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Le capital et la logique de Hegel

De
160 pages
Ruy Fausto étudie les rapports entre la logique du Capital et la Logique de Hegel privilégiant d’abord quelques moments particulièrement marqués par l’hégélianisme dans le livre I du Capital, pour essayer ensuite une percée dans l’ensemble des trois livres, à la recherche d’une caractérisation des dialectiques hégélienne et marxienne. La réponse met l’accent sur le rôle de l’entendement ainsi que sur la nature et l’agencement des différents registres dialectiques (être, essence, concept...). D’où quelques conséquences « pratiques », esquissées dans la postface sous forme d’une analyse critique de la politique de Marx.
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LE CAPITAL ET LA LOGIQUE DE HEGEL
Dialectique marxienne, dialectique hégélienne@L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-4945-xRuy FAUSTO
LE CAPITAL ET LA LOGIQUE
DE HEGEL
Dialectique marxienne, dialectique hégélienne
Postface: Sur la politique de Marx
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK975005 ParisAVANT-PROPOS
J. La question du rapport entre la dialectique marxienne et
la dialectique hégélienne est sans doute ancienne, mais si l'on
s'en tient à la progression scientifique effective, et aux
résultats obtenus, on dira qu'elle reste toujours ouverte.
Pour ce qui est de la situation en France, il faudra dire
ceci: Nous assistons depuis plusieurs années concernant la
lecture de Marx y compris son rapport à Hegel, à un blocage
qui se présente sous la forme d'une antinomie entre deux
lectures censées contradictoires, et plus que cela exclusives de
tout tiers: la lecture althussérienne d'une part, et les lectures
anti-althussériennes, grosso modo humanistes et historicistes,
de l'autre!. Il est en effet frappant comment, pendant des
années, cette alternative s'est présentée non seulement
comme un fait, en ce sens que la plupart des textes sur Marx
publiés en France, s'ordonnaient effectivement sur ces deux
axes, mais aussi comme une sorte de principe absolu de
classement de tout écrit, philosophique au moins, portant sur
Marx, même de ceux, rares en fait, mais toujours possibles,
qui échappaient à cette alternative; à tel point, que sur la base
d'une raison apparente (intérêt pour tel ou tel aspect de
l'œuvre, rigueur supposée de la recherche etc.) toute
interprétation de Marx, même celles qui se situaient ailleurs,
était ramenée de force à l'un ou l'autre cas.
1. On dira que nous conjurons des fantômes du passé. Mais comme la suite
du texte essaiera de le montrer, en France ce débat a été plutôt refoulé que
résolu. L'éloge rituelle et a-critique d'Althusser qu'on retrouve même dans
des ouvrages récents en est la preuve. On nous reprochera d'être dupe de
notre objet, parce que nous utilisons une grille de (méta-) lecture qui semble
coïncider avec celle que nous dénonçons. Mais pour déjouer les ruses de
cette dernière il n'y a d'autre voie que d'accepter le risque de tomber dans
son piège.
7A une différence près, cette alternative de fait, avec son
corollaire de droit, s'est maintenue même dans la période la
plus récente. Malgré quelques textes intéressants, on pourrait
reconnaître encore dans la littérature marxologique des
années quatre-vingt-dix2, les signes d'une appartenance à
l'un ou l'autre des deux univers, la nouveauté étant
l'émergence d'un faux tiers, celui de l'éclectisme. En fait,
voulant sans doute échapper à ce qui est pressenti comme un
moule écrasant, quand on ne reprend qu'un des extrêmes,
disons l'historicisme, et au nom d'une ouverture d'esprit
dont on redécouvre les vertus, on fait feu de tout bois. On
accueille sans critique véritable l'apport de tous, au moins de
tous ceux qui sont «pour» Marx. Voilà un gage bien
équivoque d'anti-dogmatisme et d'universalisme.
Voyons comment les deux lectures extrêmes se situent par
rapport à notre problème.
