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L'humanité et le devoir d'humanité

De
268 pages
A bien considérer l'évolution de la pensée philosophique africaine, ce livre se situe à une charnière de l'histoire intellectuelle africaine. Ce qui s'impose, c'est la volonté de prendre à bras-le-corps le destin de l'Afrique et de son peuple qu'il faut transformer en une destinée. Malgré tous les désordres que ces derniers siècles ont vu surgir, persistent et se multiplient la volonté ferme d'instaurer la justice, le besoin vital d'engagement et de responsabilité, de générosité et de solidarité, le désir d'agir pour la liberté et les droits des personnes.
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L’HUMANITE ET LE DEVOIR D’HUMANITE

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13110-1 EAN : 9782296131101

Sylvain Tshikoji Mbumba

L’HUMANITE ET LE DEVOIR D’HUMANITE Vers une nouvelle destinée pour l’Afrique

Préface de Célestin Dimandja

L’Harmattan

COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa

En ce début du XXIe siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui. L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.
Dernières parutions

Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des sciences et de la technologie en Afrique, 2010. René TOKO NGALANI, Propos sur l'État-nation, 2010. Pius ONDOUA, Développement technoscientifique. Défis actuels et perspectives, 2010. René TOKO NGALANI, Mondialisation ou impérialisme à grande échelle ?, 2010. Roger MONDOUE, « Nouveaux philosophes » et antimarxisme. Autour de Marx est mort de Jean-Marie Benoist, 2009. Antoine NGUIDJOL, Histoire des idées politiques. De Platon à Rousseau, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. Avenirs pluriels, Tome III, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’irrationnelle rationalité, Tome II, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’urgence de la philosophie, Tome I, 2009. Pius ONDOUA, Technoscience et Humanisme, 2009. Doumbia S. MAJOR, Le manifeste pour l’Afrique. Pourquoi le continent noir souffre-t-il ?, 2009. Abdoul Aziz DIOP, Une succession en démocratie. Les Sénégalais face à l’inattendu, 2009. Manga KUOH, Palabre africaine sur le socialisme, 2009.

OUVRAGES DU MEME AUTEUR 
 

  De  la  bonne  gouvernance.  Appel  à  un  nouvel  ordre  éthique  du  pouvoir  en  Afrique noire, Kinshasa, Editions du CERDAF, 2001.  Justice  politique  et  Dialogue  inter‐congolais,  Revue  d’Etudes  Africaines,  n°3,  Kinshasa, Editions du CERDAF, 2001.  Au cœur de la crise congolaise. Choix et responsabilités politiques,   Kinshasa, Editions du CERDAF, 2005.  Les  questions  africaines  de  la  mondialisation.  Préface  à  une  éthique  de  la  solidarité universelle, Kinshasa, Editions du CERDAF, 2007. 
                                                   

   

 

                                     
     

DEDICACE     
  A ma chère épouse Jeannette K. Mbumba et à tous mes chers enfants  Stanislas Lukumuena Mbumba, Clara Mbombo Mbumba,  Perla Tshibola Mbumba et Ariel‐Henri Mbumba 
                                     

                 

   

 

                             

   

 

