La cité des Ego

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Publié en 1987, ce livre pour l'essentiel n'a pas été réfuté par l'histoire de ces vingt dernières années. Plus que jamais nous sommes englués dans une cité des ego dans laquelle tous les individus sont assignés à s'autonomiser sans cesse davantage des anciennes institutions, pour toujours plus dépendre de la capitalisation de leurs activités. Ce livre esquisse en creux une voie pour un devenir-autre des individus et de la communauté humaine.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296210677
Nombre de pages : 234
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LA CITÉ DES EGO

Première édition ÉDITIONS DE L'IMPLIQUÉ, Grenoble, 1987

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmallan.COm difiusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: E~: 978-2-296-06767-7 9782296067677

Jaeques Guigou

LA CITÉ
DES EGO

L'HARMATTAN

DU MEME

AUTEUR

aux éditions C~itique des

Anthropos systèmes de fo~mation, 1972

Les anaLyseu~s L'institution

de La fo~mation

pe~manente,

1979

de L'anaLyse dans Les ~encont~es, Dominique attente 1986 Bedou Le moment combat,

1981

aux éditions Cont~e toute

1983

Ce monde

au nid,

chez d'autres L'infusé Actives

éditeurs Saint Germain des Pres, du Castellum, 1980 1981

~adicaL, aze~oLes,

Les Presses

ENVOI
"Ad se ipsum"

Marc AurèLe L'utopie de La Cité des Egaux que Gracchus Babeuf et ses amis cherchèrent à opposer à La réaction bourgeoise du Directoire dans une Conspiration popuLaire, en 1796, se réalise aujourd 'hui, mais de manière inversée, vidée de son contenu historique, et totaLisée dans la particuLarité absoLue: La Cité des Ego. La fiction d'un individu "autonome" joue un rôle central au stade qu'a maintenant atteint Le capitalisme techno-bureaucratique d'Etat. L'autonomie dans la dépendance représente L'essence du rapport socia L de cette fin du XXe siècLe. Nous sorrunes entrés dans cette époque d'équivalence généraLisée de La marchandise, dans laquelLe "La dépendance universeLLe des individus indifférents Les uns aux autres constitue Leur lien sociaL" (Marx) . Corrunent en sorrunes-nous arrivés Là ? Pourquoi en sorrunes-nous satisfaits? Que pouvonsnous prétendre en devenir?

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de l'autogestion à l'égogestion L'époque historique de l'autogestion s'est

située avant 1968

et non après, comme l'ont

proclamé toutes les idéologies autogestionnaires. L'oeuvre critique de l'autogestion est autant, et même davantage, une oeuvre de conclusion sur les possibiLités d'une époque qu'une oeuvre de projection des virtual.ités de cette époque. L'originaLité de l'autogestion au seuil de sa période porte sur les possibiLités qu'ouvre au mouvement des Conseils, l'élargissement du capital à tout un ensemble de rapports qui restaient jusque~là peu touchés par son hégémonie. L'éducation, la santé, les communications, L'aménagement de l'espace, les associations volontaires sont traversés et mode lés par la nouve lle rationalité techno-bureaucratique qui se mondiaLise. La "vie privée", le quotidien, l'affectivité, la formation du caractère n'échappent plus à cette emprise. Face aux transformations que ces exigences de l'affranchissement du capital font subir aux rapports sociaux, L'autogestion apparait, à La fin des années cinquante, comme une voie importante pour des bouleversements révolutionnaires. Or, cette capacité pour l'autogestion de comprendPe L'unification marchande de son époque, et donc de pouvoir La critiquer, fut aussi sa principale Limite. En effet, aLors que L'organisation nouve Ue du capita L dé-

pLoyait son effet maximum dans et en dehors de L'entreprise, le mouvement de L'autogestion ne parvint pas à se dégager d'un LocaLisme, d'un usinisme, d'un ouvriérisme, d'un anarc}ur sYndicaLisme fort réducteurs. Leur antiLéni-

