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KARL JASPERS

De
136 pages
Pour pénétrer dans la pensée de Karl Jaspers (1883-1969), il convient de ne jamais perdre de vue l'idée fondamentale selon laquelle la réflexion philosophique n'est pas une théorie, mais une pratique d'un genre absolument unique, qui fait " accéder à l'être ". La philosophie de Jaspers n'est en effet ni une science ni une théorie de la connaissance. Elle résulte du " choc causé par la vie elle-même " et a pu être définie comme une philosophie de l'échec et de l'appel.
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KARL JASPERS

COLLECTION " COMMENTAIRES PHILOSOPHIQUES" Dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra Pennettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite "histoire de la philosophie", à travers leur lecture méthodique, telle est la première finalité des ouvrages de la présente collection. Ouverte dans le temps et dans l'espace, la Collection «Commentaires philosophiques» intègre aussi bien les nouvelles lectures des" classiques" que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d'étudiants, d'enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie. Cette collection se présente à la fois comme modeste et ambitieuse. Modeste dans son premier élan, elle a l'ambition d'occuper un espace inépuisable d'œuvres et de cultures.

Déjà parus

Guy-François DELAPORTE, Lecture du Commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de l'âme d'Aristote, 1999. John Stuart MILL, Auguste Comte et le positivisme, 1999. Michel BOURDEAU, Locus Logicus, 2000.. Jean-Marie VERNIER (Introduction, traduction et notes par), Saint Thomas d'Aquin, Questions disputées de l'âme, 2001. Auguste COMTE, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, 2002. Angèle KREMER MARIETTI, Carnets philosophiques, 2002. Angèle KREMER MARIETTI, Karl Jaspers, 2002.

ANGÈLE KREMER MARIETTI

KARL JASPERS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214Torino ITALlE

Jaspers et la scission de l'être

Réédition de l'ouvrage paru en 1967 et 1974 aux Éditions Seghers

Bâle, 29 juillet 1967. A Madame Angèle Kremer-Marietti. Madame, Vous avez eu l'amabilité de m'adresser votre ouvrage sur ma philosophie. Je vous remercie pour ta compréhension exceptionnelle que, manifestement, vous avez de cette pensée dans sa constitution fondamentale. C'est avec plaisir que j'ajoute votre livre aux peu nombreuses réponses à mes écrits qui m'aient paru satisfaisant es. Avec mes amicales salutations, Vatre très dévoué,
Karl J ASPBRS.

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2733-6

Introduction

Pour pénétrer dans la sphère de la philosophie de Jaspers il est nécessaire de ne jamais perdre de vue son idée fondamentale touchant l'essence de la philosophie. Il précise très clairement: «La réflexion philosophique n'est pas une théorie, c'est une pratique d'un genre absolument unique 1.» Dans ce qu'elle implique de sagesse et d'expérience, cette idée n'est pas en soi originale, mais elle caractérise la philosophie jaspersienne dans laquelle elle acquiert une profondeur nouvelle. Ainsi Jaspers affirme l'existence de comprise comme unique tradition aux multiples prétentions. La philosophie s'exprime dans une œuvre qui témoigne de l'assimilation de la tradition, toutefois «ce qui lui donne son atmosphère, ce qui l'a inspirée, se fait peut-être sentir à travers un récit personneI2.» D'un point de vue jaspersien, on peut considérer que, dans le Discours de la Méthode, Descartes a motivé, au cours d'un récit personnel, l'expérience qui l'avait amené à poser le doute méthodique: l'incertitude résultant de l'enseignement suivi, doublée du besoin impérieux de certitude. Mais ce n'est pas la quête d'une assurance rationnelle comparable à celle de Descartes qui met Jaspers sur le chemin de la philosophie. Il y a bien néanmoins, pour Jas..
1. Les notes sont groupées à la fin de chaque chapitre. 7

