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La psychologie du raisonnement

De
229 pages
Il s'agit du premier livre écrit par Alfred Binet (1857-1911) à une époque où il était à la Salpêtrière dans le service de Jean-Martin Charcot (1825-1893). Il s'attaque ici au problème du raisonnement qu'il compte élucider par l'appel à la pathologie. L'esprit est une chose qui raisonne et le raisonnement est une organisation d'images: voilà la thèse. Afin d'étudier le raisonnement, il va s'appuyer sur l'acte de perception. C'est à la redécouverte de ce livre de nature à la fois philosophique et psychologique publié en 1886 et reproduit en fac simile que nous convions le lecteur curieux de connaître la pensée d'un des plus grands psychologue de tous les temps.
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LA PSYCHOLOGIE

DU RAISONNEMENT

1èreédition Félix ALCAN, Éditeur, 1886

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8437-2 EAN : 9782747584371

Alfred BINET

LA PSYCHOLOGIE DU RAISONNEMENT RECHERCHES EXPÉRIMENTALES PAR L'HYPNOTISME (1886)

Introduction de Bernard ANDRIEU et Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7)rue de l'École-Polytechnique 75005Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053Budapest) KossuthL.u. 14-16

~CE

HONGRŒ

L'Harmattan Itafia ViaDegliArtisti)15 10124Torino ITALŒ

Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894). V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898), 2004. La suggestibilité (1900), 2005. Dernières parutions Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934),2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888), 2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779) Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Serge NICOLAS, Théodule Ribot: fondateur de la psychologie, 2005. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826),2004. Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 vol.), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004. J. BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004 E. E. AZAM, Hypnotisme double conscience, le cas Félida (1887), 2004. A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801), 2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815, 1818,2 voL), 2005.

A. A. A. A. A. A. A. A.

BINET, BINET, BINET, BINET, BINET, BINET, BINET, BINET,

PRÉFACE DES ÉDITEURS

La psychologie du raisonnement dans l'œuvre de Binet

L'ouvragel d'Alfred Binet (1857-1911)2 a été publié dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine chez l'éditeur parisien Félix Alcan. Il s'agit du premier livre écrit par Binet à une époque où il était à la Salpêtrière dans le service de Jean-Martin Charcot (1825-1893). Celui qui semble l'y avoir introduit est son ami le médecin nonnand Charles Féré3 (1852-1907) à qui il a dédicacé le livre et avec qui il écrira en collaboration l'année suivante un ouvrage sur le magnétisme animal4. Binet s'attaque ici au problème du raisonnement qu'il compte élucider par l'appel à la pathologie; il suit en cela la perspective initiée par Théodule Ribot (1839-1916). L'esprit est une chose qui raisonne et le raisonnement est une organisation d'images. Afin d'étudier le raisonnement il va s'appuyer sur l'acte de perception car « Toute perception ressemble à une conclusion de raisonnement; elle contient, comme la conclusion logique, une décision, une affirmation, une croyance, relatives à un fait qui n'est pas connu directement par les sens; elle est, en d'autres termes, une transition d'un fait connu à un fait inconnu. Le raisonnement logique suppose trois termes. De même que le raisonnement, la perception est impossible sans trois images. Voilà la thèse développée par Binet dans son premier ouvrage, de nature à la fois philosophique et psychologique.
1 Binet, A. (1886). La psychologie du raisonnement. édition en 1896 et plusieurs autres par la suite.
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Paris:

Alcan. On trouve une seconde

Pour une biographie: Wolf, T.H. (1973). Alfred Binet. Chicago: University of Chicago

Press. 3 Pour une biographie: Carbonel, F. (2003). Un oublié normand de la psychologie française: Le docteur Féré (1852-1907). Bulletin de la Société libre d'Émulation de la Seine-Maritime, 29-52. ~ Binet, A., & Féré, Ch. (1887). Le magnétisme animal. Paris: Alcan.

Résumé de l'ouvrage de Binet sur la Psychologie du raisonnement L'ouvrage est divisé en cinq chapitres de longueur et d'importance inégales. Le premier chapitre (pp. 6-14) est consacré à la définition de la perception. Le raisonnement nous fournit chaque jour de nouvelles vérités. Dans le syllogisme « Tous les hommes sont mortels, Paul est un homme» nous déccouvront que « Paul est mortel» en vertu du raisonnement. Binet souligne le fait que la conclusion n'est pas contenue dans les prémisses, elle en est distincte, elle y ajoute quelque chose (p. 9). Le raisonnement constitue bien un développement de la connaissance, puisque toute inférence va du particulier au particulier, et ajoute ainsi des faits nouveaux non observés aux faits déjà connus. Un problème se pose alors: comment un fait particulier peut-il prouver un fait particulier? Binet a pensé qu'on parviendrait à résoudre ce problème en étudiant le raisonnement dans une de ses formes qui est, plus que toute autre, accessible à la méthode expérimentale: la perception des objets extérieurs. Si le raisonnement de la perception extérieure appartient à la classe des raisonnements inconscients, Binet attache peu d'importance à ce caractère. Il veut montrer que l'élément fondamental de l'esprit est l'image; que le raisonnement est une organisation d'images, déterminé par les propriétés des images seules et qu'enfin il suffit que les images soient mises en présence pour qu'elles s'organisent et que le raisonnement s'ensuive avec la fatalité d'un réflexe. Il s'attache alors à établir qu'il y a une grande différence entre la sensation et la perception, et que, tandis que la première peut être considérée comme un acte simple, la seconde, au contraire, est déjà une opération complexe, dont l'analyse est de la plus haute importance. Il en arrive alors à donner la défmition suivante: « La perception est le processus par lequel l'esprit complète une impression des sens par une escorte d'images. » Déjà Helmholtz a comparé l'acte de percevoir à une sorte de traduction, d'interprétation de signes. Percevoir équivaut à traduire; or, qu'est-ce que traduire, sinon aller du connu à l'inconnu? Entre percevoir et inférer, la distance est donc VI

