L'ALTÉRITÉ FONDATRICE

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L’ouvrage naît du rapprochement de deux observations : la première, phénoménologique, montre que les artistes dégagent un don de présence capable de restaurer la dynamique relationnelle de certains de leurs interlocuteurs; la seconde, psychologique, établit qu’un dysfonctionnement du lien à l’autre se traduit très souvent, au plan intrapsychique, par la sensation d’une altérité hostile et tyrannique avec laquelle il devient insupportable pour le sujet d’entretenir un quelconque commerce.
L’exploration méthodique de ce phénomène d’altération contribue à la compréhension intime des fonctionnements psychologiques qui se produisent, en marge de la stricte vie représentative, chez chacun d’entre nous.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340053
Nombre de pages : 304
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L'ALTERITE FONDATRICE
Compréhension psycho-phénoménologique du processus de fondement du sujet psychique

@ L' Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5386-4

Collection « La philosophie en commun» dirigée par Stéphane Do ua iller, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Brigitte LEROY -VIEMON

L'ALTERITE FONDATRICE
Compréhension psycho-phénoménologique du processus de fondement du sujet psychique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polyteclmique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection La philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren Dernières parutions:
Stanislas Breton, Vers l'originel. Hélène Van Camp, En deuil de Kafka. François Rouger, Existence-Monde-Origine. Collectif, Jean Borreil, La raison de l'autre. Christian Miquel, Philosophie de l'exil. Christian Miquel, La Quête de l'exil. Ruy Fausto, Sur le concept de capital. Idée d'une logique dialectique. Augusto Ponzio, Sujet et altérité sur Emmanuel Lévinas. Anne Staquet, Introduction à la pensée faible de Vattimo et Rouatti. Hélène Van Camp, Chemin faisant avec Jacques Derrida. Danielle Cohen-Levinas, Des notations musicales. Frontières et singularités. Alessandro Pandolfi, Généalogie et dialectique de la raison mercanti listes Slavoj Zizek, Essai sur Schelling. Le reste qui n'éclôt jamais. Humberto Giannini, Pierre-François Moreau, Patrice Vermeren (Sous la direction de), Spinoza et la politique. Rada Ivekovic, Le sexe de la philosophie Ernesto Mayz Vallenilla, Fondements de la méta-technique Juan Diego Blanco, Initiation à la pensée de François Lamelle. Monica M. Jaramillo-Mahut, E. Husserl et M. Proust A la recherche du moi perdu. Juliette Simont, Essai sur la quantité, la qualité, la relation chez Kant, Hegel, Deleuze. Les "Fleurs noires" de la logique philosophique. Serge Valdinoci, La science première, une pensée pour le présent et l'avenir. Hubert Vincent, Education et scepticisme chez Montaigne, ou Pédantisme et exercice dujugement.

à mon fils François

Mes remerciements vont aux chercheurs du Centre de Recherche des Processus Emergents de l'Université Paul Valéry-Montpellier III et tout particulièrement à son Directeur &ient~fique. le Professeur Jacques Birouste. quifilt également mon Directeur de thèse

INTRODUCTION

La psychanalyse a montré combien le stade du miroir, l'épreuve oedipienne et son agent la fonction paternelle sont indispensables à la constitution du sujet psychique. En revanche,
elle ne rend pas suffisamment compte des différents styles
1

selon

lesquels ce sujet exerce son rapport à autrui. Confrontée dans notre pratique quotidienne de la clinique à des problématiques rangées pour l'instant dans la vaste catégorie des états-limites, nous allons développer dans cet ouvrage une réflexion amorcée par une plainte insistante touchant au "sentiment d'exister". Très vite, nous dégagerons le lien mystérieux qui unit la constitution du sujet psychique et l'introjection confiante de la sensation d'être en harmonie avec le monde. Nous identifierons cette sensation comme l'esquisse d'une position éthique du sujet psychique, c'est à dire comme une position où le sujet s'exprime, certes, mais en "responsabilité de lui-même pour autrui"2 ; ce qui constitue bien plus qu'une nuance. Par excès dans le champ de la création ou comme par défaut dans le champ de la pathologie, le "sentiment d'exister", comme son absence, est convoqué par une épreuve de confrontation au réel que le sujet psychique en cours de constitution se doit de surmonter pour advenir comme tel. Nous poserons par conséquent l'hypothèse qu'opère, en marge de la stricte vie représentative, un processus psychique capable de fonder ce sujet sur la base d'une valeur introjectée : l'éthique. L'étude de ce mécanisme mental montrera qu'il relève, au plan de sa dynamique, du processus psychique originaire. Nous

