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L'ESPACE ET LE TEMPS CHEZ NEWTON ET CHEZ KANT

De
427 pages
Dans l'Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, Kant exprimait le désir d'introduire en philosophie certains concepts mathématiques tels que le concept de grandeur négative et le concept de l'infiniment petit. C'est pourquoi M. Bachta s'est proposé d'étudier le rapport de la philosophie de Kant avec la conception newtonienne de la mathématique du continu, cette dernière ne pouvant se comprendre que dans la relation avec une conception particulière de l'espace et du temps. Ces analyses permettent d'inventorier tous les aspects sans exception de la philosophie kantienne liés à la mathématique du contenu.
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L'ESPACE ET LE TEMPS
CHEZ NEWTON ET CHEZ KANT

Essai d'explication de l'idéalisme kantien à partir de Newton

Collection "Épistémologie et Philosophie des Sciences" dirigée par Angèle Kremer Marietti La collection" Épistémologie et Philosophie des sciences" réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et oIrrant le travail de préciser la signification des tennes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que 'force" 'vitesse" 'accélération', 'particule', 'onde', etc... Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une critériologie capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquenlent et pratiquenlent la recherche scientifique considérée: 1) quelles sont les procédures: les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur les résultats; 2) quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts. Déjà parus Angèle KREMER-MARlETTI, lVietzsche: L 'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARlETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREI\1ER-MARlETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NORRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCffi, ,Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Yvette CONRY, L'Évolution créatrice d'Henri Bergson. Investigations critiques, 2000. Angèle KREMER-MARlETTI, La symbolicité, 2000. Angèle KREtvrnR MARlETTI (dir.), Éthique et épisté111ologieautour du /ivre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001. Jean CAZENOBE, Technogenèse de la télévision, 2001. Michel BOURDEAU (dir.), Auguste Comte et l'idée de science de l'homme,2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ, Le Cercle de Vienne, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ, ~Vittgenstein et la philosophie aujourd'hui 2002.

ABDELKADER BACHTA

L'ESPACE ET LE TEMPS CHEZ NEWTON ET CHEZ KANT

Essai d'explication de l'idéalisme kantien à partir de Newton

Préfaces d'Angèle Kremer Marietti et de Jacques Merleau-Ponty

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2730-1

PRÉFACE D'

Angèle

Kremer

Marietti

Ce livre Bachta, trois

est la thèse professeur ultérieurs

d'État

soutenue

en Sorbonne

par M. de

à l'Université mettant

de Tunis, en lumière

accompagnée les implications

travaux

qu'il y a à en retenir. La Préface mérites dans propres physicien. Dans son Introduction, l'Essai pour introduire M. Bachta en philosophie le désir et le concept s'est avec la proposé rappelle que Kant, en que dans sciences: en lumière que de J. Merleau-Ponty représente de fouillée cet souligne important les efforts travail et de l'histoire et les des

d'élucidation des méthodes mettant et du

le domaine étude

l'épistémologie analyses

de l'hétérogénéité coordonnées

à Kant et à Newton, les positions

approfondies du philosophe

le concept de grandeur philosophie de C'est de la de la petit. tels le concept

négative,
certains grandeur pourquoi philosophie mathématique particulière

exprimait
concepts négative M. Bachta de Kant

d'introduire de l'infiniment d'étudier

mathématiques

le rapport
newtonienne ne pouvant une

la conception

du continu, dans de l'espace

cette dernière
relation avec

se

comprendre que

conception

et du temps.

I

Aussi M. Bachta est-il en mesure de mettre en garde le lecteur de Kant contre certaines imprudences d'interprétation. Première mise en garde de M. Bachta, en ce qui concerne l'idéalisme transcendantal de Kant, qu'il dit voir trop souvent confondu avec la philosophie transcendantale ou même avec la critique. La distinction commence avec ces deux dernières: « la critique fournit, en quelque sorte, à la philosophie transcendantale les matériaux dont elle fait une doctrine » (p.29). L'idéalisme transcendantal se distingue des deux derniers concepts et se définit dans la réfutation de l'idéalisme, ainsi que par rapport aux antinomies et enfin relativement au quatrième paralogisme. C'est avant tout, écrit M. Bachta, une théorie de la connaissance des phénomènes. L'idéalisme transcendantal concerne l'idéalité des phénomènes, n'existant « en tant que tels que par et pour le sujet» (p.34) ; c'est « une doctrine qui plaide en faveur du rôle déterminant et constructeur (p.4Q). L'idéalisme transcendantal s'oppose de l'esprit» à l'idéalisme

empirique de Descartes ou de Berkeley (p.95). Toutefois, M. Bachta repère très justement que pour Kant « l'espace et le temps incarnent la synthèse du rationalisme et de l'empirisme » (p.llB). D'où le fait proprement kantien que l'idéalisme transcendantal est une position en équilibre entre rationalisme et empirisme: Kant s'oppose au rationalisme de Leibniz et retient de Hume une leçon d'empirisme. C'est pourquoi la mathématique se situe d'après Kant «entre l'intellect et l'expérience
»

(p.201-202),
II

comme

M. Bachta

le

relève dans la première partie des Prolégomènes qui précise « le rôle de la raison et de l'expérience dans la synthèse: la première constitue (p.202). est la source des mathématiques, la seconde le champ des objets sur lesquels elle porte»

Exposant ensuite les principes de la mathématique newtonienne du continu comme tournant autour de la notion de limite, M. Bachta rapproche des résultats newtoniens les principes mathématiques kantiens énoncés dans l'Analytique des principes (Critique de la raison pure). Kant a lu les lemmes des Principia de Newton - lemmes qui sont, d'après M. Bachta, «autant mathématique de principes qui fondent la nouvelle », tandis que les principes kantiens tendraient

à fonder encore ces mêmes principes. L'auteur ne manque pas de faire certains rapprochements féconds avec d'Alembert, Maupertuis, Berkeley, Locke. La fidélité de Kant à l'égard de Newton en matière de temps et d'espace est chose démontrée par M. Bachta. Cette démonstration est-elle valide à tout moment du texte kantien? C'est la question qui peut encore être posée. Sur
bien des points les Principes

-

dans la Théorie du ciel mais encore dans de la science de la nature

métaphysiques

-

Kant me semble aller au-delà de Newton. Il demeure que les observations parfaitement de M. Bachta sont infiniment précieuses et valables devant les textes qu'il a toujours

étudiés dans la référence scrupuleuse à la science: ses analyses ponctuelles permettent d'inventorier tous les III

aspects sans exception de la philosophie kantienne liés à la

mathématique du continu.
permettre précis.

