L'HERITAGE PHILOSOPHIQUE DE LA DECLARATION DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN DE 1789

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Philosophes, historiens et sociologues, venus de France, d'Amérique latine et des Antilles, réunis en colloque en Guadeloupe, interrogent la signification des idéaux universels de liberté, d'égalité et de droits dans leurs rapports aux situations particulières des pays du Tiers-Monde et la pensée contemporaine, relativiste ou identitaire qui en a instruit le procès, dessinant ainsi les contours d'une philosophie politique de l'avenir.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296310889
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L 'héritage philosophique de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789

Signification pour la Caraïbe

cg L' Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3458-8

ACTES DU PREMIER COLLOQUE INTERNATIONAL DE PHILOSOPHIE ORGANISE PAR L'ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE PHILOSOPHIE DE LA GUADELOUPE, BASSE-TERRE 18-22 DECEMBRE 1989

L 'héritage philosophique de la Déclaration des Droits de I'Homme et du Citoyen de 1789
Signification pour la Caraïbe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

SOMMAIRE

Avant-Propos,

M.-A. PHAlENTE public, M. LUCIEN

7 12 21 34 51 69 84 108 123 140 152 168 176 199 215 234 256 268

Les droits de l'homme et l'enseignement L'abolition de l'esclavage colonial et la transgression révolutionnaire,

I? FOUGEYROllAS

Culture du droit et esclavage, G. TRÉSOR Philosophie de la communication et philosophie de la libération, E. DUSSEl

D'une « abolition»

à 1'« autre », M. PÉRJNA

Sous Iëclat des Lumières, l'inexistence du droit des noirs à l'existence, L. SALA-MOlINS La Terreur et le Peuple-Un, Histoire et géographie: le destin de l'inhumain J. ANDRÉ selon Hegel, B. BOURGEOIS

Contre la philosophie des terroirs: les droits de l'homme et les cultures, S. B. DIAGNE Universalisme et différentialisme, L. FERRY & A. RENAUT

Les deux mémoires, J. MUGlIONI Qui est l'homme des droits de l'homme?, J. DAHOMAY
Le droit à l'insurrection, principe cardinal de la Révolution, Y. BENOT

Stratégie dérnocratique et pensée politique moderne, M. MAESSCHALCK Les droits de l'homme de 1789 à 1989 : métamorphoses et réévaluation, S. GOYARD-FABRE Révolution française et idéologie nationale aux Antilles, H. BANGOU Liste des intervenants

AVANT-PROPOS
Marie-Ange PHALENTE
Professeur agrégé de philosophie à l'IUFM de Guadeloupe

Le présent ouvrage reprend l'essentiel des communications présentées lors du Colloque international de philosophie qui s'est tenu à Basse-Terre (Guadeloupe) du 18 au 22 décembre 1989 sur « CHéritage philosophique de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la Caraïbe ». Ce colloque, organisé par l'Association des professeurs de philosophie de la Guadeloupe avec le concours des collectivités locales, du ministère de l'Éducation nationale, de la Direction régionale des Affaires culturelles et de l'Université des Antilles et de la Guyane, a réuni des personnalités venues principalement de la France continentale, d'Haïti, d'Afrique et d'Amérique latine. La publication de ces travaux consacrés à la question des droits de l'homme et à celle de la relation des cultures particulières à l'universel peut sembler, à bon droit, bien tardive, mais faute d'éditeur, nous n'avons pu la réaliser avant que M. Lukas Sosoe ne décide de nous y aider. Le travail de transcription des débats et de mise en forme de l'ouvrage avait depuis longtemps été effectué et la relecture de ces textes nous a convaincu de leur persistante actualité. Pourquoi un tel colloque a-t-il eu lieu? Dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française de 1789, il était apparu aux professeurs de philosophie de ce département français d'Amérique, encore marqué par son passé d'esclavage et de colonisation, que la célébration la plus appropriée consistait à organiser une rencontre internationale autour du grand texte de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et de son héritage. Destinée à confronter les lectures que peuvent en faire sociologues, anthropologues, historiens et philosophes, cette rencontre devait permettre surtout, en situant délibérément notre réflexion dans le contexte caraïbéen et plus largement dans celui du Tiers-Monde, de repenser le lien nécessaire entre l'universalité de l'homme et la pluralité

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MARIE-ANGE PHALENTE

des cultures particulières. Si, pour nous, il n'y a pas d'inscription territoriale définitive des droits de l'homme qui réduirait leur reconnaissance à une volonté européenne et à son influence hégémonique, il nous apparaît cependant impossible de feindre d'ignorer la difficulté tragique qu'éprouvent certaines cultures, reposant sur la tradition, à permettre l'émergence de l'individu, du droit fondé sur l'homme, sur sa liberté comme valeur indépassable. Cette difficulté tragique, comme on peut le voir avec les intégrismes, s'explique, certes, par le poids de la tradition, mais aussi par l'incompréhension et la révolte provoquées par un universalisme dogmatique, imposé de l'extérieur aux individus, dont nous n'avons pas fini, depuis Rousseau de conjurer les méfaits. Si on les compare avec ces cultures, celles de la Caraïbe, nées de la colonisation et de l'esclavage, ont connu une autre histoire, une néo-tradition à la croisée de passés plus anciens, plus souvent niés qu'assumés et une confrontation directe avec les idées révolutionnaires dont témoignent, en Guadeloupe par exemple, les luttes pour l'émancipation, la première abolition de 1794 et le combat de Delgrès contre le rétablissement de l'esclavage par Napoléon en 1802. Cela pouvait faire de notre région un lieu privilégié de reprise de la réflexion humaniste sur l'universel. L universel que nous entendions défendre, c'est celui que nous atteignons lorsque nous prenons nos distances à l'égard des situations particulières naturelles ou historiques dans lesquelles nous vivons, lorsque nous nous en arrachons, sans en nier pour autant l'existence. En nous en arrachant, nous entrons dans la sphère d'une communication de plus en plus élargie, constitutive du sensus communis auquel Kant donne un sens profond dans l'Esthétique de la Critique de la Faculté de Juger. Cet universel, qui n'est alors plus celui de la raison dogmatique, est un universel dialogique fondé sur la reconnaissance de l'humanité de l'homme et sur la possibilité qui est donnée à chacun d'échapper à l'état d'une raison passive soumise au préjugé, à l'hétéronomie et à l'abandon au besoin d'être guidé par d'autres... Mais comment faire pour que cet universel ne soit pas à nouveau travesti, confisqué, dénaturé? Comment penser aujourd'hui la dialectique du particulier et de l'universel? S'il est impossible de résumer en quelques lignes l'ensemble des réflexions échangées à la lumière du texte de la Déclaration des droits de IHomme et du Citoyen de 1789 et dont témoignent tant les

