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LA SCIENCE PREMIERE

De
544 pages
Dans notre modernité occidentale, les sciences sont spécialisées et en oublient leur origine commune. Une science dite première porte remède à cet état de chose sans dégénérer en métaphysique, ni contester l'autonomie des sciences locales. Elle étudie globalement les lois d'invention du réel - fût-il éthique et politique - en amont des sciences locales et de la philosophie même. Nietzsche et Husserl annoncent cette science nouvelle, dont la méthode nommée europanalyse contribuera à bouleverser l'occidentalo-centrisme.
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LA SCIENCE

PREMIÈRE et l'avenir

Une pensée pour le présent

Collection La philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren ,Dernières parutions:
Stanislas Breton, Vers l'originel. Hélène Van Camp, En deuil de Kafka. François Rouger, Existence-Monde-Origine. Collectif, Jean Borreil, La raison de l'autre. Christian Miquel, Philosophie de l'exil. Christian Miquel, La Quête de l'exil. Ruy Fausto, Sur le concept de capital. Idée d'une logique dialectique. Augusto Ponzio, Sujet et altérité sur Emnzanuel Lévinas. Anne Staquet, Introduction à la pensée faible de Vattinzo et Rouatti. Hélène Van Camp, Chemin faisant avec Jacques Derrida. Danielle Cohen-Levinas, Des notations musicales. Frontières et singularités. Alessandro Pandolfi, Généalogie et dialectique de la raison mercanti listes Slavoj Zizek, Essai sur Schelling. Le reste qui n'éclôt janzais. Humberto Giannini, Pierre-François Moreau, Patrice Vermeren (Sous la direction de), Spinoza et la politique. Rada Ivekovic, Le sexe de la philosophie Ernesto Mayz Vallenilla; Fondements de la méta-technique Juan Diego Blanco, Initiation à la pensée de François Laruelle. Monica M. Jaramillo-Mahut, E. Husserl et M. Proust A la recherche du moi perdu. Juliette Simont, Essai sur la quantité, la qualité, la relation chez Kant, Hegel, Deleuze. Les "Fleurs noires" de la logique philosophique.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5467-4

Serge VALDINOCI

" LA SCIENCE PREMIERE

Une pensée pour le présent et l'avenir

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

" Tel est le destin qui pèse sur l'Europe présente: ses fils les plus vigoureux sont justement ceux qui parviennent le plus tard et le plus rarement à l'éclosion printanière: il pourrissent le plus souvent précocement dégoûtés, vieillis, assombris justement parce qu'avec toute la force de leur passion, ils on vidé jusqu'au fond la coupe du désenchantement. Et, ils ,ne seraient pas les plus vigoureux s'ils n'étaient pas non plus les plus désenchantés. Car telle est l'épreuve de leur vigueur. C'est au fond de toute la maladie de leur siècle qu'il leur faut parvenir à la santé. Ce qui les distingue, c'est ce printemps tardif". (Volonté de Puissance. Gallimard, p. 242)

Pour toi, Nicolas. A JoudreviUe, ma mine.

ADRESSE AU LECTEUR

Lecteur, futur ami européen peut-être, nous savons toi et moi que, dans l'absolu, un avertissement est une sorte d'entretien fictif préliminaire, où il s'agit de réussir à te tenir entre ta vie et la vraie vie que l'ouvrage promet. Comment alors te parler vraiment d'Europe, c'est-à-dire autrement qu'à énoncer, ou à dénoncer, l'affairisme économique, les atrocités culturelles, la nouvelle spiritualité décadente? Bientôt la gent des lettrés, ces morts consommant la vie, va récapituler, compiler le XXèmciècle, et le second millénaire. s La République universelle des Lettres tiendra dans la salle de lecture de la bibliothèque de Charleville - déconstruite à l'acide, mais en vain par Rimbaud - et transformée en Banque de données grouillantes. Alors je viens dans toi en étant moi-même pris au vif, et en me souvenant que mon prédécesseur Freud, allait au réel fort presque distraitement, à partir des associations d'idées, en puisant à l'imagination la plus inattendue, c'est-à-dire celle qui attaque et disjoint chaotiquement. C'est pourquoi plutôt que de partir de la mythologie, qui fait de la déesse Europe une éternelle et insatisfaite parturiente, j'irai dans toi comme M.Tournier, depuis la tumultueuse météorologie. L'ancien Occident réduit au temps et à l'espace est semblable à un ouragan historique. Les éclairs des sciences, le tonnerre des idées philosophiques, les nuages tournoyants de la culture, tout cela s'accentue de son accentuation exponentielle. Cependant il existe au beau milieu une large "brèche" , comme dit H.Arendt. En vérité l'ouragan est un cyclone, avec son œil clair de sérénité que le vieil Occident ne pressent pas en général, sauf par fulguration - je pense ici à Maître Eckhart, l 'homme noble. L'œil est cet absolu mobile à quoi tout touche sans qu'il touche à rien. Cet œil est un astre, et nous passons alors dans le réel, si sur5

prenant cela fût-il. Sa particularité est certes de s'effacer plus rapidement que ceux que nous voyons, eux toutefois que les Anciens croyaient immortels. Mais il y a mieux: à la différence des astres communs, notre "œil" : la planète-Europe, est invisible directement en tant que telle du moins avec des yeux d 'homme. Seuls des rapprochements avec les nuées virevoltantes autour permettent de la détecter. Ainsi le centre échappe en soi aux alentours. Vois-tu, la météréologie nous pousse à admettre que sur terre l'ordre de l'invisible recèle quelquefois un réel non-transcendant, en soi absolu, et qui constitue la référence, totalement indemne des fluctuations les plus fantastiques. En Europe désoccidentalisée il y a du "tout autre" (Otto) certes à même les choses, mais tout en étant sans rapport à elles, ce qui tranche eu égard au relationnel absolutisé des sciences d'origine européenne. A partir de là tout reste à comprendre. Comment cerner l'invisible pour l'invisible, puisque dans son essence il est sans rapport à l'entourage spatio-temporel? On ne peut se contenter d'inférer cet invisible depuis l'entourage, à l'image de ce qui se passe dans le cyclone. Car ce serait briser l'absolu. Reste à admettre que nous possédons, outre notre vision naturelle, une "vision" surnaturelle mais à même les choses-mêmes, sans parfum de transcendance d'aucune sorte, pas même celle d'un sujet. Il y a une généralité réelle de l'invisible dont la localisation dans l'espace est une particularisation d'espèce plus faible. Ceci introduit à la distinction étonnante d'ordres de réel, de puissances plus ou moins fortes et même qualitativement différentes. La mesure se transsubstantie en immensité. Nietzsche et Cantor se rappellent soudain à nous, mais comment articuler tout cela? Cet immense qui plus est, te concerne lecteur, et ce au plus intense de ton immédiateté, sans rapport à tes discours justificatifs ou dénonciatifs. Car il est le cours rocailleux de ta vie en dénivellation d'ordres, et t'échappant par essence. Il te faut malgré toi courir après lui, cet inconnu ubiquitaire, et t'arracher à toi à cause de son arrachement de toi. Prométhée, au moins, s'est arraché des hommes pour ravir le feu dont il connaissait l'existence. En ce qui te concerne, l'astre flamboyant te dévore innocement à même toi en t'inventant par irruption violente, et au plus loin de toutes tes sciences. Te voilà mystique effaré, comblé par ton évidement! Les propos qui précèdent ne sont pas issus d'un cauchemar, ou 6

d 'une rhétorique. De grands hommes forts ont lucidement1 buté contre ce plafond imperturbable de leur pensée vivante, dans le drame ou la discrétion les plus totals. En deçà des genres culturels, Nietzsche, Artaud, Husserl, les Maudits du Grand jeu effacés par l'ignorance de Breton et du surréalisme, et plus près de nous par exemple F.Laruelle se donnent comme surnaturellement la main et, à l'instar des personnages de Matisse, tournent autour d'un astre de référence, l'immanence réelle ou l'interne, et non pas l'intériorité psychologique, voire même spirituelle. Lecteur, le livre que tu ouvres rompt la ronde et entre dans l'astre. En lui il im-mane et déploie sa structure. Il en tennine positivement, dans son long frémissement, avec la guerre secrète que mène la puissance humaine pour sa création vraie qui est explosivement dénaturante. Pour ce faire il use de la technique conceptuelle, mais peu à peu entre vivement dans la chair de la pensée, encore inédite. Il endoconceptualise ou europanalyse. C'est pourquoi il est fondateur théoriquement et acteur charnellement, avec les inévitables répercussions culturelles. En somme c'est un manuel pratique d'un genre nouveau. La science première est un connaître analytique, et un naître généanalytique au "surhumain" (Nietzsche). Elle gère cette gestation révolutionnaire.

I.Les autres refusent la lucidité, au nom de la "lumière naturelle". La philosophie est maîtresse en ce genre de prestidigitation, qu'elle a poursuivi au XXème siècle avec les déconstructeurs de la métaphysique, pratiquant la demi-mesure. 7

INTRODUCTION

I) LA PENSEE PLANETAIRE ET L'DEE D'UNE PLANETE DE LA PENSEE: 1) A la recherche d'une Voie européenne pour la pensée2, A) Nombreux sont les intellectuels, et parmi eux surtout les scientifiques, qui à la limite de la science-fiction, considèrent les nouveaux outils informatiques comme véhicules d'une pensée planétaire. Des instruments tels que Internet par ex., sans doute le premier historiquement d'une grande famille à venir, délocalisent il est vrai les sites spato-temporels, disséminés, de la recherche, et instituent une interactivité instantanée des découvertes, ainsi qu'une transparence qui dépasse l'ancienne opposition du privé et du public. D'aucuns pensent que cette accélération de l'information, et surtout
2 Depuis la faillite des idéaux transcendants, une certaine immanence est à la mode. Il est vrai que le caractère obsolète de l'opposition du corps et de l' esprit, ou de l 'histoire et du terme de I'histoire etc. engendrent une nouvelle "perception" des choses. Merleau-Ponty lui même parlait de la nécessité d'une esthésiologie généralisée. On parle d'immanence esthétique (théâtrale, malgré le dernier Artaud) politique etc. La méditation des pensées extraoccidentales oriente également vers l'immanence. Enfin latommunication généralisée intercontinentale, qui paraît égaliser le public et le privé, créer la transparence sans obstacle... et qui plus est organiser l'inventivité, est encore signifiée comme immanente. Il nous paraît que le risque de confusion est grand, avec les conséquences dramatiquement incalculables qui s'ensuivent pour l'integrité de l'homme, ce tout un chacun absolu. Aussi la science première choisit la voie de la fermeté et tente de donner à comprendre que cette mouvance générale risque de gâcher l'essentiel: l'invention d'une vraie grande pensée. De cette dernière seule découleront les particularismes (politique, esthétique etc.). Mais préliminairement, l'immanence est à penser dans sa généralité. L'absolu d'abord. Le relatif ensuite. 9

ses conséquences au plan de la communication, instituent le saut des améliorations quantitatives vers les émergences qualitatives de nouveauté. Ils reprennent alors un schème de pensée hegelien, repris par Lénine dans un contexte révolutionnaire que les philosophes connaissent bien. Nombreux philosophes, chagrins devant le spectre qui se profilerait de la pensée unique, oublient que la pensée planétaire ne fait que digitaliser la koiné conceptuelle occidentale, laquelle envahit le monde à grande vitesse. Il est vrai que la distinction s'impose entre le philosophe isolé, qui reste un homme, et La philosophie qui est une matrice dont les possibilités théoriques systématisables concernent l'essence réelle de l' Occident3, lequel s' autopose comme toute civilisation. Alors que le philosophe songe à sa différence, la philosophie ainsi placée élargit son type d'identité jusqu'à l'universel planéraire. Dans le sillage de cet argument philosophique de l'Occident se planétarisant, se dessinent peu à peu les contours d'une pensée philosophique internationale, qui renvoie à l'arrière-garde les combats pourtant encore récents entre les restes actifs de la métaphysique continentale et la logicisation anglosaxonne de la pensée généralisant les accents initiaux du cercle de Vienne. Cette délocalisation confirme l'engagement de La philosophie, et non de chaque philosophe, dans la croissance de l'idéologie occidentale. Alors la pensée unique serait généralisée, incluerait objectivement ses opposants, malgré eux. A qui voudrait individualiser une nouvelle matrice de pensée, prenant en charge les révolutions scientifiques, sans réactualiser à faux une position métaphysique, et ouvrant des possibles, la tâche semble énonne, voire impossible.
3 Dans les ouvrages précédents consacrés à l' europanalyse, nous ne distinguions pas entre Europe et Occident, les deux termes s'équivalant dans leur dénégation culturelle d' europe, qui est le réeL Désormais le travail s'affine: nous cherchons une Voie réelle à même l'avortement culturel de cette dernière. Cet avortement, grécooccidental pour reprendre un terme coutumier (depuis Spengler jusqu'aux déconstructionnistes) concernera donc l'Occident. L'Occident est le genre induit du magma des cultures concernées. Il en ira désormais différemment d'Europe. Via la matrice europe, Europe devient une forme réelle, une planète de pensée, ou un "quelque chose" généralisé (au sens einsteinien), formalisé (au sens husserlien), qui n'a plus rien en commun avec l'espace et le temps des pays européens. Alors que "Occident" est un genre, ou une espèce, induits empiriquement, "Europe" devient une généralité réelle, une planète de pensée dont le centre de gravité matriciel est europe. 10

