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La force de la doxa

De
223 pages
A partir d'une étude générique et historique du genre délibératif, l'auteur se propose de restituer à la doxa - cet univers de croyances et de représentations supposées - sa validité dans l'émergence de décisions politiques qui puissent valoir pour tous et pour chacun, de réhabiliter l'usage rhétorique de la langue, en repensant les conditions de persuasion d'une parole socialement négociée, donc vouée au doute et à l'incertitude.
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La Force de la doxa

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2007 ISBN : 978-2-296-02527-7 EAN : 9782296025271

Loïc NICOLAS

La Force de la doxa
Rhétorique de la décision et de la délibération

Préface de Delphine DENIS Professeur à l’Université de Paris - Sorbonne

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus Eustache Roger Koffi ADANHOUNMÉ, L’utopie des inventions démocratiques, 2006. Nadia BOCCARA, David Hume et le bon usage des passions, 2006. Alain TORNAY, Emmanuel Lévinas, philosophie de l’Autre ou philosophie du Moi ?, 2006. Nadine ABOU ZAKI, Introduction aux épîtres de la sagesse, 2006. Lambert NIEME, Pour une éthique de la visibilité dans l’invisible, 2006. Michel DIAS, Hannah Arendt. Culture et politique, 2006. Alain PANERO, Corps, cerveau et esprit chez Bergson, 2006. Michel JORIS, Nietzsche et le soufisme : proximités gnosticohermétiques, 2006. Miguel ESPINOZA, Théorie du déterminisme causal, 2006. Christian FROIDEFOND, Ménon et Théétète, 2006. J.-L. VIEILLARD-BARON et A. PANERO (coord.), Autour de Louis Lavelle, 2006. Vincent TROVATO, Être et spiritualité, 2006 Michel FATTAL, Plotin chez Augustin, 2006. Laurent MARGANTIN (dir.), Kenneth White et la géopoétique, 2006. Aubin DECKEYSER, Éthique du sujet, 2006. Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une philosophie du combat, 2006.

Préface

À l’origine de cet essai, une double surprise, de celles qu’on espère sans oser les attendre dès lors que se créent dans une université pourtant de plus en plus fragile en ses moyens, incertaine de ses fins, les conditions d’une rencontre intellectuelle. Ce fut le cas avec l’auteur de ce livre, durant les deux années de formation désormais regroupées sous le diplôme de Master. La première, pour l’enseignante que je suis, tenait en amont à la gageure de parvenir à rendre actuel, c’est-à-dire questionnable, l’ancien édifice rhétorique, tout en prenant acte de sa radicale étrangeté – sauf à en adapter des leçons alors dégradées en recettes, pour répondre aux attentes modernes de consommateurs de cours en « Communication et Expression » ou à celles de futurs « Consultants », experts en mal de crédibilité. À présenter ainsi, dans son long et sinueux parcours, une discipline d’emblée traversée d’interrogations cruciales, objet de soupçon et de fascination mêlés, sa nécessité s’impose : moins peut-être comme ensemble de moyens techniques pour un art de la parole publique à réinventer, moins également, en dépit de son indéniable opérativité critique, comme manière de lire et d’analyser le discours, mais comme prise de conscience d’une constitutive rhétoricité du dire, inévitablement soumis à la recherche du persuasif, à la quête de l’opinable, source d’une adhésion librement consentie. Que le cadre prédéterminé d’un travail académique