REMERCIEMENTS 
          Cet  ouvrage  a  pris  sa  forme  actuelle  grâce  au  concours  de  plusieurs  personnes, amis et connaissances. Ainsi, je me sens redevable d’abord à mon  très  cher  ami  et  frère  Stanislas  Lukumuena  Lumbala  qui  a  toujours  soutenu  mes projets jusqu’à leur réalisation. Sa générosité, ses marques d’affections et  son combat pour une société juste et humaine restent à jamais immortalisées  à travers ce volume.       Je tiens aussi à remercier ma chère épouse qui a bien voulu donner de son  temps  pour  saisir  et  corriger  les  épreuves  de  ce  livre.  Dans  la  même  perspective, je dis merci aux membres de la grande famille Mbumba qui m’ont  toujours soutenu par leurs prières et leur affection. Qu’ils soient ainsi rassurés  du lien qui nous ligue tous à toute l’humanité.      Je  me  sens  de  manière  singulière  redevable  à  mon  maître,  le  Professeur  Okolo  Okonda  Benoît,  qui  est  toujours  discrètement  présent  pendant  la  rédaction  de  cet  ouvrage.  Je  suis  parmi  les  rares  personnes  qui  ont  bénéficié  de ses conseils précieux et de son immense expérience. Au vrai, cet ouvrage lui  revient  de  droit  car,  en  le  travaillant  j’avais  toujours  senti  sa  main  sur  la  mienne.  Dans  le  même  sens,  je  voudrais  dire  également  et  de  façon  particulière,  toute  ma  reconnaissance  à  Monsieur  le  professeur  Célestin  Dimandja  et  à  tous  ses  collaborateurs  des  Editions  Nouvelles  Rationalités  Africaines pour avoir accepté de lire et de corriger les épreuves de cet ouvrage.  Son oui à donner la forme que mon projet revêt actuellement, reste un signal  fort  de  son  engagement  à  faire  entendre  une  nouvelle  voie  africaine  sur  des  matières  aussi  sensibles  que  le  développement  et  la  mutation  de  l’ordre  mondial  actuel.  Je  reste  reconnaissant  à  mon  cher  ami  Monsieur  Chervine  Razmasma,  ce  jeune  français  d’origine  iranienne,  qui  m’a  fourni  une  bonne  documentation  et  a  nourri  mes  réflexions  avec  nos  échanges  réguliers.  Que  Madame Chantal Thao, cette petite femme française, se sente reconnue dans  tous ses gestes d’amitié et de solidarité. Avec elle, j’ai compris que l’humanité  est à jamais unie. Avec elle aussi, je dis toute ma gratitude à mes chères amies  et  amis  Céline  Kula‐kim,  Lina  Racine,  Briar  Goldberg,  les  Révérends  Père  Bernard  Ilunga  et  Monsieur  l’Abbé  Christophe  Tshilumbayi  pour  tous  leurs 

   

 

sacrifices et leurs services rendus à ma modeste personne au nom de l’unique  humanité.      Je ne peux terminer ce mot de remerciement sans penser à ceux et à celles  qui ne m’ont jamais quitté : Anaclet Dupar, Edmon Cianyangu Cibata, Makuba  Sekombo, Guillaume Muthunda Engelele, Muyembi Nkole Célestin, Jonas Mulu  Bungi,  Buassa  Mbadu  Michel,  Mutombo  Jérome  et  son  épouse  Aïcha  Mutombo. Que ce livre vous témoigne toutes mes amitiés.     Sylvain Tshikoji Mbumba                     

   

 

PREFACE 
        Peu  avant  sa  mort  survenue  le  2  mai  1980,  Alioune  Diop  avait  rédigé  un  texte  significativement  intitulé  « Pour  une  modernité  africaine ».  S’appuyant  sur  une  réflexion  d’un  écrivain  israélien,  qui  déplorait  quelques  semaines  auparavant que l’intelligentsia juive contemporaine ne se soit pas encore créé  sa  propre  modernité,  le  fondateur  de  la  Revue  Présence  Africaine  voulait  évaluer  la  situation  de  l’intelligentsia  négro‐africaine  par  rapport  à  la  même  problématique de la modernité. La situation ne lui paraissait pas plus rose que  pour  Israël.  C’est  pourquoi  il  appelait  de  tous  ses  vœux,  entre  autres,  la  naissance d’une opinion publique africaine à laquelle il assignait une tâche des  plus  nobles  et  des  plus  engageantes :  « Ressusciter  et  animer  le  pouvoir  et  l’initiative intellectuels de l’Africain inséré dans son environnement naturel et  socioculturel et lui permettre d’exercer sa responsabilité de juger directement,  à  même  les  réalités  nationales  et  internationales :  Telle  semble  être  la  première  condition  à  remplir  pour  assumer  la  correcte  efficacité  de  notre  développement  intégral ».  Alioune  Diop  ajoutait  immédiatement  entre  parenthèses :  « On  ne  peut  se  développer  dans  la  dépendance »  (Présence  africaine, n°116, 1980, p.7‐8). Au moment où M. Sylvain Tshikoji Mbumba m’a  transmis pour lecture le manuscrit du présent livre, ces propos d’Alioune Diop  me sont spontanément remontés à la mémoire. Et pour cause.  Le texte  et le  ton  de  L’humanité  et  le  devoir  d’humanité  sonnent  comme  un  écho  lointain  répondant non seulement aux intuitions du grand intellectuel du monde noir,  mais aussi aux préoccupations initiales de l’entreprise culturelle qu’est la revue  interdisciplinaire,  Les  Nouvelles  Rationalités  Africaines,  entreprise  à  laquelle  mes amis et moi sommes particulièrement attachés et par laquelle M. Sylvain  Tshikoji  Mbumba  nous  a  connus.  En  effet,  dans  le  seul  et  unique  éditorial  rédigé et publié dans cette dernière, en octobre 1985, était écrit, sur un mode  encore  optatif :  «   chacun  de  nos  pays  et  l’Afrique  dans  son  ensemble  sont  à  faire.  L’homme  africain‐  l’homme  tout  court‐,  qui  soit  conscient  de  ses  responsabilités  locales,  nationales  et  planétaires,  et  qui  les  assume  sans  tricherie,  est  encore  à  inventer ».  Mes  amis  et  moi,  du  groupe  NORAF,  considérons  ce  livre  comme  l’une  des  réalisations  de  tous  ces  vœux  formés  jadis,  dans  des  contextes  intellectuels  qui  n’étaient  pas  coextensifs,  mais  qui 

