Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La mécanique du remède

De
334 pages
Le devenir du remède est étroitement influencé par les grands systèmes de la physique qui renouvellent les modèles du corps humain. Cette réflexion entrelace l'histoire de la pharmacopée et ses contextes philosophiques, scientifiques et techniques, en soulignant l'importance des modèles mécaniques du vivant dans l'évolution des thérapies. Cette étude du XVIIe siècle à nos jours, issue des philosophies médicales de l'Antiquité et des "alchimistes" du Moyen-âge propose une relecture des textes des médecins vitalistes.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

REMERCIEMENTS
Ce travail a été finalisé à la Faculté de Philosophie de Lyon, dirigé par toujours encouragé et soutenu, en me proposant de suivre régulièrement mes travaux de recherches : du Monstre au Remède, en passant par le Pharmakon. Pour tout cela je l'en remercie sincèrement. J'exprime toute mon amitié à Madame Annie Petit, Professeur de Philosophie à aude Bernard de Lyon I, Pharmacien Hospitalier aux Hospices Civils de Lyon, reçoive toute l'expression de ma reconnaissance pour m'avoir accueilli et guidé au cours de ces trois ans de recherches, pour tout son dynamisme, ses compétences scientifiques ainsi que ses commentaires qui m'ont permis de mener à bien cette étude. soient assurés que sans eux, ce travail n'aurait pas vu le jour. Je suis très sensible à la présence de Monsieur Jean-Claude Beaune, Professeur émérite de philosophie à l'Université Jean Moulin - Lyon III qui a accepté de juger ce travail et d'en être le Président de jury. Leurs compétences conjointes, tant humaines que techniques, leurs pragmatismes et leurs conceptions de la recherche tout autant que leurs esprits d'ouverture m'ont conduit à tirer le meilleur parti de mes capacités. Charial, j'ai pu bénéficier de Au cours de mes vec le personnel ont éclairé ma vision de la thérapeutique et fortement éclairé cette thèse. Que soient aussi remerciés ceux et celles qui ont aidé dans la recherche de documentations et archives adaptées pour cette recherche et ont ouvert amicalement et gracieusement leurs portes. Monsieur Gilles Gudin de Vallerin, le responsable de la Médiathèque Centrale d'Agglomération Émile Zola à Montpellier, Madame G. Bouchard, directrice adjointe. Madame Mireille Vial, conservatrice du fond ancien de la Bibliothèque Universitaire de Médecine de Montpellier. Madame Hélène Lorblanchet, directrice de la Bibliothèque Universitaire de Pharmacie de Montpellier. Madame Huguette Brelaz, directrice de la Bibliothèque Universitaire Lettres é Paul Valéry de Montpellier. et Sciences Humaines Madeleine Chassagneux et Monsieur Charles Micol, respectivement responsable de la section philosophie et directeur de la Bibliothèque Denis Diderot à Lyon.

Un grand merci à Stéphanie Lanois et Mireille Brouat qui ont assuré la relecture du présent ouvrage par leurs remarques et corrections avisées.

5

6

A la mémoire de Antonine & Pierre Berthier, à mes Parents,

à Jean-Marie,

7

8

AVANT-PROPOS

REMÈDE

E À LA MÉCANIQUE DU

Une approche notionnelle du remède doit nous permettre remède nous vient du latin remedium qui a une signification thérapeutique, physique ou morale au XIIème siècle. Mais comme le note Jean-Claude Beaune qui a travaillé sur la notion, remedium signifie tout autre chose en bas latin, à savoir : e1, éc medicamentum au XIVème nécessaire, de saisir le remède comme une chose, comme un fait positif de la science - la pharmacologie - et de retracer son évolution. Dès lors, pourquoi insister sur la notion de remède ? Ne devrions-nous pas utiliser des termes plus précis et appropriés tels que « médicament » ou « drogue » nécessairement un médicament. Le remède porte en lui-même, au niveau de sa définition, une profonde indétermination mais il peut toujours se concevoir comme un ensemble de stratégies visant une « remédiation » En avançant un peu plus dans cette voie, il est possible de faire une généalogie de la notion de remède qui aboutit en fin de compte au pharmakon grec. Dans Phèdre, Platon évoque le pharmakon en tant que remède-poison. Foncièrement ambigu le remède se retourne indéfiniment
1

J.-C. Beaune. La philosophie et son remède. In. « La philosophie du remède », Éd. Champ Vallon, Seyssel, 1993, p. 345.

