HÖLDERLIN ET LA FRANCE

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Hölderlin se situe à la croisée des chemins entre la France et l'Allemagne. La Révolution que la France a accomplie dans l'ordre politique, l'immense poète allemand a tenté de la penser comme révolution dans les rapports de l'Homme à la divine Nature. C'est cette relation entre les deux pays, telle qu'elle se réfracte dans le prisme exceptionnel de Hölderlin, que le présent recueil envisage.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296386341
Nombre de pages : 175
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1999 ISBN: 2-7384-7777-1

@ L'Harmattan,

HOLDERLIN ET LA FRANCE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
ttop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la rétlexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de récriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultat~. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enseITaient encore. La ",Tisedes fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage ",Titiquede la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une fonne de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugelnent.

Nounie

Jean RUFFET, Kleist en prison.

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Jacques POULAIN, 'âge pragnultique ou l'expérimentation totale. L Karl-Otto APEL, Michael Benedikt, Garbis Kortian, Jacques Poulain, Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critique." du jugelltent philosophique. C'..eneviève FRAlSSE,Giulia SISSA, Françoise BALIBAR, acqueline RousJ SEAU-DuJARDIN, Alain BADIOU,Monique DAVID-MélARD, Michel TORT, L'exercice du savoir et la différence des sexes. Annelle AlTRIS,La ron-lie ou le peintre interrogé. Jean-Michel HEIMONEf,Tocqueville et le devenir de la démocratie: la pen1ersion de l'idéal.

Collection « La Philosophie en commun»
dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

HOLDERLIN ET LA FRANCE
Actes du Colloque organisé par l'Institut d'Études Françaises de Sarrebruck (Sarrebruck, 13-14mai 1996)
recueillis et présentés par

NICOLE PARFAIT

L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HARMATTAN Ioe
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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DU MÊME AUTEUR
Une certaine idée de l'Allemagne. L'identité allemande et ses penseurs de Luther à Heidegger, Desjonquères (Une certaine idée des choses), Paris, 1999.

AVANT-PROPOS

Ce volume rassemble les conférences présentées au colloque franco-allemand "Holderlin et la France" qui s'est tenu à Sarrebruck les 13 et 14 mai 1996. L'idée de ce colloque était née quelques mois auparavant, lorsqu'intellectuels et professionnels de la culture sarrois s'étaient réunis pour réfléchir aux moyens de relancer les relations culturelles franco-allemandes. Les situer dans l'horizon de notre tradition commune, les mesurer à l'aune des incompréhensions qui, malgré le désir de l'autre constant dans notre histoire moderne, scandent la réalité quotidienne, nous a semblé un impératif tout spécialement au moment où les débats concernant la construction européenne se limitent à l'unification économique et monétaire. Cette unification elle-même ne semble recevoir sens et poids que par opposition à un autre concept aux contours indistincts, dont l'usage se généralise au point d'envahir aussi le domaine de la culture: celui de mondialisation. Face à la nécessité d'une histoire dont le sujet absent nous regardait, la pensée de Holderlin s'est imposée, étoile lointaine ancrée au fond des temps pour nous guider sur le chemin difficile de la connaissance de soi et de celle de l'autre, indissolublement liées au cœur de notre tradition de pensée depuis ses origines grecques. Les conférences réunies dans ce volume analysent d'un regard souvent inattendu, parfois inactuel, la relation spécifique de Holderlin à l'altérité, à la société, à I'histoire. Ce colloque a été rendu possible grâce au soutien financier du Ministère de l'Education et de la Culture du Land de Sarre, de J'association des amis de l'Université de la Sarre, de la RobertBosch-Stiftung - qui a de plus aidé à la publication de ce volume -, et de l'Ambassade de France en République Fédérale d'Allemagne. Que tous trouvent ici l'expression de ma vive reconnaissance.

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Mes remerciements vont également à Madame Marion Gretscher pour l'aide qu'elle m'a apportée pour .traduire les textes allemands, ainsi qu'à mes collaborateurs de l'Université de la Sarre sans lesquels ce volume n'aurait pu voir le jour, à Monsieur Pierre Béhar, Professeur de lettres et de civilisation germaniques à la même Université, pour sa révision des traductions et sa relecture des épreuves, enfin à Madame Brigitte Braun, qui a apporté ses soins à la réalisation de l'ouvrage.