la « vraie philosophie », la philosophia perennis,

Karl JlJ8pets

pers, une quête vers l'assurance, dans la mesure où est reconnue par lui la valeur de la communication humaine à atteindre dans l'exercice de la raison. Si raison et communication vont de pair, c'est dans la perspective nouvelle d'une philosophie non plus théorique mais pratique. Les deux concepts ne se séparent plus dans le cheminement philosophique, qui prend tant d'importance que la pensée y revient inlassablement. Solidarisées dans le cheminement, cette nouvelle raison et cette communication font que la philosophie plonge davantage et toujours plus profondément dans l'existence. D'une part l'idée d'une raison pratique, d'autre part le souci de la question de l'Etre ont conduit Jaspers à des conceptions nouvelles et hardies qui réconcilient de multiples contradictions. D'un côté, la Raison est ce qui constitue l'humain dans son essence et ce à quoi il doit se hisser constamment car elle est inachevée, non définie, difficilement circonscrite; de l'autre, l'Etre concerne l'humain en tant que c'est le Tout, l'Originel, l'Un, l'Englobant, le transobjectif de la Transcendance, c'est-à-dire l'objet de la foi philosophique, mais objet dépassant toute objectivité. Tandis que nous sommes braqués sur l'objet 3, nous devons croire et tendre à l'inobjet 4. Le tort des critiques adressées à Jaspers a souvent été de discuter notionnellement ces notions qui ne relèvent pourtant pas du pur jeu abstrait de l'intellect. Interpréter Jaspers abstraitement, c'est oublier l'idée fondamentale qu'il impose à la réflexion philosophique, l'obligation non pas seulement de se plier aux règles logiques rationnelles mais de se soumettre à une discipline existentielle: celle de se former différemment, de suivre un réel mouvement, d'admettre un exercice de l'esprit, et finalement d'atteindre jusqu'à des positions et des attitudes dans lesquelles resprit reconnaît ses propres limites. Ascèse mentale, méthode spirituelle, telle est la philosophie de Jaspers et, telle, elle doit se comprendre: comme pure pratique. Par là, le problème de l'Etre trouve sa solution: il n'est plus ni sujet pur ni objet embarrassant posé devant nous, il est résolu, il disparaît pour nous verser sur le terrain de l'Etre. Mieux encore, cette notion 8

de l'Etre est appelée à résoudre, dissoudre même, nos autres problèmes. Ainsi, la philosophie de Jaspers, à cause de l'existence empirique, n'est pas simple philosophie de l'existence, mais à partir de l'existence empirique la philosophie de l'existence possible, ouverte à la Transcendance. Elle n'est pas un existentialisme immanent, mais la philosophie du prolongement possible de l'existence empirique en existence possible, et cela du seul fait en nous de l'intuition de la scission de l'Etre.

Introduction

NOTES
1. Bilan et perspectives, trade par Hélène Naef et Jeanne Hersch; éd. Desclée de Brouwer, 1956; voir A propos de ma philosophie, 3. «L'homme va spontanément aux questions essentielles», p. 142. 2. Op. cit., voir Sur le chemin de la philosophie, p. 123. 3. Introduction à la philosophie, trade par Jeanne Hersch; Plon, Paris, 1951; voir L'Englobant, p. 33. 4. Pour le terme inobjet, cf. notre communication au XIe Congrès international de philosophie (Bruxelles, 1953): Angèle Marietti, Le Fondement de l'Autorité, Actes, vol. IX, voir p. 161: «L'Autorité, Autorité en soi, en tant que reconnue telle a son fondement sur cet objet-nié-par-Ie-sujet, l'inobjet, c'est-à-dire une unité inobjective, puisque ainsi disparaît la dualité sujet-objet»; p. 162: « L'Autorité, idéelle, fruit de l'inobjet, n'a pàs pour fondement la raison, qui est issue de l'existence de l'objet.» 9

Préface

Jaspers et la démocratie]
Jusqu'aux derniers instants, Karl Jaspers (1883-1969) s'est livré à l'œuvre philosophique la plus ouverte aux réalités de la «grande politique», c'est-à-dire de la politique d'échelle mondiale. Il était avare de son temps, dont il se faisait un devoir de ne pas priver la philosophie, mais encore et surtout celui à laquelle elle est destinée : l'homme de la scission et des situations-limites, son contemporain. Karl Jaspers était passé par l'école de Nietzsche, de la lecture duquel il avait su tirer l'auto-éducation la plus positive. Ancien élève de jurisprudence, docteur en médecine psychiatrique, psychologue habilité, Jaspers n'est pas venu les mains vides à la philosophie. Ce psychiatre avait sondé les abîmes de la démence de l'homme: en découvrant les rapports de la criminalité et du mal du pays, en mesurant le processus de la jalousie, en analysant les perceptions illusoires, en lisant tous les travaux relevant du domaine de la neurologie, de la psychiatrie et de la psychologie. Et c'est d'un oeil clinique averti qu'il pouvait ensuite considérer notre civilisation. Aussi ce praticien connaissait-il les dangers incommensurables qui sont ceux que l'homme porte en lui. Ces dangers qu'il avait pu apprécier d'une individualité à l'autre, il les reconnaissait quantifiés dans les collectivités humaines, dans le tout de la société humaine: l'homme
1