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nisme de façade ne suffit pas à dépasser Les pratiques bolchéviques des Conseils des années cinquante et soixante. 1968 marque done le début de 1,'institutionnalisation de 1,'autogestion, son idéoLogisation massive. On passe alors de L'universalité des prétentions de 1,'autogestion à la particularité des satisfactions des autogestions. Les autogestions et Les autonomies participent désormais visiblement à la gestion satisfaite de 1,'existant. L'idéoLogie autogestionnaire s'est formée sur Les ruines du mouvement réel de l'autogestion. L'individualisme grégaire et réifié, le solipsisme, L'atomisation exacerbée, La fausse conscience du présent, manifestent ce "retour-en-soi". de 1,'autogestion, son aliénation dans une forme sociale particuLarisée: t'égogestion. L'égogestion dans laquelLe nous sommes engagés enfante notre époque. Une époque où, en devenant réelle, "l'unification de 1,'intérêt privé et de La finalité de l'Etat"(HegeL) pLonge les individus dans une satisfaction aliénée.
Sosie satisfait Au nom de "l'autonomie du moi", s'accélèPe la domestication marchande des individus particularisés. L'être social insatisfait de l'autogestion historique devient 1,'individu satisfait, car "autonome et libéré" des autogestions quotidiennisées. Ce déferLement des idéo logies du moi qui s'abat sur Les T'ivages où Les autogestionnaires ont cherché à se replier, témoigne de cette inversion de La satisfaction dans Les consciences individuelles et collectives. De La psychologie compor-

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tementaLe au fétichisme du corps, de La secte mystique au centre de soins du narcissisme, du ciné-moi au téLé-sexe, Les cLasses moyennes, ivres de leur triomphale déréLiction, consomment à haute dose les idéo logies du moi. Ces c Lasses moyennes européennes s' instituent sur Le cadavre de l'individu souverain sadien, sous le masque mortuaire du citoyen Libre des Répub Liques de la Renaissance: un banquier florentin ou un marchand vénitien. Dans la misère du "dD-it-yourse lf" l'égogéré agonise. Dernier avatar de la subjectivité moderne, l'égogéré, '~et escLave sans maitre, ce maitre sans esclave"(HegelJ, le regard vide et indifférent, contemple son errance dans les Grandes Surfaces de vente et d'achat du moi-marchandise. Pour l'individu sociaLement adapté des années quatre- vingt, l'individuation comprise comme le devenir-autre-de-soi dans la rencontre, se résume à une individualisation de son moi. Ainsi les vaLeurs d'individuation de maturation existentieLLe dont les psychanalystes et les sociologues ont diffusé le credD, ont-eLLes contribué à modeLer un individu qui se satisfasse de sa particuLarisation. Figure moderne de Sosie, les esclaves de la Cité des Ego se persuadent que la voLée que Mercure {dieu des Marchands! J leur a infligée les a libérés de leur condition d'individus séparés et avides de communications toujours pLus factices.

*

*

*

11

Chapitre

l

L'INSTITUANT REVISITE --------------------"Ceux qui descendent des eaux aux mêmes f~euves, toujours nouve~~es ~es baignent." Héraclite d'Ephèse

1.
L'instituant et le moment historique

Que peut-on apprendre de l'instituant dans un moment historique où c'est l'institution-

nalisation qui domine? Voilà la question centrale à laquelle je me suis "attaché" au cours de ces trois dernières années de recherche. ~~ Question d'ailleurs "attachante" s'il en est! Question nodale, qui lie et qui délie, qui entrave et qui déchaîne...
* J.G. -L'institution de l'analyse dans les rencontres; Anthropos, Paris, 1981.

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Les premières théories de l'instituant émergent, on le sait, dans la seconde moitié des années soixante; période hautement instituante en mouvements sociaux et en luttes anti-institutionnelles de tous ordres. Il n'y

a



rien

d'étonnant puisque

la

genèse

théorique d'un concept est toujours déterminée par sa genèse sociale. Si Castoriadis en 1965, puis René Lourau en 1968 ont pu dialectiser le concept d'institution, c'est que le "travail du négatif" (Hegel) réalisé par les mouvements prolétariens d'émancipation écrivaient pratiquement la théorie générale de l'instituant. A cette époque, l'analyse institutionnelle ne s'est pas encore autonomisée comme connaissance sociale séparée (comme contresociologie par exemple); elle est faite par tous et non par des spécialistes, des chercheurs ou des professionnels de l'intervention et de la "consultation sociale". Dans cette phase où les luttes de classe et les mouvements de libération fusionnent dans ces "orgasmes de l'histoire"(Frémion)que furent les printemps de 1968 au coeur du capi talisme mondial, le terme d'insti tuant désigne ce renversement réel, imaginaire et symbolique des pouvoirs institués, établis, légitimés par l'assomption de la forme-so~e Etat. Le champ d'analyse du concept d'instituant concerne toutes les dimensions du social et de ses rapports. Une parole jusque-là refoUlée et dominée s'exprime; des énergies se délient chez les individus, les couples, des groupes, les organisations. Du collectif, jusque-là interdi t d'existence, s'approprie des lieux