AVANT-PROPOS

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communications publiées que les discussions donné lieu, on peut cependant les regrouper grands thèmes.

auxquelles elles ont autour de quelques

SIGNIFICATION DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET DE SES PROLONGEMENTS POUR L'HISTOIRE POLITIQUE DES PEUPLES DE LA CARAÏBE. Jacques André tente, par une approche psychanalytique de la Terreur, de cerner l'ambiguïté de la représentation révolutionnaire du lien social et la paranoïa qui s'exprime dans l'idée de Peuple- Un. Georges Trésor suit, dans l'histoire de la société coloniale, le développen1ent difficile d'une culture du droit issue des principes de la Déclaration et interprétée différemment selon les appartenance raciales. Yves Benot réfléchit sur la reconnaissance par les révolutionnaires du droit à l'insurrection et son application au cas de Saint-Domingue. Pierre Fougeyrollas voit à l' œuvre dans la Révolution française (et dans toute révolution) une dialectique de transgressions et de régressions dont le moteur est la lutte des acteurs plus que la référence à des idéaux. Henri Bangou, en liant l'émergence de l'idée de nation tage pour les peuples colonisés. à la Révolution en analyse l'héri-

LES PRINCIPES DE LA DÉCLARATION ET LA RÉALITÉ DE LA RECONNAISSANCE DES DROITS POUR LES ESCLAVES OU POUR LES PEUPLES DU TIERS-MoNDE. Mickaella Péri na s'interroge sur l'efficacité d'une liberté seulement formelle, finalement reconnue à l'esclave noir, mais en divorce avec le maintien de son infériorité sociale. Louis Sala- Molins instruit le procès des Lumières et de leur incapacité à reconnaître l'égalité de tous les hommes, quelle que soit leur origine raciale. Enrique Dussell pose le problème du formalisme des droits de l'homme au regard de la situation d'exploitation des peuples du Tiers-Monde. Marc Maesschalck, en défendant un agir stratégique contre l'agir communicationnel de Habermas, propose d'enraciner les luttes pour la liberté dans la culture propre des peuples dominés. Souleymane Bachir Diagne montre, quant à lui, les dangers de toute définition culturelle de la citoyenneté en affirmant la nécessité du recours à un principe universel pour pouvoir nommer et combattre la tyrannie.

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MARIE-ANCE PHALENTE

UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME. Bernard Bourgeois éclaire la position de Hegel sur la liberté comme essence universelle de l'homme qui se pose elle-même au sein des conditions réelles de sa réalisation historique et la volonté du philosophe de penser toujours l'universel dans et par le particulier. Luc Ferry et Alain Renault analysent les principaux aspects de la crise de l'universel et dessinent les contours d'un universalisme critique propre à réconcilier la référence à l'universel et la pensée contemporaine.

Jacky Oahomay voit dans l'identification de

« l'homme des droits de l'homme» à un devoir-être, s'imposant à tous les hommes sans distinction, le moyen efficace de la lutte pour le droit et la liberté contre les culturalismes réducteurs.

LES DROITS DE L'HOMME AUJOURD'HUI. Marcel Lucien montre que toute déclaration des droits de l'homme et du citoyen implique un enseignement de ces droits et que la pensée personnaliste peut apaiser la tension entre l'éthique et le politique que révèle l'évolution de leur conception. Simone GoyardFabre étudie les réévaluations qu'ont connues les droits de l'homme de 1789 à nos jours pour montrer les progrès de leur internationalisation et de leur juridicisation. Jacques Muglioni nous aide enfin à penser le sens de toute vraie commémoration qui, à l'inverse du ressentiment, est tournée vers l'avenir et nourrit notre espérance.

Il est particulièrement heureux pour nous que cet ouvrage paraisse l'année même où une autre commémoration mobilise la réflexion et suscite les controverses, celle des événements de 1802 en Guadeloupe, qui virent l'écrasement de la révolte contre le rétablissement de l'esclavage dans les îles. Cette coïncidence nous fait mesurer la signification philosophique à accorder à toute c0I11mémoratioI1 : le rappel du sacrifice de Delgrès, qui aide à la compréhension des pesanteurs historiques, n'a de valeur que s'il nous invite à approfondir notre réflexion sur la liberté et l'égalité proclamées par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et l'espérance humaniste que ce texte a suscitée. Les contributions que nous présentons ont le mérite d'y aider. Plus largement, nous souhaitons que le lecteur trouve dans leur diversité matière à stimuler l'exercice de la pensée sur des sujets qui, trop

AVANT-PROPOS

Il

souvent, suscitent plus l'emportement et la passion que l'effort pour rechercher ce qui rapproche les hommes au-delà de la différence des cultures. Cette publication se veut aussi l'expression de notre hommage et de notre gratitude à l'égard de nos éminents invités, comme l'occasion de nous remémorer les fructueux échanges qu'ils ont favorisés. Mais depuis 1989, deux d'entre eux nous ont quitté: Jacques Muglioni, notre maître et ami, en janvier 1996, Cyrille Serva en août 2001. Cet ouvrage leur est dédié.

Sainte-Rose,

Guadeloupe,

février 2002.

LES DROITS DE rHOMME

ET rENSEIGNEMENT PUBLIC
Marcel LUCIEN
Inspecteur général de phaosophie

« Déclarer» les droits de l'homme, c'est les enseigner à tous, et d'abord au peuple, instruire chacun de ses droits. Le souci pédagogique préside à la Déclaration du 26 août 1789. Les Américains ont présenté les vérités politiques « sous une forme qui pût facilement devenir celle du peuple », remarque Mirabeau, et Barnave, résumant la préoccupation majoritaire, affirme qu'il faut qu'une déclaration des droits soit « à
portée de tous les esprits et qu'elle devienne le catéchisme national» 1.