Je remercie

M. Bachta

de me

de publier ici un travail unique sous ce rapport

Le 11 janvier 2002

IV

PRÉFACE

DE L'AUTEUR

à la seconde édition

La première édition de notre livre, L'espace et Je temps chez

Newton et chez Kant1, qui est le substrat de notre thèse
d'État soutenue à Paris en 1983, démontre l'idée suivante: l'idéalisme kantien serait issu de la conception newtonienne de la mathématique pourtant difficulté longuement du continu. réfléchi, Mais ce point de vue, à une double mathématique se heurte

relative au statut de la physique

dans la relation Kant-Newton. 1.La tradition des études newtono-kantiennes rapport, situe plutôt ce

et avec de bonnes raisons, sur le plan de la science

de la nature en général, et sur celui de la mécanique en particulier. 2.La référence aux textes du philosophe et du savant montre « l'inséparabilité>> de la mathématique et de la physique chez Newton et chez Kant (et plaide, d'une certaine manière, en faveur de la tradition). C'est, d'ailleurs, ce que remarque

1 Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, 1991.

pertinemment

notre maÎtre Jacques Merleau-Ponty dans sa

préface à la première édition. Ce double obstacle nous a conduit essentiellement études qui sont respectivement: Composition, transcendantal fondements et signification de l'idéalisme à trois

(Kant et Newton), où nous avons essayé de

clarifier (voire de vulgariser) notre opinion. La critique signification kantienne de l'idéalisme cartésien et sa épistémologique, qui est, en fait, un du même avis sous un autre éclairage, qui

renchérissement ca rtésien.

est celui de la comparaison entre les idéalismes kantien et

Éclaircissement sur le temps kantien: la dissolution du paradoxe dans la Critique de la raison pure, où nous avons mis l'accent sur la pertinence et la nécessité du rapport, chez Kant, entre le phénomène et la chose en soi, ce qui permettrait de récupérer la science de la nature d'une certaine façon. Cette nouvelle édition renforce la première augmentée réflexions ultérieures.
Abdelkader BACHTA

des

Le 1er janvier 2002

2

PRÉSENTATION

DU LIVRE

Ce livre montre d'une façon nuancée que l'idéalisme kantien serait issu de la conception newtonienne de la mathématique du continu; il rompt ainsi avec la tradition qui consiste à rapprocher Kant de Newton au niveau de la science de la nature, tout en en tenant compte. Il intéresse d'abord les études kantiennes y trouver approfondies; également des

mais les newtoniens peuvent instruments de travail sûrs.

D'autre part, étant donné la simplicité de son style, sa clarté, il doit être utile aux étudiants de philosophie.
Abdelkader BACHTA

le 1er janvier 2002

3

A Monsieur

Jacques Merleau-Ponty

PREFACE

DE MERLEAU-PONTY

M. Bachta a entrepris vaillamment la tâche difficile de défmir les rapports entre la philosophie de Kant et l'œuvre de Newton ou du moins la partie de cette œuvre qui était accessible au philosophe de Konigsberg; il y avait largement et fort opportunément de quoi nourrir une thèse de Doctorat, compte tenu de l'importance historique de la recontre entre de tels penseurs mais aussi en raison du fait qu'il ne s'agissait pas d'une question d'un type habituel en histoire de la philosophie. Suivant les catégories admises, Newton est essentiellement un savant et Kant un philosophe et aucun des concepts qui leur sont apparemment communs, n'est en ..fait exactement transposable de l'un à l'autre.
.

M. Bachta s'est donc adonné à la lecture et à l'analyse de tous les textes pertinents des deux auteurs et a pris soin de s'éclairer par la lecture des commentateurs, relativement peu nombreux mais pour certains très éminents, comme M. Vuillemin, qui avaient directement ou indirecteTnent abordé la question. Il lui fallait également tenir compte de toutes les autres sources de la réflexion kantienne en matière de philosophie de la connaissance; aussi Hume, par exemple, et tout aussi bien Descartes, Leibniz, Berkeley, Locke et d'autres tiennent-ils dans l'inventaire de M. Bachta, la place qui leur revient. En eifet, l'une des grandes d!fficultés du thème de recherche de M. Bachta est évidemment que la problématique, et la méthodologie des deux auteurs qu'il voulait comparer sont tout à fait hétérogènes: pour en venir à bout, il était naturel de choisir un terme fondamental de référence, ce tenne c'est pour M. Bachta, le système kantien supposé bien constitué et cohérent et dont les traits à ses yeux les plus caractéristiques 7

sont d'une part son pouvoir de synthèse à partir des deux doctrines épistémologiques traditionnellement opposées du rationalisme et de l'empirisme, et d'autre part sa notion absolument originale de l'idéalité des phénomènes. Cette originalité, comme le note à Juste titre M. Bachta, s'atteste en particulier dans le fait que pour Kant l'extériorité du phénomène n'est pas' contradictoire avec son idéalité ; la "réfutation de l'idéalisme" présentée dans l'Analytique transcendantale assigne le même statut ontologique à la sensation dans la conscience et à l'objet matériel: l'un n'est pas moins "réel" que l'autre, mais ce- statut reste pour l'un comme pour l'autre phénoménal: réalité empirique et idéalité transcendantale ne sont que deux aspects d'un même mode d'être. L'avantage de cet itinéraire analytique de M. Bachta est qu'il met en pleine lumière la position centrale dans la philosophie kantienne, des problèmes de l'espace et du temps, formes dans lesquelles se constitue l'objectivité du savoir phénoménal; comme, d'un autre côté, l'une des originalités épistémologiques les plus remarquables de la science newtonienne est justement que les relations spatio-temporelles constituent la base de tout le système des lois, la référence à Newton paraît répondre à une nécessité interne de la pensée kantienne, pour autant qu'elle prenne peu à peu ses distances par rapport aux expressions théologiques, courantes à l'époque, de la théorie de la connaissance pour se constituer en analyse critique de la science humaine et déftnir dans cette perspective le rôle des concepts d'espace et de temps, disjoints de la référence à la présence divine.

