La justification des théories politiques

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Qu'est ce qui peut justifier cette idée, dépourvue de la moindre évidence, que les êtres humains sont tous égaux et libres? Certainement pas les types de justification implicites dans les théories politiques et morales traditionnelles. Mais alors, comment éviter la conclusion nihiliste, aussi répugnante qu'apparemment irréfutable, qui surgit aussitôt? Ce travail s'articule précisément sur une réfutation des thèses nihilistes. Il essaye de montrer que la manière la plus solide de justifier la liberté et l'égalité des hommes, c'est, paradoxalement, de considérer ces idées comme de simples suppositions.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296382725
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La justification des théories politiques

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la conftontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Sébastien de La Touanne, Julien Freund, penseur « machiavélien » de la politique, 2004. Marc Van Den BOSSCHE, Ironie et solidarité, une introduction au pragmatisme de Richard Rorty, 2004. Agnès LONTRADE, Le plaisir esthétique. Naissance d'une notion, 2004. Bruno ANTONINI, État et socialisme chez Jean Jaurès, 2004. Alain DUREL, L'Empire des choses, 2004. Vincent BOUNOURE, L'événement surréaliste, 2004. Charles-Eric de SAINT GERMAIN, Raison et système chez Hegel. De la Phénoménologie de l'Esprit à l'Encyclopédie des Sciences Philosophiques, 2004. Yves, MAYZAUD, Le sujet géométrique, 2004.Gisèle, GRAMMARE, L'auréole de la peinture, 2004. Cédric CAGNA T, La construction collective de la réalité, 2004. Alfredo GOMEZ-MULLER, La question de l'humain entre l'éthique et l'anthropologie, 2004. Bertrand DEJARDIN, Terreur et corruption, 2004. Stéphanie KATZ, L'écran, de l'icône au virtuel, 2004. Mohamed MOULFI, Engels: philosophie et sciences, 2004. Chantal COLOMB, Roger Munier et la « topologie de l'être », 2004. Philippe RIVIALE, La pensée libre, 2004.

Olivier ANSART

La justification des théories politiques
La liberté et l'égalité
considérées comme des suppositions

L'Harmattan 5-7, rue de ('École-Polytechnique 75005 Paris

Harmattan kiinyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7589-6 EAN : 9782747575898

Table des matières
Page Chapitre l De la justification Chapitre II Des fondements absolus Chapitre III Les fondements utilitaristes Chapitre IV Les cosmologies morales Chapitre V Le nihilisme et ses perspectives Chapitre VI Les justifications par la cohérence Chapitre VII Les objections à la cohérence

1

23

61

89

109

139

187

Conclusion Bibliographie

219 223

CHAPITRE I
DE LA JUSTIFICATION
Réswné: Justifier les chûses c'est en rendre la justesse manifeste (~1-2). La «justesse », cependant, varie avec les chûses. Au fûnd, le mût est seulement le certificat général que nûus leur accordûns quand elles répûndent aux exigences, aussi cûnfuses que variées, que nûus fûrmulûns à leur égard (~3-5). Pûur cette raisûn au mûins, ûn limitera cette enquête à un ensemble de chûses particulier, celui dûnt traite la philûsûphie pûlitique (~6). On entend par là l'entreprise de fabricatiûn des théûries - pûlitiques - qui prétendent mûntrer ce qui fait la justesse des «états de (répartitiûn de) chûses» (~7) impûsés dans cet espace ûÙ s'exerce la puissance publique qu'ûn appellera le «mûnde » (~8). La justificatiûn que dûit ûffrir une théûrie pûlitique n'est pas la légitimation qui qui cûnstate l'accûrd des états de chûses avec les cûntraintes règles et institutiûns cherchent précisément à les susciter (~JO). La justificatiûn explique la justesse de ces

-

-

cûntraintes mêmes. Elle dûit remûnter pûur cela à des critères - en l'ûccunence les
cûntraintes ûu les obligations de base capables de cûnférer la justesse à certains états de chûses ûu aux règles qui les garantissent (~9-1O). Certes, dans la philûsûphie pûlitique contempûraine, un vague cûnsensus paraît exister quant à ces ûbligatiûns de base. Ce sûnt, proclament les théûries et les cûnstitutiûns dans quasiment tûutes les parties du mûnde, la liberté et l'égalité des persûnnes (~II). Ces critères, cependant, n'ûnt pûur eux aucune espèce d'évidence. Ils sûnt d'aill~urs âprement discutés et diversement interprétés ŒI2). Lajustijication des états de choses passe alûrs par la justijication des critères de base censés les justifier. Les justifier implique un triple cûntrat : après aVûir présenté les métacritères qui en fûnt des critères justifiants (~13), il faut expliquer en quûi ces critères peuvent fûurnir aux agents des raisûns d'agir (~14), puis po.urquûi ces agents auraient l'ûbligation d'avoir de telles raisûns Œ IS). En philûsûphie pûlitique cûmme ailleurs, deux méthûdes de justification, caractérisées par deux genres très différents de métacritères, affirment pouvoir remplir ce cûntrat (~16). La justification « cûhérentiste » prend le métacritère, purement fûrmel, de la cohérence pour affirmer qu'une théûrie cûhérente est une théûrie juste ou vraie (~17). Cependant, l'évaluation par la cûhérence, tûut en garantissant l'intelligibilité du raisonnement, semble pûuvoir justifier les choses les plus répugnantes. C'est alûrs un métacritère substantiel, un « fondement» ou un autre, signe ultime et supposé évident de la justesse des chûses, qui caractérise les schèmes de justification, «fondationalistes» donc, de la quasi-totalité des théûries politiques contemporaines (~18).

-

2

I. De la justification J. Les champs de la justification

- celle du blanc, par exemple que l'œil contemple, du rugueux que la main
touche ou du salé que la langue perçoit qui pourrait rendre sa définition à la fois superflue et impossible. Pour la saisir, il nous faut réfléchir, analyser et dégager ses critères. Or aucun critère commun de la justesse pour les choses si diverses dont elle peut être prédiquée ne s'impose. Une idée ou une initiative politiques, une constitution, une stratégie économique, un calcul d'arithmétique, une phrase de conversation courante, une théorie scientifique, une situation ou une conduite de la vie quotidienne: autant de choses susceptibles de posséder la propriété de « justesse », autant de choses susceptibles de justification. Pourtant, si lajustesse d'une théorie scientifique consiste, apparemment, à décrire « le monde tel qu'il est », si celle de la stratégie d'une entreprise est probablement d'améliorer sa rentabilité et celle d'un procédé de fabrication d'être performant, dans d'autres cas, plusieurs critères sont en compétition dont aucun ne paraît s'imposer. A la question de savoir ce qu'est une politique, une loi ou une convention « justes », les réponses sont plus variées encore qu'à celle de savoir ce qu'est une hypothèse juste en physique. On peut déjà soupçonner que les critères, mais aussi les objectifs et les méthodes de la justification, diffèrent dans tous ses domaines3. Certes, on ne traitera ici que de la « justification politique» : de la justification des choses - en l'occurrence les idées, les actes, les institutions, etc.

