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HOMO EX MACHINA

Nous. les sans-philosophie
Collection dirigée par Ray Brassier, Gilles Grelet et François Laruelle

L'appel constant à la philosophie, à sa défense, à sa dignité, ne peut faire oublier qu'elle-même appelle les humains à se ranger à l'ordre du Monde, à se rendre conformes à ses fins, bonheur, intelligence, dialogue et correction. Nous, les sans-philosophie, ne participons pas de cette entreprise de mondanisation : nous cherchons une discipline de rébellion à la philosophie et au monde dont la philosophie est la forme étemitaire, pas un remaniement de plus ou un simple doute sur leurs valeurs et leurs vérités. Nous sommes en attente d'une seule régularisation: celle du « génie », par la méthode. Plutôt que les propriétaires de la pensée, nous sommes les prolétaires de la théorie, en lutte avec la suffisance des maîtres-philosophes. Qu'on la dise gnostique, matérialiste, non-philosophique, théoriste, seule importe sa puissance de désaliénation, c'est-àdire d'invention. Il y a de la philosophie, mais la philosophie n'est pas (réelle). Nous, les sans-philosophie, faisons acte d'ultimatum.

www.]ibrairieharmattan.conl diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9438-6 EAN : 9782747594387

François Lamelle (éd.)

HOMO EX MACHINA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie

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Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

La mise en page de ce recueil a été assurée par Jean-Baptiste DUSSERT aidé pour la correction par Mariane BORIE et Christelle FOURLON. Non-philosophie, le Collectif les remercie.

L'ordinateur transcendantal
une utopie non-philosophique
par

François LARUELLE

La théorie unifiée de la pensée et du calcul, unification en-dernièreidentité, est une tâche en deçà de tout esprit encyclopédique (Morin, Serres). C'est aussi le thème de l'ordinateur transcendantal (OT), d'une machine qui aurait un rapport transcendantal à la philosophie dans son ensemble, capable donc de penser-calculer selon un mode « unifié» les mélanges de pensée et de calcul comme par exemple une arithmétique transcendantale comme le platonisme ou toute autre combinaison de ces termes à dominante de calcul et de philosophie. Au préalable il faut régler une question préjudicielle qui concerne le degré d' automaticité de la nonphilosophie. Ce qui suit est un essai en ce sens aux limites du thème d'un ordinateur transcendantal.
AUTOMATE ET UNIMATE

Si la pratique non-philosophiquese repère ou se mesure à un effet CI'effet-unification ou clone), puisque l'Un-en-personne ne peut être ce repère, n'étant pas lui-même identifiable, cet effet est le type de désaliénation pos-

sible pour les énoncés du Monde, de droit représentables ou philosophables. Déjà l'on pourrait objecter, et l'on pourrait comprendre ainsi ce qui vient d'être dit, que cette pratique non-philosophique n'est pas identifiable comme spécifiquement« non-philosophique », sa cause étant l'Identitéen-personne qui n'est pas identifiable en extériorité comme un critère à disposition puisqu'elle est vécue-en- immanence. Sa cause pourrait être aussi bien après tout l'effet d'une machine simulant un sujet de toute façon absent, un automatisme en quelque sorte charitable, et il n'était donc pas nécessaire tous comptes faits de critiquer la philosophie. Si une machine au sens classique de ce mot peut faire ce que fait le non-philosophe, celuici et sa théorie sont inutiles? Plus exactement l'objection est la conséquence ou la suite d'une division de la non-philosophie susceptible de donner lieu à deux images, une image théorique inerte de machine ou de mécanisme fait de pièces objectivées, et une image de fonctionnement pratique, image celle-ci donnée sans distance d'objectivation mais vécue. L'objection suppose le droit de résoudre la pratique non-philosophie en une structure inerte, de la photographier, supposant qu'elle doit être construite au préalable, avant même de pouvoir fonctionner et pour pouvoir fonctionner. Or s'il y a en effet un présupposé à cette pensée, ce n'est pas une structure, un schéma, une figure lisible dans un espace de transcendance (une structure de ce type existe pour la philosophie elle-même, c'est l'un de ses modes de donation lui-même philosophique), c'est justement ce qui défie toute transcendance et toute structure inerte faite de termes et de relations, de points et de vecteurs, etc. ; c'est le Réel-en-personne. Selon cette objection, seuls les effets seraient appréciables comme relevant ou non des présupposés d' « humanéité » de la non-philosophie. Mais cette objection dissimule sa propre présupposition qui est de considérer a priori les effets eux-mêmes comme étant déjà ceux d'un automatisme insérables avec celui-ci dans une structure, effets inertes déjà donnés dans le Monde (Husserl aurait dit dans l' « attitude naturelle») et enregistrés. C'est préjuger ainsi de la nature de l'Identité-en-personne et, fort de ce cercle vicieux, conclure de la nature automatique et mécanique supposée de ces effets à leur productibilité par une machine. Mais rien ne se passe ainsi dans la pratique non-philosophique qui n'est pas un automate simulant l'homme. C'est là une vision contemplative ou théoriciste, donc un objectivisme absolu, matérialiste ou bien justement mécaniste de manière a priori, ce qui est une possibilité philosophique. Examinons ces effets de la pratique non-philosophique puisque c'est là le critère ou l' argument secret de l'objection.

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Certes il y a des effets (de clonage) mais ils n'ont rien d'automatique et ne doivent pas être considérés dogmatiquement comme des choses inertes. Ils sont pour partie, côté matériau, formés de choses inertes du Monde mais déjà enveloppés dans un horizon de philosophabilité ou de transcendance (qui lui-même inclut la possibilité d'un sujet ou de ce que l'on appelle ainsi), ces deux composants étant mélangés. Et pour une autre« partie» d'une immanence radicale ou« vécue» (le Vécu-en-personne) qui, elle, exclut d'être mélangée et n'est pas de toute façon une partie d'un ensemble. Or le mélange et le non-mélange ne se mélangent pas mais, si l'on peut dire, s'épousent ou s'embrassent, s'unissent sans anneau de synthèse, dans une alliance irréversible que l'on appelle le sujet-existant-Étranger ou existant-en-Iutte. Ce sujet est le véritable effet, entier, en son identité et sa dualité (unilatérale), c'est la pratique comme incluant un matériau à formephilosophie. Où dans ce sujet l'effet de la pratique est-illisible? Dans et comme ce que nous avons appelé le phénomène ou l'apparaître du sujet pratique, qui n'est pas la juxtaposition de deux moitiés mais la transformation de l'un des côtés par l'autre auquel il s'unifie sans synthèse. Les effets par exemple d'énoncés textuels, s'ils ne sont pas continûment rapportés à I'Identité-en-personne ou clonés, performés, redonnent lieu à de la pratique chosifiée et inerte, automatique, aperçue du point de vue de la philosophie seule et livrée alors à la division dont on a parlé plus haut. L' êtreperformé de l'Identité ou de l'Homme-en-personne et de ses effets clonés toutefois n'est pas lui-même visible ou sensible, mais il se marque par de tels effets non pas dans le visible et le sensible de l'histoire et du monde comme dans un réceptacle, mais à même leur forme-philosophie ou monde. Cette forme ainsi transformée donne lieu à un apparaître phénoménal ou déterminé-en-dernière-identité (en-dernier-vécu ?). C'est la formephilosophie telle que donnée en-Un, ou encore son identité transcendantale. Dans cette forme-philosophie est incluse en particulier de la subjectivité dont l'apparaître phénoménal en-Un est le tissu de l'effet de sujet. Il est donc exclu de toute façon que les effets déterminés, qui sont d'extraction philosophique puissent être produits par un système automatique, du moins pour autant que le mécanisme transcendantal de la philosophie puisse échapper lui-même à cet automatisme et à cette réduction à un simple mécanisme. C'est la transcendance en général qui exclut sa réduction à un algorithme. Maintenant on peut évidemment poser le problème du degré d'automatisation possible de la transcendance qui est le nerf transcendantal de la philosophie. Mais dans la mesure où elle se continue quoi-