Nicole Parfait

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Nicole Parfait

HOLDERLIN

L'UNIQUE

Le crépuscule du XVIIIe siècle et l'aube du XIxe voient naître et croître en France et en Allemagne deux messianismes concurrents: l'un des droits universels de l'Homme, l'autre d'une nation élue et destinée à sauver le monde.1 Face à leur inévitable affrontement, Holderlin occupe une place à part. Nourri comme ses contemporains de culture classique et passionné, comme eux encore, par cette Révolution qui semble bien devoir inaugurer une nouvelle époque dans l'histoire de l'Occident, Holderlin parvient à saisir et à unir dans une pensée non dialectique l'essence de la Grèce - c'est-à-dire de notre provenance culturelle et historique - et celle de la modernité, et à élaborer une pensée de l'histoire non messianique. C'est par ce tour de force qu'il représente pour nous, enfants tardifs de la modernité, revenus de tous les messianismes et convaincus bien souvent d'être arrivés au terme de l'histoire, l'étoile dont la lueur lointaine est peut-être seule à même de nous indiquer la voie d'un avenir possible. Si, comme ses prédécesseurs et ses contemporains allemands, Holderlin entretient un rapport privilégié avec la Grèce, celle-ci n'est par contre plus pour lui, comme dans la grande tradition winckelmannienne, la civilisation de la perfection par l'idéal, de la sérénité dans la grandeur, en d'autres termes la civilisation de "belles âmes" éprises de modération et de simplicité, l'archétype qu'il nous faudrait reproduire pour atteindre à notre tour la perfection. La Grèce est bien plutôt,
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cf sur ce point N. Parfait, Une certaineidée de l'Allemagne.

L'identité allemande et ses penseurs de Luther à Heidegger, Paris, Desjonquères, 1999, où Hôlderlin est également envisagé, mais sous son rapport avec l'idéologie nationale allemande, non, comme ici, avec l'héritage hellène et la pensée révolutionnaire ftançaise.

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pour Holderlin, le lieu d'un affrontement titanesque entre les forces indomptées de la nature et la volonté des hommes de s'en rendre maîtres par l'art et la connaissance afin d'accéder à la clarté junonienne, qui est pour eux le symbole de la perfection. Ce qui fait sa grandeur aux yeux de Holderlin, c'est la capacité des Grecs à soutenir cette opposition sans s'asservir à l'une ou l'autre de ces tendances. Il est clair qu'une telle vision de la Grèce interdit d'imaginer un retour mimétique à ce qu'elle fut. La question qui se pose alors est de savoir en quoi cette Grèce conflictuelle et àjamais inimitable reste cependant, pour Holderlin aussi, mais autrement, archétypique. La thèse que je reprendrai ici est que cette conception holderlinienne de la Grèce, qui s'inscrit en rupture par rapport à la conception néoclassique et romantique, est profondément marquée par la lecture de Rousseau, et la vision que Holderlin se fait de la Révolution française étroitement liée dans son esprit à la pensée de Rousseau. Il ne faudrait cependant pas se représenter cette marque sous la forme d'une reprise rousseauiste étayée simplement de quelques nouveautés, mais bien plutôt comme l'empreinte d'un pas dans la glaise qui, ne laissant en creux que ses reliefs les plus accentués, fait surgir une tout autre figure, non pas tant parce qu'elle est inversée que parce que ses formes surgissent de la terre. De la même façon, l'empreinte laissée par Rousseau sur la pensée de Holderlin essentiellement la nécessité d'un retour à la nature pour sauver J'individu et la société d'une aliénation indue à la tyrannie de la raison et d'un pouvoir usurpé - fait apparaître dans sa radicale originalité la théorie holderlinienne du retournement natal, qui signifie non seulement un retour vers le natal, mais aüssi, conjointement, un retour du natal (du sol) en relief (donc visible) vers les hommes modernes. Là encore, quoi qu'il en semble, la figure qui résulte de l'empreinte n'est ni purement dialectique, ni simplement inversée; elle est autre parce qu'elle repose sur un autre support, une conception non plus .subjective mais aorgique et destinale de la pensée et de I'histoire.