B) Aussi afin de vraiment déconditionner, il n'est pas vain de considérer une pensée d'une toute autre sorte, qui a gardé sa Iocalisationprofonde, et qui n'est pas mixtée d' occidentalisme du moins jusqu'à présent. Nous pensons au Yi king chinois, deux fois millénaire, qui possède certaines caractéristiques ayant promu un grand continent de pensée, un continent qui n'est pas que géographique. A cet égard, l'ouvrage de F.Jullien est une excellente élucidation du Classique du changement4. Notre projet n'est pas, à l'instar de F.Jullien de ressourcer la philosophie au contact de l'Orient, dans le cadre d'un esprit comparatiste certes bien tempéré (cf. p.298). Il faut savoir que le Yi king est une référence pour la Chine, le classique au sens fort du terme par rapport auquel se sont situés les meilleurs commentateurs des époques successives. Il indique la voie - le Tao à travers une série de diagrammes (trigrammes, hexagrammes), donc de signes emblématiques ne formant pas Logos (grec) ou Parole (biblique). Les commentaires suivent ce dispositif, étrange pour un Occidental. Notre intérêt pour ce texte tient à sa densité, bien rendue par le commentaire de Jullien reprenant Wang Fuzhi, et qui n'a rien de commun avec la logomachie planétaire de la koiné conceptuelle, malgré l'intérêt de cette dernière sur laquelle nous reviendrons. Qu'en est-il de cette densité? D'abord l'auteur, le Sage éventuellement, est cet être qui s'efface devant le réel. C'est un homme de tact qui laisse être les choses elles-mêmes de toutes espèces sous la Nature interactive du Ciel (Quian) et de la Terre (Kun). Dans le Yi king la pensée, désubjectivée, est une nuance du processus du réel. Son invisibilité n'est qu'une "phase" comme dit F.Jullien, et non une transcendance. L'intrication - via les grammes - du visible et de l'invisible, signe une immanence générale, à l'orientale. D'autre part les trigrammes et hexagrammes (avec traits continus, ou discontinus) ne sont pas des mots, mais des figures emblématiques qui recèlent le sens et l'énergie dérivant de l'interdépendance des deux pôles initiaux. La connaissance, désubjectivée, est la puissance - au sens d'Aristote - du réel naturel. Jullien examine d'ailleurs l'économie générale de cette connaissance comme "détection" dans le cœur processuel des choses en évolution. Ainsi il n'y a pas construction d'une chaîne de représentations isolées. La détection est au service de la conduite de la vie. Nous n'avons isolé que deux caractéristiques, mais elles sont déterminantes pour notre pro4 François Jullien. Figures de l'immanence. Le livre de poche. Biblio. 1993. Il

pos. A la limite la représentation du sage se sublime en continent' parce qu'elle s'égale au continent chinois dont les traits diagrammatiques sont les emblèmes. Telle est l'unité de la Voie, dans une l'esprit communautaire est très solide. Tradition OV C) Cette densité continentale du Yi king est impressionnante. Revenons à l'Occident planétarisant. Selon l'anthropologue Louis Dumont la culture occidentale aurait trouvé son premier motif à peu près 1500 ans avant la naissance du Christ, avec le surgissement de la figure - bien connue dans la culture indienne - du "Sannyasi", c'est-à-dire du renonçant. L'Occident s'est bâti autour de la figure modifiée du renonçant hindou: le philosophe aristocrate en Grèce, le moine, le méditatif et le penseur de nos jours sont des centres d' attraction culturels. Le "Sannyasi" occidental renonce, par l'esprit ou par le corps - ou par les deux - au type d'intégration que le commerce (neg-otium) symbolique lui offre, et prend sa route. Il part, ailleurs, à la recherche de la vérité. Par altération progressive et culturelle, chacun devient peu ou prou ~'renonçant", ce qui ouvre à une civilisation de l'individu, mais dans le Monde aux antipodes de celle où fleurit le Yi King. Il ne s'agit pas ici de se prononcer sur la qualité de l'individu, surtout dans notre phase culturelle occidentale et terminale, où la quête de la vérité est souvent bradée touristiquement. D'aucuns parlent d'une ère du vide individuel. Cependant notre propos n'est pas sociologique, ni anthropologique d'ailleurs. Louis Dumont nous a servi à esquisser le contexte: chez les philosophes, par exemple, les représentations ne font plus continent à s'égaler au continent Européen. Elles résistent, se systématisent, s'organisent sur leur propre "terre" intérieure. Reste à préciser l'originalité de cette "renonciation" aboutissant à la systématisation philosophique. Ici l'anthropologie est insuffisante. Il faut se risquer. En Occident ch'acun construit "sa" symbolique par refus du tout venant symbolique communautaire: le philosophe ne cherche pas à connaître pour détecter et se placer dans le cœur de la vérité, ou pour choisir soit le Yin soit le Yang dans l'interdépendance maintenue des deux (cf. le Yi King). Il veut connaître pour connaître; Socrate accoste les jeunes athéniens et, au lieu d'influencer leur conduite pour les ranger dans l'ordre des choses - la
5 Alors, "continent" prend un sens interne, qui habite la signification habituelle, spatiotemporelle, du terme. 12

justice par exemple -, il leur pose la question: qu'est-ce par ex. que
la justice? Socrate fait reeul, telle "sannyasi", interrompt l'interminable Protagoras, et pose toujours un problème. Socrate accepte de se retirer du Kosmos, fait intériorité - laquelle appelle d'ailleurs en retour la transcendance platonisée des Formes -. La pensée est au départ un handicap, une atrophie, et non un processus dans le réel comme en Chine ancienne. Une halte s'impose: en Chine le Sage s'oublie, verse dans la Nature des choses qu'il épouse. Et tout est bien. En Occident, le philosophe s'étonne, se retranche dans la nature de sa pensée et doit considérer qu'il est d'abord handicapé, car il ne l'atteint pas immédiatement. Non seulement est instituée la polarité "intériorité-transcendance" (le Bien chez Platon, l'objet dans l'espace profane des modernes), laquelle rompt avec l'immanence, mais encore l'intériorité de la pensée représentationnelle est en retard sur elle-même: des problèmes se posent auxquels il va falloir trouver réponse. Précisons que réponse sera cherchée dans un système de représentations supposé réel, supposé reconcilier les choses elles-mêmes et leurs représentations. La tâche du philosophe est donc plus complexe, même si pour lui les représentations adéquates sont du réel. Et de ce point de vue il a peut-être raison pour ce qui concerne les régions où plane l'Esprit (Hegel) occidental. Quant à la Nature physique, on connaît la mésaventure de Hegel s'improvisant astronome, déduisant le nombre des planètes. En somme, le philosophe inverse la "marche des choses" en Orient. C'est à la Nature de s'oublier, ainsi qu'aux caprices humains à se relativiser dans l 'histoire. Le renonçant, en définitive, est un conquérant qui tisse des rapports avec ce qu'il quitte, en espérant que ce tissage fût celui d'une toile d'araignée. S'il s'inspirait du processus oriental en demeurant occidental, ne devrait-il pas rompre avec les représentations-de, tissant des-rapports avec ce qu'il quitte, déniant en somme son statut de renonçant? Ne devrait-il pas produire l'équivalent occidental de l'Orient, c'est-à-dire s'effacer au profit de la nature6 de la pensée comme le Sage s'efface dans la Nature des choses? Alors tandis que le Sage considère que l'invisible de la pensée est intérieur aux choses, de même le philosophe transformé considérerait que le visible de la Nature est intérieur à
6 Le statut de cette nature serait à préciser. A cela s'emploie La science première. 13

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l'invisible de la pensée. Aussi deux positions diverses se rapprocheraient: l'idée d'une planète réelle de la pensée, contrebalançant la représentation du Sage disparaissant en épousant le continent, serait envisageable. Certes tout ne serait pas dit pour autant, mais une localisation - certes spécifique - de la pensée prendrait corps'. Mais déjà, nous allons trop vite. Car il faut suivre effectivement, en Occident, ce qui s'est passé, afin de mesurer la portée de notre hypothèse in abstracto. Il ne s'agira pas de produire un historique, mais de souligner la problématique de la volonté de vérité, cet ouvrant écrasant de son Logos tout ouvert emblématique. L'expression "écraser" n'est pas une métaphore: toute l'énergie de la civilisation occidentale s'autopose ainsi via cet ouvrant problématique braqué sur le "à connaître". Ce que nous avons écrit du type d'immanence de la pensée orientale nous autorise à énoncer que l'essence de la philosophie est réflexion de l'intériorité dans l'extériorité, ou encore réflexion de l'intériorité sur elle-même. Le passage par la transcendance intérieure ou extérieure, foyer de la réflexion, renvoie à la représentation intérieure. Or il apparaît - dans I'histoire - que ce passage s'est montré inéliminable, si bien que le retour à l'intériorité a toujours porté la trace de l'extériorité. L'intériorité n'a jamais pu, ainsi, s'authentifier dans l'immanence. L'atrophie initiale de la pensée connaissante, source de l'ouvrant problématique, est demeurée telle quelle, tandis que les philosophes pensaient avoir traité le mal nécessaire par la construction d'un système de rapports représentationnels

- censé

résorber

mentalement

le

réel. L'histoire de la philosophie, jusqu'au XIXème iècle inclus, tient s dans la constitution magique (au sens péjoratif du tenne) d'une impossible planète de pensée. Ainsi va La philosophie, ce qui n'inclut pas tous les "philosophes" (eL Pascal, Kierkegaard, Schopenhauer etc.) : d'aucuns réagissent; à elle, d'autres s'engagent en elle sans la penser entièrement.

7 Les Classiques, et nous pensons à Spinoza particulièrement, ont individualisé la Pensée, cette substance des pensées particulières. Spinoza va jusqu'à dire que Pensée et Nature correspondent, et s'unissent dans la Substance. Spinoza songe encore au Sage, assentant à l'ordre des choses. Cependant, et malgré tout, la perspective générale est celle du salut individuel, avec représentation de soi et passage par une problématique de la connaissance, comme telle. 14

D) En résumé on peut parler, en Occident, d'une ruse culturelle s'exerçant aux dépens de l'ouvrant de connaissance comme connaissance. Il ne faut pas craindre d'aller loin sur ce terrain. La Raison connaissante, dûment replacée dans son contexte culturel, actualise une dimension mythique de la rationalité. L'Occident émergé de la mythologie se réarchaïse mythologiquement - se refonde philosophiquement : le cocon spatio-temporel de la philosophie tient lieu "d'histoire primordiale", certes dûment rationalisée désormais. Le philosophique fonctionne comme oeuf cosmique initial, ou plérome, certes dénié par les mentalisations rationalisantes, mais dont on sait en définitive qu'elles font avant tout rapport entre extériorité et intériorité. Ainsi la rationalisation philosophique est une autre manière de raconter l 'histoire du Monde, cette fois-ci soumise aux ouvrants problématiques. Cependant ces derniers sont en vérité des figures emblématiques, insérées dans le processus d'autoposition occidentale. D'ailleurs, au XXème iècle, une néophilosophie dite déconstrucs tionniste prend en partie conscience de la ruse culturelle. La destruction de la Raison représentationnelle signe une volonté de maturité, et de santé, contre la forteresse autistique de pensée issue de la volonté de connaissance mentalisatrice. Cependant faute de repérer la fonction culturelle de La philosophie, les opérations de coupe, découpe, surcoupe qu'ils exercent thérapeutiquement, aident paradoxalement à la mise en œuvre et à l'accroissement du cocon spatiotemporel, ou plérome - cet impensé mythologique pourtant historiquement postmythologique. Les néophilosophes différentialistes, qui s'exportent d'ailleurs bien, contribuent malgré eux à l'Occidentalisation de la planète. Ils "fonctionnent" comme purs emblèmes de la mythologie occidentale purifiée, celle des ouvrants de connaissance. En exagérant à peine, ne pourrait-on parler d'un envahissement planétaire, dans un style pléromatique où l'espace unifié l'emporte désormais sur I'histoire fondamentale?

-

E) Cette logique de reconversion de la rationalité en "mythe rationalisé", version ultramoderne préparant au "miracle" non-grec d'une pensée unique, peut être poussée à bout. Cependant, au sein de l'ouvrant problématique de la connaissance pour la connaissance, la figure du renonçant a connu un second destin: le savant s'est formé contre le philosophe, ou son espèce théologienne. Galilée se détourne du cocon pléromatique aristotéliciens: ses "expériences de penIS

sée" se dégagent de l'opacité du plérome .- logicoréel-;elles préservent la compacité du réel à expliquer, et qui se retrouve à distance de la pensée. L'oeuf cosmicologique est définitivement brisé. L'Occident voit contesté son ressourcement mythologique rationalisant. Cependant les sciences, même si elles s'occupent avant tout de décrire, continuent de s'insérer en général dans l'ouvrant problématique: la question de la volonté de vérité y est plus que jamais d'actualité. Les sciences, malgré qu'on en aie, se posent globalement, loin de s'effacer devant le réel à l'instar de la sagesse orientale. Mieux, une solution "à l'occidentale" n'est plus praticable: le savant ne s'efface pas au profit de la nature de la pensée en sachant que le réel vibre à l'intérieur d'elle - ce qui inverserait la solution orientale, mais en conserverait le sens profond -. Au contraire la montée des technologies restitue l'équivalent d'un Dieu, ou d'un sujet transcendantal (selon les époques) et illustre pleinement ce que Heidegger nomme "la volonté de volonté". Un défenseur de I'hannonie orientale sera très sévère à l'endroit de cette crispation problématisante, oubliant l'interaction du Ciel et de la Terre, tout à fait immanente et emblématique à la fois. On concèdera volontiers cette vérité à l'Orientaliste, et dans le fond les penseurs écologistes occidentaux ont des affinités avec sa position, malgré des bases métaphysiques certes très différentes. Toutefois il nous semble que la technoscience recèle, au plus secret de ses replis, un phénomène très intéressant sur lequel nous reviendrons. En somme, une science planétaire appuyée à une technologie et à des moyens de communication et d'interaction également planétaires, vient appuyer la remythologisation occidentale - celle de la koiné philosophique -. Cette délocalisation ne semble plus rien conserver de commun avec la pensée du:.:"Sage ans le Yi King, qui d devient continent réel à s'effacer en ce dernier pour se poursuivre en lui. L'ouvrant problématique Européen semble casser sa voie, son ouverture: il est recessif et remythologisant tout en se montrant progressiste dans l'aveugle technoscienti fiquc.

