LA VERTU POLITIQUE : MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

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Ce livre fournit des armes intellectuelles pour penser quelques problèmes de la démocratie aujourd'hui. Comment reconstruire des valeurs sans les soumettre à une transcendance non humaine ? Comment redonner de la valeur à la politique, articuler politique et éthique sans dissoudre la politique dans la morale ? Henri Drei éclaire ces questionnements par une enquête sur Machiavel et Montesquieu.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296378636
Nombre de pages : 288
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LA VERTU POLITIQUE: MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Olga KISSELEVA,Cybertart,un essai sur l'art du dialogue, 1998. Jean-Luc THAYSE, Eros et fécondité chez le jeune Lévinas, 1998. Jean ZOUNGRANA, Michel Foucault un parcours croisé: Lévi-Strauss, Heidegger,1998. Jean-Paul GAUBERT, Socrate, Une philosophie du dénuement, 1998. Roger TEXIER, Socrate enseignant, de Platon à nous, 1998. Mariapaola FIMIANI, Foucault et Kant, 1998. Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, 1998. Fred FOREST, Pour un art actuel, 1998. Lukas SOSOE, Subjectivité, démocratie et raison pratique, 1998. Frédéric LAMBERT, J-Pierre ESQUENAZI, Deux études sur les distorsions de A. Kertész, 1998. Marc LEBIEZ, Éloge d'un philosophe resté païen, 1998. Sylvie COIRAULT-NEUBURGER, Eléments pour une morale civique, 1998.

@ L'Harmattan

1998

ISBN: 2-7384-7379-2

HENRI DREI

LA VERTU POLITIQUE: MACHIAVEL ET MONTESQUIEU
Lot Y

Préface de Laurent

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Para Juan. Untuk Angela, Marisa dan Angelo.

Vertu politique et vertu sémantique
Si le livre de Henri Drei me paraît fondamental, c'est qu'il tient à fournir des armes intellectuelles pour penser quelques problèmes de la démocratie aujourd'hui. En particulier: comment reconstruire des valeurs sans les soumettre à une transcendance non humaine, qui serait la valeur des valeurs (Dieu bien sûr, la Nature, le Marché ou l'Histoire, et même parfois ce que l'on appelle l'Humanité, ou encore des transcendances plurielles et potentiellement belliqueuses comme les États, les Nations, les Races, les Communautés, etc.) ? Ou encore, comment redonner de la valeur à la politique, c'est-à-dire comment articuler politique et exigence éthique sans remplacer la pensée politique par la morale? Plus précisément, le travail de Henri Drei peut s'inscrire dans une réflexion sur la crise de la représentation politique aujourd'hui. Pour répondre à cette crise, les deux solutions peut-être les plus fréquemment invoquées sont le recours à la communication et à l'éthique. Ainsi tel ou tel dirigeant politique peut-il être convaincu qu'il lui suffit de parvenir à bien communiquer le sens de son action et les valeurs qui la fondent, pour que tous les citoyens d'une nation adhèrent à ce qui ferait nécessairement le bien de chacun et de tous. Dans ce cadre de pensée, si les électeurs n'ont pas compris que tel choix politique est nécessairement le bon choix, c'est que le gouvernement a mal communiqué. Parallèlement, il conviendrait, pour restituer la confiance entre électeurs et dirigeants, que ces derniers cessent de pécher par immoralité et opèrent un rapide retour à l'éthique. Reprenons ces deux réponses à la crise de la démocratie représentative. Le leitmotiv sur la communication est au mieux une erreur, au pire une mystification. Les mots, les phrases, les discours, les textes, ne sont pas des instruments qui permettent de faire passer des idées et des valeurs, ce sont le corps même des idées et des valeurs. L'auditoire, le lectorat, l'électorat, ne sont heureusement pas toujours le réceptacle passif de mots et de valeurs, ils donnent existence aux idées et valeurs par l'activité de réception des discours qu'on leur adresse. Si des citoyens n'approuvent pas le contenu d'un discours, c'est qu'ils en refusent

aussi la forme. Le choix d'une communication politique est un choix politique, parce que communiquer est un acte public, parce que la forme est indissociable du contenu, parce que les choix de mots sont des choix de valeurs. Le deuxième leitmotiv correspond à un mouvement de fond des mentalités, par lequel le tout-politique des décennies précédentes laisse progressivement la place au tout-éthique. Substitution qu'il est difficile d'apprécier. D'une part, elle me paraît une exigence louable de morale et consiste à reconstituer un plan de valeurs qui surplombe des pratiques politiques éventuellement critiquables. D'autre part, elle renforce la déconsidération du politique et interdit de comprendre cette banalité que le politique concerne le rapport de l'individu aux autres (voire à ce qui incarne soi et tous les autres). Une telle banalité devrait invalider toute pensée sur les valeurs qui n'articulerait pas ce qu'on désigne habituellement de deux termes distincts: l'éthique et la politique. Si la politique se doit d'être éthique, l'éthique, considérée en tant que théorie et pratique des relations interindividuelles, ne peut pas ne pas être politique. L'étude de Henri Drei s'efforce de répondre à ce questionnement sur les valeurs et leurs fondements, en refusant la disjonction de la communication et de son contenu, en rejetant la pratique aliénante de valeurs imposées d'en haut, en déplaçant la question des rapports entre morale et politique. Elle le fait en étudiant les mots "virtù" et "vertu", motsclés qui structurent des textes majeurs pour l'histoire de la pensée politique: Le Prince et les Discours de Machiavel, les Considérations et l'Esprit des lois de Montesquieu. Elle analyse la contribution de ces textes à une conception de la politique comme champ autonome par rapport à la religion et à la morale. En histoire de la philosophie politique, Henri Drei ne manque pas de prédécesseurs qui ont mis en évidence ce que Machiavel et Montesquieu ont apporté à la réflexion politique. De telles lectures supposent, pour Machiavel, le refus d'entériner l'usage commun du terme "machiavélisme", usage moral et dépréciatif. Elles invitent, pour Montesquieu, à dépasser la simple valorisation d'un père fondateur de la sociologie et de la démocratie, la première paternité étant susceptible de légitimer a priori la scientificité des sciences sociales, la seconde permettant de se réclamer en toute bonne conscience de la démocratie, parfois sans même en interroger les multiples formes et enjeux possibles. Mais l'étude de Henri Drei passe par d'autres chemins. 8

