Individualité et subjectivité chez Nietzsche

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Par delà la composition fragmentaire et parfois d'apparence contradictoire de l'oeuvre de Nietzsche, une cohérence peut être trouvée autour du couple de notions "individualité" et "subjectivité" qui traversent sa recherche comme leitmotiv, de "La Naissance de la Tragédie" jusqu'à "Ecce Homo". Nourrie d'un rapport complexe au Moi physique et psychologique souffrant du philosophe, cette bipolarité a pu servir de fondement à sa critique esthétique puis éthique, voire politique, des valeurs chrétiennes et modernes occidentales.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296352063
Nombre de pages : 138
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INDIVIDUALITÉ ET SUBJECTIVITÉ CHEZ NIETZSCHE

@ L'Harn1attan, 2004 ISBN: 2-7475-6000-7 EAN : 9782747560006

Christophe COLERA

INDIVIDUALITÉ ET SUBJECTIVITÉ CHEZ NIETZSCHE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thélnatiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline acadélnique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Samuel DUBOSSON, L'imagination légitimée. La conscience imaginative dans la phénoménologie proto-transcendantale de Husserl, 2004. Pierre V. ZIMA, Critique littéraire et esthétique, 2004. Magali PAILLIER, La katharsis chez Aristote, 2004. Philippe LAURIA, Cantor et le transfini, 2003. Caroline GUIBET LAF A YE, Kant. Logique du jugement esthétique, 2003. Manola ANTONlOLl, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, 2003 Régis LECU, L'idée de perfection chez Giordano Bruno, 2003 Guillaume ZORGBlBE, Les paradoxes de la loi, Saint Augustin etKierkegaard,2003 Ulrich STEINVORTH, Ethique classique et éthique moderne, 2003. Mohan1ed Kan1el Eddine HAOUET, Camus et l'hospitalité, 2003. Patricio RODRIGUEZ-PLAZA, La peinture baladeuse. Manufacture esthétique et provocation théorique latinoaméricaine,2003. UCClANl Louis, La peinture des concepts, 2003 Renaud DENUlT, Articulation entre ontologie et centralisme politique de Héraclite à Aristote: L'aube de l'Un (vol.I) et Le

cercle accompli (vol.II), 2003

Du MEME AUTEUR

COLERA, Christophe (ed.), Une conlmunauté dans un contexte de guerre: la "diaspora" serbe en Occident, Paris, L'Harmattan, 2003.

TABLE DES ABREVIATIONS

= Aurore AC = Antéchrist APZ = Ainsi parlait Zarathoustra CDI = Crépuscule des Idoles CW = Le Cas Wagner EH = Ecce Homo
A

= Le Gai Savoir GDM = La Généalogie de la Morale NDT = La Naissance de la Tragédie
GS
Posthumes PDBM VP

= Ecrits

posthumes

= Par

delà Bien et Mal

= La Volonté de Puissance WZM = Der Wille zur Macht (version

allemande)

KGW = Nietzsche, Werke, Kritische Gesamtausgabe (cité à partir d'E. Blondel, cf. bibliographie)

(GS 8) signifie donc Le Gai Savoir Aphorisme (ou paragraphe) 8. (VP I 125) signifie La Volonté de Puissance tome I paragraphe 125 Pour les livres de Nietzsche qui ne se présentent pas comme une mosaïque d'aphorismes ou de petits textes indépendants les uns des autres, la page indiquée (ex: EH p.35) correspond à l'édition mentionnée dans la bibliographie du présent ouvrage.

INTRODUCTION

La question de l'individualité sous-tend d'une certaine manière toute l'investigation philosophique depuis Platon. L'in-dividu (in-dividuum) défini, tel l'atomon grec, comme un élément distinct, concret, constitutif du réel et qui ne peut être divisé en parties inférieures à sa totalité, constitue le point nodal d'une série de problématiques métaphysiques complexes qu'on retrouve d'une façon récurrente du matérialisme de Démocrite à la deuxième antinomie de la raison pure chez Kant. La difficulté s'agit de traiter humain, c'est à homme, compte de cette notion s'accroît encore lorsqu'il de l'individualité sur un plan strictement dire lorsqu'on se focalise sur l'individutenu des occurrences terminologiques qui