Concision, rigueur, généralité, systématicité seront quelques-unes des qualités d'un message dont la portée doit être universelle. Réciproquement, c'est par l'instruction que les hommes accèdent à la liberté, que se forge l'unité nationale, c'est-à-dire que prend vie la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Nombreux sont les discours et rapports sur l'instruction publique dans les assemblées révolutionnaires, car c'est par l'éducation que s'accomplira la rupture avec l'Ancien Régime. Malgré « la Patrie en danger» et l'instauration de la Terreur, les assemblées examinent des plans, votent des décrets. Si
« l'éducation

nationale» est si nécessaire,c'est pour former des citoyens
des institutions est même,
«

libres et égaux en droits. Le fonctionnement

en soi, un enseignement:

Les plus belles écoles, dit le rapport

Bouquier du 8 décembre 1793, les plus utiles, les plus simples, où la jeunesse puisse recevoir une éducation vraiment républicaine, ce sont, n'en doutez pas, les séances publiques des départements, des districts, des municipalités, des tribunaux, et surtout des sociétés populaires ». De plus, l'école est investie, et pour longtemps, du devoir de perfectionner l'humanité, de lui donner au surplus le bonheur.

1. Marcel

Gauchet,

La Révolution

rkS droits rk l'homme)

NRF

Gallimard

1989,

pp.

51-52

et 69.

LES DROITS DE CHOMME ET I.:ENSIGNEMENT PUBLIC

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Léducation ne doit donc pas réprimer le développement des sentiments instinctifs, en inculquant des « préjugés », des artifices ou des conventions sociales sans fondement. La nouvelle pédagogie des écoles centrales fait confiance à la liberté des élèves, qui choisissent ce qu'ils entendent faire. Quelques exercices publics entretiennent l'émulation, mais il n'est pas d'examen qui force à l'apprentissage d'un programme: chaque professeur plaide pour la beauté de sa discipline2. À la vérité, pour les Constituants, le citoyen et l'homme sont indissociables. La loi de la cité protège les droits individuels et l'éducation les développe. Pour Sieyès, le principal inspirateur de la Déclaration de 1789, les droits ont pour fondement les besoins de l'homme: « l'homme reçoit de la nature des besoins impérieux, avec des moyens suffisants pour y satisfaire. Il éprouve dans tous les instants le désir du bien-être..., de tous les moyens de bien-être, l'état de société est le plus puissant ». De même, Condorcet, le seul révolutionnaire dont la pensée soit proprement et directement philosophique,

celui qu'on nomma un jour

«

le premier magistrat de la raison» en

Europe, affirme dans ses Réflexions de 1789 que « les hommes n'ont d'autre motif de leurs actions que d'éviter la souffrance et de chercher le bonheur. C'est par cet unique motif qu'ils se sont rassemblés, qu'ils

demeurent en société... » L'analysedes travaux préparatoires a montré
que le texte de la Déclaration est une mosaïque où s'affrontent de multiples conceptions philosophiques, mais il semble que les plus influentes car les plus raisonnées - celles de Sieyès et de Condorcet associent le point de vue sensualiste et utilitariste au modèle de la cité antique, tracé par Platon ou réalisé à Sparte. Aussi la « science» de la citoyenneté et le perfectionnement de « l'art social» doivent-ils, selon

Condorcet, permettre le progrès indéfini des facultés humaines, car « le
but de l'instruction n'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger ». Telle est l'identité substantielle de l'homme et du citoyen 3.

2. Histoire Parias,

générale Nouvelle

de l'enseif:nement Librairie

et de l'éducation Paris 1981,

en France, Tome 1789, 3, pp.

publiée

sous

la direction

de Louis-Henri

de France,

30 et 72-73. 1848, Keith 1946, Michael teXtes présentés Baker, Condorcet, par Lucien raison et

3. Sur Sieyès, Jaume,

voir Les Déclamtions

des droits 1989,

de l'homme

1793, voir

Gamier-Hammarion

p. 125.

Sur Condorcet,

politique, ennann, Paris1988,pp. 393, 397 et pt/Ssim. H

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MARCEL LUCIEN

« Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, écrit Condorcet, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre» 4. Trois grands esprits sont chargés de faire rapport sur l'instruction publique, dans les assemblées révolutionnaires: Talleyrand, Condorcet

et Daunou. Le premier assigne à l'éducation « un objet immense, indéfini... depuis les éléments les plus simples des arts jusqu'aux principes et affirme la nécesles plus élevésdu droit public et de la morale... sité d'un « système d'éducation ». Au second, nous devons le souci de l'égalité et de l'indépendance de l'enseignement par rapport à la puissance publique. Avec Thermidor, enfin, Daunou souligne le prix de la liberté. La gratuité, l'obligation, l'entrée à l'école à six ans, l'usage du français de préférence aux patois, l'idée enfin que l'enseignement concerne avant tout l'État, non l'Église, et, pour ce qui est des réalisations, les grandes institutions d'enseignement supérieur (Conservatoire des Arts et Métiers, École Polytechnique, École Normale), les leçons des échecs dans le premier et le second degré..., voilà quelques aspects de l'héritage que nous tenons des hommes de 17895.
}),

Cet héritage, Jules Ferry le recueille à travers la lecture de Quinet et de Condorcet, mêlée cependant à l'influence dominante du positivisme hostile à la métaphysique et à l'individualisme des droits de l'homme. D'où un nouvel infléchissement des principes. rAssemblée de 1789 s'était prononcée « en présence et sous les auspices de l'Être suprême ». Désormais, au-dessus des lois positives, il est clair qu'il n'y a plus de loi divine; sous l'influence de la nouvelle science sociologique, il n'y a peut-être plus de droits inaliénables de l'individu. Buisson écrit, dans son Nouveau Dictionnaire de Pédagogie (1911),

dont on sait l'influencesur la formation des instituteurs: « Il y a un
droit et un devoir qui est au-dessus de toutes les libertés: c'est le droit et le devoir de l'instruction, qui s'imposent au nom d'une nécessité sociale» 6. Peu à peu, la science sociale et l'autonomie kantienne de la

4. Cité par Michèle 5. Histoire générale...

Crampe-Casnabet,

Condorcet lecteur rks Lumières,

PUF

1985, p. 120.

tome 3, pp. 39 à 42. Liberté laïcité, CERF/CUJAS 1987, p. 23.