Elle analyse minutieusement et méthodiquement des textes qui, à eux seuls, constituent déjà des contextes: les contextes de leurs mots, de leurs phrases et de leurs réseaux de phrases. Par là, cette étude attire l'attention sur des phénomènes que l'histoire de la pensée politique a tendance à délaisser. Car Henri Drei n'analyse pas exactement des pensées mais des textes, non pas des concepts préexistant à toute communication, mais des idées qui sont des mots. Non pas des auteurs, par définition inaccessibles, mais ces actes que sont leurs textes, des actes textuels. Et finalement, non pas la bonne interprétation ou la véritable signification des textes, mais ce qui des lecteurs se trouve virtuellement dans les textes: des lectures possibles, telles qu'elles se trouvent en grande partie déterminées par les stratégies discursives des auteurs, et, en l'occurrence, déterminées à être des lectures actives. La démarche suivie est, à quelques nuances près, la même pour les textes de Machiavel et ceux de Montesquieu: une première partie analyse la notion-clé, virtù ou vertu, dont les significations sont appréhendées comme le produit d'une structure textuelle; une seconde partie étudie les procédures argumentatives et stratégiques, qui induisent les modalités de la lecture et de la réception des textes; une dernière partie utilise les acquis précédents pour procéder à une interprétation synthétique de la conception de la politique de chacun des auteurs. L'originalité de cette étude réside dans le pari suivant: comprendre la conception de deux très grands penseurs de la politique par une analyse sémiologique de la notion-clé de vertu et par l'étude de leur rhétorique argumentative. Mais ce travail n'est en rien l'application d'une science linguistique ou stylistique à une histoire de la philosophie politique. Henri Drei n'applique pas l'une à l'autre, il les fait interférer, parce qu'il articule analyse des mots et analyse des concepts (le titre initial de la thèse dont est issu ce livre était "Le Mot et le concept de vertu chez Machiavel et Montesquieu"). Il propose une réflexion sur la corrélation entre une problématique du politique et une problématique de la signification, plus précisément entre, d'une part, ce qui fonde la démocratie comme système de partage du pouvoir politique mais aussi communauté de valeurs, et d'autre part, ce qui constitue un système de signification: une commune adhésion au sens des mots, en particulier à ceux qui expriment et symbolisent les valeurs mêmes de cette démocratie. 9

La mise en évidence de cette corrélation passe par une théorie de la signification des mots et des discours, qui suppose une analyse des énoncés, mais aussi des stratégies textuelles et des effets virtuels sur les lecteurs. Si cette étude est intéressante, c'est parce qu'elle assume radicalement cette idée apparemment bien partagée selon laquelle un mot n'a de sens que dans et par son contexte. Le lecteur le plus averti se comporte bien souvent comme s'il suffisait de lire un mot pour en comprendre le sens, et en déduire la conception que l'auteur se fait de son objet. Henri Drei cherche à montrer le travail de constitution du sens des mots par le texte. Il montre surtout que cette démarche permet de comprendre à la fois la signification de la vertu chez les deux auteurs, la conception de la politique qui en dépend, et la finalité de leur œuvre relativement à leur public. Car les textes de Machiavel et Montesquieu travaillent précisément à déplacer le sens d'un mot (virtù ou vertu), à transformer la conception de la valeur que ce mot désigne, à modifier enfin le lecteur dans son appréhension du mot, mot qui, une fois pris dans son acception politique, induit une modification décisive de la conception même de la politique. Je n'évoquerai qu'un seul exemple de la démarche employée, en l'occurrence relatif au travail de recherche des mots qui se trouvent à proximité de "virtù" chez Machiavel. Cette étude ne constitue pas tant un travai1lexicométrique qu'une cartographie du mot "virtù", enquête qui finit par déstabiliser le concept même de "concept", tel que le pense un certain idéalisme linguistique ou philosophique. Ainsi, Henri Drei réunit dans un même groupe, constituant le "faire objectif" de "virtù", les termes qui ont "virtù" pour objet. Ces termes sont de statuts grammaticaux ou de valeurs sémantiques très différents. Or, ce regroupement, évidemment hétérodoxe, mène, entre autres, à assimiler des syntagmes aux significations en apparence aussi hétérogènes que: "ce qui produit la virtù", et : "le fait de penser la virtù". Conclusion? l'une des idées maîtresses de Machiavel est que l'action de penser la virtù est l'un des moyens de produire la virtù. Ou mieux, l'une des pratiques des textes machiavéliens est de produire la virtù en l'écrivant, et de tenter de la propager en la faisant lire. Ce qui nous renvoie à la fonction même de l'ouvrage: écrire le texte intitulé Le Prince, c'est, virtuellement, contribuer à produire de la virtù chez les princes qui en sont les destinataires. La démarche de Henri Drei est appropriée aux contenus et aux méthodes des deux auteurs étudiés. Chacun à sa manière, 10