9

-ce que le remède sinon une pure médiation s tant affaire de matière ou plutôt une « remédiation » « médié » qui, du reste, chez ? faire, tradition hippocratique nous aidera à apporter quelques éléments de réponse. est celui du rapport microcosme-macroc

sur lui-

nécessairement À notre sens, et comme nous allons tenter de le montrer par la », comme individu lié au cosmos, pur reflet du macrocosme, dans son intériorité propre « démédiatisé » er aux « démédiatisations » doit permettre tat de déséquilibre ?

fondamental. Ne pouvonsvie elle-

Cependant, une telle tentative impliquerait un remaniement conceptuel difficile et notamment au niveau problématique du normal et du pathologique. En effet, que serait un être vivant normal dont le statut tout comme le milieu intérieur de homéostasie étudiée par W.-B. Cannon ? Avec le remède tout conflue Claude Bernard ou

Appréhender le remède de manière simpliste équivaut à le réduire à la 10

grossier, il est indiqué, au contraire, de pousser plus en avant la réflexion, notamment en se portant sur les relations que le remède fonde, suscite et crée. De là, il y a véritablement une dimension créatrice du remède le discours philosophique semble avoir une place à tenir. Au-delà du matérialisme, le remède a, phénoménologiquement, un sens. Dès lors, il peut certainement être considéré comme un « rien », comme un « pouvoir « remédiatisation » pour un être être « démédiatisé ».

QUEL REMÈDE POUR QUELLE MÉCANIQUE ?

Nous voulions préciser de manière préliminaire la notion de remède prise dans une acception générale afin de pouvoir garder à effets déterminés sur le corps malade, ne se limite pas à ce seul aspect. Cependant, la question que nous devons poser afin de rebondir dans le pouvons-nous dématérialiser le remède « effet placebo » tout comme les effets suggestifs de certaines thérapeutiques semble en-soi. Devons-nous penser que la croyance du malade à son remède puisse provoquer la guérison et ce, au ? Il est possible de le effet placebo » se coordonnerait à la question générale de savoir si un monde matériel permettait la reconnaissance de phénomènes psychiques. Assurément, il est toujours possible de ne pas le penser, à moins que le problème puisse langage, de la connaissance et de sa double description matérielle, ou soit la réponse, nous sommes enclins à envisager désormais la matérialité du remède.

11

Dans cette perspective, nous proposons le remède comme matière, à la manière de Gaston Bachelard qui, très justement, pose à d du matérialisme rationnel que

: objet-matière, on osophie de la contemplation, on restera le premier sujet
2

montrera sa rationalité à travers son évolution. Magique, puis empirique, enfin rationnel, le : celui de la raison travaillant sur et avec la matière. Ceci ne va pas sans heurts matérialisme imaginaire matérialisme instruit. Entre ces deux formes de matérialisme la de la matière médicale. Le remède contemporain - ou remède positif seraitssif ou résulteraittravail de rectifications ? En ce sens, la pharmacopée aurait-elle été développée de manière cumulative ou par rectifications successives ? Nous serions tenté de ne pas trancher et de considérer à la fois ces deux aspects. Cependant, G. Bachelard nous servira de fil conducteur au niveau de ces questionnements sur le progrès scientifique en nous indiquant que dans ces grandes occasions particulière. La conscience de la rationalité ême des systèmes de rationalité dans la pensée, nous aurons à montrer que le matérialisme ordonné est essentiellement une réorganisation. Il n

Gaston Bachelard, Le Matérialisme rationnel, Éd. P.U.F., Paris, 2000, p. 10-11. [1ère Éd. 1953].

2

12

constater un ordre mais de comprendre un ordre, de promouvoir un ordre.3 À travers les grands systèmes mécaniques de la physique, la médecine et son instrument - le remède - se renouvellent à travers rapport aux paradigmes successifs qui règnent alors en physique et ce, malgré les différences de ces deux domaines en apparence distincts, à dans un premier temps pour devenir, par la suite, suffisamment rationnelle, comme le montrent clairement les grandes avancées thérapeutiques du XXème siècle dont les acteurs se contentent moins icacité. À nous de distinguer dans cette évolution de la matière médicale la claire objectivité - le positif - des impasses et des espoirs déçus. La matière médicale doit alors éveiller la conscience philosophique dans la mesure où nulle part ailleurs dans le matérialisme dans le sillage de François Dagognet, pour qui, si le remède moderne naît - le mimétisme - il est nécessaire de remonter aux fondements de celui-ci, quitte à « perdre » momentanément la raison. Parallèlement et analogiquement, pour un moins que celle-