1. La justification. La justification', disent les dictionnaires, est l'opération qui rend manifeste le caractère juste des choses leur justesse. La définition semble nn peu circulaire, mais elle laisse bien deviner les problèmes: les « choses» sont diverses et leur justesse n'est pas évidente. Lajustesse, d'abord, n'a pas, normalement2, l'évidence intuitive, universelle

-

-

-

qui

relèvent de la « politique ». La diversité, cependant, des conceptions de la
justesse, des objectifs et des méthodes de la justification dans ses nombreux
I Une remarque liminaire: dans le langage courant, «justification JO désigne aussi bien l'entreprise qui cherche à démontrer la justesse d'une action, d'un jugement, d'une institution, etc.,
- entreprise qui peut parfois échouer

- que

la démonstration

réussie

de cette

justesse.

C'est

dans

ce

second sens d'une opération réussie qu'il faudra désormais comprendre le terme. Cependant, parce que cette démonstration implique un examen, on pourra parler aussi de «l'épreuve de la

justification

2 On pourrait mettre à part la justesse de certains axiomes de la logique, des mathématiques ou de la géométrie. On pourrait néanmoins aussi dire qu'ils ne font que constituer le cadre d'une pensée possible pour nous et qu'on ne saurait prédiquer d'eux ni la justesse, ni l'un ou l'autre de ses contraires (cf. note 3). 3 Ce problème est déjà suggéré par les expressions que l'on utilise, non seulement pour prédiquer, mais aussi pour nier la justesse des choses. Si l'on peut parler de la juste.l'se d'une décision politique ou d'une méthode pédagogique, aussi bien que de laju~.tesse d'un calcul mathématique ou d'une observation psychologique, etc., il faut, quand on veut nier que]a décision,]a méthode,le calcul ou l'observation ont bien cette propriété, plutôt dire que le calcul était faux ou l'observation erronée, que la méthode était mauvaÜ'e et que la décision était injuste. Les divers contraires de «juste JO suggèrent que le problème de la justesse et de la justification se posent non seulement dans des domaines différents mais aussi dans des termes différents dans chacun d'entre eux.

JO qui

affirmera ou démentira la justesse des actions.

Lajustification

des théories politiques

3

domaines a conféré au terme «justification» de multiples significations et connotations. Pour éviter certains malentendus, mieux vaut commencer par identifier les différents objets et critères de la justification dans ses multiples domaines et distinguer ceux de la justification politique. 2. La justesse comme exigence. Sans doute, un coup d'œil sur les usages, à travers tous les domaines où la justification semble possible, des termes «juste », «justifié », «justification », etc., suggère-t-il qu'il existe bien un caractère commun, et important, de la propriété de «justesse ». Lajustesse n'est pas, à la différence de la taille, de la couleur ou du poids, une propriété contingente des choses. Lorsque les gens disent d'une théorie ou d'une action politiques, d'une addition arithmétique, d'une hypothèse de sciences naturelles, d'une observation psychologique ou d'une stratégie économique, qu'elles sont «justes », ils n'énoncent pas une propriété que ces théories, actions, additions ou hypothèses pourraient aussi fort bien ne pas avoir, sans qu'on puisse leur reprocher quoi que ce soit, dans le sens, par exemple, où un arbre peut être petit ou grand, à feuilles caduques ou persistantes, etc. Ils signifient que la chose en question est ce qu'elle doit être. La justesse, alors, est simplement le prédicat général que nous accordons aux choses qui répondent à certaines exigences que nous formulons à leur égard4. Bien sfir, il arrive qu'en affirmant qu'une chose est «justifiée» on paraisse seulement vouloir dire qu'elle est« acceptable ». A y regarder de plus près, on s'aperçoit cependant que ce genre d'expression signifie simplement que plusieurs autres options auraient également été justes. Définissant de la manière la plus générale la justification d'une chose, on peut dire qu'elle est la démonstration que la chose est simplement ce qu'elle doit être. 3. La justesse, prédicat des actions. Cette propriété générale de la justesse en suggère une autre, relative cette fois aux objets à justifier. Certaines choses, en effet, ne sont pas susceptibles d'être justifiées. Ce n'est pas qu'elles ne soient pas justes. C'est qu'il n'est possible de prédiquer d'elles ni la justesse ni son contraire. Ce sont les choses dont nous ne pouvons rien exiger. Des lois de la nature, des cataclysmes ou des comportements animaux par exemple, nous n'affirmons pas qu'ils sont justes. Nous ne disons pas non plus qu'ils ne le sont pas. De quelles choses pouvons-nous exiger quoi que ce soit, de manière intelligible et plausible, et d'abord qu'elles soient autres, sinon les actions humaines et les situations qu'elles créent ou qu'elles peuvent amender? Lorsque, devant des tragédies que nous ne saurions imputer à aucun agent humain, nous accusons le sort d'être injuste, nous ne faisons que rapporter ces situations à certains jugements et suggérer qu'une action devrait les
4

La possibilité,

dans le domaine,

qui va nous intéresser,

de la philosophie

politique,

qu'un

agent

formule des exigences finales dont il ne tente même pas d'affirmer la « justesse» tyran amoraliste ou nihiliste est examinée dans le chapitre V.

-

-le problème du

4

I. De la justification

corriger ou les prévenir. On reviendra bien sûr sur l'important bagage métaphysique impliqué par cette façon de comprendre la justesse; pour l'instant, notons que les seuls« objets» susceptibles de l'examen qui conclura, ou non, à leur justesse, sont les actions humaines ou les situations qu'elles ont créées ou qu'elles peuvent amende~. Ces indications néanmoins, aussi importantes que banales, ne font que confmner l'absence d'un critère substantiel de la justesse des choses, commun à tous leurs domaines. «Justesse» semble être simplement une marque qu'on accroche aux choses en signifiant à la fois qu'elles sont un certain type de choses -des« actions» comme on vient de les définir- et qu'elles sont bien ce qu'elles doivent être. La question de sa substance demeure entière. Il n'existe pas de critère général, seulement une propriété formelle commune, des choses justes. Qu'en est-il des critères spécifiques aux domaines variés dont elles relèvent? Revenons aux différents domaines mentionnés en ~1. 4. Justification et vérification. Il arrive, a-t-on suggéré, que des critères de justesse s'imposent d'eux-mêmes. C'est le cas dans des domaines d'activités constitués autour de fins acceptées, admises comme évidentes, qui leur fournissent des critères de justesse jamais questionnés. Ce sont typiquement les domaines des sciences et ceux des techniques. Là, les « actions» - les thèses des premiers, auxquelles on peut ajouter les infrastructures, institutions, organisations, moyens, etc., qui en permettent la production, et les techniques des seconds, de même associées à diverses infrastructures - existent en vue de fins qui semblent toutes aller de soi: constituer un savoir sur les faits naturels ou fabriquer tel objet. Ces fins sont acceptées comme autant d'évidences parce qu'elles sont impliquées par les questions normalement à l'abri de toute investigation critique -« Comment savoir X ? », « Comment faire X ? » - qui encadrent chacun de ces domaines scientifiques et techniques. La vérité des thèses et l'efficacité des techniques fournissent ainsi les critères de la justesse des actions dans les domaines scientifiques et techniques. Au premier coup d'œil en tout cas, les chemins de la justification paraissent alors assez simples. Pourtant, la présence de ces critères tenus pour 'évidents entraîne dans le langage commun une distinction importante, qui paraît corriger ce qui vient d'être dit sur les objets les « actions» de la justification, entre «justifica-

