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La théorie du complot : un mythe ?

De
152 pages
Cet essai analyse les raisons ayant permis à la théorie du complot de trouver, ces dernières décennies, une résonnance particulière dans notre société. Il revient tout d'abord sur sa propagation et les raisons qui font que l'on y adhère. Tout en semblant a priori exacerber l'angoisse, la théorie du complot permet finalement de la canaliser. C'est dans un climat de confusion où l'on croit enfin avoir les clés pour comprendre le monde alors qu'il ne cesse de se complexifier que s'épanouit ce type de théorie.
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LA THÉORIE DU COMPLOT :
UN MYTHE ?
 
 
Sarah Mezaguer
LA THÉORIE DU COMPLOT : UN MYTHE ? 
 
 
© LHarmattan, 2012 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96728-1 EAN : 9782296967281
     ITRODUCTIO 
 Marilyn Monroe n'est pas morte d'une overdose de somnifères mais d'injections qui lui ont été faites les jours précédant sa mort... étant donné les impacts de balles retrouvés sur le corps du président Kennedy, sa mort ne peut être le fait d’un seul et même tireur... les recherches au carbone 14 effectuées sur le Suaire de Turin montrent que celui-ci ne date pas de l'époque à laquelle a vécu le Christ... les grandes firmes de tabac introduisent dans leurs produits des substances addictives... quelques leçons de pilotage sur de petits avions n'ont pu permettre aux auteurs présumés des attentats du 11 septembre 2001 de faire atteindre si parfaitement leur cible à des Boeing 747... La liste est longue des complots censés se cacher sous le discours officiel. Et, loin d'être le fait d'une époque, les théories dites "du complot" traversent les âges avec une parfaite régularité. Que l'on pense au complot clérical destiné à s'assurer la mainmise sur les richesses, comme sur les âmes, dénoncé par les premiers théologiens protestants, ou encore à la franc-maçonnerie, responsable supposée de la Révolution française. Aucune époque n'est totalement vierge de conspirations attribuées à tel ou tel. Pourtant, il semble que ces dernières décennies ont vu l'explosion d'un tel phénomène, des théories conspirationnistes
 