Machiavel et Montesquieu s'efforcent de penser des rapports, de comprendre les principes et les forces régissant des systèmes d'interactions, d'élaborer des concepts efficaces par l'élucidation empirique de situations complexes. Henri Drei montre comment leurs discours procèdent à la construction progressive du sens, et en quoi leurs pratiques textuelles sont corrélées à une conception du politique, et informent les conditions mêmes de leur interprétation. Henri Drei travaille ainsi dans le cadre d'une conception spécifique du processus de lecture. La compréhension consciente d'une unité de discours est informée à la fois par l'assimilation inconsciente des significations précédentes, et par la structure du discours qui tend à provoquer la recherche active du sens. Au delà de la compréhension de Machiavel et Montesquieu, l'analyse des "virtuèmes de vertu" suppose une théorie de la signification qui serait utilisable pour constituer une typologie des textes, au regard de l'effet de liberté qu'ils induisent sur le lecteur. Il est des stratégies d'écriture qui aliènent la liberté du lecteur alors même qu'elles paraissent le libérer, il en est d'autres qui provoquent et libèrent le lecteur, en l'appelant précisément à penser consciemment son rapport à ce qui le détermine, c'est-àdire à la fois à ce qui détermine l'homme dans la société comme espace politique, et à ce qui détermine le lecteur dans sa lecture comme espace d'interprétation du sens. Finalement, Henri Drei ne travaille pas sur la pensée de Machiavel et Montesquieu, mais sur leurs textes, leurs manières de penser, d'écrire, et de faire penser, de faire lire. La seule nuance à apporter à la phrase précédente est que la pensée de ces 'auteurs est précisément dans leur manière de penser et de faire penser, d'écrire et de se faire lire. Comment en serait-il autrement, tout spécialement pour des auteurs dont la pensée est une pensée de l'action et l'écriture un acte politique? J'ai dit plus haut que la vertu de cette étude réside dans la mise en rapport d'une problématique de la signification et d'une question politique. En 1606, le Thresor de la langue françoyse de Nicot note que "vertu" peut signifier "signification d'un mot". Cette acception confirme, s'il le fallait, que Henri Drei a travaillé sur un mot qui se situe au croisement d'une philosophie de la politique et du politique, et d'un questionnement sur la signification. Chercher les significations virtuelles du mot vertu, ce n'est pas jouer sur les mots, c'est éclairer, chez Montesquieu surtout, un rapport décisif entre un travail textuel supposant une 11

conception de la signification, de l'écriture et de la lecture, et un travail idéologique engageant une conception de la politique. Ce que montre Henri Drei, c'est le rapport entre le degré d'adhésion à des significations de mots, et le degré d'intégration à des communautés politiques. Ce qu'il fait voir, c'est que si Montesquieu est un penseur important parce qu'il fait de "vertu" le principe de la démocratie, c'est en même temps un auteur dont la stratégie textuelle consiste à pratiquer une stratégie de la signification qui est elle-même démocratique. La signification du virtuème "vertu" dépend du travail de l'auteur, mais aussi du travail du lecteur. La pratique discursive de Montesquieu est vertueuse: elle éclaire le lecteur non pas en lui imposant une signification, mais en lui donnant les armes qui lui permettent de choisir une signification. À un autre niveau, cette thèse défend une hypothèse à la fois sémiologique, éthique et politique: il n'y a de démocratie que dans une prise en charge, par chaque citoyen, de sa liberté à agir dans un système politique, et à intervenir dans un système sémiologique : la démocratie est, entre autres, un espace de choix des valeurs, c'est-à-dire un espace de choix de la signification que l'on accorde aux motsclés d'une communauté politique. La vertu de cette thèse est de montrer le lien intime entre le processus de socialisation démocratique et le processus de socialisation de la signification. Il me reste à dire quelques mots de l'ultime comparaison entre Machiavel et Montesquieu à laquelle ce livre aboutit. Apparemment, Henri Drei esquisse à peine une comparaison, dans quelques pages de conclusion. En réalité, il exploite, en quelques brèves et denses remarques, les acquis des chapitres précédents, et fait le choix de ne retenir que des éléments majeurs d'une telle confrontation des textes: I) les deux auteurs sont proches dans leur souci d'autonomiser la politique par rapport à la morale, à une morale de tradition religieuse. Ils sont proches encore par leur conception de la politique comme pratique d'optimisation, d'où leur intérêt, l'un pour le principat, l'autre pour la monarchie modérée, cependant que leur préférence, si les circonstances le permettaient, pourrait aller à la république ou à la démocratie. Mais surtout, les deux penseurs diffèrent, symptômes en cela des contextes culturels dans lesquels ils écrivent: Machiavel opère une "humanisation" de la "virtù" et de la politique, tandis que Montesquieu va plus loin en constituant une "laïcisation" de la vertu et de la politique. Il y aurait là, me semble-t-il, la mise en 12

évidence d'une tendance de Montesquieu à penser encore davantage que Machiavel l'articulation entre l'individuel et le collectif. Peut-être pourrait-on dire que le Florentin construit une sorte d'anthropologie politique de la virtù tandis que le Français élabore une sociologie politique de la vertu. 2) L'une des forces de cette étude est de souligner l'importance de la question militaire, et la manière dont Montesquieu déplace ici la pensée de Machiavel. Henri Drei ne montre pas seulement que pour Machiavel, l'organisation de l'État et la vivification de la virtù républicaine passe par la question militaire. Il souligne que Montesquieu a une conception de la vertu comme amour de la patrie et amour de l'humanité, qui peut valoir comme réponse à la pensée militaire de Machiavel. Alors que Machiavel se doit de penser le citoyen en guerre, Montesquieu s'efforce de penser le citoyen en paix, ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire, de concevoir le citoyen en armes. Montesquieu tente de penser une extension maximale, universaliste, de la communauté démocratique. Il réfléchit aux conditions de possibilité de la vertu, de la démocratie, de la paix. Tandis que Machiavel s'orientait, contre les guerres qui dévastaient l'Italie, vers une guerre constitutive d'un État moderne, Montesquieu propose, deux siècles plus tard, une confédération entre les nations. 3) Enfin, la comparaison entre les deux auteurs invite à évaluer en quoi, à l'intérieur d'une conception non moralisante de la politique, ils diffèrent quant au rapport qu'ils établissent entre les moyens et les fins de l'action politique. Henri Drei montre que Machiavel considère la préservation et le développement de la "virtù" à la fois comme un moyen et comme une fin. Dans tous les cas de figure, principat ou république, la fin s'avérerait identique au moyen. Machiavel ne serait ni machiavélique ni kantien, sa pensée serait caractérisée par un rapport particulier entre moyen et fin : leur assimilation dans une théorie de la pratique qui prône la virtù pour la virtù. Or Henri Drei permet de comprendre que pour Montesquieu, la vertu comme moyen et principe de la démocratie n'est peut-être pas tout à fait sa propre fin. Mais que cette fin relève aussi de la fraternité, de la paix, et peut-être du bonheur de l'humanité. Montesquieu ne serait pas non plus kantien, car il est prêt à accepter, selon les circonstances, des moyens qu'un certain idéalisme considérerait comme peu conformes à la morale (le commerce et la modération) pourvu qu'ils soient les meilleurs moyens possibles pour s'approcher de la fin souhaitée. Mais paradoxalement, sa 13

