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Juristes en utopie

De
218 pages
Inscrire les recherches juridiques dans une dynamique interdisciplinaire et de sciences sociales relèverait d'un projet utopique ? La journée grenobloise consacrée à l'utopie ici présentée prouve que le genre est encore très vivant et n'a pas fini de susciter la réflexion. Elle illustre ce renouveau de l'utopie amorcé à la fin du siècle dernier dans un grand nombre de discipline. Loin d'être reléguée dans un nulle part de la pensée, l'utopie est bien vivante aujourd'hui et certains juristes la cultivent avec une bonhomie toute hédoniste.
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NICOLE DOCKÈS

De la diversité de l’utopie

consacrée à l’utopie prouve s’il en était besoin que le genre est encore très vivant et n’a pas fini de susciter la réflexion. Elle illustre ce renouveau de l’utopie amorcé à la fin du siècle dernier par un grand nombre de disciplines, histoire de la littérature, pensée politique, philosophie, sociologie, beaux-arts. Que ce soit aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie (Rome, Bologne, Lecce), en Belgique ou en France avec le groupe de l’EHESS Utopies Autrement, de récents centres de recherche s’y consacrent. La symbolique date de l’an 2000 a multiplié les manifestations avec la superbe exposition de la Bibliothèque nationale de France en collaboration avec The New York public Librairy1. On peut en rappeler quelques-unes : la journée sur Les cités radieuses organisée à la BnF (6 octobre), les Rendez-vous de L’Histoire qui choisirent cette année-là comme thème Les utopies moteurs de l’histoire (13-15 octobre), un colloque qui réunit de bons spécialistes à Bieuzy en Bretagne, sur le thème Garderem l’utopie (14-15 octobre)2, la parution d’un gros dictionnaire sur les utopies dirigé par deux des grands spécialistes3, et depuis l’intérêt ne semble pas prêt de s’éteindre, d’autres travaux ont
ETTE JOURNÉE GRENOBLOISE

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1 BnF (4 avril-9 juillet 2000), The New York public Librairy (14 octobre-27 janvier 2001) ; le catalogue et les articles qu’il contenait permirent de comprendre l’esprit de cette exposition peutêtre plus proche de la littérature et de l’esthétisme que de l’utopisme, Utopie : La quête de la société idéale en Occident, L. T. Sargent et R. Schaer dir., Paris, BnF-Fayard, 2000. 2 Avec exposition autour du livre É. Masson, Utopie des îles bienheureuses dans le Pacifique en l’an 1980 (1921), postface de J. Gury, rééd. Quimper : Calligrammes, 1984. 3 Fortunati V. et R. Trousson, Dictionary of literary utopias, Paris, H. Champion - Genève, Slatkine, 2000. Sans oublier « La renaissance de l’utopie », dossier du Magazine littéraire, n° 387, mai 2000.

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encore été publiés4 et cette réunion de Grenoble en apporte de nouveaux. Pour introduire cette journée, c’est avec plaisir que je retrouve des thèmes qui m’ont souvent retenue et auxquels chacun des intervenants de ce jour apporte un enrichissement ; sans doute n’est-il pas inutile de commencer cette journée par un rappel sémantique ; au cours de son histoire, le mot utopie a subi des transformations ; il est aujourd’hui utilisé dans diverses disciplines scientifiques comme dans les discours politiques avec des acceptions parfois contradictoires ; le regain des études utopiques que nous vivons n’éclaircit pas forcément le débat. Certains analystes, nous verrons plus loin pourquoi, ont tendance à qualifier d’utopie tellement d’idées et de projets qu’il devient difficile de trouver une définition qui englobe toutes ces manifestations. Pour mieux comprendre cette diversité, sans doute faut-il rappeler les différentes formes qu’a prises un genre qui a bientôt cinq siècles et ne semble pas prêt de s’éteindre. Pourtant à plusieurs reprises, elle a été attaquée, elle a subi des assauts si percutants qu’on a pu croire à sa disparition. Certains ont vu en elle un rêve compensatoire qui coupait l’homme de la réalité, qui freinait toute action efficace, démobilisait les militants et, loin d’apporter l’espoir, était source de désenchantement. L’utopie n’aurait été qu’un rêve abstrait, irréalisable, peu en rapport avec les problèmes de la vie concrète. Une première et forte critique fut formulée par Marx et Engels qui virent en elle non seulement une promesse aléatoire qui démotivait toute résistance, un rêve qui ignorait les nécessaires phases de transition, mais surtout une réflexion irrationnelle qui conduisait les révolutions à l’échec. Après eux, à chaque grande mutation, rationalistes et sceptiques se sont unis pour démontrer combien il était vain de jouer les prophètes et souligner que l’histoire prend toujours les hommes au dépourvu. De Cioran à Friedrich von Hayek, les critiques furent sévères ; il ne faut pas oublier ceux qui, comme Nicolas Berdiaev et Karl Popper, craignent dans l’utopie une source de totalitarisme, ou comme Jean-Jacques Wunenberger et Thomas Molnar n’y voient que le produit d’une
4 Sur le regain des publications en français depuis 2000, N. Dockès-Lallement, « Le renouveau de l’utopie », in Mélanges Yves Guchet, Morvan P. (dir.), p. 406, n. 3. ; citons encore le n° 209 de Diogène, 2005/1 « Approches de l’utopie » et V. Fortunati et R. Trousson (dir.), avec coll. de P. Spinozzi, Histoire transnationale de l’utopie littéraire et de l’utopisme, Paris, H. Champion - Genève, Slatkine, 2008, 1353 p. gros volume qui opère une synthèse intéressante et riche sur un grand nombre d’utopies, des plus célèbres aux moins connues.

