La philosophie de la libération en Amérique Latine

De
Publié par

On doit à l'Amérique Latine la "théologie de la libération" qui a renouvelé toute pensée religieuse contemporaine, et celle-ci a trouvé ses fondements philosophiques dans les écrits de l'Argentin Enrique Dussel. En fait, la "philosophie de la libération" dont il est l'initiateur mérite d'être rattachée à celle de grands maîtres européens, en particulier Kant, Marx, Lukacs. Avec Enrique Dussel, l'auteur surmonte " le pessimisme" léthargique de la gauche européenne à la débandade", et montre qu'un discours marxiste latino-américain a l'originalité suffisante pour nous permettre de remonter la pente.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
Lecture(s) : 204
Tags :
EAN13 : 9782296369351
Nombre de pages : 180
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA PHILOSOPHIE DE LA LIBÉRATION EN AMÉRIQUE LATINE

Antonino

Infranca

LA PHILOSOPHIE DE LA LIBÉRATION EN AMÉRIQUE LATINE

L'autre Occident
Traduit de l'espagnol par Filomena Vitale

Préface de Enrique

Dussel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Titre original El Otro Occidente.
Siete ensayos sobre la realidad de la Filosofia de la Liberaci6n @ Editorial Antidoto, Argentine, 2000

@L'Harmatlan,2004 ISBN: 2-7475-6913-6 EAN: 9782747569132

Préface
Je me souviens avec émotion de nos dialogues à Naples, dans ce café qui est sur la Piazza dell Plebiscito, en descendant de la vielle ville, où nous trouvions refuge dans l'anonymat (à la sortie des cours sur l'éthique de la libération à que je donnais à l'Istituto degli Studi filosofici du Dr. Marotta, dans une langue qui était un mélange d'espagnol et d'italien, à laquelle je ne m'étais risqué qu'après avoir écouté au même endroit les conférences de Gadamer en italo-allemand). Antonino Infranca a entièrement dégagé le sens du projet de la philosophie de la libération: critique de la modernité (ce qui pourrait sembler post-modeme), et en même temps, critique du capitalisme central (et il retrouve là une tradition qui résiste au postmarxisme dans une ligne de re-création des grandes questions que posait Marx). Je me sens donc profondément compris, mieux que par certains de mes concitoyens, qui sont eurocentristes ou sceptiques face à I'hypothèse d'une philosophie latinoaméricaine (ce qui revient au même), ou encore qui n'ont pas compris l'importance de la critique marxienne pour la critique des doctrines et des politiques économiques qui ont plongé le peuple des pauvres dans l'abrutissement en Amérique latine. En tant qu'Italien d'origine et de sensibilité, Antonino est quelque peu périphérique par rapport au centre de l'Europe: Allemagne, France, Royaume Uni, ce qui le rend apte à la critique de l' européocentrisme; en outre il perçoit avec angoisse à quel point le marxisme a cessé de produire en Italie un discours critique à la hauteur des exigences actuelles, et il voit dans mes travaux le développement des grandes intuitions de Marx, celles qui n'ont pas été exploitées au long du premier siècle du marxisme, et qui permettent à la jeunesse de faire un « retour à Marx» avec un regard neuf. Il s'agit de repenser un Marx actuel, bien plus actuel que le «spectre de Marx », économiquement et politiquement, en faisant état d'une réinterprétation de Hegel à partir de Schelling, en relisant Le 7

Capital depuis la problématique éthique contemporaine (et même contre Lévinas à partir de Lévinas), et non plus dans le langage métaphysique du pesant discours stalinien, sous le label « marxiste-léniniste» (qui n'était guère qu'une idéologie de domination productiviste, anti-écologique, machiste et bureaucratique), de façon à redécouvrir la pensée la plus précise et définitive de Marx dans son étape londonienne. «Nul n'est prophète en son pays », et dans le mien, en Argentine, je suis un cas exemplaire dans ce domaine. Que peut-il venir de bon de l'Argentine, diront certains, en paraphrasant ce que disaient les orgueilleux habitants de Jérusalem d'un provincial de Galilée il y a vingt-et-un siècles? Mais Antonino ne s'est posé que la question du contenu de ma recherche, qui commença en 1957 lorsque je m'embarquai à Buenos Aires (où j'avais atterri depuis ma province montagneuse de Mendoza) pour ne plus y revenir. Il a l'esprit critique suffisant pour échapper au pessimisme léthargique de la gauche européenne à la débandade, et il considère qu'un discours marxiste latino-américain al' originalité suffisante pour permettre de remonter la pente de l'espérance alternative face à la globalisation du capitalisme sauvage néo-libéral : ce faisant, c'est lui qui fraie de nouveaux sentiers.