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et des temps de production et de création. Une autogestion de la vie quotidienne expérimente de nouveaux possibles dans tous les secteurs de l'activité humaine: travail, santé, éducation, culture, villes, campagnes, media, etc. Sans qu'on puisse aujourd 'hui encore en marquer l'apogée, le processus s'infléchit, et, dans le premier tiers des années soilantedix, s'inverse partiellement. L'instituant supprime (Aufheben) l'institué en le conservant à sa manière et selon ses formes: c'est l'institutionnalisation. L'analyse institutionnelle n'échappe pas, bien sûr, au reflux général. Elle devient une discipline nouvelle des sciences sociales et une branche de l'intervention sociale. On pourrait écrire que son autonomisation marque le déclin théorique de l'instituant. Car l'instituant lui non plus ne sort pas indemne de cet arrêt et de cette inversion du mouvement social d'émancipation. Parmi les auteurs du courant de l'analyse institutionnelle, des lignes de clivage idéologiques et organisationnelles s 'établissent. (Cf: revue POUR, n062/63-"L' A. 1. en crise? ") Cette histoire récente commence à peine à s'élucider pour les diverses composantes du courant insti tutionnaliste. Pourtant, de nouvelles formes d'action continuent de donner un contenu concret à l'instituant. Dans le moment historique actuel où l'insti tutionnalisa tion domine jusqu'à l'extrême (réification, falsification, tétanisation), l'instituant poursuit son oeuvre dans le réel.

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Des aspects encore peu visibles de cette intervention de l'instituant apparaissent désormais plus clairement, même si l'essentiel du travail reste souterrain. Des mouvements de libération et d'auto-émancipation aussi puissants que "Solidarnosc" en Pologne traversent et entament des institutions aussi universelles que la famille, le salariat, la marchandise ou le Parti. A ceux, opportunistes, qui proposent d'abandonner le concept, comme à ceux, résignés, qui proposent de le réformer en réduisant sa portée critique, je propose de tenter d'épuiser toutes les potentialités actuelles de l'instituant. Il s'agit d'explorer comment l'instituant chemine sous l'institutionnalisation. Plus exactement, de chercher à comprendre comment l'institutionnalisation, c'està- dire les institutions actuelles, sont à leur tour niées par l'instituant. Mon hypothèse est qu'aujourd'hui, le mouvement dialectique de l'instituant prend un caractère poétique plus que politique. Si la base matérielle de l'institution semble inchangée (les mêmes partis, les mêmes discours, les mêmes hommes sous des parures le plus souvent parodiques, le même argent, les mêmes espaces), les rapports sociaux qui fondent cette base matérielle semblent fort distordus. Autrement dit, l'instituant agirait dans le maquis de "la crise", davantage par déplacement que par renversement. J'utilise ici ce terme dans un sens à la fois hégélien d'équivoque, voire de dissimulation ou encore de travestissement(Verstel-

lung)

et freudien

de détachement

d'une

~on,

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de glissement d'un investissement vers d'~ zones de la libido. Ce qui, appliqué à une définition provisoire de l'instituant dans le moment historique actuel donnerait: - la libre rencontre, dans un moment collectif indépendant, d'un mouvement social qui engendre du sens et des réalités nouvelles. Il importe, en effet, de dépasser les simples définitions herméneutiques de l'instituant. Celles qui n'en font qu'un processus de lutte contre la falsification de ce qui fonde l'institution. (Cf:Authier/Hess,1981). Mais aussi de ne pas rester enfermé dans les défllritions exclusivement énergétiques du concept. Celles qui ne voient que le rapport de force dans l'affrontement de l'instituant contre l'institué. Seule, la poiêsis, c'est-à-dire l'action poétique transformatrice, peut aujourd'hui tenter de sortir de ses impasses et de ses apories la théorie de l'instituant. Comme les poètes grecs qui disent le sens du caché (les dieux) pour agir librement dans le réel du monde, l'instituant poiêti~donne force à l'effet de sens (la vérité) et donne sens au rapport de force (l'hégémonie du social sur le politique).