   

 

avaient  pour  principal  centre  d’intérêt  d’inviter  à  une  nécessaire  mutation  d’échelle dans la perception des problématiques africaines contemporaines. Il  fallait depuis maintenant deux ou trois décennies, il faut encore aujourd’hui et  il  faut  toujours  demain  une  option  publique  selon  le  mot  d’Alioun  Diop  ou,  pour  parler  comme  l’auteur  du  présent  livre,  des  voix  africaines  sur  des  matières  aussi  sensibles  que  le  développement  et  le  changement  de  l’ordre  mondial.       A bien considérer l’évolution de la pensée philosophique africaine, le livre de  M. Sylvain Tshikoji Mbumba se situe à une charnière de l’histoire intellectuelle  de  notre  continent.  L’auteur  s’y  livre  avec  brio  dans  l’assomption  de  cette  nouvelle  tâche  de  l’intellectuel  africain.  Du  début  à  la  fin  de  son  texte,  il  ne  cède à aucun moment à l’exaltation passéiste du monde qui l’a vu‐ qui nous a  vus‐  naître.  La  conscience  d’un  présent  à  assumer  sans  tricherie  interdit  ce  type d’attitude qui s’est avérée inopérante. Et, à l’actuel tournant de l’histoire,  personne  n’entend  plus  naviguer  dans  une  solitude  improbable.  Le  leitmotiv  de  la  réflexion  de  M.  Sylvain  Tshikoji  Mbumba  n’est  pas  non  plus  l’indépendance, ce mythe lui aussi reste inopérant dans un monde où tout se  tient  dans  une  interdépendance  dont  les  événements  récents  en  Afrique  montrent  clairement  la  réalité  ténue.  Il  n’est  pas  question,  non  plus,  d’une  révolution  plus  tapageuse  et  plus  idéologique  que  socialement  et  quotidiennement efficiente. Non. Il s’agit, ici, de tout autre chose de vivant et  de  tonique.  Avec  M.  Sylvain,  ce  qui  s’impose,  c’est  la  volonté  de  prendre  à‐ bras‐le‐corps le destin de l’Africain dans ce qu’il a de plus africain aujourd’hui,  c’est‐à‐dire dans ce qu’il y a de plus humain. Il ne sert à rien d’isoler l’Afrique  et  l’Africain  de  la  marche  globale  de  l’humanité.  Il  faut  le  laisser  s’y  insérer.  Mais avec toutes les ressources critiques dont tout homme peut se prévaloir.  Le  mérite  de  M.  Sylvain  est  d’aller  au‐delà  de  simples  proclamations  d’intentions et de tourner le dos à d’inoffensives pétitions de principe. Prenant  au sérieux l’actuel mouvement universel vers la mondialisation, l’auteur ne se  contente pas de reprendre à son compte les critiques couramment formulées.  Il  en  est  éminemment  conscient ;  mais,  nous  fait‐il  remarquer,  « malgré  tous  les  désordres  que  ces  derniers  siècles  ont  vu  surgir  à  une  échelle  de  plus  en  plus  mondiale,  persistent  et  se  multiplient  aujourd’hui  la  volonté  ferme  d’instaurer  la  justice,  le  besoin  vital  d’engagement  et  de  responsabilité,  de  générosité  et  de  solidarité,  le  désire  d’agir  pour  la  liberté  et  les  droits  des 

   

