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L'écoute de l'autre

De
117 pages
Au fondement du parler se trouve le rapport à l'autre comme singularité, comme fin en soi, hors de l'identité, hors des rôles, des positions sociales, des différences nationales, ethniques, culturelles, etc., et de leurs relatives identités. Un rapport frontal, "face à face, sans commune mesure" (Lévinas), qui s'oppose à toutes les formes d'encerclement, d'exclusion de l'autre et de violence.
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AVANT-PROPOS

Le présupposé de toute communication, cest laccueil de linterlocuteur. La parole, quelle soit proférée ou écrite, sadresse à lautre, interpellé ou invoqué dans son altérité, et, en tant que tel, non représenté ou thématisé mais situé dans un faceà-face sans commune mesure avec la relation sujet-objet et que lobjectivation, la thématisation, la nomination, présupposent au contraire. Au fondement du parler se trouve le rapport à lautre comme altérité, comme personne, comme fin en soi, hors des rôles, des positions sociales, des différences ethniques et culturelles, etc. et de leurs relatives identités: un rapport frontal qui soppose radicalement à toutes les formes dencerclement de laltérité et de violence exercée à son endroit que le discours, dans sa composante rhétorique (propagande, démagogie, diplomatie, flagornerie etc.), rend possible. Dans le rapport frontal avec lautre, hors des formes dencerclement de laltérité et de violence exercée sur elle, dans le rapport dautre à autre, de singulier à singulier, tandis que lautre, linterlocuteur est, comme le dit Lévinas, au vocatif, le moi se trouve, sans alibi, à laccusatif, dans la nécessité de rendre compte de son être propre et de lêtre de lautre, de la place quil occupe dans le monde et que lautre noccupe pas. Le langage se fonde sur linterpellation et sur le devoir de répondre, sur le vocatif et sur laccusatif. Le discours du moi naît comme justification, comme un mouvement de défense du moi contre le sentiment obsédant de sa responsabilité vis-à-vis de lautre. Son intentionnalité, sa force illocutoire procède de cette implication

dans laltérité, de la non-indifférence constitutive où il est placé dans son rapport avec les autres. Autrui, dans sa différence, est inassimilable, mais le moi ne saurait lécarter de soi par indifférence. Dans ce sens, lautre est le prochain: la proximité comme non-indifférence de la différence, comme responsabilité. Le rapport avec lautre implique un mouvement à sens unique, un mouvement sans retour, sans rentrée (dans le sens, aussi, où il ne saccompagne daucun gain) vers laltérité, que Lévinas nomme luvre. Ce mouvement est manifeste dans la production de luvre dart, mais ne sy réduit pas. Dans la Littérature, dans cet hors du monde que Blanchot identifie avec lespace littéraire, lécriture se présente comme pratique orientée selon le mouvement de luvre, parce que, comme le dit Bakhtine, la position dont elle procède nest pas celle du moi mais de lautre. Luvre artistique présente les caractéristiques que Blanchot attribue à lautre nuit, celle qui ne sert pas à la productivité du jour. Lespace littéraire est celui de la nonfonctionnalité, de la valeur en soi, de laltérité. Ce qui rend luvre esthétiquement valable, cest son désengagement vis-àvis de tout projet relevant de léconomie du sujet, de lhistoire unitaire dun moi considéré dans lespace et le temps où il sinscrit. Dans lérotique, à laquelle Kierkegaard, dans le Journal du séducteur a recours comme exemple dun rapport qui échappe aux limites du monde (le cheminement de cet homme à travers la vie ne laissait pas de trace car ses pieds étaient ainsi faits quils conservaient leur empreinte sous eux), labsence de lautre se révèle de façon éclatante comme absence dans la présence, comme rapport où la présence de lautre est perçue comme absence et labsence comme présence. Lécoute de lautre se tient en deçà de la connaissance et de la morale, comme elle est en deçà de la politique et de léconomie. Elle désigne la dimension à laquelle songe Bakhtine lorsquil parle de la métalinguistique et de la méta-sémiotique, cest-à-dire de la dimension dialogique sur laquelle se fonde tout 8