-

-

tion» d'une

part

et «vérification» ou «épreuve» de l'autre. Lorsque, d'un

accord général, la «justesse» réside dans la vérité ou l'efficacité des actionsen occurrence des thèses, techniques ou stratégies -, il faut dire que ce sont la vérification ou l'épreuve qui la manifestent. Nous réservons alors le mot jus~

Quelques-uns parlent de la justification de choses face auxquelles nous sommes impuissants. Les théodicées, ainsi, prendraient pour objets la volonté et les actes des dieux. Le caractère dérisoire de ces tentatives s'explique bien. Les dieux et les hommes ne partagent verra, justifier au-delà du monde est une entreprise insensée. pas le même monde. Or, on le

La justification des théories politiques

5

tification à la manifestation de la «justesse» des raisons qui ont suscité ces actions. La justification dans ces domaines montre simplement qu'un agent avait les meilleures raisons possibles de prendre telle ou telle action. Justification (des raisons) d'un côté, vérification ou épreuve (des actions) de l'autre sont si différentes que leurs verdicts peuvent s'opposer. Une thèse juste comme une technique efficace peuvent avoir été prônées sans raison sérieuse, sur un coup de tête ou à la suite d'un pari chanceux, voire même dans la conviction qu'elles étaient fausses ou mauvaises. Bien que ces actions soient vérifiées ou éprouvées, leur auteur n'est pas justifié. En sens inverse, la formulation d'une thèse fausse ou d'une technique inefficace peut être justifiée. En fonction des connaissances disponibles, un savant peut avoir les meilleures raisons du monde de proposer une conclusion erronée. Un technicien peut prendre, de manière justifiée, sur la foi d'indications et d'analyses qu'il n'aurait pas été raisonnable de mettre en doute, une décision qui s'avérera par la suite malheureuse. Peut-être parce que les sciences et les techniques, grâce à leur rigueur, semblent fournir des modèles de justifications parfaites, cette conception de la justification comme justification des raisonnements est devenue dans notre langage courant une des connotations majeures du terme. Dans le domaine qui va nous occuper, la situation, pourtant, est sensiblement différente. La signification de «justification» ne pourra être la même. 5. La justification morale. Il arrive en effet que les fins de l'action, loin d'être données et acceptées, restent jusqu'au bout controversées. Toutes les fins techniques et scientifiques peuvent être remises en question. Elles ne paraissent évidentes que parce que nous avons déjà accepté la problématique d'arrière plan qui structure leurs domaines respectifs: «Comment savoir X ? », « Comment faire X ? » Or, il est toujours possible de mettre ces problématiques en question, en demandant simplement «pour-quoi connaître ou faire X ? » Lorsqu'il n'est plus possible de répondre à cette question en avançant un nouvel objectif particulier, qu'on substituerait à X, toute fin claire et distincte disparaît de notre horizon. Apparaissent alors de nouveaux domaines d'action6 et de réflexion dont la problématique est simplement « comment vivre?» «Comment vivre? » est une question finale capable d'organiser des domaines d'actions, mais, à la différence des problématiques scientifiques et techniques, elle ne suppose pas nécessairement d'objectif prédéterminé X. Les domaines qu'elle charpente sont désignés, avec les théories qui tentent de les organiser, par les noms de morale, d'éthique et de politique. Dans la suite de texte, on les regroupera sous le terme de «morale », avant de définir l'objet plus particulier de ce travail qu'est la politique,
6 On poulTait dire que ce sont les domaines de l'action dans le sens que H. Arendt (1958, 42 sq.)

donneau moten l'opposantà lafabrication.

6

I. De la justification

Si le terme «morale» a un sens qui permet qu'on le distingue de «coutumes» ou d'« ordres », etc., il doit impliquer, non seulement qu'il existe des réponses à la question « Comment vivre? », mais encore que ces réponses sont impératives, c'est-à-dire qu'elles s'imposent aux agents même s'ils ont d'autres désirs et même si l'impunité leur est assurée. Ces réponses seraient les actions justes. Certes, l'idée de choses qui s'imposeraient aux personnes en dépit de tous leurs désirs et en l'absence de toute sanction est mystérieuse et difficile à expliquer. EUe est aussi constitutive de tout ce que nous pouvons comprendre par morale. Il n'est pas clair qu'il existe dans ce sens de telles choses et que nous disions vraiment quelque chose lorsque nous parlons de choses justes. Mais s'il en existe, c'est à la morale de les découvrir. En tout cas, cette hésitation suggère que rien dans ce domaine n'est vraiment déterminé et évident. Or si cette morale ne peut s'orienter vers des fins prédéterminées, « vérité» et « efficacité» ne sont plus pour elle que des concepts vides. La vérification, l'épreuve comme la «justification» des raisonnements semblent impossibles ou vaines? Dans ces domaines où aucune fin ne paraît plus logiquement prédéterminée et évidente, la justification doit non seulement assumer le rôle rempli ailleurs par la vérification et l'épreuve et manifester la justesse des actions, mais elle doit encore, et avant cela, dégager elle-même, faute de pouvoir les présumer évidents, les critères de lajustesse - morale - des choses. II. La justification politique: ses objets

6. La philosophie politique. En abordant maintenant le problème de la justification dans le domaine de la philosophie politique, quelques définitions de termes utilisés jusqu'ici de manière assez lâche sont nécessaires. La philosophie politique est normalement comprise comme cette branche de la philosophie morale qui traite de l'action de la puissance publique - celle qui organise le cadre de vie de tous les habitants d'un territoire donné en y monopolisant l'usage de la force et qu'on appelle normalement l'Etat. La philosophie morale dirait ce que nous devons faire, en expliquant la justesse des actions qui constituent nos vies. Dans ce cadre général, la philosophie politique, elle, dirait ce que la puissance publique doit faire. Elle expliquerait la justesse de son action, c'est-à-dire des mesures, politiques, lois, stratégies, institutions, etc., qui sont du ressort de la puissance publique et, partant, l'obligation pour les gens de la respecter, éventuellement en dépit de tous leurs autres désirs et même en l'absence de toute sanction.
1

La justification des raisons d'un agent dépend en effet de la validité, ou au moins de l'intel-

ligibilité, des notions de vérité. d'efficacité, bref de justesse. C'est lorsqu'un agent a pris toutes les garanties possibles, dans les circonstances qui étaient les siennes, pour s'assurer de la vérité ou de l'efficacité objectives de ses actions qu'on peut tenir sa démarche et son raisonnement pour jnstifiés. Si, en revanche, les concepts de vérité et d'efficacité, de vérification ou d'épreuve sont vides, la possibilité même de justification des raisons disparaît.

La justification des théories politiques

7

A suivre strictement la classification traditionnelle peut-être faudrait-il dire que le champ du présent travail est moins la philosophie politique que ce secteur de la philosophie politique qu'est la« théorie de la justice » (sociale, politique, publique, etc.) qui examine, dans un monde donné, la justesse de la répartition des choses imposée ou garantie par la puissance publique. C'est parce que l'analyse qui suivra devrait montrer que la première tâche de la puissance publique, dans nos sociétés en tout cas les sociétés technologiquement les plus développées du début du XXI" siècle -, est de garantir, directement ou indirectement, la juste répartition des choses que l'on utilise, pour désigner le champ de cette étude, le mot «philosophie politique ». Pour la philosophie politique alors, la justesse, c'est d'abord ce que nous appelons conununément la «justice », Ce point est évidenunent contesté. Plusieurs définitions de la politique, qu'elles en minimisent la portée ou qu'elles en nient l'intérêt, ignorent résolument la notion de justice. Aucun des arguments qu'elles avancent, qu'il s'agisse de suppositions extravagantes sur la composition du monde, d'approches ad hoc de la politique (cf. note ci-dessous sur C, Schmitt) ou d'affirmations gratuites sur le mouvement de l'histoire des sociétés humaines (cf, ~54 sur F. Hayek), ne tient. Le fait est qu'une société n'est composée que d'individus et que la question de son organisation se réduit à

-

celle des choses

-

des rôles,

des fonctions

- qui

leur sont dévolues.