Version révisée de la préface de la dernière édition de

l'ouvrage (1974) et de l'article pam dans La Quinzaine littéraire du 1er au 15 avril 1969.

Il

qu'il considérait n'étant limité par aucune frontière, sinon celles qu'il se donne à lui-même et qui constituent des réservoirs effroyables de tension destructrice. Loin d'être un jeu linguistique complexe, la philosophie de Jaspers est marquée du chiffre de l'authenticité, sinon tragique du moins sérieuse, car elle s'adresse, sans ambages, à cette civilisation de transition qui est la nôtre. Et même si la vérité n'est pas de ce monde, Karl Jaspers est l'homme à l'avoir servie au maximum, selon les deux critères qu'il s'était imposés et qu'il nous propose comme le remède à notre mal: la Raison et la Communication, mais une raison qui n'aurait aucun sens sans la communication et une communication impossible sans la raison. Raison, pour Jaspers, c'est ce qui est humain, inachevé, collectif, c'est une praxis permanente mais aussi une contemplation. Et cette Raison a besoin de la communication comme la vie a besoin d'oxygène: elle ne peut parler qu'à la première personne du pluriel, nous. Raison et communication n'ont d'autre meilleur accomplissement que dans la démocratie bien entendue, qui ouvre la porte à toutes les informations, d'où qu'elles viennent, qui provoquent les confessions, les déclarations, les recherches communes, les interrogations et les réponses, et cela tout autour de la grande et imposante question: « Que voulons-nous? » Les conflits de la scission intérieure de l'homme individuel prennent leur essor dans le lieu et le temps qui les ont fait naître pour s'y développer jusqu'au monstrueux. Ces conflits ont conduit Jaspers du domaine psychiatrique au domaine historique et politique; et sa pensée philosophique s'est elle-même accomplie comme encouragée par l'aiguillon des maux collectifs qui nous

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atteignent. Cette « métaphysique» qu'il a comprise, conçue et parachevée, est née sur le terrain de la psychopathologie, mais ne se serait probablement jamais réalisée telle qu'elle l'a été, sans la prise de conscience totale occasionnée par le souci politique profond, qui était celui de Jaspers. Le nazisme l'avait atteint directement; la division du monde en deux blocs antagonistes n'avait pas :fini de l'inquiéter et, à ce propos, je pense que le texte du rapport du grand physicien soviétique, Andrei Sakharov, a dû faire naître en lui des espoirs justifiés: cet homme de science n'apportait-il pas une volonté manifeste de communication entre les deux grandes puissances mondiales d'alors, sur la base d'une raison élargie jusqu'à l'action encore impossible? Depuis l'ambition du Contrat social, nous avions tenté de réaliser ce consensus indispensable à toute démocratie; mais, sinon en vain, très difficilement et non sans déception. Rousseau lui-même ne nous avait-il pas avertis de la difficulté de la démocratie? Toutefois, si sa notion de Volonté générale était excellente, il nous faut reconnaître aujourd'hui qu'elle relève du monde de l'abstraction; elle est une notion abstraite, idéale, irréalisable, voire fictive, tant que nous n'aurons pas posé la question qui mérite d'être posée dans tout son éclat et dans toute sa signification: Que voulons-nous? À l'ère de la cyberculture, il est temps que l'homme s'interroge unanimement. Mais la question elle-même resterait insuffisante si, au préalable, et Jaspers nous en a averti, nous ne comprenions cette réalité fondamentale, à savoir que la démocratie s'apprend, qu'elle se perfectionne tout comme l'homme qui la réalise, et, surtout, qu'il ne peut y avoir de démocratie, là où

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