8 "La structure d'ordre" (cf. Clavelin) de son Kosmos. 16

2) L'ébauche d'une Voie A) En Occident, au sein de La philosophie, il y a une phénoménologie intrinsèque. Pendant très longtemps cette dernière s'est bornée à révéler l'autoposition d'une civilisation, sa manifestation. D'ailleurs les philosophes ne parlaient pas traditionnellement de phénoménologie. Celle-ci a émergé peu à peu après les grands fastes culturels de la civilisation des Lumières, alors à son apogée. La prolongation de l'efficace culturelle, jusqu'à notre époque, explique pour une part, la vocation idéaliste - à portion congrue - de la phénoménologie née avec Lambert et Kant. Cette dernière s'est restreinte à une activité de mentalisation, laissant place au Phénomène du réel culturel. Depuis le XXème siècle la situation a changé: ce n'est qu'idéologiquement, bien que ce fût efficace, que l'Occident conserve sa prééminence de puissance et de pensée. On s'est aperçu que, contre Husserl, les Chinois et les Esquimaux pensent - du moins pour ce qui concerne ceux-ci, avant la colonisation américaine -. La planétarisation actuelle de la pensée, occidentale, est tout de même contemporaine de la reconnaissance des particularismes planétaires, sur la durée desquels on s'interroge d'ailleurs. Pendant ce temps l'Occident entre en crise d'identité, comme on sait, à mesure d'ailleurs de son expansion. Alors s'ouvre une voie phénoménologique forte de la pensée, certes hésitante mais réelle. Des auteurs comme Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, M.Henry constituent une "medi-terranée" non-grecque: ils ouvrent à l'immanence tandis que la transcendance de la position occidentale se dilue. La Lebenswelt (le monde de vie) le retrait par rapport à l'Etre, l'élémentaire chiasmatique, le refus du monisme ontologique, sont autant de facteurs qui effacent le subjectivisme transcendantal, du moins tendanciellement chez certains. L'événement est d'importance: le philosophe anciennement mentalisant (le premier Husserl encore) glisse désonnais de l'invisible transcendant dans un processus immanent où l'invisible est à même le visible, tandis que ce dernier est en retour illuminé de l'intérieur. Une voie "à l'occidentale" se propose, une vraie voie où la pensée s'efface pour continuer son efficace à même le réel. Orient et Occident se rejoindraient, malgré deux points de départ différents. Cependant ces auteurs, si intéressants, ont encore maille à partir 17

avec l'Institution Occidentale qu'ils tentent de faire dériver. On connaît l'indécision de Husserl dans la Krisis (~53, 954), le silence fût-il "serein" auquel aboutit Heidegger, le privilège accordé par Merleau-Ponty à la vérité pour la vérité (Signes. L'Orient et la philosophie)9, la propension incantatoire de M.Henry dès qu'il abandonne l'exercice de déconstruction fondée1o.Ainsi la transcendance veille derrière la porte. B) Il existe un penseur, F.Laruelle, dans l'ouvrage intitulé: La biographie de l'homme ordinaire, qui échappe pour l'essentiel aux exercices de dérivation sus-nommés. Il s'agit d'une phénoménologie brute, sans rapport avec les phénoménologues, de l'existence humaine. F.Laruelle a trop longuement digéré - sans dyspepsie - Humain trop Humain de Nietzsche pour qu'on renvoie sa pensée à de l'existentiel, et même à de l'existential. La biographie de l'homme ordinaire (Aubier) troue irruptivement le cocon pléromatique des philosophèmes, occupés à tisser des relations mythicofondatrices entre l'intériorité et l'extériorité. La pensée-espace, chère aux philosophes, s'effondre. L'homme est là, donné dans son immensité, absolument soustrait aux rationalisations à bon compte, ou à grands frais. Ce donné n'est pas empirique, ni abstrai t ; il ressortit à une généralité réelle, indifférente aux généralités idéales et aux faits empiriques. L'homme ordinaire incarne un premier ordre, qui n'a rien de commun avec le pathos existentiel et ses particularismes. Nous travaillons à une Voie pour la pensée, dans la mesure où la pose théorisatrice, cet ouvrant problématique, s'efface comme tel et devient un simple accent de la généralité réelle. La rationalisation philosophique est abandonnée: I'homme est sans relations, indifférent radical. Alors que les phénoménologues de pointe travaillent par dérivations à partir de l'Occidental, et constituent le centre de ce bass sin d'attraction construit qu'est l'immanence au XXème iècle (cf. les propos terminaux de Deleuze dans la revue Philosophie), F.Laruelle ancre sa pensée droit dans l'absolu de notre réel Européen, ignoré des Occidaux à quelques exceptions près. Débarrassé de ces formes préliminaires que sont les ouvrants
9 Occidentalocentrisme adéquatement relevé par F.JulIien (Figures de l'im. manence, p. 52). 10 Cf. C'est moi la vérité (Seuil). 18

problématiques, on peut dire que l 'homme selon F.Laruelle est immédiatement tact-soi. L'homme est l'absolument inconnu emblématique et plonge tout à fait en-deça des figures pourtant déjà emblématiques de l'inconscient. Ou alors il faudrait parler d'un inconscient du réel. Car l'homme est le réel. La notion d'emblématique, non développée par l'auteur, nous paraît indispensable pour apprendre à réellement sauter dans l'inconnu, alors que l'Ursprung de Heidegger se compromet avec la langue. Le "pas en arrière" est enfin assumé dans toute la puissance du tenne, dans l'immédiateté et sans médiation hennéneutique ou textuelle en général. Dans le premier ordre de l'homme le discours est exclu. Ce point central signifie que le tact-soi - qui n'est pas l'autoaffection henryienne, à résonance réflexive et encore empirique malgré les précautions de l'auteur - est une intuition au sens nonphilosophique. Le tact-soi précède l'opposition du voir (intuition) et du sentir; il est étranger au contexte postkantien des Romantiques. C'est une annonciation, et pas la renonciation du "Sannyasi", en l'absolu. Cette intuition, ainsi généralisée ou non-philosophée, fouille dans l'emblématique. On comprend que F.Laruelle parle de mystique ordinaire. Car l'emblématique évacue les connaissances problématisées, fait irruption, brise ordinairement le Kosmos. En ce sens F.Laruelle est proche du Sage, et même à la manière orientale: sa pensée, dans le tact-soi, est happée par l'ouvert du réel ( sans ouvrant), qui est une généralité réelle. Cette pensée mystique, à même son immédiateté, est intuition. Cette expérience générale de premier ordre est le préliminaire du discours de la non-philosophie, et ce que l'auteur appelle détermination en dernière instance. C) Ainsi F.Laruelle présente le manifeste absolu, le noyau d'annonciation comme homme immanent, non concerné par l'espacetemps, car débordant d'immensité. Ce:"Téel st une généralité réelle, e un ouvert intuitif dont la particularité est qu'il est affect, et non ouvrant effectif comme forme spatio-temporelle chez Kant. Enfin l 'homme est, il ne renonce pas au monde mais est indifférent à lui. A notre avis nous sommes confrontés à l'émergence non-occidentale, en Occident même, de l'ordre emblématique. L'homme ainsi conçu ne fait pas problème, tellement il est réel de toute réalité possible, et résorbe la différence entre possible et réel. Pourtant F.Laruelle ne poursuit pas dans le sens de l'immaner, 19

ou de l'annonciation dans le réel. En effet le réel, l'homme, se voit "soumis" problématiquement à sa connaissance. Le réel "sort" de lui pour connaÎtrell. Ainsi les cartes sont claires: le réel n'est pas pensée, ce qui éloigne absolument du genre philosophique. Toutefois le réel se soumet à la loi culturelle de l'ouvrant culturel occidental, qui est de se poser le problème de la connaissance, et quand bien même le connaître est unilatéralisé par le réel et ne refait pas cocon interactif, ou pléromatique, avec lui. F.Laruelle institue l'ouvrant premier. C'est le meilleur "théorisant" qui problématise en Occident. Cependant la préseIVation non-philosophique de la distance entre pensée et réel, efficace contre la philosophie, aboutit au théoricisme : l'action éthique, l'action politique sont à "pro-blématiser". Mais comment se colleter au monde? La pensée théoricienne est pour ainsi dire hors course. Donnons une simple indication: il existe un coefficient énergétique de la pensée, comme le soupçonnait Nietzsche après Spinoza, qui réaffecte l'ouvrant par l'ouvert emblématique. Ceci implique une politique et une éthique en immanence, qui n'oublie par pour autant la soi-disant transcendance du Monde. En ce sens, on ne renonce à aucun niveau. L'ouvrant distanciant, nécessaire à la représentation, n'est qu'un moment - isolable ou pas - d'un processus ouvert. Sans revenir à une ancienne et vénérable époque, celle de la philosophie reine des sciences ou ruse dans celles-ci, il convient de poursuivre l'annonciation et l'immaner. Ainsi le concept du "dual" chez F.Laruelle est abandonné sans revenir à la confusion pléromatique du "tout est dans le tout relationnel". 3) La Voie non-Occidentale en Occident. A) La voie européenne devra penser le visible dans l'invisible de pensée, ce qui est l'inversion de la voie orientale. Nous aimerions d'abord poursuivre l'annonciation qu'on trouve chez F.Laruelle, mais sans sortir du réel emblématique pâur problématiser épistémologiquement. Que recèle l'immensité? Dans le Yi King l'idée de processus, de propension des choses nous sort de la stabilité ontologique de base. Heidegger, timidement encore, s'interroge sur cette physis. Des historiens questionnent quelquefois en évoquant un bouIl Alors que le réel est partout et nulle part en particulier, ou sans bord, et ne sort pas de lui. Ici se distinguent réel de réel absolu, et réel culturel en qui on connaît par séparation de la pensée de ses objets de pensée. F.Laruelle ne donne pas encore une théorie intégrale. 20

leversement de l'encadrant intuitif d'une époque. Notons cette phrase de Gandillac : "Au cours des siècles de la lente agonie de ce qu'on appelle l'Antiquité et la douloureuse parturition des temps modernes, il s'est produit - presque insensiblement - un changement
d'idées et pour ainsi dire de sensations quant à la structure du monde et à la place de l'homme dans le temps et l'espace"12. Sans bien isoler ce dont il est question, et comme dans un cocon encore, l'auteur signale le changement réel du monde de la vie entre ces deux époques. Mais il continue de se référer abstraitement au temps et à l'espace. A notre sens l'immaner réel transfonne le temps et l'espace, qui nous servent de réel culturel et encore abstrait. Freud montre par exemple que la demeure (maneo) de l'inconscient est une intuition - pouvant contenir des discours - hors le temps et l'espace. Autrement dit, la fonne de l'intuition de Kant est selon Freud un terminal - la conscience - d'un initial de structure intuitive tout à fait différente. Voilà des approches de notre idée, qui est celle-ci: l'intuition habituelle (l'espace-temps) n'est qu'un ordre particulier, celui qui est dévolu à l'espèce humaine. F.Laruelle annonce une intuition2, ce qui est remarquable. Nous-même avons à structurer cette dernière, cette immensité à même toutes les mesures spatiotemporelles possibles. Évidemment, avancer en intuition2 - ce que Husserl appelait le monde le la vie, Nietzsche le jeu du monde, ou qu'on a renommé le "Grand Jeu" - implique qu'on abandonne la fétichisation occidentale de la dimension problématique, le principe de distance tel qu'il a été définitivement et pertinemment mis en place par F.Laruelle. La tête de comète de l'avancée n'est plus la connaissance. D'ailleurs l'avancée est l'Îmmaner anonyme et non plus le sujet habituel. L'avancée est l'ouverture en acte de l'ouvert emblématique. Ainsi nous sommes en réel2 et l'ouvrage montrera que ce dernier structure en profondeur le réel!. Point n'est question, comme la colombe de Kant, de voler sans l'air.,.:" En résumé, le réel n'est pas relativisé au sens péjoratif du tenne, mais pluralisable. L'Occident est resté sourd à cette donne puissante. Ainsi il "s'est créé son monde". Nietzsche avait commencé de saisir ce grand enjeu, via son intuition de l'éternel retour du même, qui n'est plus l'intuition kantienne tentant de s'extraire, en vain. de l'Unwelt darwinien. L'idée d'une planète de la pensée, pensée-enréalité, commence d'émerger.
12 Genèses de la modernité. Le Cerf. p. 627. 21