Enrique Dussel

Oaxtepec, Mexico, janvier 2000.

8

Introduction
La première fois que j'appris l'existence d'Enrique Dussel, ce fut en 1986, j'étais alors collaborateur de la revue "Giornale di Metafisica", que l'on imprimait à Gênes mais dont le bureau de rédaction se trouvait à Palerme. Le "Giomale di Metatisica" est l'une des revues catholiques italiennes et peutêtre mondiales les plus prestigieuses. Je n'étais et ne suis pas catholique, mais, étant donné la pénurie des moyens de production intellectuelle et le rapport de disciple qui me liait à l'époque aux professeurs de l'Université de Palerme, je collaborais à cette revue. Le livre de Dussel La produccion teorica de Marx, commentaire aux Grundrisse de Marx, arriva un jour au bureau de rédaction, et puisque l'on savait que j'étais marxiste, on me chargea d'en faire le compte rendu. Je ne connaissais pas à l'époque l'espagnol, mais en tant qu'italien, il n'était pas difficile pour moi de comprendre grosso modo le discours de Dussel. En présentant ce livre au lecteur, je peux sans problème avouer que j'avais à l'époque de sérieuses perplexités relativement à l'existence d'une philosophie latinoaméricaine et croyais qu'en Amérique latine l'on pouvait produire d'excellents footballeurs, une bonne musique populaire, mais non pas des concepts philosophiques. La direction de la revue était du même avis. Après la lecture du livre, je changeai complètement d'opinion et me convainquis du contraire, alors que la direction de la revue demeura dans sa conviction initiale. J'écrivis un compte rendu enthousiaste, en comprenant que, à une époque où la "pensée faible" dominait en Italie, une philosophie provenant de la pauvreté ne pouvait qu'être une philosophie forte. Je crois que mon compte rendu est le premier qui ait été écrit en italien sur Dussel ; il l'est certainement en hongrois, langue dans laquelle je le tis publier en profitant du fait que je suis Docteur en Philosophie de l'Académie Hongroise des Sciences. Je hasarde l'hypothèse qu'il s'agit du premier texte publié en Europe par un européen sur Dussel. Et 9

si le compte rendu ne l'est pas, ce livre est sans aucun doute le premier qui ait été écrit par un européen sur Dussel et le premier livre d'un européen sur Dussel qui apparaisse en espagnol. Ensuite, il y eut l'effondrement du communisme et de toutes les certitudes du marxisme européen. J'avoue que je fus moi-même troublé par cet effondrement, non pas parce que mes idées marxistes se rapportaient au marxisme dogmatique ou que mes conceptions politiques s'inspiraient du socialisme réel, au contraire: j'étais un spécialiste de Lukacs, qui, malgré l'opinion courante, n'était pas du tout un partisan du socialisme réel, mais l'un de ses critiques les plus subtils. Je ne pouvais pas rester indifférent face à un tel événement, faire comme si rien ne s'était passé, attitude qui appartient aux dogmatiques persuadés que leurs idées sont meilleures que les faits. En outre, face à la nouvelle situation qui s'était créée dans le monde globalisé, il me semblait ridicule de soutenir des idées valables pendant la décennie précédente. Il fallait renouveler la théorie marxiste à la lumière du fait qu'aucun système politique existant n'était à même désormais de conditionner le jugement sur le capitalisme. Seul Dussel pouvait, à mes yeux, offrir cette possibilité de renouvellement du marxisme, ce qui était le programme même du vieux Lukacs. Ainsi, ce livre sur les Grundrisse de Marx devint pour moi un point de référence, à partir duquel mes études sur le marxisme non seulement gardaient leur valeur, mais en prenaient une autre encore plus grande. 1989 représenta pour moi également l'année où je commençai à connaître l'Amérique latine, plus précisément le Brésil; pendant cette décennie ma vie privée s'est nouée avec ce continent, avec le Brésil au premier chef, où vit ma fille qui est brésilienne, et avec l'Argentine, où je vis à présent. Dès le premier voyage, je commençai à chercher d'autres livres de Dussel et en 1993, ma première année de séjour à Buenos Aires, je découvris des dizaines d'autres ouvrages de lui: c'était un véritable système philosophique, à la manière d'Aristote ou d'Hegel. Cela aussi était pour moi familier, parce que le jeune Lukacs et le jeune Bloch, l'autre sujet de mes recherches, 10