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entrepris dans ce contexte puisse encore offrir l’occasion de vérifier l’urgence de tels questionnements, et leur pertinence pour une réflexion politique (au sens le plus riche du terme) où s’engagent la pensée et l’action citoyennes, fut ainsi le premier bonheur de cet accompagnement intellectuel. Il rend, faut-il le dire, toute sa richesse à une mission universitaire qui continue de promouvoir les Humanités à la fois comme savoir à transmettre – et cela porte le beau nom de tradition, trop souvent confondu avec conservatisme… – et comme exigence éthique à soutenir et faire vivre. Il s’agit bien en effet d’un « programme d’études » dont la partition disciplinaire ne doit pas masquer la profonde unité, ni faire oublier l’ambition : instituer, ce qui est établir, solide en ses fondements et durable en ses effets, les conditions du débat intellectuel, et en former des acteurs aussi nombreux et exigeants que possible. Et voici pour la seconde surprise : celle de découvrir, à la lecture de ce qui se présentait sous la forme initiale d’un « mémoire », la maturité désormais acquise d’une pensée soucieuse de se soumettre elle-même aux injonctions qu’elle défend, attentive à recueillir pas à pas l’accord sur ses propositions sans renoncer à affronter la réfutation toujours possible, au risque de l’écueil ou de l’aporie d’autant mieux soulignés qu’ils doivent être dépassés. Car, comme on le lira dans cet ouvrage, redonner crédit et validité épistémologiques à l’opinion commune au-delà de sa seule efficacité pratique, à cet univers de croyances supposées que les Grecs nommaient doxa, n’est pas loin du défi – paradoxal précisément. Héritiers d’une « ère du soupçon » en réalité de longue histoire, victimes plus ou moins consentantes de cette « Terreur dans les Lettres » naguère dénoncée par Jean Paulhan1, qui traque comme autant de parasites ou de simulacres scandaleux
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Dans Les Fleurs de Tarbe (Paris, Gallimard, 1941).

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PREFACE

d’une parole vive les mots dévalués du tout-venant, la phraséologie suspecte de s’ignorer telle, les arguments éculés à force d’avoir été (trop ? mal ?) éprouvés, nous attendons l’apparition du Vrai dont le surgissement nous emporterait dans le miracle de son énonciation immédiate, évidence d’une preuve par l’effet qui ferait l’économie de sa mise à l’épreuve… Celle, plus coûteuse, de la négociation argumentée du sens, de la confrontation des opinions pour parvenir à l’opinable, première étape méthodique vers le décidable. Exemplaire de cette disqualification épistémologique, le trajet des lexicographes nous en propose un saisissant raccourci. Il y a loin en effet de la définition procurée par le Trésor de la Langue Française au paragraphe initial de l’entrée opinion (1. « Manière de penser sur un sujet ou un ensemble de sujets, jugement personnel que l'on porte sur une question, qui n'implique pas que ce jugement soit obligatoirement juste » puis 2. « Jugement, manière de penser dénotant une orientation particulière ») à celle, retenue à dessein pour sa prétention à régler le « bon usage » des mots de la collectivité2, de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, en 1694 : « Avis de celui qui opine sur quelque affaire mise en délibération »… C’est ce parcours déceptif dont Loïc NICOLAS nous retrace les jalons majeurs, dont il élucide et interroge les présupposés, qu’il entend surtout rouvrir au débat. Il y va non seulement d’une meilleure compréhension de « la force de la doxa », à refonder en ses postulats, mais encore d’une éthique de la délibération publique où se jouerait, consciente de sa démarche et de ses enjeux, moins une communauté du sens en quelque sorte déjà là, que sa mise en commun, au risque assumé du dés-accord, au bénéfice
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Voir A. Collinot et Fr. Mazière, Un Prêt-à-parler : le dictionnaire, Paris, P.U.F., 1997.

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aussi de l’invention de nouveaux lieux d’adhésion, appelés à figurer quelque jour dans une Topique actualisée, c’està-dire vivante. On ne saurait mieux rappeler l’ancrage rhétorique et politique du discours, et la légitimité de leur ancienne liaison.

Delphine DENIS Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne

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REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est adapté d’un mémoire de D.E.A. soutenu en octobre 2005 à l’Université de Paris-Sorbonne – Paris IV, sous le titre Approches de la décision : la place de la doxa et de la discussion dans le processus délibératif et dirigé par Madame le Professeur Delphine DENIS à qui je voudrais dire ma sincère reconnaissance pour sa générosité intellectuelle, son affectueuse sollicitude, ses conseils et ses encouragements sans cesse renouvelés qui m’ont permis de mener à bien cette enquête. Travailler avec elle a été et demeure un privilège. Je me dois aussi d’exprimer mes remerciements à Monsieur Paul ZAWADZKI pour la fécondité, sinon des polémiques, du moins des discussions que nous avons eues durant l’année et l’intérêt jamais démenti qu’il a porté à mon travail. Enfin, je ne saurais oublier ni Monsieur le Professeur Georges MOLINIÉ dont le séminaire hebdomadaire, très stimulant, a été la source de bien des réflexions dont la présente étude a grandement profité, ni Monsieur André NOLAT qui a bien voulu me faire l’amitié de la relire. Qu’ils soient tous les quatre assurés de ma très profonde gratitude.

Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable. Le Vrai peut quelquefois n’être pas Vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas. L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas. Nicolas BOILEAU, L’Art poétique, III, 1674

INTRODUCTION

Aussi curieux que cela puisse paraître, s’il existe de nombreux travaux concernant le « discours politique » – parfois de qualité tout à fait remarquable1 – rares sont ceux qui tentent d’en caractériser la singularité générique, c’est-à-dire de comprendre les enjeux proprement rhétoriques et les modalités pratiques de sa profération. En effet, l’analyse du « discours politique », telle qu’on l’entend aujourd’hui et depuis maintenant plus d’une trentaine d’années – hantée par la problématique, certes pertinente, de la « lutte » et, à ce titre, accusée parfois d’être elle-même politiquement engagée – demeure dans sa grande masse « une analyse des productions discursives d’organisations et d’institutions politiques ou syndicales cherchant à maintenir leur pouvoir ou engagées dans sa conquête »2. En outre – et cela constitue, selon nous, l’écueil majeur de la plupart des articles et ouvrages consultés – la matérialité oratoire du « discours politique » (en tant que type spécifique de parole publique) par
Voir à ce propos les numéros 23, 41, 62 et 81 de la revue Langages ; les numéros 15, 16 et 17/18 de la revue Hermès ; Catherine KerbratOrecchioni & Maurice Mouillaud (dir.), Le discours politique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1984, ou encore Simone Bonnafous, Pierre Chiron et al., Argumentation et discours politique – Antiquité grecque et latine, Révolution française, Monde contemporain, Actes du colloque international de Cerisy-la-Salle, Rennes, P.U.R., 2003. 2 Josiane Boutet, Bernard Gardin & Michèle Lacoste, “Discours en situation de travail”, dans Langages, « Les analyses du discours en France », nº 117, mars 1995, p. 12.
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opposition aux autres genres de discours (tels que les a identifiés la tradition rhétorique) n’est que marginalement interrogée. Le « discours politique », souvent réduit ou plutôt ramené, dans une perspective définitionnelle, à la (seule) production langagière et indistincte de « l’homme politique » (au sens plus ou moins large du terme) et « vu comme l’arme de la domination » visant à « structurer le champ de bataille en positionnant discursivement les forces en présence »1 se trouve approché – ce qui tendrait à justifier l’économie d’une réflexion sur la signification profonde de cette catégorie oratoire – comme une évidence, une « réalité » ne nécessitant pas d’être questionnée. Par ailleurs, la position consistant à négliger l’examen des rapports entre « politique et phénomènes langagiers »2, c’est-à-dire à abandonner l’approche critique des conditions d’existence d’une parole inscrite dans cet espace particulier qu’est la polis, et des ressources (rhétoriques) mises en œuvre en vue de persuader, au profit d’une investigation réductrice sur le « pouvoir » – qu’il s’agirait de conserver ou de conquérir – en tant qu’unique horizon du discours, nous semble difficile à tenir. Tant il est vrai que l’analyse d’un « discours politique » (particulier) et de ses instances de validation suppose au préalable l’élaboration d’une définition matricielle (opératoire) qui permette la compréhension des stratégies discursives mobilisées. Notre présente enquête – théorique par sa démarche autant que par la fin qu’elle projette – se propose d’aborder ce genre éminemment politique que la tradition depuis Aristote a dénommé « genre délibératif ».
Ibid., p. 13. Simone Bonnafous & Maurice Tournier, “Analyse du discours, lexicométrie, communication et politique”, dans Langages, « Les analyses du discours en France », nº 117, mars 1995, p. 67.
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INTRODUCTION

Cependant, avant d’aller plus loin dans l’explication du sujet qui nous concerne, nous souhaitons préciser le sens et la genèse de notre réflexion. Celle-ci s’origine dans la lecture fondatrice de Roland Barthes et plus exactement de « La division des langages », article dans lequel l’auteur analyse la déliquescence manifeste de la « rhétorique » – tant dans sa pratique que dans sa théorie – comme refus de porter, d’élaborer une parole (politique) persuasive, au bénéfice exclusif de la production d’une parole « vraie » ou du moins exhibée comme telle – avec les conséquences funestes que cela peut avoir.
[I]l n’y a plus aujourd’hui d’art de la persuasion, il n’y a plus de rhétorique (sinon honteuse) […] dans la démocratie moderne, la “persuasion” et sa technè ne sont plus théorisées1.

