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L'inconscient, ça (nous) parle !

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316 pages
L'auteur nous convie à un périple psychanalytique au sens du grec ancien : « naviguer autour ». Un parcours jetant des passerelles entre la philosophie et la psychanalyse. Il invite à (re)découvrir la pensée philosophique autour d'un inconscient en germe avant Freud, puis la naissance de cette pratique subversive qu'est la psychanalyse. Il souligne la structure langagière centrale de l'inconscient dans ses rapports avec l'Imaginaire et le Réel, et interroge le cadre de la pratique analytique actuelle.Š
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Un parcours entre théorie et clinique psychanalytique
Michel Forné nous convie à un périple psychanalytique au sens du grec
ancien : « naviguer autour ». Un parcours jetant des passerelles entre L’inconscient, des concepts théoriques souvent abstraits et une « clinique » pouvant
apparaître comme mystérieuse. Ce livre s’adresse à tout soignant
au contact de psychopathologies mais aussi, plus généralement, à ça (nous) parle !toute personne curieuse de suivre la pensée dans les méandres de
l’inconscient.
Faisant le pari d’un style accessible mais sans concession, l’auteur
invite à (re)découvrir la pensée philosophique autour d’un inconscient
en germe avant Freud, puis la naissance de cette pratique subversive
qu’est la psychanalyse. Il souligne la structure langagière centrale de
l’inconscient dans ses rapports avec l’Imaginaire et le Réel, et interroge
le cadre de la pratique analytique actuelle.
Ces pas cheminent parallèlement à ceux de Freud puis de Lacan
en leur temps, et sont accompagnés de nombreux schémas et
fragments cliniques. Dans une dernière partie, l’auteur questionne
l’évolution de l’économie psychique de nos sociétés post-modernes
ainsi que la place du discours analytique dans le champ du politique.
Michel Forné, médecin de formation, pratique la
psychanalyse à Mulhouse. Il est membre de l’École
Psychanalytique de Strasbourg. Un parcours entre théorie
et clinique psychanalytique
Illustration de couverture : Deux visages de pierre sculptés sous un porche.
© Collection privée de Mr Jean Goepfert (68 Altkirch).
ISBN : 978-2-343-01030-4
32 e
L’inconscient, ça (nous) parle !
Michel Forné
Un parcours entre théorie et clinique psychanalytique








L’inconscient, ça (nous) parle !










Michel Forné






L’inconscient, ça (nous) parle !
Un parcours entre théorie et clinique psychanalytique














































































































































































































Illustration de couverture :
Deux visages de pierre sculptés sous un porche.
© Collection privée de Mr Jean Goepfert (68 Altkirch).
Avec son aimable autorisation.























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01030-4
EAN : 9782343010304
Sommaire
I. Prolégomènes p. 13
II. Questions liminaires p. 17
1) Qu’est ce que la psychanalyse ? p. 17
2) Qu’est-ce qu’être psychanalyste en 2013 ? p. 23
III. Un peu d'histoire p. 27
1) L’inconscient avant Freud, entre philosophie
et science p. 27
a) Quelques philosophes de la nature p. 29
- Parménide p. 30
- Héraclite p. 30
- Empédocle p. 32
- Anaxagore p. 33
- Démocrite p. 33
b) Pythagore p. 36
c) Socrate p. 36
d) Platon p. 37
e) Aristote p. 40
f) Le moyen-âge p. 41
g) La période mystique p. 42
h) La théologie négative p. 43
i) Galilée p. 44
j) Descartes p. 44
k) Kant p. 45
l) Leibniz p. 46
m) Hegel p. 46
n) Le romantisme allemand p. 48
2) Invention de la psychanalyse par Freud ;
… de la neurologie à son affranchissement p. 51 IV. La psychanalyse : une subversion
(toujours) dérangeante p. 63
1) Subversion épistémologique p. 63
2) Subversion didactique dans la transmission
de l'enseignement de la psychanalyse p. 67
3) Subversion thérapeutique dans son rapport
au soin p. 68
4) Subversion au regard de la demande p. 70
5) Subversion dans l'évaluation de la pratique
elle-même p. 71
V. Relation médecin–malade : ce qui se dit dans ce
qui s'entend... p. 77
VI. Introduction aux notions fondamentales de
psychanalyse p. 89
1) Topiques freudiennes p. 89
a) Première topique p. 91
b) Deuxième topique p. 92
- Le Ça p. 92
- Le Moi p. 93
- Le Surmoi p. 94
2) Comment se dévoile l'inconscient ? p. 99
a) L'acte manqué p. 103
b) Le lapsus
c) Le mot d'esprit (Witz) p. 105
d) L'oubli p. 107
e) Le rêve p. 110
f) Le symptôme névrotique p. 113
83) Les stades pré-génitaux et génitaux p. 122
a) Stade oral p. 122
b) Stade anal p. 123
c) Stade phallique
4) Le complexe d'Œdipe et l'angoisse
de castration p. 124
5) Le transfert p. 135
6) Le phallus p. 139
7) Le(s) fantasme(s) p. 148
8) La pulsion p. 152
9) La jouissance p. 160
VII. Introduction à la théorie des névroses p. 163
1) Qu’est-ce que la névrose ? p. 163