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imagination incapable d’accepter les faiblesses de la vie réelle, méprisant le monde tel qu’il est et figée dans un modèle statique5. Alors tout projet devient utopique, au sens péjoratif que lui donne le langage courant, c’est-à-dire déraisonnable, chimérique, impossible. Sans ignorer ces critiques qui soulignent les dangers de l’utopie, on doit rappeler les grands noms qui ont donné à l’utopie un sens noble. Des auteurs comme Karl Mannheim, Ernst Bloch, Edgar Morin et Paul Ricœur ont souligné que loin d’être coupée de la réalité, l’utopie prenait appui sur elle ; ils ont mis en valeur son appréhension positive de l’avenir et sa créativité6. L’échec douloureux de certaines utopies concrètes ne doit pas masquer les autres, anticipations créatrices positives dont les effets bénéfiques sont entrés dans notre quotidien. Sans doute, pour éclairer le débat, est-il bon de préciser ce que l’on entend par utopie en ce début de XXIe siècle. Il est vrai que, depuis sa création, l’utopie a envahi de nombreux domaines, notamment l’architecture et l’art ; nous ne les aborderons pas ici et limiterons notre propos à celui de la pensée politique et sociale. Au cours de ses cinq siècles d’existence, l’utopie, lieu privilégié de l’imaginaire, est plusieurs fois sortie du cadre classique des premiers temps pour prendre une forme inédite, suggérée par de récents bouleversements politiques, économiques ou scientifiques. Toujours réaction face à la société réelle, elle a inventé des mondes en miroir, reflets positifs ou négatifs des temps dont elle était issue. À côté des œuvres fondatrices qui ont su innover et faire école, il n’est pas inutile d’en signaler d’autres, dont des études récentes manifestent la conception actuelle de l’utopie. L’utopie positive a longtemps dominé. Inspirée par la confiance dans la raison humaine, elle a choisi d’être d’abord une sage cité imaginaire, mise en forme d’une méditation intérieure. Le progrès des connaissances et les révolutions politiques l’ont entraînée vers
5 Berdiaev N., De l’inégalité, trad. frç. A. et C. Andronikof (1976), L’Âge d’homme, 2008. E. Cioran, Histoire et utopie, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1960, p. 108-117 ; F. Hayek, Droit, législation et liberté, (1973-79), trad. frç. R. Audouin, Paris, PUF, coll. « Quadrige », t. 1, 1995, p. 77. B. Coppieters, « La critique de l’utopie dans la théorie politique de Friedrich August von Hayek », Tijdschrift voor de Studie van de Verlichting, 1985, vol. 13, n° 4, p. 337-358 ; K. R. Popper, La société ouverte et ses ennemis, trad. frç. J. Bernard et Ph. Monod, Paris, Le Seuil, 1979, 2 t. ; J.-J. Wunenberger, L’utopie ou la crise de l’imaginaire, Paris, Delarge, 1979, p. 82 et sq. ; Th. Molnar, L’utopie, éternelle hérésie, trad. frç. O. Launay, Paris, Beauchesne, 1973, p. 264. 6 Mannheim K., Idéologie et Utopie, (1929), trad. frç. J.-L. Evard ; préf. W. Lepenies, Paris, Maison des sc. de l’homme, 2006. E. Bloch, Esprit de l’Utopie (1923), trad. frç. A-M Lang et C. PironAudard, Gallimard, 1977 ; Le principe espérance (1959), trad. frç. Fr. Wuilmart, Gallimard, 3 t., 197692. Pour une utopie réaliste : autour d’Edgar Morin, Rencontres de Chateauvallon, Arlea, Le Seuil, 1996. P. Ricœur, L’idéologie et l’utopie, Paris, Le Seuil, 1997.