politique, comme le dit bien Henri Drei, serait toutefois une voie royale vers la morale, vers une politique qui soit éthique, sans s'écarter pour autant d'une construction d'un champ autonome du politique. C'est la leçon, me semble-t-il, de cette superbe page qui représente le «réseau des "amours"» (p. 150). En cela, le déplacement de Machiavel vers Montesquieu pourrait être le passage d'une conception de la "virtù" qui continue à privilégier le prince, ou au sein de la république, le principe "virtù", à une conception sociale de la vertu démocratique comme amour d'autrui. Ce serait aussi le déplacement d'une pensée politique qui a pu servir une idéologie nationale (l'usage de la virtù guerrière, princière ou républicaine, pour faire renaître l'Italie), vers une pensée politique qui peut servir une idéologie de la paix internationale, par la propagation de la vertu démocratique comme amour des citoyens du monde. Vertu: notion religieuse? principe moral? exigence éthique? principe politique? puissance individuelle? croyance collective? passion interindividuelle? autorité? amour? Le nom de quoi? Au nom de quoi? Mot-valeur. Et dans quel contexte? dans quel texte? dans quel discours? dans quelle parole? dans quelle communauté? par quel auteur? chez quel lecteur, ? chez quel auteur? par quel lecteur ? A la fin des Lettres persanes, des lecteurs découvrent aujourd'hui encore qu'un auteur nommé Montesquieu tend la plume à une femme, Roxane, qui a su lire Usbek et lui écrire ce qu'il entend et ce qu'il devrait entendre dans le mot "vertu". Le livre de Henri Drei ne manque pas non plus de vertu. Ou pour le dire autrement: au lecteur de passer à l'acte...
Laurent Lot Y

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Introduction générale: le souhaitable et le possible
Si, depuis quelques siècles et quelques révolutions, l'Occident au sens moderne - c'est-à-dire, grosso modo, l'Europe, voire l'Amérique du Nord - se passionne pour la politique, si "Machiavel: à quarante-trois ans, exclu de la vie politique de Florence. Ne s'en console pas. En quinze années d'inaction forcée écrit le premier traité politique, le premier livre de stratégie, et la première histoire moderne. Trois chemins qui cement définitivement l'unique objet de la passion européenne -l'action politique"l ; force est de constater que la politique, qu'elle soit pensée ou pratiquée se scinde, ou au moins oscille entre autoritarisme et libéralisme, et que, d'une manière générale, commune, ces deux mouvements peuvent chacun trouver un initiateur putatif, se réclamer d'un père fondateur. Face au machiavélique Machiavel, s'élève le vertueux Montesquieu et tous les deux ont pris figure de symbole ou de valeur de référence. Ils autorisent et accréditent la mesure en bien et en mal, en plus et en moins, en pour et en contre du politique. En dépit des analyses pénétrantes de G. Sasso, de C. Lefort2, par exemple, les expressions "machiavélisme", "machiavellismo", "machiavellism" restent significatives d'un procès dépréciatif et impliquent un large discrédit. A l'inverse, se réitère, malgré les travaux démythifiants d'Eisenmann et d'Althusser3, un éloge stérilisant de Montesquieu: la prétendue "séparation des pouvoirs" est encore considérée comme le critère de toute bonne constitution. Pour sa part, le concept de "vertu politique", développé dans l'Esprit des lois, se trouve dévalorisé
I André Glucksmann, Le discours de la guerre, U.G.E., Paris, 1974, page 45. 2 Gennaro Sasso, Niccolà Machiavelli, storia del suo pensiero politico, II Mulino, Bologne, 1980. Claude Lefort, Le travail de l'œuvre Machiavel, Gallimard, Paris, 1972. 3 Charles Eisenmann, L'Esprit des lois et la séparation des pouvoirs, Mélanges Carré de Malberg, Paris, 1933. Louis Althusser, Montesquieu, la Politique et l'Histoire, P.U.F., Paris, 1959. 15

par une interprétation moralisante. Si l'on jette le Florentin aux gémonies et que l'on place le Français sur un piédestal, que devient la pratique politique qui d'un côté subit un interdit et de l'autre se trouve réduite à la morale? Un tel discours dominant risque fort d'éloigner le plus grand nombre du politique, et se trouve propre à favoriser l'accaparement de la politique par quelques-uns. En "immoralisant" certains textes, en en "moralisant" d'autres, les référents politiques majeurs se transmuent tous deux en repoussoirs de la politique. Une politique qui tend à perdre, au moins imaginairement, son autonomie, ou bien qui ne devrait pas se pratiquer puisque forcément immorale. Pourtant, si les textes de Machiavel et de Montesquieu se présentent comme fondateurs, c'est bien grâce à leur volonté d' "autonomisation" de la pensée et de la pratique politiques, en particulier par rapport à la morale, voire à la religion. Mais un discours idéologique peut se proférer sans fondements cohérents. Alors, c'est tout un de reconnaître fondateur et d'en dénier la possibilité. Cela apparaît d'autant plus curieux qu'au cœur même des écrits politiques majeurs de nos deux auteurs, se rencontre un mot similaire ("virtù", "vertu"), originellement identique ("virtus") désignant dans les deux cas, de manière assez affine un concept politique central, un principe actif de l'agir politique!. Principe de "principat" (entendu comme régime politique) et de république chez l'un, principe de la république démocratique chez l'autre. Quelles que soient les différences et divergences qui, dès l'abord, se font jour, il est certainement souhaitable par le truchement de ces mots et des concepts correspondants, loin des répudiations et des réductions, d'examiner si une vision plus riche, plus vivante du politique n'est pas plus justifiée pour nous. Il s'agirait, à l'encontre de la double. relégation dont souffrent les textes et la politique, de ressaisir et peut-être de montrer deux mots-clefs, deux concepts directeurs se rencontrant, même si ou justement parce qu'ils viennent de directions distinctes, afin de mieux baliser le champ politique dans lequel nous vivons encore, afin de combler un hiatus artificiel. Si l'intersection des ensembles virtù et vertu, ou un autre type de relation, venait remplir le vide conceptuel issu d'une double exclusion, pourquoi pourrions-nous hésiter devant le débat à son vrai niveau, le niveau politique?