insensible. « La perception du monde extérieur, nous dit Binet (pp. 1314), est comme la lecture d'un livre: préoccupé par le sens} on oublie les caractères écrits aussitôt après les avoir vus. Plusieurs exemples intéressants font foi de cette négligence des sensations. Nous voyons ordinairement les arbres et forêts éloignés} en vert} et les lignes de montagnes en gris-bleu; le gris-bleu est pour nous la couleur des lointains. Mais si, changeant les conditions de l'observation} nous regardons le paysage par-dessous les bras ou entre les jambes} aussitôt les couleurs perdent leurs relations avec les distances des objets, elles apparaissent pures, avec leurs nuances véritables; nous reconnaissons alors que le gris-bleu des lointains est souvent un violet assez saturé, que, le vert de la végétation se transforme insensiblement en ce violet en passant par le vert-bleu et ainsi de suite. La différence vient de ce que dans ces conditions, les sensations sont appréciées en elles-mêmes et non comme des signes qui n'ont d'importance que par les images qu'ils suscitent. » Le second chapitre (pp. 15-54) traite de la question des images. Appliquons-nous si possible à connaître la nature des images « car la connaissance de la nature des images ne peut manquer d'éclairer le problème du mécanisme du raisonnement» (p. 15). Dans la première section (pp. 15-31), Binet prend à son propre compte la formule de Taine qui a fait tant de bruit à l'époque: « De même que le corps est un polypier de cellules, l'esprit est un polypier d'images. » Mais qu'est-ce que l'image? Une sensation conservée et reproduite. Chaque sens a ses images; il en est de visuelles, d'auditives, de tactiles, de motrices. Chez l'un les images visuelles prédominent, chez l'autre les images auditives, ou les images tactiles. De là « plusieurs types sensoriels» (p. 18). Le type le plus commun est l'indifférent (p. 19). On cherche à se rappeler une personne. On la voit; on l'entend aussi nettement qu'on la voit. La mémoire visuelle est égale à la mémoire auditive. « L'indifférent emploie aussi dans ses raisonnements, dans ses imaginations, dans ses rêves les diverses espèces d'images en proportions égales.» Après le type indifférent ou normal, le type visuel, est le plus commun (pp. 19-25). Bien des gens récitent par cœur en lisant par cœur. « Un peintre anglais (...) peignait un portrait en pied, après une seule séance du modèle. Il prenait l'homme dans son esprit, le plaçait mentalement sur la chaise, et toutes les fois qu'il regardait la chaise il voyait la personne assise. Peu à peu, une confusion se fit dans son es-prit; il soutenait que le modèle avait VII

posé réellement et finalement il devint fou. » Ainsi une « visualisation intense» mène sur la route de l'aliénation; tout visuel est un demihalluciné: premier danger. En voici un autre: que votre faculté de vision intérieure s'émousse ou disparaisse, vous n'imaginerez plus les autres images étant restées dans votre conscience à l'état rudimentaire; et s'il est vrai de dire, avec Aristote, que pour penser il faut imaginer, votre pensée ne trouvera plus où se prendre. Binet cite alors le fameux cas décrit par Charcot (1883) qui avait perdu la faculté de vision mentale. Après les visuels viendront les auditifs (pp. 25-26) et les moteurs (pp. 26-32) ; ce dernier mot est vieux, mais il venait de recevoir un sens tout neuf. Les moteurs sont doués du pouvoir d'évoquer des images motrices. Ils font usage « pour la mémoire, le raisonnement et toutes leurs autres opérations intellectuelles d'images qui dérivent du mouvement... Par exemple, l'impression complexe d'une boule, qui est là, dans notre main, est la résultante d'impressions optiques de l'œil, du toucher, d'ajustements musculaires de l'œil, de mouvement des doigts et des sensations musculaires qui en résultent. Lorsque nous pensons à la boule, cette idée doit comprendre les images de ces sensations musculaires, comme elle comprend les images des sensations de l'œil et du toucher. Telle est l'image motrice. » D'ordinaire la quantité de conscience qui accompagne l'image motrice est assez faible pour la rendre inobservable. Et pourtant elle n'en existe pas moins. De là vient que, pour étudier les propriétés de l'image, il faut les grossir, en d'autres termes faire croître leur intensité jusqu'à produire l'hallucination. Entre la sensation à l'état fort ou à l'état faible la différence est toute de degré; d'autre part, il est permis de supposer que « soit qu'on ait une sensation, le souvenir d'une sensation, ou une hallucination correspondant à cette sensation c'est toujours la même cellule qui vibre (p. 41). » Dans la seconde section (II, pp. 32-43) Binet admet une théorie physiologique de l'image et souligne que les images ont leur siège dans le cerveau: « l'image est un phénomène qui résulte d'une excitation des centres sensoriels corticaux}) (p. 33). Il donne alors un résumé (pp. 33 sq.) des expériences5 réalisées avec Charles Péré dans le laboratoire clinique de Charcot, à la Salpêtrière, sur des jeunes filles hystéro-épileptiques, plongées dans le grand hypnotisme. Les faits montrent l'étroite analogie de la sensation, de l'hallucination et de l'image. «Soit qu'on ait la sensation du rouge, ou qu'on ait le
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Binet, A., & Féré, Ch. (1885). La théorie physiologique de l'hallucination.
janvier, 35 (1), 49-53.

