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HIPPOLYTE TAINE ET L'AVENEMENT DU NATURALISME

De
318 pages
Philosophe, historien, homme de lettres et de culture, Taine fut considéré en France, pendant près d'un demi-siècle, comme la conscience de sa génération. Engagé dans des débats philosophiques, culturels et scientifiques de son temps, il fut le principal porte-parole d'une nouvelle vague théorique, accueillie comme une révélation par la génération de 1850, qui n'eut d'autre ambition que de souder les une aux autres, les disciplines du monde morale et celle du monde naturel, créant de la sorte un nouveau paradigme : le naturalisme.
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HIPPOL YTE TAINE et l'avènement du naturalisme
Un intellectuel sous le Second Empire

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Olga KISSELEVA, Cybertart, un essai sur l'art du dialogue, 1998. Jean-Luc THAYSE, Eros et fécondité chez le jeune Lévinas, 1998. Jean ZOUNGRANA, Michel Foucault un parcours croisé: Lévi-Strauss, Heidegger, 1998. Jean-Paul GAUBERT, Socrate, Une philosophie du dénuement, 1998. Roger TEXIER, Socrate enseignant, de Platon à nous, 1998. Mariapaola FIMIANI, Foucault et Kant, 1998. Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, 1998. Fred FOREST, Pour un art actuel, 1998. Lukas SOSOE, Subjectivité, démocratie et raison pratique, 1998. Frédéric LAMBERT, J-Pierre ESQUENAZI, Deux études sur les distorsions de A. Kertész, 1998. Marc LEBIEZ, Éloge d'un philosophe resté païen, 1998. Sylvie COIRAULT-NEUBURGER, Eléments pour une morale civique, 1998. Henri DREI, La vertu politique: Machiavel et Montesquieu, 1998. Dominique CHATEAU, L'héritage de l'art, 1998. Laurent MARGANTIN, Les plis de la terre - système minéralogique et cosmologie chez Friedrich von Hardenberg (Novalis), 1998. Alain CHAREYRE-MEJAN, Le réel et le fantastique, 1998.

@L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7445-4

Pascale SEYS

HIPPOL YTE TAINE et l'avènement du naturalisme
Un intellectuel sous le Second Empire

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

À mon père

Je remercie toutes les personnes qui se sont associées, de près ou de loin, à la réalisation de cette publication, en particulier l'équipe des chercheurs en philosophie française de l'Institut supérieur de philosophie, réunie autour du professeur Claude Troisfontaines, mon premier lecteur enthousiaste.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
1828 Le 21 avril, naissance d'Hippolyte Adolphe Taine à Vouziers, souspréfecture des Ardennes. 1830 Le 22 mai, naissance de sa sœur, Virginie Taine, future épouse du Dr Letorsay. 1835 Le 8 juin, naissance de Sophie Taine, future épouse du capitaine Isidore Chevrillon. Taine découvre la forêt ardennaise en compagnie de son père. 1839 Le père de Taine tombe malade, probablement atteint de tuberculose. À la rentrée, Taine est envoyé comme interne dans un pensionnat de Rethel dirigé par un vieil ecclésiastique et sa sœur, religieuse. 11passe ses congés chez sa grand-mère et ses deux tantes paternelles, Eugénie et Denise.
1840 Mort du père de Taine, le 9 septembre 1840.

1841 La mère de Taine et ses deux oncles maternels, Adolphe et Auguste Bezanson, décident d'envoyer le jeune Hippolyte à Paris au collège Bourbon tandis qu'il est inscrit comme interne à la pension Mathé. Taine se lie d'amitié avec Anatole Prévost-Paradol et Émile Planat. 1840-1852 : première traduction française de l'Esthétique de Hegel par Charles Bénard, futur professeur de Taine au collège Bourbon. 1841-1843 Taine s'adapte difficilement à un régime scolaire éprouvant et ne supporte pas l'univers carcéral de l'internat. Inquiète devant le désarroi de son fils, sa mère, ses deux sœurs et bientôt son grand-père Nicolas Bezanson quittent Vouziers et s'installent dans la banlieue parisienne aux Batignolles, nOl6 de la rue Saint-Louis (actuelle rue Nollet). 1843-1844 Au printemps, Taine s'affranchit sans heurts de ses croyances religieuses, épisode qu'il re1atera plus tard dans une émouvante confession intitulée « De la destinée humaine ». Il découvre l'histoire à travers les leçons de son professeur M. Jarry de Maney, qui lui enseigne la méthode des accolades inspirée par l'atlas historique de M. de Las Cases. En raison d'insuffisances en langues anciennes, Taine redouble sa troisième année de lycée. 1844 : Première traduction française de l'Éthique de Spinoza par Émile Saisset, futur professeur de Taine à l'École normale supérieure.

1844-1845 Taine surmonte ses lacunes en langues anciennes, découvre avec enthousiasme les leçons de Guizot sur La civilisation en France et en Europe et L'histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain de Gibbon. 1845-1846 En octobre, Taine entre en rhétorique et devient un véritable
«

héros scolaire».

1846-1847 Taine suit une rhétorique« Vétérans» où il est l'élève d'Adolphe Hatzfeld qui encourage ses élèves à d'innombrables sorties dans les musées, principalement au Louvre ainsi qu'au cabinet des Estampes. 1847.1848 En classe de philosophie, Taine est l'élève de Charles Bénard, qui l'initie à la philosophie de Hegel tandis que son grand-père maternel l'initie à la philosophie de Condillac. Début d'échange d'une correspondance intense avec Prévost-Paradol à propos du panthéisme de Spinoza. Entre le 6 et le 9 mars, au milieu des dernier;; soubresauts révolutionnaires, Taine rédige un essai autobiographique « De la destinée humaine » et une étude sur le Beau. En août, Taine obtient son baccaJauréat et est classé second aux examens d'admission à l'École normale supérieure. En octobre, il est reçu premier de sa promotion au concours de l'École normale. 1848.1849 Première année à l'École normale. Taine prépare la licence ès lettres qu'il présente en juillet 1849. En août, il entreprend des« Notes de philosophies» très fortement marquées par Spinoza. Ces notes, poursuivies durant la deuxième année à l'École, seront reniées au début de la troisième année. Entre mai 1848 et juillet] 849, Renan écrit L'Avenir de la science. L'ouvrage ne pan:îtra que le 9 avril1890 chez Calmann-Lévy. 1849-1850 Deuxième année à l'École normale. Tandis qu'une épidémie stendhalienne gagne l'École, Taine découvre La Chartreuse de Panne grâce à l'enseignement du professeur Jacquinet et s'initie à l'allemand pour lire l'Esthétique de Hegel. Il découvre également la philosophie d'Aristote. Ses régulières conversations scientifiques avec le médecin de l'Ecole, le Dr Guéneau de Mussy, alimentent son intérêt pour les sciences naturelles et pour la physiologie. 1850-1851 Taine consacre sa troisième année d'École normale à la préparation de l'agrégation en philosophie sous la direction de Jules Simon et d'Émile Saisset. Malgré de brillants examens, il est refusé. Le jury lui reproche de critiquer le spiritualisme officiel en même temps qu'on lui reconnaît une «dépense déplacée de talent ». Anéanti, Taine retourne à Vouziers dans l'attente d'une affectation comme suppléant dans un lycée de province.