se sont successivement ajoutées à ce terme - conscience,
âme, subjectivité, Dasein -, renvoyant chacune à des horizons de pensée qui complexifient le concept plus qu'ils ne le clarifient. On peut considérer que la métaphysique, à partir de Socrate - ou du moins ce qu'une tradition philosophique tardive aujourd'hui dominante a identifié comme « métaphysique» - s'est élaborée sur l'institution de l'individu humain en sujet de connaissance - autrement dit, en entité consciente à laquelle les choses pensées se

rapportent en tant qu'attributs -

et, par voie de

conséquence, en sujet de l'action pratique, c'est à dire l'instance causale à laquelle les actes peuvent être

rapportés et imputés. La subjectivité, l'être-sujet, constitue donc la pierre de touche d'une pensée millénaire qui à partir de la reprise arabo-persane et scolastique de l'héritage grec tend à se penser comme "occidentale". Il n'est point besoin du reste de rappeler ici les différents avatars qui, au fil des siècles, marquèrent l'expansion englobante de la notion de sujet pensant, à travers la substance cartésienne (le cogito) jusqu'au développement dialectique du Moi dans la synthèse hegelienne, et les effets dérivés de cette inflation dans les champs éthique, politique, esthétique et épistémologique.

Demander « qu'est ce que l'individu pensant humain1
que la métaphysique tend à appréhender comme un

sujet?»

pourrait revenir - si l'on s'attache à des

dichotomies commodes, quoique partiellement dépassées à poser deux questions: - que sont ce "quelque chose" qui se donne sous les traits du moi, je, ego, et cette "autre chose", ou plutôt cette
« autre instance», qui m'apparaît - et que j'appréhende -

en tant qu' "autrui" (tu, il) ? (Bref, sonder les fondements de toute philosophie morale) - et quelle est la "véritable nature" pour user d'un vocabulaire ancien2 du "je" en tant qu'il prend en charge un certain discours sur le monde, ainsi qu'une certaine vision du monde? (donc analyser les prétentions théoriques de notre pensée).

1 En laissant de côté les questions que l'éthologie animale et les sciences cognitives posent au philosophe aujourd'hui sur la possibilité que d'autres mammifères que I'homme, voire des ordinateurs, puissent être qualifiés d' "individus pensants"... 2 Mais toujours susceptibles de réactualisation, voir par exemple le renouveau des problématiques de la «nature humaine» dans la psychologie évolutionniste et les sciences cognitives.

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En somme donc, la problématique de l'individu touche aux racines mêmes des conditions de possibilité de la pensée et de l'action et pourrait presque être déchiffrée comme une sorte d'Urfrage de la philosophie. Il n'est donc pas surprenant qu'elle traverse de part en part l'œuvres d'un de ceux qui voulurent renverser de fond en comble la démarche philosophiquse : Friedrich Nietzsche. Le problème de l'individualité pensante se rencontre, en effet, à chaque étape de la pensée nietzschéenne, au point que nous pouvons en faire le fil conducteur de toute notre lecture de ses ouvrages, une sorte d'angle d'attaque privilégié, pour ainsi dire, de la « philosophie à coups de marteau» dans ce qu'elle comporte de plus subtil, voire de plus impénétrable3 . A l'évidence, Nietzsche s'est employé à apporter un éclairage absolument nouveau sur la question de l'individu et du sujet. Sa démarche lui imposait sur ce thème comme sur les autres de prendre à contre-pied les présupposés les

plus tenaces de la pensée traditionnelle - si tant est que le
problème de l'individualité ne se situât point à l'origine de la démarche elle-même, ce dont nous serons amenés à discuter. Quelques remarques s'imposent à ce stade de notre exposé, sur notre propre positionnement à l'égard de l'oeuvre de Nietzsche. En premier lieu, il ne s'agit pas de prendre position
« pour ou contre» l'œuvre de Nietzsche à l'heure où un

certain renouveau de la pensée positiviste met en cause la
3 Il Y a lieu de s'étonner du reste que ce problème soit peu thématisé dans les commentaires de l'œuvres de Nietzsche, les auteurs préférant une approche en termes de corporéité (Blondel) ou voire d'âme (Thiele), qui n'est pas sans inconvénients pour une lecture fidèle du philosophe.

