La mémoire et l'idée de temps

De
Publié par

"La genèse de l'idée de temps" est un ouvrage posthume publié par Fouillée en 1890 qui réunit deux articles dans lesquels ont été insérés de nombreux ajouts. La question essentielle est de savoir qui en est l'auteur, car des échos de Bergson sont perceptibles dans ce "petit livre": on soupçonnera Fouillé d'en avoir écrit certains chapitres. C'est l'avis partagé aussi bien par Jankélévitch, mais cette hypothèse est à rejeter car ces ajouts sont des notes rédigées par Guyau lui-même.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
Lecture(s) : 51
Tags :
EAN13 : 9782296466371
Nombre de pages : 166
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
L
a
 
mémoire
 
et
 
L
idée
 
ed
 
temps
La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren   Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.  Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.  Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.  Dernières parutions  Marie BARDET, Penser et mouvoir, Une rencontre entre danse et philosophie , 2011. Jean-Pierre COTTEN, Entre théorie et pratique , 2011. Jean-François GAVA, Contrariété sans dialectique , 2011. Walter MENON, Luvre dart. Lexpérience esthétique de la vérité , 2010.   
La philosophie en commun Collection dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
J ean -M arie G uyau
La mémoire et l’idée de temps
édition critique de La genèse de l’idée de temps avec une introduction par Alfred Fouillée
par Renzo Ragghianti
Du même auteur   Aux Editions LHarmattan   ALAIN. Apprentissage philosophique et genèse de la Revue Métaphysique et de Morale, 1995.   DE COUSIN A BENDA, Portraits d'intellectuels antijacobins, 2000.   NOUVELLE THÉODICÉE D'APRÈS LA MÉTHODE PSYCHOLOGIQUE, (Victor Cousin), 2001.
LEÇONS CLERMONTOISES I, Henri Bergson, 2003.  LEÇONS CLERMONTOISES, Volume II, 2006.  
          © LHARMATTAN, 2011 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com  diffusion.harmattan@wanadoo.fr  harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-55356-9 EAN : 9782296553569  
 