Pour cette

raison donc, on part de la définition lapidaire que donnait de la politique H. Laswell (1950, 3) conune l'ensemble des opérations qui décident «who gets what, when and how» 8 pour établir la question de la justice au cœur des préoccupations de la philosophie politique, Dans cette approche, le travail de la philosophie politique est de produire une explication une théorie politique - qui délimitera le champ où doit s'exercer

la puissance publique - ce qu'on appelera désormais le monde - et démontrera
ce qui fait Jajustesse de ce qui arrive dans ce monde -les états de choses. Ceci implique que toute théorie politique s'appuie sur une théorie de la justification et, puisque la puissance publique est, conune par définition, responsable de ce
qui arrive dans le monde, que cette justification -la justification politique

-

- se

8 Peut-être faut-il brièvement défendre cette approche contre une autre interprétation du mot « politique », celle de C. Schmitt (1927, 63-6) qui Y voit l'exercice de distinction entre ami et ennemi et subordonne sa possibilité à la possibilité de guerre entre eux. Les deux définitions ne sont pas contradictoires. Répanir implique un monde et un système de règles, de biens, de bénéficiaires, à l'intérieur duquel la répanition, même quand elle est contestée, reste pacifique parce que ses règles impliquent des procédures de règlement des conflits. La politique consiste à élaborer ce cadre normatif. Cependant, parce qu'un cadre est forcément limité, la possibilité de conflit demeure avec d'autre.f cadres ou mondes. Cette possibilité, néanmoins, n'est qu'une possibilité et n'a pas besoin d'être autre chose. Si un gouvernement mondial se faisait et que toute guerre sur la Terre devenait impossible, la politique n'aurait pas disparu pour autant. Dans les termes mêmes de sa thèse, on peut expliquer ce fait que Schmitt conteste - il prétend, ce qui parait bien absurde, que,
dans un tel cas, il n'y aurait plus de politique sur la Terre

-

en notant

que la possibilité

de conflit

demeure forcément avec tout ce qui est ip.rDfacto laissé en dehors du cadre défini: dans l'hypothèse d'un gouvernement mondial, avec tout ce qui est non humain ou extra-terrestre.

8

I. De la justification

fait devant cette puissance publique, que ce soit pour l'appeler à établir des états de choses justes ou lui demander de garantir la survie de ceux qui Je sont. 7. Les états de choses. Ces notions de monde et d'états de choses doivent être précisées. Les« états de choses », d'abord, seront Jes états de répartition de choses. Ces choses sont non seulement les « biens », mais aussi les maux et Jes corvées, Jes fonctions, les statuts, les honneurs, les blâmes, les louanges, etc. Répartir les choses implique des procédures, des épreuves ou des critères. Dans nos sociétés par exemple. les empJois, les fonctions publiques, divers permis ou les places dans les grands établissements d'enseignement sont distribués en fonction de compétences techniques. Les biens et les services sont répartis à travers des tractations monétaires. Le pouvoir politique, certaines responsabiJités juridiques, des postes de responsabiJités dans diverses organisations sont décidés par élection. L'amitié, l'amour, le respect se négocient à travers des coutumes et des habitudes. Les prix des loteries, les places de jurés, parfois les organes pour greffe sont distribués par tirage au sort, etc. Toutes ces procédures, cependant, ne sont fonctionnelles qu'à l'intérieur de cadres particuliers qui fournissent aussi les informations, les règles et les modalités des épreuves, voire les premières possibilités d'appel. On appeIJera ces procédures et Jeurs cadres les pratiques. Les pratiques seront des systèmes de répartition de choses. Ce à quoi elles donnent naissance sont des états de choses. Tous les états de choses, pourtant, ne relèvent pas d'une justification politique, c'est-à-dire, on vient de le voir, d'une justification dans l'espace que contrôle une puissance publique, devant cette puissance publique. Pour des raisons examinées plus loin, dans les sociétés où nous vivons en tout cas, des

biens parmi les plus précieux - ainsi l'amour, l'amitié, le respect

- ne sont

jamais distribués ou échangés d'une manière qui puisse faire l'objet d'actions, de revendications et de justifications politiques. Dans nos sociétés, les gens accordent leur amitié, leur amour, leur intérêt aux personnes et aux choses qu'ils choisissent sans que ce choix puisse être contesté de cette manière ni par leurs victimes ni par leurs bénéficiaires. Par ailleurs, ils utilisent à leur guise, à moins que cette utilisation n'entrave la distribution justifiée d'autres biens à d'autres personnes, les biens qu'ils ont acquis par des opérations justifiées. Tous ces états de choses faits d'actions et de biens soustraits à la justification politique forment «l'espace privé », objet de l'éthique, dans le sens qu'on donne ici à ce terme9, mais pas (directement en tout cas) de ce travail.
marquée par Ricœur (1990,200 sq.) entre« éthique,. et« morale,. ne parait pas pertinente. Pour la justifier il faut invoquer deux pôles dont aucun ne fait sens: une pure visée téléologique et une pure obligation indépendante des intérêts des agents. L'éthique d'Aristote doit être replacée dans le cadre de sa métaphysique et de sa physique qui fournissent clairement une explication de l'obligation (~70). La morale kantienne ne peut se passer des postulats. Et il n'y a pas là de question de degré d'importance que telle ou telle théorie accorderait à l'un ou l'autre des pôles. 9 L'opposition

La justification des théories politiques

9

8. Les mondes. L'ensemble des états de choses susceptibles, eux, d'une justification politique, on l'appellera« le monde» 10. Sans doute les frontières qui divisent, dans une société donnée, le monde et les espaces privés qui subsistent sur ses marges sont-elles floues. Parce que les coutumes et les habitudes font que bien des jugements sont portés et bien des sanctions appliquées au vu et au su de tous sans que le pouvoir public ne les sanctionne, c'est en fait une zone grise qui sépare mondes et espaces privés. Le monde ne s'arrête pas nécessairement là où commencent les domaines privés et l'intimité des agents. Par ailleurs, l'extension du monde lui-même est variable. Certaines sociétés, où des choix et des activités qui nous paraissent privés sont placés dans le monde et offerts au regard et à la surveillance du pouvoir politique, semblent ignorer jusqu'à l'existence de biens dont la répartition ne relèverait pas d'un contrôle par le pouvoir et d'une justification devant lui. Dans une même société aussi, elles évoluent et sont remises en question. Or c'est le premier travail d'une théorie politique comme on l'a définie Œ6) que de préciser les contours du monde. Certes, la distinction entre monde et domaine privé préexiste en un sens à toute théorie politique. Théorie politique ou pas, les usages, les pratiques, le sens commun, les traditions, etc., font que dans telle ou telle société tel ou tel état de choses échappe à l'examen des autorités politiques et rentre dans le domaine privé. Il reste que seule une théorie politique peut justifier ces habitudes, pratiques ou modes de pensée. C'est alors une théorie politique aussi qui va formaliser et expliciter une séparation ou une autre entre le monde et les domaines privés et, dans ce sens, formellement délimiter les frontières de son monde. On reviendra longuement sur la circularité implicite ici.