Revue

Scientifique,

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souvenir du rouge, ou qu'on voie le rouge dans une hallucination, c'est toujours la même cellule qui vibre» (p. 41). Il serait long de suivre pas à pas Binet dans la troisième section (III, pp. 43-58) dans ses ingénieuses hypothèses sur les images, leurs propriétés, sur les analogies entre les images consécutives et celles du souvenir. Il indique dans cette partie les principales propriétés physiologiques des images. Il considère que les images consécutives constituent un type de transition entre la sensation et l'image ordinaire; « elle tient de la sensation en ce qu'elle succède immédiatement à l'action d'un rayon de lumière sur la rétine, et elle tient de l'image en ce qu'elle survit à cette action» (p. 44). Dans le troisième chapitre (pp. 55-94), Binet traite du raisonnement dans les perceptions. Dans la première section (I, pp. 5565), Binet s'intéresse aux propriétés des images associées aux sensations. Pour cela, il se réfère aux expériences réalisées sur l'hallucination hypnotique. Comment l'hallucination peut-elle servir à l'étude de la perception normale, opération produite par un concours des sens et de l'esprit? Les expériences d'hypnotisme sur les hallucinations visuelles pennettent de pénétrer le mécanisme de nos perceptions normales. Lorsqu'un objet extérieur impressionne nos sens, l'esprit ajoute, de sa propre initiative, aux sensations éprouvées, un certain nombre d'images; ces images, qui complètent la connaissance de l'objet extérieur et présent, ne restent pas inertes et immobiles en présence des sensations. Il se forme en réalité plus qu'une juxtaposition, on assite à une véritable combinaison des sensations avec les images, et quoique ces deux éléments proviennent de sources bien différentes, puisque l'un est sensoriel et l'autre idéal, ils se réunissent pour former un seul tout. Il montre que l'hallucination hypnotique comporte, comme la perception, deux éléments: une impression des sens (car il entre souvent une part de sensation dans le phénomène) et une image cérébrale extériorisée. La perception est bien selon Taine une hallucination vraie6. Entre la perception et l'hallucination se trouve l'illusion des sens. L'illusion des sens hypnotique ne diffère de l'hallucination hypnotique que par un point, c'est qu'elle consiste dans la transformation d'un objet extérieur, tandis que l'hallucination crée un objet imaginaire de toutes pièces. De là l'analogie qui existe entre la perception, l'illusion et l'hallucination. Dans la seconde section (II, pp. 65-74), Binet étudie le lien qui unit la sensation à l'image. Le percept est
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Cf. Binet, A. (1884). L'hallucination. 17,377-412 ; 473-502.

Revue Philosophique

de la France et de l'Étranger,

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un édifice compliqué, construit avec des sensations et des images, et formé visiblement de plusieurs assises. Binet considère la perception externe comme une opération de synthèse, puiqu'elle a pour résultat d'unir à des données fournies actuellement par les sens des données fournies par des expériences précédentes. Dans toute perception il y a un travail qui varie suivant les circonstances. La perception est une forme d'activité dont la nature est très variable, car elle confme par une de ses extrêmes limites au raisonnement conscient, formé de trois propositions verbales, et, par l'autre bout, elle se confond avec les actes inconscients les plus automatiques et les plus élémentaires. Binet réduit les actes de perception à deux types: la perception générique et la perception individuelle. Il montre, d'après des expériences d'hypnotisme sur l'anesthésie systématisée 7, que ces deux espèces de perceptions ne sont que des phases différentes d'un même processus. Dans la troisième section (III, pp. 75-85) Binet commence par montrer que la perception est un raisonnement même si son intention n'est pas d'assimiler complètement la perception à un raisonnement en forme. Ce qu'il veut démontrer c'est qu' « il y a dans le raisonnement en forme des caractères essentiels qui se retrouvent dans la perception externe,' que les deux actes, si dissemblables en apparence, ont cependant la même structure interne, la même ossature» (p. 76). Pour démontrer cette thèse il commence par comparer « la perception d'une orange» au syllogisme banal des écoles: Tous les hommes sont mortels; Socrate est homme; Socrate est mortel. AffIrnler la mort d'une personne vivante en se fondant sur la mort des autres hommes, c'est prévoir, devancer le cours des événements. Ainsi quand nous regardons une orange, en la nommant nous évoquons des caractères non perçus. « Toute perception ressemble à une
conclusion de raisonnement elle contient, comme la conclusion logique,
" une décision, une affirmation, une croyance, relatives à un fait qui n'est pas connu directement par les sens ,. elle est, en d'autres termes, une transition d'un fait connu à un fait inconnu (p. 78). » Quand on nous présente une orange, nous ressentons toujours l'impression d'une tâche jaune (p. 79) ; en dehors de toute expérience antérieure, verrions-nous quelque chose au-delà de notre sensation actuelle? Pour la transformer en une perception ou du moins pour qu'une perception soit construite sur cette base insuffisante il faut une série d'états de conscience dont la

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Cf. Binet, A., & Féré, Ch. (1885). L'hypnotisme chez les hystériques: Philosophique de la France et de l'Étranger, 19, 1-25.