B)Qu'implique cette planète? Elle refuse la volonté de vérité, celle socratique qui crée la distance entre le discours et l'essence véritative de ce dernier. Platon effectue, place en extension discursive, représentationnelle, l' eidos contracté de la Justice. Cela donne La République. L'immaner procède lui affectivement, en supprimant la connotation psychologique du tenne au profit de sa dénotation énergétique. Cela signifie que au sein du discours, de l' expr~ssion, il déplace absolument l'exprimé (le lekton) et passe en étendue immense, sans extension. Ce déplacement est énergétique, affectif, et inverse par le cours affectif le discours effectif. Au lieu de problématiser le justice, il la réemblématise, l'ouvre ou la détruit comme objet de pensée et ouvrant problématique. De ce point de vue la "déconstruction" est radicale, réelle, énergétique et non pas derridienne. Nous passons en intuition2, non plus perceptive, mais endoceptive. L'homme a à affronter l'inconnu absolu, préliminaire indiscutable. Heidegger a transposé, sous le nom minimal d'angoisse, ce mysterium tremendum qui arrache I'homme à I'homme. Dans sa culture, l'homme devrait se désacculturer, afin de trouver la grande et haute barbarie du réel 2, qui n'a rien de commun avec les barbaries du réel 1. Toute culture oublie qu'elle est acculturation, mise en connaissance de l'inouï absolu. Dans l'étendue, la connaissance est un accident, malgré son universalité. La culture compense par la cOlli"1aissance argumentée son refus insu du brut impitoyable. Elle "se raisonne", stagne dans son être et ce par essence. Ces remarques générales sur l'enfoncement incroyable de la culture dans l'inouï obtus consonnent avec la remarque de Freud, au seuil de sa dernière œuvre inachevée, l'Abrégé de psychanalyse selon laquelle - dans le fond - nous ne savons que deux choses de la connaissance: son organe somatique d'une part, et nos états de conscience (souvent modifiée) comme données immédiates d'autre part. Le reste est conjectures problématisantes, précisément. La 'modestie de Freud, trop souvent présenté comme un conquérant, frise l'infini. C) Une planète de pensée, on le comprend bien, ne cherche pas à "forcer" du point de vue des problématiques du réel 1. La planète de pensée, signant le poids du réel, se développe en intuition ou réel 2, ou étendue sur laquelle prend l'extension de l'intuition 1. Autrement dit toute ef-fectivité (élongation) de discours entame l'affect massif du réel 2, et s'écrit en elle, à la façon dont un corps 22

d'homme vit dans l'atmosphère même s'il a affaire à des objets qui le préoccupent. La pensée réelle existe, sous l'espèce affective dans le réel 2. La pensée scientifique habituelle, séparée du réel, est un décrochement - cf. le symbolisme absent aux choses - en regard de la pensée réelle. Ainsi on peut connaître de deux manières : dans l'abstrait, ce qui est habituel et suppose le réel1 ; dans le concret, ou

le discours dit de theoria 13 s'affecte dans le cours de l'intuition2 et passe en immensité au lieu de se déployer dans l'espace théorique. Une science première, tout à fait distincte de l'ancienne philosophie première, travaille en intuition2, intègre le visible à l'invisible. Elle pense enfin et cesse de copier la perception darwiniennequi a marqué la philosophie, ce premier essai ouvrant et problématisant. La planète de la pensée est réelle en un sens débiologisé : elle déploie
en affect le réel du réel culturel cherchant à s'autopercevoir et projetant ainsi des idées médiatisées par l'atmosphère culturelle sensible. La planète de pensée est l'ouvert emblématique, dont le terminal est l'ouvrant problématique de l'espace-temps culturel. La science première concerne l'embouti du terminal abouti, embouti encore nommé: épaisseur non-physicalisée ("non" au sens riemannien inclusif). Cette épaisseur est étendue en général. Elle est le contenu réel de la généralité réelle d 'homme, l'homme n'étant qu'une ampleur dans cette épaisseur qui en comporte d'autres. Un surhomme nietzschéen, dûment repensé, pourrait y trouver place. L'épaisseur, enfin, est visible à même l'invisible, même si cette visibilité est de pensée affective, qui n'est pas la pensée visualisante de la métaphysique dont Heidegger a fait justice. Dans la généralité de la planète de la pensée, l'opposition perceptive du corps (visible darwinien) et de l'esprit (invisible darwinien) disparaît. Le visible interprête14l'invisible, et inversement. En somme la prééminence de la planète de pensée rompt avec le subjectivisme occidental de la connaissance - parvenant-il à l'objectivité par des protocoles probes. L'immaner est un accélérateur du réel1 en réel 2. La physis de Heidegger serait une approximation de 1) vers 2), mais demeure au plan du Logos d'une part, et oublie
13 Theoria, consonne avec theoros : dans la tragédie grecque le theoros est ravi, emporté af-fecté dans son être devenu acteur. Il n'y a plus spectacle extériorisant. Le theoros im-mane. Il y a jeu global en interne, "approfondissement" général. 14 Ce mot est à prendre au sens des sciences scientifiques. 23

l'énergie d'accélération d'autre part. Nous désoccidentalisonsen Europe, sans nous parer des emblèmes issus d 'autres civilisations. Ce qui est le plus nouveau, le plus difficilement acceptable, est peutêtre la notion d'une expérience énergétique du sens, qui fut la croix et la bannière de Ricoeur dans De l'interprétation, son essai sur Freud. Nous n'appartenons pas à l'école herméneutique, qui ne travaille que dans les couches de sens. Il existe une poussée annonciatrice, qui relativise le type d'ampleur de l'homme, fût-il généralisé comme chez F.Laruelle. D) La désubjectivisation rejoint l'effacement du Sage dans le Yi King. Cependant un point inexpliqué demeure: comment, en intuition2, la pensée comble-t-elle son handicap représentationnel stigmatisant sa position dans un réell ? Ou : comment l'Europe désoccidentalise-t-iI positivement l'Occident? La question est d'importance étant donnée la politique occidentale de la pensée planétaire - la koiné conceptuelle - qui est l'opposé de la planète de pensée. Toutefois ce qui importe n'est pas la koiné philosophante, avoisinant le zéro de pensée, mais la koiné scientifique utilisant la délocalisation informatique. Or cette dernière a sa logique de créativi té par interactivité, et ce dans le "terminal" spatio-temporel dûment et instantanément survolé. La planète de pensée ne se confond pas avec cette manière d'opérer. Elle procède.par intractivité interne et non interactivité spatiotemporelle. Ou encore: elle est intrastructure d'emboutissement des structures d'abouti ssement, c'est -à-dire terminales. Son immensité n'est pas du tout l' omnidimensionalité de la koiné scientifique, bien qu'elle la conditionne depuis son intuition 2. En somme: la créativité en intuition I maîtrisée - "survolée instantanément (cf. Ruyer) - est une érection spatio-temporelle de l'ordre du symptôme: son extension est à "retourner en arrière" (cf. l'idée de clinique) et non pas réflexivement - ce qui referait métaphysique mais en étendue. La créativité de la pensée planétaire n'advient qu'à se retourner pour prendre appui sur soi et se libérer de cet appui. Alors elle est emplie du surgissement de l'inouï de l'ouvert emblématique, qui est bénéficie quand il est transcrit problématiquement. Ainsi la problématisation se libère de soi pour s'alimenter à la source emblématique. La créativité terminale est la restriction problématisante de l'envahissement initial et emblématique. La pensée planétaire s'abouche à la planète de la pensée. Ou : l'intuition I est un lieu 24

planétaire de créativité à s'articuler en intuition215. L'objet de cette articulation est la science première. Nous pouvons maintenant répondre à la question débutant ce paragraphe. Le handicap représentationnel de la pensée occidentale, faussement gommé par le plérome de l'Un-Tout philosophique, s'est métamorphosé avantageusement. La représentation signe la projection dans la pensée d'un régime d'existence darwinien, en intuitionl, masquant par ses problématisations la création emblématique en intuition2. Cette emblématique signe l'existence d'une planète de pensée qui alimente la pensée planétaire dans sa productivité théorique. Évidemment l'ouvrant humain de connaissance, au sens habituel du terme, est totalement insuffisant pour rendre compte de l'ouvert absolu. Notamment, les sciences scientifiques ont toujours travaillé en intuition 1 qui est une zone de basse énergie, là où des discours se posent, s'accumulent et se reprennent. L'intuition2 signe le passage nécessaire à une autre culture, avec des domaines de haute énergie, et des hommes qui transvaluent l'homme et forment la planète de pensée créatrice, non plus conservatrice, voire detructise. E) Les considérations qui précèdent fortifient la notion d'une Voie non-occidentale. L'Occident philosophique problématise, théorise l'espace de l'intuition formalisée par Kant. D'elle se dégage, mais s'autonomise en même temps, une occidentalisation planétaire, scientifique, qui organise son ouvrant problématique: la volonté de vérité, avec le risque de la "volonté de volonté" (Heidegger). Une europanalyse, infrastructurant la science première, met en place un théoricien en ouvert et non plus des théorisations ouvrantes. Le théoricien (de theoros = ravi, emporté) est desserti de l'espace scientifique habituel. Il théorise-dans, ou procède par theoria en intuition2. Ce n'est pas un "théoricien de " oubliant toute intuition 1. L'europanalyse réduit l'extension de l' è'space théorique par donation en étendue: elle invente (ou redonne initialement) cc que la science première exposera à l'aide de représentations dont la structure sera à
15 Les explications données, et sans dénier I'irnpact des neuro-scicnces, il faut les relativiser. Les neuro-sciences travaillent en intuitionl, ou réel1. Il leur manque une élaboration de leurs conditions de possibilité. Le modèle dominant, celui de la pensée-cerveau, et dit du "double aspect", est intéressant techniquement dans une problématique donnée. Cependant il n'innove pas vraiment, pas plus que d'autres variantes théoriques. 25

préciser. Elle se désacculture, adhère à l'irruption jaillissante que l'Occident a refoulé pour exister. Que le lecteur ne croie pas pour autant que nous cédons à un théoricisme : en effet l 'en-theoria du théoricien le place en épaisseur et le frappe du réel. Une politique, une éthique, une pédagogie seront tributaires de cette aisthesis prenante. La planète de la pensée est une habitation, un écumène interne, celui de tout un chacun. Nous passons notre temps à oublier cet essentiel qui nous affecte si puissamment. Enfin il nous paraît que la Voie européenne, telle que nous l'avons repensée, risque certes de recouvrir les autres Voies, à cause de la planétarisation d'un type de pensée. Cependant il nous semble encore que la planète de la pensée, cenes procédant ici d'Europe et non de la pensée représentationnelle pulvérisée, est en mesure de préserver des domaines internes - Orientaux par exemple - qui nous apprendront en retour, notamment du point de vue de l'énergétisation de l'expérience de la pensée générale. De cela I'homme occidental actuel est loin: il effectue théoriquement, technologiquement, quotidiennement, et réserve l'affection lourdement diluée à l'ordre intime de son privé.

II ) LA FORCE SURHUMAINE DE LA PENSEE AFFECTIVE, OU APRES NIETZSCHE:
1) La signification minimale de la pensée Nietzsche au-delà de la culture du XXème siècle: A) Nietzsche est "l'objet" de nombreuses études aussi sérieuses que prédatrices. Le concept de nihilisme occidental est acquis. Sans guère errer on peut dire que le XXèmesiècle fait pensée, du moins dans ses fonnes les plus ostentatoires, dans la mesure où il travaille en sous-main de Nietzsche. Nietzsche est à lui seul le bassin méditerranéen de ce siècle sans cesse reversé vers une profondeur qui le dépasse. Dans Vers une méthode d'europanalyse16, nous avons étudié la structure positive d'écroulement de la pensée XXème siècle. Pour compléter le tableau, il faudrait dire que l'emblème général que nous 16L'Hannattan.1995. 26

avons tenté au mieux de respecter est pris dans une "bulle intuitive2" énergétique, qui est l'ensemble affectant des effets de la pensée Nietzsche. Cet affect nietzschéen général mobilise l'effectivité, faisiècle. Le déconstructionnisme est l'épiphénosant base au XXème mène le plus incisif, et local, de cette mise en place générale. B) Notre projet est de désacculturer Nietzsche, de lui retirer son apprêt de XXèmesiècle, sans bien sûr retrouver celui du XIXème siècle. Le long du lac de Silvaplana, Nietzsche est frappé comme par la foudre et entre dans l'intuition de l'Eternel retour du même. Celleci fait affect, engendre tremblement absolu et silence discursif, comme l'écrit Nietzsche à P.Gast. Ce renversement le plonge en intuition 2. Nietzsche sort d'Occident, et même de sa propre méthode d'auscultation généalogique. Ensuite Nietzsche écrit dans l'ouvert radical, et ce malgré lui. En effet la tentative de problématiser La volonté de Puissance échouera. De même les derniers ouvrages, plutôt propagandistes, obéissent à une volonté de préparation à la grande Pensée, et n'énoncent pas d'idées nouvelles. Ces ouvrants problématiques sont profondément affectés malgré leur tentative d'effectuation théorique. Ils ne se conforment plus au type discursif Occidental. Ils "font avec" l'irruption d'une planète de pensée intuitive et vive. Celle-ci est un énonnc massif affectif dont le jaillissement serait faiblement simulé par l'inconscient psychologique freudien, ou la bulle intuitive et inconsciente lacanienne contenant "lalangue", cette inscription finalement en affect. L'intuition nietzschéenne est ce Réel plus que lacanien que le Symbolique culturel enrobe en s'appliquant - si puissamment, si philosophiquement1? - à ignorer. C'est que la planète de pensée, en intuition2, loin de respecter les effectuations extensionnclles de proche en proche, nous envahit d'un coup de son "é-tendue". Il s'agira pour nous de respecter la forme de la force emblématique, qui déferle inventivement et ne problématise aucunement. Ce faisant nous assurons simplement le minimum, relayons Nietzche dans sa foulée. Telle est l'exigence du réel 2.
17 Le philosophe, se présentant comme connaissance désintéressée, est action masquée de connaissance. La puissance occidentale du philosophique est incalculable, tellement il faut à une civilisation (la nôtre, philosophique) de puissance pour s' autoposer, se mainteIÙr et s'étendre. 27