Les althussériens se sont engagés dans un travail de
purification des prétendues scories hégéliennes adhérant au
discours de Marx, au nom d'un canon composite de lecture
où se trouvent, plus ou moins transfigurés, Spinoza et
Bachelard, Lacan et le structuralisme. Le résultat fut sans
doute un formidable ratage, que le succès international de
l'althussérisme, dont l'écho est constatable même
aujourd'hui, risque de masquer. A bien y réfléchir, ce succès
est plutôt révélateur. Citons un texte, «extrême» il est vrai,
mais authentique. Dans l'avertissement à la réédition de la
traduction française de Roy au livre J du Capital, Althusser
souhaite qu'« à la limite [...] on réécrive la section I du
Capital, de façon qu'elle devienne un «commencement»
qui ne soit plus du tout ardu mais simple et facile »3. Dans la
section J, on le sait, se trouve comme par hasard quelques uns
des textes de Marx où l'héritage hégélien est des plus
évidents. Le souci d'Althusser, observons le d'autre part
2. Il faudrait faire une référence particulière aux travaux de Stavros
Tombazos, dont il sera question dans un autre texte. Nous essayerons
également, ailleurs, de nous situer vis-à-vis des ouvrages de Michel Vadée,
de Daniel Bensaid et d'autres. A signaler, d'autre part, un texte rigoureux
sur le rapport Hegel/Marx, signé par un éminent spécialiste de Hegel:
Bernard Bourgeois, «Le "noyau rationnel" hégélien dans la pensée de
Marx », Actuel Marx, na 13, premier semestre 1993, Paris, PUF.
3. Le Capital, livre I, traduction J. Roy, chronologie et avertissement par
L. Althusser, Garnier Flammarion, 1969, p. 22, souligné par Althusser.
8pour éviter tout malentendu, dépasse de loin l'ordre
simplement pédagogique.
Avec la même légitimité on pourrait écrire des
« avertissements» aux Méditations ou à la première Critique
de Kant, en vue d'alléger de leur pesanteur la démarche du
cogito ou la déduction des principes. Il est évident que le
rapport liant Marx à notre temps est différent de celui qui
nous rattache à Descartes ou à Kant, mais cela ne modifie pas
essentiellement la situation. Sans doute, de ce fait, le statut de
toute critique de texte est altéré. Mais si nécessaire que soit la
mise en situation d'un texte qui dans son essence est
contemporain, nous sommes toujours devant la tâche de le
lire d'abord, et de lire rigoureusement et fidèlement. Aussi
superficielle que puisse paraître la formule, la critique ne
peut que s'ajouter à une lecture qui, de par sa position, doit
être d'autant plus rigoureuse. Et à propos de la critique,
signalons que chez les althussériens il s'agissait moins de
critiquer Marx que d'opposer un Marx de droit au Marx des
textes.
Cependant, cela ne représente que la moitié de l'enjeu, et
si l'on en reste là, tout est faussé. En fait, on a beau critiquer
l'althussérisme; la critique s'avère insuffisante, elle risque
même d'être une source de confusions, si l'on n'amorce pas
le mouvement opposé (ici nous nous bornerons à l'indiquer),
à savoir que ses adversaires humanistes et historicistes n'on t
pas fait mieux. On pourrait se demander en quoi l'abondante
littérature humaniste ou historiciste a fait avancer le
déchiffrement du rapport qui lie Marx à Hegel, ce qui veut
dire enfin se demander en quoi elle a fait progresser la
compréhension de la dialectique de Marx. Les anti-
althussériens se réclament parfois de Hegel (par exemple
quand ils prônent l'historicisme conçu de façon erronée
comme une expression de l'hégélianisme), parfois prennent
consciemment distance d'avec Hegel, mais le plus souvent,
tout en donnant des réponses inverses à celles des
althussériens, s'abstiennent de poser le problème sous sa
forme générale: la dialectique de Marx, y compris la
définition du rapport HegellMarx, est censée être tellement
bien connue qu'elle ne devient pas pour elle-même l'objet
d'une recherche. On voit par là, soit dit en passant, en quel
sens les anti-althussériens restent sous certains aspects en
9deçà de leurs adversaires. Mais dans tous ces cas, leurs bases
se révèlent aussi étrangères à la dialectique que celles des
althussériens. On pourrait dire en ce sens que malgré leur
opposition, ou plutôt par elle-même, les uns et les autres
renvoient à l'entendement (et non pas à la raison). Leurs
fondements théoriques généraux face à la dialectique sont les
mêmes4.