1 Le seul principe moteur pour Machiavel, le meilleur chez Montesquieu. 16

Simplement, parce que aussi souhaitable politiquement, conceptuellement que soit ce débat, la question de sa possibilité en ce qui concerne le mot, les textes, la langue reste posée. Une fois récusé le reproche d'anachronisme et de confusion des lieux et milieux, puisqu'à l'intérieur d'une même aire culturelle il est permis de dialoguer et d'entendre ou de faire dialoguer siècles et pays, une difficulté apparaît d'entrée. En effet, non seulement Machiavel et Montesquieu sont distants dans l'espace et le temps, mais aussi et surtout linguistiquement. Nous pensons cependant pouvoir présenter l'étroite parenté de "virtù" et "vertu" via "virtus". La référence à la romanité, omniprésente chez nos deux auteurs, fait qu'ils ne pouvaient, ni l'un ni l'autre, énoncer le mot sans songer à son équivalent latin. Il y a entre eux une communauté de formation et de références culturelles. Surtout, ils tirent tous deux le terme de la morale, de la religion, pour le faire entrer en politique. On offusque la face républicaine de la vertu selon Machiavel et on feint de se réclamer de la vertu démocratique de Montesquieu. Mais, en un phénomène de liaison et de tension, cette vertu - pas aussi platement morale qu'on veut bien le croire - que le discours dominant veut lui voler, Montesquieu la compose et la constitue aussi à partir de Machiavel. virtus vertu Ajoutons que Montesquieu, lecteur du secrétaire florentin, s'exprimait, lisait en italien. Nous pensons donc que nous pourrons montrer, grâce à de nombreuses passerelles et convergences la légitimité et la pertinence d'une étude à cheval sur des textes de langues différentes. Dans cette perspective et grâce au rouage lexical principal par quoi peut s'appréhender la mise en mots et en syntaxe, le mouvement des textes, on cheminera vers l'appréciation, à travers deux corpus, de l'effet conceptuel virtù / vertu produit. Il s'agit par conséquent aussi de délimiter et de déterminer deux corpus, c'est-à-dire deux ensembles où le mot peut fonctionner de façon productive, dans des conditions pas trop dissemblables. Si, pour s'en tenir aux Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, et à l'Esprit des 17

lois, on exclut les Lettres persanes (ainsi que d'autres écrits littéraires), cela ne pose pas trop de problèmes. Malgré la présence de thèmes politiques, elles sont bien une œuvre littéraire par leur mode d'énonciation, leur forme d'écriture. Il serait assez vain d'y chercher déjà, comme il le serait aussi, dans les œuvres politiques mineures de Montesquieu telles les Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, trace du concept de vertu parvenu à maturation. On appellera politiques et on retiendra les deux autres grandes œuvres de Montesquieu, non seulement parce qu'elles parlent du politique et qu'elles ont une destination publique, mais aussi, et spécialement parce qu'elles présentent un mode d'énonciation et une visée, une portée politiques. Cela étant, les textes machiavéliens n'en posent pas moins des questions plus complexes. En rester au Prince et aux Discours sur la première Décade de Tite-Live, c'est repousser de notre champ et de notre étude les œuvres littéraires de Machiavel certes, et aussi tous les écrits généralement très courts qui se rattachent à son activité de diplomate ou de conseiller diplomatique, de gouvernant ou plutôt d'aide-gouvernant. Ces textes souvent confidentiels, parfois même chiffrés, ne s'adressent évidemment pas au plus grand nombre possible. Quel que soit leur intérêt, ils relèvent d'une pratique essentiellement circonstancielle. On n'y trouvera pas la subtilité et la force stylistiques du Prince et des Discours... qui sécrètent progressivement et finalement la programmatique générale de virtù. Mais qu'en est-il surtout de l'Art de la guerre et des Histoires florentines qui cerclent et peut-être encerclent le politique? Résurgence, résurrection de la "théorie de la guerre"! (1), l'Art de la guerre ne manque pas de relief: condamnation de la guerre des condottieri de la bouche même de l'un d'entre eux (Fabrizio Colonna), réfutation par avance de Montecuccoli2 ; anticipation de Clausewitz, de Mao Tsê-tung, de VÔ Nguyên Giap et de quelques autres bons esprits dans cet art singulier. Mais beaucoup de tactique et un peu de stratégie et de politique ne suffisent pas à en faire, à proprement parler, un texte politique. Les grands thèmes qui y sont orchestrés (supériorité des armes propres sur les armes mercenaires, de l'infanterie sur
! On trouvera en annexe l'original des traductions de l'italien et du latin. 2 Celui qui répondait à l'Empereur d'Allemagne: "Sire pour faire la guerre, il faut trois choses: premièrement de l'or, deuxièmement de l'or et troisièmement de l'or" - une formule qui nourrit encore des complexes militaroindustriels.

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la cavalerie et l'artillerie, des hommes sur le matériel, du fer sur l'or), l'idée que les républiques sont très probablement meilleures productrices de vertus guerrières que les monarchies ne sont certes pas du tout antinomiques avec la problématique du Prince et des Discours. Pour autant, l'Art de la guerre reste un traité théorique, quasi scientifique de la guerre, non un ouvrage politique, politiquement incitatif; il dessine les grandes lignes d'un instrument militaire, il ne trace pas de ligne politique. Simplement, la conception de la guerre qui se développe dans ses pages présuppose les conceptions politiques du Prince et des Discours (qui, d'ailleurs, n'avaient pas négligé ce qui lie le politique et le militaire), reste logiquement accordable avec elles, leur demeure soumise. Outre que ne s 'y déploie pas la grande incitation politique machiavélienne, c'est aussi pour des raisons inverses que nous éliminerons de notre champ d'investigation Les Histoires florentines. Le traité militaire était trop technique, trop particulier pour accéder pleinement au politique; ici, en revanche, le politique est noyé dans l'historique, du point de vue politique qui nous intéresse l'ouvrage se fait trop global, trop général, trop vague. C'était déjà beaucoup, assurément, que de ne pas écrire encore une chronique, mais le premier livre d'histoire au sens moderne du terme. Comme le remarque très justement Gennaro Sasso, il y est pratiquement impossible de distinguer ce qui est pensée politique et relation historique. C'est, sans doute, d'ailleurs pourquoi les Histoires florentines n'ont pas eu l'audience fondatrice du Prince et des Discours. Elles sont ce livre un peu triste par lequel un homme qui n'est plus tout à fait libre de lui-même ni de son écriture, qui est brisé politiquement voire socialement par l'histoire, essaie de rentrer en demi-grâce par le biais d'un travail de commande, stipendié par le camp adverse. Dès la dédicace à Clément VII (Jules de Medici), Machiavel nous avertit que ce n'est pas, proprio motu, qu'il écrit, mais qu'on l'a chargé de cette tâche: "... il me fut confié d'écrire les choses faites par le peuple florentin...''! (2) ; qu'il s'est appliqué à ne pas altérer la vérité, à satisfaire tout le monde sans peut-être y parvenir: "Je me suis par conséquent ingénié, Très Saint et Très Béat Père, dans les descriptions que j'ai faites, sans entacher la vérité, à satisfaire à chacun; et peut-être que je n'aurai satisfait à personne..." (3).
l Nous citons Machiavel d'après l'édition Sansoni de ses œuvres complètes (Tutte le Opere), Florence, 1971. Ici, pages 631 et 632. 19