11

nommerons ce mouvement créateur d'un sujet de l'éthique' procès de fondement originaire de l'éthique. La principale difficulté, pour valider l'hypothèse, réside dans le fait que ce procès échappe à l'observation directe et de surcroît, au langage. Hors représentation stable et hors perception, il n'est saisissable que par l'altération sensible qu'il imprime aux fonctionnements psychiques connus. Pour en élucider le principe, nous devrons donc en passer par l'examen de configurations très hétéroclites et aussi variées que l'expérience empirique personnelle, l'émotion esthétique et enfin la psychothérapie de problématiques limites. Nous commencerons par rassembler les informations retirées de l'analyse d'expériences subjectives diverses. Ceci nous conduira à formuler, dans les deux premiers chapitres, les attendus épistémologiques que l'étude du procès de fondement de l'éthique implique ainsi que les règles méthodologiques adaptées à la connaissance d'un nouvel objet scientifique: le réel, sorte de combustible du processus interrogé. La rencontre émotionnelle du sujet psychique avec l'oeuvre d'art se révélant paradigmatique d'une confrontation maturante avec le réel, nous consacrerons le deuxième volet de l'ouvrage à son étude métapsychologique, nous réservant le droit d'en généraliser les enseignements au procès de fondement originaire de l'éthique. Partant d'un phénomène particulier qui promeut le sentiment d'exister en le monde, nous accèderons ainsi à la compréhension psycho-phénoménologique de ce processus singulier: la manière dont un sujet qui se cherche sans le savoir est tout à coup informé par la pression de son désir. Les éléments de connaissance ainsi élaborés seront versés au profit d'une praxis clinique adaptée au traitement des problématiques du rapport d'asservissement à l'autre; que cet autre désigne quelqu'alter ego dans la sphère inter-psychique ou qu'il recouvre un conflit moi-ça dans la sphère intra-psychique. Le troisième volet de l'ouvrage a pour objet d'exposer les axes de force de cette démarche particulière que nous nommons" clinique du lien". L'analyse énactive d'une oeuvre qui a contribué pour 12

nous à l'activation du procès de fondement originaire de l'éthique permettra de mettre en évidence l'émergence de la présomption de confiance qui constitue la base d'appui originale sur laquelle l'identité du sujet psychique se déploie ou se réaménage. Enfin, les comptes-rendus cliniques de cas pris dans les champs de l'adolescence et du vieillissement seront les moyens de démontrer la valeur opératoire d'une prise en chMge thérapeutique qui stimule et accomplit, jusqu'à son terme le plus satisfaisant, ce travail de profond remaniement psychique. Ainsi serons-nous en mesure de formuler le postulat de la clinique du lien. Participant d'une conception phénoménologique des rapports humains qui renouvelle la position du psychologue, il pose que, traitée par l'originaire, la confrontation avec le réel peut conduire l'homme à faire l'expérience du bon-heur, c'est à dire du bon moment pour advenir comme sujet désirant en responsabilité pour autrui.