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l’espoir d’un futur meilleur plus volontariste, enfin elle a débouché sur l’expérimentation. En face de ces trois formes (I), peu à peu, des auteurs ont répondu, inventant à leur tour des ailleurs imaginaires pour dénoncer les certitudes de l’utopie, leurs inquiétudes se sont exprimées à travers une nouvelle forme romanesque, la dystopie qui, en écho des utopies positives, a pris différents visages (II). Questionnée, l’utopie a su s’adapter et demeure un moyen d’interrogation du réel jusqu’à notre époque. I. L’utopie et l’espoir Créée par la Renaissance humaniste, l’utopie naquit de la foi dans la raison humaine ; les mondes qu’elle créa furent d’abord parfaitement imaginaires, puis la confiance dans un progrès continu donna de la hardiesse aux aspirations, et s’affirma dans des descriptions de sociétés à venir meilleures. À force d’inventer le futur, l’utopie entraîna l’imagination vers le réel, vers des programmes réalisables et in fine vers ce que l’on a baptisé les utopies concrètes. A. À la recherche de la raison L’utopie doit tout à Thomas More, comme le prouve cette première journée grenobloise au cours de laquelle deux communications lui sont consacrées. On ne compte pas les éditions actuelles de La Description de l’île d’Utopie..., Discours ... sur la meilleure constitution d’une république, on la trouve en collections de poche ; de nouvelles traductions sont parues ou ont été rééditées7. L’ouvrage est lu pour le plaisir, commenté et approfondi ; sa richesse, son humour et son ambiguïté le rendent inépuisable et indémodable. Thomas More en eut la prescience puisqu’il écrivit à son ami Érasme : « le premier rang m’est à jamais réservé avec mes utopiens »8. On lui doit à la fois le mot et le genre littéraire que l’on imite encore. Son succès fait parfois négliger la raison de sa rédaction. Érasme venait de terminer chez Thomas More l’Éloge de la folie (1509), et lui avait dédicacée ; rapprocher son titre (Encomium Moriae) et le nom de son hôte
Voir Dockès N., op. cit., n. 5, p. 407. Nous nous référerons à A. Prévost, L’Utopie de Thomas More, Paris, Mame, 1978, trad. frç. et fac-similé de la 4e éd. c’est-à-dire la 2e éd. de Bâle, Froben, nov. 1518, p. 312-645. La traduction de Marie Delcourt (1936) vient d’être rééd. avec Érasme, Éloge de la folie, trad. frç. de P. de Nolhac, Paris, Flammarion, 2008. 8 Lettre de novembre 1516, Érasme de Rotterdam et Thomas More, Correspondance, trad. et intr. par G. Marc’hadour et R. Galibois, Un. de Sherbrooke, 1985, p. 46.
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les amusèrent tous deux. À la fois par jeu et par volonté de créer ensemble une sorte de Janus philosophique et moral, ils décidèrent que More écrirait un éloge de la raison, toujours dans le même esprit d’ironie et d’humour qu’ils partageaient. Dans un premier temps, le pays de la raison devait s’appeler Nusquama. C’est sous ce nom de Nulle part qu’ils en discutèrent avec Pierre Gilles pendant quelques années. Le néologisme latin Utopia forgé sur des racines grecques n’apparut que très peu de temps avant la publication en 1516. Très vite, ce mot révéla sa richesse sémantique ; pour More, ce lieu était à la fois un nulle part, un non lieu (utopia, de u-topos), mais aussi le lieu du bonheur (eutopia de eutopos) et, comme le rajouta Guillaume Budé avec une jolie interversion, un lieu qui n’existera jamais (udepotia, de oude-pote))9. Pour donner la mesure de l’inventivité de More et saisir ensuite l’évolution du genre nouveau qu’il a ainsi créé, il faut insister sur certains points. Il choisit de présenter son lieu de raison sous forme d’un récit qu’il aurait écouté lui-même entouré d’amis ; le narrateur, Hythlodée (littéralement l’affabulateur), a découvert au cours d’un voyage une île où les lois sont au service des hommes et apportent à chacun le bonheur. Cette description est précédée d’un long dialogue où sont soulignés les désordres de la société européenne. Le marin raconte comment il a cherché en vain à alerter les princes et leurs entourages sur les malheurs qui les entourent, sur l’exclusion des plus pauvres entraînée par le développement économique et sur l’inutilité des guerres. Avec habileté, More a ainsi réussi à la fois à ancrer dans l’actualité cette relation minutieuse des institutions et des mœurs de ses insulaires exemplaires, à la rendre plus vraisemblable et plus proche du lecteur. Le témoignage du marin Hythlodée n’en est que plus captivant. Innovation remarquable, en rupture avec les mondes rêvés de l’Antiquité, l’Utopie est un monde meilleur que More a placé dans le présent, elle est contemporaine du narrateur et du lecteur. Dans la pensée gréco-romaine comme dans la pensée chrétienne médiévale, si l’on excepte les constructions purement intellectuelles comme la cité idéale de la République de Platon qui n’avait rien de narratif, ni de romanesque, les descriptions de mondes parfaits se référaient en général au mythe d’un âge d’or primitif où l’homme vivait proche des dieux, en symbiose avec la création, dans un éden qu’il avait perdu mais dont il conservait la nostalgie. Dans cette conception, l’homme terrestre avait perdu cette
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L’Utopie, éd. A. Prévost, op. cit., p. 11 (331) et p. 7 (323).

