//img.uscri.be/pth/4f08f19a93f26450c180885f93a976978b006129
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Intentionnalité et trauma

De
246 pages
Intentionnalité et Trauma est, à ce jour, la première tentative d'articulation critique de Levinas et de Lacan. Rassemblant les deux perspectives sous le concept phénoménologique d'affection, Intentionnalité et Trauma appréhende la subjectivité comme une sphère de passivité sensible susceptible d'être motivée par l'altérité du non-sens et de répondre à cette motivation. La réponse au trauma est alors une "intentionnalité responsive". Elle est l'activité de notre passivité. Elle fait du rapport primordial de l'homme au monde non un rapport de connaissance, mais une question de "survivance".
Voir plus Voir moins

INTENTIONNALITÉ ET TRAUMA

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien, 2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre, 2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERa, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005. Alain PANERa, Introduction aux Ennéades. L'ontologie subversive de Plotin, 2005. Hans COVA, Art et politique: les aléas d'un projet esthétique, 2005. Alain TIRZI, Génie et criticisme, 2005. Vincent TROVATO, L'enfant philosophe. Essai philopédagogique, 2004. Jacques DUCaL, La philosophie matérialiste de Paul Valéry. Essai, 2004. Bernard ILUNGA KAYOMBO, Paul Ricœur. De l'attestation du soi, 2004.

Guy-Félix Dupoftail

INTENTIONNALITÉ

ET TRAUMA

Levinas et Lacan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du MÊME AUTEUR

Intentionnalité et Langage (Collectif). Presses Universitaires de Rennes, 1999. Phénoménologie de la communication. Paris, 1999, Éditions Ellipses L'A priori littéral. Paris, 2003, Éditions du Cerf

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8092-X EAN : 9782747580922

À la mémoire de Sarah Kofman

AVANT-PROPOS

LE CONTEXTE ÉPISTÉMIQUE PARTICULIER DE NOTRE RECHERCHE: INTENTIONNALITÉ ET TRAUMA

Franz Brentano
«

écrivait dans sa Psychologie de 1874 :

Ce qui caractérise tout phénomène psychique, c'est ce que les

scolastiques du Moyen Age on t appelé la présence in ten tionnelle (ou encore men tale), et ce que nous pourrions appeler nousmêmes - en usant d'expressions qui n'excluent pas toute équivoque verbale - rapport à un contenu, direction vers un objet (sans qu'il faille entendre par là une réalité) ou objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en soi quelque chose à titre d'objet, mais chacun le contient à sa façon. »1

Cette définition, dont les racines remontent au moins jusqu'à la noétique médiévale, recelait déjà en elle-même bien des difficllltés qui ne manquèrent pas de se manifester, et que les disciples de Brentano tentèrent de résoudre. Par exemple, celle de la forme du renvoi intentionnel à l'objet, Oll bien encore celle du rôle critériologique dévolu à l'intentionnalité comme propriété irréductible des phénomènes psychiques. Les débats contemporains sur l'intentionnalité sont nés de ces problèmes pour, peu à peu, se démarquer de la psycholo1. Psychologie vom emPirischen StandPunkt I, 124-125.

9

AVANT-PROPOS

gie brentanienne. Ainsi, à la charnière dll siècle, le fondateur de la phénoménologie, Edmund Hllsserl, entretient des controverses passionnées avec d'alltres disciples dll maître, comme Meinong ou Twardowski, controverses d'où naîtra la refonte phénoménologique dll concept d'intentionnalité, telle qu'elle sera canonique men t exprimée au ~ Il de la Cinquième Recherche logique, dans lequel Hllsserl déréalise l'objet immanent ou mental, dans sa prétendue inexistence intentionnelle (au sens de l'esse objective in intellectu des scolastiques), et tient dll même coup pour impertinente la question corrélative de l'existence extra-mentale, pour ne prendre en compte que la donnée phénoménologique, c'est-à-dire la seule structure de l'apparaissant dans l'apparition:
« Quandje me représente le dieuJuPiter, ce dieu est un objet représenté, il est "présent d'une manière immanente" dans mon acte, il a en lui une "existence mentale"... On ne trouverajarnais dans le vécu intentionnel quelque chose comme le dieu Jupiter; l'objet "immanent", "mental" n'appartient pas à ce qui constitue, du point de vue descriptif (réellement), le vécu, il n'est donc... en aucune façon immanen t, ni men tal. Il n'est assurément pas non plus extra mentem, il n'existe absolument pas... Mais si par ailleurs l'objet visé existe, la situation n'a pas nécessairement changé du point de vue phénoménologique. Pour la conscience, le donné est une chose essentiellemen t la même, que l'objet représenté existe ou qu'il soit imaginé et peut-être même absurde. Je ne me représente pas JuPiter autrement que Bismarck, la tour de Babel autrement que la cathédrale de Cologne, un chiliogone régulier autrement qu'un millièdre régulin: »1