2) L'introjection surhumaine de l'homme sans lesproJections problématiques
A) Quelle est la force de la fonne confonne à l'invention? Cette confonnité résonne d'une manière orientale, ce qui apparaît d'abord tout à fait fantastique si l'on songe à Nietzsche! En fait il s'agit de renoncer puissamment au renoncement (snannyasi), cet exhibitionnisme occidental de l'intériorité. Il y a mise en Utransparence" interne, ou libération du paraître intérieur. Sachons que l'interne est le réel 2 ignorant le mouvoir du sujet dans un espace vers un objet. En ce sens l'introjection dont parle le titre du 9 - n'est pas freudienne le rêve de l'introjection faite à Inna -, Freud qui maintient le réel!, la différence de l'intérieur et de l'extérieur. L'introjection réelle, et non pas psychologisante, est un trajet sans dehors ni dedans. En ce sens elle présuppose une mystique de l' autoéviction de l 'homme, qui est intrinsèquement humain trop humain. Le mourir a soi de Eckhart est un préliminaire. Pour ce faire il convient au moins de prendre appui sur Dieu, ou de nos jours sur un transfert psychanalytique particulièrement réussi. Car la mystique exige une pensée réelle, et non une pensée émise par un homme local et problématisant. L'homme de la mystique appartient à la planète de la pensée, radicalement immanente. Il doit pouvoir accepter le recul héroïque dans l'absolu emblématique, qui le happe furieusement et dans la frappe duquel il s'invente comme surhumain. Ce recul est le préliminaire d'une grande accélération. B) Cette fission surhumaine de I'homme mérite d'être examinée de plus près, dans sa généralité à la fois réelle et vive. Comment se présente ce réel du trajet dans la planète de la pensée? Nietzsche, Husserl, Heidegger, ont senti la force des métaphores - qui sont des transports ne l'oublions pas. La métaphore fait emblème. Songeons plus particulièrement à Husserl, qui parle souvent de la pensée en chair et en os, celle qui refuse l'idéalisation. Prenons cette métaphore avec le plus grand sérieux. Une mystique introjective se devra d'évider la pensée de sa chair, et sans retourner à l'os des pensées idéalisantes. Merleau-Ponty a lu profondément Husserl, et propose dans ses notes du Visible et l'invisible l'idée d'un corps de pensée, qu'il dit emprunter à P.Valery. En fait ce corps de pensée est prélevé sur son propre concept de chair, qui dépasse et fait chiasme de l'op28 ~

position perceptive entre idées et corps. Au total un double génitif se met en place à propos de l'expression pensée en chair et en os. La pensée de la chair est encore chair de pensé. Voilà ce que révèle le trajet métaphorique, dont il faut rappeler qu'il est en intuition2 et non dans l'espace (intuition1). Il y a mystique puisqu'éviction soit de chair, soit de pensée, éviction se continuant en immensité. Le vide de chair est plein de pensée, et inversement. Mieux, cette mystique immanente suppose une clinique: la pensée (en chair et en os) fait anaklitos, se retourne non-réflexivement sur soi en perdant l'appui de soi, appui qui lui vient alors de la chair (de pensée). Comment la clinique se structure-t-elle plus finement? Le lekton, l'exprimé de pensée, remonte de la chair (dans pensée de la chair) à la chair (dans chair de pensée). C'est une analectique clinique, qui rompt avec les dialectiques reflexives du Logos. Enfin la structure est énergétique: l'exprimé (lekton) se retournant fait affect et non effectuation allongeante dans l'espace. Ce retournement en intuition2est tel que le "feet" de affect échappe au tenninal doux d'espace-temps, passe énergétiquement en épaisseur initiale de réel2, c'est -à-dire en régime brut d'invention. Telle est l'introjection emblématique, par qui s'invente tactuellement, hors le contact déterminant un "espace" de connaissance. Et certes l'emportement dans l'inconnu, inventeur, est recul héroïque en inluition2, ce que Nietzsche nommait l'abîme insupportable. C) En intuition inhumaine se fomente - mais non nécessairement - la possibilité d'une écriture en étendue, ou affective. Celte écriture n'est pas l'écriture banalisée en intuition l, bien qu'elle s'habille de sa fonne, pour un lecteur potentiel. Avant tout cette écriture scarificatoire (cf. Artaud) transfigure les effectuations du corps de la culture, le contraint au recueil (analectique) et à l'ouvert immense du "pathos der Distanz" nietzschéen. L'éc:riture ne peut être que brutale, parce que brute, en pleine "é-tendue". Cette écriture est générale, aussi bien littéraire, esthétique, politique; son trait toutefois, en Occident se planétarisant, estqu 'elle expérimente à même le concept, l'énergétise, bien qu'au total ceci n'apparaisse pas perceptivement. La représentation théâtrale, par ex., est encore affectivement endoceptualisée. Elle est theoria. Mieux: l'ésotérisme le plus radical, qui fascine tant les Occidentaux, est de l'ordre endoconceptif - même si l'ordre de réel auquell'inilié parvicnt reste à détenni29

ner, tellement il peut être puissant. En résumé l'écriture engendre une agora interne, hors la Polis et ses forces spatiotemporelles. Cette agora est retournement de l'effectif en affectif, bien qu'il y ait redonne effective: c'est un chaos riche, un non-alignement systématique. L'énergie significationnelle fuse, même si des lois vives sont respectées, ce qui place l'Occidental en état de panique intellectuelle, alors qu'il vit de toute façon l'immédiateté absolue de ce phénomène. D) On aura compris que l'analectique est vive, puisque le lekton se déplace en intuition2 et hors les prévisions habituelles dans l' espace. Nous importe désonnais la structure de cette vivacité, qui est intrinsèque et, c'est clair, n'a rien de psychologique. Qu'est -ce que surhumaniser, ou enfoncer en immensité le "pathos de la distance" interne, qui n'a plus rien à voir avec la distance intérieure même de Bataille? Voilà ce qu'exige de nous la planète de la pensée. Nietzsche s'est bien enfoncé, effondré même, mais il y a perdu le sens de l'éveil absolu. Le mystique planétaire, le surhomme, doit abandonner la volonté de puissance, sous peine de détraquer celIelà, puis celle-ci. Encore une fois la confonnité orientale, dûment comprise, doit engendrer l'autoeffacement du Sage. Une objectivité, mais emblématique, est nécessaire. L'analectique est intéressante. Le lekton remontant la pente expressionnelle rétrograde pour mieux accélérer, à la façon du levier de vitesse d'une voiture qui déboîte et passe sur une autre roue dentée. Dans notre cas nous appelons ce déboîtement: apposition. Sachons passer par ailleurs en intuition2, despatialiser la grammaire, et saisir que l'apposition est au vrai une intraposition, en épaisseur. Ainsi l'apposition intrapositionnelle bloque le phrasé - cf. la virgule en grammaire - et le relance autrement. L'apposé comble l'apposant à se vider mystiquement en lui. Il est temps maintenant d'accélérër, de dépasser la problématique catastrophique de l'abîme par une emblématique, un ouvert énergétique absolu. Cantor nous aide, qui limite l'illimité de la suite des nombres finis et parvient ainsi au monde transfini, qui est une puissance de nombre supérieure, sans être précédée par un nombre fini. Nous avons à généraliser l'exemple de l'arithmétique, et ce à l'aide de la mystique immanente comme on va voir. Le mystique meurt à soi (infinitise le pathos de la distance à même soi) et pratique ainsi une réduction limitante : limiter n'est pas délimiter spatiale30

ment, mais aller jusqu'au sans bout de la réduction. Ce faisant le mystique échappe déjà à l 'humanité, faite de dérivations ondoyantes (cf. les dérivées chez Cantor, qu'il abandonnera). Qu'engendre la limitation comme réduction infinie ?Elle "laisse place" à la donation d'un "ordre de réel" plus puissant comme dit Cantor. Le retournement clinico-analectique est puissantialisant et nous propulse dans un réel 2 - qui n'est pas celui, transcendant, espéré par le mystique religieux. Il est ainsi intéressant de noter que, au cœur de l'Europe discursive, vibre un propulseur mystique de réalité, totalement renié, ou du moins fortement édulcoré. Nous aurons à étudier longuement la structure vive, si positivement chaotique, de la multiplication des réels. Ce sera un novum organon, de portée à notre avis considérable. Il n'y a pas que les sciences scientifiques qui affrontent positivement le chaos. Car Europe recèle la flamme de europe. Le déclin de l'Occident, au sens moral du terme, est le produit du refoulement passionnel de l'affect de surhomme au sens ou nous l'entendons. L'homme, on s'en apercevra bientôt scientifiquement, est surtout un assemblage de prothèses grossières. Il pâtit passionnellement, les organisations d'hommes se désorganisent organisationnellement, le quantum d'action philosophique - vite distribué en actions plus 9.irectes et immédiates - régule cet état de pseudo-nature général sous couvert d'objectivité. Aussi notre ouvrage est également militant: il s'agit de délivrer l'homme de l'homme. Une science première est nécessaire, qui se communique, qui informe dûment, mais qui agisse également. Telle est la façon de désoccidentaliser l'Occident en Europe, de cesser avec l'isolement de la "volonté de vérité", ou de maintenir positivement l'ouvert sous les ouvrants. III) LA NECESSITE D'UNE SCIENCE PREMIERE 1) Science et méthode: A) La traversée de l'inlmanence18 est la méthode de la science première. Sa fonction est d'apprendre l'homme à s'engager, par épuration évictrice, dans la traversée infinie du réel. C'est donc l'articulation d'une voie, et pas du tout une méthode ustensili taire s' appliquant au réell. Le ressort d'articulation est mystique et s'applique à immaner de plus en plus puissament, à délivrer le surhomme en 18Kimé 1996.
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l'homme. Le livre "filme au ralenti" le passage de la donation purifiée à la réduction continuée, lesquelles sont dans le fond identiques en l'identité du réel. Tel est l'os de la méthode phénoménologique repensée europanaslytiquement, ce qui la transsubstantie. La science première applique cette méthode en interne, ou immane, en laissant s'étoffer l'os de la méthode par la chair de concepts s'endoconceptualisant, puis s'endoceptant. La méthode est l'itinéraire obligé dans la planète de la pensée, tandis que la science première considère cette planète dans son intégralité. Les expressions "os", "chair", ne sont pas employés métaphoriquement à la légère. Pour comprendre cela il convient d'abord de passer par le protocole essentiel des sciences scientifiques, bien mis en lumière par
F.Laruelle, mais à sa manière. A notre façon nous dirons que ces der-

nières sont des donations - en accord avec F.Laruelle - unilatéralisées. Mais nous ajoutons qu'elles se contentent de donner, ou de manifester. Ceci signifie selon nous qu'elles réduisent en même temps, dans leur impensé emblématique, une zone sacrée: l'immanence de l'Un. Toute fondation se fait autour d'un cénotaphe, symbolique ou réel, cette zone de hautes énergies, d'affect sans affectivité, d'enfouissement en "étendue". Les sciences scientifiques, ainsi, sont ambivalentes, ouvrantes sur refoulement d'ouvert - ce que Lacan a tenté de penser en accréditant19 son Réel, distinct du réelobjet. Ces sciences ne sont pas pures au sens où le voudraient les scientifiques: elles se donnent un espace ef-fectif en réduisant "l'étendue" af-fective, et fonctionnent mystiquement finalement. La science première n'a pas la même attitude: elle réduit sa donation, le tout en affect clinico-analectique. Aussi n'est-elle pas d'abord représentation ouvrante. Son ouvert est invention. Les Romantiques d'Iéna s'étaient affrontés à l'invention de l'œuvre absolue, qui est à la fois œuvre exposable et mise en œuvre, et avaient abouti à l'échec qu'est le fragmem, ce "hérisson" de pensée. La science première échappe au piège: elle est invention en épaisseur (réduction-donation) et cela autorise - concurremment - sa présentation représentationneIle en surface. Alors elle est donation à l'instar des sciences scientifiques. Ainsi la zone initiale des hautes énergies est fréquentée, sans empêcher l'effectuation dans le tenninal d'écriture spatiale et conceptualisante. Mieux: la structure d'in19 Dans la topologie bOIToméelme, nous sommes pris dans le Rée1. Le noeud est un Réel nôtre, en sa relation trine CR. S, I). 32

vention en épaisseur,l'organon,jouera le rôle.. mais désormaispositifs - du Réel chez Lacan, et qui plus est en le puissantialisant.La science première, en résumé, gère sa gestation; la représentation s'affectue en présentation endoceptuelle et s'invente en elle. Le concept de représentationdoit perdre son univocité: désignant traditionnellement un ouvrant de connaissance, il est apte à désigner l'ouvert de naissance. Évidemment il ne serait pas convenable, en cours de rédaction, de jouer sur les deux acceptionsà la fois.
, B) L' œuvre de science première est un enthousiasme créateur compatible avec la raison représentationnelle, pour gauchir Kant. Elle est source de toute science, mais aucunement principe métaphysique. La science première n'est pas la philosophie première: cette dernière veut inventer, pratique la réduction-donation, mais dans un espace théorique. L'effectivité .. hegelienne par exemple délaisse et méprise l'immédiateté de l'affect, qu'elle n'entend d'ailleurs que sous l'espèce de l'affectivité. Aussi l'invention manquée transfère l'énergie dans l'espace, dans l'ignorance de t'étendue. La philosophie est action de pensée représentationnelle, qui convient bien à son utilisation politique, mais qui hallucine la connaissance du réel en le mentalisant. La mise en scène énergétique de la philosophie est celle-là même de notre culture occidentale. Si la pensée philosophique est folle quant à sa prétention à connaître objectivement, du moins depuis La matrice philosophique, il en va tout autrement du philosophe qui est totalement sain. Simplement il ne vit pas sa pensée, ce qui n'est pas sans créer difficulté. Quant au fou, comme on ose à nouveau l'appeler, il n'est pas sans rapport à l'activité mystique fondamentale.. qui elle, témoigne de la grande santé individuante. La folie est une déformation affective de la donne scientifique. Nous n'approcherons ici, bien sûr, que phénoménologiquement mais la descnption structurelle ne nous semble pas inutile. On se souvient que le savant livre (donne) ses énoncés en réduisant l'annoncé d'affect, cette zone tabou pour les sciences scientiques. Il en va de l'objectivité de l'ouvrant problématique. Quant au psychotique, il se "dissocie" (Bleuler) à sc donner tel quel en affect, sans que cette donation fût complémentairement labeur de réduction. La cas contraire ferait de lui un savant en premier. Le psychotique est globalement happé par l'énergie emblématique pulvérisante : dans l'expression cruciale "affect", il est "fect" 33