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perfection première, et ne la retrouverait qu’à la fin du cycle, c’est-à-dire chez les Anciens lorsque la civilisation serait éteinte pour renaître de ses cendres et chez les chrétiens dans l’au-delà. En revanche, l’utopie humaniste n’est pas située dans un passé mythique, elle se présente comme actuelle, les interlocuteurs du marin sont des êtres réels qui ajoutent à la vraisemblance de son existence. Nées de la volonté d’un sage législateur, les lois et les structures d’Utopie n’ont pas été données par Dieu, elles sont humaines, élaborées par la seule raison afin de satisfaire aux besoins essentiels, matériels et spirituels, des hommes. Le bonheur provient de la conviction d’obéir à des lois rationnelles qui apportent l’harmonie et la solidarité dans les relations sociales10. Ce monde meilleur est le résultat de l’action humaine, construit avec des hommes comparables à tous les hommes. Est proposé aux lecteurs un ailleurs politique et social assez proche d’eux pour susciter leur réflexion, mais situé dans un lointain géographique, volontairement coupé du reste du monde ; isolé et inaccessible, il demeure dans le domaine de l’imaginaire. Avec son Utopie, Thomas More a fondé un nouveau genre d’écrit, souvent baptisé utopie classique qui eut le succès que l’on sait, notamment en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Beaucoup à sa suite utilisèrent la forme du récit pour peindre des cités imaginaires, organisées selon des lois rationnelles, fondées par des hommes sages, situées dans un lointain géographique d’où le narrateur revenait avec un œil critique sur ses contemporains. Cependant le genre évolua. B. À la recherche du progrès Il semble que les révolutions aient apporté avec elles un regain de confiance dans les capacités de l’homme à maîtriser son destin. Avec le développement des sciences nouvelles et les bouleversements politiques, la conviction dans un progrès, non anticipé jusque-là, ouvrit de larges horizons. L’homme devint Prométhée. L’utopie quitta la méditation pour entrer dans le possible. Les sociétés décrites devinrent virtuelles ; elles offrirent des solutions quelquefois tant espérées qu’on les croyait probables, voire certaines. Espoir de devenir un jour réalité, l’utopie trouva un cadre inédit qui convenait mieux à sa nouvelle vocation ; l’ailleurs
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Sans doute ce bonheur repose-t-il sur une vision simplificatrice de la nature humaine, voir Minerva N., « Utopie et bonheur », in Fortunati et Trousson, Hist. trans., op. cit., p. 410-11.

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géographique n’apparaissait pas assez probant ; une trouvaille permit de ne pas être contredit par les faits, au lieu de repousser l’utopie dans l’espace, on l’installa dans un ailleurs temporel, dans un futur lointain qui se fit de plus en plus proche. Peut-être ici aussi faut-il préciser le vocabulaire employé. Pour ces utopies créées dans un autre temps, on a souvent parlé d’uchronie, car il s’agissait bien d’une narration imaginaire située dans un temps qui n’existait pas ; étymologiquement, cette appellation se justifie mais elle prête à confusion car un autre genre littéraire l’a adopté. On appelle aussi uchronie une manière de réécrire l’histoire, en imaginant qu’un événement important ne s’est pas déroulé, histoire alternative lancée par Charles Renouvier et qui connaît un regain de faveur11. Aussi, afin d’éviter toute confusion avec l’histoire alternative qui, par définition, n’a aucune chance de se réaliser, il semble préférable d’éviter d’appeler uchronie l’utopie construite dans le futur qui se présente comme virtuelle ! Ces descriptions de sociétés à venir apparurent assez tôt sous forme de programmes, avec parfois une volonté prophétique ; pour un temps, elles éclipsèrent la forme classique. Les unes essayèrent d’imaginer le sens de l’histoire et décrivirent un futur espéré, mais lointain et incertain ; d’autres voulurent accélérer la marche du progrès et élaborèrent des projets pour expériences quasi immédiates. Des utopies projetées dans un avenir parfois éloigné de plusieurs siècles imaginèrent un monde pacifié qui assurerait le bien-être à tous. On cite souvent Louis-Sébastien Mercier comme le créateur de cette nouvelle espèce ; la publication de L’an deux mille deux cent quarante (1771)12 apparaît comme un tournant important et son remarquable succès fit des émules. Il est vrai qu’il n’est pas le premier, d’autres comme Michel de Pure, avec son Épigone inachevée l’ont précédé sur cette voie13, mais son ouvrage publié peu avant les révolutions de la fin du siècle, sans cesse remanié et réédité, initia une très longue série optimiste, confiante dans les potentialités de la société de leur temps. Son schéma narratif sera souvent copié : après un long sommeil, le narrateur se réveille en 2440
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Renouvier Ch., Uchronie (1876, 1901), texte revu par H. Grenier, Paris, Fayard, coll. « Corpus des œuvres philosophiques en langue française », 1988. E. B. Henriet, L’histoire revisitée (1999), 2e éd., Amiens, Encrage - Paris, Les belles Lettres, 2004 ; L’uchronie, Paris, Klincksieck, 2009. 12 Mercier L.-S., L’an deux mille deux cent quarante, rêve s’il en fût... (1771, très nombreuses rééd.) ; (an VII) préf. R. Trousson, Slatkine-Champion, 1979 ; préf. Chr. Cave et Chr. MarcandierColard, Paris, La Découverte, 1999. 13 Pure M. (de), Épigone, histoire du siècle futur, 1e partie, Paris, Lamy, 1659 ; A. Cioranescu, « Épigone, le premier roman de l’avenir », Rev. des sciences humaines, n° 155, 1974/3, p. 441-48.