Le transfert. Revue

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sensation provoque le réveil et qui jouent en quelque sorte le rôle de prémisses. « La prémisse du raisonnement classique est: Tous les hommes sont mortels. Celle de la perception de l'orange pourrait, à la rigueur, être fonnulée d'une façon analogue: Tous les corps sphériques de couleur jaune et d'une certaine grandeur sont des fruits remplis de jus sucré. (p. 80) » Quoi qu'il en soit, on voit que la perception consiste, comme le raisonnement, dans l'application d'un souvenir à la connaissance d'un fait nouveau, et aboutit à la généralisation de ce souvenir (p. 80). Dans la plupart des raisonnements les prémisses restent inconscientes; il en est ainsi dans toutes ou presque toutes les perceptions. Celles-ci sont rendues possibles à l'aide d'expériences antérieures dont la conscience s'est éteinte. Binet ajoute: « Le raisonnement peut être défini grossièrement: la transition d'un fait connu à un second fait inconnu par le moyen d'une ressemblance. » Dans le raisonnement banal, on passe du fait connu, la mortalité de tous les hommes, au fait inconnu, la mortalité de Socrate, à l'aide d'une relation de ressemblance constatée et affirmée: Socrate est homme. La perception d'un objet extérieur « suppose un acte d'identification semblable (p. 81). » Dès lors « on peut considérer maintenant comme suffisamment démontré que la perception est un raisonnement (p. 83). » La perception et le raisonnement ont en commun les trois caractères suivants: 1 apartenir à la connaissance médiate et indirecte; 20 exiger l'intervention de vérités antérieurement connues (souvenirs, faits d' expériences, prémisses); 30 supposer la reconnaissance d'une similitude entre le fait qui est affmné et la vérité antérieure sur laquelle il s'appuie. La réunion de ces caractères montre que la perception est comparable à la conclusion d'un raisonnement logique. Dans la quatrième section (IV, pp. 85-94), Binet se pose la question de savoir ce qu'est véritablement un raisonnement et à quelles conditions doit répondre une explication du raisonnement. Première condition: être une application des lois d'association par ressemblance et par contiguïté (J. S. Mill). Seconde condition: être l'établissement d'une relation entre deux termes. Binet discute ensuite plus spécifiquement la théorie du raisonnement de Spencer qu'il rejette à ce propos. Dans le quatrième chapitre (pp. 95-142), Binet cherche le mécanisme du raisonnement. Mais il commence d'abord par étudier les effets de la ressemblance sur nos idées, et nos sensations. Dans la première section (I, pp. 95-117), Binet s'intéresse à la loi de fusion. La
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ressemblance exerce sur les phénomènes de l'esprit une action que presque tous les psychologues ont reconnue de tout temps. Le semblable attire le semblable; une pensée qui prend place dans notre conscience ne s'y installe jamais sans faire revivre des pensées antérieures plus ou moins semblables. Binet va plus loin. Il explique cette loi de ressemblance par une loi de fusion dont voici la formule. « Lorsque deux états de conscience semblables se présentent à notre esprit simultanément ou dans une succession immédiate, ils se fondent ensemble et n'en forment qu'un seul. (.oo)Si les deux états de conscience sont exactement semblables, la fusion est totale s'ils ne présentent qu'une ressemblance imparfaite, ce " qui implique une identité partielle, la fusion est partielle (p. 96). » Comment démontrer cette loi? Par l'expérience, et surtout par des expériences d'ordre tactile. Promenez-vous deux pointes de compas sur l'épiderme: vous n'éprouverez pas toujours deux sensations. Weber a constaté que, sur le milieu du dos l'écart nécessaire des pointes, pour donner lieu à une sensation double, est de 39 lignes. Sur la poitrine, l'écart nécessaire est de vingt lignes; « sur la partie inférieure du front, de 10 " sur la paume de la main, sur le bout du nez, de 3 sur le bord de la lèvre " face palmaire, de 1 ; inférieure, de 2 sur la pointe du doigt indicateur, " sur la pointe de la langue, de 1/2 » (p. 97). L'explication que Binet propose de substituer aux explications en vigueur suppose que chaque point de notre épiderme a une manière spéciale de sentir; la qualité de la sensation variant avec la région de la peau. Pour ne ressentir qu'une sensation au lieu de deux, il faut que les sensations provoquées par chacune des pointes soient de même qualité, et réciproquement si nous éprouvons deux sensations tactiles, nous ne pouvons les supposer uniformes. «Supposez que toutes nos sensations de contact soient absolument uniformes. Une personne qu'on piquera au doigt ne pourra pas savoir si c'est au doigt ou à l'orteil, car, si on eût piqué son orteil, elle aurait éprouvé la même sensation. Pour qu'une sensation de contact s'associe avec la vue du doigt, une autre avec la vue de l'orteil, il est de toute nécessité que les deux sensations soient différentes; sinon, elles se confondront, et la sensation dont le siège est au doigt pourra suggérer indifféremment l'image oculaire d'une toute autre partie du corps» (p. 101). Nos sensations possèdent chacune un signe local qui les distingue; non seulement elles s'éprouvent, mais elles se localisent. Disons mieux: nous les éprouvons et les localisons. Quand la localisation de deux sensations simultanées n'est pas distincte, les sensations ne le sont pas non XII

plus. Prenez un compas, écartez-en les pointes de telle façon que le sujet éprouve toujours la même sensation même si vous l'avez touché en deux points différents. Marquez à l'encre les points de l'épiderme où vous avez appliqué les pointes du compas. Excitez tour à tour l'un de ces points, priez le sujet de fermer les yeux et de vous désigner l'endroit touché. S'il désigne exactement, c'est qu'il aura deviné, non reconnu. « S'il essaye de localiser, il le fait avec des alternatives de succès et d'insuccès, qui prouvent qu'il devine. Cette impuissance de localiser les deux sensations ne peut tenir qu'à une cause, la similitude des deux sensations. Il est donc exact que l'expérience du compas nous donne un exemple de fusion de deux sensations semblables. C'est tout ce que nous voulions démontrer (p. I02-1 03). »8 La fusion est totale ou partielle. Dans l'exemple précité, elle est totale. Il est de nombreux exemples de fusion partielle. Prenez un zootrope, un thaumatrope ou tout autre « jouet scientifique» de même genre. Des sensations se succèdent, dont chacune ressemble partiellement à la précédente, partiellement à la suivante. Ces sensations se fondent. Nous les distinguons selon le nombre: selon la qualité nous les éprouvons identiques. Ainsi les sensations se fusionnent. Les images se fusionnent aussi. On connaît l'hypothèse du savant Huxley. La fonnation des idées générales aurait pour cause la réunion, la fusion de plusieurs images d'objets concrets. Il en serait de nos concepts comme « des images fournies par les physionomies de six personnes et reçues sur la même plaque photographique, pendant un sixième du temps nécessaire pour faire un seul portrait. Le résultat final est que tous les points dans lesquels les six physionomies se ressemblent ressortent avec force, tandis que tous ceux dans lesquels elles diffèrent demeurent dans le vague» (p. 107) (cité par Huxley, Hume, sa vie et sa philosophie, p. 129). On voit dès lors le grand rôle joué par la ressemblance dans le domaine des sensations et des images; elle suggère et fusionne. Comment expliquer cela? Psychologiquement? Ce n'est pas l'avis de Binet qui critique les écrits de Spencer, Bain, Lotze et Wundt à ce sujet. La physiologie seule peut nous venir en aide, car elle nous apprend, en vertu du principe des localisations cérébrales, que ({toutes les impressions du même genre frappent le même endroit du cerveau» (p. 113). En donnant pour base physiologique à deux états de conscience un élément nerveux « numériquement unique», on arrive à expliquer « comment une ressemblance entre des idées est
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Voir son article: Binet, A. (1880). De la fusion des sensations semblables. Revue
de la France et de l'Étranger, JO, 284-294.