En effet, se résoudre à recourir aux (fausses) « couleurs de la rhétorique »2 – ordinairement considérée comme une pratique honteuse : l’art de travestir la « vérité », de tromper – c’est reconnaître qu’en elle-même la parole (dépouillée de tout artifice, de tout déguisement) – en particulier lorsqu’elle est politique – ne peut suffire à emporter seule l’adhésion d’autrui. C’est en d’autres termes renoncer au mythe d’une parole authentique ou « naturelle » et admettre la faiblesse, l’impuissance intrinsèque de son propre discours – de ses vues mêmes – face à la résistance de son récepteur. La rhétorique viendrait ainsi corrompre la « sacralité » du verbe, lequel devrait pouvoir, en apportant la preuve irréfutable de ce qu’il soutient, convaincre ou éclairer, sans médiation, du seul fait de sa profération. Or, force est de constater, à la
Roland Barthes, Le bruissement de la langue – Essais critiques IV, Éd. du Seuil, coll. « Points – Essais », Paris, 1984, p. 131. 2 Bossuet, Oraison funèbre du Père Bourgoing, dans Oraisons funèbres, éd. de Jacques Truchet, Paris, Éd. Garnier, 1961, p. 44.
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suite d’Antoine Compagnon que le « discours politique » est de plus en plus incrédible – « incrédibilité généralisée » dont les hommes politiques ne cessent « de se taxer mutuellement devant l’opinion publique »1. En outre, c’est précisément ce défaut de confiance et ce manque patent de « crédibilité » de la parole politique qui, bien loin de favoriser un retour salvateur à la rhétorique, « justifie[nt] ou en tout cas ser[vent] de prétexte au recours au marketing électoral, à l’application des méthodes du marketing commercial aux décisions politiques »2 signant, par conséquent, la mort de l’exercice de la persuasion. Le problème est donc là, dans l’incapacité, d’une part de proférer un énoncé persuasif, d’autre part de négocier sa « prise de parole » dans l’espace public autrement que par la disqualification et le dénigrement perpétuels de la parole de l’autre, c’est-à-dire dans l’oubli du discours comme discours adressé, comme énonciation, objectivation d’une réalité personnelle, et donc « mise en commun de l’opinion »3.
Le discours politique traditionnel est […] désormais peu crédible, voire incrédible, au dire même des stratèges politiques : d’où la substitution du marketing à la rhétorique pour gagner sinon la confiance, du moins le vote des citoyens. Cela pose une question, celle de la légitimité du discours politique, traditionnel, contemporain, c’est-à-dire des présupposés qu’il requiert pour qu’il puisse y avoir persuasion. Cette question plutôt

Antoine Compagnon, “Sur la légitimité du discours politique – La persuasion de la persuasion”, dans Critique – Revue générale des publications françaises et étrangères, n° 401, octobre 1980, p. 926. 2 Ibid. 3 Alexandre Dorna, “Les effets langagiers du discours politique”, dans Hermès, « Argumentation et Rhétorique (II) », nº 16, juin 1995, p. 132.

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INTRODUCTION

que méthodologique, est philosophique et politique, elle est philosophico-politique1.

Nous ambitionnons, dans cette optique, de considérer les conditions pratiques (nécessaires) qui, concourent (ou peuvent concourir) à la réception d’un discours politique comme persuasif, mais qui, plus encore, rendent possible la légitimation même de l’acte de persuasion. En fait, l’enjeu de notre démarche intellectuelle sera d’approcher les modalités discursives de formation de la volonté dans le monde incertain de la praxis, c’est-à-dire de production d’une décision (acceptable) dans l’espace public, en rétablissant la place et la valeur d’une persuasion rhétorique distincte de la « séduction ». En d’autres termes, notre travail se propose de déterminer et de qualifier le processus « praticodiscursif » qui conduit de la pluralité des solutions, des sens, à l’arrêt, non-arbitraire, d’une décision politique rationnellement fondée, c’est-à-dire discutée et négociée dans un rapport à l’autre. Il s’agit donc d’une réhabilitation ou mieux d’un retour aux sources de la pratique délibérative comme permettant (dans une communion des consciences) la formation de décisions politiques (de normes d’action) justes et équitables ; pratique qui se trouve en rupture radicale avec l’idéal technocratique déshumanisant. Lequel, parce qu’il résume la décision à un choix technico-scientifique, a « rendu le discours politique désuet » et la « rhétorique […] périmée »2. Le champ d’investigation et la portée de notre enquête seront donc doubles. Nous nous proposons d’étudier non seulement les raisons et les modalités
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Antoine Compagnon, art. cit., p. 926. Ibid., p. 936.