A cet égard, le point central où, selon M. Bachta, se nouent le fil de l'humanisation kantienne de la connaissance et celui du rattachement à la science newtonienne est "l'exposition métaphysique" du concept du temps dans l'Esthétique transcendantale En eIfet , l'intuition pure du temps est sensible; d'une entité unique: elle est universelle puisqu'elle
8 c'est celle s'étend à

tous les phénomènes:

elle est enfm inséparable de la notion de
le Tlombre.

continuité;

et c'est à partir d'eUe que s'engendre

Or, si l'on se réfère comme .lefait M. Bachta aux lemmes de la première partie des Principia de Newton, on voit que la mathématique du continu sur laquelle s'édifiera le système renvoie elle-même à une notion de limite dont l'origine intuitive est temporelle, origine que le développement ultérieur des mathématiques, plus strictement rationaliste, a fait oublier. Il Y a ains~ dans la mathématique newtonienne, comme dans sa physique une composition d'empirisme et de rationalisme, dont le caractère indissociable est bien attesté par la difficulté dans laquelle se trouvent les commentateurs pour ranger indiscutablement Newton sous la bannière de l'empirisme comme ses contemporains le voulaient. C'est une raison de penser que Kant a pu trouver dans l'œuvre newtonienne une préfiguration sur le plan scientifique de la synthèse philosophique qu'il cherchait. Reste un élément central du problème: comment concilier la notion kantienne de l'idéalité de l'espace et du temps avec la célèbre position par Newton de l'espace et du temps comme absolus, vrais et mathématiques? M. Bachta envisage cette question avec beaucoup de soin et sous divers points de vue. D'une certaine façon, la question oppose Kant à lui-mêrne puisque les textes pré-critiques comportent une acception épidente des thèses newtoniennes; on peut d'autre part trouver chez Newton lui-même la suggestion d'une sorte de transition analogique: Kant pouvait retenir, dans la vingt-huitième "Question" de l'Optique de Newton l'idée de l'espace comme "sensorium Dei" ; la notion de 'jonne a priori de la sensibilité" pourrait y correspondre analogiquement dans la perspective de cette "humanisation" du problème de la connaissance dont M. Bachta montre beaucoup d'exemples dans la philosophie du XVIlIème siècle. Et, là encore, dans ce passage de l'absolu de Newton à l'a priori de Kant, le rôle de la conception mathématique de la science est prévalfnt. 9

Il va sans dire que les analyses de M. Bachta n'épuisent pas les possibilités d'explication et de' commentaire qu'iTnplique la question qui fournit le titre de son ouvrage; l'objection la' plus évidente que l'on puisse luifaire est que le rapport des pensées de Newton et de Kant sur l'espace et le temps ne peut être complètement disjoint de leurs manières respectives de concevoir les principes généraux de la science de la nature: temps et causalité et action récip'roque (comme M. Bachta le constate lui-même d'aUleurs en citant un passage de l'Opus Postumum sont inséparables dans le système kantien et ils sont fortement liés dans la théorie newtonienne de la nature: et la relation entre mécanique et mathématique est fondamentale chez l'un et l'autre auteurs. Par ailleurs, la part faite à l'analyse des textes kantiens, de ses précurseurs philosophes et de ses èommentateurs est quelque peu disproportionnée par rapport à celle qui est réservée à Newton et à ses exégètes. L'avantage est que le lecteur plus intéressé par Kant que par Newton peut trouver dans l'ouvrage de nombreux éléments d'information et de réflexion dont l'intérêt et la portée dépassent largement ceux du thème principal de l'ouvrage, sur lequel M. Bachta apporte, enfin de compte, une contribution importante.
J. Merleau-Pmty

10

PREFACE

DE

L'AUTEUR

J'ai eu mon premier contact sérieux avec Kant, en 1971, à l'occassion d'un cours donné par M. Lebrun, qui est certainement l'un des plus grands kantiens de France. L'année suivante, j'ai écrit, dans le cadre de ce qu'on appelait à l'Université de Tunis "le séminaire", deux mémoires sur la philosophie kantienne: l'un sur la déduction transcendantale, l'autre sur l'analytique des
.

principes.
Mon attachement à Kant s'est poursuivi, mais a pris une autre forme et une autre direction. En 1975, en effet, j'ai commencé à m'intéresser à la pensée kantienne en rapport avec la science. C'est dans ce sens, d'ailleurs, que j'ai préparé ma première thèse sous la direction de feu Verdenal. J'ai montré dans ce mémoire (dont le titre était: l'Esthétique et l'Analytique transcendantales) que ces deux parties de la Critique de la raison pure collaborent à la définition deux sciences kantiennes, à savoir la mathématique et la physique. Mon exploration du champ de la philosophie kantienne des sciences physiques et mathématiques s'est poursuivie après la soutenance du Certificat d'Aptitude à la Recherche. J'ai produit, en effet, dans le cadre du troisième cycle, un travail sur: la Critique de la Raison Pure et les Principia de Newton. Cette recherche a beaucoup plu à M.J. Merleau Ponty qui m'a fait l'honneur de me permettre de préparer une thèse d'Etat sous sa direction. Le sujet de ce nouveau travail était, au début: Le temps entre la Critique de la raison pure et les Principia. Mais, je me suis petit à petit Il

aperçu que le temps était inséparable de l'espace chez Newton et chez Kant, et qu'il ne fallait pas me limiter

aux deux oU.vrages choisis. D'autre part. j'ai l'espace et le temps kantiens et newtoniens

vu

que

avaient

trois fonctions autonomes: théologique. physique et mathématique. Mais j'ai compris. en méditant davantage les textes que la théologie et la physique n'étaieIlt. en fait. que deux attributs du mathématique. C'est ainsi que j'ai pu retenir l'espace et le temps mathématiques. J'ai également saisi. après un certain temps. qu'il n'était pas nécessaire d'utiliser tout Kant et tout Newton. Ma problèmatique étant. en effet. de déterminer l'influence newtonienne sur Kant. il fallait donc me limiter essentiellement à la compréhension kantienne de Newton. Or. le Newton de Kant est différent du newtonianisme en soi, il est, en tout cas, moins étendu et moins technique. D'un autre côté, ce newtonianisme n'exige pas le recours à tout le kantisme. mais essentiellement à la pensée précritique et à la philosophie critique théorique. Dans m~ thèse j'ai. effectivement. tenu compte de ces deux dimensions sans négliger le reste que je ne regrette pas d'avoir travaillé avant la détermination définitive de la problèmatique.