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1851-1852 Taine échappe à une nomination à Toulon grâce à l'intervention, auprès du ministre, de quelques amis dont Comélis de Witt, gendre de l'historien François Guizot. En lieu et place, il est envoyé comme suppléant à Nevers. En marge de ses leçons, il approfondit sa connaissance de la grande métaphysique allemande, découvre la Logique de Hegel et se passionne pour la psychologie en vue de présenter un doctorat en philosophie. Après le coup d'État du 2 décembre 1851, l'agrégation en philosophie est supprimée sur ordre du ministre. Taine refuse de signer une déclaration d'allégeance en faveur du prince Louis-Napoléon Bonaparte. Accusé d'avoir prononcé en classe un éloge de Danton, il est noté révolutionnaire et une lettre ministérielle l'informe de son transfert à Poitiers à la fin mars. Dans l'intervalle, le philosophe avait projeté de présenter l'agrégation en lettres dont il apprend la suppression en avril. Il rédige ses thèses sur les sensations et sur la perception extérieure qu'il dépose en juin. Le doyen de la Sorbonne recueille l'avis de divers philosophes qui concluent que Taine est dans une «voie d'idées malheureuses ». Pour éviter un refus officiel, Taine abandonne son projet de doctorat en philosophie et s'oriente vers un doctorat en lettres. Premiers signes de surmenage et de dépression. 1852-1853 Après avoir été muté de Poitiers à Besançon comme suppléant dans une classe de sixième, Taine refuse sa nomination, revient à Paris, demande un congé de disponibilité et se remet sur les bancs de l'école. Il suit des cours de médecine, de physiologie, d'anatomie, de zoologie, de psychologie à l'École de médecine ainsi qu'au Muséum et consulte des aliénistes à la Salpêtrière. Ces cours, qui allaient se poursuivre jusqu'en 1857, constituent le ferment qui allait aboutir à la rédaction de De l'intelligence. Il achève sa thèse en lettres sur La Fontaine à la fin de l'année et donne des leçons particulières ainsi qu'un cours à l'institution Carré-Demailly, où il compte Émile Boutmy, son futur biographe, parmi ses élèves. Le 30 mai 1853, Taine soutient durant six heures ses deux thèses de lettres. Sous l'influence de Hegel, Taine qui a consacré sa thèse française à La Fontaine formule un essai d'esthétique sur la fable poétique et tente une définition du « Beau ». Sa thèse annexe latine De personis Platonicis est jugée licencieuse. En tout état de cause, Taine doit quitter l'Université et envisage de se lancer dans la vie littéraire. À l'été 1853, il entreprend la rédaction du sujet proposé pour l'année 1854 au concours organisé par l'Académie française sur le génie oratoire de Tite-Live. Premiers signes sérieux et définitifs de maladie: Taine est atteint d'une laryngite granuleuse qui l'affecte de manière chronique. 1854 Avec son essai sur Tite-Live, Taine est le centre d'une querelle entre les membres du jury de l'Académie. Il critique l'art oratoire de Tite-Live et ses juges lui reprochent de pas savoir « admirer ». Faute d'un accord, le concours est prorogé à l'année suivante. Pendant l'été 1854, Taine l'intellectuel se découvre chroniqueur: les médecins lui recommandent d'effectuer un séjour de santé dans les Pyrénées. Le philosophe se promène à sa guise et prend des notes destinées à

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enrichir la collection de guides touristiques publiée par les éditions Hachette. À son retour, il révise son Tite-Live sous la direction de François Guizot. 1855 Taine renonce à ses charges de répétiteur privé en raison de sa santé délicate et se lance dans le journalisme. Il rédige son premier article de critique littéraire pour la Revue de l'Instruction publique le lorfévrier et fait son entrée le 1 or août à la Revue des Deux Mondes. Un an plus tard, il rejoint la rédaction du Journal des Débats et consacre sa plume à des sujets de critique aussi divers que La Bruyère, Michelet, Macaulay et Ménandre. En avril, Hachette publie son Voyage aux eaux des Pyrénées, illustré par son ami Gustave Doré. En mai, l'éditeur s'engage à publier l'Histoire de la littérature anglaise que Taine projette de composer. Entre le 14 juin 1855 et le 9 octobre 1856, Taine rédi~e une série de portraits corrosifs destinés à ruiner l'enseignement officiel de l'Ecole de Victor Cousin. Intitulées Les philosophes français du XIX' siècle, ces monographies, réunies l'année suivante en volume, paraissent en feuilleton dans la Revue de l'Instruction publique dirigée par Hachette. La polémique prend des proportions considérables. Le talent de Taine est reconnu mais son audace fait grand bruit. Le 30 août, son Essai sur le génie oratoire de Tite-Live est couronné par l'Académie française. Première occurrence de la théorie de la « faculté maîtresse ». 1856 Dès janvier, Taine rédige, pour la Revue des Deux Mondes, nombre d'articles sur Michelet, Dickens, Shakespeare, sur les Angles et les Saxons, sur Chaucer et Macaulay qui constituent les esquisses de l'Histoire de la littérature anglaise. La parution, en avril, de l'essai sur Tite-Live avec une préface qui le place sous l'autorité de Spinoza, entraîne la fureur des membres de l'Académie qui estiment avoir cautionné, malgré eux, un ouvrage de philosophie panthéiste. 1857 Taine fait sensation avec la parution en volume de la première édition des Philosophes français du XIX' siècle que Jules Simon qualifie comme étant « le plus brillant, le plus spirituel, le plus profond et le plus malveillant des livres ». Taine connaît le succès littéraire. Cependant, des accès de dépression l'obligent à suspendre régulièrement ses travaux. 1858 Préface de la première édition des Essais de critique et d'histoire. Entre février et mars, Taine écrit pour les Débats six grands articles sur Balzac qu'il contribue à faire reconnaître par le public. Balzac, que Taine assimile à un « savant naturaliste », devient rapidement le modèle d'une nouvelle école littéraire. 11voyage en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Il rencontre Élise de Krinitz, dernier amour platonique du poète Henri Heine. Elle écrit sous le pseudonyme de Camille Selden, notamment ses célèbres Mémoires et entretiendra pendant plusieurs années une liaison orageuse avec Taine qui l'encourage dans la carrière littéraire.

