LA PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

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Repérer sous la diversité des courants, des conceptions et des pratiques ce qui fait l'unité de la philosophie analytique ; prendre comme fil directeur d'une étude des diverses phases de son développement l'histoire de la logique frégéenne et de ses avatars ; articuler selon l'axe syntaxique, l'axe sémantique et l'axe pragmatique du langage les grandes conceptions de l'analyse philosophique - tels sont les partis pris de cette présentation qui s'efforce, sans être trop sommaire, de rendre compte d'un des mouvements les plus féconds du XXe siècle.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296293281
Nombre de pages : 130
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Jean-Gérard ROSSI

La philosophie analytique

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Dépôt légal - 1re édition: 1989 2e édition corrigée: 1993, mars

(Ç)L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-2732-8

INTRODUCTION

Le terme de philosophie analytique est couramment utilisé pour dénommer les recherches philosophiques conduites depuis le début du siècle, principalement dans les pays anglo-saxons, et qui sont toutes, à des titres divers, concernées par l'analyse du langage. Ce qui frappe tout d'abord, lorsque l'on considère la philosop~ie analytique, c'est la diversité des objectifs, des préoccupations et des méthodes. En apparence, rien de commun entre la théorie des descriptions de B. Russell et la théorie des jeux de langage
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de L. Wittgenstein, entre la syntaxe logique de
R. Carnap et la sémantique formelle des langues naturelles développée dans les années 70, entre les exclusives antimétaphysiques du Cercle de Vienne et les débats actuels sur la nécessité et la contingence, les mondes possibles, les rapports de l'âme et du corps, etc., rien de commun surtout entre le souci d'économie ontologique des « grands ancêtres» maniant avec dextérité le rasoir d'Occam et l'admission libérale des possibles non actualisés, des objets imaginaires et des essences individuelles qui semblent constituer le nec plus ultra de la philosophie chez les néophytes du mouvement. Pourtant, sous la diversité des courants, des théories et des pratiques, toutes ces recherches témoignent d'une unité d'inspiration qui légitime leur appellation commune de « philosophie analytique ».
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Dans tous les cas, il s'agit d'aborder les problèmes philosophiques du point de vue du langage et d'apporter à ces problèmes une solution en procédant à une analyse du langage. Ceci reste insuffisant néanmoins à caractériser la philosophie analytique. En un sens, en effet, depuis Socrate les philosophes ont toujours cherché à maîtriser le langage qu'ils employaient, et ont toujours plus ou moins lié la réflexion philosophique à une détermination du sens des mots et des concepts employés, certains, et non des moindres, allant même jusqu'à faire consister l'activité philosophique tout entière dans le procès de production des concepts. Pour les tenants de la philosophie analytique, il ne s'agit pas seulement de s'a~surer du bon fonctionnement d'un instrument au stade préparatoire de la réflexion, ni même en cours d'élaboration de la réflexion; il s'agit de faire de cet instrument le médium de toute appréhension du réel. En un sens, la philosophie analytique présente un caractère néo-kantien très marqué, le langage (quelle que soit la manière dont il est envisagé et quels que soient les aspects qui en sont privilégiés) jouant le rôle des formes de la sensibilité et des catégories de l'entendement dans l'entreprise critique de Kant. Le langage lui-même constitue un phénomène complexe, susceptible d'être appréhendé de diverses manières et selon des axes différents. TI peut être considéré comme un phénomène physique, physiologique, social, psychologique, etc., du point de vue de ses rapports à la pensée, au monde, à la culture, etc. Aussi bien faut-il préciser en quel sens la philosophie analytique s'en saisit: comme d'un médium d'appréhension du réel. Il est en effet remarquable que la plupart des philosophes analystes n'aient eu que peu de contacts avec les linguistes, et les emprunts à la
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linguistique sont tout aussi peu nombreux que les apports à cette discipline. En fait, c'est du point de vue de la logique et de ce seul point de vue que le langage se trouve privilégié. M. Dummett donne, dans ces conditions, une définition tout à fait acceptable de la philosophie analytique lorsqu'il affirme que « la philosophie analytique c'est la philosophie post-frégéenne ». Ce faisant, il marque tout à la fois l'importance historique de Frege dans la constitution de la philosophie analytique et le fait que celle-ci se trouve associée, pour le meilleur et pour le pire, et dès ses origines, à la logique moderne héritée de Frege. Aussi proposerons-nous de prendre comme fil directeur d'une étude sur la philosophie analytique l'étude du développement de la logique moderne. C'est en effet la logique frégéenne et ses avatars qui constituent la toile de fond des diverses évolutions et modifications que la philosophie analytique a connues depuis le début du siècle. En se développant, en se diversifiant - au péril d'ailleurs de l'unité du logique -, la logique moderne a contribué à enrichir et à approfondir ce que peut être une appréhension logique du langage. On peut envisager en effet le langage comme un objet tridimensionnel se déployant selon un axe syntaxique, un axe sémantique et un axe pragmatique. Pendant longtemps et jusqu'à une date récente, l'opinion ,a prévalu que seuls les aspects ~syntaxiques du langage relevaient de la logique. Dans une large mesure, telle était l'opinion de Frege, de Russell et de Wittgenstein. C'est parce qu'ils partageaient eux aussi cette opinion que les philosophes soucieux de rendre compte des aspects pragmatiques du langage pensaient qu'il convenait tout simplement de tourner le dos à la logique. La logique standard,
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telle qu'elle se présentait, ne permettait pas, par ailleurs, de rendre compte de la dimension sémantique. Même si Russell est loin d'être indifférent au rapport du langage au monde, le système logique des Principia exclut en fait toute sémantique. Il aura fallu le développement et la diversification de la logique avec l'éclosion et la mise au point d'un grand nombre de « logiques» différentes les unes des autres pour que l'idée se fasse jour d'une « prise en charge» de tous