.2.
L'instituant comme poiêsis

Si donc, bien qu'historiquement dominés, les mouvements actuels de l'instituant prennent un caractère de création de situations poétiques, c'est par déplacements qu'ils procèdent.

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Le terme polysémique de poiêsis, désigne d'ailleurs bien à propos le double sens de cette création par: - dissimulation consciente de formes nouvelles sous des formes anciennes; détachement des représentations et des valeurs de l'institué au profit de zones énergétiques (espaces moins investis par le pouvoir central) alors redécouvertes ou de registres symboliques (l'esprit du monde) jusque-là délaissés. Dans une époque où les possibilités de réalisation de l'instituant poiêtique sont apparemment faibles, leurs agissements réels n'en prennent que plus d'intensi té. Ainsi, la conquête de nouvelles libertés concrètes, de nouveaux droits individuels et collectifs par une lutte ouverte contre l'adversaire de classe, s'accompagne d'une autogestion de tous les secteurs de l'activité humaine ou bien alors elle dépérit et se métamorphose dans la caricature domestiquée par la communauté du capital mondial. Ce double mouvement, indissociable, a pour effet de placer l'institué dans une double contrainte; (double bind): il perd toute sa substance et ce qu'il restait de la force de ses fondements (la prophétie initiale), sans pour autant s'en trouver débarrassé complétement. Les formes anciennes d'organisation juridico-politique subsistent et même se durcissent d'autant plus qu'elle ne représentent plus que la caste minori taire qui gère le pouvoir au nom de la classe dominante. Pendant toute sa phase instituante, la révolution sociale polonaise s'est toujours gardée de s'attaquer frontalement aux institutions économiques qu'elle dissolvait dans

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les

faits. Ainsi, les organes du syndicat officiel et les instances di tes "d' autogestion" dans les entreprises contrôlées par ce syndicat d'Etat, se sont rapidement décomposées dans l'indifférence générale. Effets de sens (révélation de l'Etatinconscient), et rapports de force (luttes anti-institutionnelles), se conjuguent pour donner à l'insti tuant sa capacité pratique d'intervention immédiate sur le réel. Avec l'action poiêtique de l'insti tuant, sortirions-nous du temps des médiateurs étatiques (analystes et experts) pour entrer dans le temps des créateurs immédiats de la vie courante comme oeuvre collecti ve libre et souveraine? Certes, le "travail du négatif" qu'opère l'instituant relève aussi de la médiation. Mais d'une médiation qui contient un devenirautre; qui permet à la réalité du mouvement social et du mouvement de l'être, d'advenir. Dans ce passage, ce métabolisme qu'impulse une action instituante, c'est de l'utopie qui s'historicise. Il faut alors parler d'utopie concrète pour rendre compte de ces moments totalement inédits, où le faire du collectif en mouvement invente son histoire. Médiation et négation sont à l'oeuvre dans l'instituant poiêtique, mais comme "égalitéavec-soi-même-se-mouvant"(Hegel). On comprend alors pourquoi le moment instituant, dans la vie d'une institution, comporte autant de capacités analytiques. Ce déplacement que l'instituant propulse, c'est aussi une autogestion par le mouvement social naissant de son analyse collective. En se découvrant égaux dans les aliénations étatiques qui les déchirent, les auteurs d'une action ou d'une