 

personnes  et  des  peuples,  la  détermination  de  combattre  la  souffrance  et  la  pauvreté ». Et c’est là une marque importante de lucidité et de volonté de bien  vivre  ensemble  avec  le  reste  de  l’univers.  De  la  sorte,  est  planté  le  décor  approprié pour revisiter avec sérénité et sans mauvaise conscience les actions  posées  jusqu’à  présent  dans  le  cadre  d’une  nouvelle  conscience,  et  d’une  connaissance approfondie de l’humanité ainsi que de l’éthique qui en découle.  Les  fondements  de  l’universalité,  de  la  pertinence  de  la  théorie  de  la  destination universelle des biens de la terre, la nécessité d’un développement  durable, et les initiatives  régionales prises dans ce  sens aussi bien en Afrique  que  sur  d’autres  continents  s’en  trouvent  heureusement  éclairées  d’une  nouvelle  lumière  non  entachée  de  préjugés.  Et  c’est  avec  bonheur  aussi  que  l’on  peut  accueillir  les  propositions  en  vue  d’assurer  à  l’Afrique  une  destinée  meilleure que celle qui a été la sienne jusqu’à présent. Sur ce dernier point, M.  sylvain se sert d’un langage direct dont la franchise ne se prête pas au jeu des  donneurs  de  leçons  qui  se  prononcent  sans  avoir  tout  le  mal  qu’ils  causent.  Qu’il  s’agisse  des  démons  de  la  dérive  à  exorciser : ‐exclusion  politique  et  sociale, recrudescence des économies de guerre, impunité, corruption et trafic  d’influence,  tribalisme  et  occultisme,  épidémie  du  VIH/SIDA,  etc.,  ou  des  options  préférentielles,  à  savoir  éducation,  eau  potable,  salubrité  publique,  routes,  administration  publique,  agriculture,  paix  et  sécurité,  etc.,  qui  s’imposent  aujourd’hui  en  Afrique,  M.  Sylvain  ne  met  pas  de  gants,  car  convaincu  qu’une  telle  visée  exige  une  forte  volonté  politique  et  une  détermination  à  faire  advenir  le  développement  en  Afrique.  Franchement,  il  est souhaitable qu’il soit entendu.      Ayant commencé avec Alioune Diop, nous ne trouvons pas d’inconvénient à  terminer avec lui : « Les peuples gagneraient à la participation de l’Afrique aux  délibérations  du  Monde,  et  à  la  recherche  de  la  vérité,  de  la  beauté  et  de  la  paix ».  Le  livre  de  Sylvain  Tshikoji  Mbumba  constitue  une  remarquable  et  importante contribution scientifique à ce dialogue incontournable, où l’Afrique  a plus qu’un mot à dire ; où l’Afrique entend donner vie à la meilleure marche  du monde.    Célestin DIMANDJA, Professeur Ordinaire  Université Catholique du Congo   

   

 

     

   

 

 

INTRODUCTION 
        Le 19è et 20è siècles  qui se sont achevés n’auront‐ils pas été un formidable  démenti  au  rêve  forgé  en  Occident  et  porté  à  son  paroxysme  par  l’idéologie  des  lumières,  ce  rêve  d’une  humanité  rassemblée,  toute  entièrement  tendue  vers  le  progrès  et  la  mise  en  œuvre  de  la  raison?  Le  concept  d’humanité,  comme  une  certitude  acquise,  n’a‐t‐il  pas  inspiré  les  politiques  d’émancipation,  les  conquêtes  juridiques,  l’expansion  d’une  économie  moderne,  le  système  de  gouvernance  politique  basé  sur  les  principes  de  liberté,  le  développement  des  peuples,  les  progrès  scientifique  et  technologique, et nourri l’idée d’une éthique universaliste associée à une paix  planétaire ?      Au  nom  d’une  telle  idée  abstraite  et  généralisant  d’humanité  se  sont  menées  des  actions  les  plus  généreuses,  et  s’est  forgée  une  conscience  de  l’appartenance des hommes à un même monde, à une unique civilisation qui  représente à la fois une chance et une tâche écrasante de survie des peuples  face  aux  forces  de  divisions  et  d’antagonismes,  de  domination  et  d’exploitation,  de  violence  et  de  violation  des  droits,  des  libertés  et  de  la  dignité  humaine.  C’est  que  nôtre  humanité  est  prisonnière  d’un  redoutable  paradoxe.  D’une  part,  on  assiste  à  l’avènement  d’une  civilisation  universelle  unifiée,  et  d’autre  part,  à  une  multiplication  et  à  une  aggravation  impressionnante  des  entreprisses  et  des  menaces  les  plus  aveuglement  destructrices des vies des personnes, des individus, des groupes, des peuples  dans  leur  existence  et  leurs  valeurs  singulières.  Mais  aussi  on  a  vu  surgir  presque  dans  tous  les  cas  de  figure  des  idéologies  hégémoniques  de  domination,  d’asservissement  et  de  discrimination  anthropologique,  et  à  une  crise multiforme du développement et des pratiques de la pitié. A mesure que  l’idée  d’humanité  allait  en  s’universalisant  sur  le  plan  du  discours,  il  semble  que  les  faits  et  les  actes  concrets  des  hommes  soient,  par  un  inquiétant  paradoxe,  allés  dans  le  sens  d’un  émiettement,  d’une  destruction  de  cette  belle totalité que constituerait nôtre humanité. Mais cet adjectif possessif lui‐ même,  ce  « nôtre »,  est‐il  encore  légitimement  prononçable  aujourd’hui  au 