2) A quoi sert-elle ? p. 164
3) Comment se constitue-t-elle ? p. 167
VIII. Lacan, un ''mettre à penser''... p. 173
1) L'inconscient structuré comme un langage p. 173
2) La triade du S.I.R. ou comment imaginer
dire l'impossible ? p. 192
a) Le Symbolique p. 192
b) L’Imaginaire p. 194
c) Le Réel p. 197
3) Topologie lacanienne p. 200
a) Le nœud borroméen : un nœud
insu-l'air... de rien p. 201
b) Möbius et sa bande p. 205
9IX. Quelques mots sur les mécanismes
d'identification p. 209
X. Approche clinique des névroses, perversions
et psychoses p. 215
1) Structures névrotiques classiques p. 215
a) L'hystérie p. 216
b) La phobie p. 226
c) L'obsession p. 240
2) La perversion p. 252
3) La psychose p. 259
4) En attendant de conclure p. 267
XI. La cure en pratique p. 271
1) La règle fondamentale de l’association
libre des idées p. 271
2) Le cadre de la cure p. 272
3) La durée de la cure p. 275
4) L'attention flottante de l'analyste p. 279
5) Le travail du couple analysant / analyste :
une souffrance si possible transmutée en
connaissance p. 281
6) Difficultés et résistances p. 283
7) Le paiement p. 286
8) Fin de la cure p. 289
XII. Ce que la psychanalyse éclaire de l'individuel
au collectif p. 291
Remerciements p. 301
Bibliographie p. 303
10« Les symptômes névrotiques
ont donc leur sens, tout comme
les actes manqués et les rêves
et, comme ceux-ci, ils sont en rapport avec
la vie des personnes qui les présentent. »
Sigmund Freud.
« L'espace du signifiant, l'espace de l’inconscient
est, en effet, un espace typographique. »
Jacques Lacan.I. Prolégomènes :
« ...mon intention directrice a été de
ne rien sacrifier à l'apparence qu'il
s'agirait là de quelque chose de
simple, complet et achevé, de ne pas
dissimuler les problèmes, de ne pas
nier les lacunes et incertitudes […]
elles n'offrent que peu de choses
nouvelles à l'analyste professionnel et
s'adressent à cette grande masse de
personnes cultivées auxquelles on
aimerait attribuer un intérêt
bienveillant […] pour le caractère
particulier et les acquisitions de notre
jeune science ».
Sigmund Freud, Vienne, été 1932
C'est dans cette disposition d'esprit toute freudienne qu'a germé en
moi l'idée de ce livre. J'ai souhaité que ces chapitres soient autant de
photophores à même d'éclairer les passerelles existant entre des
concepts théoriques souvent abstraits et des éléments cliniques
apparaissant tantôt mystérieux, tantôt inintelligibles aux non-initiés.
Suivant les chemins frayés par Freud puis repris par Lacan, je vous
proposerai de survoler la pensée philosophique autour d'un inconscient
encore innommé comme tel avant Freud, de revisiter la naissance de
cette subversion qu'est la psychanalyse, de souligner la structure
langagière centrale de l'inconscient et de réinterroger le cadre de la
cure analytique dans ses modalités pratiques actuelles.
Nous questionnerons dans une dernière partie, la place du discours
analytique dans l'économie psychique de nos sociétés postmodernes et
son implication dans le champ du politique.
Mais demandons-nous d'emblée pourquoi le discours psychanalytique
paraît moins audible depuis quelques décennies pour un nombre
croissant de nos contemporains ? Est-ce dû à une certaine paresse
intellectuelle ambiante qui sclérose et abrutit la pensée ? Est-ce suite
au travail de sape des chantres du scientisme, de ceux qui poursuivent
13le fantasme d'un homme-machine et qui prônent la simplicité
univoque de réponses biopharmacologiques toutes faites ?
(Élisabeth Roudinesco l'a très bien décrit dans son livre
Pourquoi la psychanalyse ?). Est-ce enfin, d'avoir déconnecté de la
vie réelle, la voix de la psychanalyse, dans une réserve toute élitiste ?
Ne serait-ce alors, dans ce cas, pas un comble pour une pratique qui
espère (se) faire entendre ?
Paraphrasant Freud, j'ai ainsi fait le pari d'une écriture qui, je l'espère,
sera accessible à un grand nombre de personnes cultivées, envers qui
se porte mon intérêt également bienveillant. Cette écriture ne cédant
toutefois pas à trop de concessions dans la complexité des thèmes à
aborder. Une quadrature toute en rondeur, imprimant un mouvement et
instillant du sens dans la psychopathologie de nos vies quotidiennes.
Mais n'allons déjà pas trop vite et arrêtons-nous un instant pour
observer la voûte céleste et notamment l'étymologie si particulière du
mot « désir » qui reviendra en écho le long de notre chemin.
On rattache l'origine de ce mot à deux verbes latins : desiderare et
1considerare . Ces verbes appartenaient au langage des ''astrologues''
d'une lointaine époque, les augures.
- Considerare voulait dire ''contempler les astres'' pour savoir
si la destinée était favorable (astre se disant sidus au singulier et
sidera au pluriel). Dans ces temps-là, on consultait l’augure pour
connaître le meilleur moment avant de prendre une décision ou
d'envisager un projet. L’augure interprétait des signes observés dans le
ciel et répondait favorablement ou non.