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oeuvre instituantes fondent du même coup et comme à leur insu, une solidarité nouvelle, porteuse de tout l'avenir de l'utopie du mouvement d'émancipation. C'est ce que j'ai nommé la rencontre instituante. Le langage de l' insti tuant ne peut donc s'affirmer aujourd 'hui que dans un registre poétique,non pas au sens de l'ancienne poésie du pouvoir, mais dans celui de déplacement du pouvoir du langage sur le réel. 'Il ne s'agi t pas ici de figer certaines composantes du moment instituant dans je ne sais trop quelle positivité de l'être qui découvre son mouvement, ni d'un mouvement qui découvre son être. Ils sont pourtant nombreux ces derniers temps, ceux qui s'immobilisent dans une contemplation vantarde du moi. Des fi aux adeptes bornés des "nouvelles thérapies commerçants cyniques des pseudo-alternatives (ces fonctionnaires de l'autrement!), elles et ils s'épuisent à mettre entre parenthèses leur insatisfaction présente et à faire l'apologie d'une posi ti vi té qui leur serai t tombée du ciel... Ce qu'ils leur faudrait comprendre, ce que l'instituant poiêtique nous apprend à présent c'est que l'enjeu central du déplacement, ce qui en vaut la peine, n'est rien d'autre que la reconnaissance, dans la rencontre, de l'accord pratique qui va permettre au collectif d' autogérer son devenir. Ce que nous apprend l'utopie concrète de l'instituant poiêtique, c'est que "le moi" n'est pas situé dans les rainures bien nettoyées de l'institué; moins encore dans les parties hachurées en noir, parce que connues, des cartes de ces t~graphe8 qui partent à la conquête psychologique du social!

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L'a-topos de l'acte instituant supprime en l'accomplissant la référence à une spa~ialisation du social. Autrement dit, parce qu'il déplace à la fois l'enjeu et le théatre des modes d'actions institutionnels, l'instituant transforme ou paralyse les stratégies politiques traditionnelles. Ainsi s'explique les tendances actuelles, très marquées dans tous les Etats, à une hémorragie de sens et une perte d'influence des institutions politiques centrales: parlements, partis, syndicats, systèmes de délégation de pouvoir dans les organisations. Lorsque le désinvestissement énergétique du politique s'accélère sous les impacts des mouvements de l'instituant, le vide social semble s'installer dans l'institué. Cela conduit parfois à un certain dépérissement des techno-bureaucraties d'Etat qui réagissent alors à cette véritable catalepsie sociale par la répression policière et le mensonge. Il en est de même au niveau microsocial, lorsque le groupe institué et légitimé par le pouvoir étatique voit ses forces unitaires se dissoudre sous les effets analyseurs de l'instituant. Sous les groupes institués, la rencontre sociale instituante rassemble ceux qui n'acceptent plus l'assujettissement du groupe à son signifiant étatique. Si l'on conserve le terme de médiation pour définir l'action socianalytique et intervenante de Iiinsti tuant, il faut entendre cette médiation comme une médiation-en-acte. C'est l'acte d'effectuer les médiations instituantes comme des ruptures et des déplacements qui, ce faisant, crée de l'immédiatement utopique. L'instituant comme création

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utopique dans le réel, remet le concept de médiation sur ses pieds. Cette volonté historique pratique de l' insti tuant poiêtique "inspire une horreur sacrée"(Hegel) à tous les médiateurs du social qui refoulent et "oublient" la manière dont l'Etat les institue professionnels de la médiation sociale. Psychanalystes, sociologues, animateurs, thérapeutes et autres "régulateurs" de groupe ne sont présents qu'à partir du moment où le mouvement social, absent à lui-même, devient le jouet de son inconscience étatique. S'il est vrai que les premières définitions de l'instituant comme négation simple de l'institué <nt ru conduire à une sorte de fétichisation du moment instituant comme "né~ativité pure", et donc idéaliser l'instituant dans un moment révolutionnaire imaginaire, il reste. qu'une définition réformiste ou éthique méconnaît justement le rapport dialectique entre médiation et immédiateté dans l'action instituante. En cherchant à atténuer "l'horreur sacrée" que provoque l'instituant qui oeuvre dans l'institué pour que de l'Autre surgisse, les partisans d'une conception herméneutique ou symbolique de l' instituant, le pri Vtnt d'une dimension immédiatement historique. Médiatiser dans la théorie, et donc une seconde fois, l'action négative de la médiation instituante, c'est la positiviser au profit de la société instituée. Au contraire, le mouvement instituant, comme "le devenir en général, (c'est)l'acte d'effectuer la médiation, qui est, justement, en vertu de sa simplicité, l'immédiateté qui devient, aussi bien que l'immédiat même"(Hegel).