Aux ménagements étranges mais obligés pour la maison de Medici feront pendant, quasiment sur le mode de la catharsis, des attaques injustes à force de véhémence et d'excès à l'encontre des anciens Vicaires de Saint Pierre. Ce n'est donc pas là que l'on peut, avec quelque sûreté, repérer, discerner, dans toute sa finesse, l'élaboration conceptuelle propre de Machiavel. De l'amas, peu accessible, même au lecteur italien cultivé, des compilations très érudites, très événementielles dans un domaine historique particularisé chronologiquement et géographiquement, ne se dégage guère, comme ce sera le cas dans les Considérations... que Montesquieu nous livrera sur la fameuse histoire des Romains, une réflexion originale sur la politique. On conçoit alors assez, dans ces conditions, que les Histoires florentines apparaissent, en quelque sorte, hors-jeu par rapport à la dialectique, à la controverse qui concerne Le Prince et les Discours. Gennaro Sasso, le très pénétrant, consciencieux, minutieux historien de la pensée politique de Machiavel, ne consacre à ces Histoires florentines, et à la difficulté de s'y consacrer, qu'un peu plus d'une page de l'ouvrage précitél. Leur portée politique est faible intrinsèquement et même extrinsèquement. Intrinsèquement donc, parce qu'on n'est pas toujours très sûr d'y rencontrer la pensée politique de Machiavel, extrinsèquement parce que le discours politique se fait accessible à un certain nombre, et par là possiblement efficient, en s'articulant plus sur un fond commun culturel que sur des connaissances érudites. De manière apparemment paradoxale, c'était, ainsi, en contrepoint de sa méditation sur l'histoire politique de Rome dans les Discours que Machiavel organisait sa meilleure critique de l'histoire politique florentine et italienne: armées méprisables, gouvernants inactifs, discorde qui dégénère parce que non-gérée. Les Histoires florentines nous présentent l'image d'un Machiavel presque broyé par le cycle de la fortune qu'il avait sans cesse côtoyé et affronté (spectacle peu enthousiasmant, il est vrai - politiquement parlant - que celui de l'Italie depuis le cinquième siècle). On y trouverait difficilement ces leçons de ses connaissances et de ses expériences qui lui avaient fait atteindre ces véritables sommes / sommets politiques que sont Le Prince et les Discours. Et si, parfois, on en perçoit un reflet dans les Histoires..., il ne fait que mieux ressortir l'éclat des deux chefs1 À titre d'exemples: Claude Lefort et Leo Strauss (Thoughts on Machiavelli, University of Washington Press, 1958) les passent pratiquement sous silence (comme aussi l'Art de la guerre), sans que, pour autant, leurs travaux en pâlissent ou en pâtissent. 20

d'œuvre passés. Le pessimisme a pris la place d'un optimisme triste mais résolu. Mais, que Le Prince et les Discours trouvent leur originalité côte à côte dans la production machiavélienne, et par rapport au reste de cette production, voilà qui incite déjà à les lire ensemble. Peu s'en faut, au surplus, comme on pourra le voir, qu'il ne faille parler de gémellité à propos de la production de ces deux ouvrages, de ces deux sommes machiavéliennes. Après les minutieuses et synthétiques mises au point de G. Sasso! et Sergio Bertelli2, on peut reconstituer dans ses grandes lignes le processus d'écriture. De mars 1513 à juillet 1513, s'élaborent, c'est-à-dire se conçoivent ou / et s'écrivent les dixhuit premiers chapitres du pre~ier livre des Discours, mais sans la dédicace ni l'avant-propos. A partir du dix-huitième chapitre (De quelle ma,nière dans les cités corrompues on pourrait maintenir un Etat libre, s'il y est; ou, s'il n'y est pas, l'y instituer) (4), Machiavel s'interrompt ou plutôt bifurque. Il entreprend la rédaction du Prince. En décembre de la même année, le travail est terminé pour la plus grande part. Ne manquent, par rapport au texte que nous connaissons, que la dédicace et le dernier chapitre. Fin 1513 ou début 1514, Machiavel reprend l'écriture des Discours. Au plus tôt en septembre 1515, au plus tard en septembre 1516, Le Prince sera complètement achevé. Et les Discours, dédicace et avant-propos du premier livre compris, le seront à la fin de 1517. C'est donc à partir de ce point nodal et faisant dilemme (intrinsèquement comme son titre l'indique, extrinsèquement comme connexion des deux œuvres) - ce chapitre XVIII des Discours - que se compose cet encastrement, cet enchevêtrement formel et conceptuel du Prince et des Discours. La vertu du prince est l'ultime remède à la corruption des républiques. Cela revient à dire que la parenté des œuvres n'est pas seulement d'ordre chronologique, mais aussi d'ordre logique et substantiel. Le texte du Prince renvoie à celui des Discours. Dès le début du second chapitre du court traité, est signalé un manque et le moyen d'y remédier: "Je laisserai de côté la discussion sur les républiques, parce qu'une autre fois j'en ai discuté longuement"3 (5).