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que transformée dans le sujet, elle limite les chances de l' automaticité et du formalisme. On peut évidemment comparer les modes d'immanence de l'Homme et de la machine. Ou bien celle-ci suppose un humain dont la machine imite au plus près le fonctionnement, c'est une intériorité de conscience étalée dans l'espace. Ou bien cette immanence machinique et algorithmique est première, et c'est la conscience ou notre concept de conscience qui imite la machine. On tourne dans un cercle vicieux. L'Homme-en-personne, lui, n'est pas un sujet au sens traditionnel ni un « homme» au sens anthropologique, un mode en général de la conscience ou de l'être. En un sens la« passivité» de l'Homme-en-personne ne fait que renforcer l'aspect« mécaniste », même si l'on dit que c'est du vécu pur. Son aspect d'automatisme est peut-être une apparence créée par l' absence ou le manque d'un sujet actif, repérable et identifiable, qui fait croire à une machine. L'Identité-en-personne ressemble à une machine sans en être une, c'est l'immanence radicale qui fait penser ici à la transcendance et à son vide de subjectivité. L'immanence radicale aussi est vide de subjectivité mais pas de vécu, c'est ce qui la distingue d'une machine. Ici ce n'est pas la machine qui simule un homme à la limite évanouissante de la conscience, c'est l'Homme-en-personne qui simule une machine ou un automatisme. L'Homme, n'étant pas une conscience ni un inconscient, semble sans doute et de manière négative plus proche de la machine, sinon de son immanence, il est nécessaire comme présupposé, nécessité logique et réelle sans mélange. Tout ce qui vient de la philosophie ou la suppose est de l'ordre du Réel au moins comme symptôme, ce qui vient de la logique et de la nécessité est de l'ordre de l'identité. On pourrait dire que l'Homme-en-personne est an-axiomatique ou an-hypothétique, au sens où le « a » privatif est radical ou exprime que l'Homme est en-Homme et non à soi ou en soi, et donc forclos au philosophe comme à toute automaticité. Au lieu de supposer vrais les axiomes comme dans la logique, on les suppose réels ou anaxiomatiques. Pas d'axiome d'axiome, mais un nonaxiome ou an-axiomatique. Ce sont des axiomes unilatéraux, ils le sont par un de leurs côtés seulement, ce ne sont donc pas des axiomes autoréférents (non-godelisme), encore qu'il n'est pas sûr que cela existe, sauf sous la forme langage et métalangage, le métadiscours servant à dire les axiomes ou leur statut. L' Un-en- Un n'est pas le 1 en face du 2/3 de la philosophie. Il n'est pas descriptible en termes de transcendance absolue mais par des axiomes qui donnent où sont ses effets. Encore l'automatisme, l'Un n'est perceptible 8

que par ces effets de discours ou sa pratique, pas en lui-même, ce n'est pas une chose ou une intuition intellectuelle. M. Henry n'a pu s'empêcher de lui donner un contenu identifiable dans la transcendance. Mais ce n'est pas l'automatisme algorithmique qui est intégralement visible, donné de manière finitaire et quasi-géométrique. L'automatisme scientifique est de la transcendance mais pas philosophique, elle suppose donc un métalangage, c'est sans doute la forme de complexité du rapport scientifique au réel. L'Homme-en-personne n'est pas un auto-mate, un fonctionnement auto-nome, auto-fonctionnel, ni un fonctionnement qui suppose une multiplicité de pièces et d'effets. C'est à la rigueur un uni-mate en l'occurrence déterminant une pratique (uni-mate signifie que l'aspect « -mate» est ordonné à l'aspect« identité» ou déterminé en-Un). Le terme d'« immanence » est finalement trompeur comme les autres, faisant que les philosophes croient à une chose, alors que ce n'est ici comme le reste qu'un attribut qui disparaît dans un axiome qui en fait usage, un terme qui désigne par apparence objective le Réel. La pratique non-philosophique est, elle, un uni-mate au sens où c'est là un terme premier unifié et non un syntagme unitaire. Toutefois ce ne peut être que la condition de connaissance au mieux d'un automatisme de nature philosophable. Celui-ci se veut en mode« auto- »(ce qui n'est jamais tout à fait vrai). L'auto- suppose une immanence active-passi ve, une transcendance, un système unifié de pièces multiples, au moins deux et finalement 2/3. Finalement on doit commencer par distinguer entre les deux formes d'automatisme, la philosophique et la logique, et une forme minimale qui est plutôt unimatique. La logique admet un métalangage, la philosophique plutôt une herméneutique, l'unimatique interdit le métalangage et l'herméneutique ou opère leur théorie unifiée. Dans les trois cas il s'agit de parler « sur» une discipline, philosophie, logique. Ces deux-ci résolvent le problème en parlant l'une de l'autre avec leur langage propre qui leur permet aussi évidemment de parler d'elles-mêmes respectivement. À mélange philosophique s'oppose la dualité du métalangage logique, la non-philosophie est peut-être ce qui unifie ces deux pratiques, la transcendantale et la métalinguistique, deux types de dualité, ou encore ce que j'ai toujours appelé la posture philosophique et la posture scientifique. Ce serait les trois grands styles, peut-être est-ce ce mot de style qui est le meilleur? Ce que j'appelle axiome n'est pas un métalangage pour la philosophie et ses propres« axiomes» ni une herméneutique philosophique où est conservé quelque chose de transcendantal, même si les axiomes tiennent du métalangage et de l'interprétation des postulats philosophiques. Le 9