6. Cité par Emile Poulat,

LES DROITS

DE rHOMME

ET L'ENSIGNEMENT

PUBLIC

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raison se substituent, dans les valeurs laïques, à l'individualisme des besoins, qui était au fondement des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Dans le même temps, bien des certitudes se trouvent ébranlées: le patriotisme républicain avec l'affaire Dreyfus, l'esprit de neutralité et de tolérance dans le conflit qui oppose l'Église et l'État, le libéralisme lui-même avec les progrès du mouvement socialiste, l'universalisme humanitaire des Lumières, quand sont mieux connues d'autres civilisations... Rousseau avait affirmé la difficile coïncidence de l'homme et du citoyen: « Tout patriote est dur aux étrangers; ils ne sont qu'hommes, ils ne sont rien à ses yeux. .. :ressentiel est d'être bon aux gens avec qui l'on vit », lisons-nous dans Émile?, ou encore, dans ses Considération sur le gouvernement de Pologne, les Polonais, pour suivre

l'exemple des Anciens, n'hésiteront pas à manifester leur « répugnance
naturelle à se mêler avec l'étranger» 8. Car « un enfant en 0 uvran tles yeux doit voir la patrie et jusqu'à la mort ne doit plus voir qu'elle. Tout vrai républicain... ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle» 9. En un mot, « il faut opter entre faire un homme ou un citoyen; car on ne peut faire à la fois l'un et l'autre» 10. Les hommes de 1789 avaient cru pouvoir négliger ces avertissements; dans les dernières années du XIXesiècle éclate la fragile unité de l'homme et du citoyen par la constitution de deux ligues antagonistes, celle des Droits de l'homme (février 1898) et celle de la Patrie française (janvier 1889). Bien plus, au nom de la science, naissait alors un courant encore discret, mais sûr de soi et appelé à un bel avenir, l'École Nouvelle. Dès 1882, l'Allemand Preyer n'avait-il pas publié L'âme de l'enfant et proposé ainsi une nouvelle fin à r éducation? 1899 est l'année où s'ouvrent le Bureau international de l'École nouvelle et l'École des Roches, l'année de la fondation de la Société libre pour l'étude psychologique de l'enfant, qu'animent Buisson et Binet. Le but de l'école ne sera peutêtre plus la formation du citoyen et, par lui, de l'homme libre et raisonnable, mais l'épanouissement de r enfant. Au tournant du siècle,
7. Livre I, édition de la Pléiade, p. 962. pp. 248 et 249.

8. Ed. de la Pléiade, 9. Ibid., p. 966. 10. Émiu,

Livre I, éd. de la Pléiade,

p. 248.

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MARCEL

LUCIEN

s'était opéré, à l'insu du grand public, un mouvement des idées pédagogiques tel, que Claparède le qualifia de « révolution copernicienne ». Droits individuels de l'homme, valeurs laïques, épanouissement de l'enfant: un lent, progressif et imperceptible glissement de la base avait ébranlé l'édifice de l'école républicaine. Seuls les plus avertis s'en aperçurent alors. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans les années vingt, le mouvement n'est plus confidentiel. Sous le choc de la Seconde, il devient patent. Après les crimes nazis, est-il encore possible d'unir dans une même pensée l'homme et le citoyen? Dès 1932, un philosophe fort influent en France n'avait-il pas distingué, pour les opposer, une société close d'une société ouverte et vu le progrès « décisif, pour la matière de la justice, [...] dans la substitution d'une république universelle, comprenant tous les hommes, à celle qui s'arrêtait aux frontières de la cité» Il ? Les préambules des Constitutions de 1946 et de 1958 font référence à la Déclaration de 1789, mais dès 1960, autour du club Jean Moulin, de plus en plus nombreux sont ceux qui constatent avec regret que « le système d'éducation a jusqu'à présent tendu à faire des individus autonomes, indépendants et critiques, mais non pas des citoyens participants et responsables» 12. Limmense prestige de la Déclaration de 1789 dissimule malles déséquilibres du libéralisme ou les progrès de l'étatisme corrélatif: comme l'avait montré Tocqueville, de l'individualisme. De nouvelles solidarités s'affirment, cependant que s'évanouit, avec le développement de l'esprit positif, la philosophie du droit naturel. C'est alors que paraît à New York, aux jours les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, en mai 1942, un petit ouvrage d'un philosophe français connu en France comme l'un des représentants principaux du renouveau de la pensée thomiste, Jacques Maritain. Louvrage s'intitule Les Droits de lnomme 13; c'est un livre de combat, qui inau-

gure une nouvelle collection, « Civilisation », et appelle à une nouvelle
déclaration des droits de l'homme. Ignoré en France jusqu'à nos jours, l'ouvrage est répandu aux États-Unis et en Amérique du Sud, traduit

11. Henri Bergson,

Les Deux

sourcesde la morale et tk la religion, PUF 1955, p. 77.
p. 205.

12. Club Jean Moulin, 13. Réédité chez Desdée

L11tat et le citoyen, SeuilI961, de Brouwer en 1989.

LES DROITS

DE eHOMME

ET CENSIGNEMENT

PUBLIC

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en anglais, en espagnol et en portugais dès 1943. Dans cette même collection, un autre philosophe français, Georges Gurvitch, publie en 1944 une Déclaration des droits sociaux. Maritain et Gurvitch pensent que la nouvelle déclaration des droits de l'homme doit être l' œuvre de la France. Et, en effet, le projet de Constitution du 19 avril 1946 est précédé d'une longue déclaration des droits de l'homme en trente-neuf articles, traitant aussi bien des libertés (art. 1 à 21) que des droits sociaux et économiques (art. 22 à 39). Rejeté lors du référendum du 5 mai 1946, ce projet est remplacé par le texte du 27 octobre qui résume dans un préambuk de dix-huit articles les principales dispositions de la déclaration précédente 14. Cependant le président Roosevelt n'avait pas hésité à écrire à

l'épiscopat américain: « Les Nations Unies veulent travailler à l'instauration d'un ordre international dans lequel l'esprit du Christ guidera les cœurs des hommes et des nations» 15. La Charte des Nations