.4 Thématique propre à la pensée de François Dagognet, le mélange du vrai et du faux permet de ne pas tomber dans une sorte de naïveté dédaignant les préparations médicales les plus déroutantes, ou les
3 4

G. Bachelard, Ibid., p. 24. François Dagognet, La raison et les remèdes, Éd. P.U.F, Paris, 1964, p. 3.

13

pratiques médicales telles que la saignée ou la purge. Si nous voulons différentes variantes dans une conception technique travers ce champ conceptuel, nul doute que la philosophie cartésienne du XVIIème être pensé comme une tentative mimétique des productions techniques En effet, si la fonction de moins que cette indication demeure soumise aux lois du mouvement, tel ain ou malade, indépendant de sa fonction. Désormais, la maladie ne constitue nullement un ordre contre nature. De cette analogie, il en résulte nécessairement une conception du remède suite de notre étude nous fera aboutir sur un écueil de taille, au roc de la problématique du normal et du pathologique. ux humeurs malsaines et âcres

-à-vis de

mouvements du corps est à la hauteur des qualités accordées aux matières dont les apothicaires ont la charge. Les procédures de distillation, de broyage, de réunion des matières cachent une profonde inspiration sous matières, forces naturelles retenues au fond de creusets 5 des principes actifs ces constitution et de son évolution, le remè : r,

dans un jeu incessant de déconstruction-reconstruction.

5

ème

seront découverts.

siècle que les principes actifs de certaines substances

14

Que cela peut-il signifier, sinon une volonté de former une totalité énergétique possédant une force propre ? Quelle serait donc cette force homme sain ? Curieusement, la thérapeutique chimique, dont Lémery est un des plus illustres représentants, et de sa thérapeutique fondée sur le traitement par le semblable. La thématique récurrente de la réductibilité de la matière en éléments la chimie organique de Lavoisier. En cette fin de siècle, une certitude voyait le jour. La matière, inerte ou vivante, est susceptible de réductions appréhendée par le biais de la notion de force, la mécanique du remède et son matérialisme trouvent les ressorts de leur émancipation. Les apothicaires-chimistes, Lavoisier et la chimie organique, ou bien encore la médecine vitaliste de Bordeu conceptuel. La matière a une force au même titre que le vivant. Elle est principe, vital peut-être. Dans ce champ conceptuel le remède et sa t à un vitalisme critique vis-àréductionnisme abusif. Remédier ne consiste pas moins à entretenir la machinerie humaine, encore moins à combattre la maladie, que de sola natura medicatrix. Le vivant trouve dans ses propres forces la capacité de retrouver son équilibre. Dans son processus, son arrangement ou bien encore dans la É influences extérieures. milieu intérieur bernardien qui préfigure un déterminism bre animé par la matière médicale, tels

s des

analogique avec ce qui, dans le domaine technique, fut une révolution, à savoir la machine à vapeur de James Watt. Examiné alors comme une énergétiquement purs. Par pureté énergétique nous comprendrons la recherche laborieuse des 15

pharmaciens-chimistes visant à extraire des plantes les principes actifs graduellement de forme pour devenir une matière à-dire qui se conçoit selon son activité salvatrice mais également se ème siècle, et notamment avec les progrès de la chimie, le remède se rationalise. Grâce aux travaux de Claude Bernard et médicamenteuses, le remède va se préciser selon des lois physicochimiques. Le remède sera avant toute chose une histoire de la dose celui de la toxicité. variant autour de deux pôles : celui d La pharmacodynamie prendra son essor à partir du concept de milieu intérieur en être éliminés. Au XIXème siècle réflexion poussée à la fois sur son pouvoir curatif mais également sur sa les su lors, la méthode expérimentale rend indissociables la physiologie et la nouménal - la