Réel anaxiomatique ou non-axiomatique empêche les axiomes de sombrer dans l'Être, le Néant, le Multiple, l'ontologie, ou dans l'espace finitaireintuitif de la logique et symbolisant avec l'idéalité. Il leur retire leur suffisance. Dernier retournement sur le problème qui simule qui? il faut bien voir que c'est pour un philosophe qu'il y a cette simulation, pas pour l'Identité humaine elle-même qui se sait séparée de la machine comme du reste. Il faudrait évidemment revoir le concept de simulation en tous ses usages. Et peut-être renverser le sens de cette obsession de la machine. Finalement n'est-ce pas la machine en-philosophie ou philosophée, celle dont on parle, qui fantasme une simulation de la machine par l'Identité-en-personne ? Il y aurait un narcissisme de la machine philosophée qui rejetterait l'opération de la simulation sur l'Homme-en-personne ? Voyez comme je suis belle et fascinante... La forme-philosophie une fois réduite à l'état de symptôme, n'est-elle pas devenue une machine pure. Dans ce cas c'est l'Homme-en-personne qui réduirait cette forme à l'état d'automatisme, tandis que par ailleurs lui et sa pratique relèveraient de l'uni-mate. La non-philosophie ou l'unimate userait de la philosophie en la réduisant comme automate en un sens spécial il est vrai, mais de là viendrait l'impression que la non-philosophie fait des choses qu'une machine pourrait faire? La thèse de la possibilité d'un ordinateur transcendantal (OT) pourrait être soutenue sous deux formes distinctes:

-

sous une forme strictement

machinique

et technologique

du type lA,

supposée immédiatement réalisable au temps technologique près, sans autre difficulté que celle de ce temps,
sous une forme non-philosophique pour laquelle un OT est une Idée

vraisemblable mais indirecte, qui suppose un détour hors de la machine. Ce pont entre la machine et le transcendantal est la théorie unifiée en-dernière-instance de la pensée et du calcul. Etant entendu que les conditions de machine sont nécessaires mais insuffisantes, donc qu'une machine seule ne peut être un OT mais qu'il y faut l'Homme (non comme conscience, ce qui élimine une partie des discussions classiques entre philosophes et informaticiens de l' lA, nous n'opposons plus de toute façon la pensée au calcul). La solution 1 réaliserait les mêmes performances que l'OT de la solution 2. Ce qui implique qu'elle supposerait que sa machine obtienne les mêmes effets que la structure Réel + Détermination-en-dernière-instance. Une machine peut-elle imiter l'immanence et surtout la DDI ? C'est au moins douteux. Si l'on refuse de faire cette postulation (les effets du type 10

de ceux produits par la DDI supposent nécessairement cette dernière qui ne peut être simplement simulée au point de s'y tromper), on est cependant obligé de supposer ou de se donner un tiers de synthèse entre la machine

et la philosophie qui est le concept de performance (<< les mêmes performances »). Il faut faire porter la discussion sur le concept passe-partout de performance qui permet en général à l'lA de prétendre égaler les « performances» de l'intelligence et même de la pensée (pour l'instant nous ne distinguons pas encore ces deux choses). La performance est mesurable et utilisée ou supposée comme critère d'identification du calcul à la pensée et inversement de réduction de celle-ci à celui-là. Toutefois la situation psychologique est encore plus complexe, la machine n'atteignant les mêmes performances que l'intelligence « humaine» qu'à la condition de les dépasser ou d'espérer plus ou moins secrètement les dépasser. Sinon à quoi bon? (à moins de supposer que c'est l'intelligence elle-même qui veut toujours se dépasser en créant le miroir de la machine où elle peut se voir triompher d' elle-même ?). La notion de performance est un présupposé qui anticipe sur le sens de l'intelligence et sur ce qu'elle peut. C'est une notion de mesure technologique et quantitative mais supposée valoir pour l'intelligence. Elle suppose entre le départ et la cible une identité d'effets ou de fins et sans doute une homogénéité de syntaxe et de sémantique, une transparence algorithmique. C'est dire qu'elle ne vaut rien en philosophie (autant d'échec que de réussite et l'échec n'y est pas nécessairement le contraire de la réussite) pour laquelle une telle transparence n'existe pas, la philosophie déterminant réciproquement les dualités, par exemple ses syntaxes et ses matières. Il faut distinguer ici intelligence et philosophie. La« cognition» est a priori morcelée en systèmes plus ou moins fermés et isolés qui peuvent en effet être mesurés en termes de performance. L'lA préjuge de l'intelligence, de ce qu'elle peut en lui fixant des limites ou des buts déterminés et finis au sens de mesurables, pour ensuite lui comparer la machine. Il en va tout autrement avec la philosophie. On pourrait même à la rigueur définir l'intelligence par le type de performance que peut simuler, soit dans son fonctionnement soit dans ses effets, une machine. Mais la philosophie ne peut être ainsi a priori réduite, morcelée en fonctions ou en effets et préjugée. Pourquoi? Elle use de l'intelligence ou de la cognition, mais au profit d'une forme de pensée spéciale, probablement irréductible à toute combinaison numérique. Sans doute beaucoup d'objets ou d'opérations « de » la philosophie sont ainsi réductibles à des performances, mais ils sont en réalité intra-philosophiques et renvoient à un horizon opératoire oublié par Il

principe et qui justement ne peut être« rappelé» par le calcul. Cet horizon transcendantal c'est l'auto-position ou la« décision philosophique ». L'auto-position semble un but à atteindre et que la philosophie atteint, mais elle l'atteint autant qu'elle le manque ou du moins elle inclut son ratage dans sa réussite. L'auto-position est une performance supérieure ou le concept« supérieur» et transcendantal de la performance. Le schéma en 2/3 ou 3/2 est une approximation arithmétique alors que la philosophie est une arithmétique transcendantale ou qui vaut pour l'existence ou le réel. L'arithmétique « vaut» aussi du réel, mais d'une région du réel, pas de manière fondamentale du réel lui-même, et de plus elle vaut pour lui ou possède un pouvoir constituant de législation. La philosophie est transcendantale en un sens étroit pour l'expérience et en un sens large pour soimême en tant qu'elle est parfois la pensée du réel mais aussi le réel ou la pensée comme réel. Or ce rapport à l'expérience et/ou à soi est dit transcendantal parce qu'il conditionne ou légifère sur son objet auquel il appartient en même temps qu'il ne s'y épuise pas ou ne s'y réduit pas. Le concept de performance n'a donc ici de sens que local mais pas global, provisoire mais pas final. Ne serait-ce pas paradoxalement un artefact ou un concept, une représentation de la conscience? Comment imaginer que l'acte de position qui a un statut à la fois de métaphore et de sens propre (il faut qu'il y ait du propre ou du réel dans la philosophie et qu'elle ne soit pas métaphorique de part en part même si elle se découvre hallucinatoire sous d'autres conditions), puisse être calculable, réductible à des effets de combinaisons numériques? À plus forte raison la division et le redoublement de la position, les actes de dé-position et de sur-position, enfin 1'« auto» ? Un dernier argument du même type peut se fonder sur le noyau auto-spéculaire de la philosophie comme spéculation. La spécularité philosophique (fondement de son théoricisme) n'est pas simple, il y faut un miroir qui tient lieu de réel, et qui peut dans certains cas « idéalistes» être lui-même pris dans le jeu des reflets. Cette structure ultime de la philosophie, présupposée par les doctrines qui se réclament de la philosophie mais n'en poursuivent pas l'analyse jusqu'à son terme dernier ou minimal, est un phénomène que l'on peut dire qualitatif autant au moins que certains pourraient le vouloir quantitatif ou simplement le dériver comme inessentiel. La grande loi de la philosophie, loi qu'elle est autant qu'elle la subit, est d'être un mélange du numérique et du qualitatif sous la forme ici de la position ou de la spécularité. Rien n' autorise un philosophe, c'est-à-dire quelqu'un qui distingue la philosophie et la cognition, à se laisser intimider par les performances des machines, qui sont vraiment des performances mais rien de plus. 12