Unies,adoptée le 26 juin 1945, proclame dans son préambuk

«

notre

foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des femmes... » et neuf articles traitent de ces droits.. Sous la pression des grandes associations civiques américaines (et finalement de l'American Jewish Committee), le gouvernement américain obtient la création d'une commission préparatoire à la rédaction d'une déclaration des droits de l'homme, sous la présidence d'Eleanor Roosevelt. À la seconde Conférence générale de l'UNESCO, à Mexico, en novembre 1947, Jacques Maritain est chef de la délégation française, où il succède à Léon Blum. Il prend acte de l'état actuel de division des esprits, qui ne permet aucun accord « sur une commune pensée spéculative », mais seulement « sur une commune pensée pratique , sur l'affirmation d'un même ensemble de convictions concernant l'action » 16. De même, le juriste français René Cassin, prix Nobel de la paix en 1968, qui joue un rôle décisif dans la rédaction du projet de

14. Les Déclaratwns des droits de l'homme 1789, 1793, 1848, 1946...) pp. 325) 332 et Le Livre des Droits de l'homme, histoire et textes, présentés par Jean-Jacques Vincensini, Robert Laffont 1985, p. 239.
15. Cité par Emile Poulat, 16. Jacques Maritain, des droits de l'homme. H, PP' 58 et 59. Les Droits de l'homme, Desdée de Brouwer 1989, pp. 126 et 127. Les Déclarations

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MARCEL LUCIEN

déclaration, veille à éviter tout débat métaphysique sur la nature de l'homme et de la société. Il aurait voulu équilibrer droits et devoirs; Eleanor Roosevelt s'y oppose. Au terme de cent séances, la commission remet son projet. La Déclaration Universelle des droits de [nomme, proclamée par l'Assemblée générale des Nations Unies le 1er décembre 1948, diffère

sensiblement de celle de 1789. Elle souligne « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine », « la dignité
et la valeur de la personne humaine» (préambule) et se présente comme
« l'idéal commun

à atteindre par tous les peuples et toutes les nations ».

Larticle 1 affirme que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », et préconise « l'esprit de fraternité ». Larticle 2 exclut la confusion des droits de l'homme et de ceux du citoyen d'une nation souveraine. [article 29 prescrit des « devoirs envers la communauté» et fait référence aux« justes exigences de la morale... » : la« personne humaine» de 1948 n'est plus ni l'individu, ni le citoyen. Léducation n'a pas pour but de consacrer des opinions toutes faites, affirmait Condorcet, mais de les soumettre à l'examen des générations successives, chacune étant plus éclairée que la précédente 17. [évolution des droits de l'homme, trop schématiquement résumée ici, n'est nullement une succession linéaire et simple; l'école enseigne simultanément la Déclaration de 1789 et celle de 1948. De celle-ci à celle-là, on peut retrouver la tension annoncée par Rousseau entre l'homme et le citoyen, l'éthique et le politique, la justice et le droit. Cette dualité est peut-être illustrée par deux hommes de la Révolution, que les pays de la CaréÜbe ne peuvent ignorer, car ils sont tous deux membres, en 1780, de la Société des Amis des noirs. Lun est de petite, mais de vieille noblesse provinciale. Lautre est roturier et pauvre, fils de tailleur d'habits. Élèves des Jésuites l'un et l'autre, le marquis critiquera sévèrement l'éducation reçue, l'enseignement des humanités classiques, la discipline du collège, les préjugés moraux. Lautre, enfant sérieux et studieux, est initié par un prêtre à la spiritualité de Port-Royal, puis reçoit avec admiration et reconnaissance la science des Jésuites, sans apprécier cependant l'esprit de la Compagnie.

17. Cité par Keith Michael

Baker, op. cit., p. 392.

LES DROITS

DE rHOMME

ET L'ENSIGNEMENT

PUBLIC

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Jeune mathématicien de génie, le premier a un goût prononcé pour l'abstraction et le travail solitaire; le second s'accorde quatre années d'université avant d'entrer au séminaire...

Dès 1774, Condorcet s'en prend à « l'horrible barbarie », qu'est l'esclavage. Journaliste, il renouvelle ses attaques en 1777, 1781, puis chaque année à partir de 1788, date de la fondation de la Société des Amis des noirs, dont il est membre fondateur avec Brissot, Mirabeau et quelques autres. En 1790, quand l'Assemblée confirme les droits des colons, il écrit dans ses notes: « ajouter un mot à l'article premier de
la déclaration des droits: tous les hommes blancs naissent libres et égaux en droits. Donner une méthode pour déterminer le degré de
blancheur»

...
«

Labbé Grégoire, quant à lui, se nomme lui-même

l'ami des

hommes de toutes les couleurs ». En 1779, il a publié un premier mémoire en faveur des juifs, suivi en 1785 d'un second mémoire, présenté à nouveau en 1788. Il fréquente des intellectuels juifs, connait leurs ouvrages, notamment ceux de Mendelssohn, aussi bien que les écrivains jansénistes et gallicans du XVIIesiècle et les théologiens du XVIequi légitimaient les révoltes populaires contre les abus du pouvoir. À l'Assemblée Constituante, il plaide la cause des juifs, puis s'engage dans une longue bataille en faveur des hommes de couleur et des nègres de Saint-Domingue, qui occupera vingt-six années et donnera matière à sept ouvrages... Largumentation est minutieuse, le ton souvent vif,

l'indignation sensible. « Du mépris à l'injustice, il n'y a qu'un pas; aussi
faut-il que le mulâtre aÎt six fois raison pour obtenir une fois justice... », écrit-il. Ou encore: « [homme de couleur n'a pas même le droit des animaux, celui de repousser la force par la force ». Mais ces deux amis des noirs ont des conceptions bien différentes de l'homme et de la société. Condorcet est un philosophe, Grégoire un religieux. Au nom de la raison, le premier associe l'exercice des droits

de l'homme au progrès des Lumières. Il écrit aux noirs:

«

La nature

vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les blancs» 18, car « occupé à méditer depuis longtemps sur

18. Cité par Tzvetan Todorov) 1989, pp. 284 et 285.

Nous et les autres. La R4f/exi0nfrançaise

sur la diversité humaine,

Seuil

20

MARCEL

LU CIEN

les moyens d'améliorer le sort de l'humanité, je n'ai pu me défendre de croire qu'il n'yen a réellement qu'un seul: c'est d'accélérer le progrès des Lumières» 19. Le philosophe affirme la perfectibilité et l'égalité à

terme de tous les hommes; il vit, par la pensée, avec

«

l'homme rétabli

dans les droits et dans la dignité de sa nature... c'est là qu'il existe véritablement avec ses semblables» 20. Cart social, sans cesse plus parfait,

doit permettre

«

le perfectionnement

indéfini de notre espèce ».