L'acte parricide

de Husserl aura donc été, comme
2, de l'extraire

le dit

J. Benoist,

de démentaliser l'intentionnalité

de toute

1. Cinquième Recherche logique, in Recherches logiques~ t.II-2, trad. fro H. Elie, A.-L. Kelkel, R. Schérer, Paris, PUF, collection « Epiméthée »,1961. 2. Pour reprendre l'expression de J. Benoist, in Phénoménologie, sérnantique, ontologie, Paris, PUF, 1997.

10

Le contexte épistémique

psychologie, d'en faire tout autre chose qlle le critère du mental, soit d'ouvrir le champ de la conscience en tant que champ des apparitions où se forment des apparaissants. Or, il faut d'emblée souligner que cette démentalisation de l'intentionnalité fut étroitement liée à la thématisation du langage et de la logique. La dépsychologisation de la conscience, appelée par le programme de la logique pllre et la critique radicale du psychologisme dans le livre 1 des Recherches logiques, devient effective dès la Première Recherche, grâce aux descriptions conjointes de l'intentionnalité des signes indicatifs et des expressions signifiantes. L'intentionnalité, soit en tant que prestation d'objet sur un mode significationnel (expression), soit en tan t que visée de la connexion des consciences sur un mode signitif (communication), est la vie du langage lui-même, et non un qllelconque arrière-plan mental ou spiri tuel. Quant au tournant ontologique imprimé par Heidegger à la phénoménologie, force est de constater qu'il relégua au second plan le rapport interne de l'intentionnalité au langage, et cela au profit d'une structure ontologique plus fondamentale aux yeux de Heidegger. C'est dans Vom Wesen des Grundes, en 1928, dans sa contribution au volllme d'hommages à Husserl pour son 70e anniversaire, que Heidegger aborda expressément la question de l'intentionnalité passée sous silence dans Sein und Zeit. La transcendance du Dasein y est donnée comme étant le fondement de l'intentionnalité, comprise comme «comportement» (Verhalten) à l'égard de l'étant, dans la mesure où elle est aussi le « fondement de la différence ontologique ». Corrélativement, l'essence du langage n'y est plus l'expression linguistique dll sens et de l'indication des vécus, mais la monstration silenciellse de la différence ontologique. Du côté de la seconde grande tradition philosophiqlle du xxe siècle, à savoir celle de la philosophie analytique, ce sont

Il

AVANT-PROPOS

à nouveau les débats Sllr le langage, en sémantique et en pragmatique, relatifs à la référence des attitudes propositionnelles et à la nature de la force illocu toire, qui on t nourri la réflexion sur l'intentionnalité. Ainsi, dès 1958, le philosophe norvégien Dagfin F0llesdal s'insurgeait contre les restrictions ontologiques de la sémantique extensionnelle. F0llesdal considérait en effet qu'il fallait reconsidérer l'analytique référentielle, en ceci que le rapport du mot et de la chose devait nécessairement passer par la médiation d'entités intensionnelles, tels que le Sinn frégéen ou encore le noème husserlien tenus pour équivalents. Cette approche sera reprise et développée dans le cadre de la théorie représentationaliste de l'esprit élaborée par Fodor dans les années quatre-vingtl. La sémantique intensionnelle et réaliste revisitait donc elle aussi l' in ten tionnali té. Sur le versant de la pragmatique des actes de langage, l'article «Intention and convention in speech acts» (1964) de P. Strawson, en réaction au conventionnalisme de Austin, inaugura une longue série d'analyses du discours qlli, toutes, considéreront la force illocutoire comme intentionnelle (Schiffer 1972, Récanati 1981, Searle 1983, Sperber et Wilson 1986, etc.), dont l'un des aboutissements exemplaires est la position de l'intention de sens du locuteur à la source même des actes de langage (Searle 1983). Par suite, la philosophie du langage, comme la comprendra Searle à partir de Intentionality, prend le statut de branche de la PhilosoPhie de l'esprit. La philosophie du langage perd du même coup de son lustre de prétendante au titre de nouvelle philosophie première2. Celle-ci, qui n'est plus donc qu'une branche de la philosophie de l'esprit, s'avère
1. Ainsi que de nombreuses théories sémantiques qui s'y rattacheront ultérieurement: sémantique des rôles fonctionnels de Block (1986), Harman (1973), Mc Ginn (1982) ; bioséman tique de Millikan (1989), ete. 2. Comme le pense K.-O. Ape!. Cf. Transformation der Philosophie, Suhrkamp, Francfort, 1973, p. 312.