- Desiderare signifiait ''l’absence d'astre'' et le sentiment de
regret qui lui était associé. C'était l'absence de signe favorable,
l'absence de bonne étoile.
Nos ancêtres regardaient donc beaucoup le ciel et, soit les étoiles
étaient favorables et on était « sidéré », soit elles étaient absentes et on
restait ''désideré'', c'est-à-dire désirant.
Le désir implique, par conséquent, une attente et un regret de n'être
pas (encore) satisfait. Tout désir est en quelque sorte la nostalgie d’une
étoile absente ou disparue. Il se nourrit de l'espoir d'une épiphanie
1. http://www.mondalire.com/blog/index.php?2006/03/05/87-etymologie
14stellaire, capable d’illuminer le ciel de l'individu, et cette « nostalgie »
est bien souvent douloureuse comme en témoignent ses racines,
2nostos-algos , traduisant la douleur du retour. En quelque sorte,
la douleur de redescendre sur terre une fois revenu d'une idylle
de rêve… Le désir porte ainsi la marque d’un manque et en même
temps la dimension d’un projet, d’une quête, d’une recherche.
Mais un désir qui se satisferait, conduirait à s'aveugler et pour désirer
3''sereinement'' il conviendrait, selon les termes de Jean-Pierre Lebrun ,
de se dé-siderer, c'est-à-dire de regarder légèrement de côté l'étoile de
nos vœux, sous peine de cécité. François de la Rochefoucauld disait
que « ni le soleil ni la mort ne pouvaient se regarder dans les
yeux » ; il semble bien que l'on puisse ajouter la sidération de la
satisfaction absolue à cette liste d'impossibles.
Nous nous servirons souvent de l'étymologie, ce qui nous en
apprendra toujours un peu plus sur ce que nous pensions savoir des
mots eux-mêmes. C'est ainsi le cas du mot « discours » qui sera, pour
nous également, un fil rouge. Il nous ouvrira au dis-cursus, c'est-à-dire
au ''courir çà et là''. En parlant, en discourant, le sujet zigzaguera sans
cesse dans son action de dire. Il digressera (du latin digresso,
s'éloigner) et croyant aller droit au but, les méandres de sa parole l'en
garderont toujours un peu à distance.
Déambulons donc sous les auspices de l'étoile polaire et espérons
qu'elle ne nous fasse pas trop perdre le nord...
En préambule, nous nous dégourdirons les neurones sur les sentiers de
deux définitions : qu'est-ce que la psychanalyse et qu'est-ce qu'être
psychanalyste en 2013 ? Puis nous nous mettrons en route pour un
4voyage intérieur au sens de St-Augustin . Route dont les multiples
détours seront paradoxalement le chemin le plus direct vers le but que
nous nous proposerons d'atteindre.
2. Lire à ce sujet le livre de Daniel Kunth qui passe en revue les mots du ciel. Ces
mots qui nomment tout ce que nous avons au dessus de nos têtes, jusque dans
l'immensité du cosmos, et dont les racines de langage ont dérivé pour peupler
tant de nos expressions usuelles. Les mots du ciel, CNRS éditions, 2012.
3. Lebrun J.P., La condition humaine n'est pas sans condition, entretiens avec le
philosophe Vincent Flamand, éditions Denoël, 2010.
4. « Ne cherche pas au dehors, tourne-toi en toi-même, la vérité habite dans
l'homme intérieur. » St-augustin (354 - 430 après J.C.)
15II. Questions liminaires :
1) Qu’est-ce que la psychanalyse ?
« Vivre c'est s'obstiner
à achever un souvenir. »
René Char
A cette question d'ordre général, nous pourrions répondre que la
psychanalyse est le champ d'investigation des processus psychiques
inconscients.
Nous aurions alors posé une belle définition de dictionnaire, simple et
convenue, à la sécheresse du bambou coupé. Propre sur elle, elle serait
pratique, ne disant rien de bien dérangeant, restant à bonne distance du
5sujet qui en questionnerait l'essence.
Photographie monochrome dont on dépoussiérerait le cadre de temps
en temps, cette définition ferait apparaître la psychanalyse comme une
référence de plus dans le champ des sciences humaines.
D'aucuns refermeraient alors le dictionnaire, s'en étant trouvés
satisfaits. D'autres, restés sur leur faim, se mettraient à rebondir
frénétiquement de définition en définition, de mots en renvois de
mots, jusqu'à ce qu'ils se soient suffisamment éloignés de leur point de
départ. Ainsi égarés, ils s'en retourneraient bredouilles dans la dilution
de leur propre interrogation.
5. Le terme de « sujet » qui sera souvent employé est à entendre, ici, au sens
d'individu, de personne et non pas au sens ontologique qu'en donne la
philosophie. Michel Foucault définissait le sujet comme étant « une chose
complexe, fragile dont il est si difficile de parler et sans laquelle nous ne pouvons
pas parler » [in Foucault M., Lacan le « libérateur » de la psychanalyse, Dits et
écrits, Tome IV (1980-88), Paris, Gallimard, 1994, p. 205]. Le sujet n'est pas non
plus équivalent à ce dont parle la psychanalyse quand elle évoque le « sujet de
l'inconscient ». Dans ce dernier cas on ne se réfère d'ailleurs, ni à l'individu, ni
même au Moi, ni au Je, ni à une quelconque compréhension qui se voudrait
entière mais plutôt à l'existence d'un désir inconscient à l'œuvre, au sein même de
la pensée humaine.