   

 

regard de l’histoire telle qu’elle s’est réellement déployé au cours des siècles  passés?      Au vrai, notre souci ici n’est nullement de bercer dans un mépris farouche à  l’égard  du  concept  d’humanité,  et  encore  moins  à  celui  du  phénomène  d’universalisation,  mais  il  y  a  justement  un  problème  parce  que  nous  vivons  actuellement en tension et en même temps nous subissons la pression de deux  nécessités  divergentes  et  impérieuses:  saisir  les  jeux  et  les  enjeux  d’une  nouvelle  dimension  et  plus  radicale  de  l’unité  de  l’humanité  visant  le  développement  et  le  bien‐être  de  tous,  et  de  l’autre  côté  le  forcing  des  idéologies  qui  menacent  la  vie  des  peuples.  C’est  plus  précisément  ce  problème  qui  se  pose  comme  un  véritable  dilemme  quand  on  parle  du  développement pour tous ou encore des aides au développement et des plans  d’action dans le cas singulier de l’Afrique. Il reste cependant que, malgré tous  les désordres que ces derniers siècles ont vu surgi à une échelle de plus en plus  mondiale, persistent et se multiplient aujourd’hui la volonté ferme d’instaurer    la justice, le  besoin vital  d’engagement et de responsabilité, de  générosité  et  de  solidarité,  le  désir  d’agir  pour  la  liberté  et  les  droits  des  personnes  et  des  peuples, la détermination de combattre la souffrance et la pauvreté. Les aides  au  développement  octroyées  aux  pays  pauvres  ou  mieux,  les  actions  humanitaires,  tout  en  se  réclamant  d’une  certaine  idée  d’humanité,  le  terme  d’humanisme,  lui,  est  sorti  de  l’usage,  ne  se  risquent  plus  aujourd’hui,  à  affirmer avec la même certitude que les ouvriers des grands empires coloniaux  la souveraineté d’un modèle supérieur d’humanité destiné à s’imposer comme  le meilleur possible. Les absolus et les dogmes sont en déclin, du moins dans  les discours devenus relativistes et de moins en moins superbes. Il n’empêche  que toute intervention d’un homme dans l’existence d’un autre se motive ou  se  légitime  d’une  intentionnalité,  d’un  système  de  représentation,  mieux   d’une sorte de « philosophie ». Mais une telle philosophie qui œuvrerait dans  les  aides  au  développement  et  dans  les  actions  humanitaires,  il  serait  aujourd’hui malaisé et superflu de lui donner une formulation claire et unifiée.  L’idée d’humanité qui s’y trouve invoquée n’est pas, au vu de son histoire et de  sa  généalogie  proprement  occidentale,  vierge  de  tout  soupçon.  Et  pourtant  cette  idée  demeure  une  référence  déterminante,  mais  sans  contours  et  contenu clairs et nets. Le crépuscule des idéologies totalitaires rend le discours  prudent.  Il  apparaît,  en  revanche,  une  préférence  pour  l’action  et  des  aides 

   

