La nature du rythme

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Philosophe du premier tiers du XXème siècle, L. KLAGES se fait porte parole de ce que Freud appelle "le malaise dans la civilisation". il est convaincu que la destruction de l'environnement, la lutte omniprésente des classes, des nations, des sexes ne sont pas le résultat d'une crise passagère, mais il accuse le moteur même du processus de civilisation : l'esprit qui rend l'être humain aveugle à la cohésion naturelle du monde organique et qui sème autour de lui mécanisation, isolement et mort.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296365773
Nombre de pages : 115
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La nature du rythme

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6720-6 EAN : 9782747567206

Ludwig KLAGES

La nature du rythme
Traduction et présentation Olivier HANSE de

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d 'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

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REMERCIEMENTS Le traducteur remercie la KlagesGesellschaft Marbach E. ~ pour Ie financement des droits ainsi que Madame Daum et Monsieur Kappen pour leur relecture et leurs précieuses suggestions.

Titre original: Vom Wesen des Rhythmus traduit d'après la 4e édition (ISBN 3-416-02395-1)

~ Bouvier Verlag Bonn 2000.

AVANT-PROPOS
En 1929, Thomas Mann tient à Vienne une conférence sur Freud\ dans laquelle il est explicitement question de Ludwig I<lages (1872-1956) en tant que représentant d'une spiritualité irrationaliste2,attaché à ressusciter la pensée de Johann Jakob Bachofen (1815-1887)3. Il se montre inquiet face à la prolifération de ces philosophes qui expriment si ouvertement leur haine de l'esprit, alors que celui-ci, dans le contexte de la montée des fascismes, mériterait grandement d'être protégé. Dans son Appel à la raison4,prononcé à la suite de la percée significative du Parti national-socialiste en septembre 1930, ne citant aucun nom, il s'en prend à une philosophie « romantisante », qui, par sa religiosité de la nature, son adoration des ténèbres et sa haine des intellectuels, marque un dangereux retour en arrière. Il invite le peuple allemand à refuser en bloc le nationalisme, la politique de la haine, ainsi que le néo-mysticisme ambiant, et à renouer avec une tradition rationaliste et humaniste. Dans son allocution radiophonique d'août 19415, prononcée de l'exil, il oppose à nouveau ces deux Allemagnes : l'une, trouvant ses racines dans un romantisme qui porte déjà le germe de la corruption et qui, allié à la technique, a donné naissance au nationalsocialisme, et l'autre, l'Allemagne de Dürer, de Bach, de Goethe et de Beethoven, et sur laquelle il s'agira de reconstruire le pays après la guerre. Le politologue Kurt Sontheimer, auteur en 1962 d'une étude de référence sur les courants anti-démocratiques qui se sont construits durant la République de Weimar6, reprend la thèse de Thomas Mann et invoque lui aussi une vulgarisation de l'irrationalisme ayant préparé le terrain au nationalsocialisme. De même que Leo Frobenius (1873-1938)7, Edgar Dacqué (1878-1945)8 et Theodor Lessing (1872-1933)9, Ludwig