dialogue formel, tout système de signes, tout texte, toute convention fixée dans un genre discursif donné. Transcendance, excès, inadéquation, dépassement: tels sont les termes qui disent une expérience qui ne se conclut pas par le retour à soi, où il ny a pas de rentrée, dans le sens où il ny a pas de gain, et pas même la complaisance dun jeu en pure perte, dun jeu de pure dépense, qui permettrait au sujet de se réaffirmer, fût-ce en faisant profession de nihilisme. Le visage de lautre est iconique dans le sens que donne à ce terme Charles S. Peirce dans ses réflexions sur le caractère iconique des signes. En tant quicône, le signe se donne de façon tout à fait autonome, se présente de lui-même, et nest pas, à la différence des signes relevant du symbole (dans le système de Peirce, les signes conventionnels, comme les signes verbaux et les signaux participent du caractère symbolique), assujetti à une convention, ni ne relève dune nécessité causale, comme il en va des signes indiciels (tels que les indices proprement dits, les empreintes, les symptômes, etc.). En tant quicône, le signe se donne dans une relation participant, selon Peirce, de la catégorie de la priméité en vertu de son autosuffisance. En effet, il ne dépend nullement dun second terme qui en déterminerait lexistence et auquel il renverrait, comme le signe indiciel ressortissant à la catégorie de la secondéité. Et le signe iconique ne dépend pas davantage dun troisième élément médiateur entre le signe et ce qui est signifié, dune interprétation conforme à quelque code ou convention, comme il en va du signe symbolique. La réflexion de Peirce sur lautonomie du signe iconique et sur sa vocation autodénotative corrobore la thèse de laltérité de lautre et confirme le processus de dé-objectivation et de dé-subjectivation dont elle est porteuse. Lécoute de lautre se situe hors du monde, hors de toute vision totalisante, de toute organisation fonctionnelle à la reproduction de lidentité, hors de léconomie du perdurer, du persister, du progresser dans lêtre à tous prix: (au prix de lextrema ratio de la guerre qui fait partie du monde, y est prévue, répond à sa logique, à sa vision réaliste des choses). Le 9

monde prévoit la guerre car il est constitutionnellement fondé sur lidentité et quil fonctionnalise pour le maintien, pour le renforcement, pour la reproduction et laccroissement du même ce qui est autre. Il est prêt à accomplir le sacrifice de laltérité sur lautel de lidentité, il y est prédisposé. La paix nest que repos momentané, restauration des forces, trêve qui suit le combat, nécessaire retour chez soi en vue de préparer la guerre, de même que le repos, le temps libre, la nuit réparatrice se subordonne à la reprise du travail, aux nécessités du jour. La paix nexiste que par et pour la guerre, comme le repos nocturne nexiste que par et pour le travail diurne. Lécoute de lautre déborde lespace et le temps du monde du travail et de la guerre: contrairement au temps du travail, lécoute comme don du temps à lautre est la vraie richesse sociale; et, contrairement à la guerre préventive qui ne produit que la guerre infinie, il est la vrai paix préventive. Les rapports qui reposent sur lécoute de lautre sont irréductibles aux catégories de lidentité, du sujet et de lobjet: ils ne sinscrivent pas dans la logique de léchange, de la productivité, de lintérêt, du profit, en un mot: ils sont autres sans pour autant appartenir à un autre monde ou à une autre dimension de lêtre ou se présenter comme des modalités dun être autrement , ils relèvent de ce que Lévinas appelle autrement quêtre, ils se situent hors de lontologie, hors du monde, quoique de nature terrestre et matérielle. Ces rapports qui transcendent ce monde sont porteurs dun sens autre que celui qui le domine et relèvent dun humanisme de laltérité, qui est très différent de lhypocrite humanisme de lidentité. Je remercie Nicolas Bonnet de sa révision du texte et de ses précieuses suggestions. Je remercie aussi Renaud P. Pasquier de sa révision des épreuves. Mais, naturellement, je suis lunique responsable de cette version finale. Augusto Ponzio

Chapitre I LE SECRET DES TROIS COFFRETS

1. Un enthymème Dans Le Marchand de Venise de Shakespeare, les prétendants de Portia ont à résoudre une énigme qui tourne autour de trois coffrets: lun est en or, le deuxième en argent et le troisième en plomb. Un seul dentre eux contient limage de Portia et celui des prétendants qui devinera dans quel coffret elle se trouve obtiendra sa main. Je suis cachée dans lun de ces coffrets, dit Portia à Bassanio; si vous maimez, vous my découvrirez1. Le portrait de Portia est enfermé dans le coffret en plomb; mieux encore, cest elle-même qui y est cachée, comme le précise la jeune femme à Bassanio. Alors que Portia se contente dinviter les deux autres soupirants à faire chacun son choix, elle lui déclare: Quelque chose me dit (mais ce nest pas de lamour) que je ne voudrais pas vous perdre et elle ajoute quil émettra le bon choix sil laime vraiment. Ce que Bassanio doit comprendre pour deviner lénigme, cest le rapport qui existe entre le coffret de plomb et le véritable amour. De quelle espèce de connexion sagit-il? Quelle est la logique qui permet de passer, de la prémisse: si Bassanio aime vraiment Portia, à la conclusion: alors lécrin dans lequel limage est enfermée est lécrin de plomb? Quelle est la seconde prémisse, la mineure, permettant

Le Marchand de Venise, texte original, trad. J. Grosjean, Paris, Flammarion, 1994.

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