les aspects -

syntaxique, sémantique et pragma-

tique - du langage par la logique. Ainsi peut-on caractériser de logique au sens large du terme (et non au sens technique, plus spécialement adapté à la logique standard, de caractère syntaxique) l'approche du langage caractéristique de la philosophie analytique. Ainsi peut-on comprendre que c'est toujours à la lumière des développements de la logique, des espoirs qu'elle a suscités, ou des déceptions qu'elle a causées, des améliorations, transformations, amendements et mises au point qu'elle a connus que la philosophie analytique s'est ellemême développée. Pour les commodités de l'analyse et la clarté de l'exposé, nous repérerons dans le développement de la philosophie analytique trois grandes phases correspondant à trois grandes manières de pratiquer l'analyse, trois générations de philosophes analystes. C'est qu'on a effectivement pu voir émerger successivement une génération de philosophes contemporains d'un logicisme triomphant et privilégiant l'analyse logique du langage, proposant dans un but thérapeutique la reformulation des énoncés du langage ordinaire dans une langue formelle; une génération de philosophes marqués par le reflux du logicisme et se livrant à la description des situations, contextes et circonstances dans lesquels le langage 6

est employé; et une génération de philosophes tirant parti de -la construction de systèmes logiques débordant le cadre de la logique standard et s'efforçant d'accorder des modèles théoriques souvent sophistiqués aux nuances et aux subtilités, voire aux imprécisions du langage ordinaire. En schématisant outrageusement, on pourrait dire que les philosophes de la première génération ont surtout été intéressés par l'aspect syntaxique du langage, ceux de la seconde par l'aspect pragmatique et ceux de la troisième par l'aspect sémantique - de même pourrait-on dire que les philosophes de la première génération ont privilégié la logique aux dépens des langues naturell~s, ceux de la seconde ont privilégié le langage ordinaire en tournant le dos à la logique et ceux de la troisième sont en train de tenter une formalisation logique des langues naturelles (au risque d'ailleurs de sacrifier l'unité de
la logique). '