Mon séjour

en France,

comme invité du ministère

français des Affaires Etrangères, m'a permis de résoudre entièrement le problème de la documentation, et celui qui est relatif à la lecture des textes scientifiques de Newton. Mes contacts continus, pendant cette période, avec les cercles du CNRS (et notamment le séminaire de M. Taton et du père Costabel), avec les grands professeurs de Paris, tels que M.J. Vuillemin, M. Desanti et le père Marty etc..., et enfin avec des chercheurs et amis, .cdmme F. De Gant, J. Seidengart et Michel Blay, ont permis à ma recherche de mûrir, et j'ai ainsi pu soutenir ma thèse en 1983 (avec la mention très honorable). 12

J'ai essayé de montrer, en somme, dans cette thèse que la philosophie kantienne de la mathématique du continu, dont l'autre nom est l'idéalisme transcendantal, vient de Newton. Dans les deux cas, on soutient, en effet, contrairement à Leibniz et aux Leibniziens, que la mathématique de l'infini requiert l'espace et le temps comme fQndements. Nos deux auteurs illustres s'accordent sur le caractère empiricorationnel de ces deux assises mathématiques. D'autre part. Kant a idéalisé Newton à ce niveau précis et a évité l'en-soi de la mécanique newtonienne. Ce qui précède constitue, en fait, une justification du titre de ma thèse, car il s'agit finalement d'une recherche portant sur l'espace et -le temps chez Newton et chez Kant. Le présent ouvrage comprend le contenu légèrement remanié de cette thèse. J'ai apporté plus de rigueur dans la troisième partie dont l'objet est si difficile qu'on peut être indulgent à l'égard de l'argumentation. J'ai supprimé l'appendice traitant de l'historique du calcul de l'infini et le chapitre de la troisième partie, dont le sujet est de déterminer le rapport Kant-Newton entre les anciens et les modernes. au niveau de la science de la nature. De toutes les façons. les lecteurs désireux de lire ces .deux sections peuvent toujours sè reporter au manuscrit dont une copie existe à la Bibliothèque Nationale de Tunis et une autre à la Bibliothèque de l'Université de Paris.

13

INTRODUCTION

Le rapport Kant-Newton paraî~ avoir été,plus au moins négligé. Des commentateurs, comme Heidegger (1), F Marty (2), G Martin (3), Havet (4), P Lachièze Rey (5) (et la liste est beaucoup plus longue), situent Kant dans l'histoire de la Philosophie, en le confrontant

à d'autres philosophes.

-

Beaucoup moins nombreux sont les auteurs qui ont étudié Kant en rapport avec Newton, A ce niveau, on peut citer Gerd Buchdal (6) et M. Jules Vuillemin (7).

Le propos

le premier

porte

sur

le - rapport

entre

l'espace et le temps chez Kant et l'espace et le temps chez Newton. Quant au second, il s'est intéressé à la philosophie kantienne dans son rapport avec la physique newtonienne. D'autre part, on peut trouver çà et là des allusions rapides aux rapports Kant-Newton. Le livre du père Marty, par exemple, contient de telles allusions. La métaphysique dont il s'agit est présentée comme tenant compte de la révolution scientifique, c'est-à-dire de Newton. J.Combès, de son côté, reconnaît avec force l'influence de Newton sur Kant, mais il ne dépasse pas le stade de l'allusion(8). Seulement, il Y a deux remarques faire à ce propos: préliminaires à

1) Aucun travail véritablement complet et systématique n'a été fait sur la question, en tout c-as en français et récemment (9). Il Y a une véritable réticence à étudier Kant dans ses rapports avec Newton. Mais alors comment expliquer cette réticence? Nous croyons pouvoir avancer deux raisons: 15

a) On aurait peur d'aborder les textes scientifiques de Newton. Nous touctlons là une raison fondamentale qui explique que le nombre d~6 philosophes des sciences soit rédllit. On ne voudrait pas lire les textes scientifiques, car on les trouverait difficiles et fort "techniques". La peur de traiter le rapport Kant-Newton viendr~it donc de la peur de lire Newton. Mais, c'est là une raison qui n'est pas sérieuse. Effectivement, Newton est difficile à lire, même pour les spécialistes. Mais a priori, ce n'est pas une raison pour ne pas le faire. b) La seconde raison est plus sérieuse; c'est qu'on distinguerait philosophie et science: d'un côté, on a affaire à l'étude de l'être, de l'autre, à celle du concret. M.Ambacher, par exemple. radicalise cette distinction. Pour lui, d'un côté, on a un discours philosophique. critique et réflexif. de l'autre, un discours qui porte sur le concret. Sur l'expérience (10). Nous disons simplement qu'aucun savant ne serait d'accord avec lui, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Einstein a senti sa parenté avec les philosophes, Cantor confronte son discours à celui de Platon (11). Parmi les commentateurs plusieurs ont montré, avec de très bonnes raisons, le rapport entre la philosophie et la science. Citons-en seulement deux: Whitehad et Léon Bloch. Le premier nous dit. par exemple, que l'agora platonicienne équivaut à peu près à l'Espace- Temps d'Einstein.(llbis) Nous pensons que la distinction existe entre la science et la philosophie; seulement, il ne faut pas la radicaliser et la présenter comme l'unique axe de recherche. Kant et Newton sont différents en ce sens qu'il s'agit de de,uK technicités différentes. de deux préoccupations différentes. Personne ne peut. en effet. dire que la critique de la raison pure et les Principia emploient la même démarche et aient le même objet. D'un côté. on voudrait résoudre le problème de la connaissance et on emploierait un langage et une 16

méthode appropriés, qui n'aient rien avoir avec l'expérimentation et le calcul en tant que méthodes utilisées dans la seconde oeuvre, dont la finalité est de comprendre la nature à 'un niveau précis. Il serait effectivement insensé et déraisonnable de confronter. sur ce plan. Kant et Newton. Seulement. à propos d'une science. on peut parler de sa conception avouée ou inavouée par la savant, c'est une métaphysique sous-jacente à cette science. c'est dans ce sens là que G.Bachelard soutient dans la philosophie du non, en parlant de la physique. qu'on change de métaphysique, mais qu'on ne peut jamais sren passer. Nous pouvons