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Partant de la pensée des Lumières dont il se rapproche dans un premier temps, Rousseau, rapidement révolté par les règles d'une société dont il ne partage pas les idéaux, se retire et affirme la nécessité d'un retour à la nature, en présente les modalités et dépeint en fresques puissantes les principales caractéristiques de cette vie naturelle. Les conditions de possibilité d'un retour à la nature, outre la disposition naturelle qui constitue pour Rousseau le moteur essentiel de ce retour, sont l'éducation naturelle, l'établissement d'un régime politique conforme à la loi naturelle du partage des biens de la terre, c'est-à-dire la république, et un autre rapport à la pensée ainsi qu'à la parole qui laisse à la sensibilité et aux affects une place déterminante dans l'accès à la vérité. Holderlin, dont les premiers pas dans la vie ressemblent sur bien des points à ceux de Rousseau, est profondément marqué par la lecture de l'écrivain dont la Révolution semble vouloir mettre la pensée en pratique. Celui-ci incarne pour lui le type même du poète sentimental au sens schillerien du terme et, à ce titre, compte parmi les plus grands poètes de tous les temps, le seul grand poète moderne avec Shakespeare, mais plus grand encore.2 Si Holderlin, précepteur, est convaincu comme Rousseau de la nécessité de trapsformer l'éducation afin de permettre un développement harmonieux de la personnalité et de favoriser un rapprochement avec la nature, il ne croit cependant pas plus que son mentor, Schiller, qu'un retour sans médiation à la nature, comme dans l'Emile, soit possible, car la civilisation a définitivement brisé les liens originels qui nous unissaient à elle. Il faut donc que d'autres forces, complémentaires, entrent en jeu pour initier ce retour. La Révolution qui, espère
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En 1799, travaillant à son projet de revue, Holderlin écrit à Neuffer : "La moitié au moins de la revue contiendra de la poésie appliquée [...]. Les autres articles présenteront: 1) des traits caractéristiques de la vie des poètes anciens et modernes, les circonstances dans lesquelles ils se sont fonnés, notamment leur caractère artistique propre. Ainsi pour Homère, Sapho, Eschyle, Sophocle, Horace, Rousseau (en tant qu'auteur d' Héloïse), Shakespeare, etc." Œuvres, Paris, Gallimard, Pléiade, 1967, pp. 706-707.

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Holderlin, doit permettre l'installation de régimes républicains dans tous les pays d'Europe, est assurément le moyen essentiel pour "ramener les choses dans l'ordre de la nature",3 car en garantissant les droits fondamentaux des hommes et en assurant le partage égal du pain et du vin, la république est la seule forme étatique compatible avec la nature4 dont elle émane au terme d'un processus historique naturel. Il faut enfin libérer la langue, instrument privilégié de la quête de la vérité, du carcan dans lequel la dictature de la raison l'a enfermée. Là encore, Rousseau est pour Holderlin un modèle, lui qui fait parler à Saint-Preux une langue que la bonne société parisienne ne comprend pas,s pas plus d'ailleurs que lui-même n'entend la sienne. S'adressant à Rousseau, Holderlin dit:
"Ceux que tu nommes de leur nom - ces nouvelles présences Promises - où sont-ils donc, pour qu'une main d'ami Te réchauffe, où s'approchent-ils, ô toi qui parles solitaire Pour qu'une fois enfm tu sois compris !,,6

Le poète authentique est celui qui parvient à discerner la langue des dieux et saisir du même coup ce qui est pour nous l'essence de l'histoire. Si sa parole est oraculaire, ce n'est pas parce qu'elle annoncerait l'avenir comme chez Hegel, puisqu'il n'y a pas de nécessité historique chez Holderlin, mais parce qu'elle découvre les conditions de possibilités de l'histoire. A l'opposé de toute quête purement rationnelle, la parole poétique est expression de l'être tout entier. Les affects tout autant que
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Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1959-1995,

