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LA NÉCESSITÉ DE CLAUDE BERNARD

De
341 pages
S'interroger sur Claude Bernard aujourd'hui, c'est d'abord remarquer la présence insistante d'une œuvre décisive, non seulement dans le champ des sciences de la vie, mais de manière plus générale au cœur de notre culture. Cet ensemble de textes souligne à quel point le rayonnement de sa pensée dépasse le domaine de la physiologie, de la médecine et intéresse les autres disciplines. C'est pourquoi il était nécessaire, non seulement de resituer la pensée de Claude Bernard dans son contexte, mais aussi de confronter certains de ses concepts majeurs avec les découvertes et les orientations les plus récentes de la science moderne.
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Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus

Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NOHRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI (dir.), Éthique et épistémologie autour de Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2000. Angèle KREMER-MARIETTI,La symbolicité, 2001. Jean CAZENOBE,Technogenèse de la télévision, 2001.

Abdelkader BACHT A, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001.

LA NECESSITE

DE CLAUDE BERNARD

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1639-3

LA NÉCESSITÉ DE CLAUDE BERNARD
Actes du Colloque de Saint-Julien-en-Beaujolais des 8, 9 & 10 décembre 1g89

organisé par le Musée Claude Bernard & le CERIEP (Centre de Recherche de l'Institut d'Études Politiques) - Université Lumière-Lyon 2 sous le patronage de la Fondation Marcel Mérieux & la présidence de Roger GUILLEMIN, Prix Nobel

sous la direction de Jacques MICHEL

L'HARMATTAN 5-7, rue de l' École-PolytecImique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Le Musée Claude Bernard à Saint-Julien-en-Beaujolais.

LE MUSÉE CLAUDE BERNARD par Annick Opinel

Le Musée Claude Bernard est installé dans la maison de maître de la métairie où naquit Claude Bernard. Il acquit cette demeure en 1860 du Chevalier Jean Barthélemy François Lombard de Quincieux. Saint-Julien était un ressourcement nécessaire au confort intellectuel de Claude Bernard, il y revint régulièrement à l'époque des vendanges. Ce premier musée est complété par un second installé dans la maison natale du savant. C'est dans cette modeste habitation, ayant appartenu au père de Claude Bernard, qu'il passa son enfance. Ces deux maisons ont été achetées en 1957 et 1961 par la Fondation Marcel Mérieux. Dès 1947, le Syndicat d'Initiative de Villefranche-sur-Saône sous l'impulsion de Justin Godart et Jean Guillermet, avait entrepris defaire de la maison de Claude Bernard un musée. Le musée actuel fut aménagé et inauguré en 1965 par la Fondation Marcel Mérieux, qui étendit récemment cet aménagement à la maison natale. Depuis 1961, la Fondation Marcel Mérieux gère et subventionne le Musée. Les collections présente.nt à l'aide de documents et d'instruments,

la vie et l'œuvre de Claude Bernard. Le petit matériel de laboratoire de Saint-Julien, mortier, tubes à essai, fioles et étiquettes autographes, est exposé. Sont ensuite évoqués les principaux éléments biographiques de la vie de Claude Bernard, l'apprentissage dans une pharmacie, ses débuts littéraires, son intérêt pour la philosophie. Un portrait de Claude Bernard, face à l'entrée du musée, présente le maître dans sa robe de professeur de la Faculté des Sciences qu'il légua ensuite à Paul Bert. Grâce à un don de M. Chaille t-Bert, le musée possède cet habit complet de professeur. Cette huile sur toile, 117 cm X 87 cm, datée et signée en bas à droite, a été peinte en 1861 par Pierre-Désiré Guillemet, né à Lyon en 1827, vivant en 1863, élève de l'École des Beauxarts de Lyon, puis de Paris, et fut exposée au Salon de 1861. Elle est de composition classique. Claude Bernard y est représenté assis, de face, avec les attributs de la fonction, robe, étole, toque et sa rosette de la Légion d'honneur, et les accessoires de sa profession, scalpel, pince myographique, grenouille, tandis qu'il s'accoude sur son œuvre 'écrit. Le visage est serein malgré une certaine lassitude du regard qui trahit le drame personnel du savant. La lumière éclaire le front large et bombé, le nez long, et porte l'ombre sur la bouche. Le rouge éclatant de la robe centre le regard et forme contraste avec le fond dont la palette reste très économe. Guillemet fut l'élève de Hippolyte Flandrin, qui lui-même fut l'élève favori d'Ingres, et l'on ne saurait nier, à propos de cette peinture, toute la tradition ingresque du portrait d'apparat. Son ouvrage fondateur L'introduction à l'Étude de la Médecine Expérimentale, rédigé en 1965 et dont le style a séduit Ernest Renan, y est présenté. Au gré des salles, on découvre les élèves, les collaborateurs ainsi que les contemporains de Claude Bernard. Plusieurs lithographies situent la scène politiqu:e et historique: la guerre de 1870, la chute de l'empire, la Commune. Deux habits officiels, l'un d'Académicien, l'autre de Sénateur rappellent la grande notoriété de Claude Bernard. Sur un mur de la cage d'escalier, on note la reproduction grandeur nature d'une toile de Lhermitte (1844-1925), La leçon de Claude Bernard, dont l'original se trouve à l'Académie de Méd;ecine de Paris. On y voit Claude Bernard dans son laboratoire, son «caveau », berceau de la médecine expérimentale. Le maître, qui rappelait à Renan un «augure
o