Il faut semble-t-illaisser et même faire croître la machine là où elle le peut, accepter de vider la philosophie d'à peu près toute sa substance d' intelligence. Mais un résidu survit à cette réduction cognitiviste, qui est le noyau premier et dernier, numériquement infracassable. Pourquoi vouloir sauver cette enveloppe que les philosophes eux-mêmes font semblant d'oublier? Elle mérite d'être sauvée si elle est originale et spécifique, incalculable, comme c'est probable. Même Badiou, qui fait une ontologie du numérique « pur », réserve la part du philosophique comme pouvoir d'accueil donc de quasi synthèse ou système, sorte de complément ou de supplément aux mathématiques. Par ailleurs la dualité du numérique et du continu, du mathématique et du philosophique (ces termes mériteraient d'être nuancés et utilisés à bon escient...) est une constante historique qui traverse toute la pensée occidentale, où le numérique annonce régulièrement sa victoire et le continu sa survie. Dans leur généralité ce sont des «transcendantaux» imaginaires ou des paradigmes apparemment inséparables (Bachelard), comme si la pensée était condamnée à suivre une double voie ou à lutter sur deux fronts. Ce sont de bonnes raisons pour maintenir l'originalité de la philosophie, du moins de son essence. La non-philosophie est entre autres choses une manière d'enregistrer cette survie sans prétendre voir l'une des parties écraser l'autre mais en rapportant chacune à une instance qui n'est ni le continu (dominant dans la philosophie) ni le discontinu (dominant dans la science). L'argumentation contradictoire de l' lA et des tenants de la Conscience est toujours la même et lassante. L'une dit qu'elle a déjà réalisé telle performance et que donc elle en réalisera d'autres encore plus importantes dans le champ de la pensée. Elle est animée d'une prétention philosophique mais qui avance sous le masque de la science. L'autre répond toujours par un dernier domaine où elle se retranche en maîtresse et met l' lA au défi d'y parvenir. Mais c'est toujours un objet ou un domaine de la philosophie, pas celle-ci dans son essence. Je considérerai que cette conquête et cette auto-défense ont chacune une positivité et une validité, qu'elles n'ont même de sens que par leur opposition réciproque, et que celle-ci témoigne justement de leur commune prétention, de leur volonté d'absolu qu'elle partage. Je propose d'appeler ce conflit l'antithétique de la cognition ou de la pensée-calcul. Antithétique restreinte sous la forme Conscience/Cognition, et généralisée ou élargie sous la forme Philosophie (plutôt que pensée)/Calcul. On posera que la non-philosophie est une tentative pour donner une solution (non-kantienne...) à ce conflit, c'est-à-dire pour en « sortir» ou plus exactement montrer en quoi et sous quelle condition la pensée peut n'y être jamais entrée. 13

Quant à la distinction programme/exécution (et, sur ce modèle, théorie/pratique), c'est une dualité d'une autre nature, interne à l'ingénierie informatique. En un sens toute dualité de ce genre est toujours utilisable pour caractériser la non-philosophie qui fonctionne avec de telles dualités, mais à condition de l'interpréter auparavant dans un sens philosophique plutôt qu'unilatéralement mach inique, de déployer son horizon potentiel de sens philosophique. La non-philosophie ne nie que les prétentions « surhumaines» ou « ultra-humaines» mais c'est une pragmatique qui peut faire un bon usage de toutes les dualités. Si l'on ne passe pas par cette phase préliminaire de préparation du matériau, on réduit inversement la philosophie et la non-philosophie à des ensembles inertes et l'on oublie ce qui fait réellement la « vie », peut-être hallucinatoire mais la vie quand même, de la philosophie, à savoir l'auto-position, sans parler de celle de la non-philosophie, la vision-en- Un. On peut croire résoudre de manière purement machinique l'OT si l'on commence par réduire ou restreindre l'extension du problème et de ses données au couple programme/exécution. La vie transcendantale et encore moins le vécu réel ne sont réductibles à des répétitions algorithmiques mais peuvent en faire usage (toujours l'unilatéralité...). Une performance consiste fondamentalement à simuler soit un fonctionnement soit plus simplement des effets (<< les mêmes effets », mais une dernière simulation se cache dans cette notion), à faire aussi bien que..., à réussir une tâche déjà définie ou fixée, quitte à la dépasser. Mais qui a accompli la tâche ou fixé le but à atteindre et qui ainsi l'a d'une certaine manière déjà réalisé? Cette question n'a pas de sens pour la représentation numérique mais en a un, et fondamental, pour la philosophie, qui réalise ou effectue les choses pour la première fois, qui est philosophie première ou commencement radical. Même si c'est là une prétention, c'est elle qui est le sens de la philosophie et de sa vie, voire de son« fonctionnement », c'est sans doute une répétition mais seconde ou par rapport à soi-même, une auto-répétition, donc finalement première. La philosophie est première, le calcul machiné ou l'usage machinique du calcul (je ne parle pas de l'arithmétique mais de son usage dans l'lA, « usage» qui devrait déjà attirer l'attention sur ce qu'il Y a de virtualité philosophable dans cette notion) imite ou simule autre chose que soi. La philosophie n'est pas une performance, ni une simple machine malgré les« machines désirantes », ni même un « comportement» malgré le Verhalten du Dasein heideggérien, qui sont des interprétations intra-philosophiques et imprégnées de métaphore, donc inséparables du langage.

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Si la philosophie ne se réduit pas à la Conscience et à ses... « performances », et se montre d'autant plus irréductible à une machine usant du calcul, la non-philosophie radicalise cette irréductibilité. Comme le Vécusans-vie radicalise la Vie (thème transcendantal régulier de la philosophie), le Performé-sans-performation (et sans-performance à plus forte raison), radicalise les concepts de performativité et de performance. C'est le symbole ou le nom premier (déjà un axiome) qui permet la critique de la suffisance très visible qui imprègne la notion de performance, mais sans la nier simplement ou entrer en conflit avec elle.

QUI SIMULE QUI, DE LA NON-PHILOSOPHIE

OU DE LA MACHINE

?