I G. Sasso, op. cit. 2 S. Bertelli: notes à l'édition Feltrine1\i du Prince et des Discours, Milan, !984. 3 Le Prince (Il Principe), page 258. 21

Un peu plus loin, au chapitre V111, Machiavel aborde la thématique des républiques mais en indiquant: qu'on en trouvera de plus larges développements dans les Discours: "Mais parce que d'homme privé on devient prince encore de deux manières, ce que l'on ne peut attribuer complètement ni à la fortune ni à la vertu, il ne me paraît pas que l'on doive les laisser de côté, encore que de l'une de ces manières on puisse discuter plus amplement où l'on traiterait des républiques"!l. (6) Symétriquement, les deuxième et troisième livres des Discours font référence au Prince. - D'abord dans le lIe livre: "Il nous faudrait montrer à ce propos la manière observée par Le Peuple romain pour entrer dans les provinces d'autrui, si dans notre traité des Principats nous n'en avions parlé longuement: en effet, dans celui-là, ce sujet est amplement débattu"2 (7). Cette phrase invite le lecteur à se reporter au Prince et en particulier à trois chapitres de sa première partie typologique: III (Des principats mixtes) (8), IV (Pourquoi le royaume de Darius qu'Alexandre avait occupé ne se détacha pas de ses successeurs après la mort d'Alexandre) (9) et V (Comment il faut diriger les cités ou les principats, qui, avant d'être occupés, vivaient sous leurs lois) (l0). Encore dans le lIe livre, le chapitre 20 nous fait nous reporter aux chapitres XII à XIV du Prince quant aux milices mercenaires et alliées: "Si je n'avais longuement expliqué, dans un autre de mes ouvrages, combien sont inutiles les milices mercenaire et alliée, et combien est utile la milice que l'on a en propre, je m'étendrais dans ce discours bien plus que je ne le ferai; mais en ayant parlé au long ailleurs, ici, je serai bref"3 (11). Puis dans le Ille livre: "Un prince doit, donc, fuir ces sujétions privées; et comment il doit faire pour les fuir, en ayant traité ailleurs, je ne veux pas en parler ici..." (12), "... parce que du sang, quand la rapine n'est pas cachée par en dessous, aucun prince n'est désireux, s'il n'en éprouve la nécessité, et cette nécessité se présente rarement; mais, quand la rapine s'y mêle, elle se présente
1 Le Prince, page 269. 2 Discours (Discorsi sopra la prima Deca di Tito Livio), Livre 11,chapitre 1er, page 147. 3 Discours, l.ivre 11,chapitre 20, page 176. 22

toujours; et jamais ne manquent les raisons et le désir de le verser; comme dans un autre traité à ce sujet on a largement discuté" (13), "Si c'est une chose louable ou non, ou si un prince doit observer de semblables façons de faire ou non, nous en disputons largement dans notre traité Du Prince: c'est pourquoi nous n'en parlerons pas à présent" (14).

Ces trois passages du troisième livre des Discours 1 renvoient
respectivement aux chapitres XIX et XXI, XVI et XVII, XVIII du Prince. C'est dire qu'entre ces textes machiavéliens, il n'y a pas de véritable séparation, encore moins exclusion mutuelle, antagonisme, mais complémentarité. On ne peut et on ne doit les lire que comme un ensemble. Au reste, par delà ces renvois explicites, force est de constater que Prince et Discours sont nourris de la même substance. Cela se voit tant par l'identité des traitements thématiques, que dans les références culturelles: l'antiquité pour l'essentiel romaine et grecque, la contemporanéité italienne et européenne. Il serait fastidieux, ici, de repérer toutes les récurrences de thèmes qui unissent les deux ouvrages2. Citons cependant à titre d'exemples: - Le chapitre XX du Prince comme les Discours (II, 24), traite déjà du problème des forteresses. Problème plus intéressant politiquement que militairement, dans l'optique machiavélienne, puisque connecté au rapport prince-peuple, gouvernants-gouvernés. - Le pouvoir de la religion est traité, entre autres passages, en particulier au chapitre XI du Prince et dans le premier livre des Discours, au chapitre 12. - L'analyse des causes de la défaite vénitienne d'Agnadel (que Machiavel appelle "Vailà"), commencée dans les Discours (I, 6) et Le Prince (XII, XXVI), se poursuivra dans les Discours encore (I, 53; II, 10; III, Il,31). De même, il serait vain d'énumérer tous les noms des hommes illustres qui, par leurs actions ou leurs écrits, balisent à la fois l'univers culturel du Prince et celui des Discours3.
1 Discours, Livre III, chapitre 6, pages 200-201 ; chapitre 19, page 225 et chapitre 42, page 250. 2 Les notes de l'édition Feltrinelli en offrent un relevé à peu près exhaustif. Pour notre deuxième sous-partie sur l'argumentation de Machiavel (chapitre premier, ~ B) La séduction), nous établirons un tableau des récurrences concernant "virtù". 3 L'index de l'édition Sansoni en fournit la longue liste. 23

