’elle était, moyennant
un changement de mon optique. » (C, VIII, 607)
Trame Héraclite (Jounal Valéryen)
Valéry n’est pas parménidien, mais plutôt héraclitéen. Et je le prétends
même si je ne fais pas de Parménide un parfait anti-héraclitéen. Ni
d’Héraclite un parfait anti-parménidien. Mais là c’est toute une autre
affaire, et celle-ci d’ici à là hors de propos. Donc voilà seulement au sujet
de Valéry. Valéry n’est pas un penseur qui s’assure d’une sécurité
métaphysique enclose dans une affirmation tranquille de l’être. De l’être
supposé pensable, voire pensé. Rien, chez lui, malgré le désir de Système,
n’est complet et clos. Et ne peut l’être. Et ne doit l’être. Rien
d’ultimement immunitaire. Aucune totalité de sens. Aucune fin en soi.
Valéry est donc plutôt du côté du devenir de l’être, que du côté de l’être
du devenir. Du côté du divers varié plutôt que de l’unité concentrée. Du
côté de l’ouvert abyssal plutôt que du (ren)fermé protecteur. Et donc
plutôt du côté d’Héraclite que de Parménide. Ses Cahiers, d’ailleurs, pour
le fond et la forme, ne sont-ils pas la contre-épreuve et comme la
contremesure du “cœur sans tremblement de la Vérité” qu’affirme Parménide ? Et
ceci même si, pour Valéry, il y a sans doute aussi une raison dernière
pour que quelque chose existe plutôt que rien. Rien de transcendant
cependant, nul ciel ou globe idéel, nul besoin de trans-ascendance, mais
plutôt une envie de regard sur un Possible essentiel, sur quelque suprême
don de Possible, avec sa forte propension à l’existence…

« “L’énigme” du “monde” résulte d’une impression — et s’installe
par une opération non légitime.
Commencement, but, fin, suite, totalité ou unité du cosmos n’ont
point de prise ni de sens universels.
Nous imaginons un être qui aurait vu (le commencement) avant
que les yeux existassent, et une fabrication antérieure à tout agent,
et donc à toute fabrication.
15 Commencement n’a de sens que partiel.
Faculté de voir, de comprendre, postérieures à
Rien à voir, rien à comprendre avant elles.
L’idée étrange, naïve, puérile de voir une énigme là où il n’y a
même pas de quoi placer une question.
Il n’y a qu’un abus de ?.
Croire à des vérités cachées par essence — Tandis que les vérités sont
choses à faire et non pas à découvrir. Ce sont des constructions et
non des trésors. — Ce mot : découvrir fut néfaste. » (C, VIII, 319)
Trame Héraclite (2)
Héraclite à coup sûr, — parce que Valéry cite et nomme Héraclite.Valéry
se réfère à Héraclite et Valéry considère Héraclite. Valéry (re)met
Héraclite en scène, et même l’exagère, puisqu’il n’y a que le Faust de son
Faust qui possède les “Œuvres complètes” d’Héraclite, “un Héraclite en
dix volumes in-folio…” Valéry a donc et en effet spécialement et
explicitement remarqué Héraclite. Il l’a lu et il l’a élu. Il a reçu et agréé
quelque chose du magnétisme héraclitéen. Il a accepté et validé certaines
des intentions héraclitéennes. Il arrive même à Valéry de plagier
Héraclite. Héraclite est donc littéralement filigrané dans le Texte-Valéry.
En tout cas mieux et plus qu’aucun autre présocratique. Et ceci pour de
multiples raisons de fond et de forme. Et qui se transportent de
l’ontologique fondamental jusqu’à un certain élitisme d’exercice pensant
et stylistique. C’est l’évidence. Héraclite est présent, ravivé et recyclé
jusque dans le mouvement typiquement valéryen de déconstruction et de
destruction du sens hérité. Mais il y a plus. C’est-à-dire une réactivation
par l’effet d’une excitation essentielle. Et c’est ainsi que la source
héraclitéenne transborde et se redouble. Et que l’intertextualité ricoche,
se développe et se renveloppe. Puisqu’il me faut ajouter et préciser
qu’Héraclite est aussi et surtout présent dans le Texte-Valéry parce
qu’Héraclite est présent de tous côtés chez Nietzsche, — et que donc
l’Héraclite de Nietzsche est forcément présent par certains côtés chez
Valéry…