III, p. 415. 4 "Toutes les fois qu'il est question de raison, les hommes rentrent dans le droit de la Nature et reprennent leur première égalité." Ibid, IV, p. 35.
Celui-ci écrit en effet dans la quatorzième lettre de la deuxième partie de La nouvelle Héloïse: "Je n'entends point la langue du pays, et personne ici n'entend la mienne." Ibid, II, p. 207. 6 Rousseau, in Œuvres, Pléiade, p. 773.
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l'intuition intellectuelle y tiennent une part essentielle. Le problème du dire se pose alors en termes de traduction de l'illimité dans les contraintes de la langue et malgré elles. Ce qu'il faut traduire et glorifier, c'est la réalité du sacré, le mystère d'une présence organisée de toute chose - la terre, le ciel, la lumière, l'éther - pour nous. Cette tentative herculéenne qui oscille sans cesse entre la crainte de l'impuissance et celle du sacrilège (l'évolution d'Empédocle montre bien cette oscillation) ne pouvait qu'être vouée à l'échec et conduire le poète à la retraite et au silence. Si le retour à la nature prôné par Rousseau est impensable selon les modalités présentées par celui-ci, quel chemin faut-il emprunter pour retrouver l'état béni sinon de l'union avec la nature, du moins d'une relation vivante avec elle? Si la civilisation grecque incarne pour Holderlin le modèle d'un tel rapport, il est clair que nous ne pouvons purement et simplement reproduire ce rapport, puisque, dit Holderlin, "nous ne pouvons probablement rien avoir de commun avec eux [les Grecs].'" Nous sommes même, d'un certain point de vue, à l'opposé de ce qu'ils furent. Pour comprendre cela et voir néanmoins en quoi les Grecs peuvent rester pour nous exemplaires, il faut lire la lettre à Bohlendorf écrite le 4 décembre 1801. Après avoir félicité son ami Bohlendorf pour son drame Fernando, Holderlin écrit: "Rien n'est pour nous plus difficile à apprendre que de savoir user librement du nationel.8 Et je crois que la clarté de l'exposé nous est à l'origine aussi naturelle que le feu du ciel aux Grecs. C'est aussi pour cette raison qu'il doit être plus facile de les surpasser par la belle passion, que tu as d'ailleurs su conserver aussi, que par leur homérique présence d'esprit et leur don

, Lettre à Bôhlendorf
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du 4 décembre 1801, Œuvres, Pléiade, p. 1004.

Le terme utilisé par Hôlderlin est "nationell" et non pas "national",

qui, comme le fait justement remarquer Françoise Dastur (Holderlin, tragédie et modernité, Paris, Encre marine, 1992, p. 129, note 6), "deviendra d'usage courant en Allemagne après la Révolution française, où il prendra un sens nettement politique."

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d'exposition. Cela a l'air d'un paradoxe. Mais je le répète, en te laissant libre d'en juger et d'en user: à travers le progrès de la culture, l'élément nationel sera sera toujours le moindre avantage."9 Le nationel, c'est le propre commun en même temps aux civilisations issues d'une même origine. Le nationel n'a donc rien à voir avec le national, qu'il outrepasse très largement. C'est un concept métaphysique .désignant bien plutôt l'essence d'une civilisation, la grecque comme celle de la modernité occidentale. Si le propre de la civilisation grecque, c'est "le feu du ciel", c'est-à-dire les forces indomptées de la nature que le théâtre grec représente sous .Ia forme du "pathétisme sacré",

"chez nous, dit Holderlin, c'est l'inverse", 10 ce qui nous est
propre, le nationel - qui nous vient également des Grecs, puisque nous l'avons hérité de leur tentative titanesque pour dominer leur propre nature par la technè, la pensée et l'art c'est notre aptitude à maîtriser rationnellement notre rapport au cosmos et à construire par la volonté un monde conforme à l'image que nous en donne la raison, dans lequel la nature est parfaitement dominée. Les Grecs restent pour nous exemplaires, non seulement parce qu'ils nous montrent qu'il est parfaitement possible de conquérir et de s'approprier ce qui est étranger, que cette tendance constitue même le cœur du processus culturel qui caractérise toute grande civilisation, mais en outre parce qu'ils nous donnent une image de ce qui est pour nous l'étranger, et qui fut pour eux natif: la puissance originelle de la vie. S'il leur fut possible de s'approprier la clarté de la pensée et la pureté de l'art, alors nous pouvons conquérir la vie qui mêle la fête et la mort dans le tourbillon du temps dans lequel elle se ressource infiniment, en un mot nous pouvons retrouver le pathos sacré qu'eux-mêmes ont peu à peu perdu. Les Grecs "nous sont indispensables" aussi parce qu'ils nous montrent que la conquête de l'étranger représente en même
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Œuvres, Pléiade, p. 1003.
Ibid