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concrètes  et  réelles.  On  ne  s’embarrasse  pas  de  déclarations  d’intention  étoffées  à  l’issue  des  forums  ou  des  réunions,  des  paroles  ou  des  grandes  dissertations  sur les motivations profondes, sur les valeurs fondamentales  de  référence:  on  va  au  plus  pressé  pour  répondre  à  la  détresse.  Et  donc  pas  de  philosophie,  pas  de  déclarations  de  bonnes  intentions,  mais  des  actes  concrets.  Or,  reste  une  vérité  tout  aussi  simple  qu’aucune  aide  au  développement  ou  autre  soit‐elle  humanitaire  n’est  possible  sans  qu’un  sens  lui soit donné par son auteur ou son bénéficiaire, que ce sens soit explicite ou  implicite,  qu’il  soit  reconnu  ou  dénié,  qu’il  fasse  l’objet  d’une  évaluation  ou  soit délibérément occulté.      Il y a de quoi être enchanté devant la déclaration et la prise de conscience  du devoir d’humanité et de la responsabilité historique du Groupe de huit, ou  G8, ou encore des pays hautement industrialisés, devenu aujourd’hui G20, qui  a aboutit au plan d’action relatif au nouveau partenariat et aux nouvelles aides  au développement pour le compte de l’Afrique. Cette déclaration ou ce devoir  d’humanité,  ou  encore  cette  intervention  programmée  par  les  puissants  et  maîtres  systèmes,  reste  à  tous  les  points  de  vue  une  nouvelle  chance  et  un  véritable bien pour l’Afrique. Le G8 incarne dans son intention le sens plénier  du  devoir  d’humanité  visant  à  combattre  la  pauvreté  et  la  souffrance  des  peuples africains. Seulement, il reste tout aussi essentiel que les interventions  ou  des  aides  au  développement  doivent  tendre  vers  la  restauration  des  peuples africains dans leur capacité de choix. Car il ne suffit pas d’apporter de  l’aide, et que l’aide ne peut être apportée dans n’importe quelles conditions.  Certes,  l’aide  au  développement  ou  le  plan  d’action  initié  pour  le  développement  de  l’Afrique  vise  à  répondre  à  la  souffrance  et  à  la  pauvreté  des peuples, à sauver leurs vies, mais aussi et surtout à restaurer les conditions  de  l’exercice  de  la  liberté,  de  respect  des  droits  humains  et  de  l’autonomie  susceptibles  de  restituer  à  ceux‐ci  leur  capacité  de  choix,  c’est‐a‐dire  qu’ils  retrouvent pour eux‐mêmes et pour cette raison les moyens de décider de leur  propre destinée et leur capacité d’agir. Car vouloir le bien de l’autre peut aller  à l’encontre de sa sensibilité, de ses priorités et préférences, et même de son  mode  fondamental  de  vivre.  L’expérience  humaine  et  l’histoire  des  aides  au  développement  confirment  qu’une  aide  ou  une  action  humanitaire  peut  devenir une nouvelle violence, une source de nouvelles souffrances imprévues.  La  pitié  peut  être  aveugle.  Elle  peut  même  se  faire  cruelle,  si  dans  un 

   

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mouvement d’identification à l’autre elle oublie la singularité et la liberté en la  personne  souffrante  ou  victime.  La  logique  institutionnelle  court  toujours  le  risque  de  s’emballer  dans  le  narcissisme  de  son  geste,  d’imposer  sa  volonté,  d’aliéner  l’autre  et  même  d’attenter  à  sa  dignité.  De  toute  évidence,  les  peuples  d’Afrique  ne  cherchent  pas  seulement  à  survivre,  mais  à  mener  une  vie  bonne,  dans  la  dignité  et  dans  des  institutions  justes  et  bonnes  comme  aimerait  à  le  dire  Paul  Ricoeur1.  Cet  objectif  précise  les  modalités  de  l’intervention  programmée  pour  l’Afrique:  l’aide  au  développement  se  doit  d’éviter  d’emballer  les  peuples  dans  un  nouveau  cycle  de  l’endettement  et  d’enrichissement  des  pouvoirs  forts  qui  ont  régenté  et  qui  continuent  de  régenter    les  peuples  pendant  plusieurs  dizaines  d’années.  Les  luttes  menées  par les peuples d’Afrique pour la suppression totale de la dette et le renouveau  politique ne sont jamais arrivées au bout du tunnel. Les dettes s’accumulent et  s’alourdissent,  la  pauvreté  et  le  sous‐développement  se  consolident,  les  peuples muselés se meurent. Le temps n’est plus à ce mouvement éternel et  infernal de l’endettement, mais à un agir qui frise le devoir, mais le vrai devoir    d’humanité.  Ceci  présuppose  l’exigence  de  l’évaluation  et  la    prise  de  conscience de sa responsabilité. Ce qui revient à dire que, toute aide ou encore  tout projet doit être soumis à la rigueur critique, mais aussi implique qu’il soit  rendu  compte  de  la  gestion  des  biens  reçus.  La  logique  institutionnelle  exige  aussi que celui qui a reçu dix talents rendre compte de sa bonne gestion qui lui  vaudra  la  grâce  béatifiante.  Et  que  celui  qui  en  a  reçu  un  seul  et  qui  l’aurait  enfoui dans le sol aride de la dictature, de la méprise des libertés individuelles,  de  la  vie,  de  la  violation  des  droits  humains  subisse  les  effets  de  la  rigueur.  Finalement,  l’exigence  de  l’évaluation  ne  va  pas  sans  s’incorporer  le  principe  de  responsabilité.  La  prise  de  responsabilité  devient  une  autre  manière  d’initier  des  mécanismes  de  participation  des  peuples  à  tout  projet  de  développement,  et  à  amener  ceux‐ci  à  opérer  pour  eux‐mêmes  les  choix  des  gestionnaires et des priorités conséquentes. En se sens, l’absence ou la mise à  l’écart  des  structures  sociales  et  politiques  de  base  occasionne  les  dérives  déplorables.  La  négation  de  l’humanité  en  l’homme  n’est  rien  d’autre  que  cette  méthode  rétrograde  de  suppression  des  instances  critiques  et  de  la  créativité des peuples. La conséquence immédiate est les détournements des  aides  de  leurs  objectifs,  la  consolidation  des  régimes  forts  et  l’entretien  des  milices  aux  fins  destructrices  de  l’humanité.  L’élan  du  devoir  d’humanité  qui 