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processuelles d’une délibération en commun discursivement soutenue, mais aussi les exigences pratico-éthiques qui président à la formulation d’une « décision » politiquement valide – en d’autres termes qui puisse valoir pour tous et pour chacun. Pour ce faire, nous avons jugé bon de focaliser, de resserrer notre analyse sur deux enjeux majeurs que sont d’une part la doxa (à la fois opinion commune et univers de significations partagées), d’autre part la « discussion » argumentée (sorte de disputatio), et plus spécifiquement sur leur place dans le « processus délibératif ». Comme le rappelle à juste titre Bruno Bernardi :
Dans son usage commun la notion de délibération est double : elle désigne un résultat (la délibération est la décision prise) et la production de ce résultat (la délibération recouvre alors le processus qui aboutit à cette prise de décision). C’est en ces deux sens, par exemple, que l’on parle des délibérations d’un conseil municipal1.

Notre projet consiste donc à s’interroger sur les conditions socio-discursives idéales qui rendent possible et permettent de justifier une certaine orientation dans la sphère de l’action politique. Il engage, par conséquent, une réflexion conjointe sur les motivations d’une « prise de parole » publique, d’une rhétorique politique dirigée vers la détermination d’une décision « conçue comme commandement et choix des moyens »2, et sur les exigences pratiques qui favorisent l’adhésion délibérée à celle-ci. La décision, la définition d’un « sens » légitime et démocratique – mais cependant absolument incertain, parce que non-nécessaire, c’est-à-dire toujours contestable, ouvert à la critique – ne peut être raisonnablement
Bruno Bernardi, Qu’est-ce qu’une décision politique ?, Paris, J. Vrin, coll. « Chemins Philosophiques », 2003, p. 49. 2 Ibid., p. 53.
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INTRODUCTION

abandonnée au pur arbitraire de la subjectivité du décideur (le détenteur du pouvoir politique) ou au dogmatisme d’une « vérité » imposée et indiscutable dans son refus du doute. Il importe de redonner à la « persuasion » – au sens noble du terme – la place qu’elle mérite dans l’établissement des choix et des normes d’action, lesquels engagent l’avenir et parfois la survie même de la communauté. La persuasion, la réception comme persuasive d’un discours politique, c’est-à-dire la vraisemblance d’un énoncé ou mieux sa capacité à « faire sens » dans l’« univers de croyance » de l’auditoire suppose, nous semble-t-il, la référence obligée – qu’il s’agira d’interroger – à un fonds commun d’« opinions » communément acceptées (la doxa) autorisant, par le recours corrélatif (pratico-éthique) à une « discussion » publique sur les moyens, la discrimination du « meilleur » des possibles. Après avoir restitué à la pratique délibérative, d’une part ses fonctions traditionnelles de discrimination, dans le monde contingent de la praxis, des moyens en vue d’une « fin » initialement posée comme préférable, d’autre part ses origines tant homériques qu’athéniennes, et considéré le genre rhétorique – ou plus exactement la théorie du genre – dans son évolution historique, c’est-àdire dans sa fortune et son infortune (I), nous montrerons en quoi, l’exhibition par l’orateur de propositions endoxales (ancrées dans la doxa) non seulement préside à la réception d’une « signification » partagée, mais surtout s’offre – dans le contournement de la très contestable idée de « vérité » – comme la condition d’une pratique discursive (respectueuse de l’argumentation et du partenaire de la discussion) évoluant dans l’incertitude et le doute (II). Enfin, nous essaierons à la fois de dépasser 21

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l’inévitable problème du relativisme et de l’indifférence des « points de vue » (qui ramène tout à rien, à zéro) posé par la pluralité des « sens possibles » offerts à la décision, c’est-à-dire la multiplicité indistincte des idées du « bien » et de la « vie bonne » (eû zên) – horizons ultimes du processus délibératif depuis l’Antiquité –, et d’établir les modalités pratiques (fondées sur la prudence et l’« éthique de la discussion ») d’une formation intersubjectivement valide de la volonté politique (III).

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