13

Première partie

LES ATTENDUS EPISTEMOLOGIQUES

I

L'ARRIERE-PAYS

CONCEPTUEL

L'espoir d'un civilisation

devenir pour

le nouveau

malaise

de la

Beaucoup des personnes qui viennent nous consulter arrivent avec l'ultime espoir qu'un travail clinique les aidera à réajuster un lien à l'autre qui respecte davantage l'expression de leur singularité. Leur souffrance psychique s'accompagne toujours d'un dysfonctionnement du lien social. Le travail que nous engageons alors avec elles s'intéresse à la sensation éprouvée qu'il ne leur est pas possible de lier une relation à l'autre sans qu'elles y "perdent leur âme". L'expérience clinique de ce problème d'asservissement à autrui conduit d'emblée à considérer dans leur ensemble trois aspects du traitement psychique que le sujet applique, à son insu, à la figure de l'Autre3 Le premier de ces aspects est aisément repérable car il se manifeste en de multiples avatars par lesquels le sujet aliéné repère en l'autre le tyran qui lui en impose toujours trop. Le second aspect est plus difficile à cerner car il se signale par la pression d'une "absence de quelque chose". Le sujet se perçoit comme troué de cette absence qu'il exprime par la sensation omniprésente de vide. Le troisième aspect, enfin, est saisissable dans la relation clinique par les formes approximatives, maladroites et touchantes par lesquelles le sujet tente de traduire sa sensation d'une viduité sans topos. Ses tentatives se réduisent alors à des fragments de phrases: "absence de jugement personnel vis à vis des choses de ce monde", "absence de consistance devant l'autre tyrannique", "absence de confiance en 19

soi", "absence de confiance en l'autre"...; autant de signes qui témoignent qu'il ne se sent pas exister en tant que causa sui. Ainsi, trois niveaux de sens, trois registres psychiques, se trouvent-ils impliqués dans la même problématique: celui de la représentation, celui de perception et celui de la sensation ou encore de l'éprouvé. En travaillant avec le sujet ce troisième registre, force est de constater qu'aucune correspondance tant imaginaire que s}mbolique ne peut être rapportée à la viduité qui le hante mais on s'aperçoit pour autant qu'une certaine utilisation de ce défaut peut lui procurer un grand réconfort en le libérant temporairement de sa problématique d'asservissement à l'autre. Ce fait paradoxal doit être compris comme étant la partie visible d'une opération qui échappe pour sa presque totalité à l'observation directe: le sujet donne l'impression de puiser aux sources d'une présence quasi divine qui l'anime et le transcende, la force de s'exprimer dans la relation à l'autre avec originalité, aisance et naturel. C'est dire que l'aliénation (le fait d'être en relation avec autmi) se décline essentiellement selon deux formes antagonistes le lien d'asservissement et le lien d'assujettissement. Outre l'étonnement que cause la radicalité de cette transformation, il existe, en deçà du niveau de visibilité que préfigure la manifestation de présence et que figure le terme du procès libérateur, un mécanisme psychique capable de promouvoir cette déclinaison: le procès engendré par l'activation de l'absence (le vide devient sensation de viduité) dans le fonctionnement psychique du sujet de relation présente en effet le pouvoir de renverser radicalement la donne relationnelle entre le sujet et son alter ego.

Un devenir dépendant destin

d'un changement

dans les logiques

du

Approfondir cette problématique du lien à l'autre oblige à ftanchir la ftontière épistémologique qui sépare deux logiques 20