Klages se trouve rangé parmi les inspirateurs directs de l'idéologie nazie. Cette opinion est également celle du philosophe marxiste Georg Lukacs (1885-1971)10, que Karl Albert désigne dans son cours sur la LebensphilosoPhie11 comme étant l'auteur de « la critique la plus véhémente mais aussi la moins objective de la philosophie vitaliste ». Dans son ouvrage La destructionde la raison12, celui-ci présente la Lebensphilosophie comme une tentative impérialiste d'évincer les conséquences inéluctables de la lutte des classes, et il établit une lignée partant de Nietzsche, dont l'œuvre entière est selon lui «une polémique continuelle contre le marxisme, contre le socialisme »13et arrivant à Ernst Jünger (1895-1998)1\ Ludwig I<Iages, Alfred Rosenberg (1893-1946)15 et Hitler, en passant par Schopenhauer, Heidegger et Jaspers, qui, chacun à leur manière, auraient fragilisé la démocratie et permis l'émergence du «fascisme ». Notre philosophe se retrouve donc, dans cette pensée, à nouveau cité parmi les influences directes de l'idéologie nazie; et le germaniste Gerhart Werner, auteur d'une thèse sur I<lages et Novalis16, en proposant à son sujet de parler d' « anti-jahvisme » plutôt que d'antisémitisme, enrichit sans doute le débat d'une distinction intéressante, mais n'améliore guère son image de marque.17 Malgré le travail considérable qu"a accompli la société des amis de Klages (Klages-GesellschaflJ, depuis sa fondation en 1963, pour faire connaître ses écrits, cette image de Klages est sans doute aujourd'hui encore celle qui prévaut. Elle correspond davantage, en particulier pour ce qui est de l'accusation de « néo-mysticisme », au I<Iages du début du siècle, celui des Signes de Jeu païens18, dans lesquels on trouve sous la forme d'aphorismes, à côté des prémices de sa philosophie de l'Esprit, l'expression d'un violent antichristianisme et antisémitisme, et une célébration de la race aryenne, qui donnent sans conteste raison à ses détracteurs:

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«L'occident - L'amour total et débordant du Germain a été transformé par Juda en cette folie de la Rédemption. (...) Un fossé sépare les races de prêtres des races héroïques; ces dernières prient, elles aussi, mais leur Dieu est le Héros. Même les démons sont des héros à qui l'on donne des dimensions gigantesques, et ils n'ont rien à voir avec la consécration spirituelle des saints catholiques. Les Aryens, y compris les Indiens des origines, sont la race héroïque fondamentale, alors que la sainteté des prêtres est issue de la spiritualité asiatique. Une tribu de paysans Ues Romains] s'y ouvre plus facilement qu'une noblesse aventurière Ues Germains]. Les Romains, avant de tomber dans le christianisme, avaient déjà succombé à la Stoa, qui est d'origine syrienne. »

Le dualisme entre corporalité et spiritualité, qui va caractériser l'ensemble de l'œuvre de notre philosophe, s'inscrit ici dans une classification des races dont la pensée d'hommes comme Alfred Rosenberg se nourrira largement. Cependant, on ne peut réduire la portée de son œuvre à cette accusation. Comme nous le montre son biographe Hans Eggert Schroder19 à l'aide de nombreuses lettres et citations, Ludwig I<lages n'a jamais placé ses espoirs dans le national-socialisme. On peut, certes, lui reprocher de ne pas avoir lutté plus activement contre la récupération de ses idées. Mais nous possédons suffisamment de documents prouvant son inquiétude vis-à-vis de l'évolution de son pays quand Hitler est au pouvoir. Le 10 avril 1933, dans une lettre, en réponse à la question de savoir ce qu'il pensait de la «révolution nationale », il répond: «La question que vous m'avez posée dans votre carte est de nature bien trop délicate pour que je puisse y répondre par lettre. C'est pourquoi je ne vous dirai aujourd'hui qu'une chose: je suis plus pessimiste que jamais, dans la mesure où l'on peut l'être. »20Il aurait même, en présence de membres du NSDAP et de hauts fonctionnaires, prédit à plusieurs reprises que le Troisième Reich ne survivrait pas au-delà de l'année 1945.21Son biographe en conclut même: « On ne peut penser un seul instant que le national-socialisme aurait pu prendre racines dans un peuple dans lequel les idées 9