17Tentons donc de cheminer entre le Charybde de la simplicité et le
6Scylla de l'égarement. Tâchons d'éviter également les chausse-trapes
d'une complexité excessive qui, comme l'énonçait Paul Valéry, rend
tout ce qui est simple, faux, et tout ce qui ne l'est pas, inutilisable.
*
Alors qu'est donc la psychanalyse au-delà de ça, à moins que ce ne
soit plutôt entre ça ?
7Pour Daniel Lagache , elle est un « art rationnel visant à modifier des
8phénomènes irrationnels ». Cet art pouvant conduire, outre des
changements perceptibles et concrets dans la vie d'un individu, à un
éclairage. L'éclairage de quelque chose qui demeurait dans l'ombre et
qui avait un potentiel de nuisance. Mais cet éclairage, tout comme le
savoir qui en résulte, ne jaillit pas ex-nihilo. Il se construit lentement,
délicatement, par tâtonnements successifs. Cette fine broderie ne
laissant discerner son motif qu'après maints crochetages de mots.
La psychanalyse demeure une découverte sans équivalence à ce jour.
Elle est une pratique curieuse et atopique, au sens où elle se situe en
marge des transmissions verticales de la tradition scientifique ou des
transmissions manuelles des métiers de l'artisanat. La notion même de
« savoir » y est différente qu'ailleurs car, si savoir il y a, c'est à
l'inconscient qu'il s'agit de le relier. Un savoir propre à chaque
individu qui se cherche et qui se débat avec un désir qu'il méconnaît,
pour un objet qu'il ignore encore. Le psychanalyste, quant à lui,
n'ayant de savoir que concernant la méthode de travail et l'accès à ses
propres processus inconscients. Ces derniers étant le fruit d'un
incontournable travail analytique personnel sur lequel nous
reviendrons. Ce savoir de l'analyste tient au fait qu'il sait que
6. Charybde et Scylla étaient deux monstres marins de la mythologie grecque
évoqués entre autres dans l'Odyssée d'Homère ou encore dans le périple des
Argonautes. Ils représentent, métaphoriquement, deux écueils à éviter.
7. Daniel Lagache (1903-1972) fut un psychiatre et psychanalyste français,
normalien, professeur à la Sorbonne, agrégé de philosophie, contemporain de
Raymond Aron et de Jean-Paul Sartre. Il dirigea en 1967 la rédaction du
Vocabulaire de la psychanalyse avec J.B. Pontalis et Jean Laplanche.
e 8. Lagache D., La psychanalyse, Que sais-je, PUF, 1985, 15 édition, p. 124
189l’enchaînement signifiant au cours de la parole n'est pas vain . Il est
porteur d'un message qui, chez l'analysant, ne demande qu'à être
entendu.
**
Mais revenons à notre question de départ et resserrons davantage le
lasso de sa saisie.
Depuis son dévoilement aux hommes, depuis Freud nommément, la
psychanalyse est une pratique visant à déchiffrer l’hypothèse de
l'inconscient, hypothèse pourrait-on dire, qui ne cesse de se ''vérifier''
cliniquement. Elle est une pratique ayant pour but de repérer et de
rendre audible pour le sujet qui demande son aide, quelque chose de
son propre désir et autant que possible, de libérer les entraves
pathogènes que ces désirs ont nouées. Elle s'occupe de choses simples
et immensément complexes […] de l'amour, de la haine, du désir, de la
loi, de la souffrance, du plaisir, de nos paroles, de nos actes, de nos
10rêves et de nos fantasmes . Elle est une expérience de parole qui
nécessite, pour celui qui accepte de la traverser, d'en suivre ses tours et
détours, de parcourir les chemins balisés du bon sens mais aussi ceux
plus sinueux, obscurs et parfois inquiétants, du hors-sens, du bord de
sens. Suivre les rails et prendre le risque d'en sortir un peu, c'est-à-dire
de delirare (ayant donné son nom au délire). Pour filer la métaphore
ferroviaire, disons que c'est dans certains déraillements qu'on
retrouvera la voie et cela devrait nous faire relativiser la façon dont est
abordée, de nos jours encore, ce que l'on appelle communément la
''folie''.
Nous verrons plus loin, au sujet du délire, comment celui-ci n'est pas
toujours si hors sujet que ça... Il serait même parfois redoutablement
''en-sujet'', mais une fois encore n'allons pas trop vite. Respectons cette
temporalité dont la contrainte s'impose dans tout procès analytique. Il
faut du temps pour comprendre...
9. Melenotte George-Henri, Le transfert comme mise en acte du fantasme, Séminaire
Désir et fantasme, Strasbourg, 1986-87, volume 2/3, p. 138
10. Nasio J.D., Le plaisir de lire Freud, Petite bibliothèque Payot, 2001, p. 14
19Qu'un message soit en dépôt dans les choix douloureux ou heureux
qui vont parsemer la vie d'un individu, dans les impasses dans
lesquelles il va rester coincé, dans les répétitions desquelles il ne
pourra se soustraire, est la découverte vers quoi peut mener une
analyse. Cela peut paraître dérisoire mais c'est parfois simplement
crucial. Cela peut faire qu'une existence soit vivable, supportable,
''consistante'' au sujet qui a, si souvent, le sentiment étrange de ne pas
être tout à fait au monde, de passer, comme le disent nombre
d'analysants, à côté de leur vie, en spectateurs d'eux-mêmes et ceci
bien que matériellement « ils aient tout pour être heureux »...