antique... un prêtre », est entouré de ses collaborateurs, Gréhant, Dumonpallier, Malassez, Bert, d'Arsonval, Dastre et deux garçons de laboratoires dont le «Père Lesage ». La composition est habile, les personnages formant spirale et conduisant à la figure centrale, Claude Bernard. La palette est

claire. La description précise du laboratoire en fait un document intéressant. Au premier étage, ce sont les principaux travaux de Claude Bernard sur les poisons, l'action des curarisants, de l'oxyde de carbone, de la strychnine. Puis les recherches sur les sécrétions internes: le rôle du suc pan créa tique dans la digestion des graisses, la célèbre découverte sur la fonction glycogénique du foie en 1848, où Claude Bernard découvre, à la suite de la fameuse expérience du foie lavé, que celui-ci sécrète une substance qu'il nomme alors glycogène. Cette découverte lui ouvrit les portes de l'Académie des Sciences, et justifia la création en sa faveur d'une chaire de Physiologie générale à la Faculté des Sciences en 1854. Sont ensuite présentés les travaux sur les végétaux, le milieu intérieur (1857), l'étude de la production de la chaleur animale, l'action vasomotrice du grand sympathique (1852). On trouve, dans la vitrine du hall, les œuvres complètes de Claude Bernard, dans l'édition originale: ce sont ses enseignements à la Sorbonne dès 1854, au Collège de France l'année suivante, et au Muséum d'Histoire Naturelle à partir de 1868 où sa chaire de Physiologie de la Faculté des Sciences fut transférée. Une salle est consacrée au souvenir de Mme Raffalovitch qui apporta à Claude Bernard un réconfort moral certain les dernières années de sa vie. La dernière salle est la chambre du savant où sont rassemblés ses objets et souvenirs personnels. Dans la maison natale, une précieuse collection d'instruments de mesure et d'enregistrement graphiques est exposée et la famille «scientifique» de Claude Bernard, Paul Bert, Arsène d'Arsonval, Jules Marey, Auguste Chauveau et Saturnin Arloing, est évoquée. Le Musée Claude Bernard est également le siège de l'Association Européenne des Musées d'Histoire des Sciences Médicales, l'AEMHSM, qui organise des réunions et rencontres des conservateurs de ces musées européens. Depuis quelques années, une autre vocation du Musée est l'accueil de colloques et de congrès médicaux, pharmaceutiques et vétérinaires. La pertinence du colloque La Nécessité de Claude Bernard s'enchâsse dans une autre nécessité: cristalliser les recherches récentes et la réflexion actuelle sur la portée de l' œuvre du physiologiste. Il nous a paru dès lors opportun que cette mise à jour dirigée, avec toute la rigueur scientifique qu'on lui connaît, par Jacques Michel, née de la volonté conjointe du CERIEP-Université Lyon 2 et du Musée Claude Bernard-Fondation Marcel Mérieux, puisse se dérouler dans ce lieu chargé de la mémoire de Claude Bernard, sa maison natale. Le docteur Charles Mérieux, au premier énoncé du projet, en a saisi toute la «nécessité ». C'est donc une grande joie pour le Musée que d'accueillir des chercheurs venant d'horizons divers, et de se joindre à leur enthousiasme.

LA NÉCESSITÉ DE CLAUDE BERNARD
Comité scientifique: Jean-Claude BEAUNE,Université Jean Moulin-Lyon 3, Centre «Analyse des formes et des systèmes» Marc JEANNEROD,Université Claude Bernard-Lyon 1. Jacques MICHEL, Université Lumière-Lyon 2, CERIEP. René MORNEX,Université Claude Bernard-Lyon 1.

Comité d'organisation:

Paul BACOT,Université Lumière Lyon 2, Directeur du CERIEP. Jacques MICHEL, Université Lumière Lyon 2, Directeur scientifique du colloque. Annick ÛPINEL, Conservateur du Musée Claude Bernard.

Présentation et rédaction des débats:
Louise L. LAMBRICHS

PRÉSENTATION par Louise L. Lambrichs

«Le Beaujolais est situé sur la rive droite de la Saône. J'habite sur les coteaux qui font face à la Dombe; j'ai pour horizon les Alpes dont j'aperçois les cimes blanches quand le temps est propice. En arrière, mon imagination peut se promener jusqu'à l'Adriatique, et en avant mon regard passe au-dessus de Genève et de la Suisse qui me sont cachées par le Jura. Mais pour rester dans le visible, je vois quand je suis à mes fenêtres ou sur ma terrasse se dérouler, à sept ou huit kilomètres devant moi, les vastes prairies de la vallée de la Saône que je domine. Lorsque le matin comme aujourd'hui par exemple, le soleil se lève radieux derrière le majestueux Mont-Blanc qui est au loin en face de moi, la Saône et les prairies se couvrent de brouillards et d'une brume qui s'étendent et se dissipent peu à peu. Je ne distingue plus alors que les cimes des grands peupliers et j'aperçois encore passer en longs serpents de fumée les trains du chemin de fer de Paris à Lyon dont j'entends parfois sous la direction du vent d'est le roulement lointain.» Aujourd'hui, les «serpents de fumée» laissés par la locomotive à