disjointes: la logique de causalité et la logique de responsabilité. Le caractère d'évidence naturelle avec lequel se livre l'expression du sujet responsable disqualifie très rapidement toute velléité de lecture dichotomique des forces en présence4. Si l'on veut comprendre comment la part d'originalité d'un sujet, méconnue de lui jusqu'à ce qu'il l'exprime dans la relation d'altérité, peut le fonder, et comme existant pour soi, et comme existant avec l'autre, il faut épouser les discontinuités théoriques que nous impose la prise en compte des deux univers régis. par ces deux logiques antinomiques. C'est à cette condition que l'on peut interroger le rapport qu'entretient la part d'absence qui troue le sujet de la représentation avec la part d'originalité qui le fonde comme existant avec l'autre. Les lignes de force de notre investigation naissent d'expériences émotionnelles particulières qui, malgré des manifestations variées, présentent un paradigme commun: celui d'appeler le sujet à s'exprimer par le biais de ses sensations. C'est d'abord grâce à la répétition dont la clinique nous enseigne qu'elle n'est pas fortuite qu'émergent les premiers éléments vectorisant la recherche des expériences émotionnelles empiriques successives, personnelles, vécues soit en tant qu'actrice soit en tant que spectatrice, nous ont conduite à retenir comme premier élément significatif le pouvoir pacifiant et créateur de l'expérience émotionnelle. C'est ensuite, grâce à la tuchè5 qui porte l'accent sur le caractère événementiel6 des expériences émotionnelles, que se cristallise l'hypothèse centrale de cet oUVTage.Ces mêmes expériences conduisent à retenir comme deuxième élément significatif le fait qu'un traitement particulier de la viduité qui habite le sujet a le pouvoir de restituer le "je-nesais-quoi" évidé par les régimes de signes primaire et secondaire : la part manquante qui se dérobait à la logique explicite de la relation est justement celle qui fonde, dans une logique de responsabilité. l'expression originale du sujet.

21

Aspect économique

de l'expérience

subjective

D'un point de vue économique, l'expérience émotionnelle subjective qui ne délivre son efficace qu'après-coup se présente comme une constellation de paradoxes d'où aucun sens n'émerge quand on s'en tient à une lecture causaliste des faits. Parmi ces paradoxes, quatre retiennent l'attention. Le premier montre qu'un sujet peut être en crise avec l'altérité sans passer par un conflit déclaré avec autrui. Je fis moi-même cette expérience à Karlsruhe, il y a une dizaine d'années, lors d'une représentation du drame lyrique d'Alban Berg, "Wocceck". Mon métier d'alors me retenait depuis un peu plus d'une semaine en Allemagne. Bien que je pusse m'exprimer aisément en anglais pour ce qui concernait mes engagements professionnels, je me retrouvai au quotidien légèrement destabilisée par l'omniprésence de la langue allemande que je ne maîtrisais pas. Je n'avais pas conscience d'être particulièrement tendue par ces conditions particulières. C'est pourquoi je fus surprise de ressentir le pouvoir pacificateur de l'expérience émotionnelle. Cette dernière fut inaugurée par un saisissement surprenant: lors de la représentation, je fus littéralement ravie par la voix de la soprano. Puis elle se conclut sur un terme non moins surprenant: je fus ramenée au monde rassérénée et confiante, imprégnée d'un profond sentiment d'être en harmonie avec l'univers tout entier. Entre le début et la fin de la représentation se déploya un véritable moment de grâce dont je ne sus rien dire pendant longtemps. La compréhension intime du processus d'exister me permet, aujourd'hui seulement, de comprendre que, par rapport au moment qui précédait le spectacle, l'expérience émotionnelle me signalait, en contrepoint, l'insistance d'un sens obtus: sans le savoir, je devais pâtir du climat étranger dans lequel je vivais; la voix de la chanteuse m'avait apaisée. Le second paradoxe montre qu'un bénéfice social peut être retiré de la relation à l'altérité sans qu'il soit besoin pour cela de faire allégeance à un quelconque alter ego. Replaçons-nous dans le cadre de mon expérience subjective. Considérant n'avoir rien 22