C'est sans doute ce refus de l'antithétique Conscience/IA qui donne la sensation que la non-philosophie est mieux préparée que la philosophie à nouer des rapports« amicaux» (Heidegger) avec le calcul et toute forme plus généralement d' automaticité. Elle peut apparaître comme un essai de sauver la philosophie contre ou« de »ses adversaires traditionnels, mais ce n'est là qu'une conséquence et l'essai de solution de l'antithétique est un effet, pas une cause ou un motif de la non-philosophie. La résistance que critique la non-philosophie dans la philosophie excède tout à fait celle de la philosophie au cognitivisme. Mais il faut aussi se donner le concept le plus élargi de la philosophie pour apercevoir la force et la résistance, peut-être la source, du continu ou de l'analogique. Essayons de creuser la raison de cette plus grande proximité et ce qui doit nous éviter de croire à une réduction informatique apparemment possible de la non-philosophie. Le Performé ne se définit pas par le couple dire-faire à la manière de la performativité linguistique, mais comme ce qui détermine en-dernièreidentité le mélange de la performation et du performé. Ce type de Réel semble au premier abord devoir nous débarrasser de la philosophie alors qu'il ne nous débarrasse au mieux que de la Conscience, et donc pouvoir simuler la machine ou simplement l'Inconscient. On ne dit pas facilement que la philosophie simule la machine mais on est tenté de le dire plus facilement de la non-philosophie. C'est que le Performé ou l'Homme-en-personne semble être un point mort, un vide ontologique ou bien formel, ou un écran blanc. De là l'impression que la non-philosophie est un automatisme et surtout une machine. Mais le néant ou même le vide peuvent être définis ontologiquement, pas le Performé. La non-consistance, c'est capital, n'est pas plus le Néant que l'Être mais détermine leur mélange, c'est le non-néant, le (non-)Un tel qu'il s'applique également au non-étant, 15

c'est-à-dire au néant. Qu'il soit« condition négative» ou sine qua non n'en fait pas une essence (= ce sans quoi) positive, c'est une non-essence, un non-(ce sans quoi), qui détermine donc mais comme une condition négative, nécessaire mais sans rien apporter de prédicat positif au matériau et à sa positivité. La cause est absente positivement ou philosophiquement, mais de lui retirer cette positivité ne la renvoie pas au néant. Elle est absente comme activité et comme passivité en tant que mélangées. Peuton parler d'un agir négatif? Pas plus que d'un agir positif. Même le couple du positif et du négatif n'est pas satisfaisant si l'on prétend en faire un usage de prédicat et de définition apophantique. Ce trait« négatif» n'est ainsi lui-même rien de positif en général mais est positif, si l'on peut dire, dans son genre. De la cause réelle, donc, on peut dire que, soit qu'elle agisse ou n'agisse pas (ni n'est leur synthèse ou leur « à la fois », cf. Derrida) - c'est sa non-consistance -, elle détermine de toute façon le mélange de l'agir et du non-agir. « Déterminer», c'est faire valoir ou imprimer« négativement », dans la philosophie et sous n'importe quelle condition positive de matériau, l'identité réelle. Il me semble que cette façon de penser, qui sans doute peut sembler rapprocher par son apparent dogmatisme la non-philosophie et une certaine argumentation scientifique, est étrangère et à la philosophie et à la science. Cet effet s'en prolonge explicitement dans le sujet-Étranger. Le clone, c'est-à-dire le phénomènetranscendantal,est structuré comme Un (de) la philosophie, soit comme Identité uni-latérale. Cette structure le rend d'entrée de jeu étranger à la philosophie en soi qui est construite au moins sur deux côtés de base. L'Un lui-même n'a pas de côté, contrairement à ce que pose M. Henry qui en fait un Ego transcendantal, l'Identité-clone a un seul côté, la philosophie en soi en a ou se pense comme 2/3. Le trait d' étrangèreté n'a plus rien à faire avec une altérité ou une transcendance simplement opposée à la philosophie. Il y a de la transcendance des deux côtés, nécessairement pour qu'il y ait une certaine efficace ou que le clone tranche sur et dans la transcendance du Monde. Mais les deux transcendances (qui contiennent évidemment de l'immanence corrélative) sont de structures hétérogènes, la philosophique en soi est bi-faciale, la clonée est uni-faciale. Une machine est toujours bi-faciale en chacune de ses« pièces» et de ses effets, et de là multi- faciale. La machine tend à l'autonomie et veut se penser elle-même, comme la philosophie qui réussit ce tour de force, elle pousse l'autonomie le plus loin possible et bute sur l'agent constructeur de la machine, mais se rapproche de la non-philosophie en tant qu'elle a un présupposé. L'argument idéaliste selon lequel des machines peuvent en construire d'autres n'oublie pas, malgré les apparences, qu'il a fallu un 16

premier constructeur, un inventeur anthropomorphe de la première machine, mais il peut toujours espérer le réduire à son tour à une pièce insérable dans un « système homme-machine» continu, au risque évidemment de susciter la protestation de la partie adverse, de la Conscience. En revanche il « oublie» autre chose, que les systèmes hommes-machines tendent à l'auto-dissolution de toutes leurs distinctions internes et au nihilisme intégral, et que si ce phénomène n'est que tendanciel, c'est qu'il existe une instance capable de les re-déterminer et de les relancer, si l'on peut dire. Il faut distinguer un commencement absolu, donc relatif-absolu, du circuit homme-machine, et qui s'évanouit dans le système. Et un commencement radical, une techno-logie première ou une non-technologie, un sujet humain en-dernière-identité, mais existant en fonction des variables que sont les découvertes techniques. Donc une subjectivité humaine mais co-déterminée par les formes et le style des diverses technologies. Cet argument est apparemment trop simple et formel, mais ici aussi il y a une antithétique de la technologie, entre ceux qui veulent un premier commencement anthropologique du circuit ustensile, un agent humain, et ceux qui prolongent à l'infini le circuit jusqu'à un Dieu-machine ou un universmachine comme Leibniz. La non-philosophie résout cette antithétique entre l'homme de conscience constructeur et la machine de machines, en suggérant que son sens est purement apparent voire hallucinatoire, et en la rapportant unilatéralement à l'Homme-sans-machine qui détermine une pensée-machine comme clone du mélange techno-Iogique. C'est dire que les hypothèses sur l'origine et sur le pouvoir exact de la machine restent de l'ordre métaphysique et que leur solution n'est pas à notre portée.