IV

LA NÉCESSITÉ

DE CLAUDE

BERNARD

vapeur ont disparu, les «roulements lointains» ont été remplacés par le murmure caractéristique de nos modernes automobiles. Mais pour le reste, le paysage est resté tel que Claude Bernard le décrit à son amie Madame Raffalovich, dans cette lettre du 24 septembre 1869: «Sur les coteaux où je réside, je suis noyé dans les étendues incommensurables de vignes qui donneraient au pays un aspect très monotone s'il n'était coupé par des vallées ombragées et par de petits ruisseaux qui descendent des montagnes vers la Saône. Ma maison quoique sur une hauteur est entourée d'un nid de verdure, par un petit bois à droite et un verger à gauche, ce qui est une rareté dans un pays où l'on défriche même les

buissons pour planter de la vigne 1.»
Le 8 décembre 1989, premier jour du colloque sur la Nécessité de Claude Bernard (il durera jusqu'au 10), le givre a recouvert le village de Saint-Julien et la campagne beaujolaise: à perte de vue le blanc domine et les branchages, dont le bois apparaît sous le givre, comme soulignés de noir, se détachent dans la lumière d'hiver ainsi qu'une dentelle naturelle. A neuf heures du matin, un car dépose les congressistes devant une belle gentilhommière de la fin du XVIIIesiècle située au milieu des vignes. Cette maison de maître, rach~tée par le physiologiste aux Lombard en 1860, fait partie du Musée Claude Bernard au même titre que la maison natale, ancienne métairie plus modeste et rustique située derrière le bâtiment principal où doivent se dérouler les conférences. Au rez-de-chaussée de celui-ci, des vitrines exposent les ouvrages du savant, des manuscrits, des éditions originales, mais aussi du matériel de laboratoire (fioles portant des étiquettes autographes, tubes à essai, mortiers), qui rappelle que jusque dans sa retraite, Claude Bernard pousuivait son activité expérimentale. Des portraits de l'époque et différents documents sont accrochés aux murs. Dans l'escalier, des panneaux portent des citations du plus renommé des physiologistes français. La salle de conférence se situe au deuxième et dernier étage. La décoration en est sobre, réduite à l'essentiel. Une photographie grandeur nature du célèbre portrait de Claude Bernard par Pierre-Désiré Guillemet, exposé au Salon de Paris en 1861, et qui le représente en robe de professeur, trône derrière la table des orateurs, faisant face à l'auditoire. Pour le reste, la restauration de la maison a été faite simplement,
1. Claude Bernard, Lettres à Madame R., 1869-1878, 1974, Fondation Mérieux et Jacqueline Sonolet, p. 14.

PRÉSENTATION

v

dans le souci de respecter l'esprit du lieu tout en mettant en valeur sa beauté. Ainsi des vitres claires, comme enchâssées dans la pierre d'origine, remplacent les fenêtres d'époque et permettent de saisir d'un coup d'œil la campagne environnante, couverte de vignobles. C'est le Dr Charles Mérieux qui, le premier, prend la parole. Le colloque en effet a .lieu sous le patronage de la fondation Marcel Mérieux 2 et répond chez lui à un désir exprimé depuis longtemps. Ému, il souhaite la bienvenue à l'ensemble des intervenants et de l'auditoire, puis il rappelle que le Musée Claude Bernard, où nous nous trouvons, a été inauguré en 1966 par Robert Debré, et que c'est également dans cette maison que fut célébré le centenaire de la mort de

l'illustre physiologiste. « Avec Jacqueline Sonolet 3,nous avions reçu, à
Saint-Julien, Jacques Rigaut pour créer l'Association européenne des Musées d'Histoire des Sciences médicales. Mais nous étions quelquesuns - ajoute-t-ilà rêver d'un colloque entièrement consacré à Claude Bernard: il est devenu une réalité grâce aux efforts de notre nouveau Conservateur, Annick Opinel, ainsi que de Jacques Miche1...» Enfin, le Dr Mérieux salue Roger Guillemin, Prix Nobel, qui a accepté de présider l'ensemble de ce colloque consacré à l'actualité de la méthode bernardienne et, avant de lui céder la parole, passe le micro à Michel Cusin, Président de l'Université Lumière Lyon 2, qui patronne également ces journées. Ce dernier manifeste à son tour son plaisir de voir réunis autour de Claude Bernard tant de spécialistes de différents domaines, et fait part de son espoir que ce colloque consacré à la modernité de Claude Bernard permette un dialogue fructueux entre les représentants des sciences de la vie et ceux des sciences de la société. A ces présentations succèdent les premières conférences: Alain Prochiantz parle le premier, suivi par Claude Debru puis par Michel Delso1. Pour clore ce premier cycle, un débat. Dans le cours de ce livre, les débats sont situés à leur place et, pour en faciliter la lecture, ils ont été non seulement en partie récrits, mais structurés thématiquement. En effet, la discussion à bâtons rompus, qui passe d'un sujet à l'autre sans ordre préétabli (chaque intervenant reprenant la question qui l'inté2. Marcel Mérieux, père de Charles Mérieux, a été un des collaborateurs de Pasteur. Il est également le fondateur d'un petit laboratoire qui se trouve à l'origine de l'Institut Mérieux actuel. 3. Conservateur, à l'époque, du Musée Claude Bernard. Aujourd'hui, cette fonction est assumée par Annick Opinel.