12

Le contexte éPistèmique

de surcroît - toujours selon Searle - compatible avec le naturalisme, en ceci que les états et événements intentionnels dll loclltellr peuvent être considérés comme faisant partie intégrante de notre histoire biologique. Comme on s'en aperçoit, l'un des destins de la philosophie analytique (mais ce n'est évidemment pas le selIl, on peut lui opposer, par exemple, celui qui se développe à partir de l'œuvre de Cavelll et d'autres lectllres de Wittgenstein2), fut donc, à rebollrs de Husserl, de re-mentaliser l'intentionnalité, et de remettre au goût du jour les questions de Franz Brentano que l'école phénoménologique avait pourtant abandonnées pour d'autres tâches. Ainsi, c'est dans le cadre de la philosophie de l'esprit, en tant qu'elle ré-enveloppe la philosophie du langage (c'est dorénavant la pensée qui explique le langage, et non l'inverse, comme le crurent longtemps les philosophes analytiqlles à la suite de la critique wittgensteinienne du langage privé3), que la qllestion typiquement brentanienne de l'autonomie du psychique peut de nouveau se poser. Toutefois, la problématique brentanienne est aujourd'hui reprise sur un arrière-plan physicaliste, ou si l'on préfère matérialiste, qui, par élimination ou réduction de l'intentionnalité, implique à son horizon la dissolution de son autonomie et, par conséquent, sa dépendance (superveniance) au monde physique. Le meilleur exemple de réductionnisme est sans doute le programme actllel de naturalisation de l'intentionnalité4. Ce programme de recherche présup1. Sur l'élucidation des différents destins des philosophies analytiques, on verra le livre de S. Laugier, Recommencer la PhilosoPhie, Paris, PUF, 1999. 2. Celle notamment de Christiane Chauviré dans Ludwig Wittgenstein, Paris, Seuil, 1989, ou encore dans Wittgenstein, les mots de l'esprit, Paris, Vrin, 2001 et La Philosophie comme boîte noire, Paris, Kimé, 2000. 3. On verra comme illustration de cette évolution, les travaux actuels de François Récanati. Cf. son article « contenu sémantique et contenu cognitif» in Essais sur le langage et l'intentionnalité, Paris, Bellarmin, Vrin, 1992, p. 201. 4. Voir la présentation de ce programme par Elisabeth Pacherie, Naturaliser l'intentionnalité, essai de philosophie de la psychologie, Paris, PUF, 1993.

13

AVANT-PROPOS

pose en effet que l'on puisse expliquer l'intentionnalité de manière nomologique et causale, de façon à l'inclure parmi les objets des sciences de la nature, comme le sont les états ou processus neuronaux. Comme l'écrit Joëlle Proust à propos des travaux récents de Dretske: «Naturaliser l'intentionnalité suppose que l'on explique la capacité qu'a un état neuronal de représenter un état de choses extérieur de manière purement causalel.
»