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PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE

PREMIER

LA « NOUVELLE

LOGIQUE

»

Le milieu du XlXe siècle est marqué par l'apparition d'une logique mathématique, avec Georges Boole, et par des recherches telles que celles de w. S. Jevons, J. Venn et de Morgan, qui, toutes, vont dans le sens d'une volonté d'élargir le cad~e jugé trop étroit de la logique aristotélicienne. Celleci apparaît en effet trop liée aux formes grammaticales des langues indo-européennes et pas suffisamment fine pour rendre compte des mathématiques nouvelles. Mais ce sont surtout Frege, Peano et Peirce qui vont initier ce qu'il est convenu d'appeler la « nouvelle logique» - Frege en introduisant l'idéographie, la distinction à l'intérieur des propositions entre fonction et argument, ainsi que la théorie de la quantification; Peano en fournissant à la logique nouvelle un symbolisme clair et élégant; Peirce en mettant en œuvre une logique des relations, jusqu'alors négligée. C'est Frege qui apparaît en fait comme le véritable initiateur de la logique moderne. C'est essentiellement à partir de ses travaux que se constituera ce que nous appellerons ici la « logique standard 9

moderne », pour la distinguer de la « logique standard classique» d'inspiration aristotélicienne. En quoi consiste la différence entre les deux? Dans Histoire de mes idées pJlilosophiques, Russell écrit que la principale innovation de la « nouvelle logique» vient de ce que celle-ci considère qu'en dépit des apparences « Socrate est mortel» et « Tous les hommes sont mortels» ne sont pas des propositions de la même forme. Il n'est évidemment pas question de réduire à ce seul point la différence entre la logique standard classique et la logique standard moderne, mais il faut reconnaître que, comme d'habitude, Russell fait ici preuve d'une grande clairvoyance. La logique standard classique en reste à la forme grammaticale apparente et elle privilégie la forme prédicative: sujet-copule-prédicat à laquelle elle entend ramener toutes les propositions, y compris les propositions de relation. La logique standard moderne prétend pousser l'analyse plus loin que la simple analyse grammaticale et elle est engagée à distinguer entre forme logique et forme grammaticale. Il n'est pas dans notre propos de retracer ici l'histoire de la constitution de la logique moderne, depuis la publication en 1879 de la Begriffschrift de Frege. Nous ne ferons que décrire la forme standard de la logique moderne, en ne mettant d'ailleurs en évidence que les traits dont la connaissance est nécessaire à une compréhension de la philosophie analytique. Comme l'a récemment souligné F. Sommers dans The Logic of Natural Language, Ie trait caractéristique de la logique standard moderne est son admission des propositions atomiques. La logique standard moderne cherche à mettre à jour les formes les plus simples de propositions. Or
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il existe deux formes de complexité qu'il faut distinguer et qui requièrent chacune un type d'analyse différent. Certaines propositions sont complexes dans la mesure où elles sont constituées de propositions qui apparaissent en tant que telles et qui sont mises en rapport par le moyen d'une conjonction, d'une disjonction, d'une implication, ~ntre autres. C'est le cas des propositions « fi fait chaud et il pleut », « Si Pierre oublie de prendre son train, il ne viendra pas », etc. Dans certains cas, les choses ne sont pas aussi claires. « Pierre et Marie sont venus » peut paraître comme une proposition simple alors qu'il est possible de la décomposer en « Pierre est venu» et « Marie est venue ». Dans la Grammaire de PortRoyal, la proposition « Dieu invisible a créé le monde visible» est présentée comme la conjonction de trois propositions: « Dieu est invisible », « Dieu a créé le monde », « Le monde est visible ». Ce qui caractérise la logique standard moderne, ce n'est pas qu'elle procède ,à une telle analyse, c'est qu'elle le fasse dans le but de mettre au point un calcul permettant de déterminer la valeur de vérité des propositions complexes. Une des thèses essentielles de la logique standard moderne, c'est que la valeur de vérité d'une proposition complexe (appelée proposition moléculaire) dépend de la valeur de vérité des propositions élémentaires qui la constituent (appelées propositions atomiques) et du type de lien qui unit celles-ci pour former la proposition complexe en question. C'est la thèse de l'extensionnalité - thèse cardinale de la théorie des fonctions de vérité. La théorie des fonctions de vérité donnera lieu à un calcul: le calcul des propositions. Wittgenstein et Post ont établi les « tables de vérité » permettant la