VI

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DE CLAUDE

BERNARD

resse), si elle est sur le moment indispensable et extrêmement vivante, reste insatisfaisante à la lecture. Les séances, entrecoupées de débats animés et souvent enjoués, se succéderont à un rythme soutenu durant deux jours et demi. En outre, une visite à Lyon, le 8 décembre au soir - jour des Illuminations 4 permettra aux non-Lyonnais de découvrir l'étonnant et superbe spectacle de la place Bellecour éclairée par la lumière vacillante des bougies disposées sur tous ses balcons. Comme la plupart des réunions scientifiques organisées par le Dr Charles Mérieux, celle-ci est pluridisciplinaire. Philosophes (JeanClaude Beaune, François Dagognet, Claude Debru, Jean Gayon, Angèle Kremer-Marietti), historiens des sciences (Mirko D. Grmek, Frederic L. Holmes, Anne-Marie Moulin, Christiane Sinding), mais aussi politologues (Paul Bacot, Jacques Michel) côtoient ici les biologistes, les physiologistes et les médecins (Christian Bange, Michel Delsol, Marc Jeannerod, René Mornex, Alain Prochiantz). En outre, le nombre de ceux qui, parmi les intervenants, sont passés d'une discipline à une autre - essentiellemnt de la médecine à I'histoire ou à la philosophie des sciences - est significatif d'une démarche qui ne se satisfait pas d'une spécialisation étroite. L'intérêt de cette confrontation ne réside donc pas seulement dans les échanges d'idées qui s'ensuivront: il montre aussi à quel point la pensée de Claude Bernard est en France encore vivante, féconde et, pour beaucoup de ces chercheurs et dans les domaines les plus variés, déterminan te. Est-ce pour cette raison que ce colloque a pour titre «la nécessité de Claude Bernard»? Sans doute: comme une façon de rappeler qu'aujourd 'hui encore, la pensée du physiologiste, sa méthode, sa rigueur, demeurent d'actualité. Avant et après Claude Bernard, non seulement on ne peut plus comprendre et exercer la médecine de la même façon, mais le mode même d'approche dans l'investigation biologique a changé, au point de pénétrer les autres champs scientifiques. Bergson, on s'en souvient, voyait dans l'Introduction à la médecine expérimentale un nouveau discours de la méthode, et plaçait Claude Bernard à côté de Descartes. Est-ce, comme le pensent certains, un point
de vue abusif? La question

-

et bien d'autres

-

sera discutée' durant

ces

journées.
4. Fête votive traditionnelle en l'honneur de la Vierge de Fourvière, qui aurait protégé Lyon contre la peste.

PRÉSENTATION

VII

Cet ensemble de textes fait justement apparaître de façon surprenante à quel point le rayonnement de la pensée de Claude Bernard dépasse le domaine de la physiologie et de la médecine, et intéresse les autres disciplines. Qu'il y ait là des glissements, des débordements, ou que l'on cède parfois au «virus du précurseur» analysé et dénoncé par Georges Canguilhem, n'est pas moins incontestable, et les historiens présents seront là pour rappeler les implications réelles de la pensée du physiologiste. Cependant, ces glissements mêmes témoignent de l'impact de la pensée bernardienne. C'est pourquoi il était passionnant, non seulement de la resituer dans son contexte, mais de confronter certains de ses concept~ majeurs (comme celui de «milieu intérieur» ou de «sécrétion interne») avec les découvertes et les orientations les plus récentes de la science moderne.

ALLOCUTIONS du Docteur Charles Mérieux, Président de la Fondation Marcel Mérieux, et du Professeur Michel Cusin, Président de l'Université Lumière-Lyon 2

C'est avec joie que j'accueille aujourd'hui les participants au colloque sur «La Nécessité de Claude Bernard ». Je remercie Roger Guillemin d'avoir bien voulu présider une réunion commune aux sciences biomédicales et aux sciences humaines. L'intimité de cette maison convient parfaitement au caractère de cette manifestation et à la simplicité de Claude Bernard. Mais la grandeur ce matin de cette féerie hivernale avec les arbres étincelants de givre est à la mesure du géant qui a dominé son siècle. Et pour mieux le faire connaître, je rêve toujours d'un musée moderne, trait d'union entre cette demeure du XVIIIesiècle et la maison natale qui vous recevra tout à l'heure.

Charles

MÉRIEUX

x

LA

NÉCESSITÉ

DE

CLAUDE

BERNARD

*

Le Président de l'Université Lumière est doublement heureux d'ouvrir ce colloque international consacré à la nécessité de Claude 'Bernard. D'abord, en raison des liens institutionnels et personnels qui me lient au Docteur Charles Mérieux, mais aussi pour une raison que je vais développer brièvement devant vous. En voyant ici le Président de I'Université Lumière, certains pourraient se demander s'il n'y a pas erreur sur la personne et sur l'institution; il aurait été plus logique, sans doute, que le Président de l'Université Claude Bernard ouvre ce colloque. Plus logique assurément; moins dérangeant peut-être pour l'homéostase chère à l'auteur de la physiologie générale, qui veut que tout système, y compris celui des Sciences de la vie, réduise les perturbations extérieures et maintienne un équilibre stable. Vous me permettrez de souligner combien la division schizophrénique entre Sciences de la vie et Sciences de la société a exercé ses ravages dans le monde de la recherche, jusque dans la division aberrante des Universités lyonnaises. Je ne sais pas si Alexandre Koyre avait raison d'en rendre Newton et Kant responsables. En tout cas, la modernité de Claude Bernard, c'est peut-être de nous permettre de ré articuler des concepts soigneusement séparés, qu'on les appelle le contingent et le nécessaire, l'aléatoire et le déterminé ou le hasard et la nécessité. On sait comment la physique quantique depuis Bohr a remis l'accent sur le discontinu et l'indéterminé dans la matière elle-même; on sait moins comment l'analyse des systèmes et la cybernétique sociale ont avancé dans la même direction: l'autonomie d'un système, par exemple, ne se définit que dans son indépendance avec les autres et les homéostats règlent, à leur manière, le déséquilibre des échanges politique, éèonomique ou social.