Thériaque sur des tissus ou des organes et observer quantitativement la façon dont ceux-ci sont modifi évoquée par Paracelse végétal - prenons comme exemple le quinquina - laisse de plus en plus de tel que le Mercure ou -galéniste basée sur chimiques et spécifiques. La révolution thérapeutique que constitue le XXème si

laplacien, le déterminisme de la matière médicale cherche et cherchera à celui de la complexité où les multiples facteurs, présidant au devenir du être pris en considération, faute de quoi 16

reste, pourrait être accepté ou non. Contre une certaine forme nouvelle approche et notamment celle incomprise par un déterminisme strict. Par les essais cliniques, le remède contemporain ou remède positif chnique issu de

le remède contempora celuit -faire est requis de et par son maniement. Les procédures techniques témoignent de ce que nous appellerons orchestration de la guérison. Cette orchestration trevoit sous les

du déterminisme de la matière et de sa prédiction en suspendant prédéterminé dans le remède, le remède doit être appréhendé en termes rapprocheronsune philosophie de la guérison. Dans le champ même de la thérapeutique la question de la prédiction et de ses limites doit justifier dans un premier siques dans le domaine médical et pharmaceutique. À la suite des modèles mécanistes du corps humain, le remède présuppose pas du naturel mais bien de la conception mécaniste du corps. Le naturel est ainsi inlassablement inaccessible à la technique, alors par les grands systèmes de la physique dans la mesure où, notamment, les doute que les théories mécanistes, à partir du milieu du XVIIème siècle, influencèrent dans leurs conceptions de la matière et du mouvement les 17

médecins et les pharmaciens. Si le remède se situe, ici et là, à mécanique du remède.

18

HOMME-MACHINE ET SES REMÈDES

-même. Cependant, les conceptions propres à la matière médicale ont eu tantôt r. En marge de la rationalisation domaine de la physique et dont la médecine a puisé la méthode, la XIXème siècle avec les premiers progrès notables de la chimie. En ce sens, - corrélatif au vivant - et une conception du remède, empreinte de magie. Les systèmes explicatifs de la matière médicale, tels que la théorie
ème

obsc

-à-dire

parler de vertus des remèdes. Ainsi, Cabanis est plus préoccupé de les bases de la physique que de penser le pourquoi sein même du traitement la concordance des causes, des effets et des circonstances pour en déduire son effet. Si la guérison suit le traitement, est? Seule -t-on besoin de connaître la nature des remèdes, pour voir les changements ans les corps ? On ne connaît pas davantage celle des aliments ; cependant on 19

observe que leurs effets diffèrent ; on observe trouve celui qui les prend, suivant la manière dont il les emploie toutes les bases des certitudes humaines. La des remèdes est la même. Il nous est donc inutile de savoir quelle est la nature du quinquina, pour remarquer son pouvoir spécifique dans les fièvres intermittentes du mercure, pour nous assurer que, moyennant es maladies vénériennes. Des essais réitérés peuvent dans tel cas, sous telle condition ; que dans .6 Là où le mécanisme introduit de la clarté dans la compréhension du corps humain, notamment en anatomie et en physiologie, la holistique » malgré telle la quinquina pour lutter contre les fièvres dès 1640. Comment expliquer que la pathologiques mécanistes remèdes est essentiellement basée sur la théorie des humeurs inspirée de Galien. En ce s autre tradition de pensée, la pensée chimiste, pour voir émerger les IXème siècle, les
P. J. G. Cabanis, Du degré de certitude en médecine. Imp. F. Didot, Paris, 1798, p.17. Notons que ces citations en Ancien Français et les suivantes ont étés traduites et remaniées pour une meilleure compréhension et analyse de notre travail. Pour plus de es doubles « ss » ou des « é » selon les cas. Ainsi pour « » ou « » nous avons la contraction « é » que nous retrouvons alors dans « étant » ou le simple « s » que nous retrouvons dans « est ». est remplacé par un « s », pour donner salutaire, composé, simple, ainsi pour les terminaisons verbales, en « oi », remplacées
6

20

bienfait marginal.7 Dès lors, comment les représentations de la physique classique vont-elles servir de modèle à la tradition médicale et à la pharmacie ? Dans notre ch servira de fil conducteur.