9. La justification de l'obligation. Pour reprendre ce qui précède, on voit donc qu'une théorie politique remplit plusieurs fonctions importantes et mutuellement impliquées, - Elle formalise ainsi les limites et l'organisation d'un monde, en simultanément définissant l'étendue de la puissance publique et rejetant dans les domaines privés ou semi-privés des états de choses dont celle-ci n'a pas à connaître, Dans ce sens, si les pratiques qui sont la matière des mondes préexistent à toute théorie politique, le monde, lui, est le produit d'une théorie politique.
10

Ce monde, certes, est habité par des individus, disposé sur un territoire, composé par des praet meublé par des états de choses. On pourrait donc y voir aussi bien un groupe d'individus,

tiques

un ensemble d'espaces, un système de pratiques ou une collection d'états de choses. Pour la théorie politique qu'on va esquisser, les deux derniers aspects ont cependant une importance toute particulière. En effet, ce qui doit être justifié, parce qu'objet de contestation permanente, ce sont d'abord les états de choses où des biens sont répartis entre des individus. Et ce qui en rendra la justification possible c'est une conception de ce que sont les individus que seules offriront les pratiques qui constituent les états de choses.

10

J. De la justification

Elle doit aussi, pour assurer la justesse des états de choses, instituer et réinstituer ces pratiques particulières que sont les institutions politiques et les règles juridiques coercitives qu'on va apercevoir dans la section suivante. - Ces tâches supposent enfin que, dans le monde qu'elle délimite, organise et réglemente, la théorie politique puisse encore et c'est à cette fonction que l'essentiel de ce travail sera consacré - formaliser une justification qui mon-

-

-

trera

que certaines contraintes imposées ou imposables par la puissance pu-

blique sont de véritables obligations, c'est-à-dire des choses justes que les gens doivent respecter. Une justification solide devrait, semble-t-il, pouvoir amener les agents à reconnaître ces contraintes comme des obligations en dépit de tous leurs sentiments, états d'âmes, convictions et même bien sûr d'une éventuelle impunité. On verra cependant que la justification ne peut être toute puissante. Les pseudo-justifications qui tentent de faire totalement abstraction des sentiments et intérêts des agents sont incapables de tout compte rendu plausible de l'idée d'obligation. II reste que les solutions relativistes souvent proposées devant les difficultés qu'on va apercevoir ne sont pas non plus des justifications sérieuses. Certains essayent, par exemple, de limiter la validité des obligations à une culture spécifique dont les membres partageraient un certain nombre de valeurs. Cette solution de facilité s'effondre rapidement. Elle souffre d'une incohérence interne: fuyant la notion d'obligation absolue valable universellement, elle doit quand même supposer qu'il existe une obligation absolue d'obéir aux normes de sa culture. Cette affirmation parfaitement fantaisiste (cf. chap. II note 1) précipite la dérive vers un relativisme individuel pour lequel les obligations n'ont de valeur que pour ceux qui les reconnaissent. C'est la fin, alors, de l'idée de justesse morale et politique. Malgré certaines ressemblances superficielles, la méthode de justification qu'on proposera se distinguera cependant de manière décisive des relativismes en ce qu'elle permettra de distinguer, sous des conditions très générales, des obligations justifiables des ordres qui ne le sont pas. Les relativismes qui, de la simple présence de telle ou telle valeur dans telle ou telle culture, concluent à sa validité dans cette culture en sont rigoureusement incapables. III. Ses critères 10. Justification et légitimation. L'objectif d'une théorie politique est donc de montrer en quoi certaines contraintes dans le monde sont justes, c'est-à-dire en quoi les humains doivent les respecter. Comment peut-elle s'y prendre? Lorsque la justesse de certains états de choses est mise en question, on les réfère d'abord normalement à des règles et des institutions: les règles de droit et les institutions politiques. Cependant, même si leur jugement est positif, la question de la justification n'est pas réglée pour autant. Les règles et les institutions n'offrent, dira-t-on, aux états de choses contestés que la légitimité. Partant du langage commun qui,

La justification des théories politiques

11

lorsqu'il évoque la légitimité d'un prétendant à une fonction, signifie qu'elle lui revient en raison de certaines règles, on considérera en effet que la légitimité est la conformité aux règles ou aux institutions 11.La justesse, elle, est ce qui, de manière ultime, est exigé des choses. Or, rien n'empêche, tout suggère plutôt, qu'on demande aux règles ou aux institutions qui les garantissent de justifier leur jugement ou leur existence même. La légitimation ne peut répondre à ce genre de demande. Règles et institutions sont d'autant plus exposées à la question de la justification qu'elles sont des contraintes imposées à des personnes souvent réticentes qui inévitablement les mettront en question. Pour les trancher, il faut alors rapporter les disputes à des critères de base, ultimes, qui s'imposeront à tous. Mais quels sont les critères qui devraient infine manifester lajustesse des états de choses dans le monde?

11. Les critères de la justification. Au contraire - apparemment - de ce
qu'on a dit plus haut, il semble, au moins de nos jours et dans nos sociétés, que les critères qui prétendent identifier la justesse des états de choses susceptibles d'une justification politique relèvent de la simple évidence. Même s'il n'y a pas là la moindre raison pour les' accepter sans question, il faut bien constater que ces critères sont inscrits dans les préambules des constitutions, rappelés dans les premiers articles des déclarations solennelles et défendus par la quasi-totalité des théories politiques. Ils sont deux. « Les êtres humains sont libres. » «Les êtres humains sont égaux. » Voilà, pour la grande majorité des théories politiques contemporaines, les critères, directs ou indirects, sinon suffisants au moins nécessaires, de la justesse des états de choses. En raison de ce consensus, les débats de philosophie politique semblent généralement impliquer d'autres problèmes que celui de la définition de la justesse. Ils paraissent porter plus volontiers sur la description des actions, idées ou pratiques censées illustrer les obligations de base ou sur les modalités de leur application. Tout le monde, ou presque, accepte que la liberté et l'égalité des humains sont des critères indispensables de la justesse des institutions. Tout le monde n'accepte pas pour autant que les humains soient libres de vendre, qui leurs yeux, qui leur foie ou un de leurs reins. Tout le monde ne conclut pas que l'activité économique doit être libre de toute intervention gouvernementale. Les controverses peuvent porter sur la conformité des mesures avec les critères. Le problème est alors d'interpréter les mesures et même le sens de « conformité ». Elles peuvent aussi porter sur leur contribution à la promotion des critères. Le problème est alors de jauger leur efficacité. Pourtant, avant même de rencontrer les problèmes techniques d'application, d'interprétation et d'évaluation, les tentatives de justification risquent d'achopper sur ce
11

HOffe appelle «légalité»
question de définition. qui confèrent etc.

ce qu'on appelle ici «légitimité»
On peut faire remarquer ne sont pas forcément cependant

(O. HOrre 1991, 102). Il n'y a là
que, dans ce travail ainsi les habitudes, au moins, les us et

qu'une les règles coutumes,

la légitimité

juridiques:

12

I. De la justification

fait: le consensus sur les critères de la justesse politique reste superficiel. Presque toutes les théories contemporaines reconnaissent l'égalité et la liberté des personnes, mais toutes s'opposent sur les significations à accorder à ces slogans. La question des critères de la justesse reste alors ouverte. Qu'il s'agisse d'une opposition entre les interprétations divergentes d'un seul et même critère Quel est le sens du critère de l'égalité? Egalité devant la loi? Egalité rigoureuse des situations économiques? Egalité des chances? -, ou d'un antagonisme entre des critères différents - Quel «ordre lexical» entre l'égalité et la liberté? -, ce qui pose d'abord problème, ce sont les critères.