Comme vous le constatez déjà, définir ce qu'est la psychanalyse oblige
à une contorsion de l'esprit et soumet à la métaphore. Il n'y a, en
réalité, pas de possibilités d'échapper à cette métaphorisation. Elle est
consubstantielle à l'être humain et à la façon qu'il a de pouvoir se dire.
Toutes les lignes droites du discours et tous les raccourcis ne peuvent
conduire qu'à des leurres dans l'écheveau de la pensée. La marche
analytique nécessite de s'armer de patience et de courage mais les
fruits qu'on peut en retirer sont à la hauteur des investissements qu'on
y aura consentis, malgré toutes les difficultés et les embûches qui en
parsèmeront la route.
Alors face aux difficultés à définir plus clairement et sans ambiguïtés
ce qu'est la psychanalyse, pourquoi ne pas tenter, à l'instar de la
théologie négative dont nous dirons quelques mots plus loin, de la
définir en ce qu'elle n'est pas ?
 Elle n'est, à proprement parler, pas une science même si on la
classe souvent dans le domaine des sciences humaines et
même si Freud fut habité par un indéfectible esprit
scientifique. Le seul point commun qu'elle pourrait partager
avec elle serait la rigueur avec laquelle le psychanalyste essaie
de la théoriser.
 Elle n'est pas une médecine non plus, même si on y croise des
symptômes et des demandes voisines. La notion même de
guérison y est radicalement différente et nous lui consacrerons
un chapitre.
20 Elle n'est pas plus une religion qui dirait de façon définitive et
sans critique ce que serait le ''vrai'' ou la ''bonne parole''. Elle
nécessite d'envisager avec la plus grande prudence tout
jugement moralisateur.
 Elle n'est pas sectaire puisqu'elle vise l'affranchissement de
toute incarnation de maître, de tout assujettissement à une
doctrine. Elle aspire à l'émergence d'une dynamique et d'une
autonomie à la vie, lestées, pour reprendre le titre d'un livre de
11Jacqueline Légaut , par les lois de la parole.
 Elle n'est enfin ni éducative, ni rééducative, ni donneuse de
leçons. Encore moins adaptative ou comportementaliste, se
différenciant en cela radicalement et irrémédiablement de
toutes psychothérapies suggestives.
Quel que soit le moment où on y vient, qu'il ait été contraint et forcé
par une nécessité vitale (Freud employait à ce sujet le terme de
12''dernier recours'' ), mû par je ne sais quelle impasse psychique ou
physique, ou encore poussé par une ''simple'' envie de se connaître, il
sera celui d'une possible ouverture. La rencontre avec soi-même via la
rencontre avec un autre. Voilà ce qu'est la psychanalyse : un lieu où
selon une heureuse formule, « une connaissance viendra remplacer
13une souffrance ».
***
La praxis analytique de nos jours n'est plus tout à fait identique à celle
du temps de Freud ou à celle des années d'après deuxième guerre
e emondiale. Au cours du 19 siècle et au début du 20 , la rétention
d'informations concernant les choses liées à la sexualité et à la
conception des enfants était une source intarissable pour les
refoulements en tous genres. Le poids de la morale ainsi que
l'omniprésence du religieux allaient également dans le sens de ces
mécanismes névrotiques. Cette période au cours de laquelle
l'inconscient a pu apparaître à Freud, prêt à le déchiffrer,
s'accompagnait d'une clinique en rapport avec son temps. L'hystérique
y était, selon Juan David Nasio, l'enfant magnifique de la
11. Légaut J., Les lois de la parole, Erès éditions, 2007
12. Freud S., De la psychothérapie (1905), in La technique psychanalytique, PUF,
2007, p. 33
13. Jadin J.M., Côté divan -côté fauteuil, Albin Michel, 2003, p. 267
2114psychanalyse et c'est à corps perdu qu'elle se donnait à qui pouvait
l'entendre. Celui qui pratique la psychanalyse aujourd'hui, est en
même temps toujours contemporain de Freud et cependant plus
éloigné, tant du point de vue symptomatique que dans la conduite
pratique des cures. Les formes que revêtent les demandes actuelles
nécessitent, selon moi, que l'analyste adapte, voire ''assouplisse'' sa
façon d'œuvrer. Toute la difficulté de cet assouplissement étant d'en
maintenir un cadre suffisamment rigoureux et stable, forgé par la
subjectivité de chaque analyste, afin que la dynamique de la cure
puisse tout de même opérer. Si tel n'était pas le cas, si ce cadre se
ramollissait au point de ne conserver aucune rigueur ''technique'', cela
conduirait la psychanalyse à n'être plus que l'ombre d'elle-même, une
psychothérapie de plus, normativée à l'aulne de l'évaluation
scientifique, ou peut-être pire encore, un simulacre, ce qui serait
équivalent à sa perte. La psychanalyse actuelle, que Freud classait
15parmi les trois métiers impossibles à exercer , rencontre de plus en
plus de situations dites border-lines (selon la terminologie anglo-
saxonne) ou ''cas-limites'' en français (à entendre comme situés à la
limite entre névrose et psychose). C'est à ces nouvelles
interpénétrations cliniques qu'elle doit se heurter. Elles vont de pair
avec les transformations majeures que semble prendre ''l'économie
psychique'' de nos sociétés actuelles dont parle Charles Melman dans
16son ouvrage L'homme sans gravité . Nous y reviendrons à la fin de ce
livre dans une partie plus socio-politique, mais il est d'ores et déjà
certain que cela constitue une difficulté considérable à laquelle la
psychanalyse a à faire face, ouvrant en même temps un champ de
réflexion passionnant pour la recherche théorico-clinique présente et à
venir. Cette pratique dont nous venons à peine d'esquisser les
contours, nécessite la présence d'un personnage un peu énigmatique.