Enfin, à l'intersection des débats en sémantique et philosophie de l'esprit, la théorie sémantique de Davidson, en tant qu'elle rend compte à la fois des conditions de vérité des phrases et des croyances et désirs des locuteurs, occupe ici une position médiane entre sémantique et philosophie de l'esprit, de même qu'elle représente une position critique vis-à-vis du programme de naturalisation de l'intentionnalité. En effet, pour Davidson, lorsque nous interprétons les énoncés d'un locuteur, nous organisons ses «attitudes propositionnelles» selon une présomption de rationalité de sa part, et, en particulier, suivant un principe de charité selon lequel la plupart de ses croyances sont présumées vraies. Or, comme cette présomption de rationalité dans l'interprétation rétroactive des intentions du locuteur n'a évidement pas d'équivalents dans les explications prédictives des sciences de la nature, il faut conclure à l'existence d'une dualité des schèmes explicatifs applicables soit à la nature soit à l'esprit, dualité qui plaide en faveur de l'irréductibilité du mental2. Les controverses de la philosophie de l'esprit tournent donc autollr de la question du statut ontologique de la conscience: est-ce un fait constatable en première personne - position réaliste-ontologique - ou
1. ln L1ntentionnalité en question, phénoménologie et recherches cognitives, Paris, Vrin, 1995, p. 312. 2. L'opposition de Davidson au naturalisme n'est pas sans rappeler la controverse entre R. Chisholm et W. Sellars. On verra la présentation de ce~te controverse par F. Cayla, in Routes et déroutes de l'intentionnalité, Paris, L'Eclat, 1991.

14

De la voie passive

une norme - position normativiste-épistémologique solidaire d'une grammaire des règles du langage? Autrement dit, est-ce une référence mentale Oll une règle sémantique? et de la découverte du schème explicatif et non plus descriptif d'une région dénommée « mental ». Sans prétendre à l'exhaustivité - loin s'en faut dans un champ de recherche d'une aussi grande vitalité - telles sont donc à grands traits les principales lignes de forces de notre contexte de recherche.

DE LA VOIX PASSIVE

Mais comment interpréter ce paysage? Et où nous situonsnous à l'intérieur de celui-ci? A titre de repérage élémentaire, on trouve dans ce paysage comme la reprise de la bi-partition qu'effectuai t Bren tano en tre l'étude inductive et exPlicative de la conscience, qu'il dénommait la « psychologie génétique », et l'analyse purement descriptive du phénomène de conscience, qu'il nommait« psychologie descriptive », et qu'il désigna même

dans un cours (1888-1889) du nom de « phénoménologie ».
Ainsi, nous pouvons dire du récent programme de naturalisation de la conscience, en tant qu'il vise à « expliquer la conscience» (La conscience expliquée est d'ailleurs, de façon révélatrice, le titre d'un ouvrage célèbre de Daniel Dennett}, l'un des principaux représentants du cognitivisme), qu'il poursuit les tâches assignées à la psychologie génétique par Brentano, à sa manière et avec d'autres moyens, qui ne sont plus naturellement ceux de Brentano. En revanche, l'école phénoménologique issue de Husserl a, elle, développé et radicalisé - c'est-à-dire dépsychologisé l'approche descriptive de la conscience, même si celle-ci a
1. Traduction française de P. Engel. Paris, Odile Jacob, 1993. 15

AVANT-PROPOS

connu naturellement bien des transformations, y compris en abordant les tâches d'une phénoménologie dite également génétique à la charnière des années vingt (mais celle-ci est alors placée sous le régime de la réduction de sorte qu'elle comPlètela phénoménologie descriptive et ne s'y oppose pas), en pratiquant, comme le fit HusserllllÎ-même, ladite méthode en zigzag entre approche statique et approche génétiquel. Quoi qu'il en soit des ramifications internes à l'histoire du paradigme phénoménologique, nous dirons qlle c'est du côté de la seconde branche de l'alternative première, soit par conséquen t du coté du « décrire» et non de « l' expliqller », que se situent sans ambiguïté nos recherches. Nous ne chercherons donc pas ici le schème exPlicatif, neurologique ou pas, d'llne

région dénommée

«

mental », nous ne viserons pas non plus

à déterminer le statut ontologique de la conscience (fait ou norme ?). Mais notre recherche actuelle excède, elle aussi, le cadre des références historiques à la phénoménologie. Excès essentiel même, comme en témoigne le choix de la question directrice de ce livre: celle du traumatisme dans ses rapports avec l'intentionnalité langagière. C'est dire que nous (dé)plaçons dans un contexte philosophique une question « venue d'ailleurs ». La question du traumatisme ne fut pas en effet à l'origine un problème phénoménologique, pas plus qu'un problème de philosophie du langage ou de philosophie analytique, même si le cognitivisme peut aujourd'hui viser à l'expliquer à sa manière en rivalité avec la psychanalyse. Elle n'est apparemment pas marquée, ou pas encore, par l'histoire de la philosophie et de ses controverses. Elle est issue pour une part essen-