D~ tout cela, il résulte que l'antinomie est en elle-même
intéressante, à condition de la manier de façon convenable.
De fait, une fois compris le chemin de sa résolution, par son
mouvement même, elle nous donne accès à la dialectique. Et
même plus: comme il arrive souvent, le retard dû à un
blocage permet après coup une avancée qualitativement
importante.
Dans le texte qu'on va lire, il ne s'agira pas pourtant de
développer l'antinomie (nous l'avons fait ailleurs), mais
d'étudier la logique de la critique marxienne de l'économie
politique et son rapport à la logique de Hegel, à partir de
l'analyse du Capital. Le résultat n'en contient pas moins
implicitement la critique des deux fausses lectures opposées-
complémentaires.
II - Les deux parties composant ce texte ont été écrites à
des occasions différentes. La deuxième partie était, à
l'origine, le troisième volet d'nne série d'ouvrages qui
contient un commentaire du Capital. La première partie,
beaucoup plus brève, était d'abord une postface destinée à
combler les vides que la deuxième, compte tenu de son
origine, aurait pu laisser sur son chemin. Nous avons fini par
incorporer l'ancienne postface au texte. Une autre postface,
sur la politique de Marx, a pris sa place.
La première partie porte sur la présentation du livre I du
Capital et sur le contenu de quelques-uns de ses moments.
4. Ce que nous avons essayé de montrer depuis plusieurs années. Voir
surtout Marx: Logique et Politique, Recherches pour une reconstitution du
sens de la dialectique, Paris, Publisud, 1986, (diverses parties de ce livre
sont parues dans des revues françaises dès la fin des années 70), et
également, Recherches sur la formation et la portée de la dialectique dans
l'œuvre de Marx, 2 vol, thèse de doctorat ès Lettres, Université Paris l,
1988. Une partie du contenu de cette thèse se trouve dans Marx: LOgica e
Politico..., vol. II, Silo Paulo, Brasiliense, 1987 (en portugais).
10Elle vise à montrer, par le développement de quelques
moments philosophiquement privilégiés du livre J, en quel
sens rigoureux on peut parler de dialectique chez Marx. Il ne
s'agit pas encore de mettre en évidence des différences entre
les dialectiques de Marx et de Hegel, mais plutôt de montrer
l'enracinement de Marx dans ce qu'il faudrait appeler la
dialectique des modernes, dont le premier représentant est
Hegel.
La deuxième partie a pour objet la présentation de
l'ensemble des trois livres du Capital, ainsi que le contenu de
quelques-uns de ses moments. A la différence de la première,
elle est une tentative de définir avec rigueur ce qui sépare la
dialectique marxienne de la dialectique hégélienne, en
reprenant d'abord leurs bases communes.
Que la première partie, où il ne s'agit pas encore de
distinguer les deux dialectiques, porte sur le livre J du
Capital, ne doit pas amener à conclure que
« hégélianisme» de Marx se situe exclusivement dans lel'
livre premier. Les choses sont beaucoup plus complexes.
Dans la deuxième partie, nous reprenons du reste, sous un
nouveau jour, un des moments analysés dans la première.