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temps un danger mortel, car elle conduit à un oubli toujours plus grand du nationel. C'est la victoire de la clarté junonienne qui a mené le peuple grec à la décadence. C'est pourquoi il nous faut également. "apprendre ce qui nous est propre", dit encore Holderlin, l'inné, qui demeure inaperçu, afin de pouvoir le sauvegarder et en acquérir un libre usage. C'est à cette double condition - conquête de l'étranger et sauvegarde du propre - que nous pourrons correspondre à l'essence de notre civilisation, qui est de combler par le don que la nature ellemême nous a accordé en partage - l'instinct culturel ("Bildungstrieb"), c'est-à-dire le savoir, la Technique - la technè, ce qui manque à la nature pour apparaître dans toute sa splendeur. Soutenir cette irréductible tension entre nature et culture, tel Il est le destin que nous avons en commun avec les Grecs, et la condition de la grandeur au sens où Heidegger, rejoignant Holderlin, déclarait que "seul un monde spirituel garantit au peuple la grandeur", 12 après avoir précisé que ce "monde spirituel", loin de n'être que la "superstructure d'une culture" et de se réduire à un ensemble de connaissances, résultait des forces de la tradition seules capables de le faire vibrer. Ce long détour par les Grecs nous permet de mieux comprendre pourquoi Rousseau est pour Holderlin le plus grand poète moderne. .Chantre de la nature et de la vie naturelle, Rousseau a compris que, hors de la nature et de son ordre sacré que l'hégémonie de la raison nous a fait perdre de vue, il n'y avait point de salut. Mais, en même temps, le législateur du Contrat social n'a pas oublié l'essence de notre civilisation, l'usage rationnel de la pensée, pour mettre à jour les conditions de possibilité d'une vie sociale et politique, culturelle donc au sens premier du terme, conforme à l'ordre de
"[...] ce qui pour les Grecs comme pour nous doit être le plus haut: la relation vivante et le destin vivant." Ibid, p. 1003-1004. 12 L'auto-affirmation de l'Université allemande, trad. G. Granel, Toulouse, T.E.R., 1982, p. 13. Pour un commentaire plus circonstancié de la pensée de Heidegger à ce propos, cf N. Parfait, Une certaine idée de l'Allemagne, pp. 82-85 et 103-104.
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la nature. Ce que n'a cependant pas vu Rousseau, c'est que ces deux orientations, ces deux volontés sont par essence conflictuelles et que ce conflit de la nature et de la culture ne saurait être résolu simplement par l'éducation, comme il l'affirme dans l'Emile. Les présupposés de l'Emile sont faux, on ne saurait trouver et encore moins construire un état zéro de l'humanité. Le nationel tout autant que le "Bildungstrieb", nous est donné en même temps que la vie. C'est en cela que la vie est par nature tragique et c'est pour cela que la tragédie est le mode poétique le plus approprié pour révéler aux hommes le chemin étroit et semé de dangers de la vérité. Après Rousseau, il y a donc encore une place et une tâche pour Holderlin : écrire une tragédie qui nous montre l'essence de la modernité et qui nous soit un signe de ce qui nous échoit aujourd'hui en partage. Cette tragédie, c'est Empédocle. Il existe trois versions d'Empédocle, représentant au total plus de 3 000 vers, mais aucune ne fut achevée. Ce renoncement est-il simplement l'abandon d'une idée sous la pression d'événements extérieurs (transformation de la situation politique, échec des tentatives de Holderlin pour se faire connaître en Allemagne, problèmes affectifs ou même psychologiques), o,u manifeste-t-il une impuissance essentielle, métaphysique, du poète à écrire une tragédie exemplaire qui puisse nous guider sur le chemin de la vérité? Les raisons de cet échec sont à la fois ontiques et' ontologiques. Holderlin rédige la première version d'Empédocle en 1798. Cette année est peut-être celle où les espoirs des révolutionnaires de Souabe de voir la république s'installer dans leur province sont les plus grands. A leur porte, la république helvétique est proclamée le Il mars 1798. La Souabe, qui depuis 1793 est en pleine effervescence, encouragée par cet exemple, fermente plus que jamais. Un plan de soulèvement est discuté en secret avec l'état-major des armées du Directoire en position dans la région. Holderlin écrit à sa mère le 7 avril de cette année:

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"Pourvu que vous ne vous fassiez pas trop de souci au sujet des troubles de Wurtemberg. Mais je crois que tout ira bien. Si seulement messieurs les députés du Wurtemberg à Rastatt montraient un peu plus d'esprit et de courage et moins de mesquinerie et d'irrésolution, notamment ceux à qui incombent les décisions. Mais la fortune vient en dormant.")3 Il pense donc vraiment que les républicains allemands vont à leur tour se soulever et s'imposer. Emporté par sa flamme, Holderlin se livre à une profession de foi exaltée dans Empédocle. Aux Agrigentins rassemblés pour l'acclamer, Empédocle dit:
"[...] il veut la lutte, Ce peuple sans vie, pour s'éveiller à lui-même.")4

Après avoir refusé de diriger cette lutte et de prendre la couronne, il continue:
"[...] Garde-t-il Ses petits indéfmiment au nid, L'aigle? Sans doute il prend soin d'eux, aveugles, Et douillettement sous son aile ils dorment Leur aube de vie tant que leurs plumes ne poussent. Mais quand ils ont vu la lumière du Solèil Et que leurs ailes leur sont juste à point venues, Hors du berceau il les jette afin que d'eux-mêmes Ils commencent à voler. Soyez honteux, vous, De vouloir encore un roi; vous n'avez Plus l'âge; au temps de vos pères, ce n'eût Pas été pareil. Pour vous, il n'est aide
Qui tienne si l'aide ne vient de vous.
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[...] Oh, alors, mes Amis! gloire et prouesses partagez, Comme Dioscures fidèles; que chacun soit L'égal de tous, - que s'appuie sur dejustes règles,
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Œuvres, Pléiade, p. 440. Ibid, p. 515. Ibid, p. 520.

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Sveltes colonnes, votre vie nouvelle Et qu'affermisse la loi votre union. Et alors le peuple, ô Génies de la Nature Et de ses métamorphoses, vous qui, sereins, Allez prendre aux gouffres, aux cimes, la joie Et comme peine et bonheur et Soleil et pluie L'apportez au cœur des mortels bornés Du fond d'un monde étranger et lointain, Le peuple libre à ses fêtes vous conviera, Hospitalier! pieux! car le mortel donne avec amour Le meilleur du sien dès lors que la servitude Ne lui noue et serre pas la poitrine...,,16

L'ère des royautés avec leurs privilèges et leurs injustices est révolue, celle de la république qui proclame. l'égalité de tous et s'appuie sur de justes règles, les droits de l'homme et le contrat social, a sonné. Les armées révolutionnaires sous la direction de Bonaparte réalisent ce que Rousseau avait annoncé. La ferveur innocente des sans-culottes et leur courage indomptable manifestent partout l'authenticité des principes révolutionnaires. Semant la mort mais apportant également la fête, ils incarnent à chaque instant l'union divine des forces vitales originaires et de la pensée rationnelle. Leur épopée a eu raison du tragique de la modernité. Rien ne semble pouvoir les empêcher de réaliser en Europe la réunion fraternelle des hommes selon l'ordre de la nature. Mais les espoirs de Holderlin ne tarderont pas à s'effondrer. Le 16 mars 1799, le général Jourdan annonce officiellement de son siège de Stuttgart que tout mouvement révolutionnaire en Wurtemberg sera réprimé par les troupes françaises. Le futur Napoléon a en effet trouvé d'autres moyens pour assurer sa domination. Dès lors il devenait impossible pour Holderlin de présenter une pièce où l'appel à l'insurrection était aussi clair. Il fallait donc retravailler Empédocle.

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Ibid., p. 523.

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