   

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anime  les  pays  les  plus  industrialisés  de  la  planète  terre  invite  justement  à  cette  prise  de  responsabilité  au  niveau  du  politique  et  de  l’économique  africains. Certes, il apparaît à ce niveau plus d’inquiétudes comme aux années  90  où  les  aides  au  développement  octroyées  aux  pays  africains  étaient  soumises  aux  conditionnalités  de  la  bonne  gouvernance2.  A  l’effet  de  ces  conditionnalités,  plusieurs  régimes  de  mauvaise  réputation  ont  pu  se  fondre.  Peu importe l’issue de ce réajustement politique, ou de ce renouveau politique  supposé,  il  reste  que  les  aides  au  développement  programmées  par  l’institution  du  groupe  de  huit  soient  octroyées  dans  les  conditions  éthiquement acceptables, car croyons‐nous que, c’est à la croisée des chemins  des  espoirs  et  des  inquiétudes  qu’une  nouvelle  destinée  pour  l’Afrique  peut  être  réalisée.  Plus  profondément,  la  triple  articulation  qui  sous‐tend  cet  ouvrage  pose  la  question  du  sens  éthique  des  aides  au  développement  programmées  en  faveur  de  l’Afrique,  mais  également  met  en  exergue  l’idée  qu’au‐delà des motivations psychologiques qui les sous‐tendent, ces aides, ces  interventions ou encore ce plan d’action pour l’Afrique est un véritable devoir  d’humanité qui suppose à tout le moins une responsabilité partagée entre les  pays les plus industrialisés du G‐8, les gouvernements et les peuples africains.  Cette  conjugaison  des  capacités  et  des  volontés  des  uns  et  des  autres  non  seulement  confirme  l’idéal  d’un  monde  uni  mais  aussi  élève  à  son  comble  l’idée même d’humanité.                             

   