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se développant dans les domaines les plus divers, que ce soit bien évidemment dans le domaine politique, dans le domaine religieux, mais aussi dans tout ce qui a trait aux "people", aux simples faits de société ou aux produits de consommation courante. Un premier point commun semble déjà se dessiner au sein de ces diverses théories : des personnes puissantes (que ce soient des politiques ou les responsables de grandes firmes) tirent les ficelles de ces diverses machinations. Affirmation on ne peut plus inquiétante qui semble jeter l'opprobre sur tout ce qui nous entoure. À cette prolifération, certains ont tenté de trouver des explications, comme le manque de confiance croissant du peuple à l'égard des élites, la facilité avec laquelle l'information circule, notamment par le biais d'Internet, ou même la mise au jour de complots réels... Si dans leur grande majorité ces explications sont pertinentes, elles ne sont que partielles, et même ‒ pourrait-on dire ‒ partiales. En effet, en regroupant des types d'explications pour le moins disparates ‒ notamment en ce qui concerne leur degré de véracité ‒ sous un même vocable, en les qualifiant péremptoirement de "théories du complot", on a tôt fait de se prononcer sur leur caractère mensonger, d’enfoncer des portes ouvertes en pointant l'intérêt que certains activistes ont à manipuler l'opinion publique pour la rallier à leur cause ; ce qui revient ‒ soit dit en passant ‒ à accuser les détracteurs de ces prétendus complots d'être eux-mêmes des comploteurs. Ce faisant, les principaux ouvrages consacrés à ce sujet occultent tout un champ de compréhension inhérent à la manière même dont fonctionne la psyché, faisant généralement l'impasse sur les bénéfices psychologiques que l'individu retire à adhérer à ce genre de croyances. Notre approche sera tout autre. Si, dans un premier temps, nous dégagerons les ressorts cognitifs de ces théories et les tendances sociétales
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qu'elles supposent, nous nous attacehrons, dans deuxième temps, à montrer en quoi elles sont pour l'individu une réponse à l'angoisse que les dispositifs ancestraux ‒ tels que le mythe – ne sont plus à même de jouer dans un monde où « Dieu est mort ». Nous verrons donc en quoi ce type de théories répond à un schéma explicatif qui s'apparente grandement au mythe. Quant à leur véracité, nous éviterons de nous prononcer à son propos, puisque notre but ici n'est pas de condamner ces croyances en tant que d'ineptes superstitions, mais de tenter d'en comprendre le bien-fondé. Si l'Inquisition est pour une grande part responsable de la chasse aux sorcières qui a traversé de part en part le Moyen-Âge, elle ne permet pas à elle seule d'expliquer le phénomène de peur ressentie par toute une frange de la population à l'égard de certaines femmes. De la même manière, les individus ou les groupuscules qui ont intérêt à la diffusion de certaines théories ne nous permettent en rien d'expliquer pourquoi d'autres qu'eux y adhèrent au point de s'en faire le relais. Si d'autres personnes que les émetteurs se les approprient, n'est-ce pas avant tout parce qu’elles font sens ? À un niveau de recherche encore peu avancé, nous avons été surpris par la récurrence avec laquelle revenait la figure du complot juif ‒ qu'il s'incarne dans le complot américano-sioniste, le complot juif franc-maçon, ou quelque autre forme que ce soit. Preuve que le sentiment de culpabilité engendré par la Shoah n'a pas réussi à éradiquer la peur ancestrale qui se cristallise autour de la personne du Juif et que Jean Delumeau a si finement étudiée dans son ouvrage surLa Peur en Occident. Le fond du problème réside dans cette angoisse sous-jacente et dans les dehors qu'elle emprunte pour se manifester. Or, ce qui est en jeu dans l'idée même de complot, et qui n'est pas forcément rendu par d'autres dispositifs imaginaires,
 
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c'est que des puissances occultes nous manipulent.Les Protocoles des sages de Sion, par exemple, véhiculent l'idée d'un complot de la part des Juifs sionistes, complot qui vise à étendre leur puissance sur le monde entier. Les différentes théories du complot relatives aux attentats du 11 septembre 2001 véhiculent, elles, l'idée selon laquelle le gouvernement américain les aurait lui-même organisés dans le but de justifier sa politique impérialiste. Mais, parfois, les conspirateurs peuvent simplement être de puissants industriels qui cherchent à étendre leur ascendant, tels que les firmes de tabac, accusées d'utiliser des adjuvants qui rendent les consommateurs dépendants. Se dessinent alors les contours d'un monde où la vérité n'est pas telle qu'elle paraît être ‒ où, selon la formule véhiculée par la série téléviséeX-Files, "la vérité est ailleurs" ‒, où l'individu, que ce soit en tant que citoyen ou en tant que consommateur, est constamment instrumentalisé. Vision ô combien pessimiste qui aiguise l'angoisse que génère en nous le monde d'aujourd'hui, certes, mais vision qui, à sa manière, parvient à juguler cette angoisse, à la rendre plus vivable. Dans un article consacré aux « Représentations dramatisées de la Mort »1, nous avons eu l'occasion de montrer qu'à mettre en scène l'angoisse sous les dehors les plus inquiétants, l'individu parvient ainsi à matérialiser son angoisse ; adoptant des contours plus précis, cette angoisse se fait alors moins floue et, par voie de conséquence, moins tiraillante. Ainsi, on pourrait se demander si ce pullulement des théories du complot que connaît le monde d'aujourd'hui n'est pas l'expression d'une angoisse plus profonde, de l'angoisse générée par une société qui, en dépit des richesses qu'elle produit, engendre une insécurité psychique croissante.                                                  1 in », Mezaguer, « Sarah représentations dramatisées de la mort Les Dying and Death in the 18th-21st century Europe, Alba Iulia (Roumanie), 2009, actes du colloque.
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