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dans un Paris transformé, où règnent la liberté et l’égalité sociale et fiscale, la tolérance et la prospérité. Appuyée sur des lois simples et claires, connues de tous, fonctionne une monarchie constitutionnelle avec séparation des pouvoirs. On comprend que le livre ait été interdit, mais on comprend aussi son succès ; l’utopie s’ouvrait sur un futur possible. Un siècle plus tard, cette idée était toujours à la mode, soutenue par l’enthousiasme pour les progrès industriel et scientifique. Looking Backward d’Edward Bellamy qui vient de bénéficier de deux très récentes rééditions14, reprend l’idée du dormeur qui traverse les siècles. Le héros a quitté une Amérique où régnaient misère, chômage et grèves et découvre un monde pacifié, sans monnaie, sans police, ni justice, égalitaire où tout le monde a du travail mais s’arrête à 45 ans pour jouir d’une très longue retraite. Tout est géré par un Grand trust national élu par les anciens. Sur le plan international, une union des pays les plus industrialisés veille à maintenir la paix et établit les prix des cours mondiaux des marchandises. Cette appétence pour une société matérialiste, hyper industrielle, avec urbanisation à outrance et gestion bureaucratique provoqua la réaction immédiate de William Morris, socialiste anglais qui milita toute sa vie pour l’amélioration de la condition ouvrière. Horrifié par ces lendemains qui ne chantaient guère, il répondit en suggérant un autre monde meilleur, News from Nowhere or an epoch of rest, œuvre qui, elle aussi, a retenu très récemment l’attention des chercheurs15, vision écologique du futur de l’Angleterre au XXIe siècle, transformée en une société de liberté après une révolution difficile, et une phase de transition dirigiste. Le tableau n’avait rien à voir avec celui peint par Bellamy. Londres s’était muée en une sorte de ville-jardin ; l’eau de la Tamise était redevenue claire et propre ; sa vallée s’était couverte de petits bourgs, tous plus beaux les uns que les autres, en harmonie avec la nature environnante. L’économie avait abandonné tout productivisme aliénant ; le travail avait retrouvé des formes satisfaisantes artisanales, agricoles ou pastorales, à la
14 Cent ans après ou l’an 2000, trad. frç. P. Rey, préf. Th. Reinach, Paris, E. Dentu, 1891 ; voir la même traduction mais avec des titres différents : Futur antérieur, Lausanne-Paris, l’Âge d’homme, coll. « Outrepart », 2008 ; C’était demain, avec intr. et notes de N. Baillargeon et Ch. Santerre, Montréal, Lux - Paris, éd. du Nouveau Monde, 2007. 15 Éd. bilingue avec trad. frç. V. Dupont, Paris, Aubier-Montaigne, 1957 (etc.) ; avec trad. frç. P. G. Lachesnais, Paris, SNLE, 1962. L’ouvrage fut mis au programme d’un concours d’agrégation littéraire, donc très étudié : M. Abiteboul, William Morris, News from Nowhere, Texte et Contexte, Nantes, éd. du Temps, 2004 ; William Morris: News from Nowhere, Laurent B. dir., Nantes, éd. du Temps, 2004 ; News from Nowhere: William Morris, I. Gadoin dir., Paris, Ellipses, 2004 ; News from Nowhere, E. Gaudin et F. Poirier dir., Paris, A. Colin - CNED, 2004.