Décomposer un texte : La genèse de l’idée de temps de Guyau
Le rapport entre la psychologie de la mémoire et l’idée du temps est au centre de débats philosophiques dans les décennies soixante-dix quatre-vingt, entre la dis -solution du positivisme et l’épanouissement du vitalisme spiritualiste. La genèse  de Guyau, ouvrage posthume, avec ses assonances bergsoniennes, a été lue par Bergson lui-même et par Jankelevitch comme une œuvre révisée par Fouillée. Mais après une analyse du texte, cette hypo -thèse est vraisemblablement à rejeter, le rôle de ce der -nier semblant s’être limité simplement à celui d’éditeur.
1. Habitude et mémoire constituent les deux pôles d’une succession ininterrompue de phénomènes mné -moniques, dont l’unité est à rechercher dans le rapport continu au temps, qui dans l’habitude est une expérience antérieure acquise et vécue comme présente, tandis que pour la mémoire la référence est l’antériorité de l’appren -tissage. D’où l’étroite interconnexion entre mémoire, habitude et durée, la corrélation entre psychologie de la mémoire et théorie du temps dans cet ensemble de réflexions que l’on indique couramment comme spiritua -lisme français. Rejetant le sensualisme du XVIII e  siècle et privilé-giant le concept d’‘habitude’ (Maine de Biran, Ravais -son), la réflexion ‘spiritualiste’ du XIX e débouche sur la théorie de la mémoire (Royer-Collard, Garnier, Renan, Gratacap, Bergson) et oppose ainsi le vitalisme au maté -rialisme. Celui-ci est le cadre dans lequel mûrira la crise du paradigme positiviste, c’est-à-dire du déterminisme
6
RENZO RAGGHIANTI
scientifique et des théories physiologiques de la localisa -tion cérébrale. D’où l’importance du discours sur l’habitude, dont le rapport avec la connaissance était déjà central, à l’époque moderne, dans l’empirisme : chez Hobbes et Locke la connaissance débouche sur les processus associatifs qui ont leur fondement dans les habitudes représentatives ; chez Hume l’habitude préside à l’établissement du lien causal, là où l’expérience montre seulement un lien de succession. Pour Ravaisson, le mécanisme (les régulari-tés naturelles) est une nature naturée, œuvre et révéla -tion de la nature naturante, par conséquent l’analyse de l’habitude implique l’étude des processus par lesquels la liberté se fait nature, et la nature liberté : contracter une habitude implique en même temps l’automatisme (méca -nisme) et la facilité de l’acte. En effet, Ravaisson en fait un terme moyen mobile, et il fonde sur elle la loi de conti -nuité entre esprit et matière. Il faut souligner, en vertu de l’importance que l’ Optique physiologique revêtira, que Helmoltz lui-même remarquait que l’exercice et l’habi -tude modifient nos perceptions, et par conséquent que la majeure partie de nos notions d’espace sont le résultat de l’expérience et de l’habitude 1 . Par delà l’habitude, les éléments mécaniques et quan -titatifs, il y a l’élément qualitatif, la spontanéité, « le libre essor des volontés ». La contingence est donc l’interven -tion de la liberté tendant à modifier des habitudes. Selon
1  Jacques Chevalier, in L’habitude. Essai de métaphysique scienti -fique (Paris, Boivin 1929), en parlera comme d’un « fait ambigu », et, à tous ceux qui, depuis Aristote jusqu’à Ravaisson, ont conçu l’habitude comme une propriété spécifique des êtres vivants, il oppose Comte qui soutient que même dans les « appareils inorganiques » existerait une faculté susceptible de contracter de véritables habitudes ; la loi de l’habitude se rattacherait ainsi au principe d’inertie. Léon Dumont dans la « Revue Philosophique » ( i , 1876, pp. 321-366; dorénavant les renvois sont indiqués par le simple sigle rph ) avait parlé de l’habitude non pas comme d’une seconde nature, mais comme de la nature même des êtres qui ne seraient rien d’autre que le résultat d’habitudes.
 DECOMPOSER LA GENÈSE DE GUYAU  7