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Chapitre Premier     

L’HUMANITE:                                      SOURCES, FONDEMENTS ET APORIES 
   

Introduction 
       Ces dernières années s’organisent à travers le monde des débats et forums  de grande envergure scientifique autour du concept d’Humanité et des actions  dites  humanitaires  accomplies  dans  les  coins  les  plus  touchés  de  la  planète.  Mais  aussi  on  note  d’autres  rencontres  connexes  qui  s’ouvrent  toutes  sur  la  définition  de  la  vie  des  peuples  et  de  l’humanité  dans  ce  nouveau  contexte  mondial  de  crise  financière  et  économique.  Ces  investigations  scientifiques  visent  à  déterminer  le  sens  et  le  contenu  de  ce  concept,  et  à  clarifier  les  motivations  et  les  conditions  de  réalisation  des  actions  dites  humanitaires  et  des différents plans d’action envisagés pour le bien des différentes populations  mondiales.  A  voir  la  polarisation  du  concept  dans  les  débats,  dans  les  plans  d’action,  dans  les  aides  au  développement  ou  encore  dans  les  interventions  humanitaires,  l’humanité  apparait  comme  la  clé  de  voûte  de  toutes  les  politiques  internationales,  de  toutes  les  entreprisses  de  soutien  et  de  toutes  les  formations  humanitaires  mondiales.  L’impressionnante  vague  d’actions  humanitaires et les aides programmées ou accomplies dans le sens de sauver  la vie des humbles et réaliser le développement de tous les peuples, confirme  et élève à son comble le second impératif Kantien selon lequel il faut respecter  l’humanité  en  l’homme  comme  une  valeur  et  non  point  comme  un  moyen.  Sous un registre éthique, Kant pose l’humanité en l’homme comme la mesure  indescriptible  de  toute  action.  Mon  action,  doit,  en  ce  sens,  viser  à  la 

   

 

promotion  et  à  la  revalorisation  de  l’homme  et  de  son  humanité.  Rien  n’apparaît  aussi  inégalable  et  inégalée  que  l’humanité  fondamentale  de  l’homme.  L’humanité  en  l’homme  devient  ainsi  la  valeur  ultime,  et  l’homme  lui‐même  en  devient l’irremplaçable  pour  reprendre  la  belle  expression  de  Peter  Kemp3.  Au  nom  d’une  telle  idée‐valeur  se  sont  accomplies  des  grandes  actions  humanitaires  visant  à  restituer  à  l’homme  toute  sa  dignité  et  son  autonomie en répondant ainsi aux situations de souffrances causées soit, par  les catastrophes naturelles, soit par des situations de conflits armés ou encore  de  la  mal  gouvernance  qui  occasionnent  souvent  les  pertes  massives  en  vies  humaines. Au nom de cette idée‐valeur, on a vu aussi se former des groupes et  organisations  non  gouvernementaux  et  même  des  zones  d’aides  aux  pauvres  agissants pour la défense et le respect des droits et libertés des personnes et  des  peuples.  Ces  genres  d’organisation  et  d’intervention  ont  été  présenté  souvent  sous  un  mode  aussi  bien  polémique  que  revendicateur  d’une  justice  sociale équitable et d’un droit universel respectable en tout être humain, avec  des indications et argumentations critiques d’une politique sociale et qui s’en  dissocie peut‐être à nouveau aujourd’hui avec les désillusions de celle‐ci. Mais  il faut cependant reconnaître que, plusieurs théories de la justice sociale et le  discours  de  défense  de  droits  humains  se  sont  essayés  de  répondre  aux  questions sociales qui, de l’une ou de l’autre manière, posaient l’humanité de  l’homme  comme  une  valeur  universelle.  Face  à  ces  théories  exaltantes  de  l’idée d’humanité, une vague d’idéologies soit anthropologiques, scientifiques  ou politiques a été élaboré dans le but de nier ou de détruire en l’homme cette  humanité  considérant  l’existence  d’une  humanité  supérieure  destinée  à  s’imposer  sur  les  autres    humanités  traitées  d’inférieures4.  C’est  à  ce  niveau  que  le  concept  d’humanité  se  trouve  lui‐même  contesté  et  frise  en  même  temps  le  paradoxe.  Il  acquiert  de  ce  fait  une  mauvaise  réputation  dans    la  mesure où il devient un puissant instrument idéologique.        Devant ce paradoxe et devant les effets pervers et l’inversion même de sens  de cette belle totalité, ne faut‐il pas se recentrer et revenir aux sources et aux  fondements pour dégager le vrai sens de ce que l’on entend dire Humanité ? Si  de  toute  évidence,  c’est  une  interprétation  dynamique  qu’il  convient  de  donner  de  l’humanité,  ne  faut‐il  pas  cependant  présenter  les  limites  au‐delà  desquelles l’idée d’humanité s’inverse et devient un instrument idéologique ?  Face aux idéologies destructrices de l’humanité en l’homme, aux dérives et aux 

   

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ambiguïtés de l’usage, ne faut‐il pas redécouvrir le sens éthique  des aides au  développement  réalisées  ou  programmées  au  nom  de  l’unique  humanité ?  Mais au‐delà de ce questionnement, il reste nécessaire de présenter quelques  considérations sur le concept d’humanité autour desquelles un consensus peut  être dégagé.                                                               

   

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