UNE NOUVELLE REPRÉSENTATION DU CORPS HUMAIN DE DESCARTES À BOERHAAVE : LA MACHINE

bjet
ème

siècle, la

les formes visibles pour sa plus grande Gloire, ce qui mena Ambroise Paré à contempler la nature selon la nécessaire ressemblance de chaque chose à telle autre. Au XVIIème comme au XVIIIème siècles la position de manifeste de Dieu, afin de pénétrer ses intentions secrètes, mais de dialoguer directement avec la nature. Que nous apporte ce changement de perspective classique cherche à découvrir un ordre accessible à l conséquent repousse les causes premières au profit des causes efficientes. Le pourquoi que le comment des choses est la condition même du connaître. Ainsi, il phénomènes naturels, de les expliquer et de les lier causes, cellesLe semblable qui avait été longtemps catégorie du savoir - à la fois forme et contenu de

7

Roy Porter, Les stratégies thérapeutiques. In, Histoire de la pensée médicale en Occident. Vol. II, Éd. Seuil, Paris, 1997, p. 222.

21

la connaissance - se trouve dissocié dans une
8

Avec Descartes

Tout doit pouvoir

mathématiques il devient alors possible de découper le continu des choses Les qualités occultes sont invariablement repoussées à la limite du connaître et, en ce sens, la physique cartésienne ne peut pas être éludée dans notre étude dans la mesure où la science tout entière se développe sous le règne de la quantité pure.9 Avec la Mathématique, la raison semble trouver une clé susceptible de déchiffrer le réel. Ce qui amène Descartes à affirmer lui parut enfin clair de rapporter à la Mathématique tout ce en quoi

nombres, des figures, des astres, des sons ou chercher. Il appliquer à une matière spéciale : cette science se désigne, non par le nom emprunté, mais par le nom déjà ancien et reçu universelle.10

Michel Foucault . In, Les mots et les choses, Éd. Tel Gallimard, Paris, 1966, p.64. 9 Pierre Duhem, . Éd. Vrin, Paris, 1992. [1ère Éd. 1903], p.13. 10 René Descartes, Règle IV. In, Éd. Vrin, Paris, 1996, p.19.

8

22

La mécanique du choc et le modèle de la machine dans la philosophie cartésienne

donc nécessairement de ne plus penser ceux-ci en termes de couleurs ou sens, la matière cartésienne est celle du géomètre, pure quantité, étendue, divisible et mobile. Tout corps étant et divisible en parties de diverses figures géométriques. De ce fait, notons un point fondamental de la physique cartésienne qui fut un apport assimilé corps ou corpuscules amenés à constituer les corps naturels. Le monde corps sont identiques à la pa conséquence implique donc que le mouvement ne puisse se transmettre du mouvement, énoncées par la physique cartésienne, les corps ent, se recoupent ou se séparent. Même lorsque nos sens nous font percevoir un vide matière subtile, infiniment petite. Or, le mouvement est-il une propriété de la matière ? Et devons-nous supposer des forces pour mettre en mouvement les corps ? À ces deux questions Descartes répond par la mouvement consiste-tLors de la Création, matière comme il lui a attribué une certaine quantité de mouvement. Puisque la matière réside dans la seule étendue nous aurions donc tort de lui attribuer le mouvement comme propriété. Pour expliciter cette conception, il nous suffit de nous porter sur la proposition 25 des Principes de la philosophie qui définit le mouvement comme le transport touchent immédiatement, et que nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres. 23

Par un corps, ou bien une partie de qui est transporté -être composé de plusieurs parties qui emploient cependant leur qui transporte, afin de montrer que le mouvement est toujours dans le mobile, et non pas dans celui qui meut.11

ce sens, le modèle de la machine permet de comprendre le pour ensuite réassembler ceux-ci avec ordre, attendu que tout est figure, grandeur et mouvement. Cette conception du monde devait sans aucun doute avoir des répercussions fondamentales au plan de la physiologie cartésienne et de ses conséquences thérapeutiques. i. Le modèle de la machine en physiologie -fonctionnelle pour qui servira, de par la régularité de ses mouvements, véritablement de paradigme dans la pensée cartésienne. Le corps humain privé de toute forme de finalité devient machine et plus particulièrement automate. En ce sens, la seule différence qui réside entre Dès lors, ce qui ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers « automates des hommes peut faire, sans y employer que fort
R. Descartes, Principes de la philosophie. In, Alquié, Garnier, Paris, 1989, p. 169-170.
11

Tome III, Éd. F.