ALLOCUTIONS

XI

Ma présence ici ce matin, à Saint-Julien-en-Beaujolais, est donc à l'image du travail qu'il nous faut poursuivre: faire tomber le mur de Newton entre Sciences de la vie et Sciences de la société, car la vie des hommes, pour le meilleur et pour le pire est toujours une vie en société. A cette tâche, certains dont le Docteur Charles Merieux se sont employés de longue date, Claude Bernard peut y contribuer et je voudrais saluer la démarche originale du CERIEP sur cette voie. A vous de démontrer que si la statue de Claude Bernard se dresse encore dans la cour de l'Université Lumière, il ne s'agit pas d'une anachronique méprise, mais qu'elle répond à une nécessité.
Michel CUSIN

Vendredi 8 décembre 1989

Ouverture du colloque & , .,
premIere seance
sous la présidence de Roger Guillemin

OUVERTURE par le Pr Roger Guillemin

Je suis heureux de me retrouver dans cette maison, celle de notre maître à tous comme je l'écrivais sur son livre d'or il y a quelques années, où j'ai eu le plaisir d'être reçu plusieurs fois par le Docteur Charles Mérieux. C'est ici qu'il me remit les insignes d'Officier de la Légion d'honneur, il y a quelques années, dans une cérémonie simple et touchante, et je lui en suis toujours reconnaissant. Et puis il y eut cette idée extraordinaire, venant évidemment de Charles Mérieux, de réserver à un petit groupe privilégié de physiologistes de par le monde, et d'une façon exclusive, la cuvée 1968-1978, pardon, des vignes qui nous entourent, des vignes de Claude Bernard, ces vignes dont il parlait avec plaisir avec Madame Raffalovich. Et ceux d'entre vous qui étaient au dîner de la Fondation Jacques Cartier hier soir et qui ont eu je pense l'idée de lire la petite étiquette ronde sur

4

LA NÉCESSITÉ

DE CLAUDE

BERNARD

l'arrière de la bouteille de Beaujolais local, ont pu relire quelques lignes d'une de ses lettres beaujolaises. Je dois dire que je me suis un peu étonné, dans mon pays d'Amérique lointaine, de cette «nécessité» de Claude Bernard. Le choix du mot me semblait curieux et ne m'était pas évident. J'ai alors regardé mon grand Littré, et dans les neuf sens du mot qu'il offre, j'ai trouvé deux admirables définitions pour cette nécessité de Claude Bernard, faisant ainsi justice à qui nous devons ce choix du mot. «Le caractère de ce qui s'impose irrémissiblement» ou, dans le sens dit philosophique: «ce qui fait qu'une chose ne peut pas ne pas être». Il me semble que l'une ou l'autre de ces deux définitions peut parfaitement s'appliquer au sens que nous voulons donner à ce colloque. Que Claude Bernard soit impliqué dans nos façons de penser et d'agir au laboratoire comme à l'hôpital est un fait qui ne peut pas ne pas être. Consciemment, ou inconsciemment, les physiologistes, biologistes ou médecins que nous sommes pensent et agissent comme nous avons été éduqués ~ le faire par l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale Mais je vois aussi sur le programme qui nous a été préparé, d'autres que physiologistes ou médecins, ou biologistes, ou historiens des sciences. La façon de penser de Claude Bernard a-t-elle atteint et conquis nos collègues des sciences sociales, des sciences morales et politiques comme on disait autrefois, ou sont-ils en désaccord avec lui sur sa pensée, ou sur la substance de ses travaux? Nous le saurons au cours de ces deux jours et nous aurons des périodes de discussion. :Un colloque sur Claude Bernard se doit aussi de voir d'une façon critique ce qui a été écrit par Claude Bernard. Je pense par exemple au conc~pt de fixité du milieu intérieur qui est évidemment complètement bouleversé actuellement quand on se rend compte combien tout ce qui est endocrinologique est essentiellement pulsatile et périodique. C'est aussi remettre en question, reconsidérer le principe de parcimonie comme l'explication la plus valable pour tel ou tel phénomène biologique. Même à l'échelle macroscopique du physiologiste, on sait de plus en

plus que les explications mécanistes les plus simples

~

par exemple les

phénomèmes de contrôle par rétro-action (feed-back) dont s'est glorifié l'endocrinologie pendant un demi-siècle - sont en fait des explications simplistes plutôt que simples. En fait, dans la physiologie d'aujourd'hui, aucune explication ne persiste, qui soit univoque. Quand j'enseignais il y a trente ans aux étudiants le système principal de sécrétion, le comment de la sécrétion de l'insuline, ou des sécrétions du suc gastrique, ou le maintien de la pression artérielle, ce genre d'explications n'existe