En tout homme, Grégoire voit, immédiatement, un fils de Dieu et un frère. Il ne sépare pas, dans son engagement, religion et politique, et affirme non la perfectibilité de l'esprit humain, mais la perfection actuelle de la personne humaine. Il puise son inspiration dans les textes bibliques: « Le Seigneur fait justice aux opprimés; aux affamés il donne le pain; le Seigneur délie les enchaînés» 21. Le « cri de la liberté» doit affranchir la nation du despotisme des monarques, les juifs de leur condition de parias, les gens de couleur libres de leur situation d'inégali té, les nègres de l'esclavage. . . Selon Condorcet, la politique rationnelle lie chacun de ses efforts

à

«

la chaîne éternelle des destinées humaines»

et prépare un futur

qu'engendrera nécessairement l'histoire. Pour Grégoire, une exigence absolue - celle de la morale, qui est d'origine divine - renverse les structures et déjoue les calculs. Elle s'impose à la fois à l'homme et au citoyen. Chomme n'attend pas son salut du citoyen. Les délais inévitables de l'action et ses détours tiennent à la prudence pragmatique,

mais ne relèvent pas de la rationalité de quelque

« art social

».

« Lorsqu'en 1831 l'abbé Grégoire mourut, écrit son dernier biographe, l'émotion à Saint-Domingue fut considérable. Pendant vingtquatre heures, alors qu'à Paris, l'Église mesurait âprement à celui qui retournait vers Dieu les sacrements et les prières, le canon tonna dans l'île en son honneur toutes les demi-heures» 22.

19. Ibid., p. 285. 20. Cité par Keith Michael Robert 21. Psaumes, Badinter, 145. L'Abbé Grégoire) évêque et démocrate, Desdée de Brouwer 1989, p. 58. Baker, op. cit., p. 456. Sur la biographie Fayard 1988. de Condorcet, lire d'Elisabeth et Condorcet,

22. Georges Hourdin,

rABOLITION DE rESCLAVAGE
ET LA TRANSGRESSION

COLONIAL RÉVOLUTIONNAIRE
Pierre FOUGEYROLLAS

Professeur de sociologie à l'Université de Paris VII

Les révolutions sont comme des lames de fond qui emportent, au moins pendant un temps, des individus et des groupements sociaux au-delà d'eux-mêmes, c'est-à-dire au-delà d'une représen tation strictemen t calculée de leurs intérêts. Ainsi, en 1649, la Révolution anglaise, après la victoire de l'armée du Parlement et de la bourgeoisie sur l'armée du roi et des nobles, décapite Charles 1er, abolit la monarchie et supprime la Chambre des Lords,

comme étant

«

inutiles, pesants et dangereux pour la liberté du

peuple ». C'est la naissance de la République dont Cromwell devient ultérieurement le Protecteur. Dix-neuf ans plus tard, l'Angleterre aboutit, au terme d'une « glorieuse révolution» non sanglante, à un compromis historique entre ses capitalistes et son aristocratie qui la conduira sans heurts majeurs à sa situation politique actuelle. Ainsi, le 26 août 1789, l'Assemblée Constituante française adopte la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dont le premier article proclame: « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». En dépit de quoi, la même assemblée vote, du 3 au 14 septembre 1791, la première constitution de la France, laquelle distingue les citoyens actifs, jouissant du droit de vote parce qu'ils sont de sexe

masculin et qu'ils paient une
valeur de trois journées de droits et garanties Dans le même temps, soumis à leurs maîtres prennent la liberté de devant servitude.

«

contribution directe au moins égale à la

de travail », et les citoyens passifs, bénéficiant démocratiques, mais exclus du droit de vote. les esclaves des colonies françaises demeurent et aux lois de l'Ancien Régime, sauf lorsqu'ils se révolter et d'anéantir dans les faits leur ci-

22

PIERRE FOUGEYROLLAS

En 1792, la Convention

nationale

est élue au suffrage

universel

masculin

-

avec d'ailleurs un taux élevé d'abstentions

-, puis on

revient, en 1795, au suffrage censitaire; c'est seulement en 1848 que sera mis en œuvre le suffrage universel masculin et, en 1945, le suffrage pleinement universel en France. Par ailleurs, on le sait, l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises a été décrétée par la Convention unanime le 16 pluviôse an II (4 février 1794), son rétablissement a été décrété par Bonaparte, le 30 floréal an X (20 mai 1802) et il faudra attendre la Révolution de 1848 pour que, sur proposition de Schœlcher, cet esclavage soit définitivement aboli. Cela nous paraît signifier que les révolutions anticipent sur le déroulement de l'histoire en transgressant momentanément leurs propres limites et que des effets de ces transgressions s'intègrent plus tard aux linéaments des nouvelles sociétés. C'est le rapport entre le droit et le fait, entre l'idéal moral et le processus historique que nous essaierons ici de cerner et de comprendre.

1.