avaient adhéré au marxiste justement parce qu'il permettait une analyse systématique de la réalité. En outre, en connaissant la Philosophie de la Libération, je pouvais assurément mieux comprendre l'Amérique latine. À la différence de nombre d'Européens, je savais que la façade touristique, c'est-à-dire superficielle, de ce continent en cachait volontairement une deuxième, celle de sa réalité, faite de souffrance. Ce n'est qu'en tenant compte de la Philosophie de la Libération, et avec elle des théories critiques jaillissant de la culture latino-américaine, que l'Amérique latine peut être entendue dans tous ses aspects. Si l'on se borne à la littérature, à la musique populaire, au folklore latinoaméricains, l'Amérique latine demeure paradoxalement cachée. Même si littérature, musique populaire, folklore crient tout le désespoir que la souffrance peut engendrer, les oreilles européennes restent sourdes à ce acto-de-habla; seuls le concept et la théorie qui en découle montrent avec clarté et sans fiction que la vie quotidienne de la plupart des latino-américains est faite de souffrance. Je connus personnellement Dussel en 1994 à Naples, à l'lstituto di Studi Filosofici, et l'admiration théorique fut doublée d'une amitié sincère et respectueuse entre un latinoaméricain et un sicilien, au fond deux hommes de la "banlieue" du monde, même si Dussel me rappelle toujours que la Sicile fut autrefois le centre du monde et que j'insiste sur le fait que l'Amérique latine sera un jour le centre du monde - mais j'espère que ce jour-là le monde n'aura plus de centre ni de banlieue, qu'il ne pratiquera plus d'exclusion. Dans cette circonstance, Dussel me dit qu'il était en train d'écrire une Éthique. Cela aussi me semblait familier: le vieux Lukacs mourut justement pendant qu'il écrivait une Éthique. Ainsi le marxisme en demeura dépourvu, tandis que la Philosophie de la Libération en possède une et, à mon avis - conforme ou pas, je l'ignore, à l'avis de Dussel lui-même l'Éthique manquant au marxisme est l'Éthique de la Libération. Je suis évidemment resté marxiste, alors que Dussel ne l'a jamais été. Mais il m'a appris que, tout comme Marx le croyait, la pensée théorétique n'a pas de bornes; les bornes sont tout au Il

plus morales. Ainsi tout penseur, s'il est soumis à une critique, peut devenir utile au projet universel de libération de l'humanité de la douleur, de la faim et de la pauvreté, bref, de la souffrance. Certains cyniques ou bien-pensants diront que ce projet de libération de l'humanité est aussi vieux que l'humanité elle-même et que tout projet de libération s'est par la suite transformé dans un énième système engendrant de la souffrance. Cela aussi est vrai, mais, pour ce qui me concerne, je n'arrive pas à rester indifférent devant la souffrance d'autrui. Je considère comme très vrais les mots de Freud: Traduire Mais je pense que Freud aurait été le premier à soutenir que l'indifférence devant la souffrance de l'humanité n'est pas acceptable, qu'il y a une limite même au cynisme. Or s'il est vrai que les hommes ne méritent pas tous d'être aimés, il faut sûrement aimer l'humanité, qui est beaucoup plus que les hommes, quoiqu'elle ne puisse exister sans eux. Ce que j'ai toujours retenu de la pensée de Dussel, c'est sa capacité critique face aux certitudes inébranlables de la philosophie et de la culture européennes. Si tout à l'heure je soutenais donc que la Philosophie de la Libération était un instrument indispensable pour comprendre l'Amérique latine, je soutiens ici que l'on peut comprendre plus en profondeur même la philosophie et la culture européennes à la lumière de la critique que peut leur adresser la Philosophie de la Libération. J'ai compris mes propres racines culturelles sous un nouveau jour. Aussi, si autrefois je considérais la philosophie italienne comme secondaire par rapport à l'allemande, j'ai revu cette opinion et commencé à m'intéresser à Gentile ou à la culture sicilienne, ou encore au phénomène le plus négatif qui soit jamais sorti de ma terre: la maffia. Dussel m'a également servi à mener une œuvre d'archéologie intellectuelle, moins à comprendre les racines anciennes de ma culture qu'à en découvrir les caractères dominants et, à partir de ceux-ci, à porter sur ma culture d'origine un discours critique, donc scientifique. Le point de vue de l'Autre est devenu la perspective à partir de laquelle je regarde la réalité, le fait d'occuper la place 12