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1859 Nouvelles crises. Éclipse. Paraît à Noël une nouvelle édition du Voyage aux Pyrénées. 1860 Dans une lettre rendue publique le 5 mars, Taine donne la réplique à une critique des Philosophes français de Jean-Louis-A.ntoine Alloury, parue dans le Journal des Débats: « Si quelqu'un est spiritualiste dans le vrai sens du mot, ce sont les penseurs dont je me réclame. Ils adorent l'idéal mais ils ne l'épaississent pas en allégories. » En avril 1860, Taine publie quatre articles nouveaux sur La Fontaine qui fourniront la première partie de La Fontaine et ses fables. La thèse primitive s'en trouve modifiée: Taine introduit pour la première fois la notion de «race ». Le 12 juin, paraît, dans la Revue de l'Instruction publique, le texte de la préface inédite destinée à la deuxième édition, légèrement adoucie, des Philosophes français qui relance la polémique avec les spiritualistes. Juillet - août: premier voyage en Angleterre. 1861 Taine rédige ses articles sur Carlyle et sur Stuart Mill et écrit, en collaboration avec Camille Selden, un roman d'inspiration stendhalienne, Daniel Vlady. Il fait ses débuts dans la vie mondaine en fréquentant le salon de la comtesse d'Haussonville. Il est bientôt J'hôte régulier des jeudis de madame Édouard Bertin, épouse du directeur des Débats, dans les salons duquel il rencontre Delacroix, Mérimée, Ingres et Berlioz et participe avec assiduité aux vendredis de Madame Mohl dont il devient rapidement « le favori ». 1862 Sous l'influence de Stendhal, Taine traversé par de nouvelles crises d'épuisement, se lance dans la rédaction d'un roman autobiographique Étienne Mayran, qu'il laissera inachevé. En octobre, il échoue à la nomination de la chaire de composition française de J'École polytechnique et deux mois plus tard, à la chaire d'histoire et d'archéologie de l'École des Beaux-Arts car les catholiques le présentent comme un «homme dangereux imbu d'opinions perverses ». Parution de la traduction française de De l'origine des espèces de Charles Darwin, publié en version originale en 1859. 1863 En janvier, Taine se montre observateur de son temps avec les Notes sur Paris, une « peinture amusante et hardie des mœurs du jour» qu'il publie sous le pseudonyme de Thomas Graindorge dans La Vie parisienne. Taine élargit le cercle de ses relations: il fréquente les salons de la princesse Mathilde et les fameux dîners de quinzaine du restaurant Magny qui réunissent SainteBeuve, Schérer, Berthelot, Gauthier, Flaubert et les frères Goncourt. En mars, sur la présentation du ministre de l'Instruction publique, M. Duruy, Taine est nommé examinateur d'histoire et d'allemand au concours d'admission à Saint-Cyr par le Maréchal Randon, ministre de la Guerre. Le 20 avril, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, publie contre Taine, Renan et Littré, son célèbre Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille

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sur les attaques dirigées contre la religion par quelques écrivains de nos jours. .Conséquence: Littré, candidat successeur au fauteuil de l'astronome Biot à l'Académie française, est battu. La philosophie de Taine est présentée comme matérialiste et fataliste. Parution le lor décembre de «L'Histoire, son présent, son avenir» dans la Revue germanique. Ce texte dans lequel Taine développe une philosophie de l'histoire rigoureusement déterministe tiendra lieu de préfacemanifeste à l'Histoire de la littérature anglaise. 11y écrit sa phrase historique: « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. » Avant de partir pour un séjour d'étude en Italie, Taine recommande la diffusion de son ouvrage aux bons soins d'Émile Zola à qui incombe la responsabilité du service de presse de la maison d'édition Hachette. Rupture avec Camille Selden. 1864 Entre février et mai 1864, Taine entreprend un voyage en Italie qui lui fournit la matière d'un double volume de voyage publié en articles, de décembre 1864 à mai 1866, pour la Revue des Deux Mondes. En mai, Taine, qui a présenté son Histoire de la littérature anglaise à l'Académie française pour le Prix Bordin, apprend son échec. Malgré le soutien de Guizot et de Sainte-Beuve, il subit des attaques virulentes de la part de Victor Cousin et de Mgr Dupanloup. En juin, Renan est officiellement révoqué de sa chaire au Collège de France. Taine riposte en envoyant aux Débats une critique élogieuse à propos de la réédition entreprise par Littré de La philosophie positive de Comte et une condamnation dans les règles des Méditations sur la religion chrétienne de Guizot. Le 28 octobre, sur le conseil du ministre de l'Instruction publique, M. Duruy, Taine est nommé professeur d'esthétique et d'Histoire de l'art à l'École des Beaux-Arts où il succède à Viollet-le-Duc. Il y professera vingt ans avec une seule interruption en 1876-1877. 1865 Le 25 janvier, Taine donne sa première leçon sur «L'œuvre d'art» dans l'hémicycle des Beaux-Arts, salué par un auditoire qui lui offre une longue ovation qui se prolonge jusque dans la rue. Le 16 janvier: les Goncourt publient Germinie Lacerteux avec une préface dans laquelle ils affirment le caractère novateur de leur œuvre: « Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai ». Le même jour Flaubert leur répond que «la grande question du réalisme n'a jamais été si carrément posée ». Taine publie ses Nouveaux Essais de critique et d'histoire et, sous le titre La philosophie de l'art, son premier cycle de leçons professées à l'École des Beaux-Arts. 5 décembre, véritable «Bataille d'Hernani» du réalisme avec la première d'Henriette Maréchal des Goncourt à la Comédie-Française. Claude Bernard publie l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale.