Penseurs, princes, personnages doués de virtù ne manquent pas. Mentionnons pour les anciens: Alexandre de Macédoine, César et un certain nombre d'empereurs romains, Xénophon, TiteLive; et chez les modernes: Louis XII, Ferdinand le catholique, Alexandre VI, Jules II, et César Borgia. Cette consubstantialité des deux textes fait que Le Prince, lui aussi, est écrit à partir de passages de Tite-Live. On peut en relever une dizaine pour ce bref ouvrage. Parfois même, la source est rendue explicite par une citation. Ainsi, aux chapitres XXI et XXVI du Prince, Machiavel rappellera deux phrases tirées de l'Histoire de Rome (respectivement du livre XXXV, chapitre 49 et du livre IX, chapitre 1er). Ce dernier extrait se retrouvera, d'ailleurs, dans le livre III des Discours au chapitre 12 : "La guerre est juste pour ceux à qui elle est nécessaire, et les armes sacrées pour ceux qui n'ont pas d'autre espoir"l (15). Tout comme les Discours, Le Prince peut donc ainsi faire figure de commentaire sur Tite-Live. Au reste, Le Prince nous parle lui aussi de la république. En particulier à partir du chapitre IX (Du principat civil.) (16), et dans les chapitres X, XII, XIII à propos de la question militaire: "Et la manière d'organiser ses propres armes sera facile à trouver, si l'on examine les dispositions prises par les quatre que j'ai nommés ci-dessus, et si l'on voit comment Philippe, le père d'Alexandre le Grand, et comment beaucoup de républiques et de princes se sont armés et organisés: je m'en remets entièrement à ces dispositions"2(17). Parallèlement, les Discours traiteront souvent conjointement des princes et des républiques et des modes d'action à adopter par les uns comme par les autres (par exemple: Discours, l, Avant-propos, 20, 21 ; II, 15,23,24,28,30; III, 31, 34, 41). Parfois même les Discours ne s'intéresseront qu'au prince (I, 16; II, 24 ; III, 4). Donnons en exemple: "Et bien que ce que je dis soit différent de ce qui est écrit ci-dessus, puisque je parle ici d'un prince et là d'une république; néanmoins, pour ne plus avoir à revenir sur ce sujet, je veux en parler brièvement"3 (18). Si Le Prince ne manque pas de remarques sur les républiques, les Discours ne sont pas avares de considérations sur les princes. Comme on pourrait presque insérer Le Prince à
I Discours, page 218. 2 Le Prince, chapitre XIII, page 278. 3 Discours, Livre I, chapitre 16, pagelOO. 24

la charnière des Discours (après le chapitre 18 du premier livre: De quelle ma1Jière dans les cités corrompues on pourrait maintenir un Etat libre, s'il y est,. ou, s'il ny est pas, ly instituer) (19) , à la limite, on pourrait considérer les Discours comme le développement du sujet abordé dans le chapitre IX du Prince (Du principat civil) (20). Enfin, il faut bien dire qu'il arrive que sous la plume de Machiavel le mot "principe" soit ambigu ou ambivalent. En effet, à côté du sens courant de "prince", le mot peut signifier "chef d'une république", "magistrat élu". Les deux signifiés cohabitent sous le même signifiant au commencement du chapitre VIn du Prince. Ailleurs, dans le deuxième livre des Discours (chapitre 2 et 23), il faudra prendre le terme comme désignant un "chef électif dans une république". Et encore peuton hésiter sur certaines occurrences de ce vingt-troisième chapitre. Ces quelques exemples lexicaux confirment combien

parfois au risque de confusions

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la fusion conceptuelle,

jusqu'au plan de l'acception des mots, est intime et intense en ce qui concerne les deux œuvres et les réflexions qu'elles contiennent. Et plus qu'un ensemble de réflexions sur la république ou sur le principat, ce qui se fait jour ici, c'est la richesse de la visée politique machiavélienneI. Comme il était annoncé dans les deux dédicaces, c'est tout le savoir et le savoir-faire politiques de Machiavel qui se révèlent: la lecture des anciens, l'expérience des modernes donnent un lieu à l'enseignement de la politique. Cette pédagogie repose sur un pari, ou si l'on préfère sur un ce qui se passe et ce postulat nécessaire: concevoir l'histoire comme rationnelle, justiciable de lois que l'on en perçoit d'explication, c'est-à-dire comme compréhensible et donc explicable et faisable.
~ ~

Si Le Prince et les Discours étaient des annexes réciproques et quasi simultanées, les Considérations, détachement avancé, annexe anticipée de l'Esprit des lois, entretiennent aussi avec lui des relations de réciprocité. Camille Jullian, dans sa remarquable édition des Considérations2, ne relève pas moins d'une trentaine de passages
I Ce que dit G. Sasso du Prince est aussi applicable aux Discours: "... non seulement une théorie du principat, mais une théorie de la vertu dans son rapport avec l'histoire". (21) (op. cit., page 346). 2 Hachette, Paris, 1896, 4e édition 1909. 25

de l'ouvrage1 qui trouveront leur complément dans l'Esprit des lois. Pour lui, en particulier, les chapitres 12 à 19 du livre XI (Des lois qui forment la liberté politique, dans son rapport avec la constitution) sont un véritable complément des Considérations2. Citons encore à titre d'exemple d'annonces de l'Esprit des lois, à l'intérieur des Considérations: le traitement de la question du suicide (Considérations, fin du chapitre XII et Esprit des lois, XIV, 12 : Des lois contre ceux qui se tuent euxmêmes), qui laisse transparaître certaines sympathies stoïciennes de l'auteur. De nombreuses passerelles et correspondances existent donc entre les Considérations et l'Esprit des lois, qui interdisent pour le moins d'examiner ces deux ouvrages en termes d'altérité absolue. Dans le livre consacré aux Romains, le monde antique et l'Europe moderne s'éclairent mutuellement par comparaison. Les Considérations ne nous parlent pas que de Rome mais aussi de l'Espagne, de la France, de l'Italie, du Portugal, du Danemark, de la Moscovie, de la Suède, de la Suisse... comme ce sera le cas dans l'Esprit des lois. Ces récurrences thématiques marquent fortement les préférences de traitement de l'auteur. Inversement, on a pu reprocher à Montesquieu d'avoir traité avec trop de discrétion le problème de l'esclavage dans les Considérations. Cette lacune sera comblée par l'Esprit des lois, en particulier au livre XV. En fait, incorporées à l'Esprit des lois, les Considérations ne dépareraient pas l'ouvrage. Elles pourraient peut-être s'intégrer en diptyque parmi les livres historiques qui terminent le grand œU\1e, à la rubrique des "établissements" et "révolutions". A moins que, par exemple, on ne préfère les mettre en parallèle pour illustrer le livre VIII: sur la corruption des principes de gouvernement Plus profondément, sans doute, les Considérations s'apparentent à l'Esprit des lois par la mise en œuvre des mêmes éléments majeurs de la problématique générale et politique de Montesquieu. Ces grands problèmes communs sont au cœur de ces textes fameux - ou pour mieux dire les irriguent et les font vIvre. C'est aux chapitres XXI et XXII des Considérations qu'apparaissent les premières formulations nettes de la notion d' "esprit général" d'une nation - notion qui sera à nouveau analysée et développée dans l'Esprit des lois, tout particulièrement au livre XIX (une nouvelle formulation plus
1 Op. cit., note I, page XV. 2 Cf. Op. cit., note 7, page XIV.

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