1. « Il ne nous reste qu'une solution, c'est d'aller et venir en zigzag,. les deux aspects
de ce mouvement doivent s'aider l'un l'autre.
euroPéennes Gallimard, et la phénoménologie 1976.
»

E. Husserl,
trad.

La Crise des sciences
fro G. Granel, Paris,

transcendantale,

16

De la voie passive

tielle de la psychanalyse freudienne qui, comme on le sait, naquit précisément de l'étude des névroses traumatiques dans les Studien über Hysteriel. On rappellera brièvement ce que mon-

tre la description du célèbre cas de

«

Emma », une patiente

analysée par Freud à la fin du siècle, à savoir comment le choc traumatique, une scène de séduction sexuelle dans l'enfance, devint cet événement hors présence que la petite fille ne pouvait ni se rappeler ni oublier, et dont la signification n'advint que Plus tard, à l'occasion d'un réveil objectivement anodin le rire des vendeurs à propos de sa robe dans un grand magasin - mais qui, pour la jeune fille qu'était devenue Emma, fut traumatique, parce qu'il révéla, après-coup, la signification sexuelle du premier temps resté en latence. La temporalité du trauma révèle ainsi une forme particulière de synthèse passive, celle de l'association après-coup d'une signification non intégrable au choc d'un premier événement demeuré sans signification. Association a-subjective et implicite entre deux excès (du sens) qui entament le sujet dans son intimité, et le motivent à « répondre» au traumatisme, à savoir, dans le cas d'Emma, à former un symptôme, une phobie, comme si la signification dévoilée un bref instant à la conscience du sujet était trop lourde à vivre pour être assumée alltrement qu'à travers la méconnaissance et le refoulement. Néanmoins, pour peu banale qu'elle soit, l'idée d'un déplacement de cette problématique psychanalytique en terres philosophiques, et plus particulièremen t phénoménologiques, ne relève pas non plus du hasard. En tant qu'elle partage certains traits essentiels avec les thèmes de la passivité et de l'affection de la conscience, la question du trauma présente une affinité évidente avec les recherches phénoménologiques qui n'ont pas fait de la logique et de la connaissance le tout du
1. G.W. I, 75-312. Études sur l'hystérie,Sigmund Freud et Joseph Brueuer. Trad. Anne Berman, Paris, Presses Universitaires de France, 1956. 17

AVANT-PROPOS

rapport de la conscience all monde. Mfinité donc avec les recherches qui ont Sll valoriser, d'une manière ou d'llne autre, la « sensibilité» l, au lieu d'y voir le liell d'un enregistrement silencieux des stimuli à la Kant. En ce sens, notre voyage en terres psychanalytiques doit beaucoup à des auteurs qui, de Maurice Merleau-Ponty à Michel Henry, ont thématisé la passivité de la conscience et nOllS on t ainsi largemen t frayé la voie. Mais c'est plus particulièrement à Emmanuel Levinas que, pensons-nous, nOllS sommes dans cet ouvrage redevables, puisque c'est lui, qui, le premier, fit du traumatisme un problème phénoménologique universel et non plus psychologique individuel. En effet, l'expérience d'autrui telle que la décrit Levinas est semblable en bien des points à celle dll trauma décrite par Freud. L'autre y est toujours-déjà dans l'immanence de la conscience, avant même tout retollr réflexif sur soi, et cela sur le mode passablement violent de la persécution, de l'obsession persécutrice qui se déploie selon la pré-temporalité d'un « commandement venu comme d'un passé immémorial: qui ne fut jamais présent, qui n'a commencé dans aUCllne liberté »2. « Commandement traumatique» comme le dit explicitement Levinas, qui - comme dans le cas d'Emma - génère une diachronie rebelle à toute synthèse temporelle pensée à partir du présent et de ses modifications, dans «la nuit de l'inconscient ». Toutefois, à la différence de Freud, Levinas, philosophe rebelle au logos mais philosophe tout de même, soulève par là même un problème à caractèreuniversel pour la constitution du sujet en général (et non Plus pour les seuls sujets hystériques), à savoir celui de la possibilité, au sein même de l'expérience immé-

1. Pour une approche
l'ouvrage de

husserlienne

de la question

de la passivité, on lira
Vrin, 2000.