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1866 Le 15 février, Zola publie l'article «Monsieur Taine, artiste» dans la Revue Contemporaine qui sera édité en juin sous le titre Mes Haines. Causeries littéraires et artistiques. Il s'y montre influencé par Taine lorsqu'il déclare qu'une œuvre d'art est « un coin de la création vu à travers un tempérament ». Taine lui répond par un exposé doctrinal qui paraît dans la préface à la nouvelle édition, revue et augmentée, des Essais de critique et d'histoire: «Les choses morales ont, comme les choses physiques, des conditions et des dépendances. » Taine publie son Voyage en Italie et Philosophie de l'art en Italie. En avril, le « compagnon d'angoisses métaphysiques » du jeune Taine, Prévost-Paradol, est élu à l'Académie française. Il prononce, lors d'une séance publique de l'Institut, un premier discours sur l'esprit scientifique importé dans les lettres qui incrimine directement Taine. L'ami blessé écrit à Édouard de Suckau: «Je trouve le procédé singulier. Est-ce pour écarter publiquement toute communication possible avec Satan, ses pompes et ses œuvres? Ce n'est pas d'un camarade. » La rupture est consommée. Le 15 août, Taine est nommé chevalier de la Légion d'honneur dans la même promotion que Flaubert en qualité de professeur d'esthétique à l'École des Beaux-Arts. Il envoie sa démission à Saint-Cyr. Lors d'une communication au Congrès scientifique de France d'Aixen-Provence, Zola présente Deux définitions du roman et déclare que « le cadre du roman lui-même a changé. Il ne s'agit plus d'inventer une histoire compliquée d'une invraisemblance dramatique qui étonne le lecteur; il s'agit uniquement d'enregistrer des faits humains, de montrer à nu le mécanisme du corps et de l'âme. » 1867 16 janvier, première lettre de George Sand à Taine qu'elle avait rencontré lors des dîners Magny et début d'une amitié: « Je ne vous oublie pas, cher vous que je ne veux pas appeler Monsieur, que je n'ai pas le droit d'appeler ami et que pourtant, j'aime et admire de tout mon cœur. » Taine rédige un article sur les Beaux-Arts parisiens destiné au Paris-guide qu'Ulbach prépare pour les futurs visiteurs de l'exposition universelle. Les autres collaborateurs sont Renan, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Viollet-le-Duc, Michelet et Hugo. Les chroniques parisiennes du Second empire Vie et opinions de M. FrédéricThomas Graindorge, paraissent chez Hachette à la mi-mai après avoir été publiées en feuilleton dans La Vie parisienne. Taine dédie L'idéal dans l'art à Sainte-Beuve et Zola envoie un portrait littéraire de Taine au Figaro. Taine voyage en Belgique et en Hollande. 1868 Taine travaille aux remaniements de la troisième édition des Philosophes français qui change de titre pour devenir Les Philosophes classiques du XIX' siècle en France et dédie sa Philosophie de l'art dans les Pays-Bas à Flaubert. Durant l'hiver, Taine rencontre Thérèse Denuelle, fille d'un célèbre architecte parisien, chez le peintre Charles Lehmann. Il se fiance le 18 avril. En

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mai, Zola fait paraître une préface à la deuxième édition de Thérèse Raquin, datée du 15 avril. 11se place sous l'autorité de Taine en plaçant en exergue de son roman, la «petite phrase» extraite de la préface de l'Histoire de la littérature anglaise sur le vice et la vertu et défend le groupe d'écrivains naturalistes auquel il appartient. Taine se marie le 8 juin et s'engage dans la rédaction de De l'intelligence. 1869 Taine poursuit la rédaction de son essai De l'intelligence. Parution de la Philosophie de l'art en Grèce. Naissance de sa fille, Geneviève, le 10 mars, future Madame LouisPaul Dubois. 13 octobre, mort de Sainte-Beuve. En novembre, parution de L'Éducation sentimentale de Flaubert que saluent, avec enthousiasme, les écrivains naturalistes. 1870 De l'intelligence paraît en janvier après avoir été médité depuis 1851. Le 28 juin, Taine voyage en Allemagne. Il a le temps de visiter Francfort, Weimar, Leipzig, et Dresde lorsque son voyage est interrompu par un deuil familial et par la déclaration de guerre. Taine se présente devant le conseil de révision pour s'engager activement mais est jugé inapte. À la demande de la délégation des Affaires étrangères, il publie le 9 octobre un article de propagande destinée aux Anglais sur L'opinion en Allemagne et les conditions de la paix. Ensuite L'intervention des Neutres et une Proclamation aux Prussiens, bientôt traduite en allemand et répandue du haut du ciel, par ballons, sur les troupes ennemies. Il prend la fuite avec sa famille à Pau où il demeure jusqu'au 13 mars 1871. Profondément blessé par les bouleversements de la guerre franco-allemande et quelques mois plus tard par la Commune, Taine décide de se mettre au chevet de la France malade et étudie désormais en profondeur l'histoire nationale.

1871 Taine publie en décembre une brochuresur Le Suffrage universelet la manière de voter. Il rédige ses Notes sur l'Angleterre. « Pour moi, le sentiment des maux publics sont si vifs que je ne ressens plus le beau », écrit-il à sa mère. Deuxième voyage en Angleterre où l'on traduit De l'intelligence. Rencontres avec le psychologue Alexandre Bain, Benjamin Jowett (le «Renan anglais »), le poète Swinburne, et le critique Matthew Arnold. Le 8 juin, Taine reçoit le titre de Docteur honoris causa de l'Université d'Oxford en même temps que le théologien allemand Doellinger, récemment excommunié par l'archevêque de Munich pour avoir rejeté le dogme de l'infaillibilité papale. Littré est élu à l'Académie française. Dans la préface, datée du 1'" juillet, de La Fortune des Rougon qui paraîtra en octobre, Zola explique ses principes esthétiques sous l'influence conjuguée de Claude Bernard et de Taine: «L'hérédité a ses lois comme la pesanteur. Je tâcherai de suivre, en résolvant la double question du tempérament

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et des nùlieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme. » En automne, soutenu par Guizot et Laboulaye, Taine élabore un projet de création de l'École libre des sciences politiques avec son anù Énùle Boutmy. À la fin de l'année, Jules Lachelier soutient sa thèse intitulée Du fondement de l'induction. Contre une vision strictement déternùniste, l'auteur réhabilite le finalisme. Son ouvrage témoigne d'un retour à Kant en France et influencera durablement le « second spiritualisme ». 1872 Le 10 janvier, dans une salle louée à la Société d'encouragement à l'industrie nationale, Taine prononce l'allocution d'ouverture à l'occasion de l'inauguration de l'École libre des sciences politiques. Hachette publie les Notes sur l'Angleterre. Le 16 décembre, le politicien Naquet cite à la tribune de l'Assemblée nationale la phrase de Taine «Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre» qui fait tapage. Taine envoie une réponse adnùrable au Journal des Débats, dans laquelle il explique en quoi sa philosophie est spiritualiste dans le vrai sens du terme et ne saurait être assinùlée au matérialisme. 1873 Naissance du fils de Taine, Énùle, le 12 décembre. 1874 Taine se retire désormais une grande partie de l'année aux bords du lac d'Annecy, en Savoie, dans la propriété de Boringe qu'il vient d'acquérir à Menthon Saint-Bernard. Sa candidature est refusée à l'Acadénùe française où Elme Caro et Mézières prennent place dans les fauteuils vacants de Vitet et de Saint-Marc Girardin. 1875 Taine publie L'Ancien Régime, prenùer des six volumes des Origines de la France contemporaine, ouvrage auquel il travaillera jusqu'à sa mort. Les trois volumes sur La Révolution datent de 1878, 1881 et 1884. Le prenùer volume sur le Nouveau Régime date de 1891; le second, inachevé, paraît en 1893, après sa mort. 1878 En mai, nouvelle tentative infructueuse auprès de l'Acadénùe française en dépit du soutien inconditionnel accordé à Taine par Alexandre Dumas-fils. Trois fauteuils étaient vacants. Renan obtient celui de Claude Bernard et le jury refuse à Taine celui de Thiers. Recommandé par ses anciens adversaires Caro et Dupanloup, Taine est toutefois élu en novembre 1878 par 20 voix contre 4 en remplacement de M. de Loménie. Victor Hugo aura voté contre lui. Prenùer volume sur La Révolution: L'Anarchie. Taine qui jusque-là s'est montré davantage homme de cabinet et homme d'étude qu'engagé dans la politique, est élu conseiller municipal de Menthon Saint-Bernard où il s'occupe de la gestion communale.