OUVERTURE

5

plus, le physiologiste ne pense plus de façon univoque. Il y a une série de systèmes qui sont en constante fonction dans tout le physiologique, sans parler du pathologique. On ne peut plus parler d'un système qui soit le système principal. Il est donc évident que les concepts comme nous les lisions chez Claude Bernard, comme nous les avons utilisés et comme ils se sont développés, doivent être revus d'une façon critique. Cependant, il ne faut pas oublier que les extraordinaires succès de la biologie moderne ont commencé le jour où les biologistes ont cessé de se préoccuper de vitalisme, ont fait I'hypothèse puis confirmé qu'il n'y avait pas de matière vivante par opposition à une matière inerte, et qui aurait eu des lois spéciales, uniques, discrètes, et autres que celles du monde inanimé. Il existe des structures vivantes dont la matière est une avec celle du monde inanimé, et la méthode scientifique est unique qui est valable pour le monde du biologique comme pour celui de l'inanimé. Le jour où l'idée a pris forme puis racine, la biologie a vu son évolution partir en exponentielle comme le faisait celle des sciences physiques ou celle de la chimie. La liste des interventions à ce colloque est un remarquable tribut à la façon de penser de cet homme qui avait su en pratique échapper aux limites de l'approche aristotélicienne en un sens, et même à celle de son maître Magendie qui ne se voulait que chiffonnier des faits. L'observation passive de la nature, l'accumulation des faits observés en tant que tels, c'est-à-dire non suscités ou sollicités par l'expérience l'approche expérimentale, invigorée par l'hypothèse. C'est ce que nous a appris Claude Bernard dans l'Introduction. Curieusement, il faut savoir ce qu'on cherche, en avoir une idée précise, statistiquement approchable, ou même élective, de plusieurs possibilités. C'est pourquoi Claude Bernard était toujours si mal à l'aise avec ce qu'il appelait les expériences pour voir. Mais s'il est vrai qu'il faut d'avance savoir ce qu'on cherche, il faut aussi garder l'esprit ouvert à trouver tout autre chose que ce à quoi on s'attendait. Ce qui est souvent beaucoup plus intéressant que ce à quoi on s'attend. Mais à mon point de vue le génie de Claude Bernard et la contribution majeure de Claude Bernard auront été d'affirmer que l'expérimentation en fonction de l'hypothèse et de la réponse attendue est tout aussi valable pour les sciences du vivant qu'elle l'est pour celles du monde physique. La médecine moderne comme nous l'enseignons, comme nous la pratiquons et comme nous la faisons progresser chaque jour, est ainsi toujours redevable à Claude Bernard. On ne sait peut-être pas assez, en France, combien Claude Bernard

-

l'expérience

modifiante

de la nature

-

doit

céder

la place

à

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LA NÉCESSITÉ

DE CLAUDE

BERNARD

et son œuvre écrite sont connus à l'étranger; les fondateurs de l'enseignement moderne de la médecine et de la pratique de la recherche médicale aux États-Unis se sont constamment référés à Claude Bernard dans les années alentour de 1920-1940 quand les grandes écoles de médecine et les instituts de recherche que nous connaissons ont pris leur forme actuelle. Charles Mérieux a toujours été conscient de ce rôle universel de la pensée bernardienne dans la pratique, l'enseignement et le développement de la physiologie tant chez l'homme que chez l'animal. A un moment où, sous la pression indubitable de la puissance conceptuelle et pragmatique de la biologie moléculaire, l'enseignement de la physiologie classique est au bord de la négligence sinon de la remise en question, ce colloque en décembre 1989 fortement intitulé «La nécessité de Claude Bernard» est un rappel à des principes fondamentaux de la médecine expérimentale qu'il n'est pas possible de perdre si nous voulons explorer et un jour comprendre, entre autres problèmes similaires, ceux que nous pose, par exemple, l'étude du cerveau. Nous n'avons actuellement aucune hypothèse valable pour approcher l'étude de la signification du sommeil, de sa nécessité pour survivre; de la signification du rêve; de la mémoire; de la conscience. La physiologie, la médecine expérimentale de Claude Bernard est plus nécessaire que jamais. Le colloque de Saint-Julien en est une nouvelle occasion pour une discussion constructive à ce sujet. Les succès du réductionnisme dans la biologie moderne ne peuvent pas être une fin en soi; ils doivent servir à la pensée physiologique sans laquelle nous ne ferons que disséquer sans jamais comprendre l'ensemble. Ce qui nous ramène à Claude Bernard.
.

J'ai eu le plaisir de trouver sur cet excellent programme les noms de

nombreux collègues, amis ou connus depuis longtemps, je suis heureux de les retrouver, comme je me réjouis d'entendre ceux d'entre vous qui êtes de nouvelles connaissances. Je tiens aussi à féliciter les organisateurs de ce colloque, en particulier Madame Annick Opinel et Monsieur Jacques Michel, qui en des temps record, nous ont construit un colloque de grande qualité. A notre hôte, le Docteur Charles Mérieux, va bien sûr notre reconnaissance collective.