~. Bégout

La Généalogie

de la logique, Paris,

2. Autrement qu'Etre ou au-delà de l'essence, La Haye, édition originale

Martinus

Nijhoff, 1978, livre de poche Biblio Essais, p. 141.

18

De la voie passive

diate d'autrui, de l'appréhension d'un inévitable appel hors signification - comme c'est le cas du visage d'autrui - d'une infinité au-delà de toute forme objectale et qui néanmoins s'adresse à nous, avant même la prononciation effective d'une parole; appel inconcevable, immémorial, et pourtant constitutif de notre propre subjectivité. Bref, le trauma serait alors définissable, sous la forme d'un paradoxe, comme ce sens hors signification possédant une fonction quasi-transcendantale. Comme tel, il transcenderait le cadre existentiel de la mauvaise rencontre dans lequel la clinique situe habituellement l'expérience traumatique. Il se déplacerait ainsi de la philosophie de l'existence à la philosophie du concept. Proximité encore plus étonnante de Lacan et de Levinas. Car déjà, chez Lacan, le traumatisme n'est plus un événement « acciden tel» et donc con tingen t, mais une nécessitéde structure, celle de ce que Lacan dénomme le réel, et qui se donne paradoxalement à la conscience du sujet sur le mode du « hasard» :
« N'est-il pas remarquable - écri t Lacan - que, à l'origine de l'exPérience analytique, le réel se soit présenté sous la forme de ce qu'il y a en

lui d inassimilable

-

sous la fOJmedu trauma, déterminant toute sa

suite, et lui imposant une origine en apparence accidentelle. »1

Nécessité, par conséquent, du trauma, qui est le propre d'un être constitutivement exposé au réel2 (au sens lacanien de
1. J. Lacan, Le Séminaire XI, Les Quatre Concepts de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 55. 2. Nous rapprocherons plus loin cette exposition au réel de la notion d'institution chez Merleau-Ponty, tout en radicalisant cette dernière. MerleauPont y disait en effet dans ses cours au Collège de France: « Donc (il y a) un sujet institué et instituant, mais inséParablement,et non sujet constituant; (donc) une certaine inertie, (lefait d'être)exposéà... mais (c'est ce qui) met en route une activité, un événement, l'initiation au présent, qui est productif après lui
(...] qui ouvre un avenir. Le sujet (est) ce à quoi tels ordres d'événements peuvent advenir, champ de champs », in Notes de cours au Collège de France, L1nstitution, la passivité, 1954-1955, Paris, Belin, 2003, p. 35.

19

AVANT-PROPOS

«

l'impossible », nous y reviendrons

longuement

dans ce

livre) et que le fantasme, comme scénario écran, a précisément pour fonction de reCOlIvrir d'un voile imaginaire pour tout un chacun, du moins jusqu'à ce que l'aventure de la vie ne décide de le dissiper. Le corrélat de l'intérêt thématique pris à l'événement traumatique est à l'évidence la revalorisation de la sensibilité. Le trauma apparaît en effet dans la sphère de la vie affective et sensible. D'où, chez Lacan et Levinas, une commune attention pour la sensibilité, ou mieux, la senSlIalité, qu'ils désignent tous deux comme «jouissance ». La jouissance, ce n'est pas seulement l'extase bienheureuse prise par un corps de chair dans son union avec un autre corps de chair, ce qui est bien entendu le cas, c'est aussi la souffrance et, dans les deux cas, plus encore, l'ouverture à l'Altérité (le jardinier dépend du temps qu'il fait pour se délecter de la beauté des roses de son jardin, l'amant du devenir des sentiments de sa maîtresse, etc.), qui la rend synonyme de vulnérabilité, si bien que la jouissance apparaît pour finir comme étant de nature essentiellement ambiguë, condition dlI bonheur sensible du sujet, mais aussi condition de toute blessure: «La douleur Pénètre

