La biopolitique outre-atlantique après Foucault

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Principe de précaution. Bioéthique. Multiplication et diversification des dispositifs de contrôle des corps. Sexualité. Placement sous surveillance électronique. Ces dispositifs de pouvoir se présentent-ils comme rassurants, novateurs, libéralisateurs ? Ou bien, se posent-ils comme des systèmes insidieux, indéchiffrables, effrayants ou simplement normalisants ? Pour conceptualiser cette gestion du pluriel, cette régulation des flux, ce contrôle des corps, Foucault parlait, non plus de « discipline » mais plutôt, de biopolitique.
Publié le : dimanche 1 avril 2012
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EAN13 : 9782296488304
Nombre de pages : 170
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La biopolitique outre-atlantique après Foucault   
 
  
 
 E STHÉTIQUES  Collection dirigée par Jean-Louis Déotte  Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue : Angelus Novus.  « En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte quon ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait lessence de la revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter quil suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour lactivité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction dun but précis ; une revue, qui expression vitale dun certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche davenir et de développement que ne peut lêtre toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels quils soient. Par conséquent, pour autant que lon puisse en attendre une réflexion  et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites , la réflexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois ; dailleurs, on ne doit plus attendre de lêtre humain quil ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien quil ait conscience de sa destination. La véritable destination dune revue est de témoigner de lesprit de son époque. Lactualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes ; voilà ce qui la condamnerait  tel un quotidien  à linconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison quelle ladmet. En effet, lexistence dune revue dont lactualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée »  Audrey RIEBER, Art, histoire et signification. Un essai dépistémologie dhistoire de lart autour de liconologie dErwin Panofsky , 2012. Richard BÉGIN, Bernard PERRON et Lucy ROY (sous la dir.), Figures de violence , 2012. Alain NAZE, Portrait de Pier Paolo Pasolini en chiffonnier de lhistoire. Temps, récit et transmission chez W. Benjamin et P. P. Pasolini , tome 2, 2011. Alain NAZE, Temps, récit et transmission chez W. Benjamin et P. P. Pasolini . Walter Benjamin et lhistoire des vaincus , 2011. Laurence MANESSE CESARINI (sous la dir.), Lenseignement de la philosophie émancipe-t-il ? , 2011. Danielle LORIES et Ralph DEKONINCK (sous la dir. de), Lart en valeurs , 2011. Jean-Louis DEOTTE (sous la dir. de), Philosophie et Cinéma , 2011.
 
 
   
 
Sous la direction de Audrey Kiéfer et David Risse         La biopolitique outre-atlantique après Foucault     
  
       
                          
 
           © LHarmattan, 2012 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-96166-1 EAN : 9782296961661
                Nous tenions à remercier l'École de service social de l'Université d'Ottawa et Louise Blais ; le Département de science politique et la Faculté de science politique et de droit de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Luc Côté, Michèle Rioux et Lawrence Olivier ; le Département de sociologie et la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval et Olivier Clain. Merci à toutes et tous pour avoir appuyé l'organisation et soutenu la tenue du colloque international « La biopolitique outre atlantique après Foucault » (Université dOttawa, 13 -14/05/2009). Merci également à l'ensemble des participant(e)s à ce collectif de recherche pour leur généreuse contribution. Nous adressons enfin nos vifs remerciements à celui qui a rendu possible cette publication, Alain Brossat.      
 
 
Introduction Audrey Kiéfer et David Risse *   Les textes qui suivent sont issus d'une rencontre organisée à Ottawa, les 16 et 17 mai 2009, dans le cadre du 70 ème  Congrès de l'ACFAS, Association Canadienne Francophone pour le Savoir.  Ce colloque, intitulé La biopolitique outre -atlantique après Michel F oucault, s'est divisé en quatre thématiques interrogeant notre actualité et, déjà, trois décennies depuis les cours de Michel Foucault au Collège de France sur « La naissance de la biopolitique ». Une première journée fut centrée sur des analyses théorico-critiques de la pensée foucaldienne et une seconde fut consacrée à l'actualité et aux usages de la biopolitique. En voici aujourd'hui les Actes. Les quelques problématisations du concept de biopolitique sur l'ensemble de la pensée foucaldienne ne doivent pas minimiser limportance et limpact que peut avoir cette notion. Comme nous pourrons le comprendre grâce aux analyses des différents auteurs, la biopolitique et l'ensemble des notions qui lui sont transversales sont utiles pour nous aujourd'hui, pour analyser, saisir et disséquer les différentes formes de technologies politiques. Voilà, entre autres, ce à quoi se propose de contribuer cette publication. Si Surveiller et Punir a pu « servir à un éducateur, à un gardien, à un magistrat, à un objecteur de conscience », ce livre (revisitant la pensée de Foucault) pourrait à son tour contribuer, modestement, à servir de tournevis, de désserre-boulons pour court-circuiter, pour disqualifier et même pour casser certains systèmes de pouvoirs biopolitiques. 1° Une généalogie du pouvoir Au côté du disciplinaire, Foucault décrit une nouvelle forme de pouvoir qui ne prend plus pour objet les corps mais la vie elle-même. Il construit ces notions de biopolitique  (le biopolitique en 1974 et la biopolitique en 1979) et de biopouvoir (1976) en référence à la médicalisation de la société. Cette médicalisation se définit par la prise en compte généralisée du « risque médical ». S'impose (hors des champs purement médicaux) la nécessité de prévenir des risques éventuels. Se développe le contrôle par précaution. « C'est à ce moment-là que nous voyons apparaître les problèmes comme ceux de l'habitat, des conditions de vie dans une ville, de l'hygiène publique,                                                  *  Responsables du projet, Audrey Kiéfer (Université de Picardie) et David Risse (Université Laval)  
 