sans "af', passe avec annes et bagages en imn1ensité absolue, ou devient invention de rien; c'est une merveille sans être, pour paraphaser H.Ey. En d'autres tennes, il se produit une fenneture excluante ou un cloisonnement (autisme de Bleuler), inhibant la réduction qui fonctionne, dans la science première, à même la donation. Ainsi l'ouvert se brise et l'accession à l'intuition 2 s'effondre, emportant avec elle les données de l'intuition 1. Lorsqu'il délire, ou passe à l'acte, ou même lorsqu'il est sans crise, le psychotique simule la science première, celle en le monde de vie de l'intuition 2, mais dans l'intuition 1 habituelle. Tandis que les sciences scientifiques se donnent dans un espace théorique, et sur fond d'espace-temps, la psychotique pratique la réduction-donation dans cet espace - et non en é-tendue de vie. Son comportement est étrange pour le moins. Le délire est le produit de la superposition impossible des deux mondes (de la vie, en extension). Ainsi le fou réalise ici et là ce qui devrait se passer dans l'immensité. Toujours l'affect est effectué; à ne faire que se donner en ouvert l'affect oblitère la mystique de la réductiondonation, et la reporte là où devrait régner la donation ouvrante, mais sans mystique. Le fou est un possédé de l'absolu qu'il occulte de sa donation, mais qui "se" refuse au travail mystique de réductiondonation en l'absolu. Ce travail négligé, car impossible pour lui, "revient dans le réel" (Lacan), sans que 1'hypothèse de la forclusion du Nom-du-Père n'apparaisse nécessaire. Ces considérations rassemblées montrent que la folie, ici intrinsèque ou à "noyau d'inertie dialectique" (Lacan), est un phénomène dont la méthode a partie liée à la science plus qu'à la psychologie, même si cette dernière est ensuite très saturante. Pour autant refusons absolument l'assimilation romantique de la folie au génie. C'est dans leur proximité même que leur différence éclate. 2) Science et thérapie: A) Loin de la folie, la science prelTlièreest une forme de thérapie, et réalise le voeu de la philosophie depuis Platon jusqu'à Wittgenstein. Il n'est pas ici question de se substituer ni au psychiatre, ni au psychanalyste, ni au généraliste. Insistons simplement sur la donnée de l'ouvert emblématique, en intuition 2 ... que nous n'affrontons de toute façon que par surprise, ou effroi. La science première travaille et invente en ce non-lieu. Sa méthode est l'anakli34

tos, la torsion sur soi palpante qui place le soi en abîme nonnal. Ainsi elle invente l'entrée dans l'inconnu absolu. Sachons bien que la torsion sur soi vive de la science est une correction, à la façon dont les sciences se rectifient en général. En somme, la thérapie est une invention par correction. La science première a ceci de particulier qu'elle n'accumule pas des acquis. Elle ne pense pas depuis le connu, mais depuis l'inconnu de l'intuition2. Ainsi elle ne pense qu'à se corriger, ou à se rectifier. Ainsi encore les contenusconceptuels véhiculés sont constamment rétablis, réaffectés, ou endoceptualisés20 . La thérapie endoconceptuaIise en "milieu ouvert", se pétrit de l 'organon de l' invention21.L'europanal yse analectique, accélère par recueillement22. Mieux: elle ramène les idées osseuses à leur chair négligée. La pensée, pour être en chair et en os, est à renverser abyssalement dans sa chair de pensée, qui est "étendue". Europe occidentalisée est par ex. reversée en europe. Le mourir à soi des systèmes osseux est souverain, car les os bourgeonnent mystiquement dans une nouvelle chair. Ainsi la thérapie est réénergisation par mise en bain, en cascade d'affect. B) Ces principes ne sont point abstractions. L'entrée réitérée dans le vide (ce qui fait affre d' affre) s'oublie en plein, et cette horreur réaffirmée devient jouvence rebondie. N'oublions pas l'esprit mystique: le mystique dépasse la peur par une frayeur plus forte, voilà une loi d'immanence. A la fin il est guéri par transsubstantiation. Dans le cas contraire, cela signifie qu'il n'était pas fait pour le réel 2 mais pour le lot commun. Il mérite un traitement médical restitutif, allopathique. Par contre une introduction dans la grande santé implique homéopathie, création de soi par l'organisation de la lutte du mal contre le mal. Hahneman généralisé, telle est la solution. Ne donnons pas de conseils aux homéopaihes, mais pratiquons l 'ho20 Outre l'étiologie externe, il faudrait construire une typologie de la folie intrinsèque. L'autre possibilité non-examinée ici, est l'obturation de l'étendue par la réduction. On pense au négativisme, à Cotard etc. On imagine alors, dans la donation extériorisée, des symptômes positifs très inten..ç;es.Le fou en réduction (dans le réel extérieur) serait plutôt déficitaire. 21Celui que nous mettrons en place. 22 La vertu thérapeutique de la prière religieuse, où prédomine le recueillement, a une structure clinico-analectique. 35

méopathie générale! L'invention thérapeutique signe la mise en emblème des problèmes et elle est terriblement, dangereuse du point de vue de ces derniers. Fracasser absolument sans recyclage possible, deux ouvrants philosophiques l'un contre l'autre, c'est appliquer la folie théorique contre la folie théorique. F.Laruelle a ainsi inventé, dans Les machines textuelles, en opposant deux "maux" : Deleuze et Derrida, qui ont chacun leur valeur. Il a également opposé Nietzsche et Heidegger... ce qui mena un peu plus tard à l'immanence absolue. F.Laruelle est parvenu à l'étendue d'affect par opposition radicale d'extension théoriques, si culturellement effectives. C) Les propos que nous tenons sont de plus en plus concrets et vont considérer des domaines quotidiens en intuition 1. Parlons de la pédagogie: le développement de l'enfant est source de multiples déviations possibles. L'enfant, par ex., apprend à parler dans l'espace, en actualisant un programme inné mais aussi en mimant les adultes et leur gestique. La correction des troubles éventuels - élocution, conséquences dyslexiques - se fait dans l'espace, par déformation très maîtrisée, technicisée (orthophonistes etc.) de la déformation initiale. A une structure déferlante du mal répond une homéo-structure maîtrisante. L'ensemble fait zig-zag extensif en l'étendue du monde de vie. Le mal est attaqué par épousaille, du point de vue du mal initial. On ne prescrit pas un traitement allopathique. L'équivalent "en douceur" des sévices subis dans son enfance par le Président Schreber, à des fins correctives allogènes, est vite atteint en vérité. L'allopathie se saurait fonctionner qu'à titre d'appoint, pour que l'accession à l'étendue se fit dans de meilleures conditions. Mais la pédagogie, heureusement, se pratique normalement sans clinique si technicisée. Alors elle est soumise, dans le meilleur des cas, à une loi homéopathique qui vaut pour la conduite, l'ethos de l'action humaine. Sachons que le Sage est constamment en position de thérapie homéopathique. Il a laissé être l'Înfans (qui se tait) en étendue, en immensité, au beau milieu des déferlements contradictoires et spatio-temporels des paroles actantes. Son agir est d'aboutir à un non-agir par mise en collision homéopathique des déferlements territoriaux. En politique, le Sage doit être le couteau immobile par lequel les plateaux de la balance des forces extensionnelles s'équilibrent (balance Roberval). Son art est celui de l'emplacement 36

détenninant les placements. L'homoïos (l'identité) du couteau est l'étendue qui régit, en intuition 2 immense, les oppositions entre mensurations dans l'intuition 1. En éthique intersubjective, il s'agit de passer des conduites spatio-temporelles de conflit, initiées par des idées territorialisées, à un ethos d'humanité du réel 2. L'opposition des conduites, quand elle ne se bloque pas en intuition 1 - l'ensemble fonnant la croix et la bannière de l'éthique philosophique - glisse en identité supérieure, à condition que chacun obéisse à sa loi d'autoéviction radicale. Ainsi l 'homéopathie détruit le mal initial par la bonne application d'un mal soignant: en éthique par ex. qui saurait prétendre que l'autoéviction ne fait pas mal? Toutefois elle pennet d'accéder inventivement à un réel 2. Reste une difficulté: comment expliquer ce passage outr'homme et sa réalité, tellement les hommes sont assurés qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil au-delà des arrangements fallacieux du langage qui trompe? L'homéopathie doit clarifier cette question, qui est une question de confiance. 3) Science et langage. A) Il convient, dans un bref prelnier temps, d'originer cette difficulté à laquelle ne sont pas confrontées les cultures orales. L'Occident écrit, et ce n'est pas nouveau dans l'histoire des civilisations. Toutefois il prétend écrire d'abord non pas politiquement, pour édicter des lois, codifier comme en Mésopotamie par ex., mais intrinsèquement. Sans oublier la politique d'autoposition extensionniste il s'investit indubitablement dans le miracle grec et en extrait La philosophie. "L'hallucination vraie" comme système de la vérité philosophique est idéal directeur, ce qu'a montré Guéroult - qui ne parle pas évidemment d'hallucination. Mieux: elle active l'autoposition occidentale, s'empare de la langue vernaculaire et la sublime dans le Logos. Ce dernier n'accède en aucun sens à la planète de la pensée, mais identifie à faux le réell dont il constituerait la vérité invisible, d'essence plutôt transcendante (Platon, La Bible). La philosophie est le moteur immobile de l'Occident, pour paraphaser Aristote. La planète de pensée, en intuition2, intègre le visible à l'invisible - visible qui demeure vu, mais avec d'autres particularités que cartésiennes -. C'est une généralité réelle prenant des puissances, ou accé37

lérant. Dans ce dernier cas, ce n'est pas le réell qui est halluciné via la "pulsion d'emprise" (Freud) du Logos, mais un réel 2 est inventé. B) Ces précisions sont nécessaires: la phraséologie occidentale, du moins en position d'invention, n'est pas que confondable avec le grand Verbe philosophique. D'ailleurs l'essor des sciences autonomes témoigne de droit de cette dislocation. Qu'en est -il alors de la science première? Situons la en regard des sciences scientifiques: ces dernières construisent des symbolismes de plus en plus transparents à partir d'une koiné symbolique vernaculaire. Cette dernière dit le réel sans l'être, ou s'en détache fructueusement. C'est en tout cas la condition d'émergence d'une culture, orale ou écrite. La science première est désacculturation en culture, ensauvagement. Elle ressemble à ce qui se passe dans une "écriture orale", où l'identité du symbolisme n'est pas mise en question mais fait partie d'un massif du monde de vie, ou massif impressionnel en étendue. Loin qu'un Logos philosophant écrase tout dans l'ordre discursif extensionnel (cf. Hegel et son fameux Concept identifiant par altérisation), c'est ici le symbolique, au sens moderne du tenne, qui reste en définitive et de droit accroché à la koiné symbolique vernaculaire. Il n'est en tout cas inventif qu'en tant qu'il draine en profondeur emboutie de koiné, ce qui l'implante absolument. Car soyons nets: l'invention et non le délire certes - exige un répondant de réel dans le discours. Et ce n'est plus vrai dans l'exposé postinventif. Alors, à côté des représentations scientifiques externes, à distance du r~ell, existent des représentations en réel 2 endoceptantes23, qui se disent dans l'interne, et sont reprises dans la culture naïve. Pour paraphaser négativement Wittgenstein, en leur "dire" culturel se "montre" une direction sémantico-énergétique, certes mystique car évidée des protocoles représentationnels en surface. L'extension symbolique, indiscutable, adhère à l'étendue qu'on pourrait nommer hyperbolique. Qui plus est, ce "privé" (Wittgenstein) hyperbolique endoceptant est universel, ce qui résout la question si célèbre et épineuse de Wittgenstein. Wittgenstein travaille avant lout dans le bidimensionnel d'écriture, malheureusement, et ne s'appesantit pas sur l'idée de profondeur. Ainsi nous avons procédé à l'ouverture morgagnique du Logos philosophique léthalisé. Nous avons saisi le décrochement symbo23 Ce sont celles qui signent le processus d'invention authentique, où la pensée est réel "pendant" l'invention en acte. 38

lique, qui est l'ouvrant scientifique habituel, et l'accroche interne hyperbolico-symbolique,qui est l'ouvert de science première. Cet ouvert est en intuition2, alors que l'ouvrant est en intuitionl. En d'autres termes: les sciencestravaillentsur l'abouti spatio-temporel, tandis que la science première dit l'immense emboutissement, qui n'est pas incompatible bien au contraire avec l'abouti. La science première, c'est là sa caractéristique,vainc le tabou de l'im-manence et ne fétichise pas, fût-ce rationnellementet efficacement,le totem des représentations que satellisent les sciences scientifiques. La
représentation, en science première, ressemble à un bec de héron, si l'on nous permet cette image. Le "bas" du bec im-manerait (hyperboliquement) , tandis que le "haut" du bec "symbolique" continuerait sa tâche habituelle. Pour conclure: le langage bien compris - disséqué - n'est pas fallacieux. Il est légitime de dire les choses elles-mêmes immanentes, à condition de d'effacer le Logos, qui plus est incorporé comme chez Merleau-Ponty. Le langage, les langages et leurs jeux, flux énergétiques et sémantiques, articulent le grand enjeu de la planète de pensée. Cette dernière est rien moins qu'une hallucination: elle est simplement à inventer en intuition2. Telle est la Voie désoccidentalisante en Europe, où cesse la tyrannie du vu comme perçu darwinien faible, recyclé en Logos par le philosophique. Dans une généralité réelle comme celle de la planète de la pensée, le visible réaménagé devient indice de latences au lieu de s'afficher comme patent, ce qui est le cas en intuition 1. C'est l'invisible qui est patent en intuition2. Il y a inversion de la Voie du Yi King, mais non pas contradiction, car comme le dit F.Jullien, patent et latent, visible et invisible, sont pris dans l'identité d'un processus immanent. Notre spécificité est d'indiquer, puis d'exprÎlller dans l'ouvrage, le mode de transsubstantiation "à l'européenne" du réel. Cc qui est tout de même fondamental. IV) LE LIVRE DE SCIENCE POST-GUTENBERG DANS UNE GALAXIE

1) La fonction traditionnelle du livre A) Dans l'espace et dans le temps, ou en intuition l, le livre communique des contenus que le lecteur mentalise, et fait servir ou pas selon le type de livre. D'une certaine manière le livre est en position 39

clinique, posé, avec des mots couchés sur des pages également couchées les unes sur les autres. Le livre lu appartient à ma planète mentale, enrichit ma représentation du monde, à moins qu'il ne la falsifie comme le philosophe traitant à notre époque de la physique et non pas évidemment de la physis grecque. Un argument fort des pédagogues est que le livre engendre réflexion, retour sur soi, c'està-dire accumulation dans son soi. Et certes cette accumulation peut être intelligemment digérée, ce qui peut modifier la conduite quant à soi et quant au monde. On devient un homme cultivé, et fait montre de qualités de gentilhomme (au sens fort, des Classiques, du tenne).