Interrogeons-nous maintenant sur ce que serait cet « être » du
psychanalyste.
14. Nasio J.D., L’hystérie, ou l'enfant magnifique de la psychanalyse, Petite
Bibliothèque Payot, 2001
15. Avec ceux d'éduquer et de gouverner. Voir Freud S., (1937), L'analyse avec fin
et l'analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, p. 263
16. Melman Ch., L'homme sans gravité, Entretiens avec J.P. Lebrun, Folio essais,
éditions, 2002
222) Qu'est-ce qu'être psychanalyste en 2013 ?
« Chaque psychanalyste doit
refaire le chemin de Freud. »
Jacques Lacan
Qu'il soit de formation spécifiquement psychiatrique ou plus
généralement médicale, psychologique, ou encore, selon le terme
17freudien, de ''profane'' , « l'étiquette-diplôme » du praticien de
l'analyse importe peu. Ce qui me semble essentiel est son parcours
personnel, la finesse de son ''oreille'', l'éthique avec laquelle il
continue d'interroger sa pratique, les concepts théoriques auxquels il
se réfère et les rencontres de travail auxquelles il participe avec
d'autres analystes.
A côté de ces aspects qu'on pourrait qualifier de techniques, il en est
d'autres, tout aussi utiles, que l'on pourrait désigner d'humains. Ils
seront les alluvions apportés par ses propres expériences de vie. Il est
ainsi sûrement préférable que le praticien ait traversé lui-même les
turbulences de quelques traits névrotiques, qu'il ait pu interroger et
dépasser ceux-ci au cours d'une analyse personnelle suffisamment
approfondie, afin de libérer autant que possible son écoute des
reliquats encombrants de sa propre névrose. Freud précisait à ce sujet
18dans ses Conseils aux médecins dans le traitement psychanalytique ,
que tout refoulement non résolu chez l'analyste se comportera, selon le
19juste mot de W. Stekel, comme une tache aveugle dans son écoute.
Par ailleurs, un humour finement dosé et une certaine simplicité, le
rendront peut-être plus accessible pour la personne qui s'adressera à
lui. A ma connaissance, il n'existe pas d'études concernant les
''personnalités'' des analystes eux-mêmes et même si elles étaient
menées, ces typologies montreraient sûrement un très grand
17. Freud S., La question de l'analyse profane (1926), Folio essais, Gallimard,
2003. ''Profane'' ici au sens de n'ayant aucune connaissance spécifique dans une
science donnée.
18. Freud S., La technique psychanalytique (1903-1918), Quadrige PUF, 2007, p. 90
19. Stekel W., Die sprache des traumes (La langue du rêve), Wiesbaden, Bergmann
J.F., 1911, p. 532
23polymorphisme, tant sur la forme que sur le fond, c'est-à-dire sur les
façons singulières de pratiquer l'analyse. Il existe autant de nuances
dans l'exercice, que d'analystes eux-mêmes, mais cette diversité
n'invalide à priori en rien la pertinence de chaque approche.
*
Alors quid d'un « être » du psychanalyste ? Posons cette question sous
la forme d'un triptyque établissant une sorte de concordance
''d'étant'' :
Mettons que l'analyste soit un lieu, une fonction, et/ou un temps :
 Un lieu : le psychanalyste serait alors une place, un endroit. En
ce sens, il serait un point de repère topographique ou un point
de suspension entre un mot et le suivant. Avant la séance et
après celle-ci, il disparaîtrait. Non pas qu'il ne persisterait pas
dans les pensées de son patient, non pas que ce dernier
disparaitrait de ses pensées à lui, mais son être-psychanalyste
s'évanouirait alors jusqu'à la séance suivante, dans la répétition
d'une alternance d'absences et de présences. Le psychanalyste
n'aurait d'être qu'en pointillé. Socialement, en dehors du lieu
de la cure, il est un quidam lambda qui, pour en faire un jeu de
mots, n'aurait pas lieu d'être.
 Une fonction : le psychanalyste serait aussi bien une fonction,
une altérité destinée à regagner sa fiole et à en ressortir quand
la parole de son analysant s'y frotterait à nouveau. Un bon ou
un mauvais ''génie'' qui permettrait de générer de la réflexion.
Réflexion elle-même à entendre dans l'équivoque d'un reflet ou
d'une pensée. Cette fonction tierce entre le sujet et sa demande,
permettant de susciter du lien et de créer les conditions
nécessaires à une symbolisation.
 Un temps enfin : l'être du psychanalyste pourrait se poser en
termes chronologiques. Il serait un moment. Celui où
l'analysant retrouve son analyste est un temps éminemment
2420relatif. Einstein, qui correspondit avec Freud , aurait-il partagé
cette idée de relativité ? En tout cas, ce moment s'étale avec
une élasticité déconcertante ; certaines séances semblant passer
très vite et d'autres s'éterniser. Dans l'après-coup des séances,
des effets continuent d'ailleurs de pouvoir se produire.
Le psychanalyste ne serait-il donc ainsi qu'à la faveur de ces points de
rencontres ? Ne serait-il donc qu'un entrecroisement d'un lieu, d'une
fonction et d'un temps ? Un êtrecroisement, permettant à un sujet
d'entendre la portée de sa parole par-delà la douleur de ses maux.