attendu a priori de cette soirée musicale, ma surprise s'étendait, a posteriori, à la manière syncopée selon laquelle cette pacification m'avait été octroyée: c'est en quelque sorte en me laissant sans voix, en me coupant le soufile, en me séparant de tout commerce avec autrui, que la rencontre me délivrait la certitude d'exister au monde! La pression étrangère (via la langue allemande) s'en trouvait négociée sans affrontement; fait paradoxal au regard de la logique causale qui veut que l'on s'adresse toujours à un autre, quelquefois en s'opposant violemment à lui, pour se faire reconnaître comme appartenant à une même communauté de sens. Le troisième paradoxe réside en ce que l'expérience qui a fonction de médiatiser le rapport à l'autre présente un caractère d'immédiateté. Traduit en termes cliniques, cela signifie que pour réajuster son rapport à l'autre de manière bénéfique, le sujet de la conscience doit s'absenter. D'une manière générale, la conscience n'est plus médiatrice: il faut s'abstenir de penser? si l'on veut que l'expérience ait une chance de se produire. Que tout ceux qui ont fait, d'une manière ou d'une autre, une telle expérience se souviennent quelle gymnastique particulière il leur faut faire pour tenter de réitérer le phénomène: fermer les yeux pour mieux s'extraire du monde et essayer de plonger en soi-même pour renouer le contact avec la puissance secrète capable de relancer le processus dispensateur de sensations pacificatrices. Et quand parfois ils réussissent à remobiliser cette force mystérieuse, ils éprouvent la présomption qu'à ce moment de la vie, soutenus par la puissance mobilisée, des horizons nouveaux pourraient s'ouvrir dans le cours de leur existence. Pour ma part, en espérant que cette présomption prenne une forme plus appuyée, j'essayais de retrouver ces émotions dans des rencontres rares mais fortes avec des objets d'art. Le quatrième paradoxe met en tension une re-présentation qui ne se représente pas. La manifestation de présence pacificatrice est en effet réfractaire à la représentation telle que la définit la psychanalyse. Non seulement je ne comprenais pas ce qui m'arrivait pendant la rencontre événementielle de Karlsruhe, mais quand, parvenant à rentrer en contact avec la puissance 23

secrète, je tentais de communiquer après coup à des proches ce qui s'était passé, je me heurtais irrémédiablement à l'impuissance du langage. Le discours finissait par se dissoudre, se volatiliser, butant sur la même impossibilité à exprimer l'essence et la visée de la manifestation phénoménale -c'est à dire son comment et son pourquoi. En revanche, je m'apercevais que c'est alors qu'il échouait, que le discours laissait entrevoir8 l'aspect processuel du phénomène. Pendant que j'essayais, par un tissage délicat, imagé et poétique des signifiants, de rendre ce mouvement encore plus présent, le processus qui avait opéré dans le déroulé de l'émouvante expérience se présentait à nouveau, de sorte que je me trouvai en mesure d'en discerner, intuitivement seulement, trois moments principaux.

Aspect dynamique

de l'expérience

subjective

La dialectique paradoxale ayant épuisé ses ressources, il faut, pour poursuivre l'observation, déplacer le regard sur les rapports qu'entretiennent les éléments de l'expérience entre eux9. On s'aperçoit que de la constellation des paradoxes naît un mouvement qui passe par les sensations du corps et disloque les horizons de l'expérience. Ainsi, dans le moment présent de la rencontre émotionnelle une différence temporelle se creuse. Quand j'entre dans la salle de concert sans préjugé ni attente particulière, mon attitude n'est pas d'indifférence mais plutôt de détachementlO. Un peu plus tard, la voix de la chanteuse, debout sur la scène, m'enveloppe et me déstabilise juste ce qu'il faut pour ne pas me causer le désagrément trop violent qui me pousserait à esquiver la rencontre. La pression mesurée de sa voix présente le pouvoir de m'engager à reconsidérer ce que je tenais jusque-là pour acquis sans même m'en rendre compte. Ses inflexions font vaciller mes certitudes: bien que la chanteuse et moi soyons deux personnes différentes, je me surprends à penser qu'elle est mon semblable (au sens où nous appartenons à la communauté humaine). Puis, glissant sur le mot de "semblable", j'en arrive à l'idée plus 24