très

bien,

croyons-nous,

employer

le

-

terme

d'épistémologie au lieu de métaphysique, et en cela nous sommes assez conforme au sens que donne Lalande à ce concept; nous pouvons aussi parler d'une philosophie scientifique différente de la philosophie a-scientifique. celle qui consiste à travailler sans rapport explicite avec la science; avec cette dernière, on est au niveau où les premiers commentateurs que nous avons cités situent Kant. Avec le premier type de philosophie, on est très proche de ce que M. Ambacher entend par philosophie. On peut ainsi aisément concevoir le rapport entre la philoso.phie proprement dite (c'est-à-dire la philosophie a-scientifique) et la science conçue (la philosophie scientifique). Dans les deux ,cas, en effet, on est au niveau de la conception, d'e la signification, de la métaphysique. Il y a donc un rapport de similitude et d'homogénéité certain, et l'on ne peut plus dans ce cas parler d'un divorce radical entre la philosophie et la science. Il Y a plus: le philosophe peut très bien se confronter au savant et vice - versa (Un parent peut toujours se eqmparer à son parent). C'est effectivement ce qui a été fait. Cantor définit l'ensemble comme ce quelque chose qui se rapproche de l'idée platonIcienne. Bergson, du côté des philosophes, dialogue, comme on le sait, avec les biologistes et. avec Einstein. 17

Kant peut donc très bien dialoguer avec Newton au niveau de la conception de la science, il est donc légitime qu'il prenne la conception newtonienne comme modèle à suivre dans le domaine de la philosophie de la connaissance. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait effectivement. Dans l'introduction de son livre, Recherche sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale, la physique newtonienne est prise comme un modèle méthodologique qui lia transformé le désordre des hypothèses physiques en une démarche assurée selon l'expérience et la géométrie". On voit bien qu'il ne s'agit' pas doe la technicité newtonienne, ce qui n'aurait pas de sens, mais de la conception newtonienne de la science, en tant que celle-ci obéit à l'expérience et à la géométrie,
c'est-à-dire, pour schématiser, en tant que celle

-

ci

est à la fois empirique (expérience) et rationnelle (géométrie), c'est-à-dire, enfin, en tant que la science newtonienne est une reprise des catégories philosophiques. Il ne faut donc pas avoir peur d'étudier le rapport Kant-Newton, puisqu'on n'a pas besoin d'être vraiment technicien de la science pour faire cette étude. Effectivement, on n'a pas véritablement affaire à la science newtonienne, mais à sa conception. Kant lui-même n'a pas, comme on verra, pénétré dans les méandres techniques de la science newtonienne. (Nous ne regrettons pas de l'avoir fait jusqu'à un certain point, mais cela ne nous a pas été tout à fait utile dans ce travail). Cependant, il ne faut pas, non plus, s'arrêter aux textes littéraires, pour ainsi dire, comme le scholie général, les préfaces etc... 2) La deuxième remarque qu'on doit faire sur les commentaires et allusions relatifs au rapport Kant Newton, c'est que celui-ci est considéré, la plupart du temps, d'une façon vague comme un physicien. D'a1?ord, il y a lieu de considérer le savant anglais d'une façon plus précise. Ensuite, il faut dire que, Newton est un 18

grand mathématicien. N'est-ce pas lui qui a inventé, en même temps que Leibniz, la calcul infinitésimal? Bien entendu, étant donné la difficulté de la notation, du langage newtoniens, c'est Leibniz qui a passé le cap et qui a triomphé. Bien sûr, c'est la, physique newtonienne qui a pu s'imposer dans l'histoire des sciences, mais cela n'empêche pas notre savant d'être un très grand mathématicien, cela n'empêche pas Kant de s'intéresser à cette mathématique, cela ne nous empêche pas enfin de voir le rapport Kant - Newton sous cet angle. C'est là une justification a priori, le niveau du droit. Mais passons au plan a posteriori, celui des faits. Remarquons d'abord que Kant nous dit, dès de le début de l'Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, que la philosophie doit prendre à son compte les concepts mathématiques tels que celui de la grandeur négative et celui de l'infiniment petit. Nous sommes ici, bien sûr, sur le plan de la conception, de la philosophie et non au niveau de la technique mathématique. L'auteur regrette que ce soit seule la physique qui ait pu s'emparer des mathématiques. Kant a donc été attiré par l'exemple de cette science. Il a donc rapproché explicitement les concepts mathématiques de la philosophie. Ce rapprochement est fait, d'ailleurs, dans l'OPUS POSTUMUM, (12), par exemple. En cela, notre philosophe se montre fils de son époque. De fait, déjà au 17è siècle, Locke nous dit, dans la conduite de l'entendement (13), que pour bien conduire son entendement, il faut apprendre les mathématiques. Il insiste sur le calcul de probabilité. mais la mathématique du continu n'est pas exclue. On peut citer Wolff aussi. Dans Réflexions sur l'entendement humain ou dans le début de son cours de mathématique, on peut rencontrer, en effet, l'idée que les mathématiques ont une grande importance dans la formation du jugement et dans la connaissance. 19

.

Pour toutes ces raisons, il est possible d'étudier le rapport de la philosophie kantienne avec la conception newtonienne de la mathématique du continu. C'est justement ce qu'on se propose de faire. Nous voulons montrer que l'idéalisme trancendantal est conforme à la conception newtonienne de la mathématique du continu, que le premier ne se comprend véritablement que par rapport à la seconde; c'est dire combien on se tromperait en situant Kant uniquement sur le plan de l'a-scientifique, du philosophique proprement dit. Seulement, la théorie de l'idéalisme transcendantal est réductible, comme on le verra dans notre première partie, à celle de l'espace et du temps conçus comme deux intuitions pures. De plus, la conception newtonienne de la mathématique du continu ne se comprend qu'en rapport avec l'espace et le temps conçus d'une certaine manière. D'où la justification du titre de notre thèse (14). Dans notre première partie, nous définirons l'idéalisme trancendantal en partant des textes kantiens où se trouve cette définition. Nous conclurons que cet idéalisme requiert pour fondement l'intuition pure et que cette dernière incarne la grande synthèse kantienne entre l'idéalisme, le rationalisme et l'empirisme, synthèse qui caractérise l'idéalisme kantien. Dans notre seconde partie, nous nous occuperons de la synthèse faite entre le rationalisme et l'empirisme. Le premier chapitre de cette partie étudiera Kant au niveau proprement philosophique et le présentera comme différent de Newton. Mais les deux auteurs se rejoignent sur le plan épistémologique. Kant conçoit de la même façon que Newton la mathématique du continu. en ce sens que dans les deux cas cette mathématique est conçue comme se 20

situant incarne

dans le temps qui, chez les deux auteurs, la synthèse de l'empirisme et du rationalisme.