-

12. La justification des critères. Les critères qui auraient dû donner une réponse définitive à la «question de la justification» sont problématiques. Inévitablement alors, toute affirmation de la prééminence d'un critère ou d'un autre, d'une de leurs interprétations ou d'une autre, se heurtera à des interrogations sur leur nature et leur origine. Ces critères expriment-ils une réalité objective indépendante du fait humain? De simples sentiments et émotions? Des conventions ou des habitudes? Ou bien encore des structures caractéristiques de l'esprit humain? Si l'on se demande pourquoi il faudrait préférer telle interprétation de l'égalité à telle autre, il faut se demander, surtout, d'où vient la validité du principe de l'égalité. La remarque ironique de D. Gauthier (1986,221) sur l'incapacité jusqu'à présent de la philosophie politique et morale à expliquer sérieusement l'affirmation de la liberté et de l'égalité des personnes - et les droits qui en découleraient - est parfaitement correcte. De telles disputes et interrogations appellent une explication du statut - une justification - des critères JIlêmes qui prétendent décider de l'attribution de la justesse aux états de choses. C'est à une telle justification des critères de la justesse des états de choses eux-mêmes que ce travail est essentiellement consacré. On ne présumera désormais d'aucun critère. On ne retrouvera les critères de la liberté et de l'égalité des gens que beaucoup plus tard dans l'enquête, une fois examinées différentes manières de découvrir différents critères possibles
de la justesse politique

-

et de les justifier.

IV. Ses tâches 13. L'identification
les théories politiques

des critères. Dans la poursuite de la justification idéale,
ont donc un contrat à remplir

-

le « contrat

de la justi-

fication » -, qui implique au moins trois explications quant aux critères de la justesse. La première est l'explication de la nature du ou des critères invoqués. L'opération n'est pas simple. Elle ne consiste pas vraiment, sauf s'ils posent des problèmes de compréhension (on verra que c'est le cas du critère invoqué par les théories utilitaristes) en la définition du contenu des critères. Elle consiste surtout en une explication de ce qui en fait les critères de la justesse.

La justification des théories politiques

13

L'explication doit alors passer à un niveau généralement appelé «métaéthique» : ces critères, d'où viennent-ils? Quel est leur statut? Quelles raisons avons-nous de les considérer comme les critères de la justesse? A ce stade de l'explication, différentes théories présenteront différentes structures. Dans l'ombre des critères apparaissent, pour les expliquer, des métacritèresl2 supposés évidents qui prennent généralement la forme d'instances particulières

-

les fondements naturels ou surnaturels comme les divinités, la Nature ou le

cosmos, voire la Raison

- mais parfois aussi d'une

«métarègle» comme

l'impératif de la cohérence. Une présentation de c;es métacritères est indispensable en tout cas pour expliquer prima facie le choix des critères. 14. Les raisons pour les agents. Cette explication doit être suivie d'une deuxième qui montrera en quoi les critères ainsi affirmés peuvent représenter pour ceux auxquels ils s'adressent des raisons d'agir: en quoi, en d'autres termes, ils fournissent des raisons-pour-des-agents. Or, des raisons-pour-des-agents sont nécessairement reliées d'une manière ou d'une autre à ce que nous pouvons comprendre comme les intérêts, au sens le plus large, de ces agents. Un système d'obligations qui ne signifierait pour ses adhérents que malheurs, souffrances et désespoir ou qui, simplement, ne leur apporterait rien en termes de bonheur et de satisfactions profondes, des obligations qu'il ne serait possible de rattacher à aucun intérêt humain intelligible, etc., ne peuvent avoir le moindre sens pour les humains. Ici apparaît bien la distinction entre les ordres et les obligations morales. Même un penseur aussi désireux que Kant de séparer de leurs intérêts empiriques les obligations des agents doit admettre qu'un système normatif qui ne rendrait pas, en quelque point et en quelque sens, ses adhérents plus heureux n'aurait strictement aucun sens (1788, 746 -7). Les obligations doivent donc être reliées à un bien intelligible pour les agents qui leur fournira des raisons de les accepter (c'est bien sûr cette conclusion que Kant n'accepte pas). Il faut, en d'autres mots, pour qu'il y ait obligation, que l'agent ait, en dépit des désirs qu'il peut aussi avoir de s'y soustraire, un intérêt sa raison, son motif de l'accepter. Parce que ce point est controversé, il faut s'y attarder. C'est sans doute une curieuse expérience de pensée, imaginée par Fénelon, qui permet de mieux le saisir. Fénelon (ca1696, 111-2) considérait que «il faut vouloir la gloire de Dieu plus que notre béatitude; il ne faut vouloir cette béatitude que pour la rapporter à sa gloire, comme la chose qu'on veut le moins à celle qu'on veut le plus ». L'évêque de Cambrai imagina, pour illustrer cette proposition, une situation extraordinaire dans JaqueJle Dieu nous annonce, sans raison apparente, notre prochaine, irrémédiable et éternelle annihilation. Nous voici brutalement

-

-

12 Pourquoi distinguer « rnétacritères » et « critères » (finaux) ? Si les critères sont normalement des obligations concrètes, s'ils sont immédiatement intelligibles, ce n'est pas le cas des instances

censées

leur prêter

validité.

Par ailleurs

un seul et même

critère

peut être

-

plus ou moins

bien

-

justifié par différents métacritères.

14

I. De la justification

au bord d'un précipice, sans espoir ni avenir. Or, abandonnés, seuls face au néant imminent et définitif où il nous envoie, nous devons encore, affirme Fénelon, aimer Dieu. Pourtant, il n'est pas facile de comprendre l'obligation que Fénelon essaye de montrer du doigt. En quoi des créatures que leur créateur, pour quelle que raison que ce soit, fait retourner au néant dont il les avait créées, auraient-elles la moindre obligation à son égard? Si nous l'affirmons, pouvons-nous vraiment comprendre ce que nous disons? Si nous persistons en disant qu'il y a là un « devoir naturel », savons-nous vraiment de quoi nous parlons? L'existence d'une loi ou d'un décret divin ne suffit pas à expliquer l'obligation que nous aurions de nous y soumettre. La grande difficulté que nous éprouvons devant ce genre de raisonnement vient de ce que nous ne voyons pas comment faire entrer Dieu dans l'intérêt, même dans un sens large, de ceux qu'il condamne au néant (sauf, bien sûr, à postuler qu'un extraordinaire amour de Dieu est naturellement gravé dans tous les humains, mais ce n'est pas ce que veut dire Fénelon et cela, surtout, n'expliquerait pas en quoi ceux dont le cœur n'aurait pas été correctement gravé sont dans leur tort)l3. Cet exemple, où la rupture entre les intérêts des créatures et l'obligation qui leur est présentée est sans doute la plus nette qu'on puisse imaginer, paraît bien suggérer que, sans un intérêt, non prudentiel bien sûr, pour l'agent, il n'y a pas d'obligation dans le sens que nous prêtons au terme. Il n'y a qu'un ordre. 15. Les raisons obligatoires. La démonstration l'obligation imposée et les intérêts et raisons de l'agent
première favorise en quelque sens les seconds