SIGNIFICATION

DE LESCLAVAGISME

COLONIAL

A-t-on suffisamment médité sur la suite d'événements considérables qui ont marqué, en Europe et dans le monde, la naissance et le développen1ent de la modernité, c'est-à-dire la fin du servage et son remplacement progressif par le salariat s'accompagnant de la domination des bourgeoisies européennes sur des populations habitant les autres continents et de l'engendrement dans certaines contrées d'un nouvel esclavage, l'esclavage colonial? Car, au moment où se crée le marché mondial sous sa forme première, une scission se produit dans l'humanité entre, d'une part, les sociétés que les bourgeoisies commencent à prendre en charge et qui deviennent colonisatrices et, d'autre part, les sociétés dont l'ordre ancien n'est pas bouleversé de l'intérieur et qui tombent, tôt ou tard, sous la coupe des premières. Et, cette scission n'est pas encore dépassée. Au cours des XVIe et XVIIe siècles, la modernité a pour fondement une économie qui est celle du capitalisme marchand: progressivement, le pouvoir de l'argent l'emporte sur celui de la naissance. La révolution néerlandaise et les révolutions anglaises

L'ABOLITION

DE CESCLAVAGE COLONIAL

ET LA TRANSGRESSION

RÉVOLUTIONNAIRE

23

sont fondatrices fois, bourgeoises

de sociétés modernes, c'est-à-dire de sociétés, à la et nationales. Libérateur pour le corps social dans

lequel il opère, ce processus historique trouve dans l'esclavagisme colonial un supplément de richesses essentiel pour les économies métropolitaines. C'est seulement lorsqu'il accédera au stade industriel, dans l'Angleterre du XVIIIe siècle et dans l'Europe continentale du XIXe siècle, que le capitalisme constatera mode d'exploitation du travail humain moins performant que le salariat. À l'époque des révolutions anglaises que l'esclavagisme est un archaïque et beaucoup

(1649 et 1688) et au temps

de la Révolution française de 1789, non seulement l'économie du capitalisme marchand n'est pas en contradiction avec l'esclavage aux colonies, mais encore elle l'intègre comme l'un de ses aspects dont les grands négociants et les banquiers voient mal comment ils pourraient se passer, même s'il est vrai que des moralistes et des politiques le condamnent au nom du droit naturel et que certains économistes en proposent la fin au nom d'une organisation future, plus efficace que celle du capitalisme marchand.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas reconnaître que le mouvement anti-esclavagiste, animé en Grande-Bretagne par Wilberforce et par la Société des Amis des noirs en France, procède plus d'exigences morales que de positions témoignant d'une effective maturité politique? A cet égard, l'idéologie des Lumières ne va pas plus loin que la théologie anti-esclavagiste formulée par Las Casas deux siècles auparavant. Mais, de la dénonciation de l'esclavage colonial chez Montesquieu par le moyen de la dérision aux attaques directes et virulentes de Raynal-Diderot, le mouvement des Lumières a préparé une partie de l'opinion française à soutenir le combat des anti-esclavagistes de 1789 à 1794.

C'est pourquoi le fameux décret d'abolition, pris par la Convention au début de 1794, apparaît comme une transgression des limites d'une révolution proprement bourgeoise, comme une avancée vers un avenir dont les bases objectives - entendez économiques n'existaient pas encore suffisamment, et comme une préparation de cet avenIr.

24

P1ERRE FOUGEYROLLAS

2.

RÉVOLUTION ANTILLAISE ET RÉVOLUTION

FRANÇAISE

Faut-il rappeler que les révoltes, puis les bouleversements révolutionnaires qui se sont déroulés dans de nombreuses îles de la Caraïbe, à la fin du XVIIIesiècle, ne constituent nullement des effets « provinciaux» ou « exotiques» de la Révolution française? De fait, la partie occidentale de Saint-Domingue, la Guadeloupe, la Martinique, la Dominique, SainteLucie et d'autres îles voisines ont été, aux XVIIe et XVIIIe siècles, le théâtre d'importantes révoltes d'esclaves qui ont été réprimées et écrasées avec une brutalité extrême. Les esclaves des îles n'avaient donc pas besoin de la réunion des États généraux du royaume de France à Versailles, le 5 mai 1789, pour lutter contre leurs oppresseurs et se soulever contre un ordre social monstrueusement inique. Mais on ne saurait nier que les nouvelles venues de France à partir de la prise de la Bastille aient contribué à exalter le con1bat des mulâtres pour gagner l'égalité des droits avec les blancs et la lutte des noirs pour en finir avec l'esclavage et toute autre forme d'exclusion. Lhistoriographie a montré l'existence d'une certaine interaction entre les événements de France et les événements des colonies françaises, spécialement de celles de la Caraïbe, durant la période révolutionnaire, tout en indiquant que la lenteur des communications navales avait entraîné des décalages temporels donnant à la dynamique des événements dans les colonies une autonomie particulièrement importante et parfois un sens différent de celui des événements métropolitains. Les contemporains, puis les historiens ont été victimes de visions faussement analogiques. De même qu'en France, la bourgeoisie apparaissait comme une classe intermédiaire entre la noblesse et la masse des paysans et des manouvriers, de même dans les colonies, les mulâtres pouvaient sembler dans une position analogue entre les colons blancs et les esclaves noirs. Et il est permis de penser que divers protagonistes de la Révolution ont été dupes d'une telle analogie qui les a, pour ainsi dire, dissuadés de passer de la Déclaration des droits de l'homme à son application aux colonies, c'est-à-dire à l'abolition immédiate et totale de l'esclavage. À moins de réduire cette révolution à son caractère spécifiquement bourgeois et de reconnaître que le capitalisme marchand n'était nullement incompatible avec le maintien de l'esclavage colonial.

De la Déclaration de 1789 au décret d'abolition de 1794, il existe une continuité idéologique ou, si l'on préfère, une continuité dans la