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de la modification du rapport entre natalité et mortalité. C'est à ce moment qu'est apparu le problème de savoir comment nous pouvons amener les gens à faire plus d'enfants, ou en tout cas comment nous pouvons régler le flux de la population, comment nous pouvons régler également le taux de croissance d'une population, les migrations. » (Foucault, 1981 : 193-194) Dans la seconde moitié du XVIII e siècle sont apparues « [des] technologies qui ne visent pas les individus en tant qu'individus, mais qui visent au contraire la population. [...] La découverte de la population est, en même temps que la découverte de l'individu et du corps dressable, l'autre noyau technologique autour duquel les procédés de l'Occident se sont transformés. On a inventé à ce moment-là ce que j'appellerai, par opposition à l'anatomo-politique [...], la biopolitique. » 1  Autrement dit, la discipline serait une stratégie de pouvoir qui gère des individus, dans le moindre de leurs détails, dans le moindre de leurs gestes cherchant à majorer des forces individuelles. La biopolitique, au contraire, serait une gestion de la population, une administration du multiple. Pour comprendre le travail foucaldien de généalogie du pouvoir, il convient de s'arrêter sur une mutation antérieure à cette dernière : celle qui s'opère de la souveraineté au pouvoir disciplinaire. Schématiquement, nous pouvons affirmer que le pouvoir disciplinaire qui s'est substitué au rapport de souveraineté s'oppose termes à termes à celui-ci. Mais en détail, cette rupture n'est pas radicale et la substitution plus nuancée. Dans son cours du 28 novembre 1973 2 , Michel Foucault s'exprime à ce propos : les dispositifs disciplinaires sont déjà présents dans les communautés et congrégations religieuses du Moyen Âge et ont fonctionné pendant longtemps au milieu des dispositifs de souveraineté. Si les dispositifs disciplinaires s'exercent de manière latérale (les communautés ayant leurs propres instances de contrôle, leurs propres mécanismes), ils progressent et s'étendent du XVI e  au XVIII e  siècles. C'est alors que vers la fin du XVII e , puis durant le XVIII e , ils s'affirment « sans support régulier du côté de la religion » 3 et particulièrement au sein des casernes : triomphe de la discipline. Pour autant, les formes de souveraineté n'ont pas totalement disparu, pensons par exemple à la famille. Dans cette perspective de compréhension de la généalogie foucaldienne du pouvoir, Alexandre Macmillan se propose d'analyser le passage du                                                  1  Michel Foucault, Dits et écrits , tome IV, texte n°297 : Les mailles du pouvoir, pp. 182-201. 2 Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique, Cours au Collège de France, 1973-1974 , Hautes Études, Seuil/Gallimard, 2003, pp. 65-94. 3 Ibid , p. 68.
 