Philosophique

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efficace alors même qufelle n'est pas reconnue par l'esprit. Les psychologues se sont demandé ce qu'on peut bien entendre par une ressemblance qui ne serait pas perçue. La ressemblance, a-t-on dit, suppose une comparaison de l'esprit, et quand cette comparaison manque, quand il n'y a pas de conscience, la ressemblance ne peut pas exister non plus. La véritable solution de la difficulté paraît être la suivante: il est vrai qu'il n'y a pas de ressemblance, sans la conscience de cette ressemblance, car, en réalité, les deux choses n'en font qu'une. Mais la conscience n'est qu'un épiphénomène surajouté à l'activité cérébrale, et pouvant disparaître sans que le processus nerveux correspondant soit altéré. Deux images semblables se suivent dans notre esprit: peu importe que nous remarquions ou non leur ressemblance, car, étant semblables, elles mettront en vibration un élément cellulaire commun. Cette identité de siège suffira pour produire tous les résultats que produit une ressemblance reconnue et jugée par une comparaison consciente (p. 115). Binet est donc matérialiste? Non, car il avoue que son explication n'en est pas une, qu'il ne fait que « transposer en termes physiologiques» le phénomène à expliquer, qu'on ne peut faire l'hypothèse d'un « élément unique» donné pour base à la ressemblance, si l'on n'a pas les idées de nombre, de pluralité. En un mot pour connaître les choses extérieures il les faut soumettre aux lois de notre esprit. Par conséquent « l'étude d'un de ces objets, d'un cerveau, par exemple, ne peut rendre compte des formes de notre pensée car elle les suppose toujours» (p. 117). Dans la seconde section (II, pp. 118-132), Binet étudie la genèse de la perception extérieure sans songer que le phénomène résulte d'un raisonnement. Fidèle à sa méthode, il fait appel à la pathologie, « car les cas morbides laissent souvent apercevoir le secret de l'état normal» (p. 118). Les hallucinations hypnagogiques fournissent à Binet un vaste champ d'observations et d'expériences. Quand une sensation actuelle est complètement semblable à une image antérieure, elle se fusionne avec cette image et évoque autour d'elle, par contiguïté, toutes les images qui lui sont associées et qui proviennent par le fait d'expériences précédentes. Si, au contraire, il s'agit d'une sensation dissemblable qui ne peut se superposer à aucune image précédemment acquise, elle n'en suscite pas moins une image avec laquelle elle présente quelque point commun, et amène aussi avec elle, par association, le cortège des images contiguës. Ainsi se forment ces rêves compliqués qui prennent naissance à l'occasion de sensations simples, et aussi les idées délirantes. À travers les XIV

expériences de Maury (Sommeil et rêves, p. 127) il montre que la qualité de l'impression sensorielle influe sur la nature du rêve. Sur cette base Binet affmne que le principe de fusion opère non seulement entre deux sensations, et entre deux images, mais encore entre une sensation et une image. Prenons un exemple du rôle de la sensation dans un fait normal et simple de perception. Il montre que la perception d'un livre a pour effet d'unir une sensation visuelle à un groupe d'images tactiles et musculaires. Soit la vision actuelle d'un livre, que nous désignerons par la sensation A. Cette sensation va se fusionner en partie ou en totalité avec une sensation visuelle antérieure analogue, mais autour de laquelle sont déjà groupées toute une série d'images tactiles et musculaires qui complètent la notion du livre. Désignons par B cette image visuelle antérieure, et par C le groupe de ces images contiguës. On aura donc, comme résultat de la fusion ou de l'identification de deux sensations visuelles, A = B et par ébranlement de voisinage (A = B ) + C ; et la sensation A devient aussi représentative de toutes les qualités du livre (A ou B + C), qu'elle ne comporte cependant pas; mais, fait curieux, tandis que l'état de conscience (B) permet au premier (A) de susciter le troisième (C), c'est cet état (B) qui disparaît par le fait même de la fusion plus ou moins complète avec la sensation visuelle du moment. Toutes les perceptions morbides, illusions ou hallucinations debutent toujours par une fusion entre les sensations du monde extérieur, et les images que ces sensations font jaillir dans l'esprit confmnent cette hypothèse. Toute perception est donc bien une opération à trois termes. Dans la troisième section (III, pp. 133-141), Binet arrive progressivement au raisonnement dont l'explication psychologique est le but des démarches précédentes. «Ne peut-on expliquer son mécanisme en admettant l'existence, dans toute perception, d'un état de conscience intermédiaire servant de trait d'union entre l'impression des sens et les images inférées (p. 134) ? » J'éprouve la sensation visuelle d'un livre. Comment sais-je que c'est un livre? Par la transition de la sensation à une image; mais ce qui rend cette transition possible, c'est la ressemblance de l'objet perçu avec celui auquel nous l'identifions. Mais, encore un coup, percevoir, n'est-ce pas raisonner? Car il faut trois images pour percevoir: lesquelles? A, celle de l'objet perçu; B, celle des objets analogues perçus antérieurement; C, celle des propriétés inférées. Le souvenir visuel B sert de moyen terme, et l'image A se fond avec l'image C. Quand je perçois une orange, pour dire « c'est une orange)} il faut que j'aie perçu d'autres fruits de cette espèce, que j'en xv