L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE COLONIAL

ET LA TRANSGRESSION

RÉVOLUTIONNAIRE

25

transgression des limites bourgeoises de la révolution en cours. Bien sûr, on peut dire que le décret en question ne faisait que consacrer un état de fait qui était la libération des masses de Saint-Domingue accomplie sous la remarquable direction stratégique de Toussaint Louverture et que cet acte officiel de la Convention avait pour but, comme le souligna Danton, de porter un coup décisif à l'ennemi anglais. Il n'en est pas moins vrai que c'est sur ce décret que Victor Hugues s'est appuyé pour proclamer l'abolition de l'esclavage en Guadeloupe, ce qui a permis aux esclaves devenus libres de libérer l'île de l'occupation anglaise au prix de durs combats et de réduire à l'impuissance les anciens colons généralement royalistes et pro-anglais. Par là, la Révolution française s'est trouvée marquée d'un sceau d'universalité que n'avaient pas comporté les révolutions de Hollande, d'Angleterre et des États-Unis. Louis Sala-Molins a stigmatisé le mouvement des Lumières pour ses insuffisances, voire ses défections, à l'égard du problème de la libération des esclaves des colonies, Yves Benot a montré que le girondin Brissot avait été un combattant plus vigoureux et plus conséquent de la cause antiabolitionniste que des montagnards comme Marat et Robespierre, qui ont pendant un temps sous-estimé l'importance du problème ou admis des solutions graduelles peu accordées avec leur esprit fondamentalement révolutionnaire. Ces deux auteurs n'en reconnaîtront pas moins que le décret d'abolition du 4 février 1794 a été pris dans une période d'extrême tension intérieure et extérieure qui est celle de la Grande Terreur, ce qui, du point de vue des masses de Saint-Domingue, de la Guadeloupe et des autres colonies de la France, contredit totalement les idées révisionnistes d'un Furet selon lequel il y aurait eu, de 1789 à 1791, une « bonne» révolution et, de 1792 à

1794, une « mauvaise»
par la déclaration

révolution résultant du « dérapage» de guerre à la Maison d'Autriche.

déclenché

3.

LA QUESTION DES INDÉPENDANCES

NATIONALES

Les révolutions fondatrices ont remplacé les anciennes sociétés d'ordres par des sociétés de classes; elles ont fait succéder aux hiérarchies monarcho-féodales le monde bourgeois. En même temps, elles ont per-

mis le plein accomplissement du mode moderne d'existence globale de

26

PIERRE FOUGEYROLLAS

la société: la nation. Il a fallu la décapitation de Charles 1er, puis celle de Louis XVI pour que les Anglais et les Français se sentent pleinement une nation, c'est-à-dire, à la limite, un peuple sans roi, ni nobles, ni prêtres 1. Et c'est ce paroxysme des révolutions fondatrices qui annonce la modernisation de la nation désormais consciente d'elle même, mais aussi son expansion territoriale et sa métamorphose en empire. En se délivrant de l'absolutisme des Habsbourg et en détruisant les rapports sociaux vétustes issus de la féodalité, la révolution néerlandaise libère une formidable énergie collective qui va faire des ProvincesUnies une puissance européenne et la tête d'un vaste empire colonial. Non seulement, en effet, la petite Hollande résiste victorieusement aux entreprises militaires menées contre elle par Louis XIV, mais encore elle se dote, à travers les péripéties de sa révolution, du premier grand empire colonial des Temps modernes. C'est seulement au milieu du XVIIIe siècle que l'Angleterre l' em portera sur la Hollande en richesse nationale et en puissance impériale. LAngleterre républicaine, libérée des entraves de l'absolutisme royal et du parasitisme nobiliaire, écrase militairement le peuple irlandais et lui impose sa loi, tout en poursuivant à travers le monde une expansion coloniale qui lui vaudra d'être à l'origine du plus vaste empire de l'histoire universelle. Quant à la France révolutionnaire, elle devient très vite expansionniste et annexionniste, en dépit du mot d'ordre officiel des armées de la République: « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières». Dès que ces armées occupent la Belgique et la Rhénanie,
«

certains

dirigeants jacobins mettent en avant la doctrine des

frontières natu-

relles » qui fait du Rhin, des Alpes et des Pyrénées les limites terrestres d'une France identifiée à l'ancienne Gaule. De la « Grande Nation» des Jacobins, puis des Thermidoriens à l'Empire napoléonien, se manifeste une continuité tant dans les guerres de conquête que dans leur

justification

idéologique qui évoluera de l'impératif des

«

frontières

naturelles» à celui des « frontières sûres» et de l'espace gaulois à la restauration de l'Empire romain d'Occident.

1. cI

notre ouvrage:

La Nation.

ElSor et déclin des sociétés modernes,

Fayard

1987, 260 p.

L'ABOLITION

DE CESCLAVAGE COLONIAL ET LA TRANSGRESSION

RÉVOLUTIONNAIRE

27

Comment, à partir des trois exemples précités, ne pas voir dans les révolutions fondatrices un mouvement de libération partielle de la société à usage interne et un mouvement d'expansion dominatrice et totalemen t asservissante à usage externe? A travers ce processus, la nation, forme globale d'existence de la société moderne, engendre son contraire: l'empire qui est comme la résurgence d'un type de pouvoir datant de l'Antiquité et s'étant maintenu, au cours des siècles, dans l'une ou l'autre partie du monde. Cela devrait nous permettre de comprendre que la Révolution néerlandaise du XVIe siècle n'ait nullement aboli l'esclavage dans les colonies des Provinces-Unies et qu'elle l'ait, au contraire, étendu, et que les révolutions anglaises du XVIIe siècle se soient comportées de même. En somme, en tant qu'elle est bourgeoise, la révolution n'est nécessairement ni an ti-esclavagiste, ni encore moins anti-colonialiste. Après avoir transgressé ses limites dans la Déclaration des droits de l'homme et par le décret d'abolition de l'esclavage colonial, la Révolution française se normalise à la façon des deux précédentes. Elle cherche à conserver ou à reconquérir ses colonies et pratique par rapport à l'esclavage ou à son abolition une politique opportuniste dont on connaît l'aboutissement sous le Consulat: la perte de la partie occidentale de Saint-Domingue qui devient le premier État indépendant ex-colonisé sous le nom de Haïti et le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe par le moyen de massacres si étendus que Henri Bangou peut les qualifier justement de génocide. Il faudra attendre la Révolution européenne de 1848 pour que la France, dix ans environ après l'Angleterre, abolisse l'esclavage dans ses colonies. Mais dans ce cas tardif, il ne convient pas de parler d'une transgression révolutionnaire; il est préférable de constater que le caractère archaïque et de moins en moins performant de l'exploitation esclavagiste a permis aux abolitionnistes, au premier rang desquels militait Schœlcher, d'atteindre enfin leur but. Mais il a tout de même fallu une révolution pour offrir à leur ultime combat des circonstances favorables, sans oublier le rôle des révoltes d'esclaves qui s'étaient multipliées dans les colonies, depuis l'holocauste de Delgrès et de ses compagnons, en 1802, et le décret de 1848.

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