Boutroux, l’habitude serait le caractère propre au monde vivant auquel préside la nécessité sous la forme de loi dynamique, de changement radical, face au monde inor -ganique et à son « identité essentielle » ; d’où la difficulté de mesurer l’habitude qui « n’est pas un fait, mais une disposition à réaliser certains faits » 2 . De même l’intui-tion bergsonienne, loin d’être contemplation passive, implique l’effort, c’est pourquoi l’élan vital ne débouche pas sur l’évolution biologique et à la mémoire-habitude s ajoute la mémoire-souvenir 3 . La variété du discours sur la mémoire saute aux yeux rien qu’en parcourant les fascicules de la « Revue Philoso-phique » des vingt premières années : Ribot et Richet étu-dient la mémoire organique, le nerf qui continue à vibrer lorsque la stimulation a cessé ; Spencer examine la mé-moire de l’espèce, comme hérédité de caractères acquis ; Tarde, la mémoire sociale, comme répétition de pratiques qui sont le fondement de la vie sociale ; Delbœuf, Dugas, Bergson, la considèrent comme la fonction psychique la plus importante, en étudiant le rapport entre psycholo -gie de la mémoire et théorie de la connaissance. En effet, encore dans les années 1880, chez Taine et chez Guyau, qui identifiera la mémoire avec l’habitude et l’instinct, le discours sur la mémoire implique davantage le domaine de l’analogie et de la métaphore plutôt que la véritable recherche expérimentale, comme ce sera le cas, à partir de la décennie suivante, pour les études sur la pathologie de la mémoire de Pierre Janet, publiées elles aussi dans la « Revue philosophique ». Et bien qu’on revendique, comme dans le cas de Delbœuf, la dynamique tempo -relle comme spécifique de la mémoire, on reste encore
2  É. Boutroux, De la contingence des lois de nature , Paris, Félix Alcan 1898 3 , p. 95. 3  Dans Les deux sources , Bergson adoptera l’habitude pour expli -quer l obligation morale, qui n’est pas, comme chez Kant, une exi -gence de la raison, mais un ensemble d’ habitus  qui garantissent la solidarité sociale.
8
RENZO RAGGHIANTI
prisonnier d’une logique spatialisante : c’est la mémoire-phonographe de Guyau, qui reproduit « le paradigme de la psychophysique, vibration-sensation » 4 . De cet en-semble d’articles on peut donc déduire deux tendances : l’une, tournant autour de Taine, de Ribot, de Guyau, se rattache à un modèle spatial de mémoire, la mémoire-ar -chive, dans laquelle le temps coïncide avec l’ordre selon lequel ont été imprimées les traces de l’expérience ; l’autre est un modèle dans lequel la temporalité constitue l’attri -but du psychique dont il faut tenir absolument compte, commune à Delbœuf, Richet, Bergson, bien qu’avec des modalités différentes. Mais on relève tout de suite l’ori -ginalité du concept bergsonien de durée, une donnée immédiate, en la comparant avec Guyau, pour qui le sen -timent de la durée est déduit de la succession des états de conscience. Guyau, le seul « interprète vraiment original et libre » 5 de la doctrine de l’évolution en France, aurait essayé de compléter la morale évolutionniste de Darwin et de Spencer, en combinant spiritualisme positiviste et tendance vitaliste. Aux théories de la localisation, selon lesquelles le cerveau est un dépôt de souvenirs, et à la ré -duction du psychologique au cérébral, Bergson oppose la dynamique de l’évocation et l’irréductibilité du ‘souvenir pur’ à l’imagination. Il est donc tout à fait significatif que le Résumé berg-sonien, en conclusion de Matière et mémoire , traite de l’habitude, de l’éducation à percevoir, en se rattachant à cette histoire du concept qui parcourt le siècle, se mélan -geant en quelque sorte avec celle de la mémoire. En fait, Bergson s’insère dans cette tradition dont parlait Lachelier dans une lettre envoyée à Paul Janet le 8 décembre 1891 : c’est Ravaisson « qui nous a appris […] à concevoir l’être, non sous les formes objectives de
4  M. Meletti Bertolini, Il pensiero e la memoria , Milano, Franco Angeli 1991, p. 170. 5  A. Fouillée, La morale, l’art et la religion d’après M. Guyau , Pa-ris, Félix Alcan 1889, p. v .
 DECOMPOSER LA GENÈSE DE GUYAU  9
substance ou de phénomène, mais sous la forme subjec-tive  d’action spirituelle, que cette action soit, du reste, en dernière analyse, pensée ou volonté. Je crois que vous retrouveriez cette idée chez M. Bergson, et même chez M. Ribot, aussi bien que chez M. Boutroux et chez moi-même ». Outre Ravaisson, c’est toujours Biran le « véri-table maître » du spiritualisme 6 . En effet, dans la conclu-sion de De la Contingence , Boutroux réduit la quantité à une « mesure de la qualité », subordonnée à l’infinie perfectibilité de cette dernière. Dans le contingentisme la nécessité, réduite à une « quantité pure et simple », est l’attribut du degré inférieur de la nature. Par contre l’homme, le marin qui exerce sa « puissance intelligente » face aux lames de l’Océan, résume l’impossibilité de ré -duire les sciences historiques aux sciences statiques et la vie au mécanisme. Pareillement Lachelier faisait de la pro-babilité « une habitude puissante de l’imagination », tan-dis que la certitude en serait une « habitude invincible ». La théorie psychologique ramène le souvenir à l’habi -tude : celui-ci est le terrain de composition de la physio -