24

peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des « veines », et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine, qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée, et a en soi des mouvements qui peuvent être inventées par les hommes.12 Ce célèbre passage du Discours de la méthode ne manque jamais de susciter une nouvelle méditation. C productions, Dieu peut le faire de manière infiniment plus parfaite. Les dans nous semble appropriée pour mettre en relief le mécanisme cartésien dans son rapport aux phénomènes de la vie. Pour J. Schlanger, qui sert de est bien entendu un concept purement métaphysique. désigne, tout qui est égal à la somme de ses parties, qui peut même manière quel que soit le nombre de fois où ses parties sont désassemblées et réassemblées. Ce qui implique que les parties ne sont pas modifiées interdépendance ; que les parties ne sont pas ; que chaque partie remplira pour lieu de tenir compte du contexte global et de la réaction de la partie à son milieu. Or, aucune réalité, ni astronomique ni mécanique, ne se comporte de la sorte. Le calcul du fonctionnement -à-dire de la friction, et des relations au milieu interne ou externe.
12

R. Descartes, Ibid., p. 74.

25

.13 nous paraît résumer parfaitement le problème du « corps-machine » présenté par Descartes et plus tard, par Julien-Offray de La Mettrie. Dans notre perspective, le vivant conçu comme une machine se rapporte aux insuffisances de la physique cartésienne qui ne peut c corps-machine » de également une dialectique du tout et de la partie. Fondamentalement, la p conception de la matière en mouvement alors plus féconde pour fonder -on comprendre que le savoir? Dans cette perspective, la téléologie du vivant prônée par Aristote est abolie par la pensée mécaniste comme le montre explicitement Georges Canguilhem pour qui, la Nature est identifiée aux lois du mouvement et de sa conservation. Tout art, y compris la médecine, est une certaine espèce de construction de machines. Descartes conserve le concept anatomophysiologique, mais abolit toute différence entre organisation et fabrication.14 cartésienne fonde paradoxalement une connaissance rationnelle de celuici. Le e comparaisons, susceptible décomposé - autonomie de son mouvement. Ainsi, Descartes mettre en scène ce que nous voyons [comme] des horloges, des fontaines artificielles, des

Judith Schlanger, Éd. Vrin, 1991], p. 52. 14 Georges Canguilhem, Idéologie et rationalité dans Éd. Vrin, Paris, 1993, p. 125.

13

ère

.

26

-mêmes en tant de plusieurs diverses façons ; sortes de mouvements en celle-ci, que je suppose être faite des mains de y en peut avoir e .15 Cet aspect fondamental du cartésianisme qui prend en charge une de manière suffisante du mouvement même de la vie, aura des conséquences pour le moins étonnantes pour résoudre le problème de la ? Aussitôt, une seule solution : celle de la préformation. Dans cette conception, le bryon est appréhendé selon un accroissement quantitatif des parties du corps contenues, in fine, dans le germe. Cette conception iatrophysique réduction des fonctions vitales et des organes à un ensemble complexe et bien réglé de minuscules machines. Si les iatrophysiciens cherchent intellectuellement à décomposer la machine corporelle, les microscopistes pparente. Or cette même idée Malpighi fut le premier à appliquer systématiquement à la recherche anatomique et avec succès ce nouvel instrument, à Pise de 1656 à 1659 en collaboration étroite avec Borelli. Dans le cercle de la médecine, Marcello Malpighi reste sans doute le plus grand microscopiste de son époque. Bien plus chercheur pratique que théoricien, né le 10 mars 1628 en Italie, il étudia la philosophie et la médecine à l'Université de Bologne puis ses recherches le détachèrent des théories galiénistes. Malpighi fut pionnier dans l'utilisation du microscope avec lequel il fit de nombreuses observations tant sur les plantes que sur les animaux.16 En utilisant le
15

16

R. Descartes 1963-1973, p.379-390.

. Tome I, Éd. Garnier, Paris,

chaleur innée ; la découverte de la structure du tissu pulmonaire et le passage du sang des artères aux veines par les capillaires ; la description des globules du sang et de la rate, du foie ; les utricules organisme vivant. ogue doit être à la base de tout