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recherche de la beauté raffinée. Pour Morris, le bonheur ne devait pas se limiter à la satisfaction des besoins matériels ; il fallait savoir trouver cet otium si nécessaire déjà chez More16. Nowhere, utopie positive constitue un manifeste contre des avenirs volontaristes dévoyés. De même inspiration, mais dans un contexte beaucoup plus dramatique, car s’opposant non à un futur inquiétant, mais à un présent lourd de menaces, écrite au début des années 1920, le Voyage de mon frère Alexis au pays de l’utopie paysanne est l’œuvre du russe Alexandre Tchaianov17. D’une Russie soviétique loin d’être « le paradis socialiste » promis, où chaque individu est fiché par un livret de travail, qui n’est pas sans rappeler le livret ouvrier universel souhaité par Napoléon III, le héros se retrouve précipité en 1984, dans un Moscou métamorphosé, proche du Nowhere de William Morris. Après une révolte, la paysannerie y a rétabli un mode de vie paisible et libre, esthète. Ce futur poétique, un peu nostalgique, apparaît comme un refuge contre le réel. La désespérance lucide devant la réalité révolutionnaire russe que manifeste le Voyage de mon frère Alexis et la disparition prématurée de son auteur en firent un mythe auquel d’autres rédacteurs d’utopie rendirent hommage, George Orwell en choisissant la date de 1984 pour sa célèbre dystopie, Henri Mendras en calquant le titre de son livre sur le sien et en appelant son héros Alexis18. Quoique dépeints à partir d’une évolution possible du réel, ces futurs demeuraient encore du domaine de l’espérance ; d’autres se voulurent plus volontaristes et cherchèrent à proposer un futur immédiat, avec un programme applicable dans une société déterminée, voire universelle. La tentation fut grande de sortir du théorique pour passer au pratique. C. à la recherche de l’utopie concrète Le premier, le XVIIe siècle anglais, secoué par les guerres civiles et les révolutions, produisit des utopies réalisables qui stimulèrent l’imaginaire politique de manière durable. En cette période de bouillonnement intellectuel, de nombreux programmes virent le jour. Beaucoup avaient un
16 Dockès-Lallement N., « Le travail dans l’Utopie de Thomas More » in Du droit du travail aux droits de l’humanité : Études offertes à Philippe-Jean Hesse, Y. Le Gall, D. Gaurier, P.-Y. Legal dir., Rennes, PUR, 2003, p. 61-63 ; V. Fortunati, « News from Nowhere », Fortunati et Trousson, op. cit., p. 686. 17 trad. et notes M. Niqueux, Lausanne, l’Âge d’homme, 1976, édition d’abord parue sous le nom de Ivan Kremniov, frère du héros Alexis. Interné en 1930, l’auteur mourut en 1939. 18 Voyage au pays de l’Utopie rustique, Arles, Actes Sud (1979), 1992.

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caractère millénariste et religieux qui n’entrent pas dans notre définition19. Deux d’entre eux manifestèrent une recherche de compromis politique et choisirent le masque de l’utopie afin de suggérer des réformes pour écarter l’arbitraire. Sortie du cercle qui entourait le réfugié d’origine prussienne Samuel Hartlib, la description de Macaria (1641)20 propose un système dirigiste et scientiste : aidé par un collège des inventions et un collège des expérimentations, institutions inspirées de la Maison de Salomon de Francis Bacon dont Hartlib fut un propagandiste fidèle21, le pouvoir planifie la production économique. Ce texte eut une réelle influence sur la pensée politique et sociale anglaise. L’idée selon laquelle les connaissances devaient être mises en commun et diffusées pour être à la portée de tous demeura le vecteur de plusieurs tentatives de Hartlib et son cercle, notamment de l’association avec Comenius, autre réfugié, et de l’idée d’utopie éducative qui leur était commune22. Après l’exécution de Charles 1er, alors que Cromwell était devenu Lord Protector, parut Oceana, de James Harrington (1656)23 dont l’influence fut considérable. Sans doute pour faire écho à l’Instrument of Government24, est dépeinte une république où un sage législateur à l’image de Lycurgue, après avoir donné une constitution, abandonne aux institutions mises en place le soin de gouverner. Deux chambres se partagent le pouvoir législatif ; celle des grands propriétaires débat et rédige des projets de lois ; celle des petits propriétaires les vote. Une loi agraire permet d’élargir progressivement le corps électoral. Oceana offrait ainsi un programme de réformes avec phase de transition pour établir une république à
19 Punzo L., « Utopisme et programmes politiques » in Fortunati et Trousson, Hist. trans., op. cit., p. 467-76. 20 A description of the famous kingdome of Macaria, Londres, F. Constable, 1641, souvent attribuée à Samuel Hartlib, serait l’œuvre de l’un de ses compagnons, Gabriel Plattes, ou au moins une œuvre collective de son entourage ; L. Punzo, op. cit., p. 470-1, n. 5 ; P. Brioist « Les origines de la Société royale de Londres », in Ass. des Historiens modernes des universités, La science à l’époque moderne, Actes du colloque de 1996, Paris, Pr. de l’univ. Paris-Sorbonne, 1998, p. 107. Le nom de Macaria est emprunté à More Utopie, op. cit., p. 60-1 (429-30). 21 Bacon F., La Nouvelle Atlantide, trad. frç. M. Le Dœuff et M. Llasera, Paris, Payot, 1983, p. 82-84 Dans une précédente utopie antérieure, Antilia, Hartlib avait déjà proposé plusieurs collèges scientifiques spécialisés, P., Brioist op. cit., p. 107. 22 Brioist P., op. cit., p. 107-110 ; L. Punzo, « La pensée anglaise entre magie et science », in Fortunati et Trousson, Hist. trans., op. cit., p. 438-440. 23 Harrington J., The Commonwealth of Oceana, Londres, J. Streater, 1656; éd. présentée par J.G.A. Pocock, trad. frç. Cl. Lefort et Chauvaux D., Belin, 1995. 24 Commonwealth Instrument of Government, adopté par Cromwell et le Conseil des officiers, le 16 décembre 1653 ; Modern History Sourcebook, Harvard Classic Series, 1909.