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B) Traditionnellement toujours, il est deux sortes de livres aux caractéristiques spéciales: les livres de science, de philosophie naturelle disait-on, avaient une propriété, aujourd 'hui relayée dans l'imaginaire par les ouvrages de science-fiction. Les livres de science, ici appliquée, "donnent l'idée" de construire des machines, certes dans un réel l, ou de pratiquer des expériences. Que de lecteurs ont été littéralement sortis d'eux-mêmes, écartés du "droit chemin" mentalisant de la réflexion! Ce sont des mystiques, en un certains sens, qui se plénifient à s'autoévincer de leur savoir antérieur, seulement accumulé. Le livre est exaltant, quitte sa position clinique. Les phrases transpercent le cerveau. Le "lecteur" entre dans la planète de la pensée. Parlons des ouvrages de poésie également, de poiésie il faudrait dire avec les Romantiques allemands de première force. Tous sertissent le visible d'une aura invisible. Alors le cerveau mental dérive, se pollinise (Novalis). Certains sortent même du cadre d'espace: le visible se transsubstantie, se met à connotcr l'invisible, ou à l'orner. Dans Les Illuminations, Rimbaud fait errer les formes dans le milieu de l'étendue. Rimbaud fut cependant désespéré de l'accablement dénotant que conservait malgré tout le visiblc. Le passage vers le grand Soleil énergétique d'Abyssinie sigfie le dernier vrai désir: créer des vraies dénotations visibles par la totale énergie maîtrisée, oeuvrant ainsi absolument dans l'étendue, die Weite disent les allemands. Le Soleil volatilisant les objets... hiératisant des circulations de forces. Le lecteur attentif, sans même cette alchimie ultime, est pulvérisé. Les toits de sa maison intérieure s'envolent, et rejoignent une autre planète, absolument démentalisée, là où sujet et objet sont un. Ces livres-projectiles existent traditionnellement, mais ils sont placés à l'écart de l'autoposition philosophique de la culture occi40

dentale. Ces livres ne craindraient rien du phénomène "télévision" ou informatique en général, mais pourraient en-craser l'écrasement par les images photoniques. Les deux genres ne s'exclueraient plus, mais se compléteraient - à condition que l'idéologie philosophante stabilisante, la morale24 dit Nietzsche, soit exclue de sa fonction omnipotente. Mais ne rêvons pas. N'est-ce pas là encore de la mentalisation? Aussi la difficulté est de libérer l'inventivité incroyable de certains livres, qui soulève quasi-physiquement, dans une culture qui bétonne sa "muraille de Chine" idéologique. 2) Le dispositif livresque de la science première.
A) Afin que fût décisivement dégagé l'enjeu premier, il ne faut pas craindre de rappeler notre projet, qui est d'engendrer l'accès à la planète de la pensée, en suivant une Voie européenne. Cela signifie très carrément que l'Occident, qui phrase sur la pensée, ne pense pas et n'a jamais pensé - malgré les allégations de Heidegger sur les anciens grecs, qu'il ad' ailleurs relativisées à la fin de sa vie. Heidegger a bien compris l'enjeu quand il déclare constamment préparer à la pensée. Quant à Nietzsche, il avait déjà tout compris de ce point de vue. Cette affirmation suppose une distinction: les "effets de pensée" dans le réel de l'intuition I, depuis la réduction neurologique caricaturale des scientistes, en passant par les exhibitions réactionnelles de type humaniste et spiritualiste - qui réactivent l'idéologie philosophante -, jusqu'au meilleur théorisant, F.Laruelle, qui quitte l'intuitionl pour repasser en intuition l extensionnelle, actualisant des potentialités de langage, "font certes de l'abstrait", mais n'entrent pas dans le formidable "Grand Jeu". Ils réorganisent l'organisationnel effectuant, mais ignorent la grande trouée accélérante affective, laquelle puissantialise et détruit les pensées humaines trop humaines. L'invention europanalytique de la planète Europe ne doit pas stagner en Europe Occidentale, mais passer à un "ordre de réalité" (Cantor) supérieur. La réduction de l'Occident daté énergétise25 la donation de 24 Nietzsche a une conception très extensive de la morale, ne l'oublions pas. Nous le suivons sur ce point, en y incluant l'idéologie philosophique. 25 Dans le texte, nous distinguerons l'énergie des aboutissements spatio-temporels de l'énergie de l'accélération mystique, emboutissante affectivement. Sachons que nous ne dualisons pas, car l'embouti est intrinsèquement aboutissable, et quantifiable, même si on ne sait pas encore mesurer l'affect. Notre
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la planète Europe: il n 'y a là Qu'une opération, mystique, faisant une identité supérieure de l'Identité inférieure. Ainsi le livre de la science première doit être organisé pour l'essentiel : la mise en place d'une expérience, celle de l'invention de La pensée au sens large et torrentueux du tenne. Cette pensée dépasse radicalement I'homme de la Raison, de la Religion, des Sciences. Enfin cette pensée s'organise via le déchirement cruel (Artaud) du suturé rationnellement au jour le Jour. Il en va d'une invention dans la chair de pensée, dont Nietzsche - effrayé - a saisi l'enjeu, ainsi que

Rimbaud dans Une saison en enfer. L'énergétique brute est au milieu du confort sémantique,le loup est dans la bergerie culturelle. La psychanalyse a édulcoré l'inconscient réel de l'énergétique inventive en inconscient psychologique parcouru par des pulsions physiques. Ce faisant, et outre ses erreurs - corrigeables- elle occulte la création (cf. l'entrefilet de la sublimation). B) Il était nécessaire de redonner l'énormité de l'enjeu. Peutêtre alors le lecteur nous pardonnera-t-il d'esquisser ici seulement ce qu'est un livre délivrant, qui place l'énergie au cœur du sens - mais en donnant scrupuleusement à ce dernier ce qui lui revient, et à la bonne place. L'idée est de réussir depuis l'invisible (les "idées") de la pensée Europe réim-mensionnée ce que le Yi King réussit en procédant du visible de la Terre et du Ciel. Évidemment cela implique une relativisation (au sens strict de Einstein) du local vu - et non son abandon -, c'est-à-dire une nouvelle valorisation du vu comme perçu. Car l'intuition 1 s'intègre dans l'intuition 2, sans dualisation nihiliste du visible et de l'invisible, comme dans l'Occident traditionnel. Prenons un exemple: en intuition 1 je vois un homme; en intuition2 générale je le vois toujours mais il connote désonnais l'humanité que je ne vois pas, du moins pas physiquement. Le principe de perception est ainsi relativisé. De dénotant il passe en régime connotant. Il en ira de même pour le livre et son dispositif. On ne quitte jamais, en un certain sens, le principe de perception. Des signes s'inscrivent, sont stables. Je les vois, je puis les mentaliser, et éventuellement tout oublier. L'ordre de la représentation fonctionne, et le plus clairement possible, nous nous y sommes appliqué. Tel est le
ignorance à ce sujet est égale à celle de Freud, qui parlait programmatiquement de quantum d'affect. 42

livre dénoté, culturalisé "à fopd", immobilisé par l'infrastructure de cette culture: le but est de transmettre des infonnations, du moins dans cette donne qui existe. Plus précisément nous irons jusqu'à écrire visiblement, dans le genre ancien, que l'écriture bien saisie est un novum organon actif destiné à bouleverser la mentalisation représentationneIle. Le nouveau est ainsi encadré dans l'ancien. Cependant l'opération ne fait que commencer puisque le visible se généralise (Einstein), ou se met à connoter l'invisible réel, et ce à même sa stabilité de connotant. Il est alors possible de passer de l'espace visible des représentations inscrites, traditionnellement mentalisées ou de portée vive quasi annulée, à l"'étendue" invisible très réelle qui agit directement sur le lecteur: en effet les mentalisations deviennent des connotations d'un dénoté énergétique. En ce sens le lecteur est transporté, charrié à vif, lancé en immensité et pourtant actif sur cette terre. Car n'oublions pas que l'embouti invisible peut intrinsèquement aboutir, et sans aucunement se dénaturer dualistement. Le livre devient "de la dynamite" pour paraphaser Nietzsche. C) Sans aller jusqu'à dynamiter, puisque les ordres de réel demeurent, voyons comment s'organise la dynamique réelle - et non pas uniquement représentationnelle - de la science première. Le principe en est simple même si le détail, sur lequel nous n'insisterons pas dans une Introduction, est très structuré. Il convient de passer du "dire" au "montrer" selon les tennes du Tractatus. Il est dit représentationnellement que l'écriture conceptuelle26 fonctionne comme novum organon, dont on verra qu'il s'agit d'une conceptualisation en l'intuition nietzschéenne de l'Eternel retour du même, c'est -à-dire d'une endoconceptualisation. Plus précisément, l'extension spatiale conceptuelle est prise en é-tendue, l'ef-fect s'af-fecte de l'immensité. Tel est le dit. Maintenant le livre a à montrer qu'il est novum organon en acte réel, c'est-à-dire un dispositif tel que son ef-fectivité spatiale - les lignes d'écriture dans l'espace et leur sens issu de leur concaténation - s'autoaf-fecte vivement en immensité, jusqu'à
26 C'est à l'écriture conceptualisée que nous nous attachons dans La science première. Certes l'écriture peut ensuite se généraliser et diversement selon les pratiques dans la culture. Cependant, et en Europe, le monde de vie enracinant se sty lise primordialement par le concept. Notre tâche sera d' endocepter le concept, mais l'esprit de science est premier - avant les sciences scientifiques perspectivistes, ou ouvrantes. 43

relativiser secondairement l'~space des pages et du fonnat. Le livre doit se délivrer de son soi acculturé pour délivrer autour de lui. Or cela est possible, sauf à se frapper soi-même de cécité intellectuelle: en effet le visible, examiné depuis l'intuition2, est connotant d'un dénoté. Sa stabilité est donc metastabilisable. D) La dynamique est donc organisable : elle circule puissamment en étendue tout en relativisant l'espace de l'auteur-et du lecteur. Ces deux derniers, sauf à bavarder et à lire pour se divenir, sont chacun des supports transitoires - mais nécessaires - pour leur conversion mystique intime, qui ouvre au grand réel passant. Ainsi le livre fait éclater les apparences. Certes le lecteur peut se fatiguer, il en a le droit, et oublier le réel 2. C'est le lot commun de I'humanité. L'Occident est le fruit de la renonciation à l'autoaffection générale vive, où le réel 1 perçu et stabilisé est au service de la dynamique réelle 2 de l'invisible. Il a préféré transporter (métaphoriser) le réel 2 dans une autre région (Dieu, la Vérité, I'Histoire, la Science etc.). Comment se dispose l'organisation? Il ne faut certes pas attendre du lecteur qu'il "voie" tout de suite le livre se lever de son état clinique couché et agir directement sur lui comme un être humain pourrait le faire. Le lecteur occidental est tout à son habitude et nous ne songeons pas à la discuter. Qui plus est c'est au livre à faire sa preuve, à se montrer. Nous partirons donc d'une disposition coutumière, dans la partie I intitulé Éléments. Nous dirons le vrai contenu, la pensée, dans un "ex-posé" coutumier, avec succession de chapitres. Libre cours est donc donné au concept représentationnel dont le travail se donne à voir quasi physiquement, dans l'ef-fectivité spatiale. La mise à vif du lecteur commence dans la partie II, ou Prodromes. L'auteur procède à une descente démentalisante dans la représentation alors approfondie, qui continue certes de courir conceptuelIement en surface. Il y a endoconceptualisation en acte, par mise en place d'une axiomatique de l'invention, d'un organon qui s'organise dans toute la partie. Dans celle-ci (partie II) nous disons que nous désaxons l'axe des Éléments (partie I) et évitons ainsi l'ésotérisme, l' oppération s' éffectuant en un seul temps. Sous la surface apparemment paisible des phrases conceptualisées roule une écriture affectante, expulsant le lecteur de son espace mental. En somme le livre se prend réellement au mot, et désaxe alors certaines instances du lecteur (cf. la notion d'axiome, d'écriture, de représen44