*
Nous remercions notre ami Dominique Dufau qui nous a
aidé à faire la révision de ce livre. Tout au long du travail de
saisie du texte - travail qu'il a assuré - nous avons discuté de
la forme - et aussi du contenu - de l'ouvrage. Nous
remercions également Catherine Goldmann, ainsi que
Federica Guistacchini, qui nous ont aidé à faire la révision de
versions antérieures ou partielles du texte.
11PREMIÈRE PARTIESur quelques moments privilégiés
de la dialectique chez Marx
(autour de la présentation - et du contenu -
du livre I du Capital)
I - Introduction
Où se trouve 1'« hégélianisme» de Marx? La difficulté ne
réside pas dans une insuffisance, quantitative ou qualitative,
des passages de Marx qui pourraient nous conduire à Hegel.
Elle est plutôt dans leur pléthore.
L'« hégélianisme» de Marx, est tout d'abord là où, parce
que visible, il en devient invisible: dans la présentation même
du Capital, et d'abord dans celle du livre premier. Toute
tentative de présenter - disons de simplement présenter, mais
de façon rigoureuse - le contenu du Capital et ses
articulations bute sur des mouvements et des concepts
d'extraction hégélienne. Nous pourrions dire que les lieux
privilégiés de la dialectique chez Marx et en partie ceux de
son «hégélianisme », sont, en s'en tenant au Capital, la
section première du livre I, la circulation simple, et le début
de la septième section du même livre, là où se trouve le thème
du renversement des rapports d'appropriation.
Dans la mesure où, entre ces deux moments, se trouve un
moment intermédiaire, représenté par les sections de II à VI,
dont il .faudra tenir compte, viser ces deux moments
correspondra plus ou moins à viser la « structure» du livre I.
Mais c'est justement par ces deux extrêmes que la question
de la dialectique se pose de la façon la plus riche et la plus
difficile, et c'est aussi à leur propos qu'abondent les
15malentendus et les fausses lectures. D'où, semble-t-il, le bien
fondé d'une démarche qui leur donne une place de choix1.
Cependant nous ne ferons pas l'analyse détaillée du contenu
de la section I, pourtant nécessaire à toute discussion sur la
dialectique de Marx, et ce parce que nous l'avons déjà faite
ailleurs. Si nous reprenons la présentation générale, qui, elle
aussi, avait été traitée dans nos travaux antérieurs, c'est parce
que cette présentation, susceptible d'ailleurs d'un
développement relativem~nt succinct, est trop mal connue
pour être omise. Quant au renversement des rapports
d'appropriation dont il sera question dans les deux parties,
nous en donnons ici une version plus développée que celle
que nous avions fournie antérieurement. En traitant ce thème
nous nous sommes permis de dépasser quelque peu ce que le
contexte exigeait. On est là devant quelque chose comme le
« noyau» inconnu, ou mal connu, de la pensée de Marx. Ce
« est intéressant pour lui-même.
II - La production capitaliste comme circulation
simple
La première section du livre I, la circulation simple, en fait
la production capitaliste en tant que simple, est
toute pénétrée d'hégélianisme, et c'est faute de n'avoir
compris la dialectique hégélienne que certains veulent mettre
ce commencement entre parenthèses. Nous nous bornerons
ici à la question - en fait la plus difficile, et en quelque sorte,
paradoxalement, la plus précise - de son sens général. Elle se
présente sous la forme du problème classique: la première
section porte-t-eIle ou ne porte-t-elle pas sur le mode de
production capitaliste? Nous nous permettons d'y répondre
en résumant un long passage de notre livre de 19862: «[...]
la théorie de la circulation simple se réfère-t-elle au
capitalisme ou ne s'y réfère-t-elle pas? En affirmant qu'elle
1. Dans la deuxième partie, nous reviendrons encore, en détail, sur les trois
moments «structurels» du livre I.
2. On trouve quelques échos de notre réponse dans la littérature marxienne
des années 90, mais en général diluée dans un contexte éclectique.
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