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vocation démocratique. Les idées de Harrington furent soutenues par un véritable parti qui déposa une pétition le 6 juin 1659 demandant l’instauration d’une république calquée sur Oceana25. Un siècle plus tard, elles inspirent encore les rédacteurs des constitutions des États américains, comme celle du Massachussetts (qui faillit s’appeler Oceana), du New Jersey, de la Caroline et de la Pennsylvanie et de certaines constitutions françaises, celle de 179226 comme celle de l’an VIII qui adopta le partage du pouvoir législatif entre plusieurs assemblées et le scrutin à plusieurs tours. Après la Restauration et la Glorieuse Révolution, l’utopie sommeilla un peu en Angleterre, alors qu’elle s’épanouissait en France, mais il fallut attendre un siècle pour qu’apparaissent des utopies projets réalisables françaises. Peu avant la Révolution, Nicolas Restif de la Bretonne, anticipa les utopies programmes qui fleurirent au siècle suivant. Il imagina de ne plus jouer avec un ailleurs, lointain géographique ou temporel, mais de situer un modèle de village solidaire et communautaire, dirigé par un curé élu et révocable, en pleine campagne française au moment où il écrivait. À la fin du Paysan Perverti, longue critique de la vie et de l’égoïsme citadins, un réformateur explique comment il a transformé un « bourg en communauté », et donne les statuts dudit bourg (Oudun)27. Tout était prêt, il aurait suffi de quelques propriétaires fonciers, de généreux mécènes et d’un certain nombre de couples volontaires pour construire un village semblable et le faire vivre comme une communauté heureuse. À la fin du XVIIIe siècle, l’Indépendance américaine et la Révolution française firent basculer l’utopie ; le progrès semblait à portée de volonté humaine. L’utopie se transforma en plan d’action. Gracchus Babeuf proposa un partage de la nation en régions, peuplées de ses communautés agricoles, où tout était collectif, la propriété, le travail, l’éducation ; le premier, il rencontra l’échec. Cela ne découragea pas les nouveaux utopistes. Faut-il répéter des phrases trop souvent citées comme celle de Lamartine à propos d’Anacharsis Clootz, « Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées », ou celle de Victor Hugo

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Polin R., « L’Oceana de James Harrington », Revue française de science politique, 1952, vol. 2, n° 1, p. 25. Hammersley R., « The Commonwealth of Oceana de James Harrington : un modèle pour la France révolutionnaire ? », Annales historiques de la Révolution française, n° 342, 2004/4, p. 4-20. 27 Le Paysan perverti, La Haye, Paris, Vve Duchesne, 1776, VIIIe partie, vol. 4, p. 165-191.