évoque le souvenir, que je m'en rappelle les propriétés, que j'infère la présence de ces propriétés dans l'objet placé devant moi. Mais la vision de celui-ci et la vision de celles-là se fondent l'une dans l'autre. Le moyen terme disparaît dans la conclusion. Pour percevoir, il faut trois images, comme pour raisonner, trois termes. En effet, cette opération à trois termes dans laquelle A représente la vision actuelle de l'objet, B sa vision antérieure et C ses propriétés inférées, qu'est-ce, sinon un syllogisme, c'est-à-dire un raisonnement typique? La seule différence qu'on puisse donc trouver entre la perception et le raisonnement, c'est que la perception porte sur des sensations, tandis que le raisonnement porte sur des objets ou des idées. C'est ainsi une opération plus élevée dans l'évolution, un raisonnement de raisonnements - mais, en réalité, cette opération mentale se retrouve dans tous nos actes intellectuels, et on pourrait définir l'esprit, comme le faisait Wundt, une chose qui raisonne. La théorie de Binet satisfait aux trois conditions qu'il avait posées: elle ne fait intervenir que les lois connues de l'association des images; elle explique comment une association s'établit entre deux images, par le seul jeu des lois mentales; elle explique enfm comment cette association se forme sur le modède d'associations antérieures. Il défmit le raisonnement comme « l'établissement d'une association entre deux états de conscience, au moyen d'un état de conscience intermédiaire qui ressemble au premier état, qui est associé au second, et qui, se fusionnant avec le premier, l'associe au second)} (p. 141). En terminant son chapitre IV, Binet rapproche sa thèse de celle de W. James (cf. La Critique Philosophique, ge année, t. I, p. 371. De la caractéristique intellectuelle de l 'homme). James, en effet, remarque l'analogie qui rapproche les associations par similarité du raisonnement proprement dit. Dans les deux cas, nous constatons un lien « formé par un même ordre de relations)}. Mais dans l'association, les relations sont d'ordre concret, dans le raisonnement, elles sont exactes, abstraites. Il est donc nécessaire de distinguer deux modes de raisonnement (p. 372), l'un empirique, l'autre logique, l'un opérant sur des images, l'autre opérant sur des concepts. Binet a négligé cette distinction, cette négligence est certainement volontaire. Les deux actes qu'il compare au point de les identifier sont: 1° l'acte de percevoir; 2° l'acte de raisonner, mais « défini grossièrement)} et conformément aux postulats de la psychologie associationniste. Stuart Mill, on le sait, ne distingue pas les opérations psychologiques (sentir, se souvenir, associer des sensations et des images) des opérations logiques. Raisonner, à ses XVI

yeux, n'est autre chose que percevoir l'absent; c'est également se souvenir du futur, en transposant les événements écoulés de gauche à droite sur la ligne du temps. Le soleil s'est levé hier, il se lèvera demain. À chacune de ces propositions correspond une image. Or Binet nous a démontré la fusion des images semblables. Donc les deux images n'en feront qu'une. Raisonner n'est-il qu'associer des images? Binet acceptant comme acquis les résultats de la logique associationniste, devait nier la logique formelle et par conséquent se refuser à voir dans le raisonnement une opération logique. L'attitude de notre auteur est donc correcte. Son orthodoxie associationniste est irréprochable, sauf en un point, cependant. Binet avoue qu'il n'est pas matérialiste et qu'il admet les {(lois de la pensée» ; mais qu'entend-il par ces lois, et pourquoi néglige-t-il de s'expliquer sur sa façon de les entendre? Le raisonnement machinal qu'il rapproche de la perception est celui de la plupart des hommes chaque fois qu'ils raisonnent mécaniquement; certes les raisonnements de ce genre seront toujours de beaucoup les plus nombreux. Si nous raisonnons de la manière que Binet vient de décrire, cela ne nous empêche pas, parfois, de raisonner au sens où l'entendait Aristote. Dans le cinquième chapitre (pp. 143-168), Binet donne sa conclusion. Dans la première section (I, pp. 143-148), il montre que la théorie des trois images (la première se fusionne avec la seconde, qui à son tour suggère la troisième) s'applique aux raisonnements de toutes les espèces (le raisonnement logique serait construit sur le même modèle que la perception), et constitue par conséquent une théorie générale du raisonnement. Dans la deuxième section (II, pp. 149-156), il souligne que la fonction du raisonnement est d'agrandir la sphère de notre sensibilité en l'étendant à tous les objets que nos sens ne peuvent pas connaître directement. Ainsi compris, le raisonnement est un sens supplémentaire, qui al' avantage d'être affranchi de ces conditions étroites du temps et de l'espace. «La mémoire, qui conserve les impressions des sens, les reproduit au moment nécessaire, et les localise à leur place, dans le tableau du passé, pourrait être appelée à juste titre, comme le raisonnement, un sens supplémentaire; plus exactement, la mémoire est une vision du passé, tandis que le raisonnement est, en gros, une prévision, c'est-à-dire une vision de l'avenir» (p. 155). Dans la troisième section (III, pp. 156-161), Binet soutient que le raisonnement est le type unique de toutes les opérations de l'entendement. Son importance est attestée. Grâce au raisonnement, on a la sensation des objets extérieurs XVII