dans le cœur mêmedu "poursoi" qui bat dans lajouissance» , écrit
Levinas. Lacan aurait pu cosigner les yeux fermés. Dès lors, se pose la question générale d'un chiasma épistémique entre phénoménologie et psychanalyse2, dont l'lIn des principaux enjeux pourrait bien être de renouveler le sens d'une éventuelle reconstruction de la pensée de Levinas, hors
1. Autrement qu'Être, déjà cité, p. 94. 2. Maurice Merleau-Ponty est avec Emmanuel Levinas l'autre grande référence incontournable pour penser la mise en place de ce chiasme entre psychanalyse et phénoménologie. Comme il l'écrivait dans sa préface au livre de Hesnard, L'Œuvre de Freud: « Phénoménologie et psychanalyse ne sont pas parallèles,. c'est bien mieux: elles se dirigent toutes deux vers la rnême latence. Voilà comment nous définirions aujourd'hui leur parenté, si nous avions à reprendre la question - non pas donc pour l'atténuer, mais au contraire pour l'aggra-oer» in L'Œuvre de Freud, Paris, PUF, 1960, p. 9.

]

20

De la voie passive

ses implications religieuses, tout comme de contribuer all programme d'une élucidation phénoménologique de la psychanalyse : entrecroisement entre phénoménologie et psychanalyse qui va nous occuper tout au long de ce livre, comme ce fut déjà le cas dans notre A priori littéral1. L'importance d'un éclairage mutuel entre Lacan et Levinas n'a d'ailleurs pas échappé à la sagacité de plusieurs phénoménologues contemporains de langue allemande:

Rudolf Bernet

(<<

Das traumatisierteSubjekt» 2000, panl égale-

ment en français dans la Revue de MétaPhysique et de Morale n° 2, 2000), Hans-Dieter Gondek (<< Trauma - überEmmanuel Levinas » 2001, Cogito und séParation - Lacan/Levinas, in Fragmente n° 39/40, 1996), Bernhard Waldenfels (Der Antwortregister 1994, Grenzen der Normalisierung 1998, Bruchlinien der Erfahrung 2002, Suhrkamp Verlag,Frankfurt am Main), situent tous, chacun à sa manière, la question de l'affection, du pathique et, en particulier, de l'affection traumatique, au centre de la réflexion sur la subjectivité, et révèlent du même COllp l'importance du débat entre psychanalyse et phénoménologie. En France même, à partir d'autres prémisses, mais de manière comparable, l'idée d'une reprise phénoménologique de la découverte freudienne a été défendue récemment par Renaud Barbaras2. La question d'une approche phénoménologique de la notion de traumatisme n'est donc pas inédite. Et nous nous en réjouissons, car nous pensons aussi, avec Habermas et Peirce, que la communauté des chercheurs est nécessaire à la découverte de la vérité. Le fait qu'il s'agisse déjà là d'une question partagée à l'échelle ellropéenne nous indique que nous som1. L'A priori littéral, une approche phénoménologique de Lacan, Paris, Cerf, 2003. 2. ln Notions de PhilosoPhie, « la conscience et l'inconscient », Paris, Folio, 1995. On lira également du même auteur Vie et intentionnalité, Paris, Vrin,

2003, où le désir et l'intentionnalité

se recouvrent:

«

C'estbiendans le désÙ;

écrit Renaud Barbaras, qui n'est que l'autre nom de l'intentionnalité, que le sujet en vient à se constituer comme le corrélat de ce rien qui l'ani'me» p. 23.

21

AVANT-PROPOS

mes bien sur le chemin de la connaissance et non dans l'impasse d'une quelconque illusion à caractère privé. Cela étant, nous pensons malgré tout avancer quelques hypothèses nouvelles. Ce sont elles, en premier lieu, notamment pour ce qllÎ concerne le thème dll langage, qlle nous soumettons au jugement critique du lecteur.

L'APORIE HUSSERL

DU DIRE SANS LE DIT:

LEVINAS

CONTRE

Comment ne pas voir en effet que la conception levinassienne de la subjectivité est eo iPso une conception de la signifiance entendue comme ce qui fait que le langage est le langage et pas autre chose. Non seulement Levinas, dans Autrement qu'Être, traduit la corrélation intentionnelle de l'acte et de l'objet par la corrélation du Dire et dll Dit, mais cette « traduction » est eo iPso une destitution de la sémantique intentionnelle de Husserl au bénéfice d'un devenir trace du sujet] dans le (se) Dire à Autrui, comme l'exprime bien de façon canonique le biblique « Me voici! », soit la réponse d'allégeance d'Abraham à Dieu (Genèse, 22, 1). La signifiance du langage n'est alors rien d'autre que le rapport de substitution de l'un pour l'autre:
« [...] ma relation avec le prochain, signifiance distincte de la fameuse "donation de sens", puisque la signification c'est cette »2 relation même avec le prochain, l'un-pour-l'autre.