INTRODUCTION par Jacques Michel

S'interroger sur Claude Bernard aujourd'hui c'est d'abord remarquer la présence insistante d'une œuvre décisive, non seulement dans le champ des sciences de la vie, mais de manière plus générale au cœur de notre culture. Rares sont en effet les méthodes qui se sont imposées de manière aussi prégnante et qui ont connu une aussi large diffusion. Il est probable qu'un tel succès et une telle reconnaissance n'ont pas été accordés à Claude Bernard sans que sa pensée ne s'en trouve, souvent simplifiée, parfois falsifiée. L'admiration et le respect sont parfois sources de contrefaçons tout aussi graves que les hostilités déclarées. Aussi notre rapport à Claude Bernard n'est-il pas simple et il ne s'agira pas pour nous de recommencer quelque hagiographie interminable, ni de verser dans quelque autre volontarisme, cette fois. sacrilège, qui ne pourrait être que ponctuellement gratifiant. Claude Bernard invente des concepts, des notions; il formule des hypothèses qui auront leur destinée scientifique propre et dont nous devrons parler. Car il nous faudra situer et comprendre ce qui a permis

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à son œuvre d'obtenir une influence d'une aussi large amplitude. Sur ce point précis, le colloque qui nous réunit aujourd'hui s'est voulu résolument pluridisciplinaire. Il nous a semblé important, nécessaire, que la portée et l'impact du travail du physiologiste soient examinés par des chercheurs venant de diverses disciplines, convaincu que nous sommes de la présence des représentations bernardiennes dans bien d'autres domaines que ceux où son nom et son œuvre sont d'habituelles références. Ainsi je suis heureux de cette rencontre entre des philosophes, des chercheurs en sciences dites exactes et d'autres en sciences que l'on dit humaines. Il n'est pas si fréquent que, dans des domaines autres que celui de l'opinion, puissent être réunies des personnes appartenant à des disciplines d'enseignement et de recherche apparemment aussi éloignées. Et l'un des objectifs de ce colloque n'est-il pas, dès lors, déjà visible? Ne s'agit-il pas de tenter de savoir si, par-delà les différences tenant à nos objets respectifs, il n'y a pas quelque communauté d'interrogation dont nous serions, en partie, redevables à Claude Bernard, non seulement pour la méthode mais également pour le fond, si tant est que les deux aspects puissent être séparés. Mais il me semble y avoir davantage encore dans notre réunion. Car, en support de son travail scientifique strict, Claude Bernard a établi un système de représentations qui, par-delà peut-être l'intention du savant, alloue à ses propos une signification particulière qui s'inscrira de manière durable dans la tradition bernardienne. De cette question il nous faudra aussi débattre; scientifiques, philosophes et historiens des sciences confronteront leurs points de vue. Il leur appartiendra de nous dire la nature du message du physiologiste, de mesurer, et de qualifier également, le poids de celui-ci. L'œuvre de Claude Bernard, - et c'est là, peut-être, son aspect le plus passionnant, voire émouvant - n'est pas d'une absolue sérénité. Si la confiance l'emporte, l'inquiétude n'est pas absente, les résistances ou les réticences du savant à adopter certaines théories nouvelles sont là pour en témoigner. Bernard conjugue volonté de puissance et de domination et saine humilité devant les qualités propres au vivant. Attentif à situer le registre de validité du discours scientifique, il sait que la détermination précise des fonctions de l'organisme n'épuise pas la signification de)'activité globale de celui-ci. Ainsi le concept de «milieu intérieur», dans le même temps qu'il ouvre des perspectives de recherche nouvelles dans le champ de la physiologie, oblige les questions philosophiques à se porter en des lieux où les réponses s'avèrent plus délicates que par le passé. Bernard s'inscrit alors

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dans le tragique de notre conscience moderne aux prises avec les développements d'une connaissance scientifique de l'homme.

Faire accéder l'homme au statut de « véritable contremaître de la
création» fut le projet de Bernard. Il était animé, nous dit Georges Canguilhem, «d'une ambition démiurgique supportée par la confiance dans l'avenir du savoir ». Dans quelle mesure le rêve de démiurgie fut-il compensé par la lucidité vigilante du contremaître? - Bernard nous semble, quant à nous, avoir conservé au vivant sa part de transcendance. Il est une dimension de l'œuvre du savant qui maintient la connaissance dans un climat prométhéen rappelant que le savoir scientifique est un nouveau mode de rapport à soi où la responsabilité ne peut désormais plus être esquivée. Aussi, si Claude Bernard est nécessairement présent dans les recherches d'aujourd'hui en raison des hypothèses qu'il a émises et des modes d'action qu'il a préconisés, l'est-il également, et peut-être davantage, en vertu de sa détermination particulière à ne pas prendre l'exactitude d'une science pour la vérité d'un savoir. Penseur moderne, Claude Bernard l'est assurément. Il n'est pour s'en convaincre que de lire ses manuscrits philosophiques et d'en remarquer les accents. L'homme y est défini selon sa contradiction intime: acharnement à connaître et besoin d'ignorer. Le physiologiste ne formule l'hypothèse d'une connaissance achevée que pour désigner un horizon de fin du monde, et de fin de l'homme. Et il est remarquable de voir Bernard reprendre Pascal pour dire que «l'homme est fait pour la recherche de la vérité et non pour sa possession ». On appréciera diversement cette philosophie de Claude Bernard, mais il faudra forcément la situer dans les problématiques de notre temps. Là se place une autre nécessité de retour à son œuvre. Ce retour ne peut exclure une interrogation sociologique, voire politique. La biologie, aujourd'hui, nous ouvre un monde; elle nous inquiète, dans le même temps qu'elle nous permet d'espérer. Car si l'identification biologique de l'homme va croissant c'est comme pour rendre plus angoissante la question de l'identité de celui qui connait. Par leur tonalité, les interrogations de Claude Bernard ont anticipé les nôtres. Certes, pour nous, il ne peut s'agir de trouver dans son œuvre des réponses, celles-ci nous reviennent et sont incessibles. Revenir cependant aux propos du fondateur de la physiologie moderne peut nous permettre de mieux formuler nos questions. Ainsi, si ce colloque nous réunit c'est afin de saisir la signification profonde d'une pensée qui se maintient bien présente dans notre actualité. Et il nous plaît que cette actualité soit assumée par des organismes qui se soucient d'une épistémologie des pratiques. Aussi