C'est ce que je crois profondément. C'est cette optique que je garde en
toile de fond dans tout travail qui s'engage. Si le psychanalyste pensait
être autre chose, s'il pensait réellement être plus que cette simple
potentialité, cela ne serait, chez lui, qu'un effet de résistance. Son
analyse ne l'ayant peut-être que trop partiellement débarrassé des
21illusions narcissiques de l'étant qu'il penserait être.
**
Dans toutes les notions approchées jusqu'à présent, deux paraissent
connectées et revenir comme des constantes : l'idée d'un entre-deux et
celle d'un mouvement. Une dynamique située dans l'intervalle entre
deux positions distinctes. Nous préciserons bientôt davantage ces deux
constantes. Mais à bien y regarder, la question de l'être (et pas
uniquement celui du psychanalyste) n'aurait-elle pas à se formuler
plus largement selon un « que suis-je ? », plutôt qu'un « qui suis-je ? »
22 comme nous le fait remarquer Moustapha Safouan ? La réponse est
alors forcément une métaphore donc une substitution. L'automne
n'équivaut pas stricto-sensu à la vieillesse. L'un n'est pas
rigoureusement l'autre, mais c'est de la substitution de l'un par l'autre
20. Einstein A.– Freud S., Pourquoi la guerre ? (1933), Payot rivage poche, Petite
bibliothèque Payot, 2005
21. Cette distinction entre être et étant est un point philosophique particulièrement
ardu. De nombreux philosophes ont tenté de préciser les différences entre les
notions de l'être (par exemple un Dieu qui serait ontologiquement parfait) et
l'étant (réalité matérielle, phénoménologique, dont la nature et la définition ne
peuvent se passer du rapport à l'être).
22. Safouan M., Le langage ordinaire et la différence sexuelle, Odile Jacob,
2009, p. 114
25que naîtra du sens pour qui pourra l'entendre. Quelle substitution sera
donc à même de dire ce qu'est un sujet pour celui qui cherche à le
savoir ? C'est là un des enjeux crucial de tout parcours analytique :
l'émergence d'un savoir en attente de s’apparaître. Faire advenir du
sujet, du sujet aussi libéré que possible de l'assujettissement à un
« être quelqu'un », mais aussi – comme nous tâcherons de le montrer
au cours de ce travail – à un « avoir quelque chose ». S'affranchir de
ces deux verbes auxiliaires indispensables à la grammaire française
mais capables d'asphyxier tout sujet qui en dépendrait.III. Un peu d'histoire :
Après avoir introduit la pièce (la psychanalyse) ainsi que les acteurs
de cette représentation (l'analysant, ceux qui gravitent autour de lui, et
l'analyste), disons quelques mots sur le thème principal de l'intrigue
(l'inconscient) et sur les circonstances de sa découverte.
1) L’inconscient avant Freud, entre philosophie et science :
« Qui ne sait pas tirer les leçons
de 3000 ans, vit seulement
au jour le jour. »
Johann Wolfgang von Goethe
Risquons une approche chronologique de l'inconscient et demandons-
nous si celui-ci existait avant Freud ?
De prime abord on pourrait répondre par l'affirmative, mais
l’inconscient n'avait certainement pas été repéré en tant que tel. Il ne
s'envisageait sûrement pas comme un lieu palpitant, source
intarissable, maintenue activement à l'écart de la conscience, nouant
des relations complexes avec elle et doté d'un pouvoir pathogène
propre.
De nombreux penseurs ont approché son existence de façon plus ou
moins allusive, soit intuitivement au détour d'observations faites sur
les réalités de la nature qui les entourait, soit au travers de réflexions
plus métaphysiques. Des philosophes de la Grèce antique jusqu’aux
romantiques allemands, tous en ont parlé à leur manière, sans
imaginer la portée de la déflagration que constituera son dévoilement
par Freud.
Nous passerons en revue un certain nombre d'idées qui ont tracé, de
proche en proche, les contours de cet inconscient. Les éléments que
j'ai choisis de souligner sont loin de contenir l'ensemble d'une pensée à
un moment donné. Je prierai le lecteur averti ayant une connaissance
pointue des concepts philosophiques, de ne pas m'en tenir rigueur.
27Ces raccourcis n'ont pour but, ici, que d'illustrer diverses formes d'un
inconscient en bouton avant que Freud n'ait pu en cueillir la fleur.
*
Transportons-nous environ 2500 ans en arrière, au temps de la Grèce
des présocratiques. A cette époque, l'inconscient était comme en
gestation ou, pourrait-on dire, comme en attente. Étonnante expression
23que celle d'une « attente de l’inconscient » .
La langue française nous met déjà ici face à une des divisions
sémantiques qui fait sa richesse et qui transforme la limpidité d'une
eau de source en un liquide des plus turbides.
Tout comme dans la formule « l'amour de l'autre », le génitif objectif
nous laissera entendre l'amour que l'on éprouve envers l'autre, alors
que le génitif subjectif en retournera le sens, laissant apparaître
l'amour que l'autre peut éprouver envers nous.