étrange que j'aurais pu être chanteusell... Entretenu par la voix qui gonfle mon coeur de ses variations voluptueuses, s'ouvre alors un écart temporel circonscrit par les deux "possiblesimpossibles" du semblable et de la différence: le premier se représenterait par la proposition "je pourrais être chanteuse" (sous entendu "je suis l'autre"), le second par la proposition "plus le temps passe et plus je m'éloigne de ce possible; je ne suis pas pour l'instant et serai de moins en moins une chanteuse lyrique" (sous entendu ''je ne suis pas l'autre"). Et mon oeil12 se dépense sans compter dans la ligne brisée qui sépare le "pas encore" du "déjà plus"et qui est maintenue entrouverte par la présence de la chanteuse qui transcende l'effondrement encouru en une aventure intérieure me faisant imperceptiblement trembler. Dans cet écart, une perspective existentielle s'ouvre qui m'attire. J'embrasse son étendue mouvante et je goûte sa substance souple et accueillante. Dégagée des figures du quotidien et de la prégnance du code, j'oublie les traits distinctifs de la personne de la chanteuse pour ne conserver que ses contours flous et je n'écoute plus les paroles chantées. Mon corps est engagé de façon si particulière dans l'atmosphère du moment qu'il me semble que chacune de ses parties fonctionne pour son propre compte. Et j'en éprouve l'originalité: frissons de l'inconnu... sur fond de confiance nouvelle. Si l'essence de ce contact est chamelle, elle est également temporelle. Je jouis de l'écart parce que mon regard, à considérer alternativement les deux bornes du champ des possibles existentiels, démultiplie le temps usuel que m'imposait autrui en un temps qui devient mien. J'appréhende alors la forme-enformation de ma vie : de ce qu'elle aurait pu être (je suis chanteuse) à ce qu'elle ne sera jamais (car je ne suis pas chanteuse), j'entrevois d'autres possibles et je m'imagine que je n'ai qu'à oser pour changer l'ancienne donne. La voix de la chanteuse qui prête son grain et son souffle à l'écart différentiel me soutient à concevoir, voir, former et éprouver avec elle, pour la première fois, des perspectives d'existence nouvelles. La garantie d'un meilleur accord avec le monde m'est délivrée. Plus avant encore que l'appréhension de ma forme-en-formation, 25

le fond ambiant constitué par le grain de la voix de la chanteuse me pousse à revenir à moi autrement, c'est à dire altérée, modifiée. Ce "retour au monde" 13 tient lieu de moment terminal de l'expérience émotionnelle. Il correspond au troisième temps du processus. Il ne se règle pas sur la mesure de la partition musicale pour advenir mais sur une aune proprement singulière qui reste mystérieuse: je sens bien qu'il se déploie sur la vibration de ma vie intérieure que la portance de la voix soutient pour qu'elle trouve son propre rythme. Ainsi ce fond porteur me ramène-t-il au monde sur la base d'un meilleur accord avec les autres. La sensation qui domine est alors celle "d'exister" : je suis vivante en le monde. Mon unité psychique est garantie par ce soutien. Je prends corps sur cette base d'appui, dont j'éprouve la certitude qu'elle est suffisamment solide pour constituer le fondement de mon devenir. L'expérience subjective exposée délivre un premier enseignement concernant le procès de la sensation d'exister: le passage par les sensations est nécessaire pour faire advenir une nouvelle organisation des investissements psychiques. Le bénéfice retiré de l'événement de ma rencontre émotionnelle avec la chanteuse est en effet de me ramener à l'autre pacifiée. Ceci implique que le procès à l'oeu\-'Tedans la rencontre émotionnelle étend son action sur deux régimes de signes hétéroclites: le régime psychique des représentations qui traduit les expériences du corps et le régime des sensations qui rend compte charnellement et temporellement des expériences de ce corps non engrammées par le travail psychique de mise en représentation. A partir de là, se pose la question de savoir comment s'établit le pontage entre ces deux registres pour qu'au terme du procès de l'expérience chacun des deux s'en trouve renouvelé. Pour l'instant, l'expérience subjective ne suffit pas à lever le mystère. Celui-ci est donc demeuré au coeur de mes préoccupations jusqu'à ce que mon attention reconnût la même problématique quelques temps plus tard quand une activité professionnelle dans le secteur de la production artistique m'amena à travailler avec des musiciens tuttistes, des solistes et des chanteurs lyriques. 26

Leur expérience créatrice s'inscrit en effet en continuité logique avec mon expérience subjective. Pour faire le parallèle, disons que la part que j'engageais dans mes rencontres émotionnelles est homologue à celle que l'artiste engage dans la fabrication14 de l'oeuvre.