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1879 18 janvier: première de l'Assommoir au Théâtre de l'Ambigu. Dans Le Voltaire du 4 mars, Zola écrit à propos des Sœurs Vatard de Huysmans: «On finira par donner de simples études, sans péripéties ni dénouement, l'analyse d'une année d'existence, l'histoire d'une passion, la biographie d'un personnage, les notes prises sur le vif et logiquement classés ». Et en octobre, dans le même journal qui publie son texte sur Le Roman expérimental: «Le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur [...] L'expérimentateur paraît et institue l'expérience, je veux dire faire mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour montrer que la succession des faits y sera telle que l'exige le déterminisme des phénomènes mis à l'étude. » 1880 Taine fait paraître en deux volumes sa Philosophie de l'art. «Notre esthétique est moderne, écrit-il, et diffère de l'ancienne en ce qu'elle est historique et non dogmatique, c'est-à-dire qu'elle n'impose pas de préceptes mais
qu'elle constate des lois.
»

Les Taine accueillent dans leur propriété de Boringe et dans leur demeure parisienne de la rue Cassette les amis-frères Renan et Berthelot ainsi que Gaston Paris, Boutmy, Bourget, de Vogüé et Heredia. Mort de la mère de Taine, le 2 août. De 1880 à 1890, le pessimisme de Schopenhauer fait irruption en France et influence notablement des écrivains comme Flaubert, Maupassant, Halévy, Mirbeau et Joris-Karl Huysmans. 1881 Deuxième volume sur La Révolution: La Conquête jacobine. Polémiques autour de la critique de la Révolution développée par Taine. 1882 Paul Bourget fait paraître diverses études littéraires- dont une sur Taine -dans la Nouvelle Revue. Taine entre en relation avec le jeune critique et J'encourage à réunir ses études dans un volume qui paraît en 1883, sous le titre Essais de psychologie contemporaine. La question du pessimisme de Taine est évoquée pour la premièrefois. 1884 Taine renonce à ses charges d'enseignement à l'École des Beaux-Arts pour se consacrer à son travail. En novembre, parution du troisième et dernier volume sur La Révolution: Le Gouvernement révolutionnaire. 1885 Correspondance avec Nietzsche dont il salue Par-delà le Bien et le Mal. 1887 Le 15 février et le l'' mars, Taine fait paraître dans la Revue des Deux Mondes un portrait peu flatteur de Bonaparte et de sa mère. Le 2 mars, la princesse Mathilde adresse au philosophe une lettre indignée où elle s'interroge sur « la haine qu'il y a à oser défigurer une aussi grande mémoire que celle de l'Empereur et chercher à atteindre le fils jusque dans sa mère ». Elle accompagne

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cette lettre d'une carte de visite avec les initiales fatidiques PPC (Pour Prendre Congé). Fin de leur amitié. La polémique est relancée par le prince Napoléon qui écrit contre Taine Napoléon et ses détracteurs. Brunetière se rallie au prince tandis que Bourget prépare la rédaction du Disciple. En septembre, Brunetière annonçait dans La Revue des Deux Mondes l'imminence de l'échec du scientisme et de son pendant littéraire, à travers un article intitulé «La banqueroute du naturalisme. » 1889 Porte-parole du renouveau spiritualiste, Paul Bourget publie son roman moral Le Disciple SO:Js-titréConfession d'un jeune homme d'aujourd'hui. Taine y est caricaturé sous les traits du philosophe Adrien Sixte. La question de la responsabilité morale des intellectuels est posée au grand jour. Parution de l'Essai sur les données immédiates de la conscience d'Henri Bergson. 1891 En novembre paraît le premier volume sur le Nouveau régime, intitulé Le Régime moderne, relayé le 29 décembre par un article élogieux que Charles Maurras fait paraître dans le quotidien catholique parisien L'Observateur français. 1892 Taine rencontre Charles Maurras. En septembre, Taine, frappé par une thrombose, s'effondre paralysé. Le 2 octobre, mort de Renan. 1893 Mort de Taine le 5 mars. Parution du dernier tome inachevé des Origines de la contemporaine. Premier numéro de la Revue de Métaphysique et de Morale. Parution de L'Action de Maurice Blondel. 1894 Derniers essais de critique et d'histoire 1895 Le directeur de la Revue des Deux Mondes, Ferdinand Brunetière fait paraître dans son journal un article sur le thème de la « faillite de la science» qui fait grand bruit. Selon lui, la science a manqué sa mission: «Nos sciences ne sont nées que d'hier, dit-il. Laissons-leur le temps de grandir! » Le 1erfévrier, le chimiste Berthelot réplique dans la Revue de Paris qu'il appartient au triomphe de la science d'assurer aux hommes le maximum de bonheur et de moralité. Mais un coup fatal a été porté au crédit de la science. On assiste globalement, autour de ce débat «fin de siècle », à un retour du spiritualisme revu à la lumière des sciences positives: la génération dite du « positivisme spiritualiste» connaît son heure de gloire. 1896 Mort de Camille Selden, le 14 novembre.

France

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1902-1907 Publication de la correspondance de Taine par ses héritiers. Les trois premiers volumes ont été publiés par sa femme, Thérèse Taine-Denuelle. Après son décès, le travail d'édition du quatrième volume a été assuré par la plus jeune sœur de Taine, Sophie Paul-Dubois.