avant qu'ils arrivent en contact avec l'organisme, ce qui permet de savoir d'avance quelle conduite il faut tenir. Le raisonnement et le raisonnement perceptif en particulier est la base d'une préadaptation de l'individu à son milieu. « Trois images qui se succèdent, la première évoquant la seconde par ressemblance, et la seconde suggérant la troisième par contiguïté: voilà le raisonnement (...) mais ce serait une erreur de croire que ce processus est spécial au raisonnement. Loin de là. On le retrouve dans toutes les opérations intellectuelles» (p. 156). Toute perception résulte d'un raisonnement; on peut rencontrer dans la perception: 10 un acte de souvenir; 20 une œuvre d'imagination. Il n'y a pas de distinction bien tranchée entre une perception-souvenir et une perception-raisonnement. « Tout ce que l'observation la plus attentive nous apprend, c'est que tantôt l'image suggérée est projetée et localisée dans le panorama du passé, dont elle paraît être un fragment, tantôt elle est rapportée à un objet présent, et se dépouille de son caractère d'ancienneté pour paraître actuelle. » (p. 159). Le souvenir, comme vision dans le passé, offre moins d'utilité que le raisonnement; on a plus souvent besoin de regarder en avant qu'en arrière. Aussi il apparaît à Binet que le souvenir n'est pas un fait primitif, mais surajouté; il est sorti du raisonnement à une époque où la lutte pour l'exsitence est devenue moins impérieuse. D'un autre côté, l'analyse montre que les illusions volontaires se construisent par les mêmes procédés que les perceptions correctes: une association de ressemblance suivie d'une association de contiguïté. L'imagination est un raisonnement faussé que nous ne cherchons pas à rectifier. Considérée comme la faculté de créer des assemblages d'images qui ne correspondent à aucune réalité extérieure, elle doit aussi appartenir à un développement tardif, car elle n'est pas directement utile à l'adaptation. Dans la quatrième section (IV, pp. 161-168), Binet souligne que dans le raisonnement le premier rôle appartient aux images; « ce sont les images qui s'ordonnent en raisonnement, en vertu des propriétés qu'elles manifestent, quand elles sont mises en présence ,. ce sont elles qui forment spontanément, sous notre regard intérieur, le tableau du monde extérieur» (pp. 163-164). Mais nous raisonnons parce que nous avons dans notre cerveau une machine à raisonner. Il termine ainsi en présentant une théorie physiologique du raisonnement. Il a ainsi rappelé la théorie de la ligne de moindre résistance suivie par les ondulations nerveuses, invoquée par Spencer, pour expliquer l'association des images, et celle de

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l'identité des éléments cellulaires ou de l'isochronisme des vibrations intra-cellulaires, pour expliquer la fusion des sensations identiques.

La psychologie du raisonnement vue par Pierre Janet9 (1859-1947) Nous proposons ici la retranscription d'une des critiques les plus sévères qui ait été publiée lors de la parution de l'ouvrage de Binet. Elle est dûe à Pierre Janet (1859-1947), celui qui barrera la route à Binet au Collège de France quelques années plus tardlO. Janet, jeune philosophe à peine sorti de l'École Normale Supérieure, est en train de préparer sa thèse de philosophie sur l'automatisme psychologique. Il vient de publier quelques articles Il remarqués par les scientifiques de l'époque sur le somnambulisme. Voici le texte publié dans la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger: «Depuis que l'on s'occupe scientifiquement de l'hypnotisme, beaucoup d'expérimentateurs et en particulier M. Beaunis 12ont signalé le parti que l'on pouvait en tirer pour les études de psychologie. Grâce à ce procédé, on peut pratiquer une véritable expérimentation psychologique et, comme on l'a dit, une vivisection morale; on peut donner aux phénomènes les plus fugitifs le degré de force et de précision nécessaire pour les observer à loisir, on peut méme paralyser des facultés et observer comme par la méthode des différences les résultats de ces suppressions. La méthode était indiquée, il restait à en tenter l'application: M. Binet a l'honneur d'avoir écrit le premier ouvrage de psychologie fondé sur des recherches expérimentales par l'hypnotisme, et cette première application de la méthode ne peut qu'encourager les espérances qui avaient été fondées sur elle. L'auteur en effet a su en tirer un grand nombre de faits exacts et de notions précises sur la nature des images, leur association avec les sensations et le mécanisme de la perception extérieure. Il a été moins heureux peut-être quand il a voulu dépasser les résultats immédiats
9 Janet, P. (1886). Analyse de l'ouvrage d'Alfred Binet: La psychologie du raisonnement. Recherches expérimentales par l'hypnotisme. 1 vol. in-18, Félix Alcan. Paris, 1886. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 22, 188-193. 10 Nicolas, S., & Ferrand, L. (2002). Alfred Binet and higher education. History of Psychology, 5, 264-283. 11Janet, P. (2005). Premiers écrits psychologiques (1885-1888). Paris: L'Harmattan. 12L'expérimentation en psychologie par le somnambulisme provoqué (Revue philosophique, juillet et août 1885).

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de l'expérience et appliquer ces premières découvertes à la théorie du raisonnement. Si nous exprimons quelques réserves sur ces derniers résultats très intéressants encore, c'est que par la même méthode appliquée avec plus de précision au raisonnement lui-même, l'auteur pourrait peut-être les compléter encore. » «M. Binet analysant la perception des objets extérieurs en distingue bien le caractère principal: « C'est, dit-il, un état mixte formé par le concours des sens et de l'esprit... c'est le processus par lequel l'esprit complète une impression des sens par une escorte d'images », et pour la comprendre il est nécessaire détudier les images et le lien qui les unit ainsi aux sensations. » « Il est maintenant admis après les travaux de MM. Taine et Galton que (page 189) chaque image est une sensation spontanément renaissante et en général plus simple et plus faible que la sensation primitive, mais capable d'acquérir dans des conditions données une intensité bien plus grande. Il y a autant d'espèces d'images que d'espèces de sensations, et chaque personne, suivant ses habitudes et la nature de son organisme, se sert plus particulièrement de telle ou telle sorte d'images. C'est là ce qui donne naissance aux différents types sensoriels étudiés par M. Charcot, les indifférents, les visuels, les auditifs, les moteurs. M. Binet, dans les recherches qu'il a faites avec M. Féré sur des individus hypnotisés, a réussi à montrer que l'image ou plutôt le processus nerveux correspondant a un siège fixe dans le cerveau et que ce siège est le même pour l'image et pour la sensation. Il faut étudier dans l'ouvrage même tous les détails que donne M. Binet sur la nature des images et qui serviront à faire plus tard une théorie complète de cet important phénomène. M. Binet étudie ensuite les propriétés des images qui sont associées à des sensations. Ce phénomène très délicat et peu visible à l'état nonnal peut être considérablement agrandi par la suggestion hypnotique. Les lecteurs de la Revue connaissent les expériences célèbres du portrait, du miroir, du prisme, de la lorgnette qui nous montrent l'hallucination hypnotique comme soudée à une sensation réelle et se modifiant avec elle. » « Quel est ce lien qui unit ainsi la sensation à l'image et fait du tout une sorte de synthèse? L'auteur remarque avec raison qu'il y a là un travail de l'esprit plus ou moins compliqué suivant les circonstances. Tantôt à la sensation visuelle on associe quelques images très simples du toucher ou du sens musculaire, tantôt à la sensation primitive on joint une xx