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détermination rapide des valeurs de vérité des propositions complexes. Mais il existe un autre type de complexité et qui requiert une autre forme d'analyse que la simple décomposition en éléments constituants (laquelle s'apparenterait à l'analyse chimique d'un corps en ses éléments). Elle consiste à mettre en évidence le caractère complexe d'une proposition en apparence simple, et c'est sur ce point que réside la grande différence entre la logique standard classique et la logique standard moderne. La logique standard classique est une logique des termes. La distinction entre le sujet et le prédicat ne renvoie pas à une différence de nature entre les termes constituants de la proposition. Elle tient au fait que les termes sont marqués différemment: l'un est marqué du point de vue de la quantité, c'est le sujet; l'autre est marqué du point de vue de la qualité, c'est le prédicat. Toutes les propositions sont de forme prédicative. Elles comprennent donc toutes, outre le sujet et le prédicat, qui sont appelés souvent termes catégorématiques, des termes, appelés syncatégorématiques, tels que les quantificateurs (tout, tous, aucun, nul, quelque, etc.) et la négation. Toutes les propositions sont de la forme: Tout / quelque S est / n'est pas P. La logique standard moderne considère qu'une proposition simple, atomique, doit être dénuée de terme syncatégorématique. Les propositions qui contiennent de tels termes ne peuvent pas être des propositions atomiques. Ainsi peut-on voir immédiatement que la proposition « Tous les hommes sont mortels» n'est pas une proposition atomique. C'est une proposition complexe. La proposition « Socrate est mortel» est une proposition qui a toutes les
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chances au contraire d'être une proposition atomique. On peut proposer d'analyser la proposition « Tous les hommes sont mortels» en une conjonction de propositions ayant chacune pour sujet le nom propre de chacun des hommes qui ont existé, qui existent ou qui existeront. Ce faisant, on reste dans le cadre de la logique des propositions et la théorie"des fonctions de vérité suffit. La vérité de la proposition en question dépend de la valeur de vérité des propositions qui la constituent et du connecteur. Comme le connecteur est ici une conjonction, on voit immédiatement que la condition pour que la proposition « Tous les hommes sont mortels » soit vraie c'est que d'aucun homme qui a existé, qui existe ou qui existera, on puisse affirmer qu'il n'est pas mortel. De ce point de vue et dans cet exemple, seul Dieu peut être en mesure d'attribuer une valeur de vérité à la proposition « Tous les hommes sont mortels ». Mais, même dans cet exemple, l'analyse de la proposition générale fait problème. En effet, lorsque je dis « Tous les étudiants inscrits en licence sont aujourd'hui présents », il apparaît évident que je dis autre chose que « un tel inscrit en licence est présent » et « un tel... » et « un tel... », je dis aussi que mon énumération est exhaustive et concerne tous les étudiants inscrits en licence. Aussi bien n'est-il pas si facile que cela de se débarrasser du symbole de généralité. C'est à ce niveau qu'apparaît la nécessité de recourir à un autre type d'analyse et d'utiliser notamment la théorie de la quantification. La proposition « Tous les hommes sont mortels» peut en effet être paraphrasée sous la forme suivante: « Si quelqu'un est un homme, alors il est mortel. » Une telle analyse apparaît par exemple chez Leibniz. Leibniz n'est sans doute pas le seul à avoir souligné le caractère hypothétique des propositions affirmatives univer13

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