tation actionnelle qui sont transsubstantiantes et écartant des emplois habituels). La distinction de la fonne et du contenu cesse, à la différence des Éléments. Nous maintenons la fonne conceptuelle occidentale, mais c'est pour communiquer le virus de l'endoconceptuaIisation. Dans cette partie II s'accomplit un geste clinique, distinct de la déposition clinique du texte sur des pages dans la partie I. Les représentations habituelles s'inclinent endoconceptuellement, se retirent de l'extension effective et font affect, rentrent en elles dans leur épaisseur. Pour autant il reste des signes sur une page. Leur rôle est celui d'une Amorce: paraître aller dans le sens du lecteur - ce mentalisant -, alors que leur épaisseur énergétique et invisible pénétre la chair de ses mentalisations. Ici le visible, réel, se généralise activement - dans l'invisible - et atteint le lecteur au cœur de sa pensée en chair. L'opération est cruelle au sens d'Artaud, barbare au sens de Rimbaud, mais inévitable et certes ne convient qu'à ceux, auteur et lecteur, qui ont accepté préliminairement - du moins en Occident une grande douleur initiale, celle du sentiment de "la folie du monde" comme l'appelait Husserl dans Ideen I. En somme le lecteur, une fois positivement destabilisé, s'inscrira dans le geste clinique, ce retour en arrière sur soi dans le dessein d'abîmer, toujours positivement, ce faux soi pour aller toujours plus loin dans l'endon, l'indigène rimbaldien, là où sujet et objet coïncident dans le rée1227. Ainsi la partie II destabilise cliniquement la partie I, translate en interne les relations conceptuelles désormais seulement connotantes et non point détenninantes. Cependant le geste clinique ne cesse pas avec les Prodromes, ou à mi-chemin. L'invention mystique exige que les Éléments (protodromes) et les Prodromes fassent encore localement "figure" de contorsions à même une torsion plus réellement profonde. Cette torsion dans les contorsions est le Syndrome par qui la représentation endoconceptÜelle s' endocepte radicalement. A ce moment précis le livre actualise la loi du novum organon qu'il contient et passe réalisternent à l'acte: en effet il gagne son autos d'identité (cf. autoaffection) à laisser jouer homéopathiquement le mal ef-fectif des Éléments - auxquels la partie III emprunte, bien sûr - contre et avec le malaise de l'af-fectuation seulement en
27 On saisira combien cette torsion sur soi, culbute clinique de la tête dans le vide, et du vide dans le vide, est incomparable avec le paradigme de la réflexion philosophique. 45

cours des Prodromes, laqueIJe compose encore avec l'ef-fectivité : par exemple la conceptualisation de surface, dans les Prodromes a une fonction positive d'amorce, mais elle n'est pas transsubstantiée. Il y a du visible qui reste localement visible, et l'on en comprend certes la nécessité. Quant au Syndrome, il oppose en les composants le mentalisant de la partie I et la surface de mentaIisation de la partie II, celle qui amorce et communique. Alors on relativise (toujours au sens strict einsteinien) la connaissance comme telle28pour passer à la naissance du "lecteur". La partie III n'est pas à lire au sens habituel du tenne. Elle est saisissante depuis son étendue affective. Les mots transsubstantiés ne sont pas ici à percevoir pour mentaliser mais nous traversent par leur généralité réelle inventante, en intuition2 désacculturée29. Et certes on peut lire seulement, mentaIiser, mais c'est ignorer le travail clinique de parturition par lequel les mots osseux s'enfoncent dans la chair de pensée, qui cicatrise vivement, et créativement, à propos de la lésion. Le surhomme est cicatrisation épaississante, bourrelet "synthétique" (Nietzsche) en expansion vive, non-spatiale. Telle est la clinique, thérapeutiquement inventive, à fondement mystique. Le livre faisant autoaffection est un levier de propulsion dans l'immensité. Ceci n'empêche pas que les surhommes s'informent - prennent connaissance au sens habituel - au contact du terminal d'espace-temps (cf. la pensée planétaire). L'étendue n'est pas incompatible avec l'extension spatiale. Elle est d'un autre ordre. Et on peut passer sa vie à ignorer cet ordre, c'est-à-dire à se défendre culturellement contre lui, bien qu'il fût l'immédiateté même dont nous vivons irrépressiblement. Dans la galaxie post-Gutenberg le livre actif est plus que jamais requis. Loin des querelles absurdses et culturelles sur la lecture, ou sa contestation par nos formes technologiques, le livre est nécessaire. Nous parlons du livre autoaffectant, et en aucun sens réflexivement, c'est-à-dire de celui qui lance l'homme, si mesuré, dans l'immensité du processus d 'hominisation continuée. Nous espérons que la science première introduira réellement dans la planète de pensée
28Soyons nets. Connaître - et ce scicnlifiquerncnt - est indispensable. Nous critiquons la connaissance pour la connaissance. Mais gare aux confusionnismes, si séducteurs, suggestifs. 29La visibilité du texte, évidente, ne compte pas cependant. Elle est transsubstantiée, ou transvaluée si on préfère un vocabulaire nietzschéen. 46

réelle qui intègre le visible, q\li est patent en intuition 1 et pour l'instant latent en l'intuition2 à réunir. Telle est la Voie nouvelle volontairement non-ésotérique, qui désoccidentalise Europe pour inventer europanalytiquement la planète Europe intégralisée, loin des particularismes mesquins. Le théoricien est celui qui aura expérimenté et énoncé - l'invention de la pensée, dont l'Occident s'est faussement prévalu30.

30 Ce faisant nous n'allons pas chercher la Voie ailleurs, comme il est de mode. Car l'enracinement dans le monde de vie, indéracinable, est selon nous un préliminaire expérimental absolu. Ayons le courage de notre immédiateté. Cela aussi fait partie de la vraie pensée. 47

PARTIE I

ELEMENTS

I ) UNE CLINIQUE ELARGIE: I) Un grand "air de famille" (Tatossian). On sait qu'en psychiatrie le concept de clinique fait dorénavant difficulté, même s'il concerve une valeur opérationnelle. En effet l'essor des neurosciences fait ombrage à la classique formation des médecins nommés "internes". La clinique se doit de compter au plus fort avec la remise en question des habituelles nosographies (ex. la schizophrénie) . Demeurent toutefois des irréductibilités: le Praecox (;efühl (le vécu du précoce ) de Rümke, le sens de la "pénétration" d'autrui (Minkowski), le diagnostic par "air de famille" de style perceptif chez Tatossian. Selon ce dernier l'aspect spécifique de la clinique est dans son mode de perception - pratiquant par typologies - à la façon dont le diagnostic "intuitif' du médecin généraliste se distingue de celui du spécialiste. Un point est particulièrement intéressant, comme nous dit Tatossian : le diagnostic d'une maladie psychique se pratique en quelques minutes, dès le début de la conversation entre médecin et psychiatre31. Sans dénier la valeur des acquis scientifiques, il faut quand même parler d' Einfühlung (empathie, intropathie), comme l'annonçait déjà Jaspers dans sa Psychopathologie générale. Les considérations qui précèdent ne sont pas gratuites. Prenons acte des limitations internes au "regard clinique", celui dépeint par M.Foucault. Et, dans la mesure où la clinique psychopathologique
31 ln L'approche clinique en psychiatrie. Volume II. Collection "les empêcheurs de tourner en rond". .
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ressemble à celle du généraHste, élargissons le modèle "perceptiftypologique" (Tatossian) du diagnostic clinique. Ceci veut dire que, de même que le psychiatre emprunte au généraliste, de même ce dernier est susceptible d'emprunter à une pratique plus large encore. Ainsi l'humanité de l'homme serait l'objet d'une clinique relayant la clinique seulement et encore relativement générale du généraliste. Le ressort d'extrapolation est "l'air de famille" perceptif dont les dimensions peuvent ainsi varier. Alors, ce serait encore faire honneur à la clinique, clinique si discutée en psychiatrie, que de l'élargir. II) Le principe de réalité comme souffrance de la pensée. Une clinique de l'humanité de 1'homme doit étudier la culture dans laquelle elle s'exprime, quand bien même cette humanité - si spécifique - n'est jamais proprement accuIturée, ni acculturable. En Europe, Nietzsche et les psychanalystes anthropologues, par exemple, ont essayé des méthodes d'approche. Nous ne reviendrons pas sur celles-ci. Le diagnostic que nous porterons, pour notre compte, sait et n'oubliera pas qu'il œuvre à même la culture elle-même, afin de sonder un autre dans ce mêmc. La fOrn1ulation semi-hegelienne du propos ne doit pas abuser: en effet il s'agit d'exploiter "}'air de famille perceptif', cet "espace" d'empathie qui n'a jamais concerné Hegel. Une science première travaillera d'ailleurs à même l'impression même, pourvu que cette dernière fût - c'est entendu bien comprise. Telle est l'ambition généraliste du présent propos. Cette notation de méthode effectuée, il faut reconnaître qu'il n'est pas si facile de se repérer dans l'air de famille perceptif de l'Europe occidentale. Une donnée devrait pourtant nous aider. La culture Européenne à dû se plier à une grande transformation de portée bien plus considérable que strictement politique: à l'Europe des Empires a succédé celle encore balbutiante, des démocraties. Tel est notre présent, qui fait "brèche" dirait H. Arendt. Pour une fois la guerre quitte la République des lettres et incise dans les Républiques mêmes. On ne niera pas pour autant l'importance des Lettres en Occident, mais ce qui est du ressort strict de la pensée adopte un visage nouveau, qui retentit seulement et ensuite dans le continuum des Lettres. De ce dernier point de vue un diagnostic est souhaitable. Les écrivains philosophes - Adorno en I'occuITcnce et ses réverbérations 52

françaises essaient de tirer A.uschwitz du côté de la pensée, fût-ce en questionnant cette dernière sur son droit à penser. A notre sens de tels événements, qui ne doivent pas masquer l'importance de la journalité fondamentale et non-journalistique qui a tant préoccupé H.Arendt, participent du nouveau réel au-delà du principe de réalité freudien. Mais qu'entendre par là ? Freud notamment, à partir du Moi et le ça, évoque l'irréductibilité d'un principe de réalité suscitant la résignation générale... et les illusions religieuses. Ainsi va l'Occident, qui perd son axiomatique grecque, qui laisse dégénérer ses enfants en adultes névrotiques. A notre sens le passage aux démocraties illustre la vérité d'europe sous l'Occident, ou l'émergence du réel sous le principe de réalité. Désonnais le principe du réel est souffrance vive, en-deçà de la névrotique générale. Tel est le réel que Freud ne soupçonnait pas sous la réalité. Cette dernière fût-elle en proie à ce qu'il appelait en définitive la pulsion de mort. Ce diagnostic est encore minimal toutefois. Aussi devons-nous l'affûter. La souffrance se sent, entre dans la catégorie intropathique de la clinique générale, mais nous n'en savons pas suffisamment sur elle. On peut dire négativement que nous ne visons pas la souffrance générale contemporaine de l'intériorisation de I'homme, et que Nietzsche a étudiée dans La généalogie de la morale. Soyons plus "phénoménologique". L'Occident des Empires, culturellement fils de la Grèce, a imprimé en chacun le sens de la réalité grécochrétienne : une matière spiritualisable et un esprit sur terre font I'homme. Tel est l'esprit de géométrie occidentale. En europe, où l'on trouve le réel de la réalité Occidentale, gouverne par contre un esprit de finesse. Le cœur, au sen.s de Pascal, met en œuvre un instinct de connaissance ignorant les grossières mais sécurisantes distinctions. Le cœur est sensible, souffre dans le réel et dans ses infinités écrasantes - encore pascaliennes. Ici la vibration souffrante efface en les redistribuant les distinctions valables en:':'Occident.On le voit, nous sommes loin des souffrances psychologique et sociologique qui méritent des soins. Le souffrir que nous diagnostiquons ressortit à une sensibilité générale, plus réelle que la réalité de la souffrance psychophysique par exemple. Paradoxalement, mais très fructueusement pour l'avenir de notre recherche, il n'est pas faux d'avancer que la sensibilisation au réel traite par son exercice même les pathologies dues à l'idéalisation du réel. Mieux: elle se traite elle-même sous une espèce particulière qui est celle où le réel accouche de lui53

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même, c'est-à-dire s'invente. La clinique de la souffrance ainsi comprise - dans le réel européen et non dans le culturel occidental - est une homéopathie. Si on pouvait parler d'obstétrique on dirait que l'accouchante accouche par elle-même, du moins dans des sociétés traditionnelles, où l'assistance technologique et médicamenteuse, allopathiques, sont ignorées. Résumons: la souffrance vive est principe de réel au sens le plus fort du terme. Voilà le diagnostic clinique qu'on peut porter depuis l'émergence, si difficile par ailleurs, de l'Occident des démocraties. Allons alors un peu plus loin: l'europanalyse signifie la libération (analyo) du réel à l'occasion de celle de l'Europe occidentale des réalités libertaires. L'europanalyse est une clinique traitant de l'invention du réel par le réel. En tant que clinique, enfin, elle œuvre dans une généralité que nous avions nommée empathique et enfermant en tout cas un "air de famille" perceptif. Ainsi il en va de l 'humanité de 1'homme qui, loin de tout humanisme fade, est tout simplement l'instance par où passe la force de production du réel par le réel. Cette dernière, on le voit bien est tout le contraire d'une technologie. La force en question est sans médiation, à strictement parler "homéo-pathique". Plus que jamais, notons-le, notre attitude de généraliste doit éviter les mauvaises généralités. Dans la clinique locale des médecins, K.Jaspers montrait déjà en 1913, dans sa Psychopat.hologie générale, l'opposition entre le primat de l' obscrvation (réclamé par les narrateurs - Schilderer -) et celui de la théorie (défendue par les analystes). Cette question à d'ailleurs longuement opposé les tenants de la psychiatrie française et ceux de la psychiatrie allemande. Dans notre clinique élargie, nous avons d'abord privilégié la théorie, il nous faut désormais revenir à l'observation. Attention, cependant, à sortir cette dernière de sa naïveté Occidentale et de la faire bénéficier des acquis concernant l' europe européenne. En effet il ne s'agit pas d'oublier notre objet: la souffrancè:"du réel à même lui-même, réel se générant. Le pathos (dans l'homoïos européen) est créateur. Là se trouve notre centre d'intérêt europanalytique, l'ombilic de la planète Europe désoccidentaliséc. II ) VERS UN GRAND MOYEN-AGE I) Nietzsche et Husserl, une héroïque pour le XXIème siècle. Le réel européen exige de nous que nous nous "éloignions" de 54 J