Dans notre troisième partie, nous traiterons de l'idéalité. Le premier chapitre, qui concerne la philosophie a-scientifique, distingue Kant de Newton.. Ces deux auteurs se rencontrent de nouveau sur le plan épistémologique. L'intuition pure, en tant qu'être idéal, est conforme à certaines idées newtoniennes et a un sens mathématique newtonien; il s'agit toujours de la mathématique infinitésimale.(15)

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Notes

et Bibliographie à l'introduction

Relatives

I} Kant et le problème de la métaphysique. (Traduction). Gallimard. Paris - 1953. 2} La naissance de la métaphysique chez Kant. Beauchesne - Paris 1980. 3) Science moderne et ontologie traditionnelle chez Kant-PUF Paris 1958. 4) Kant et le problème du temps. Gallimard. Paris, 1972. 5) L'idéalisme kantien - Paris 1972. 6) Commentaire, p : 143 - 185 - in Annus Mirabilis. (Cambridge-Massachersatts and London, 1970). 7} Physique, et métaphysique Kantiennes (P.U.F).Paris 1955. Press

8) L'idée critique chez Kant (P.U.F) Pris 1971. 9} En Allemagne, même le grand commentateur de Kant, Erich Adickes dans Kant als Naturforscher (Berlin 1924-1925) ne paraît pas traiter directement des rapports Kant / Newton, mais seulement suivre pas à pas les publications scLentifiques de Kant et les commenter. En revanche, dans cette même langue, Dietrich a écrit un livre sur les rapports Kant / Newton, intitulé" Kant und Newton" (1877). 10} Cf. Cosmologie et philosophie et la matière. Aubier - Paris (1967 et 1972). Il} Cahier de l'école norniale supérieur - n° 10. Le fonnalisme. Paris. Il) bis) Pour L. Bloch, cf La philosophie de Newton chapitre: (Philosophie et science) FélixAlcan. Paris 1908. Pour Whitehead, cf adventures of ideas Penguin Books, Part 2. Cosmological. 12) Traduction de Gibelin - Liasse II, F VI. Paris 1950 (Vrin). 13) Traduction dYves Michauld - Vrin (Paragraphe7) - D'une façon générale on peut assister à l'application des mathématiques, à cette époque, à la réflexion sur la société, sur la politique etc... cf, la mathématique sociale au XVIIé siècle. 1 Congrés international d'histoire des sciences. Paris (Actes). 14) Ainsi notre approche ne sera pas critique, mais simplement analytique. Du resté, il y a des auteurs (des historiens de la philosophie) qui ont tâché de critiquer Kant, mais qui n'ont pas réussi. Ex: 1) M. Clavel- Critique de Kant (Flanunarion). Paris 1980. 2) Critique de la critique de la raison pure de Verneaux (Aubier . Montaigne). Paris 1972.

\

22

,

3)Evel1n. La raison pure et les antinom' es, Félix, Alean Editeur. Paris 1907. 15) Les conditions de notre recherche sont très précises: nous ne devons pas, en ce qui concerne Newton, dépasser ce que Kant a pu en connaître. Nous devons essayer de comprendre Newton tel que Kant l'a compris.

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PREMIERE

PARTIE

QU'EST CE QUE L'IDEALISME
TRANSCENDANTAL ?

Il Questions

de méthode:

Il est curieux de noter que Kant ne réserve aucun chapitre à la théorie de l'idéalisme transcendantal malgrè sa très grande importance dans son système. En revanche. le système des catégories. celui des principes de l'entendement pur. par exemple. bénificient chacun d'eux d'une case dans le grand édifice que contient la critique de la raison pure. Nous sommes assez d'accord avec P.Lachièze - Rey lorsqu'il déclare que la théorie de l'idéalisme transcendantal est dispersée dans la critique (1). Comment donc procéder dans ces conditions pour définir l'idéalisme transcendantal? D'abord. il ne faut. en aucune façon. confondre l'idéalisme transcendantal avec les concepts de philosophie transce.ndantale et de critique. Plusieurs commentateurs sont tombés dans cette erreur. Citons d'abord l'auteur de l'idéalisme kantien. Il n'y a chez lui aucune distinction entre ces trois concepts. de telle sorte qu'on ne sait pas trop s'il parle de l'idéalisme. de la philosophie transcendantale ou de la critique. On peut dire la même chose de Clavel (2). de Joseph Combès (3). de G. Pascal (4). de Ferrari qui non seulement ne fait pas cette distinction, mais. de plus ce dernier va jusqu'à confondre explicitement à la page 44 de son livre philosophie transcendantale et
idéalisme transcendantal (5)

.

Raymond

Vancourt

(6).