6  J. Lachelier, Lettres 1856-1918 , Paris 1933, p. 139. On peut se reporter au livre toujours précieux de G. Mourélos, Bergson et les niveaux de réalité , Paris, puf  1964, pp. 54 sq. , qui, tout en admet-tant « qu’historiquement du moins la philosophie de Maine de Biran constitue une sorte de prélude au bergsonisme », souligne qu’« il y a une différence de méthode entre Maine de Biran et Bergson. La méthode intuitive n’est pas la méthode réflexive et Bergson lui-même semble n’avoir tiré aucun parti de la considération de l’œuvre bira-nienne pour concevoir sa propre méthode et sa propre philosophie », car « la philo s»o. pÀhiec e dsuu je m t o v i-o e i f r f  o H rt .  nGao uahuiceur,n  M ra ai p n p e o  r d t e   a B v i e r c a  n l  a e  t d B u e r r é g e - bergsonienne son , in Études sur l’histoire des idées en France depuis le xvii e  siècle , Paris, Vrin 1980, pp. 97-125. Cf. aussi J.-L. Vieillard-Baron, Bergson , Paris, puf 1991, p. 21 : Bergson « ne souscrit [pas] à la thèse de Jules Lachelier selon laquelle la psychologie a pour domaine la conscience sensible, tandis que la métaphysique est la science de la pensée en elle-même. Aux yeux de Bergson, cette dissociation est indue ; le vrai psychologue est Plotin, et la méthode obvie consistera à confronter les données subtiles de l’observation intérieure la plus précise avec celles de l’observation extérieure ».
10
RENZO RAGGHIANTI
logie des organes des sens et de l’éthique volontariste de l’effort. En effet l’ activité , l’ effort personnel , président, dans l’exposition bergsonienne, à l’intelligence propre-ment dite ; la mémoire est donc ramenée au rôle d’ou-til, toujours nécessaire, mais insuffisant, et susceptible d’accroissement par l’exercice de la volonté. Le résultat est une conception de la nature comme condensation d’habitudes acquises ; c’est le réalisme, autrement dit positivisme spiritualiste, dont Ravaisson avait annoncé l’avènement dans le dernier chapitre du Rapport sur la philosophie en France au xix e siècle 7 . En fait, l’ Essai sur les données immédiates rejette « un symbolisme de nature mécaniste » qui projette le temps dans un « milieu homogène », l’espace : c’est l’illusion des Eléates qui oublièrent qu’ n ne fait pas du mouvement « o avec des immobilités, ni du temps avec l’espace » 8 , et en
7  Au sujet de la « filiation spirituelle » entre Ravaisson et Bergson, cf. D. Janicaud, Une généalogie du spiritualisme français , La Haye, Nijhoff 1969, pp. 194 sq. En ce qui concerne le rapport entre Biran et Ravaisson, cf. les remarquables observations de Janicaud, op. cit ., pp. 16 et 23 : « LHabitude  de Ravaisson s’oppose, dès la première ligne, à l’anti-métaphysisme de Biran » ; en effet, « alors que Biran suppose que l’effort est lié à l’acte instinctif dès l’origine », Ravaisson pense que « la tendance antécédente supposée par l’effort est elle-même sans effort : désir involontaire et instinct ». Et si la méthode du premier, proche des idéologues, est encore baconienne, celle du second est analogique, leibnizienne. 8  H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience , Paris, Quadrige/ puf  1982, pp. 120 et 77. Cf. à ce sujet J. Hersch, L’étonnement philosophique , Paris, Gallimard 1993 2 , pp. 331-334, et aussi du même auteur, L’illusion philosophique , Paris, Félix Alcan 1936, p. 146. Voir à ce propos la lettre de Renouvier à Dauriac du 4 janvier 1893 ( Papiers Dauriac , conservés à la Bibliothèque Victor Cousin, ms. 345, ff. 91-93) : « Vous me demandez mon opinion sur la thèse de M. Bergson. Je l’ai lue et je l’ai trouvée obscure et pleine d’as -sertions métaphysico-psychologiques peu justifiées, sommairement énoncées comme des découvertes, et selon moi insoutenables, à moins d’arriver à une doctrine abstruse dont on dirait que l’auteur n’a pas pleinement conscience. Je viens de la reprendre et de la parcourir à votre intention. C’est un paralogisme de mettre la loi du nombre dans la dépendance de celle d’étendue parce qu’en admettant que je ne
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.