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INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

Afin de ne pas alourdir les notes infra-paginales déjà nombreuses, nous attirons l'attention du lecteur sur quelques choix de présentation bibliographique. À l'exception de De l'intelligence et des Origines de la France contemporaine, tous les ouvrages de Taine ont été initialement publiés en feuilleton dans divers journaux et revues (Journal des Débats, Revue de l'Instruction publique, Revue des Deux Mondes) avant de paraître en volumes. 11sont par ailleurs connu de nombreux remaniements successifs. Ainsi Les philosophes français du XIX' siècle que nous citons renvoie à la première édition de 1857 tandis que Les philosophes classiques du XIX' siècle en France renvoie à la troisième édition remaniée de 1868 qui reprend la préface de la seconde édition de 1860. De même, l'Essai sur les fables de La Fontaine de 1853 a été remanié dans l'édition définitive de 1861 pour devenir La Fontaine et ses fables. Victor Giraud a publié en 1902 une bibliographie critique qui indique à la fois les parutions en feuilleton et les remaniements successifs des différentes œuvres de Taine. Nous donnons ci-après, en respectant la chronologie, l'abréviation des titres des ouvrages de Taine que nous citons:

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La Fontaine Voyage aux Pyrénées Tite-Live Leç philosophes français Les philosophes classiques

Essais

Littérature anglaise

La Fontaine et ses fables [1853], 1861 Voyage aux eaux des Pyrénées [1855], 1858 Essai sur le génie. oratoire de TiteLive, 1856 Les philosophes français du XIX' siècle, le édition de 1857 Les philosophes classiques du XIX' siècle en France, édition définitive de 1868 comprenant la préface de la seconde édition de 1860 Essais de critique et d'histoire, 1858 (la seconde édition de 1866 contient une nouvelle préface) Histoire de littérature anglaise, 1864, 4 vol. L'édition définitive compte 5 vol à partir de 1873

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Stuart Mill Carlyle Philosophie de l'art

Le positivisme anglais, étude. sur Stuart Mill, 1864 L'idéalisme anglais, étude sur Carlyle, 1864 Cycle de leçons professées à l'École des Beaux-Arts entre 1865 et 1869 aux éditions Germer-Baillière. Édition définitive, Hachette, 1880, 2 vol. comprenant: Philosophie de l'art [1865].. Philosophie de l'art en Italie [1866] .. De l'Idéal dans l'art [1867] .. Philosophie de l'art dans

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les Pays-Bas[1868] .. Philosophie de
Nouveaux essais Voyage en Italie Thomas Graindorge De l'intelligence Notes sur l'Angleterre Derniers essais l'art en Grèce [1869] Nouveaux essais de critique et d'histoire, 1865 Voyage en Italie, 1866,2 vol. Notes sur Paris, vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, 1867 De l'intelligence, 1870, 2 vol. Notes sur l'Angleterre, 1872 Derniers essais de critique et d'histoire, 1894

Vie et correspondance Il s'agit des quatre volumes de Taine, sa vie et sa correspondance publiés aux éditions Hachette (1902-1907) par les héritiers du philosophe qui comprennent, outre les lettres qui n'ont pas été censurées ou expurgées, des points de repères biographiques par groupe d'années. Nous citons chaque lettre en précisant le destinataire, la date ainsi que le volume dans lequel cette lettre a été publiée. I Correspondance de jeunesse (1847-1853) Il Le critique et le philosophe (1853-1870) III L'historien (1870-1875) IV L'historien (suite) - Les dernières années (1876-1893)
Essai sur Taine

Victor Giraud a publié aux éditions Hachette en 1901 un Essai sur Taine, sa vie et son influence, qui comporte la reproduction d'un portrait de Bonnat, des extraits de soixante articles de Taine non recueillis dans ses œuvres ainsi qu'un nombre important de textes annexes dont le contenu diffère notablement entre la première édition (1901) et la seconde (1902) : V. Giraud était en effet entré en possession de nouveaux documents sur Taine qui l'ont conduit à réviser ses

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conclusions. Nous préciserons toujours. dans notre texte, l'édition que nous utilisons et signalons les changements d'interprétation d'une version à l'autre lorsqu'ils s'avèrent importants. Taine, formation de sa pensée Toutes les sources précitées ont été complétées par des documents inédits auxquels le neveu de Taine, André Chevrillon a eu accès et qu'il cite, soit au fil de son ouvrage soit dans les annexes jointes à Taine, formation de sa pensée, Paris, Plon, 1933. Monsieur Taine Sous ce titre, François Léger a publié en 1993, aux éditions CritérionHistoire, une biographie très complète de Taine qui s'appuie sur cet ensemble de documents. Par ailleurs, il indique les institutions et les centres d'archives où sont conservées les sources inédites ou manuscrites de l'œuvre de Taine. En 1993, la plupart des documents personnels de Taine étaient en cours de transfert à la Bibliothèque Nationale de Paris.

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INTRODUCTION
Cet ouvrage est né au hasard d'une lecture de ce passage de Taine: «Entre une charmille de Versailles, un raisonnement philosophique et théologique de Malebranche, un précepte de versification chez Boileau, une loi de Colbert sur les hypothèques, un compliment d'antichambre à Marly, une sentence de Bossuet sur la royauté de Dieu, la distance semble infinie et infranchissable; nulle liaison apparente. Les faits sont si dissemblables qu'au premier aspect on les juge tels qu'ils se présentent, c'est-à-dire isolés et séparés. Mais les faits communiquent entre eux par les définitions des groupes où ils sont compris, comme les eaux d'un bassin par les sommets du de sa formulation, l'idée selon laquelle « les faits communiquent entre eux par les définitions des groupes où ils sont compris» pourrait sembler, à première vue, quelque peu obscure. Mais quoi! L'auteur de ces lignes ne tentait-il pas d'expliquer 1'«esprit» d'un siècle - en l'occurrence celui de Louis XIV par des causes omniprésentes et agissantes? N'entendait-il pas ramener les productions historiques d'une collectivité à un réseau de relations nécessaires? Avec le recul d'un siècle, le lecteur d'aujourd'hui conviendra volontiers que considérer la culture comme la manifestation des interrogations et des préoccupations d'une époque est une chose désormais acquise. Qui ne répète aujourd'hui à satiété que l'écrivain et l'artiste sont les témoins privilégiés de la société dans laquelle ils vivent et que leur œuvre se fait l'écho des crises qu'elle traverse? Or, il fut un temps où ce thème fut véritablement novateur. Pour lui restituer toute son originalité et sa saveur, il s'imposait de cheminer à contre-courant de l'histoire afin de mettre en lumière les circonstances de son apparition dans le grand théâtre des idées. Sur cette scène rythmée par les opéras de Gounod et d'Offenbach, la figure de Taine émergea très distinctement des brouillards du passé.
1 Essais, p. XIV-XV.