foule de souvenirs compliqués qui permettent de reconnaître l'objet ou la personne. Ce n'est d'abord qu'une reconnaissance générique de l'objet extérieur, puis c'est une reconnaissance particulière de tel ou tel objet déterminé. M. Binet illustre ces remarques par un exemple très frappant emprunté à l'anesthésie systématisée des somnambules. Un sujet à qui on a défendu de voir une personne ne recouvre que peu à peu d'abord la vision, puis la reconnaissance de cette personne. Je pourrais signaler à M. Binet un exemple du même genre que j'ai pu observer moi-mème. Si je défendais à un sujet de voir une personne, ma suggestion ne réussissait pas entièrement: il continuait à voir la personne, mais ne la reconnaissait plus. La reconnaissance individuelle étant plus compliquée et postérieure était plus facilement détruite que la vision générique. Mais sur la nature même du lien qui unit la sensation à l'image M. Binet passe, à mon avis, beaucoup trop vite. Ce lien, dit-il, qu'il soit conscient ou non, est toujours un jugement, puis citant à ce sujet un mot de M. Paulhan au moins discutable: « Tout jugement se réduit à une association d'images momentanément indissoluble », l'auteur nous renvoie aux philosophes anglais pour une démonstration plus complète. » « Il est heureusement plus complet lorsqu'il étudie les lois qui règlent cette synthèse. C'est d'abord la loi de la ressemblance: « Les actions, (page 190) les sensations, pensées ou émotions tendent à raviver celles qui leur ressemblent parmi les impressions ou états antérieurs.» Puis la loi de fusion par laquelle l'auteur veut avec raison compléter la loi précédente: « Lorsque deux états de conscience semblables se présentent à notre esprit simultanément ou dans une succession immédiate, ils se fondent ensemble et ne forment qu'un seul état. » La démonstration de cette loi nouvelle et, à ce propos, la discussion des expériences de Weber sur la délicatesse du toucher, forment, si je ne me trompe, une des parties les plus intéressantes et les plus durables de l'ouvrage. Ce chapitre est terminé par une hypothèse assez vraisemblable sur la raison physiologique de cette association mentale. L'action d'un élément nerveux unique peut expliquer comment une ressemblance entre deux idées est efficace alors même qu'elle n'est pas reconnue par l'esprit. D'ailleurs, il en est toujours ainsi, car la ressemblance ne peut être perçue par l'esprit que lorsque les deux idées sont présentes, lorsque en un mot l'association est déjà faite. On s'explique mal comment après ces remarques fort justes l'auteur persiste encore à confondre l'association et le jugement. » XXI

« Ainsi étendues, les lois de l'association nous permettent d'expliquer le mécanisme de la perception extérieure. Dans les hallucinations hypnagogiques, dans certains délires, nous voyons nettement les images se joindre à la sensation réelle: il en est de même dans toute perception normale. À la simple vue d'un livre, je pense à son poids, à sa résistance, à son contenu. Cette association se fait par l'intermédiaire d'une ancienne sensation visuelle ressemblant à celle-ci et qui a été associée autrefois à des sensations musculaires et tactiles. « L'aspect actuel du livre ressemble en partie ou en totalité à l'aspect antérieur de ce livre dont le souvenir persiste dans mon esprit; l'apparence qui s'offre actuellement à ma vue fusionne avec ce souvenir visuel qui, à son tour, amène dans le champ de la conscience le cortège des souvenirs tactiles ou musculaires auxquels il est lié. » A, vision actuelle, fusionne avec B, vision passée, et par son intermédiaire est associé à C, l'ensemble des autres souvenirs. L'opération se décompose ainsi: une association par ressemblance qui a pour but d'introduire une association par contiguité. » « M. Binet n'hésite pas à généraliser cette théorie de la perception extérieure: il retrouve les mêmes procédés dans d'autres opérations en apparence très différentes et plus compliquées, en particulier dans le raisonnement. On peut en effet relier la perception au raisonnement par une série d'intermédiaires: « La perception se confond d'un côté avec les actes les plus élémentaires et les plus automatiques, et de l'autre elle confine au raisonnement conscient formé de trois propositions verbales: « Quand nous reconnaissons à la simple inspection d'une feuille qu'une plante est de la saponaire ou du lilas, quand nous arrivons à comprendre une écriture, il y a dans notre esprit non pas sans doute un raisonnement en forme, mais tous les éléments d'un véritable (page 191) raisonnement qui reste inconscient. » Nous pouvons donc comparer la perception d'une orange à ce syllogisme banal: Tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, donc il est mortel. Ces deux actes appartiennent à la connaissance indirecte et médiate, ils ont pour trait commun de supposer l'existence de certains états intellectuels antérieurs qui d'un côté complètent la vue de l'orange par l'image de la saveur, du poids, etc., de l'autre ajoutent à l'idée de Socrate celle de la mortalité. Dans les deux cas, la transition du fait connu au fait inconnu se fait au moyen de la ressemblance: « Nous passons d'un fait connu, la mortalité des hommes, à un fait inconnu, la mort de Socrate, grâce à la relation de ressemblance que nous découvrons entre les deux faits et qui fait l'objet d'une XXII