16 « Rappelons-nous ce que, par la bouche du poète Bacchylide,
Apollon dit un jour à Admète : “Tu n’est qu’un mortel ; aussi ton
esprit doit-il nourrir deux pensées à la fois.” Qu’à Héraclite ait été
remis le soin de déplier cette dualité, la forçant dans sa réserve et ne
la laissant jamais en repos, cherchant toujours ce qu’elle cache et le
retrait de ce qui la cache, voilà ce qui donne à chacune de ses
paroles sa clarté, son obscurité, et la fascinante hardiesse que,
chaque fois, nous éprouvons avec la même surprise. Langage qui
parle en vertu de l’énigme, l’énigmatique Différence, mais sans s’y
complaire et sans l’apaiser, au contraire en la faisant parler et,
même avant qu’elle ne soit mot, la dénonçant déjà comme logos, ce
nom hautement singulier en quoi se retient l’origine non parlante
de ce qui appelle à la parole et qui, à son plus haut niveau, là où
tout est silence, “ne parle pas, ne cache pas, mais fait signe”. »
Maurice Blanchot, L’Entretien Infini, p. 131.

(« Le Maître dont l’Oracle est à Delphes, ne dévoile ni ne cèle : il
fait signe. » Héraclite, fr. 93, Diels-Kranz.)
Note de (re)lecture
« Rien de réel n’est qu’une seule chose. » (C, IV, 836)

Les textes qui suivent ont été écrits, quelquefois esquissés puis récrits, entre
2012 et 2015. Ils sont ici regroupés, alignés, concaténés. Mais je les ai
laissés, sauf exception, dans leur ordre chronologique non sans avoir
longtemps hésité. Était-il en effet préférable de privilégier une sorte de ratio
essendi organisatrice plutôt que de laisser se déployer une espèce de ratio
cognoscendi organique ? J’ai finalement préféré la succession spontanée au
réajustement contrôlé. J’ai préféré le rayonnement à la surdétermination
trop articulée. J’ai préféré les bifurcations aux explications. L’ensemble
n’est donc ni systématique ni synthétique. Et il ne s’agit donc pas d’une
recherche unificatrice. Ce sont des pistes, des essais, des unités de travail,
avec des éclairages heureux, des complications, des écarts, des à-coups et
des tâtonnements. Ce sont des particules qui dansent, s’ajoutent, s’irritent,
se continuent, qui quelquefois se répètent ou se complètent, et qui font
17 leurs effets extensifs ou intensifs. De fait j’ai choisi l’écoulement du fleuve.
J’ai choisi la continuité héraclitéenne, le front d’onde, sa modulation, son
devenir tramé de circonstances, ses ondes, ses remous, et ses mouvements
de renouvellements. J’ai choisi la variation valéryenne par mobilité d’esprit,
car ces textes ne vivent et ne s’engendrent qu’en se chassant les uns les
autres selon l’ordre du temps. En somme j’ai fait ce que j’ai pu avec ma
patience et mes impatiences. Le manque de certains développements plus
rigoureusement conduits, l’absence, quelquefois, d’indications de sources
précises, le côté buissonnier de cette enquête, sont conséquences
d’impatiences. Le souci de rester attentif, d’approprier, de préciser, et
d’ainsi poursuivre ces pistes problématiques sont preuves d’obstination et
de persévérance. Certains résultats me semblent indubitables, et en ce sens
intéressants et peut-être neufs. D’autres sont seulement probables, et
comme conjecturés, voire inventés ou erronés. Mais d’autres que moi,
sciemment valéryens ou héraclitéens, et que j’espère ou plus tenaces ou
plus savants, verront et (dé)montreront peut-être plus et mieux. En tout
cas j’ai apporté ma part. J’ai contribué. J’ai commencé. J’ai instruit, mais
sans doute incomplètement et sans finir. Et ceci et cela bon gré, mal gré,
ou peu m’importe. Encore un dernier point : pour lire ce livre, pour le
suivre et peut-être l’apprécier, mieux vaut admettre que je présuppose
Valéry suffisamment connu et reconnu, n’indiquant et n’expliquant le plus
souvent Héraclite que dans le sens de Valéry. Car l’inverse serait en effet
très difficile et malavisé…