-

d'un rapport entre un rapport tel que la
conclure le

-

ne peut cependant

processus de justification. Il faut enfin montrer, en fonction de ce qu'on a dit en ~2, que ces intérêts et raisons doivent s'imposer aux agents aux dépens de tout autre intérêt ou raison. Il faut montrer, autrement dit, que les agents, non seulement peuvent avoir, mais aussi doivent avoir, un intérêt et partant une raison d'accepter l'exigence imposée: un intérêt, en quelque sorte, obligatoire. Dans cette perspective, l'obligation morale est finalement bien moins celle qui paraît incluse dans le contenu sémantique de certaines exigences que celle d'avoir des intérêts tels
13Ceci ne signifie pas du tout que des conduites de sacrifice n'ont pas de sens. Des parents se sacrifient pour leurs enfants parce que leur avenir est pour eux un intérêt (peut-être génétiquement provoqué) tout à fait intelligible. Le sauveur du monde, comme dans le film Armageddon, se sacrifie de manière intelligible, pour permettre la survie de l'humanité. il en perçoit bien l'intérêt en tant qu'humain. Il n'est pas sûr cependant que ces exemples extrêmes relèvent d'une philosophie des obligations. C'est une chose que d'accorder une valeur morale à un acte de sacrifice spontané. C'en est une autre que d'en faire une obligation politique pour chaque membre de la communauté. En tout cas le sacrifice que ferait un humain pour assurer la survie d'une race extra-terrestre nous apparaîtrait sans doute comme dépourvu de valeur morale particulière. C'est bien parce qu'il est difficile, sans une cosmologie très spéciale, de faire entrer la survie des extra-terrestres dans les intérêts des humains.

Lajustification

des théories politiques

15

qu'ils sont satisfaits par ces exigences. On l'imagine bien, cette dernière explication est la plus délicate. C'est ici que toute entreprise de justification touche à ses limites. C'est ici, peut-être, qu'elle devra reconnaître son échec. Il ne sera pas aisé d'expliquer en quoi les agents doivent avoir, éventuellement en dépit de ce qu'ils peuvent penser et ressentir par ailleursl4, les intérêts auxquels certaines exigences prétendent répondre. On peut deviner, en tout cas, que cette explication devra étroitement souder les deux premières: d'une part, l'identification objective de la source d'exigences claires et incontestables, de l'autre, la présentation de raisons subjectives pour les agents de les accepter. Dire que les agents non seulement peuvent relier une exigence particulière à leurs intérêts, mais encore qu'ils doivent être constitués de façon à avoir ces intérêts suppose bien qu'on puisse relier dans une même description, d'un côté, une dimension objective qui impose aux agents, indépendamment de ce qu'ils en pensent, une certaine manière d'être et, de l'autre, une psychologie qui les amène à reconnaître cette dimension objective - tout en gardant la possibilité de ne pas le faire.
V. Ses méthodes

16. La justification par les fondements. Pour remplir ce contrat, deux méthodes très différentes de justification sont, dans tous les domaines, en concurrence. Pour utiliser des anglicismes commodes, on les désignera comme les théories « fondationalistes » et «cohérentistes ». Elles s'opposent (certains, bien sûr, affirment que l'opposition est artificielle, on y reviendra) dans la première étape du contrat triparti où elles proposent des réponses contrastées à la question de l'identification et de l'explication des obligations de base.
Pour

les théories fondationalistes, seul un fondement indépendant et ultime

peut démontrer la justesse d'une chose. Pour elles, une argumentation justificatrice doit procéder de manière linéaire, remontant d'une raison à l'autre pour la philosophie morale, d'une obligation à l'autre -, vers une raison finale particulière -le métacritère - capable de définitivement justifier. En effet, s'il était possible, devant chaque nouvelle raison avancée pour justifier la précédente, de poser la question de la justification - « pourquoi doit-il en être ainsi?» - le raisonnement, remarquait Pascal (caI657, 70), s'engagerait dans une régression à l'infini qui rendrait, apparemment, la justification impossible. Si longue soit la liste des raisons, la justification doit remonter jusqu'à un point final: c'est ce qu'on appelle le «fondement ». Descartes (1641, 414) le disait
14

Si les agents

vont

automatiquement

vers

le respect

de l'obligation,

leurs

actions

ont-elles

encore

une grande « valeur morale» ? Il faut même, disent cenains, que l'agent surmonte des raisons ou des pulsions contraires pour que son acte ait une valeur morale. Le point n'est pas parfaitement clair, mais, puisqu'on a exclu de la justification politique la justification des raisonnements des agents (~4). il serait possible de justifier dans un sens politique au moins des comportements quasi-automatiques.

16

I. De lajustification

bien: «je continuerai toujours dans ce chemin jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou du moins, sije ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement, qu'il n'y arien au monde de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point quifutfvce et assuré. » Ce schéma n'est donc pas seulement linéaire; il est aussi« non inférentiel» (Dancy, 1985,56), dans ce sens que, au fondement des critères, il postule une croyance qui ne saurait être tirée de nulle autre, une raison injustifiable et exemptée de justification. Ce schéma est toujours aujourd'hui, des sciences naturelles et exactes aux disciplines normatives de la morale, la méthode de justification la plus commune. C'est ce que montre, dans la philosophie politique et morale, le nombre d'ouvrages exprimant dès leur titre l'ambition de découvrir les «fondements» de la justesse. Pour la plupart des théories politiques, les métacritères Œ 12) de lajustesse sont des fondementsl5. Or, pour être à la hauteur de sa tâche et conférer la qualité de critères de justesse aux obligations de base dont il est la source, un fondement, dans une théorie politique au moins, doit avoir quelques propriétés très particulières. La première est évidemment l'existence, sous une forme ou sous une autre, mais si possible à un niveau de généralité ontologique tel qu'il puisse résister à d'éventuels rivaux. La simple existence, pourtant, ne semble pas pouvoir rendre compte de la valeur obligatoire des critères issus du fondement. Il faut encore lui supposer une valeur - « morale» - particulière. Comment, cependant, pouvons-nous savoir que nous sommes en face, ou non, d'un véritable fondement, ultime et plein de valeur morale, s'il n'a pas, enfin, une dernière propriété, celle d'être intuitivement, comme dit Descartes, «certain et évident» ? Quels fondements peuvent prétendre remplir ces conditions? Selon les théories fondationalistes avancées dans les disciplines de la morale, ce couple obligations de base (critères) I fondements (métacritères) prend des formes diverses. Il s'agit des Dix commandements et de Dieu pour les théories des commandements divins, des droits ou devoirs naturels et de l'ordre du cosmos pour les doctrines du droit naturel, des lois de l' histoire et de l'Histoire pour les historicismes et certaines versions du matérialisme historique, des droits imprescriptibles et de la nature humaine pour des théories anarchistes, libertaires,
IS Parfois des « valeurs ». Notons aussi que le terme « fOlldationalisme » est parfois appliqué aux théories politiques ou morales qui prétendent s'appuyer sur une notion moralement ou politiquement neutre. L'exemple typique serait les théories du choix rationnel (cf. Baynes 1990, 67) dont le « fondement» serait le calcul rationnel égoïste des personnes. Les valeurs seraient des points de départ à contenu directement politique ou moral. On ne retiendra pas cette distinction entre fondements non moraux et valeurs parce qu'il est douteux que, de tels « fondements », on puisse déri ver quelque valeur ou norme que ce soit. Les fondements sont des existants ou des instances (Dieu, la Nature, la Raison pratique, etc.) dont l'être est à un tel niveau de généralité que leurs commandements s'imposent, mais, précisément parce qu'ils engendrent directement, de par leur nature ou leur substance, de tels commandements, il est difficile de ne pas leur supposer un contenu moral.