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Dans le moment historique d' institutionnalisation généralisée que nous connaissons, poiêtiser le concept d'instituant, c'est lui découvrir,dans le réel,de nouvelles manières de créer, auprès de l' insti tué, cette "horreur sacrée" qui signe son devenir comme mouvement libre. Ainsi, le projet -sans doute encore très largement inconscientde l'instituant poiêtique, cherche à créer de l'institution-quis'absente. Rendre socialement présent ce qui nie l'institution pour en faire un devenirautre dans les possibles qui se réalisent. L'instituant aujourd 'hui est à la recherche réelle de l'institution qui, pour un temps fonda teur , s'absente. Il ne s'agit pas d'un fantasme collectif, mais d'une utopie qui s'historicise, d'une rencontre sociale libre en voie de désymbolisation.

.3.
"Si bien que Je n'osais pas commencer et je demeurais ainsi pLusieurs jours partagé entre Le désir de rimer et La peur de commencer. " Dante, L'instituant dans la socianalyse Vita Nova.

Il ne m'est plus possible de continuer, ici, à propos de l'instituant, sur le mode de la pensée théorique. Je sens là une trop forte contradiction. Pourtant, relisant deux

.J')

jours plus tard ces cinq premières pages, je m'enflamme de sensualité orale... Suis-je dans cet état émotionnel que décrit Dante dans sa vita Nova? Depuis que je pratique des interventions socianalytiques, mon rapport à l'écriture sur l'analyse institutionnelle s'est modifié. Je tolère de moins en moins la coupure Quasi schizoïde entre le moment de l'action et le moment de l' écri t . Je sais pourtant mainte-

nant qu'il ne suffit pas d'introduire des exemples de situations intervenantes dans un texte théorique pour abolir cette coupure; ni d'ailleurs de faire des développements théoriques dans le ré ci t d'une socianalyse pour sortir de cette aporie tragi-comique. "L'extrême de cette césure",je l'ai exprimé, l'automne dernier, en composant moi-même les épreuves de mon dernier livre. J'ai alors dactylographié directement sur la machine, les transitions, l'introduction et la conclusion de l'ouvrage. Ce fut plutôt exaltant. Le travail manuel répétitif de la claviste d'un atelier de composition n'avait pas du tout, pour moi, ce caractère, puisque d'une part j'étais l'auteur du texte et d'autre part je créais, directement et sans médiation une partie du livre. Le travail intellectuel perdait aussi toute sa composante abstraite. Celle qui dans le procès de fabrication du livre, fait l'impasse sur le travail manuel qu'il nécessite. L'utopie concrète de l'auto-édition est proche de son accomplissement dans ce cas personnel. (J I avais écrit dans la première mouture de cette phrase :"exemple personnel",

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mais ce

maintenant que trois mot m I oblige, ans et demi plus tard je compose les épreuves à une coupure de fin de phrase peut esthétique; d'où ce "cas personnel"... plus maniable par ma typographie!) Reste à construire à présent l'autogestion des éditions sur les mouvements réels d'autoémancipation! Comment annoncer un ouvrage qui veut contribuer à sortir la théorie de l'instituant de ses impasses ou de sa liquidation pure et simple, si l'on ne tente pas aussi d'avancer dans la pratique de l'instituant livre-endevenir? Si cette expérience me vient sous les doigts maintenant, c'est que je la considère comme le prolongement, dans l'institution de l'édition, de certaines "avancées" dans la pratique socianalytique, réalisées avec le GARI, lors de l'intervention auprès de cette association d'éducation nouvelle: l'AROEVEN, socianalyse que j'ai présenté dans un ouvrage antérieur. en reprenant textuelleC'est d I ailleurs

ment

certaines

expressions

de

ce

que

j I ai

écrit là-dessus en automne 1981, que j'ai pu mettre en mouvement mon corps d'écriture pour cette présente étude. Tout se passe comme si le "liquide pulsionnel" s'était un peu reposé et qu'en remuant à nouveau quelques zones aqueuses de l'ensemble, le flux s I écoulait alors. Mais je ne suis ni Sade, ni Lautréamont, ni Dante pour parvenir à juxtaposer dans des télescopages saisissants, les moments d'écriture les plus théoriques et les moments les plus érotiques...

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