« Le caractère le plus évident de la conscience est la variation. Cette
instabilité lui est essentielle. Mobilité de l’esprit est esprit. L’esprit
est sa mobilité.
Cette variation perpétuelle dont il a conscience plus ou moins nette
s’effectue de plusieurs façons.
Tantôt par interruption — c’est la sensation, le souvenir,
l’association —
Tantôt par modulation —
et tantôt elle est totale, tantôt partielle —
d’où questions de conservation, d’enchaînement, de reprises.
Questions aussi d’observateur. Rêves. » (C, IX, 648)


18 Prologue, dans la bibliothèque de Faust…
« Héraclite. Œuvres complètes… Il n’y a que Faust pour avoir un
Héraclite en dix volumes in-folio… » Paul Valéry, « Mon Faust »
(Œ, II, 366)


La bibliothèque faustienne
« Méphistophélès

[…] Mais regardez un peu de cet autre côté. C’est ici le coin
d’ombre où sont les grosses araignées.

Le Disciple. (Il va déchiffrer des titres et noms.)

Héraclite. Œuvres complètes… Il n’y a que Faust pour avoir un
Héraclite en dix volumes in-folio… Tiens ! Descartes : Traité de
l’Oraison de la Raison ?... Bizarre… Leibniz… Mais c’est le coin
des philosophes…

Méphistophélès

Eh oui… Des solitaires bavards. Il combinent de cent façons une
douzaine de mots, avec lesquels ils se flattent de composer ou
d’expliquer toutes choses. C’est ainsi qu’ils suivent le conseil qui
leur fut donné par un Sage de se faire semblable à des dieux… »
« Mon Faust » (Œ, II, 366-367)