de Klages auraient été généralement connues et répandues ou, du moins, dans un peuple dont l'élite aurait été familiarisée avec sa pensée. »22 Le court texte que nous avons traduit, destiné à l'origine à un congrès de pédagogues de 1922, nous ouvre, par rapport aux interprétations de Thomas Mann et Georg Lukacs, une lecture toute autre de ce philosophe bien méconnu, qui nous conduit au cœur de la Lebensreform,ce vaste mouvement de protestation contre la rigidité wilhelminienne et de renouvellement de la culture qui se dessine en Allemagne au tournant du siècle23.La différenciation faite entre mesure et rythme, autour de laquelle ce texte se construit, reprend une opposition fondamentale dans la pensée de notre auteur, et à laquelle il a consacré son œuvre maîtresse: L'Esprit antagoniste de l'Âme (1929-1933)2\ ouvrage colossal d'environ 1500 pages qui occupe deux des huit volumes que comportent les œuvres complètes. L'Esprit y est vu comme une force profondément négative, dont le principe d'action est la séparation, et qui crée chez l'homme un fossé toujours plus grand entre son corps et son âme, et coupe par conséquent celui-ci du Cosmos, auquel il devient progressivement étranger. L'histoire de l'humanité se laisse, selon lui, résumer à ce combat de titans que se livrent l'Esprit et l'Âme, le romantisme constituant une manifestation exemplaire de la résistance des forces de la vie contre la tyrannie destructrice du rationalisme. Il ne faut cependant pas voir dans ce réquisitoire contre l'Esprit une invitation à la barbarie. En effet, comme l'auteur le souligne à propos de la mesure dans son écrit, toute résistance, si elle ne dépasse pas certaines limites, a un effet stimulant sur la vie. Il est donc pensable qu'un certain degré d'Esprit soit même bénéfique à l'homme, à condition de ne pas laisser celui-ci prendre le dessus. L'homme doit cesser de l'idolâtrer, reconnaître ses méfaits et travailler à rétablir un rapport des forces entre Esprit et Vie qui permette l'épanouissement de cette dernière.

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Fonder un système éducatif 'lui agisse de telle sorte que l'équilibre entre Corps, Esprit et Arne ne soit pas détruit chez l'enfant, telle est la préoccupation de nombreux pédagogues au début du xxe siècle, parmi lesquels le gymnaste Rudolf Bode (1881-1971)25, un grand admirateur de I<lages et de sa théorie du rythme. Le thème du «rythme» connaît d'ailleurs à cette époque-là une véritable mode, et fait son apparition dans de nombreuses disciplines26. Un des ouvrages les plus remarqués est sans doute celui de l'économiste I<arl Bücher (1847-1930)27, Travail et rythme28,dans lequel celui-ci fait du rythme l'élément fondateur du travail. Son étude de multiples écrits ethnologiques au sujet des chants de travail le conduit à imaginer un stade primitif, dans lequel travail, art et jeu ne font qu'un, et sont reliés par le dénominateur commun du rythme, les trois activités finissant par se différencier progressivement les unes des autres mais portant toujours en elles les stigmates de cette unité initiale. I<arl Bücher considère le rythme et la monotonie non pas comme des éléments aliénants mais, au contraire, comme des phénomènes ayant accéléré le processus culturel en facilitant le travail. L'introduction de la machine fait apparaître le danger de voir l'homme soumis à un rythme qui n'est pas le sien et devenir un simple maillon au sein d'un mécanisme qui lui impose sa cadence. Il y voit cependant davantage un risque contre lequel il faudra chercher des solutions, et reconnaît par ailleurs les bienfaits de l'industrialisation. De par cette conception « rationaliste» du rythme, dans laquelle la différence entre mesure et rythme n'est pas faite, Rudolf Bode, qui se place quant à lui du côté de :Klages, fait de Karl Bücher le maître à penser du «camp des rationalistes », et par-là même celui de son adversaire idéologique, le Suisse Emile Jaques-Dalcroze (1865-1950)29, dont il a été le disciple avant de prendre ses distances par rapport à lui. Ce dernier, qui passe aujourd'hui pour être un des fondateurs de la danse moderne, a suscité en pédagogie musicale une véritable révolution.

Il

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