de la victime d'un système permet de juger de la validité de ce système, écouter la l'interpellation de l'exclu permet d'abandonner la place de Weltverseher (observateur du monde) froid et détaché et de revenir à la place de protagoniste, même si c'est dans le simple acte d'observer le monde. Tout cela m'a été enseigné par la Philosophie de la Libération. Un enseignement qui n'est pas étranger à la tradition de la grande philosophie, mais qui n'est évidemment plus à la mode parmi les coryphées philosophiques du cynisme occidental. Je veux donc présenter ces sept essais aux lecteurs latino-américains comme un témoignage: je veux montrer qu'un européen, même provenant de la banlieue, considère leur réalité non pas comme un modèle, mais comme une réalité capable de donner l'inspiration, de suggérer des concepts originaux, d'offrir une méthode critique afin de pouvoir se comprendre. Je voudrais faire comprendre que l'on commence, en Europe, à s'apercevoir que l'on a atteint un carrefour historique: tout au long de ce siècle dense de tragédies surtout européennes ou engendrées par des européens, on a compris que le monde ne doit plus avoir besoin d'hégémonies, qu'au contraire il doit être délivré des hégémonies. Je voudrais dire, en jouant sur des paradoxes, que Dussel a, à mon avis, enseveli Gramsci; mais l'aspect le plus savoureux de l'affaire, c'est que si Gramsci était encore vivant, il serait le premier, j'en suis persuadé, à se réjouir d'avoir été enseveli par un processus de libération intellectuelle et morale. Que Dussel puise son sens de la libération dans l'Évangile m'importe peu, même si je me considère un agnostique. Peu m'importe qui dit la vérité, car la vérité est libération, et si ce mot revient onze fois dans la Bible et jamais dans Le capital, les deux livres méritent au même titre d'être lus. On me dira que Le capital n'était pas un ouvrage de morale, mais le marxisme serait peut-être plus répandu si les penseurs marxistes avaient fait plus attention à la tâche que Marx lui-même voulait accomplir, c'est-à-dire la réalisation des principes de la Révolution française: Liberté, Egalité, Fraternité. Et pour réaliser la liberté, il faut commencer par se libérer et par libérer. 13

Que tout cela soit exprimé par un chrétien, ensuite, m'importe encore moins, car Benedetto Croce m'a appris que nous ne pouvons pas ne pas être chrétiens et Ernst Bloch que l'on peut, même sous des formes autres que celles traditionnelles, faire toujours partie du courant chaud du communisme. Je dirais même plus: si les marxistes avaient essayé de comprendre le christianisme, ils auraient gagné en humanité, et si les chrétiens avaient essayé de comprendre le marxisme, ils auraient gagné en histoire. D'ailleurs, si la culture sémite, par l'universalisation du christianisme, est devenue une culture de l'universalité (katolou), le marxisme lui-même, lorsqu'il a rencontré le Tiers Monde, est devenu l'espoir universel d'une vie meilleure, au fond le même espoir qui inspira les chrétiens. Je reconnais au marxisme la supériorité de permettre d'espérer, dans ce monde, en un monde meilleur et je crois que Dussel a appris de Marx justement cet aspect d'un christianisme au fond renversé. Grâce à Dussel j'ai compris que le christianisme est l'une des souches de notre culture occidentale car il nous a enseigné à nous indigner devant la violence, l'injustice, la souffrance, et celui qui trouve des arguments pour les expliquer avant de les condamner, n'est pas un chrétien, mais simplement un imitateur vulgaire et grossier de mon illustre compatriote Nicola Machiavelli, lequel n'utilisait pas sa raison pour justifier violence, injustice et souffrance mais s'indignait devant ceux qui ne voulaient pas les comprendre, pour expliquer ensuite que violence, injustice et souffrance sont typiques chez l'homme. Machiavelli m'a fait comprendre que l'homme sans violence, injustice et souffrance se sent plus homme et vit d'une façon plus humaine, c'est-à-dire avec sérénité. J'ai appris à traiter l'opprimé comme mon égal et crois que la Philosophie de la Libération a repris de l'Occident cet aspect, à savoir la possibilité de traiter légalement l'opprimé comme son égal. Au fond, j'ai retrouvé chez Dussel toutes les racines de ma culture européenne, bien qu'interprétées de façon à ce que l'on puisse en comprendre également le côté obscur. Cela 14

signifie pour moi avoir appris à penser, avec l'Autre, non seulement à l'Autre, mais également à moi-même, et je ne serais jamais parvenu à me comprendre sans penser à l'Autre.

15

Première partie

Passé et présent

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.