CONTRE

LE THÉORICISME

Ne pas confondre programme, la non-philosophie supposée achevée ou dans un état stable, et matériau de la non-philosophie. Ce que l'on met dans le programme est variable pourvu qu'il ait la variance-et-invariance de la philosophie. La procédure et les règles de la dualité unilatérale sont fixes une fois le matériau donné et lui-même fixé puisqu'il intervient dans la formulation des règles (qui ont toujours un aspect concret). Sous cette condition de fixité du matériau, la non-philosophie est bien une machine ou transforme régulièrement un matériau donné en un produit donné, et du coup elle peut apparaître comme un programme qui attend juste son exécution. C'est même une machine humaine ou vécue et déterminée en-der17

nière-instance par l'Homme. Mais il y a alors dans ce concept quelque chose de bizarre, proche de la science-fiction, comme si une machine en bonne et due forme, prélevée sur un circuit technologique, avait été greffée non pas sur une Conscience mais sur l'Homme-en-personne... La nonphilosophie n'est pas non plus ce monstre obtenu par synthèse du Réel et de la technologie. Sans compter que la fixation une fois pour toutes du matériau est un retour à un geste philosophique qui fixe également à son tour et donc rend transcendant le Réel. Tout est perdu, mais ce serait une drôle de science-fiction,« radicale» en quelque sorte. Justement le matériau ne varie, et les règles avec lui de la dualité unilatérale dans leur formulation, que si une indifférence et une équivalence transcendantales des matériaux sont posées, qui supposent un Réel immanent radical. Lorsque la transcendance est le principe unique, la contingence du matériau disparaît et le processus se fige dans un cercle de nouveau, dans la thèse ou la doctrine philosophique. Il faut opposer à 1'« une fois pour toutes» (cf. Deleuze) de la philosophie, l' « une fois chaque fois» de la non-philosophie et de sa« performativité »spéciale. C'est le vécu ou le Réel en sa radicale identité qui détermine (sans le créer) unefois chaque fois le matériau (et sa forme invariante) et en clone un sujet. Ainsi l'identité la plus « singulière» se dit maintenant de la totalité ou des touts, donc aussi des phénomènes d'invariance (puisqu'il y en a) et les rend étrangers à l'économie philosophique et technologique. La non-philosophie est une machine nécessairement spécifiée ou même« singularisée» (identifiée) comme machine par ce qui y « entre» d'information, nécessité qui lui vient en fait de sa cause« négative ». La dualité unilatérale est bien une structure invariante mais il faut distinguer dans cette formulation entre l'effet d'invariance qui vient de la fixation subreptice ou insensible d'un vocabulaire philosophique avec son horizon de potentialité (une invariance-artefact), et une invariance plus profonde qui se réduit en-dernièreinstance à l'identité-en-identité de la cause. Comme si (c'est un effet ou une apparence objective) l'invariance de la non-philosophie s'évanouissait ici, devenant insaisissable, et n'était plus encore identifiable et reconnaissable que par l'invariance de la forme-philosophie et de son contenu de termes ou sa« sémantique». Difficile dans ces conditions de faire de la non-philosophie un programme au sens informatique. Ou alors c'est un programme une fois chaque fois, l'identité transcendantale ou le clone du Programme. Toute la chaîne des causes et des effets (Réel + DDI) est contaminée par la contingence transcendantale (qui vient du Réel) qui affecte la forme varianteinvariante de la philosophie (avec, en plus, la contingence de la chose 18

empirique philosophable dernière). Les formulations données jusqu'ici de la non-philosophie, à un moment donné, par exemple ici actuellement, si elles sont objectivées de part en part peuvent donner l'impression qu'il s'agit d'un programme à exécuter. C'est une normalisation théoriciste de la non-philosophie par la posture philosophique. Cette apparence objective de programme n'est pas son essence, seulement sa réification ou sa mondanisation à un moment Tl. Si le temps mondain ou historique donné est posé comme déterminant essentiellement l'affaire, alors la philosophie revient par son intermédiaire. C'est une contemplation de la pratique, celle-ci est toujours une fois chaque fois en son identité transcendantale, mais sa contemplation nie ou dénie le caractère de contingence radicaletranscendantale du matériau. Déjà dans la philosophie syntaxe et matériau sont inséparables (c'est le transcendantal comme trait de la philosophie), et si ce lien semble se détendre dans la non-philosophie, c'est peut-être une illusion, car la cause indépendante de tout matériau qu'elle rend contingent, fait de cette contingence une nécessité négative imposée ou forcée. On ne peut séparer ou isoler des règles formelles pures et algorithmiquement manipulables, la non-philosophie a seulement un aspect algorithmique (un matériau transformé) de machine voire d'automate, c'est bien une machine mais déterminée en-dernière-instance par l'Homme.

19

" Neo, Elu ou Christ futur?

Essai d'une pensée à partir de Matrix
par

Mariane BORIE et Sophie LESUEUR

Une inspiration

engagée

Le 5 novembre 2003 paraissaient simultanément le dernier épisode de la trilogie Matrix (1) et, quelque part en marge, un livre intitulé Matrix, machine philosophique (2). Rien si ce n'est Matrix ne semble a priori justifier ce curieux rapprochement entre deux œuvres autonomes d'où émergerait un objet irréel supposant une posture ambiguë, égarée entre deux tentations critiques. Et il Y a fort à parier que ce livre en ressorte amoché, déplumé, tout au plus englobé dans une critique plus vaste dont il serait non pas le véritable objet mais juste un instrument ou un moment. Il ne saurait donc être question de faire de cet événement secondaire le centre de gravité d'une nouvelle critique, indirecte ou hybride. En un sens, ce livre n'est pour nous qu'un prétexte ou une occasion. Pourtant, si mineure soit cette anecdote au regard de son objet réel (Matrix), elle a joué un rôle déterminant dans notre décision d'écrire autour du film, à notre tour. La couleur d'un certain style ou angle critique était donnée par une signature philosophique officielle se projetant narcissiquement sous le film et s' appropriant son identité en sous-titre, nous impliquant deux fois et compli-

quant notre posture: celle de deux spectatrices enveloppées dans leur drap subjectif, mais engagées ailleurs, aussi, dans une pensée qui porte le nom provocateur de « non-philosophie ». Un pont venait d'être tendu entre Matrix et la philosophie au côtoiement de notre dissidence, leur attribuant une identité commune et dessinant par là un horizon artificiel. C'est dans ce lieu éthiquement irrecevable que notre posture critique trouve son origine et son sens, sans s 'y réduire tout à fait, depuis cet axiome d'autonomie et son infraction philosophique: Matrix est une œuvre d'art qui donne simplement à voir et à ressentir quelque chose, n'autorisant personne à y projeter une intentionnalité ou une identité supplémentaires. Précisément, ce n'est donc pas vers une polémique se cristallisant autour d'une hypothétique identité philosophique ou non-philosophique du film que nous entraîne notre différence réelle. Ce n'est pas d'un affrontement entre deux écrits qu'il s'agit là, mais plutôt de : ce qui peut se produire quand deux postures à ce point différenciées par leur nom se rencontrent autour d'une même œuvre donnée ou dans un même présent, et doivent alors simplement clarifier leur identité. Pour elles-mêmes, et non pour Matrix. La spécificité de notre propos découle des plus subtiles entrailles de notre posture encore ambiguë quant à sa forme et à son véritable sens, dont le nom résonne spontanément comme une opposition logique, mais qui constitue tout à la fois: une critique d'ordre théorique 1, d'où naît une identité légitime, et le style de travail ou de pratique qui en découle 2. Notre différence se situe donc ailleurs que dans un simple pli dialectique, mais cet ailleurs n'émergera qu'au terme de notre texte, c'està-dire: dans cette temporalité particulière obligée dont nous ne pouvons élucider tout à fait la cause sans nous éloigner un peu trop de Matrix. Simple question de temps plutôt que de lieu. Comment donc parler après ce livre depuis cette autre identité, en son nom plutôt que le nôtre? Comment le faire sous la double contrainte qui fonde précisément son sens non-philosophique, c'est-à-dire: sans élucider séparément cette posture dans un aparté théorique hors propos, et en tenant compte d'une lecture parallèle du film qui ne s'y substitue pas mais qu'elle permette au contraire d'éclairer? Mais est-ce seulement là un si curieux décours? Matrix nous a demandé de naviguer dans les mêmes eaux troubles, avec la même patience, cherchant peut-être à nous prouver qu'il est possible de résoudre une situation apparemment aussi conflictuelle que peut l'être une guerre sans en maîtriser au départ ni les tenants ni les aboutissants, mais juste: le rapport. Comprendre notre posture selon la temporalité qu'elle suppose, la respecter sans en contrôler la raison, implique de nous imaginer un instant en guerre contre la philosophie, le plus spontané22