versant d'où elles découlent. »1 En dépit du charme incontestable

Historien, philosophe, homme cie lettres et de culture, cet écrivain au beau style oratoire avait consacré les efforts de toute une vie à montrer les liens de dépendance qui unissent, au cours de diverses périodes historiques, une œuvre d'art, un traité scientifique, une méditation théologique, un recueil de lois ou un manuel de politesse, autant de domaines de la culture que, selon une de ses images favorites, il se plaisait à comparer aux bassins étagés d'une fontaine dont les eaux communiquent depuis le sommet. Sa démonstration comportait bien, çà et là, quelques outrances mais de manière générale, son interprétation des faits culturels et sociaux s'offrait au plaisir de la lecture. C'est peu dire que son œuvre s'imposa. Il serait pourtant mal fondé de prétendre que Taine a été le seul inventeur d'une approche multidisciplinaire des faits culturels et sociaux. Les grands historiens de la première moitié du siècle - comme François Guizot qui fut l'un des premiers éblouissements intellectuels du jeune philosophe - avaient déjà résolument ouvert la voie dans ce sens. Du reste Taine lui-même, avec quelque femte modestie, se plaisait à répéter que cette idée
« traînait par terre depuis Montesquieu» et qu'il s'était contenté de la « ramasser »1.Il n'en reste pas moins que philosophe eut le

mérite d'insuffler un tour inédit à l'étude des faits culturels en la mettant explicitement sur le même plan que l'étude des faits naturels, créant de la sorte un nouveau paradigme: le «naturalisme ». D'aucuns s'étonnt.:'ont peut-être de voir ce terme accolé à l'œuvre de Taine alors qu'il ne fut revendiqué qu'en 1880 par le groupe de Médan réuni autour d'Émile Zola. Mais ce serait oublier que Zola lui-même a choisi cet «outil du siècle» en référence explicite à Taine2. L'avènement du naturalisme a bel et bien pour chantre l'auteur des Philosophes français. Le naturalisme, qui traverse de part en part l'œuvre de Taine, est très révélateur du moment historique qui l'a vu naître et
À E. Havet, 29 avril 1864, Vie et correspondance, Il, p. 301. 2 Cf. à ce sujet, C. Becker, «Aux sources du naturalisme zolien. 1860-1865 », Le naturalisme. Colloque de Cerisy, Paris, Union Générale d'Éditions, 1978, p. 13-33. 2
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offre une clé d'explication de son temps. Ce n'est donc guère un hasard si le philosophe fut considéré en France, pendant près d'un demi-siècle, comme la conscience de sa génération. Car d'un point de vue historique, esthétique et social, la philosophie de Taine s'est inscrite dans la rupture qui s'opéra, aux alentours de 1850, entre deux XIXesiècles: le premier marqué par «le romantisme, l'individualisme et le lyrisme », et le deuxième par

«le naturalisme, l'objectivisme et le positivisme »1 de sorte que

par sa genèse même, l' œuvre de Taine nous permet de comprendre cette mutation radicale des idées. Contraint d'abandonner la carrière philosophique à laquelle il se destinait, l'écrivain était, mieux que personne, à même de dénoncer les faiblesses de l'École officielle de Victor Cousin qui jouissait à l'époque d'un pouvoir écrasant sur la scène intellectuelle française. Taine était d'estime que le spiritualisme développait des généralités vagues et que cette philosophie, à l'image du romantisme qui laissait libre cours aux débordements du cœur, avait subordonné les exigences de l'esprit à celles du sentiment moral. C'est sur la base d'une nouvelle philosophie « scientifique », qui découvrait avec enthousiasme la dimension temporelle des civilisations et des êtres vivants grâce à l'histoire et à la biologie, qu'il prétendit réformer la pensée officielle. Il fut ainsi, sans le vouloir vraiment, le principal porte-parole d'une nouvelle vague théorique qui n'eut d'autre ambition que de « souder» les unes aux autres, les disciplines du monde moral et celles du monde naturel. Son «naturalisme» apparut comme la réponse aux attentes de son temps et son œuvre fut accueillie comme une révélation par la jeune génération de 1850. Même si la philosophie de Taine n'a pas été sans susciter d'abondantes réactions qui aboutiront, au terme de quelques décennies, à un oubli apparemment total, on ne peut pour autant passer sous silence l'influence agissante et féconde qu'elle a
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Cf. F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique en France au XIX"siècle,

Paris, Hachette, 1894. A. Guyaux reprend et développe la thèse d'un partage du XIX"siècle en deux mentalités opposées dans sa préface à P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine [1883]. Paris, Gallimard, 1993. 3

visiblement exercée durant toute la seconde moitié du XIXesiècle et plus secrètement au delà. Comme l'a écrit son ami Émile Boutmy: «La machine à penser et à raisonner qu'il a construite est celle dont deux générations de suite se sont servies; pendant quarante ans, toutes les idées dominantes ont porté la même marque d'origine que la sienne. »1Nous n'en voulons pour preuve que le domaine de la littérature auquel Taine a été tout particulièrement attentif. Car il fut l'une des rares voix à s'élever dans le tumulte des lettres parisiennes en vue d'accréditer, auprès du grand public, le génie de ceux que l'on considère aujourd'hui, sans plus s'en étonner, comme les géants incontournables du XIXe siècle. Taine fut l'un des premiers critiques à attirer l'attention du public lettré sur la grandeur de Stendhal, que la génération des romantiques avait relégué en marge de la littérature. Autour des années 1830, Stendhal était considéré comme un écrivain manqué, au style hautain et à la morale douteuse. L'arrachant à la désaffection et à l'oubli dans lesquels son œuvre avait sombré pendant des décennies, Taine loua Stendhal de s'attacher aux « petits faits vrais» rapportés dans le « style du Code Civil» et le présenta, contre l'opinion commune, comme «le plus grand psychologue du XIXe siècle ». À la même époque, les romans de Balzac étaient délaissés. L'écrivain était considéré comme un producteur désordonné de feuilletons hâtivement écrits et rassemblés sous le couvert d'une philosophie fumeuse jusqu'à ce que Taine, une fois encore, renverse l'opinion commune en

attribuant à Balzac la perspicacité d'un « savant naturaliste» tout
en reprenant à son compte l'analogie fondamentale que La Comédie humaine avait établie entre la diversité du règne animal et celle de l'homme social. Le philosophe n'eut guère à se soucier de réhabiliter Flaubert, son aîné de quelques années, qu'il tutoyait lors des dîners Magny et avec qui il partageait un même refus du romantisme larmoyant et de la bêtise pontifiante. En même temps que Flaubert, Taine prônait une analyse quasi clinique des sentiments et cette proximité d'attitude est trop importante pour
I Cité par V. Giraud, Essai sur Taine, p. xxv. 4