27

microscope et en axant ses recherches sur le poumon, Malpighi découvre les capillaires17 en 1661, qu'il décrit dans De pulmonibus observationes anatomicae - Observations anatomiques du poumon -, complétant et bouclant ainsi le système de Harvey. Le sang circule, arrive dans les tissus par les artères, passe dans un réseau de minuscules capillaires reliant les petites artères aux petites veines. Depuis lors, de nombreuses structures anatomiques portent son nom.18 Antoni Van Leeuwenhoek19 ce domaine. De ses observations attentives et de son savoir de technicien il construisit des instruments plus adaptés que la loupe permettant des agrandissements entre 160 et 270 fois. Il décrivit les globules rouges et les globules blancs (1673 et 1675), la structure stratifiée du cristallin, la conformation en réseau des fibres myocardiques, les infusoires et enfin les spermatozoïdes (1677-1679). Ce qui pouvait être intellectuellement construit, les microscopistes tentaient de le voir en ouvrant ainsi une ère à cours du XVIIème siècle grâce à ce nouveau schéma fonctionnel du corps découvertes anatomo-microscopistes aiguillonneront les recherches en physiologie. Ce passage de la physique à la biologie permit ainsi la naissance animal machine précédemment. Cette mise en évidenc désormais rigoureusement définis et contrôlés, conjoint effectivement aux thèses de Descartes. Nous le percevons, la simplicité du modèle de la ncé par le cartésianisme pour expliquer le fonctionnement du corps vivant. Or nous constaterons que le modèle mécaniste, appliqué aux phénomènes de la vie, se révèle problématique chez Descartes et ne sera relevé que bien plus tard dans le champ des études microscopistes. Bien avant ces études, explique pour une part importante les impasses de sa physiologie mécaniste. Descartes est
17

Les anastomoses supposées par Harvey, Marcello Malpighi les identifia en 1661, grâce au microscope et il décrivit le réseau des minuscules capillaires reliant les petites artères aux petites veines. 18 Donnons quelques exemples des corpuscules de Malpighi : tissu lymphoïde situé autour des artérioles de la rate ; corps muqueux de Malpighi qui constitue l'ensemble des couches microscopiques épithéliales profondes de l'épiderme ; pyramides ou glomérules de Malpighi situées dans le cortex des reins. 19 1632-1723.

28

contraint à recourir aux qualités de la tradition pour rendre compte de manière suffisante de certains phénomènes vitaux, tels que le

ii.

Conséquences de la mécanique cartésienne sur la matière médicale : le recours aux qualités

À cette étape, il nous semble nécessaire de reformuler la problématique dans la perspective de la mécanique cartésienne et dans son rapport à ce que nous avons appelé la mécanique du remède. Comment la matière médicale sera-t-elle conçue dans le sillage de la mécanique cartésienne nce de la privation de mouvement pour la matière induit celle de la matière médicale. Dès lors, nous énoncerons que la pharmacodynamie ne peut prendre sa réelle signification que dans une nouvelle conception de la matière et du mouvement. Cette proposition notamment sur les rares textes par lesquels Descartes aborde les remèdes. Dans les textes regroupés sous le nom de Fragments de 1628, Descartes nous livre par ce biais quelques informations sur sa conception des remèdes. [T1] Le lait coagulé dans les viscères, et le que les aliments les plus communs se transforment souvent en force nocive. [T2] Je serais porté à croire que la peau du ventricule soit lâche et poreuse, et que par elle corps. Ceci se manifeste chez les affamés voyant une viande : cette humeur abonde jusque dans [leur] palais, les ouvertures [du tube digestif étant] certainement agrandies par la force de cette humeur est utile à la digestion des viandes, comme pourrit. [T3] On peut ainsi rendre facilement raison de nombreux astringents comme le ver 29

de gris, et aussi de tous les fruits aigres, comme les sorbes, les nèfles, etc. Il est évident que ces [remèdes] ferment les ouvertures [du tube digestif], sont aussi en même temps froids et humides, comme les prunes, les fruits [du verger], la casse, etc. qui les agrandissent, et sont pour cela des purgatifs. [remèdes] peuvent être purgatifs ou astringents, [pour] ; mais je pense [avoir exposé] ici le cas général.20 donne à propos des remèdes. Sa conception de la thérapeutique est , déjà prônée par Galien passage de la tradition à la nouvelle philosophie s -t-il dans le cas présent ? Avec Descartes, nous ne sommes sans doute plus dans une thérapeutique qualitative des contraires par laquelle le médecin met en place une stratégie essentiellement « holistique » visant ainsi le corps. Les disharmonie des humeurs, composantes du corps. Cette conception de la maladie doit -elle ? De même que la physique pensait le mouvement des corps en termes de chocs, en outre, nous devons supposer que ces chocs entraînent un certain nombre de frottements. Le modèle purement logique de la force des remèdes réside conséquemment dans leur capacité à opérer un de fermeture, de contractions et/ou de relâchements. Dans cette optique, la coction -ce que la coction sinon une disposition de la cuisson compréhension globale des phénomènes digestifs, assimilés la plupart du et du remède se montre significatif. Les quelques références cartésiennes
R. Descartes manuscrit de Descartes]. In, Descartes, écrits physiologiques et médicaux. Textes réunis par Vincent Aucante, Éd. P.U.F, Paris, 2000, p. 201.
20