ment du monde puisque nous n'avons pas (encore) le choix. Sans résister pour l'instant à la confusion si probable qui entoure notre différence, et plus positivement: dans le pur style de Neo. Un plaidoyer théorique enfaveur d'une Œuvre achevée Paradoxalement, alors même qu'il sature de références philosophiques et de symboles, Matrix, machine philosophique déserte un espace de réflexion pourtant essentiel qui nous laisse avec cet arrière-goût amer d'une attente déçue. Aucune explication n'est donnée du parcours si étrange que Neo effectue, contrairement à ce que laissaient entendre le titre et le mode d'emploi qu'il suggère: « Il sera bien entendu question ici de philosophie (. ..) mais pour autant, il sera question du film, c'est -à-dire de son intrigue et de ses personnages, de ses symboles et de ses lieux» (3). Nous ne trouvons aucune réponse théorique ou sérieuse à ces questions dérisoires liées à la dimension opératoire du film: le héros triomphe-t-il, comment s' y prend-il, le miracle s'accomplit-il, quelle est la morale de ce conte, que signifiait tout le cheminement mystique de Neo ? Sans doute n'y a-t-il aucune nécessité à vouloir surcharger Matrix d'un sens qu'il laisse à découvrir ou à le clôturer d'une fin qui demeure suspendue, et en ce sens, notre propos ne dénonce aucun manque, aucune promesse non tenue. Mais sans doute n'y a-t-il pas davantage de raison, tout juste un curieux empressement, à vouloir réduire Matrix à ses deux premiers épisodes, soit aux deux tiers d'une trilogie annoncée, ni même à supposer facultatif de l'avoir vu (4). La précocité de la publication limitait en tout cas cette possibilité de lecture à un mode strictement spéculatif suspendu à un risque, suggérant une posture éthique douteuse mais qui ne justifiait pas absolument une décision d'écrire. Ce n'est peut-être là qu'un détail, anodin. Nous identifions au contraire ce parti pris temporel et le soupçon de dédain teinté d' humour (5) qui l'accompagne, comme le double symptôme: 11 d'une impossibilité prescrite par l'identité même de ce livre - la philosophie - 21 mais refoulée ou convertie positivement au détriment de Matrix en une question de consistance. Le décryptage du scénario de Matrix court-circuité par son amputation serait alors, plus qu'un objet impossible à effectuer philosophiquement : un terrain de jeu sans intérêt pour un film décousu ne possédant ou ne défendant aucune théorie propre qu'il soit alors possible d'en extraire. Justifiant ainsi de compliquer Matrix d'un arrière-plan philosophique qui lui est de droit étranger, sorte de« Cour des grands» où résonnent, pêle-mêle, plus que des problématiques anonymes, les noms de 23

Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Tchouang-tseu, Bergson, Putnam, Baudrillard, Deleuze, Simondon pour ne citer qu'eux (6). C'est précisément cet espace vacant, un peu trop rugueux, inaccessible à la sensibilité et au discours philosophiques, qui va constituer notre objet spécifique; et le style de justification plus ou moins elliptique de cette insuffisance, I'hypothèse d'où se comprend la consonance négative de notre nom. Notre différence ne renvoie donc à aucune hiérarchie mettant en balance deux angles critiques tournés vers deux aspects distincts du même film, que l'un engloberait, ni davantage à une simple question de goût ou de valeur, mais: à une différence apriorique portant sur deux objets. Notre postériorité à la trilogie et le scrupule théorique qui y préside supposent de facto un autre« objet-Matrix» où il entre alors en jeu comme œuvre achevée, ne justifiant plus de s'intéresser à« ce que le film ne montre pas », ni de le supposer philosophiquement ou non-philosophiquement« incomplet» pour lui donner un sens (7). En deçà de tout choix éthique, secondaire, c'est donc la distinction de deux objets possibles sous un nom commun ambigu« Matrix », et l'hypothèse qu'un enjeu se loge ici, dans cette possibilité abusivement étouffée, qui déterminent notre posture. Émerge alors la question suivante: cet aspect (théorique et opératoire) du film peut-il néanmoins faire l'objet d'un autre style de pratique, non-philosophique à ce titre, ou bien n'est-il définitivement qu'un axe de lecture mineur, sans consistance, non philosophique à cet autre titre? En d'autres termes: peut-on faire quelque chose de théoriquement suffisant avec Matrix qui ne sorte à aucun moment de lui ni ne l'ampute, et qui ne fasse en aucun cas l'économie de ce qu'il donne à voir? Était-ce une hallucination, nous avons vu dans le parcours qu'accomplit Neo, dans son contexte et dans les conditions qui le déterminent comme improvisation, un surprenant écho à notre posture et à I'horizon philosophique qui la force à éclore. Quelque chose dans Matrix nous a invité à voir cette dissidence et ce cheminement rare, cette ligne de fuite théorique. Rien en tous cas ne nous a raisonnablement dissuadé du contraire, excepté un certain attachement irréfléchi ou fétichiste à un angle critique déjà consommé censurant par principe tout ce qu'il ne reconnaît pas. Rien, malgré ce scepticisme forcé (8) qui nous a tenu en haleine jusqu'à la fin de la trilogie sans à aucun moment nous décevoir (9). Comment les frères Wachowski s'y étaient-ils donc pris pour résoudre cinématographiquement une hypothèse-scénario qui semble si étrangement identique - à la métaphore près que constitue leur imaginaire - à celle que nous formulons et que nous traitons ailleurs, dans un style plus abstrait? Jusqu'où allaient 24

donc leur audace et leur cohérence logique, mais avant cela: de quelle inspiration commune peut donc découler l'impression d'une si parfaite symétrie entre deux propos tenus séparément, sans concertation? Car « audelà» d'un simple questionnement similaire, de troublantes résonances nous suggèrent quelque chose de plus qu'une simple hypothèse, comme une expérience de pensée incluant: une résolution identique, et ce même - identiquement assumé -« penchant pour la désobéissance» (10). C'est de cet étonnement, de ce surgissement imprévu de Matrix dans une problématique songée depuis un autre bord, qu'est né cet autre pont, d'un genre spécial, que nous tendons vers la non-philosophie. Dans une nouvelle fiction, sans extrapolation militante ou identification forcée, hors toutes références culturelles. Nous nous en tiendrons à Matrix et à son intériorité close, nous autorisant à le scinder dans le seul cadre de notre travail entre un contenu d'ordre théorique - son hypothèse-scénario - et sa résolution cinématographique incluant l'ensemble des ressources qu'il mobilise. Or précisément, aucun dialogue, aucun enchaînement n'est en contradiction avec une éventuelle résolution non-philosophique de 1'hypothèse, simple et universelle, donnée par Matrix au film lui-même: deux intelligences ou identités s'affrontant dans une guerre qui semble jouée d'avance selon l'évidence d'une fatalité numérique. En ce sens, Matrix vient en quelque sorte défier notre engagement théorique et cette posture anonyme que nous croyions être seuls à oser, rendant un jeu possible entre nous.