ne pas être relevée. Quant à Zola, nous avons déjà rappelé qu'il s'était mis ouvertement sous l'autorité de Taine pour développer sa conception du roman naturaliste. L'épigraphe de la seconde édition de Thérèse Raquin est bien de Taine, qui déclarait: «Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. »1 Nous l'avons dit, l'œuvre de Taine surprend par la modernité de son analyse des faits historiques et culturels, par l'éclairage qu'elle jette sur la vie intellec~uelle de son époque et par l'intérêt qu'elle a manifesté à l'égard de la littérature de son temps. Mais il reste que l'élément le plus décisif de cette œuvre - celui-là même qui a contribué à la célébrité de l'auteur des Philosophes français - relève de la philosophie et plus précisément, de l'épistémologie. C'est cet aspect majeur de la pensée de Taine que nous avons choisi de développer selon une division tripartite qui répond aux trois questions que l'on est en droit de se poser à propos de la méthode qu'a revendiquée le philosophe. Quelles en sont les sources, les influences formatrices? À quels types de discours s'oppose-t-elle? Selon quelles opérations de l'esprit s'organise-t-elle ? Un examen serré des textes atteste que Taine a répondu lui-même à ces interrogations et que le déroulement chronologique de son œuvre suivait l'ordre systématique de l'élaboration de sa méthode. Cette coïncidence suffit donc à justifier pleinement l'adoption d'une démarche chronologique qui consiste à analyser les différents textes de Taine en suivant les étapes successives de leur publication. Nous espérons que le style narratif que nous avons naturellement choisi d'adopter permettra aussi de mieux comprendre les combats qui jalonnent cette œuvre d'envergure. Dans la première partie de cette monographie, nous nous appuyon~ "ur le premier tome de la Vie et correspondance qui contient non seulement des lettres écrites par Taine depuis la fin de ses années de lycée jusqu'à la soutenance de ses thèses en 1853, mais aussi certains travaux rédigés à l'École normale et pendant son année de professorat en province. Ces textes, auxquels André Chevrillon a donné de précieux compléments,
I Littérature anglaise, l, p. XV.

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sont essentiels d'un point de vue doctrinal parce qu'ils constituent les seules traces littéraires de jeunesse qui rendent possible l'examen des sources et de la maturation progressive de la pensée de Taine. Dès ses années d'École normale, le jeune philosophe fut attiré tour à tour par des méthodes et des doctrines aussi apparemment contradictoires que l'analyse de Condillac, la déduction géométrique de Spinoza, l'induction aristotélicienne, la logique hégélienne et la reconstruction anatomique de Cuvier. Selon une formule qu'il emploie régulièrement à cette époque, chaque philosophie qu'il assimile ne le contente qu' « à moitié ». Une telle diversité des sources pose évidemment un problème de cohérence interne qui n'a pas manqué d'être soulevé. Taine, qui combattait l'éclectisme n'aurait-il pas lui-même sombré dans l'hyperéclectisme ? C'est ici que les avantages d'une démarche chronologique apparaissent au grand jour. Car suivre pas à pas les étapes de la formation du jeune philosophe permet de mesurer l'importance des interrogations, des intuitions, puis des certitudes qui prendront plus tard, dans la maturité de son talent, leur véritable valeur stratégique. Que Taine n'ait jamais été d'accord qu'à moitié avec les auteurs qu'il étudie suffit à expliquer le spectaculaire renversement de la méthode auquel il parvint durant les années d'École normale. Sous l'influence de ses lectures d'Aristote et de Hegel, le philosophe avait réalisé que la déduction géométrique de Spinoza à laquelle il avait d'abord cédé avec ivresse, ne prenait sa véritable valeur qu'au terme de longues enquêtes empiriques qu'elle venait en quelque sorte confirmer et justifier. À tort, certains commentateurs ont interprété ce renversement comme une palinodie aboutissant à un reniement pur et simple de la métaphysique de ses écrits de jeunesse. N'était-ce pas Taine pourtant, qui écrivait à la fin de sa vie: «J'ai toujours aimé, sinon la métaphysique proprement dite, la philosophie, c'est-à-dire les vues sur l'ensemble et sur le fond des choses. Mais mon point de départ n'est pas une conception a priori, une hypothèse sur la nature. C'est une remarque expérimentale et très simple, à savoir que tout abstrait est un extrait retiré et arraché d'un concret, cas ou individu dans lequel 6

il réside» I ? Contre une lecture courante qui fait de Taine un
indéracinable positiviste, nous soutenons l'hypothèse selon laquelle le philosophe n'a jamais renoncé à une explication par les causes, même s'il devait davantage souligner, au cours de ses travaux ultérieurs, la nécessité de l'expérience comme préparation à l'induction et à la déduction. Tel est l'enjeu de la première partie de ce travail. La deuxième partie est entièrement consacrée à la réfutation, par Taine, de la philosophie officielle de l'École de Cousin. Cette étape constitue en quelque manière la pars destruens de la démarche que le philosophe se devait d'entreprendre avant d'en présenter la pars œdificans. La mise en lumière de cet épisode majeur de la vie intellectuelle de Taine se fonde sur l'analyse du pamphlet qui a contribué à sa reconnaissance littéraire, à savoir l'opuscule qu'il publia en 1857
sous le titre Les philosophes français
du XIX" siècle. À vingt-sept

ans, armé d'une philosophie en pleine possession d'elle-même, Taine s'était mis en campagne contre le pouvoir établi et s'exprimait au nom de la nouvelle génération montante, désireuse de voir triompher l'idéal de la science sur les ruines du spiritualisme. À travers l'examen des doctrines de Royer-Collard, de Maine de Biran, de Cousin et de Jouffroy, Taine s'employait à réfuter le caractère dogmatique des thèses des spiritualistes à qui il reprochait d'être dupes des mots et de verser dans des abstractions vagues en dehors de toute référence à l'expérience. Mais Taine ne se contentait pas, dans cet insolent ouvrage, de saper les fondations de l'École spiritualiste. Il ambitionnait de dénoncer le caractère obsolète de ses partisans par la mise en évidence de leur «faculté maîtresse ». Car Taine considérait la «faculté maîtresse» comme la cause explicative d'une œuvre individuelle, tout comme le «modèle régnant» lui permettait d'expliquer la culture d'une collectivité. C'est dire qu'un aspect important de sa méthode était déjà présent dans les Philosophes français. Mais aussi un aspect important de sa doctrine. Car loin de se contenter de montrer l'inanité des thèses de l'École
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À G. Lyon, 9 décembre 1891, Vie et correspondance, IV, p. 332-333. 7