Dans « l'attente de l'inconscient », était-ce l'attente qu'avaient les
hommes, d'extraire une notion capable de répondre à un vide
conceptuel, une attente de quelque chose à même de combler une
béance (comme l'éclat stellaire dont nous avons parlé, annonciateur de
satisfaction), ou bien était-ce l'inconscient lui-même qui attendait
quelque chose des hommes, qui attendait d'être découvert, reconnu,
entendu ? Peut-être qu'un désir d'inconscient était-il déjà à l'œuvre en
ces temps anciens ? Un désir de nomination, de formulation, peut-être
même de théorisation, entre ce qui n'était pas encore et ce qui était en
train de le devenir ? Mais n'est-ce pas à nouveau notre mouvement
d'entre-deux qui revient comme un leitmotiv ?
24 25Pierre Jacerme et Jostein Gaarder ont jalonné la frise chronologique
de la pensée philosophique, chacun à leur manière. J'y prendrai appui
afin de discerner des lignes ductrices, nous menant des grecs anciens
jusqu'à nos jours. Nous constaterons des mouvements
épistémologiques alternés, remettant en question les thèses des
générations précédentes et développant celles des générations
suivantes, redonnant ainsi matière à critiques.
23. Je reprends ici la formule de Pierre Jacerme : « l'attente de philosophie » dans
son Introduction à la philosophie occidentale, Agora, Pocket, 2008
24. Jacerme P., Introduction à la philosophie occidentale, Agora, Pocket, 2008
25. Gaarder J., Le monde de Sophie, Éditions du Seuil, 1995
28Loin d'une exhaustivité d'exégète, ce rapide survol pourra, j'espère,
faire sentir à quel point un certain nombre de ces conceptions
philosophiques continuent d'alimenter la théorie psychanalytique
actuelle, près de 25 siècles plus tard.
a) Quelques philosophes de la nature :
Les premiers philosophes grecs furent nommés ainsi parce qu'ils
s'intéressaient à cette nature qui les entourait. Ils pensaient le monde
comme issu de quelque chose ayant toujours déjà existé à l'origine.
Les changements qu'ils observaient dans leur environnement les
laissaient perplexes et il leur fallait trouver des explications
rationnelles. L'eau pouvait-elle devenir poisson ou la terre devenir
arbre ? Ils pensaient qu'une particule élémentaire originelle était à la
base de toute création.
Ces philosophes avaient à cœur de s'affranchir des explications
mythologiques qui prévalaient jusqu'alors pour expliquer la marche du
monde. En effet, de tous temps, les hommes ont été poussés à
construire des mythes pour répondre à leurs interrogations
existentielles. Des endroits particuliers étaient d'ailleurs consacrés à
ces ''séances'' de questions-réponses. Le plus célèbre était l'oracle de
Delphes. La réponse du dieu Apollon à la question posée, était
transmise par l'intermédiaire de la pythie, prêtresse en transe. Celle-ci,
au travers de tirades absconses, contraignait celui qui voulait savoir, à
une interprétation pleine de subjectivité. Nous retrouverons des traces
de ce discours pythique, discours du corps à l'occasion, quand nous
évoquerons la parole de l'hystérique. Ailleurs, d'autres hommes, pour
trouver réponses et connaître l'avenir, regardaient (et regardent encore)
les horoscopes. C'est une autre façon de convoquer les astres. Une
maladie comme la grippe par exemple, causée par un virus nommé
influenzae, témoigne directement de la mauvaise influence que l'on
pouvait subir des étoiles (c'est le sens du mot désastre). Être né sous
une bonne étoile demeure un adage qui en perpétue l'idée. L'influence
des étoiles nous ramène donc, comme nous l'avons déjà remarqué, tant
au désir qu'au destin.
29L'abandon des mythes éloigna le recours au divin, conception qui
jusque-là, expliquait la survenue des événements incompréhensibles
de la vie (changement de saison, tempêtes, victoires et défaites
guerrières, naissances, morts, maladies, etc.). Ainsi, et sans le savoir,
ces hommes qui voulaient raisonner étaient en train de placer les
premières pierres de ce qui deviendra l'édifice de la
pensée scientifique ; scientifique au sens d'une question conduisant
méthodiquement à une réponse.
- Parménide ( -520 / env. -450 ) :
Parménide vivait sur la colonie grecque d'Elée (au sud de l'Italie
actuelle). Ce philosophe éléate avait une conception éternaliste des
choses. Bien que ses sens lui faisaient percevoir des changements
autour de lui, sa raison lui dictait le contraire. Cette raison lui
paraissait être la vérité, alors qu'il ressentait ses perceptions comme
mensongères. Cette pensée rationaliste lui faisait énoncer que, bien
que tout autour de lui changeait de forme, ces changements n'étaient
qu'apparents. Ils se faisaient sur un fond d'immuabilité. Pour lui,
quelque chose devait toujours avoir déjà été là. Ce quelque chose était
la constance même qui, bien qu'invisible, tirait les ficelles des
changements qui s'offraient à l'insuffisance de ses sens.
- Héraclite (-544 / -480) :
Héraclite, originaire de la cité d'Ephèse, n'était pas convaincu par cette
éternité, cette immuabilité parménidienne. Il allait se positionner en
critique de cette invariance fondamentale. Se baigner deux fois dans le
même fleuve était impossible puisque qu'entre ce premier bain et le
second, ni l'eau, ni l'homme n'étaient plus identiques.
Héraclite introduisit quelque chose d'étonnant dans l'appréhension du
monde : la perception d'une chose par son contraire. Sans la maladie,
pas de connaissance de la santé, sans la guerre pas de paix et sans le
froid pas de notion de chaud.
Il pensait bien comme Parménide qu'une raison universelle,
transcendante, conduisait la bonne marche du monde mais en dessous
de cette raison supérieure, à un niveau plus profond, devait exister un
infiniment variable.
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