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pouvoir disciplinaire à la biopolitique en considérant les enchevêtrements et relations complexes qui accompagnent ces deux technologies politiques. L'auteur réussit dans cet article à montrer comment « ces deux formes de pouvoir semblent s'inscrire dans le même partage fondamental et illustrent un même rapport à la vérité. » Le pari intellectuel d'Alexandre Macmillan est ici de refuser l'opposition radicale entre ces deux technologies. Julie Mazaleigue, en prenant pour exemple le dispositif de sexualité, poursuit cette analyse critique sur une possible articulation de ces deux formes de pouvoir. Effectivement, « articuler ces d eux types de technologie politique, cest bien obtenir une gestion continue du niveau macro de la population au niveau infinitésimal des moindres gestes des individus. » Par ailleurs, il est aussi à noter que « le continuum entre corps individuel, âme et population dont il assure l'existence peut être remis en question. » L'auteur nous explique en quoi et pourquoi. Dans la lignée des deux précédentes analyses, celle de Stéphanie Martens  nous explique comment le concept de biopolitique chez Foucault se situe entre « souveraineté » et « gouvernementalité ». La biopolitique exprime en effet « la conjonction d'un biopouvoir, pensé en sus de la souveraineté (plutôt qu'en opposition au pouvoir souverain), et d'un art de gouverner libéral. » Ce concept est donc particulièrement fécond pour penser notre histoire et notre actualité. Tous les auteurs s'accordent donc pour reconnaître ce qu'Arona Moreau  explicite enfin : cette conception si particulière du pouvoir chez Foucault brise les normes de la pensée politique. Arona Moreau nous montre en effet comment et en quoi cette pensée politique se différencie des autres. L'auteur nous explique  dans quelle mesure il est possible de parler d'un « renouveau de la pensée politique ». Cette analyse permet ainsi une synthèse de la pensée foucaldienne sur le pouvoir et ouvre le chemin vers de nouvelles réflexions. 2° La population, un concept central : Le concept de biopolitique permet à Foucault de préciser certains points et lignes de sa généalogie du pouvoir. Son enseignement au Collège de France de l'année 1979 sur La naissance de la biopolitique est effectivement, avant tout, une analyse historico-critique précise du libéralisme. Comment penser cette forme de gouvernementalité qu'est le libéralisme ? Est-ce seulement vivre dangereusement ? Est-ce que la mise en place, l'extension et la consolidation des procédures de contrôle sont les contreparties nécessaires à une forme de liberté individuelle ? Pour répondre à ces interrogations, les auteurs de cette section du livre vont se saisir des outils laissés par Foucault et en particulier, de son
 
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enseignement au Collège de France. Les cours de 1976 sur Il faut défendre la société  ouvrent cette réflexion historico-politique en distinguant le pouvoir disciplinaire du biopouvoir, deux stratégies de pouvoir bien spécifiques qui s'enchevêtrent pourtant. Durant l'année 1977-1978 ( Sécurité, territoire, population ) Foucault poursuit ce travail en se concentrant davantage sur le biopouvoir et les dispositifs de sécurité. Et en 1978-1979, dans cette continuité, il interroge les formes de gouvernementalité libérale et problématise ainsi La naissance de la biopolitique . Du biopouvoir à la biopolitique, Foucault se sert de concepts transversaux pour peaufiner son analyse du pouvoir et des résistances qui lui sont immanentes. Comment s'articulent alors les concepts transversaux tels que celui de « populations » ou de « risques » dans la réflexion foucaldienne sur la biopolitique ? Quelle importance revêtent ces notions soi-disant « secondaires » dans son enseignement au Collège de France ? Dans quelle mesure éclairent-ils la pensée de Foucault ? En se proposant de relier « deux événements discursifs » à savoir l'annonce par Foucault de la mort de l'homme et le diagnostic par Schaeffer de l'obsolescence de la thèse de l'exception humaine 4 , Karlis Racevskis affirme en même temps la nécessité de se référer au champ pratique dans lequel le discours se déploie. Pour construire une analyse, il convient de rompre la dichotomie entre la théorie et la pratique. Dans cette perspective, il est des notions particulièrement utiles pour procéder à une analyse de la biopolitique, celle du libéralisme mais aussi et surtout, celle clef et centrale de la population. S'attachant ainsi à ce concept fondamental qu'est la population , Hervé Oulc'hen nous propose une fine étude de l'émergence du concept au XVIII e  siècle. Celle-ci s'opère au croisement de deux régimes de discours : celui sur « lespèce humaine » dun côté et celui sur le « public » de lautre côté. « La généalogie de ce concept bifocal, nous dit l'auteur, rejoint certains aspects de lapproche épistémologique que Canguilhem a menée sur la régulation des milieux. » En rapprochant ces deux auteurs, Hervé Oulc'hen se donne la possibilité d'examiner également « la séquence technologique qui a rendu possible la fixation du concept de population ». Si Hervé Oulc'hen voit dans la notion de population  l'émergence dun concept technologique capable par exemple de décrire lévolution de la technologie de police, Luca Paltrinieri veut montrer en quoi il est nécessaire de construire une histoire du concept de population , en lui-même et pour lui-même. Faire l'histoire de ce concept consiste à penser les conditions de possibilité de                                                  4 Jean-Marie Schaeffer, La fin de lexception humaine , Paris, Gallimard, 2007.
 
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