Verneaux (7), Gilles Deleuse (8) n'échappent pas non plus à cette critique. Cependant. à notre connaissance. il y a deux auteurs qui ont vu quelque chose. Il s'agit de 27

Léon Brunschvicg et de Michel Malherbe. Le premier distingue la philosophie transcendantale et l'idéalisme transcendantal, seulement il confond celui-ci avec le

concept de critique (9). Le . second

a bien compris

le

dernier concept, mais malheuresement, il confond les deux premiers (10). Bref, aucun des commentateurs de Kant que nous connaissons. en allant des plus grands pour arriver jusqu'aux plus petits. n'a fait cette distinction. Pourtant. Kant l'a faite dans un texte qui doit être connu; le lecteur n'est. en effet. pas obligé de pénétrer dans les détails de la critique de la raison pure pour le connaître. puisque c'est un texte qui figure au début de ce livre et plus précisément, dans son introductio(ll). Qu'est ce que la critique d'après ce texte? C'est cette science" qui ne fait qu'apprécier la raison pure. ses sources et ses limites". Cette science. c'est "la propédeutique du système de la raison pure". Kant refuse de l'appeler doctrine. La critique a donc pour fonction la détermination des SOtlrCes et des limites de la raison pure en général~ C'est donc elle qui nous permet d'aboutir à l'esthétique transcendantale qui renferme les sources et les limites de notre sensibilité a priori. c'est elle aussi qui autorise à établir l'analytique trancendantale qui contient. en somme. la théorie de l'entendement humain considéré comme nécessairement prisonnier de l'expérience. C'est elle enfin qui établit la dialectique. cette théorie de la raison pour autant qu'elle ne puisse échapper à l'illusion d'être libre (12) . Bref. la critique permet de dresser le plan de la raison pure dans son extension et dans son hétérogénéité et ne peut effectivement pas à ce titre être considérée comme un système. comme une théorie. mais seulement comme une sorte de propédeutique. En effet. on est encore simplement au niveau de l'indication des directions et non exactement au niveau de l'explicitation et de la systématisation de celles-ci. On est plus précisém-ent sur un plan de 28

recherche expliciter cohérent.

où on a simplement fixé les résultats et à intégrer dans un système complet

à et

C'est justement la philosophie trancendantale qui va jouer la rôle d'un système, celui des résultats que la critique a établis au préalable, celui de ces directions indiquées au départ par celle-ci, celui ,enfin" de tous les principes de la raison pure". Kant nous dit explicitement, en définissant la philosophie trancendantale, que "c'est l'idée d'une science dont la critique de la raison pure doit tracer le plan tout entier de façon architectonique, c'est à dire à partir de principes, avec la pleine garantie du caractère complet et de la valeur sûre de toutes les pièces qui constituent cet édifice" (13). Par conséquent, la critique est distincte de la philosophie trancendantale. Mais on ne peut pas dire qu'elles soient opposées. Bien au contraire, il est facile de s'apercevoir du rapport entre les deux: la critique fournit, en quelque sorte, à la philosophie transcendantale les matériaux dont elle fait une doctrine. C'est ce que dit Kant lui-même en d'autres termes: "A la Critique appartient donc tout ce qui constitue la philosophie transcendantale, et elle est l'idée complète. de la philosophie transcendantale, Mais pas encore cette science elle même ... (14). Quant à l'idéalisme transcendantal, Kant n'en parle pas dans ce texte, mais l'on doit comprendre que c'est quelque chose qui est à part, que c'est un concept qui est différent des deux concepts déjà analysés. Effectivement dans le dernier texte, à aucun moment l'auteur n'a appelé la philosophie transcendantale ou la critique idéalisme transcendantal. Par conséquent, un commentateur sérieux et qui tient à être fidèle à la pensée kantienne ne doit pas non plus faire cette équivalence; d'autant plus que Kant lui-même maintient cette différence entre ces trois concepts tout au long de son oeuvre, 29

plus exactement, là où il en est question. C'est ainsi que dans le progrès de la métaphysique en Allemagne depuis Leibniz et Wolif , il donne le même sens au terme de philosophie transcendantale que dans la Critiqu~ de la raison pure et l'appelle ontologie (15). C'est ainsi également que dans l'Opus postumum, les concepts de philosophie trancendantale et de critique reçoivent le même sens que celui qu'ils ont dans la Critique de la raison pure, un sens qui est différent de celui que donne le même livre à l'id.éalisme transcendantal (16). C'est donc une chose sûre que les trois concepts qu'on vient d'analyser sont distincts chez Kant. Il n'est donc pas question, quand on veut définir l'idéalisme transcendantal. de le confondre" avec l'un des deux autres concepts. Cette remarque à laquelle on n'a pas fait attention a pourtant quelque intérêt.. Nous y VOY011S moins au deux avantages: d'abord, c'est une question de légitimité de disinguer ces trois concepts que l'auteur lui-même distingue et il n'est pas du tout légitime de définir la critique ou la philosophie transcendantale à la place de l'idéalisme transcendantal. Si nous le faisions, la genèse dont nous parlerons, ne serait pas exactement celle de l'idéalisme transcendantal. Le deuxième avantage de cette remarque, c'est qu'ainsi on est débarassé d'un travail qui est tout à fait inutile et qui consiste à reprendre tout le livre de la critique de la raison pure. dans son intégralité, en tant que système(16 bis). Ce travail est tout à fait un supplice sans aucun intérêt, car la Critique de la raison pure peut être considérée comme un livre de philosophie trancendantale et non d'idéalisme transcendantal. P. Lachièze-Rey est tout à fait conscient de la difficulté de reprendre tout le livre de Kant. _C'est pourquoi il se propose d'essayer de reconstruire l'idée d'un moi constructeur, d'une conscience constituante à partir de certains éléments épars dans la critique de la raison 30

pure. Mais il reconnaît en même temps qu'il omet ainsi certains éléments importants. Bien sûr.. ayant corifondu philosophie transcendantale et idéalisme transcendantal. pour arriver à une analyse complète, il faut repre~dre toute la critique de la raison pure et la réécrire d'une nouvelle manière. Nous ne voulons pas tomber dans .cette erreur. C'est pourquoi pour définir l'idéalisme transcendantal. nous allons nous contenter de la définition qu'en donne Kant dans trois textes qui sont: 1) La réfutation
de l'idéalisme. 2) Les antinomies paralogisme (1 7).