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branche dite «postmoderne» des études nietzschéennes (Bricmont Sokal, 1997). Notre travail, commencé avant le développement du débat contre le postmodernisme4, n'a toujours eu pour objectif que d'expliciter la cohérence complexe de la pensée de Nietzsche sur le sujet traité. Il s'agit de décrire, de mettre en perspective des versants épars du corpus nietzschéen, de suggérer des pistes nouvelles de compréhension, mais sans jugement de valeur sur le bien fondé des théories présentées. En second lieu, tout commentaire philosophique étant nécessairement tributaire des conditions historiques de sa production, il convient de situer la lecture que nous faisons de Nietzsche dans le sillage de l'interprétation postdeleuzienne qui dominait largement le champ universitaire français à la fin du XX ème siècle (Pinto, 1995). Cette lecture crédite Nietzsche, d'une manière assez convaincante à nos yeux, d'une certaine immunité à l'égard des récupérations les plus grossières dont il a pu faire l'objet par le régime hitlérien, du fait notamment de la manipulation de ses écrits par sa soeur Elisabeth Forster-Nietzsche (Schlechta, 1960; Granier, 1989;

Macintyre, 1993) - ces récupérations ayant été par avance
dénoncées par l'intéressé lui-même5. De même elle diverge des critiques libérales qui voient dans Nietzsche un chantre de la violence et de la barbarie, interprétations elles aussi démenties par avance par certains textes de Nietzsche6. Ces précisions toutefois visant à prévenir les
4

Il s'est agi à l'origine d'un mémoirede maîtriseprésentéà l'université Paris

IV Sorbonne en juin 1992 sous la direction de M. Jean-François Marquet. 5 « Deutschland, Deutschland über alles est peut-être le mot d'ordre le plus stupide qu'il y ait jamais eu» (KGW XIII 350). «Chez les Allemands d'aujourd'hui tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antisémite, ou antipolonaise» (PDBM 251). 6 « Je ne nie pas, cela va de soi, - dès lors que je ne suis pas insensé - qu'il faille éviter et combattre de nombreuses actions dites immorales; ni qu'il

faille accompliret encouragerde nombreusesactionsdites morales. » (A 103)
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contresens les plus sommaires sur le philosophe que nous commentons n'épuisent pas, il est vrai, le débat sur les limites de la rupture nietzschéenne à l'égard de la culture académique réactionnaire de son époque, et de ses

diverses déterminations - chrétiennes, nationalistes, européocentriques etc. - limites qui furent pour beaucoup
dans ses récupérations politiques ultérieures. Enfin, d'un point de vue plus philosophique, et plus interne à l' œuvre de Nietzsche, il y a lieu de se poser ici la question: Y a-t-il une vérité de Nietzsche, et, si oui, quelle en est la nature? On ne saurait nier que l'auteur de Ainsi parlait Zarathoustra ait à maintes reprises manifesté son intention de rassembler ses diverses considérations dans un ouvrage d'ensemble structuré dont la maladie - la chute dans la

démence le 3 janvier 1889 - a empêché la réalisation
effective. Voilà qui plaide en faveur de ceux qui décèlent dans l'œuvre de Nietzsche sinon une « vérité» unique, du moins une cohérence profonde. Cependant, force est également de s'attacher aux faits par delà les projets. Le constat majeur est que la grande synthèse envisagée n'a jamais vu le jour. Peut-être la folie qui finit par accabler Nietzsche ne constitue-t-elle nullement l'explication unique de cette réalité. A supposer même que, sans cet accident tragique, sans l'état de santé

précaire qui l'avait précédé - autant d'hypothèses qui déjà
dissocient dangereusement le contenu de l'œuvre de son
substrat biologique et biographique

-

son travail eut pu

être achevé dans des conditions "normales", rien n'indique qu'il eût nécessairement pris la forme d'un traité philosophique classique. L'entreprise eût pu échouer, être finalement reniée, prendre un tour poétique ou autre.

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