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Nicole Dockès

sur l’utopie « la vérité de demain »28 ? Dans l’optimisme du XIXe siècle, les projets se multiplièrent, suivis d’un certain nombre de réalisations. Le développement industriel et l’apparition d’un prolétariat désocialisé aiguisa les imaginations. Trouver une organisation de l’économie plus protectrice des travailleurs s’imposa comme une nécessité. L’idée communautaire très présente dans la plupart des utopies classiques fut revivifiée ; on mythifia quelques expériences passées comme le retour à la nature des Adamites29 et surtout les réductions jésuites du Paraguay (1609-1763)30. Toute sorte de solutions furent imaginées. De la forme narrative, on passa à la description d’unités modèles de plus en plus opérationnelles. On essaya ensuite de les reproduire dans la réalité. Parallélogrammes pour sans travail d’Owen, phalanstères très imaginatifs de Fourier, Icarie de Cabet, communautés unitaires de Théodore Dézamy, communautés mutuellistes de Proudhon donnèrent naissance à des utopies concrètes. Le Nouveau Monde offrit de l’espace à ces expériences qui ont été largement étudiées et furent souvent de courte durée31. Exceptionnelle, la société cabétiste de Nauvoo en Illinois se maintint un demisiècle (1848-1898) et le familistère de Godin perdura jusqu’au milieu du XXe siècle (1859-1960). Ces longévités inattendues s’expliquent par l’abandon d’une partie des principes théoriques. Mais il faut constater qu’elles restèrent isolées, leur exemple n’entraîna pas la révolution des sociétés espérée par leurs initiateurs. En revanche, le court XXe siècle supporta des utopies concrètes appliquées à grande échelle avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Devant ces différentes formes d’utopies, naquirent un certain scepticisme et surtout des inquiétudes sur les dangers du volontarisme
Lamartine A. (de), Histoire des Girondins, Bruxelles, Wouters frères,1847, L. XXIV, XV, t. 2, p. 151 ; V. Hugo, Les Misérables, Paris, Hetzel-Lacroix, 1865, Ve partie, L. 1, XX, p. 676. 29 Secte qui, au XVe siècle, voulut revenir à la simplicité de la vie au paradis d’Adam et s’était réfugiée sur une île de la Moldau. Sans vêtement, sans travail, sans Église, ils prétendirent vivre de simple cueillette (et de rapines, semble-t-il) en contact direct avec la nature Assiégés, ils furent tous massacrés. 30 Après la publication de L. A. Muratori, Relation des missions du Paraguai, trad. F. E. de Lourmel, Paris, Bordelet, 1754, l’expérience des jésuites fut admirée par la plupart des philosophes. Au XIXe siècle, le même livre fut réédité un grand nombre de fois ; rééd. avec prés. et notes de G. Imbruglia (1983), Paris, La Découverte, 2002. 31 Reybaud L., Études sur les réformateurs et socialistes modernes, 7e éd. Paris, Guillaumin, 1864, 2 vol ; repr. avec intr. F. Bourricaud, Genève, Slatkine - Paris, Champion 1979 ; Ch. Nordhoff, The Communistic societies of the United States, New York, Harper & brothers, 1875 ; J.-Ch. Petitfils, La vie quotidienne des communautés utopiques au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1982 ; R. Creagh Laboratoires de l’utopie. Les communautés libertaires aux États-Unis, Paris, Payot, 1983 ; P.-L. Abramson, Les utopies sociales en Amérique latine au 19e siècle, th. Lettres Paris IV, 1993, Lille, Atelier reprod. th., 1994.
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prométhéen. Tout en conservant le cadre utopiste, pour susciter une réflexion nouvelle, on glissa insensiblement vers une manière inattendue d’utopie ; au lieu d’exposer des ailleurs optimistes, on décrivit des mondes autres effrayants pour rappeler à la vigilance et à la prudence. II. La dystopie et l’inquiétude Plusieurs phénomènes se cumulèrent pour faire craindre des avenirs sombres. L’observation du temps présent découvrait les capacités de nuisance de l’homme sur son semblable. Les potentialités qui s’ouvraient aux siècles futurs aussi bien dans les domaines économique que biologique n’apparaissaient pas forcément source de progrès bénéfiques. Pour ajouter aux inquiétudes, des utopies concrètes, au nom de la collectivité ou de la nation, se révélèrent liberticides et régressives. Ces craintes donnèrent naissance à une littérature pessimiste, soulignant les limites de l’homme et décrivant des sociétés sombres. On a parlé de contre-utopies ; l’appellation de dystopie convient encore mieux ; elles représentent des pays imaginaires, berceaux du malheur et du désordre. Cette forme littéraire n’est qu’une continuation de l’utopie, un nouvel aspect que ce genre si fécond a su prendre, où se mêlent critiques des sociétés existantes et critiques des sociétés rêvées. On y retrouve les éléments fondamentaux : une réprobation du monde réel sur laquelle se construit un ailleurs voulu par des hommes, réglé par des lois. Contre-utopies ou dystopies commencèrent par saper les fondements de l’utopie classique, en exprimant leur scepticisme à l’égard de la rationalité humaine. Puis, elles attaquèrent la foi dans le progrès, montrant vers quelles déviances celui-ci risquait d’entraîner les hommes et enfin s’alarmèrent des réalisations concrètes qui promettaient des lendemains meilleurs et débouchaient sur des mondes nouveaux pires que l’ancien. A. Le doute sur la raison L’idée d’inverser le genre utopique et de décrire avec précision des mondes autres peu plaisants sous une forme narrative et imaginative apparut assez vite. La critique du monde contemporain y était encore plus vive, et souvent amusante. L’anglais Joseph Hall, futur évêque, installa déjà en terre australe son Mundus alter et idem (1605) qui connut un certain succès et fut souvent réédité avec des utopies positives qui lui sont contemporaines, la Cité du soleil de Tommaso Campanella et la