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devons-nous exprimer notre reconnaissance au DocteJr Charles Mérieux et à la Fondation Marcel Mérieux qui nous permettent ces trois journées. Je dois dire ici, au nom de tout le Comité scientifique la chaleureuse simplicité avec laquelle notre projet a été accueilli et l'atmosphère de confiance dans laquelle nous avons pu préparer cette rencontre. De plus on ne pouvait souhaiter meilleur lieu que la maison même de Claude Bernard pour débattre de son œuvre; nous voici chez lui, et il y a là quelque chose d'émouvant. Grâce au Musée Claude Bernard et à son conservateur, Madame Annick Opinel, c'est, d'urle certaine manière, le fondateur de la physiologie qui nous reçoit. Je dois aussi remercier l'Université Lumière-Lyon 2, son Président le Pro Michel Cusin et son vice-Président chargé de la recherche, le Pro Henri Jacot, de même que l'Institut d'Études Politiques de Lyon et son Directeur, le Pro Georges Mutin. Ils nous ont permis de préparer dans les meilleures conditions cette manifestation en nous accordant leur confiance et leur aide. Enfin, en vous souhaitant à tous la bienvenue, je dois vous dire combien l'enthousiasme avec lequel vous avez répondu à nos invitations, a encouragé les organisateurs de ce colloque et en a rendu passionnante la préparation. Nous sommes tous convaincus du travail efficace qui sera fait pendant ces journées, la sympathie déjà manifestée durant leur préparation en est un précieux gage.

CLAUDE BERNARD: LA FORCE DU VIVANT par Alain Prochiantz

Encore dira-t-on le retour de cette question de la part du vitalisme dans la pensée de Claude Bernard. Oui, encore, non par goût de la ratiocination, ni par volonté de défendre abruptement une thèse - il l'était, non il ne l'était pas - mais simplement parce que la permanence de cette question qui revient, aussitôt que congédiée, sous la plume de tous ceux qui ont approché, un peu sérieusement, l'œuvre du physiologiste indique assez bien qu'il ya là une question posée dépassant la seule personne de Claude Bernard et la seule période marquée par son activité à la Sorbonne, au Collège de France ou au Museum d'Histoire Naturelle. C'est bien évidemment de la spécificité du vivant et de celle de la biologie qu'il est ici question et plus précisément de ce qui sépare la biologie de la physique ou de la chimie, aussi vrai «qu'un animal mort diffère d'un animal vivant ». Que cette question hante les écrits d'un homme qui, le premier, a pu décréter l'indépendance de la physiologie et

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dut penser radicalement sa séparation d'avec les autres sciences de la nature, qui s'en étonnera? Avant de développer la thèse selon laquelle le vitalisme, ou prétendu tel, de Claude Bernard puise son origine dans l'ignorance des mécanismes qui soutendent la reproduction, l'évolution et le développement embryonnaire, trois propriétés qui définissent très précisément la spécificité du vivant, j'aimerais discuter l'origine dans les écrits de Claude Bernard du terme de force vitale. En effet, par un trop facile et pas toujours honnête jeu de carambolage avec l'œuvre de Bergson, ce terme pris dans son évidence sert trop souvent de repoussoir immédiat à l'analyse fine de la pensée bernardienne. Au delà des mots, interrogeons nous donc sur leur génèse et leur contenu sémantique. Le concept de force au XIXesiècle, en sciences, est lié à la physique newtonienne des interactions entre corps célestes et plus précisément à la physique post-newtonienne, celle qui suppose l'existence d'un éther, d'un milieu qui unit le corps, support matériel des forces agissant sur tout ce qui a une masse, des atomes aux planètes. Quand Claude Bernard, à la suite des expériences sur le foie lavé, découvre le phénomène de production hépatique de «glycose» et met en place les concepts de sécrétion interne et de milieu intérieur, il fait le premier pas qui le conduira à penser la séparation de la biologie d'avec la physique. En effet, ainsi que cela a déjà été noté par G. Canguilhem, le milieu intérieur n'a de sens que par rapport à un milieu qui ne l'est pas, le milieu extérieur. Il y a donc bien là une modification du concept de milieu, un passage de l'éther des physiciens au milieu intérieur des biologistes, milieu sécrété par les organes et pour les organes, milieu qui maintient localement les conditions nécessaires à la permanence des fonctions des organes, milieu qui maintient localement les conditions nécessaires à la permanence des fonctions des organes, milieu vecteur des relations chimiques entre les différentes parties de l'organisme, milieu qui donc unifie cet organisme dans. son entier et en assure, avec le système nerveux, l'unité fonctionnelle. Comme l'éther est le support des forces qui unissent les monades physiques, le milieu intérieur est le support des forces qui unissent les différents organes et cellules dans une activité physiologique coordonnée. Ce glissement du concept de milieu, qui dans la même période historique trouve un écho dans le passage de Lamarck à Darwin, s'accompagne parallèlement d'un glissement du sens du concept de force. Le point de vue défendu ici est donc que le concept de force vital tel qu'il est utilisé par Claude Bernard est l'exacte démarcation du concept de force en physique newtonienne et qu'il n'a rien à voir avec