30

aux remèdes chimiques - vert de gris, antimoine - ne contredisent pas cette explication générale. Descartes mais leurs transformations et ce, par le phénomène de la coction. Or pour ce faire, il opère un retour à la théorie des qualités, seule capable de rendre compte de la matière médicale. Cette réintroduction de la qualité en thérapeutique, qui semblait être bannie en physique, nous permet thérapeutique qui, semble-t-il, pourrait se réunir en hiatus. De ces qualités fruits comme la prune qui répondent à des qualités précises - froid, humide ivent ainsi dans une thérapeutique des contraires. En évoquant la philosophie cartésienne, pour donner sens au remède et à sa dynamique, nous ne prétendons nullement insister sur les quelques textes fragmentés que le philosophe nous a laissés. Descartes évoque la matière elle-même réduite à sa mécanique, et note ainsi pour illustrer son propos que qui la rend si ch

ainsi que vous pourrez expérimenter que fera le sang ou le lait de quelque animal que ce puisse être, si vous le versez goutte à goutte dans un vase qui soit fort chaud. Et le feu qui est subtiliser ainsi le sang, qui tombe continuellement goutte à goutte, par un tuyau de la veine cave, .21 Dans ce passage du explicitement référence à la machine comme modèle explicatif des phénomènes vit mesure où Descartes
21

R. Descartes, 1963-1973, Paris, p. 382.

. In Oeuvres Philosophiques, Tome I, Éd. Garnier,

31

comparée à un feu sans lumière, est spécifique de la thèse cartésienne. En effet, le mouvement est provoqué par la dilatation du sang au contact de ce feu sans lumière théorie des qualités des Anciens. Si la dilatation du sang rentre dans une explicat En ce sens, la thèse du mouvement cartésien ne fait que renouveler le problème du mouvement en général. Aussi, certains commentateurs épend de la tradition aristotélicienne ou galéniste; position notamment partagée par Vincent Aucante. Descartes systématiquement à se séparer de la tradition ur à travers leur diversité et leurs différences, ses prédécesseurs proclament comme lui que le raison par cela même de la vie qui anime .22 ement Esprits

animaux

du corps et de préserver le mouvement singulier du vivant. Au vu de la cinquième partie du Discours de la méthode nous retrouvons le fonctionnement de la circulation sanguine, mis à jour par Harvey, et le recours aux Esprits animaux pour remarquer que esprits animaux, qui sont comme un vent très subtil, ou plutôt comme une flamme très pure et très vive qui, montant continuellement en grande abondance du nerfs dans les muscles, et donne le mouvement à tous les membres
22

Vincent Aucante, . Appendice 6. In. « Descartes, Ecrits physiologiques et médicaux », Éd. P.U.F, Paris, 2000, p.252.

32

qui, étant les plus agitées et les plus pénétrantes, sont les plus propres à composer ces esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau que vers ailleurs.23 Tirons philosophie cartésienne du point de vue de la matérialité même du coction - digestion de est

immédiatement visible, à savoir un changement radical, parfois brutal, entre ce qui est que - et ce qui pourrait être - la guérison. le mouvement du corps prédomine sur le mouvement de la matière intermédiaire. Cette médiation est nécessaire pour penser le changement à savoir la guérison. Cette implication pose la nécessité de penser le passage du remède par le corps, en y saisissant le dehors installé, dans le dedans à dessein de conversion. La découverte de la circulation sanguine par Harvey

Harvey

Dans cette perspective de diffusion, la découverte de William

Exercitario anatomica de motu cordis et . Cette découverte permettra à la sanguinis in animalibus Homme-machine de se développer et de trouver une conçue de manière totalisante comme visée de la totalité du corps dont les
23

R. Descartes, Discours de la méthode. Éd. G.-F., Paris, 1992, p. 73.

33