L'expérience

subjective

comme base du processus

créateur

J'ai exercé pendant quelques années dans le secteur de la musique. Ma fonction de chargée de production consistait à réussir l'interface 15 entre les artistes et les autres catégories d'intervenants (personnel administratif, presse, régisseurs de plateau, techniciens son, techniciens lumière...) qui concourent également à produire la représentation. Le premier aspect de ma tâche, en grande partie organisationnel, me demandait une gestion économique des biens et des services. Le résultat consistait à assurer, au coût annoncé, la production d'un concert. En revanche, l'autre aspect de ce travail (que je conçois comme prioritaire bien qu'il ne figurât pas au contrat) supposait que je contribue et veille au maintien d'une dynamique confiante entre l'artiste et son environnement. Attentive à la mise en place d'une ambiance propice à l'émergence du geste créateur, j'eus l'occasion de me trouver au contact de ce procès. Des conversations à bâtons rompus, véritables moments de grâce pour certaines d'entre elles, ont amené ces artistes à partager avec moi, dans un non..œt complice, l'essence du travail secret qui les pousse à déposer dans le monde un objet d'art. Ils témoignèrent d'un instant d'inspiration quasi divine, durant lequel ils rencontrent "ce rien qui n'est pas rien" qui leur ouvre de nouveaux horizons. Ils tentèrent d'expliquer le mouvement qui présidait à l'émergence du geste créateur. Ils le décrivirent comme un processus rythmé par trois moments16 aisément disccrnables. Un premier moment, "de dessaisissement", les portait à s'extraire du monde ordinaire pour mieux écouter le mouvement de partition 17 qui les animait intérieurement. Un second temps, "de contact avec l'inspiration", laissait monter en 27

eux la pression d'une force inconnue mais familière, sauvage mais fiable, qui leur apportait les ressources d'une mise en forme. Le troisième moment, "d'émergence", est désigné comme le moment décisif où l'expression se concrétise: l'oeuvre prend corps; la puissance mystérieuse donne à l'artiste des contours l'objet d'art- pour habiter l'espace. Etayé par elle (la puissance, l'oeuvre et le créateur ne font qu'un), l'artiste renaît18 de ses cendres.

L'expérience créatrice est l'opérateur d'habiter le monde

d'une manière originale

S'ils confirmèrent les premiers constats concernant l'essence pacifiante de l'expérience subjective, ces échanges avec les artistes renforcèrent ma conviction que ce qui s'était donné à eux dans le déroulé de l'expérience constituait véritablement le fond porteur de leur geste créateur. Croisée au fait que l'acte de création représente, d'après l'artiste, sa condition d'existence, ma conviction prenait consistance: la rencontre du sujet avec "ce rien qui n'est pas rien" (que le sujet soit artiste ou simple spectateur) tient lieu de fondement sur lequel il étaye sa position de sujet en responsabilité d'autrui. Si une part du créateur habite chacune de ses oeuvres, lesquelles manifestent sa manière singulière d'exister en ce monde, une part homologue du spectateur exprime également la manière qu'a ce dernier de réajuster avec autrui, selon des degrés plus ou moins importants, le cours de son existence. Rapportée à l'expérience subjective qui portait l'accent sur la notion d'altérité, l'expérience créatrice permet d'établir un second enseignement concernant la compréhension du sentiment d'exister: le sujet met en oeuvre, à son insu, une modalité de traitement psychique de l'altérité. Celle-ci, correspond à un mécanisme de projection qui désubjective l'autre tyrannique de la représentation et condense ce qu'il en reste en un fond porteur, propice à l'étayage existentiel du sujet en devenir. Désormais, seule l'expérience clinique peut permettre de comprendre28

comment la dynamique de l'expériencè émotionnelle, ce bouleversement structurel qui ébranle le corps, relance la réorganisation des investissements psychiques sous la poussée du fond sensible pour manifester l'expression du sujet dans une forme originale qui contribue ainsi à son fondement existentiel. Ce procès va donc être travaillé dans deux champs: celui de la

prévention des cancers19 et celui des problématiques
psychologiques liées au vieillissement20.