J. UNE ANALOGIE TROUBLANTE

Matrix comme trilogie réalise ainsi une prouesse elle-même articulée sur trois niveaux (théorie, représentation, posture) dont la cohérence interne donne au film l'autonomie d'une théorie et en fait, plus qu'un monde: un univers. Si tant est que l'on donne au dernier épisode la possibilité de nous le faire découvrir. Sur le plan strictement théorique tout d'abord, Matrix découvre la possibilité d'une résolution et l'effectue en propre, sans rien sacrifier à ses différents niveaux de complexité. Au déploiement et à l'articulation rigoureuse de ses éléments intermédiaires, à leur déduction, correspond ainsi une axiomatique que le film restitue dans une conformité suffisante à celle que la non-philosophie pourrait produire dans un discours formalisé, sous une autre forme. Il n'y a aucun blanc théorique dans Matrix, il ne manque rien à son scénario qui permette de taxer le film de légèreté ou de naïveté pour peu qu'on le rapporte à son 25

hypothèse et à ce qu'elle implique vraiment, c'est-à-dire: la posture qu'il établit en propre au terme de la trilogie. Le deuxième épisode pouvait ainsi passer pour une digression fastidieuse et indigeste, compliquée de déductions logiques inutiles donnant au film un suspense artificiel asservi au format de la trilogie. Les critiques ont en tous cas épinglé Reloaded pour sa lenteur et cette impression qu'on subissait là une sorte de gavage théorique (11). Neo s'égare ici, sous l'impulsion de son rêve et des mots ambigus de l'Oracle, et découvre un degré d'illusion et de manipulation supp lémentaires. Sans doute n'était-il pas nécessaire de créer cet interlude du strict point de vue de la résolution, et peut-être alors deux épisodes auraient-ils suffit, privant juste le film d'un niveau de compréhension de ce qu'est la matrice en son versant apparemment diabolique. Or, précisément, Matrix excède cette question initiale (Qu'est-ce que la matrice ?) strictement philosophique si elle est pensée pour elle seule, Morpheus demandant simplement à Neo s'il veut également savoir ce qu'elle est, la reléguant au second plan d'un propos plus profond et plus pragmatique qui porte sur ses effets plutôt que son essence: comment mettre un terme à sa fonction d'assujettissement ? Sans prétendre épuiser ici l'analogie entre une axiomatique nonphilosophique et la théorie dont Matrix serait le vecteur, quel sens ou quel éclairage possibles apporte-t-elle néanmoins au film que sa lecture philosophique anticipée ne permet précisément pas de voir, en écho à cette parole de l'Oracle:« on ne peut pas voir au-delà des choix qu'on ne comprend pas» ? Morpheus nous a invité à faire une hypothèse simple, apparemment futuriste: la représentation que nous avons du Réel comme« monde où nous vivons », telle qu'elle est supposée nous appartenir et nous définir comme créatures libres, n'est pas la résultante aléatoire de notre singularité strictement humaine. Elle est une image déformée et objective, programmée par une raison binaire qui nous est étrangère et nous contrôle via un « programme de simulation neuro-interactive ». Superposant à notre regard cette forme pure, vide et impersonnelle, et ne laissant effleurer d'elle-même, au mieux, qu'une sensation d'exister dans ce monde comme: étrangers pris dans l'affect pur de cette incohérence. Matrix introduit à travers Morpheus cette nuance entre « le Monde» aux structures dualitaires ou rationnelles produit par « la Matrice », et « le Réel », c'est-à-dire l'Un, figure ou principe obsédants du film, non exprimé, mais dont Neo est précisément l'anagramme (One). Nous lisons symétriquement à l'entrée« Monde» du Dictionnaire de la non-philosophie: 26

« La philosophie est la forme pure et générale du Monde. Le Monde est l'objet immanent de la philosophie, en abrégé: la« pensée-monde ». La distinction du Monde et de l'Un (ou de l'homme) est au cœur de la nonphilosophie» (12).

C'est le même Morpheus qui effectue cette passerelle métaphorique minimale (13) qui ancre Matrix dans un horizon théorique, peut-être le nôtre:
«

La matrice est universelle.Elle est omniprésente.Elle est avec nous ici,

en ce moment même. Tu la vois chaque fois que tu regardes par la fenêtre, ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens sa présence quand tu pars au travail, quand tu vas à l'église ou quand tu paies tes factures. Elle est le monde qu'on superpose à ton regard pour t'empêcher de voir la vérité. »

... et donne alors son sens à notre engagement dans le film:
« Qu'est-ce que la matrice? Le contrôle absolu. La matrice est la simulation d'un monde imaginaire créé dans le seul but de nous maintenir sous contrôle. Aussi longtemps que la matrice existera, l'humanité ne sera jamais libre ».

Si nous admettons cette analogie entre « La philosophie» et « la Matrice », comme deux formes-principes d'un même assujettissement de l'homme (à la machine) enraciné dans ses plus intimes structures de pensée, Matrix nous invite alors à voir: dans Neo la figure du non-philosophe et dans Smith, celle du sujet philosophique. Dans ce même contexte, le personnage de l'Architecte désignerait le principe de conservation de la philosophie, générant de la pensée sur un mode strictement rationnel et supposé unique, à l'infini, de façon continue et maîtrisée. Le père synthétique d'un monde sans passion ni invention possibles, gouverné par la répétition où : chaque erreur ne constitue jamais qu'un accident relatif et prévisible, et chaque décision, le reliquat déjà consommé d'une dialectique irréelle. Dans Reloaded, le choix que fait Neo, si humainement égaré par ses songes et sa crédulité vers une Source ambiguë, est donc d'un autre « ordre» que celui dont l'Architecte lui révèle l'ironique inéluctabilité, quelque part entre la peste et le choléra. C'est un choix insensé, strictement arbitraire et donc impossible à prévoir, sorte d'utopie radicale qui ne se cristallise en aucun idéal faute de choix acceptable pour la pensée humaine. Si nous nous en tenons à cela, cet intermède a sans doute deux sens possibles: l'opportunité de détruire Zion offerte aux machines par le 27

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