-

3) Le quatrième

Il - L'Idéallsme transcendantal connaissance des phénomènes.

comme

théorie

de la

La première chose qui saute aux yeux est que l'idéalisme transcendantal est une connaissance des phénomènes. Une simple lecture superficielle de ces trois textes permet d'arriver à cette conclusion évidente que nous allons essayer, malgré tout, de démontrer rapidement. Premièrement l'idéalisme transcendantal est, en lui même, nécessairement une théorie de la connaissance des phénomènes. C'est ce que Kant montre à plusieurs reprises. Le texte des paralogismes parle de "l'idéalisme transcendantal de tous les phénomènes "(18). Ce qui signifie que les concepts d'idéalisme transcendantal et celui de phénomènes appartiennent l'un à l'autre. qu'ils sont obligatoirement rattachés l'un à l'autre. Un peu plus loin, (19). lorsque Kant en arrive à la considération des objets extérieurs. il affirme que ces objets ne peuvent aucunement être considérés comme des choses en soi. mais comme des phénomènes. Il dit d'ailleurs la même chose des objets intérieurs. c'est-à-dire ceux qui sont relatifs à l'âme. L'auteur parle. bien entendu. ici du point de vue de l'idéalisme transcendantal. 31

Le début (20) du texte des antinomies dit explicitement ceci: "Nous avons suffisamment établi dans l'Esthétique transcendantale" que tout ce qui est intuitionné dans l'espace et dans le temps, par conséquent, tous les objets d'une expérience possible pour nous ne sont pas autre chose que des phénomènes, c'est à dire de simples représentations qui, en tant que nQ.us nous les représentons comme des êtres étendus ou comme des séries de changements, n'ont point. en dehors de nos pensées, d'existence fondée en soi. C'est cette doctrine que j'appelle idéalisme transcendantal". Ce texte contient plusieurs vérités dont quelques unes seront abordées par la suite. Retenons simplement pour le moment le rapport nécessaire de l'idéalisme transcendantal et des phénomènes et la discordance entre cette théorie de la
connaissance et les choses

-

en soi. concept

opposé

en

un sens à celui des phènomènes. Mais. c'est en confrontant l'idéalisme transcendantal à l'idéalisme empirique ou réalisme transcendantal que ce rapport devient encore plus clair (21). Ceci est montré essentiellement dans le texte des paralogismes. L'idéalisme transcendantal considère la matière (ici. il parle des objets extérieurs) comme un phénomène: c'est pourquoi - pour des raisons qu'on ne peut pas exposer ici-cette même matière peut être considérée au sein de cette théorie comme une réalité effective. Au contraire, le réalisme transcendantal n'a affaire qu'à des choses en soi. D'où son embarras, nous dit kant. Cet embarras est loin d'affecter l'idéalisme transcendantal, car il ne traite pas des çhoses en soi, mais des phénomènes. C'est contre Descartes et Berkeley que Kant prend position ici. Ce sont eux qui s'appellent réalistes transcendantaux. Ce sont eux qui, maladroitement, considèrent des choses en soi. C'est à Berkeley et essentiellement à Descartes qu'il fait allusion dans la suite du texte lorsqu'il parle des "psychologues attachés à l'idéalisme empirique". 32

L'idéalisme transcendantal se définit donc par rapport à Descartes et à Berkeley - et nous aurons à traiter plus longuement de ce rapport -. D'un côté, nous avons -affaire à des phénomènes (idéalisme transcendantal) et de l'autre à des choses en soi (réalisme transcendantal ou idéalisme empilique.) (21 bis). Qu'est-ce que le phénomène? la réponse à cette question nous donnera la définition de l'idéalisme transcendantal. ID - Phénomène et Idéalité :

Le terme d'idéalisme est un terme très ambigu et appelle de nombreuses critiques. Il est né exactement au 17è siècle avec Leibniz dans une phrase relevée par Lalande: "Les hypothèses d'Epicure et de Platon des plus grands matérialistes' et des plus grands idéalistes". (22). Ce terme a connu, toujours selon la même source, un grand essor. C'est ainsi qu'on a pu appeler les philosophies de Fichte, de Schelling et de Hegel des idéalismes. C'est ainsi qu'au 18é siècle, Wolff oppose sa philosophie à celle des idéalistes, des matérialistes et des sceptiques. Ce terme, toujours selon Lalande, a en philosophie un sens assez répandu, il désigne l'orientation philosophique qui ramène l'existence à la pensée" au sens le plus large du mot pensée. tI L'opposé de l'idéalisme est appelé couramment le réalisme selon lequel l'existence est indépendante de la pensée. Pour préciser: nous dirons que l'idéalisme met l'accent sur le primat de la pensée et, par conséquent, sur le sujet connaissant, autrement dit. dans cette perspective. sans le sujet il n'y aurait pas d'existence à connaître. plus exactement encore: le sujet peut être constituant, pour employer un langage postérieur, celui de Husserl. Dans ce sens-là, la réalité est constituée par le sujet pensant. Le réalisme signifie, au contraire~ que l'existence se tient indépendamment du sujet qui la connait, à ce niveau. la priorité est accordée à l'objet de la connaissance, à la réalité. 33

Par conséquent. avec le terme d'idéalisme on est à un niveau où l'on a affaire à une philosophie du stIjet, à une philosophie qui met donc l'accent sur l'inlportance et la fonction du sujet. L'idéalité des phénomènes, c'est le fait que ces objets ainsi appelés n'ont pas de sens en dehors du sujet qui les appréhende, plutôt ils n'existent en tant que tels que par et pour le sujet. Cette caractéristique des phénomènes - plutôt leur essence - est établie très s.ouvent . Elle est formulée notamment à plusieurs reprises dans les textes qui nous occupent. Le premier texte comporte une sorte de lexique comprenant les termes qui désignent des phènomènes. Les phènomènes internes, c'est à dire ceux qui sont relatifs à l'esprit lui-même.' sont dits des représentations autrement dit nécessairement des choses de pensée. Toujours à propos des phènomènes internes, on parle aussi de l'expérience interne, ce qui est un autre nom de l'idéalité des phénomènes internes. Cette même expression est d'ailleurs employée aussi dans le second texte. Sur l'idéalité des phénomènes extérieurs, les formules abondent dans le premier texte. On y parle, par exemple, de la "conscience immédiate" de "l'existence des choses hors de moi". Le terme de conscience fait son apparition pour désigner la pensée dans ce qu'elle a de constructeur. Un peu plus loin. il est question de "l'expérience externe". (ainsi. ce ne sont pas seulement les phènomènes intérieurs qui sont objets d'expérience, mais aussi les phénomènes extérieurs).Dans le même sens. encore plus loin. on emploie l'expression. de " perceptions externes". Le terme de représentation est employé dans le troisième texte pour désigner les phénomènes extérieurs: un peu plus loin dans ce même texte. ces représentations sont Hdites en nous".. En somme, phénomènes extérieurs et phénomènes intérieurs bénéficient tous de l'idéalité. 34