L'expérience

clinique en préventologie

En 1989, le Centre de Préventologie Epidaure à Montpellier a mandaté l'équipe de chercheurs en psychologie clinique à laquelle nous collaborons pour modéliser les conditions d'élaboration d'une information préventive. Cette dernière ayant pour mission de faire "prendre conscience" au commun des mortels s'adonnant à une pratique risquée (fumer, boire de manière excessive, mal s'alimenter etc.), qu'il pouvait renverser la vapeur et dominer la conduite à risque au lieu de se penser dominé par elle. Il s'agissait pour notre équipe de pousser le sujet à passer d'une logique de causalité à une logique de responsabilité vis à vis de la gestion de son capital santé. En termes d'application, nous devions apporter aux concepteurs d'informations un principe d'élaboration du message préventif qui leur permette de réaliser une information capable de toucher suffisamment les populations cibles pour provoquer chez cellesci une réorganisation des investissements psychiques concernant leur santé. La première phase de l'investigation clinique livre très vite un élément important concernant le lieu amphibolique de la psyché (absence d'un je-ne-sais-quoi et présence singulière) où le sujet semble être en mesure de réajuster harmonieusement son rapport à l'altérité: ce lieu est celui où l'ultime résistance du moi considère l'autre comme pouvant être soi21 : ce que le sujet exprime, quand on lui pointe le dommageable de pratiques à risques, par une aporie au regard de la logique causaliste : "Je 29

sais bien r sous entendu: que ça peut arriver à tout le monde] ...
mais quand même sous entendu ce qui arrive aux autres ne peut pas m'arriver à moi car l'autre, ce n'est pas moi]". L'étude de la manière dont des mécanismes particuliers de défense psychique sont systématiquement mobilisés par l'information préventive classique, quand cette dernière profile le spectre de la mort, permet ensuite de découvrir que la réaction défensive (essentiellement le déni de réalité et la rationalisation) entraîne pour le sujet un gain de temps éminemment subjectif. Celui-ci est créé par interposition d'un écart temporel22 entre la représentation inconcevable à laquelle il était confronté et la représentation d'intégrité qu'il tenait à conserver de sa personne. Conformément au principe de fonctionnement de la psyché, qui consiste à interposer des représentations d'images et/ou de mots entre le sujet et le réel menaçant, on se trouve, dans le cas présent, bien près de la levée d'un déni: il ne reste plus qu'une nuée temporelle pour séparer le sujet de la vision de sa mort ; une nuée qu'il n'est pas souhaitable pour autant de dissiper. L'émergence de cette résistance inthématisable, exprimée sous la forme d'une temporalité suspensive23, doit être neutralisée24. L'idée consiste à utiliser sa force (qui faisait jusque-là obstacle au traitement de l'information) pour la retourner en une puissance de remaniement des investissements psychiques du sujet confronté à la représentation de sa mort. Cette procédure découle de l'hypothèse que le sujet doit pouvoir, en dernier recours, se garder du temps pour se défendre; plus précisément, pour se replier sur son quant-à-soi. A la différence que nous nous sommes servis de cette ultime fabrication de temps pour porter le sujet, cette fois-ci, en avant de lui-même. Le résultat escompté est de favoriser ainsi sa prise de conscience en lui permettant de sauter le pas d'une confrontation qu'il refusait. La mobilisation défensive est court-circuitée par la création anticipée de la temporalité suspensive. Schématiquement, cela revient à déplacer la temporalité dilatoire, de la place qu'elle occupait dans les stratégies d'évitement intrapsychiques du sujet en difficulté avec une représentation de la mort, au coeur de la relation interpsychique qu'il est sur le point d'engager avec le 30

r

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