Relation dissymétrique et, par suite, traumatique, dans laquelle le sujet se voit assigner son identité depuis l'Autre,

1. « Le sujet du Dire ne donne pas signe, il se fait signe, s'en va en allégeance Autrement qu'Être, déjà cité, p. 83. 2. Ibidem, p. 159.

»,

22

L'aporie du dire sans le dit

dont il est la trace, et destitué par là même de ses prérogatives intentionnelles:
«Identité pré-originelle, anarchique, commencement [...] mais exposition entrée en moi par effraction. »] plus ancienne que tout extrême à l'assignation

Au plan de l'intentionnalité langagière, sOlllignons que les deux axes de la sémantique des Recherches logiques, à savoir l'axe référentiel de l'acte intentionnel visant lIn objet, et l'axe idéalisant qui permet la réitération des actes d'expression, selon leur unité idéelle de signification, ces deux axes donc sont ici subvertis à la faveur d'un passage global du sens à la trace que l'on peut décrire à la fois comme basculement de l'omnitemporalité de l'idéalité du sens à la pré-temporalité de l'assignation traumatique à la responsabilité, comme retournement de l'acte intentionnel (donation de sens) en une archipassivité d'une affection qui ne réveille en moi aucune tendance, mais bien plutôt une résistance à l'appel d'autrui (pour autrui, malgré moi), et, enfin, comme la conversion d'une signification idéelle théorétique et sans sujet à un acte de communication éthique qui me fait responsable de l'autre au prix d'une blessure:
« L'exposition a ici un sens radicalement différent de la thématisation. L'un s'expose à l'autre comme une peau s'expose à ce qui la blesse, comme une joue offerte à celui qui la frappe. »2

Le « thème », comme le « noème », qui sont, comme on le sait, les noms phénoménologiqlles que donnera Husserl à l'objet comme objet d'un savoir possible, portent selon Levinas la marque de ce regard objectivant qui ne se mesure qu'à sa propre objectivité idéale (la signification pure) et qui,
1. Autrement qu'Être, déjà cité, p. 227. 2. Ibidem, p. 83.

23

AVANT-PROPOS

de ce fai t, n'est jamais altéré en retour par l'objet de sa visée, qlland bien même les jugements qll'il autorise seraient fallX (dans le cas de la visée déçue), voire absurdes. Fiction vite infirmée par le primat de la représentation dans tous les actes intentionnels, le réalisme épistémique des Recherches logiques n'aura été qu'un trompe-l'œil passager, une anticipation inconsciente de l'idéalisme des Idées. Sans chercher à répondre à la question de la validité de cette lecture de Husserl (dont nous avons de bonnes raisons de penser qu'elle est fausse, nOllS y reviendrons), le plus important est, pour l'instant, de noter que, selon Levinas, notre conception du langage n'est pas du tout condamnée à demeurer sous la domination unilatérale des actes théoriticoobjectivan ts impliqués par le projet d'une nouvelle Wissenschaftslehre, comme théorie de la théorie, qui fut effectivement celui des Recherches logiques. Bien au contraire, restitué à lui-même, le langage - ce qui fait que le langage est le langage - dans sa vérité phénoménologique, apparaîtrait bien plutôt comme la relation dissymétrique d'un sujet sensible à ce non-objet qu'est autrui. Par suite, le langage porterait nécessairement, lui aussi, dans l'organisation même de ses fonctions essentielles (signifier, communiquer, etc.), les stigmates de cette relation an-archique, incommensurable au champ de la conscience d'objet - et finalement de toute conscience en général - à travers la différence discursive, l'écart irréductible entre le Dire et le Dit. La différence du Dire au Dit devient dès lors le lieu d'une tension entre, d'une part, la synchronie d'une totalité solidaire de la pensée conceptuelle - celle qui opère au niveau du Dit -, et la manifestation de la diachronie pré-temporelle qui entraîne l'excès infinitiste de la représentation et de la connaissance et dont le langage éthique est, pour Levinas, le meilleur véhicule expressif. La signifiance du langage, à la fois comme sens éthique et essence de la signification, se place ainsi au niveau de la manifestation des personnes 24