La justification des théories politiques

17

féministes ou simplement libérales, des « vertus constantes» et de la « raison des choses» pour le confucianisme, des droits des non humains et de la valeur intrinsèque de la nature pour les idéologies de la Deep Ecology, de l'impératif catégorique et de la raison pratique pour la doctrine kantienne, de l'utilité maximum moyenne et de ce «double fondement» très particulier d'une nature humaine égoïste et du point de vue de l'univers pour l'utilitarisme de Sidgwick, etc.
17. Les arguments «holistes ». Contre ce schéma fondationaliste sont apparues au début du XXe siècle, dans le domaine de la philosophie de la connaissance et des sciences, les théories de justification cohérentiste. La force des fondationalismes n'est peut-être qu'apparente. Des fondements si particuliers, «évidents» ou« ultimes », n'existent peut-être tout simplement pas. Une première manière de les mettre radicalement en question est sans doute de jeter le doute sur leur existence. Cette méthode, qu'on suivra dans certaines sections des deux chapitres suivants, est certainement radicale, mais elle ne suggère pas de solution de rechange. Le schéma rival de la cohérence, dans son acception commune aujourd'hui, est la conclusion d'une autre approche, empruntée surtout par la philosophie des sciences, qui, sans se prononcer sur l'existence d'instances normatives objectives, doute que la compréhension fidèle du contenu de fondements si absolus et si éloignés des humains leur soit possible. Le soupçon, bien sûr, est que nous n'avons aucun contact direct avec des réalités indépendantes de notre perception, que ce soit la nature physique ou, si elles existent, les idées platoniciennes, les divinités créatrices du monde, l'histoire, la nature humaine, les vérités universelles, etc. Nous percevons les prétendus fondements à travers ces schémas ou mécanismes interprétatifs que sont les sens des organes pour les choses matérielles et les concepts pour les idées ou les raisons. Cette idée très ancienne, antérieure même aux thèses sceptiques de Sextus Empiricus au ne siècle, a pris, après Kant, une forme plus sophistiquée pour s'illustrer dans de nombreux domaines. Selon les disciplines, les schémas ont revêtu des aspects différents et parfois superposés: les structures, souvent culturelles, de l'entendement, les schémas de la perception, le langage, la théorie physique, etc. Dans la psychologie de la perception, cet argument idéaliste a inspiré le mouvement Gestalt et son idée que la perception
est contrainte par des formes spécifiques

-

les Priignanz.

En linguistique,

il a

dirigé les théories de Humbolt puis de Whorf (1941,240 sq.), et en particulier la thèse dite Sapir- Whorf, qui affirme que les structures grammaticales par exemple la structure sujet-prédicat - modèlent les visions du monde des humains. Il a été exploité aussi par ces idéalistes néo-hégéliens qui ont bâti les théories modernes de la cohérence, H. Joachim (1906), F. Bradley (1914), B. Blanshard (1939) et par les pragmatistes américains, C. Peirce, W. James. Dans la philosophie de la physique plus particulièrement, il a été développé par Pierre Duhem (1906,273-85) dont s'inspira Quine (1969).

-

18

I. De la justification

La conclusion de tous ces arguments n'est pas, immédiatement au moins, une théorie de lajustification par la cohérence. C'est plutôt le holisme -l'idée que nos mots, nos idées, nos hypothèses scientifiques constituent des « touts» qu'il nous est impossible de considérer de l'extérieur. .Lorsque nous tentons de comprendre et de mesurer l'effet de distorsion que tel schème fait subir à la nature pour enfin la saisir telle quelle, nous nous reposons sur d'autres schèmes. Tous ensemble, ils font un système dont nous ne pouvons jamais sortir. Nous ne pouvons pas sortir de notre langage pour le considérer à distance, pas plus que nous ne pouvons sortir de notre pensée pour l'examiner de l'extérieur, ni de notre science pour la jauger du dehors. Cette perspective serait celle de l'œil de Dieul6. Selon le mot de Neurath, le bateau sur lequel nous sommes embarqués navigue en pleine mer. Nous ne pouvons en sortir pour l'examiner entièrement et le reconstruire à partir de zéro. Nous pouvons seulement, poursuivant notre navigation, changer quelques planches en nous appuyant sur d'autres. 18. Holisme et cohérence. Le holisme, donc, n'est pas la cohérence. Il affirme simplement que, même si les contours du tout et son degré de cohésion ne sont pas déterminables a priori, toute croyance s'insère dans un tout et aucune ne prend sens isolément. Le concept de cohérence justificatrice, lui, est normatif. Toute justification cohérentiste suppose une forme de holisme, mais ajoute que, lorsque la théorie n'est pas assez cohérente, nous devons ajouter, remplacer ou modifier des éléments de sorte qu'elle devienne la plus cohérente, donc la plus juste, possible. Le lien entre holisme et cohérentisme est cependant fort. Non seulement le premier affaiblit considérablement la position fondationaliste17, mais il suggère aussi très clairement l'argument de la cohérence. Le holisme, en fait, reste la meilleure justification des justifications par la cohérence. Même dans les
16Encore que Dieu, s'il doit, comme nous, comprendre les choses dans une représentation symbolique, se heurterait au même problème. Si l'on rejette la théorie de la vérité comme correspondance, on doit bien accepter l'idée de Neurath pour qui nous ne comparons jamais que les énoncés aux énoncés, et non à des choses en soi qui sont là dans le monde. 17Certains auteurs tentent cependant de concilier holisme et fondationalisme. L'abandon de la thèse forte de la vérité comme correspondance n'entraine effectivement pas ipso facto l'adhésion à la théorie de la cohérence. Les arguments idéalistes et holistes, sans nier, bien sOr la réalité du monde extérieur, rejettent la possibilité d'une saisie directe de cette réalité, qui assurerait que cette réalité puisse fournir le fondement ultime pour toute justification des énoncés. Cependant, ils n'atteignent pas toutes les formes de fondationalisme. Certains affirment que, dans la philosophie morale, une théorie qui suppose un accès direct, par introspection, à des vérités absolues gravées dans notre cœur est à l'abri de la critique holiste. Ce genre d'argument repose cependant sur la thèse de l' incorrigibiIité des croyances à la première personne ( « f ai mal ») qu'Armstrong (1960, 100-112) a mis à mal. Une autre forme de fondationaIisme partiellement immunisée contre la critique idéaliste poserait que, bien que des schèmes d'appréhension de la réalité nous empêchent de la saisir « telle quelle », la déformation est régulière et uriiforme : la réalité et l'image que nous nous en faisons sont en quelque sorte isomorphes. On ne voit guère d'application à ce genre de théorie dans le domaine qui nous intéresse.

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