Un détail m’a toujours retenu. Un détail qui pouvait se (dé)vouer au
sens. En tout cas un détail m’excitant à sa (re)lecture, donc refluant sur
lui-même, aussi et surtout un indice déterminant pour l’idée que je me
fais de la présence d’Héraclite dans l’Œuvre-Valéry. Ce n’est pourtant
apparemment qu’un petit détail de possession. Un détail au sujet de
l’objet d’un avoir. Une sorte de détail de décor d’intérieur prémédité en
quelques mots. De fait, il s’agit dans « Mon Faust » de Paul Valéry de la
description-révélation de la bibliothèque faustienne. Car là, dans ce songe
ou théâtre de bibliothèque, structurée et comblée d’imaginaire valéryen,
la curiosité du Disciple redirigée par Méphistophélès vers l’“autre côté”,
découvre aussitôt et remarque d’attention, en première place et tout
d’abord, — Héraclite d’Éphèse. Donc Héraclite dit l’Obscur en position
de précellence, et puis ensuite seulement, successivement au fil des titres
survolés, encore d’autres auteurs prestigieux, ainsi Descartes et puis aussi
Leibniz. Mais Héraclite s’impose d’emblée. Héraclite surgit d’immédiate
20 intuition. Héraclite commence et ouvre, apparaît et se distingue, ensuite
bien sûr étant passé et s’étant déjà écoulé, s’efface et disparaît. Mais c’est
néanmoins Héraclite que Paul Valéry a choisi et élu d’esprit, et donc
semble-t-il très précieusement et spécialement, pour ornement principiel
et extraordinaire de la bibliothèque de son Faust. C’est Héraclite, en tout
cas, qui tranche le premier, et d’autant en s’y reflétant capitalement, les
clairs-obscurs et les flous vagues du “coin d’ombre où sont les grosses
araignées”. Donc Héraclite redivivus tel quel. Mais certes aussi,
finalement et en quelque sorte, le laissant ainsi mourant de vivre, et
comme l’abandonnant là…
La bibliothèque faustienne (2)
Héraclite donc. Car c’est Héraclite qui parle premièrement au regard
(é)lecteur du Disciple. C’est Héraclite qui d’abord l’attire et l’aimante.
C’est Héraclite qui d’abord se présente et se dégage dans la bibliothèque
faustienne, et qui du recoin d’ombre rallume et ouvre tout à coup le bal
des Esprits philosophes. Un Héraclite quelque peu inattendu certes,
peutêtre même un Héraclite (im)possible, c’est-à-dire tellement augmenté,
volumineux, nombreux, voire complet, réunissant donc la Somme ou
Collection de tous ses logoi, peut-être même et surtout un Héraclite
rassemblé en continuité, tel quel en réalité non fragmentaire, et partant
somptueusement alignable et numérotable “en dix volumes in-folio…”
Mais pourquoi justement Héraclite ? Pourquoi précisément Héraclite ?
Pourquoi cette sur-exhibition d’Héraclite ? Est-ce par précipitation, par
préciosité, par prédilection ou détermination ? Est-ce signe d’une
attraction anodine ? Simplement érudite ? Ou est-ce signe d’une
attraction intéressante ou pensante, voire aimante ? Sans doute.
Certainement. En tout cas je le pense. Car de telles surtitularisations
privilégiées ont assurément leur nécessité. Et il y a cités là, outre
Héraclite, aussi Descartes que Valéry admirait, et Leibniz, rien de moins.
Comme une rapide ligne de crête. Trois grands philosophes assurément.
Il n’y a donc pas simple et bête hasard. Pas de quasi-équivalence
d’indifférence universelle. Les trois rares cités sont sans conteste capitaux.
Mais il y a, à l’inverse, une formation de sens, c’est-à-dire une figure
pensante dévouée au sens. Autrement dit, il y a littéralement un espace
21 de précise intentionnalité telle quelle (ar)rangée en bibliothèque
faustienne. Et il y a surtout et avant tout, se recentrant au travers d’elle,
en émanant et s’y rehaussant, Héraclite d’Éphèse, Héraclite dit l’Obscur
(    ), qui commande tout de suite et
perce en toute première ligne…

« Lit. Les 9/10 des livres qu’on lit sont absolument inutiles à lire —
le dernier dixième est indispensable. Mais après coup — On ne
peut deviner lesquels. C’est du tir sur cible. » (C, XXV, 764)
La bibliothèque faustienne (3)
« DEVISES

Pour une bibliothèque :
PLUS ÉLIRE QUE LIRE » Mélange (Œ, I, 303)

Dans la bibliothèque de Faust, celle du Mon Faust de Paul Valéry, —
Héraclite se visualise et se verbalise aussitôt aux yeux du Disciple. Des
yeux sans doute étonnés, quelque peu effarés, mais tout aussitôt
connaisseurs et (é)lecteurs. De fait des yeux aussitôt fascinés. Ci-gît en
effet Héraclite. Peut-être même tout Héraclite en son Œuvre complète.
Apparemment même plus que le seul     en son intégralité.
Ci-gît l’incontournable et mystérieux Héraclite, l’exception essentielle,
l’énigme qu’on n’a jamais cessé d’interroger. En somme ci-gît toute
l’intrigue héraclitéenne marquée par l’immensité indécise de l’aurore,
pointant vers la profondeur de l’origine, et surgissant et traversant toute
la mémoire de ce qui fut et devient.
En ce sens donc, Héraclite tel que surclassé dans la bibliothèque du Faust
valéryen, à coup sûr. Car rien n’est plus précieux que ce qui, de vieille
notoriété occidentale, a toujours manqué, faisant pour tous et jusques et
y compris ce Disciple faustien lui-même, signe vers sa propre absence.
Rien n’est plus parlant, rien n’est plus excitant, rien n’est plus
influençant, rien n’est mieux intelligemment valorisé, que ce dont la
disparition a alimenté les plus vifs regrets, de continuelles et d’infinies
spéculations, au point même d’induire, quelquefois, et même sans doute
nécessairement, de redoutables effets d’(in)intelligibilité…
22

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